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Révolution française et Océan Indien

528 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 278
EAN13 : 9782296316829
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REVOLUTION
ET OCEAN

FRANCAISE ,
INDIEN

Prémices, paroxysmes, héritages et déviances

MAQUETIE : Edith AH-PET-DELACROIX

@

RÉALISATION SERVICE DES PUBUCA

TIONS

FACULTË

DES

LETTRES

ET DES SciENCES

HUMAINES

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
Campus universitaire du Moufia 15, avenue René Cassin BP 7151 - 97 715 Saint-denis Messag cedex 9 ([)phone : (262)938585-938517 ([)copie : (262)938500-938522

@ ÉDITIONS L'H ARMA TT AN, 1996 7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris
La loi du Il mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite. I~RN

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UNIVERSITÉ
FACULTÉ DES LETTRES

DE
ET

LA
DES

RÉUNION
SCIENCES HUMAINES

#

REVOLUTION ET OCEAN
#

FRANCAISE INDIEN
#

Prémices, paroxysmes, héritages et déviances

ACTES DU COllOQUE DE SAINT-PIERRE DE lA RÉUNION ORGANISÉ PARL'ASSOCIATION HISTORIQUE INTERNATIONALEDE L'OCÉAN INDIEN OCTOBRE 1990

Textes réunis par ClAude Wanquet

& Benoît fullien

Centre de Documentation et de Recherche en Histoire Régionale Association Historique Internationale de l'océan Indien

Cet ouvrage a été publié grâce au concours du Conseil Général et du Conseil Régional de La Réunion.

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION ÉDITIONS L'HARMATTAN

5-7, rue de L'école Polytechnique 75005 Paris

AVANT-PROPOS
Le 5 juin 1793, « l'an deuxième de la République Française », 18 personnes, « tous habitants et propriétaires dans différents quartiers de rIle Mascarin », sont réunies pour affaires à Saint-Pierre « en la maisondu citoyen LouisRougemont ».« L'un de nous »,dit le procès-verbalde cette réunion 1,« le citoyen Mathurin Inard, arrivant de l'Isle de France, a entonné l'hymne des Marseillais; et nous l'avons répété; arrivés à la dernière stance qui rappelle l'amour sacré que tout Français doit à la patrie, un saint enthousiasme s'est emparé de nous et nous nous sommes déterminés par une volonté spontanée et unanime à former une société d'amis de l'égalité ». Ce texte est passionnant à de multiples égards. D'abord parce que c'est l'acte de naissance du premier club sans-culotte de l'He de La Réunion qui demande aussitôt son affiliationaux Jacobins de métropole. Ensuite parce qu'il atteste le rôle éminent joué, dans la Révolution locale, par Saint-Pierre, et de façon plus large, par le Sud de l'île, que d'autres témoignages confirment
amplement. Enfin parce qu'on y trouve, à ma connaissance, la première référence aux Mascareignes, et peut-être -\mais ceci serait à vérifier - dans l'océan Indien, à la Marseillaise. S'il avait fallu une légitimité historique à la tenue à Saint-Pierre, du 22 au 27 octobre 1990, du colloque ayant pour thème« Révolution française et océan

Indien

}>

organisé par l'AssociationHistorique Internationale de l'Océan Indien

(A.H.I.O.I.), ce texte aurait suffi à la fonder. Avant ce colloque, des manifestations très intéressantes s'étaient déjà déroulées à l'occasion de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française et de la Déclaration des Droits de l'Homme dans plusieurs pays de l'océan Indien2 mais aucune n'avait pris pour objet d'étude l'ensemble des pays de cette vaste aire géographique. Le colloque de Saint-Pierre ambitionnait de le faire, même si l'on peut regretter que les communications portant sur les pays de la partie orientale de l'océan Indien y aient été insuffisamment nombreuses. Si 1 2
Procès-verbal conservé aux Archives Départementales de La Réunion sous la cote L 474.

Voir, par exemple, L 'lie Maurice et la Révolution française, textes réunis par Ottama Bissoondoyal et Asha L. Sibartie, Publications du Mahatma Gandhi Institut, lIe Maurice, 1989, 263 P ou Regards sur Madagascar et la Révolution française, Actes du Colloque d'Antananarivo, réunis et présentés par Guy Jacob, Editions CNAPMAD, Madagascar, 1990,

8

l'étude des phénomènes annonciateurs et des paroxysmes politiques de la période révolutionnaire proprement dite était au centre de ses préoccupations, il souhaitait aussi étendre la réflexion à l'examen des héritages (parlois inattendus, voire paradoxaux) de cette période dans les pays de la zone tout au long du XIXe siècle et jusqu'à la première guerre mondiale. Une limite chronologique que l'inflation prévisible des études portant sur les phénomènes de décolonisation inspirés par les idéaux de la Révolution avait imposée aux organisateurs de la manifestation. Celle-ci n'a pu se tenir sans d'importants concours auxquels j'ai plaisir à rendre hommage. Concours financiers du Ministère de la Culture et de celui des DOM-TOM, du Conseil Régionalet du Conseil Général de LaRéunion. Concours humains, ô combien précieux, du personnel des Archives Départementales de La Réunion et de Benoît]ullien leur Directeur, également secrétaire général de notre Association. Concours surtout, à tous les niveaux, des dirigeants et du personnel de la municipalité de Saint-Pierre, avec un engagement particulièrement actif du Député-Maire Elie Hoarau et du Directeur des affaires culturelles, Roger Théodora.

Le volume qui paraît aujourd'hui rassemble quarante huit
communications. Si leur publication n'est malheureusement pas interveque plus

tôt, la raison est essentiellementà chercher dans le caractère entièrement
bénévole de l'A.H.I.O.I. et dans ses moyens humains et matériels très limités.Des
circonstances imprévues en sont aussi responsables, tels le départ de La Réunion d'Oavier Caudron qui s'était beaucoup investi dans l'organisation du colloque et avait commencé à en préparer les actes et surtout le désastreux incendie de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines de l'Université de La Réunion dans

lequel la première mouture de leur publication partit en fumée. L'actuelle
publication n'aurait, en tout état de cause, pas pu se réaliser sans l'appui financier et technique de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines et de son service des publications dirigé par Mme Edith Ah-Pet-Delacroix, auxquels j'exprime toute

la gratitude de l'AH.I.O.I.

'

Compte tenu de l'extrême diversité d'origine des contributeurs et des disparités, au niveau formel et matériel, des documents qu'ils nous ont adressés, il

nous a été impossibled'uniformiserautant que nous aurions aimé le faire la
présentation des communications. Nous demandons à ce sujet, ainsi que pour les inévitables coquilles et fautes d'impression, toute l'indulgence de nos lecteurs.

Claude WANQUET
Professeur à l'Université de La Réunion Prp'\irlpnt rfp l'A.H.I.O.I.

" I. LES PREMICES 1750-1789

LES "NON-BLANCS" DE L'OCÉAN INDIEN EN FRANCE À LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME par Pierre BOULLE

Quelques années avant la Révolution française, Antoine de Sartine, le ministre de la Marine de l'époque, ordonnait un recensement des Non-Blancs résidant en France. L'intérêt soudain du ministre résultait d'une série de conflits entre diverses juridictions statuant contradictoirement sur l'état des Noirs en France. Il serait trop long de donner ici les détails de cette affaire 1. Il suffit de noter que le ministre, comme bon nombre d'administrateurs de la couronne, fut convaincu qu'un nombre croissant de Noirs s'établissait en France, malgré une législation qui limitait leur visite à trois ans et les raisons de ces visites uniquement à l'éducation religieuse et à l'apprentissage d'un métier2. Selon Sartine, il en résultait un désordre néfaste tant à la métropole qu'aux colonies:
"Les Nègres ... se multiplient dans le Royaume, les couleurs se mêlent, le sang s'altère et une prodigieuse quantité d'esclaves vicieusement enlevés à la culture dans les colonies deviennent [en métropole] plus vicieusement encore des instruments de luxe. Ces mêmes esclaves enfin rapportent en Amérique l'esprit de liberté et d'indépendance qu'ils communiquent aux autres, et détruisent insensiblement cette heureuse opinion (lien principal de la discipline) que la couleur noire est destinée à servir la couleur blanche" 3.

Il s'agissait donc de promulguer une nouvelle loi, dont l'objet serait d'interdire définitivement l'entrée en France aux "Noirs, Mulâtres, et autres gens de couleur"4. Notons toutefois que cette loi ne fut pas mieux appliquée que les précédentes, si bien que la population non-blanche de France s'enrichit de nouveaux arrivants jusqu'à la fin de l'Ancien Régime5.
1. 2. 3.
Que je traite dans BOUUE (Pierre H.), "La législation sur les résidents noirs en France au XVIIIe siècle", communication qui doit paraître dans les actes du Colloque international de Port-au-Prince (La Révolution française et Haïti), 5-8 décembre 1989. Déclaration du Roi du 15 déco 1738, in Le Code noir, ou Recueil des règlemens... concernant... ; réimpr. Basse-Terre & Fortla Police... des Nègres dans les Colonies Françaises, Paris, 1767 de-France, 1980, pp. 372-85. Sartine au Garde des Sceaux, 6 février 1776, Archives Nationales (Paris), Fonds des Colonies Que je traite dans BOULLE (Pierre H.), "La législation sur les résidents noirs en France au XVIIIe siècle", communication qui doit paraître dans les actes du Colloque international de Port-au-Prince (La Révolution française et Haïti), 5-8 décembre 1989. Déclaration du Roi du 15 déco 1738, in Le Code noir, ou Recueil des règlemens... concernant... la Police... des Nègres dans les Colonies Françaises, Paris, 1767 ; réimpr. Basse-[plus loin: ANC], F1b4, fol. 334-vo. Les termes sont ceux de la Déclaration du Roi du 9 aoOt 1777. Ils décrivent ce que nous appellerons ici les "non-blancs", qu'ils soient libres ou esclaves. Voir le texte de cette déclaration in LE MOYNE (Nicolas Toussaint), dit DES ESSARTS, Dictionnaire universel de Police..., 8 t., Paris, 1786-1790, art. "Noirs (police des)", VII, pp. 245-47. Pour quelques chiffres de nouveaux arrivés après 1777, voir BOULLE (pierre H.), "Les gens de couleur à Paris à la veille de la Révolution", in VOVELLE (Michel), dir., L'image de la Révolutionfrançaise,3 t., Paris, 1989, I, p. 162.

3.
4.

5.

12

Pierre BOULLE

Le recensement, ordonné à l'automne 17766, devait sans doute confIrmer les soupçons du ministre et produire les données nécessaires à la préparation de la législation anticipée. Des formulaires imprimés furent expédiés à chaque intendant des généralités 7. Le nom, le sexe, l'âge et l'occupation de chaque individu résidant dans la juridiction devaient y être inscrits, ainsi que la date de son arrivée en France et les détails de sa résidence. Pour l'esclave, le formulaire exigeait le nom du maître et de qui ce dernier l'avait obtenu; pour celui qui se disait libre, la date et les détails de l'affranchissement et le nom de l'ancien maître devaient être indiqués. Le même type de renseignements était requis des différents tribunaux de l'amirauté, aux greffes desquels les Non-Blancs étaient censés avoir été déclarés à leur arrivée8. Aucun document préservé ne démontre que le recensement ait eu des suites. Les données brutes, ou du moins ce qu'il en reste, se trouvent éparpillées sans aucun ordre dans trois des quatre cartons du Fonds des Colonies intitulés "Police des Noirs"9, cartons qui par ailleurs ne contiennent ni récapitulation ni quelqu'autre effort d'analyse. Il faut dire que toutes les administrations locales ne répondirent pas avec le même soin ou selon les mêmes critères. Par ailleurs, les informations ne furent recueillies dans certaines juridictions qu'au début de l'année 1778. A cette date, non seulement la nouvelle législation avait été promulguée, mais le ministre de la Marine, occupé à préparer la participation française dans la Guerre d'Indépendance américaine, avait d'autres chats à fouetter. C'est dire que le recensement tel que préservé dans les archives est loin d'être complet. Il représente néanmoins le meilleur instantané des résidents nonblancs en France au XVIIIe siècle. Le recensement est infiniment préférable aux déclarations à l'arrivée qui s'échelonnent tout le long du siècle dans les diverses greffes de l'amirauté, documents dont la qualité et le nombre varient d'année en année et de port en port. Par ailleurs, si certaines de ces séries locales sont utilisées pour recouper les documents de 1777 ou pallier certains vides, le recensement peut être en partie reconstitué. C'est ainsi que nous avons identifié un peu plus de 1 800 individus Non-Blancs dont la résidence en France en 1777 est certainel0. Les meilleures sources de l'époque suggèrent une population non-blanche en France d'environ 4 à 5 000 individus Il. L'échantillon représenterait donc entre 36 et 45% de la population visée, pourcentage qui, malgré certains biais statistiques (surreprésentation des esclaves, sous-représentation des domestiques de la classe la plus privilégiée), permet une analyse en quelque sorte semblable à celles des sondages. La représentativité de l'échantillon est moins certaine dans le cas des individus venus de l'océan Indien (Inde et Insulinde, Mascareignes, Madagascar, Afrique orientale) ou originaires de ces régions. Non seulement leur nombre est assez faible, tout au moins pour ceux dont l'origine est certaine (191 individus, soit environ Il % des Non-Blancs recensés), mais certains indices que nous discuterons plus loin suggèrent que cette population est systématiquement sous-représentée. Les chiffres que nous présentons ci-dessous sont donc offerts à titre purement
6. 7.
Lettre circulaire aux intendants, datée du 14 sept. au 15 novo 1776, ANC, FI b4, fol. 614 ; Archives départementales n01 , Ille-et-Vilaine, C4238. "Etat des Noirs ... esclaves" et "Etat des Noirs ... libres" expédiés avec la lettre circulaire citée plus haut. Les réponses se trouvent dans ANC, Flb4. Voir notamment la liste parisienne, fol. 10-32-vo, celle de Bordeaux, fol. 211-18. ANC, FIb, 3 & 4. sur le Nous résumons brièvement ici certains résultats de l'étude que nous préparons recensement de 1777. Par exemple, Avis du Comité de législation coloniale, 23 févr. 1782, ANC, FI b4, fol. 316.

8. 9. 10.
11.

Les "non-blancs" de l'océan Indien en France à la fin de l'Ancien RéRime

13

indicatif. L'intérêt du recensement, dans le cas des résidents originaires de l'océan Indien, est plutôt dans les attitudes métropolitaines qu'il révèle, et dans l'histoire de certains individus qui peuvent servir d'exemple. Quelques chiffres, sous toute réserve Lieux de départ pour la France et de naissance des individus originaires de l'océan Indien dans le recensement de 1777. On ne sera pas surpris d'apprendre que la quasi-totalité des individus pour lesquels nous connaissons le port de départ venaient en France des Mascareignes ou de l'Inde.
LIEU DE DÉPART MASCAREIGNES lie de France lie Bourbon Imprécisé ENSEMBLE Inde Bengale Carnatic Côte ouest Afrique orientale Madagascar Antilles
Ports euroPéens SOUS- TOT AL 1 Port inconnu

LIEU DE NAISSANCE MASCAREIGNES lIe de France lie Bourbon ENSEMBLE Inde Bengale Sud-Est Côte ouest Afrique orientale Madagascar TlffiOC Malaisie SOUS-TOTAL 1 Origines inconnues 33/34 21/22 * 12 76 20 36 15 5 Il 26 2 1 149/150 31

70nl 21/22* 20 19 70 43 12 14 1

7 5 4 3 159/160 21

11/10 TOTAL 191 TOTAL

11/10 191

* cas particulier de la fille d'une esclave malgache venue de rIle de France, née aux Mascareignes ou en France.

Comme l'indique le tableau ci-dessus, 88,1% des émigrants dont le port de départ est connu viennent des Mascareignes, les autres de l'Afrique orientale (4,4%), de Madagascar (3,1 %), des Antilles (2,5%) ou sont arrivés en France d'autres pays européens (1,9%). Notons toutefois au passage deux facteurs: l'importance du Bengale dans l'immigration indienne, résultat sans doute de la place croissante de cette région dans le commerce français en Inde12 ; dans la population originaire des Mascareignes, la prédominance de l'lIe de France, pourtant moins peuplée que l'île Bourbon 13,mais centre administratif de ces îles et site principal de leur commerce extérieurl4.
12. 13.
DERMIGNY (Louis), Cargaisons indiennes, Solier et compagnie, I, 115-seq. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (Jacques-Henri), Voyage à Bourbon, au Cap de Bonne-Espérance, etc., 2 vol., Amsterdam, statistiques de W ANQUET (Claude), Histoire d'une Révolution: Marseille, 1980, I, p. 43, 48. TOUSSAINT (Auguste), Le mirage des îles. Le négoce français siècle, Aix-en-Provence, 1977, pp. 19-20. 1781-1793, 2 vol., Paris, 1960,

l'Isle de France, à l'Isle de 1773, II, p. 21, confirmé par les La Réunion 1789-1803.3 vol., aux Mascareignes au XVIIIe

14.

14

Pierre BOULLE

Trois fois plus d'hommes que de femmes sont amenés de l'océan Indien en France. On retrouve à peu près les mêmes proportions parmi les Non-Blancs venus des Antilles ou d'Afrique occidentale, mais ici, elles cachent des variations locales importantes. Alors que l'immigration des Mascareignes est plus équilibrée (45 hommes pour 24 ou 25 femmes), celle de l'Inde est totalement disproportionnée (57 hommes pour 13 femmes). L'âge moyen des hommes est de 21 ans, celui des femmes de 27 ans. Les hommes anivent en France plus jeunes que les femmes (la moitié avant Il ans révolus, les trois quarts avant 16 ans ; pour les femmes, 16 et 27 ans). Ici encore, l'échantillon indianocéanique ressemble assez à l'ensemble de la population des Antilles, et de l'Inde un peu plus jeune. Les individus au-dessous de 25 ans ont tendance à être esclaves; plus âgés, ils sont pour la plupart libres. Cette tendance est plus marquée pour les hommes (77% des plus jeunes sont esclaves; 75% des plus âgés sont libres) que pour les femmes (68% ; 58%). L'affranchissement est-il le fait ordinaire d'une résidence prolongée en France et si oui, pourquoi plus particulièrement pour les hommes? Les données du recensement se rapportant à l'affranchissement sont trop fragmentaires pour répondre à ces questions. Toutefois, nous noterons que Marthe, la doyenne d'âge (elle à 63 ans), demeure une esclave. Venue de l'île Bourbon ooze ans plus tôt, elle sert de domestique à la veuve Letore, résidant à Paris. Par contre, Pierre dit Jasmin, le doyen à 54 ans, lui aussi venu esclave de l'île Bourbon, a été affranchi. Il est vrai qu'il est en France depuis trente-sept ansl5. Comme nous l'avons vu, la législation en vigueur limitait la visite des esclaves en France à trois ans. Pierre et Marthe ne sont pas les seuls à avoir enfreint cette règle. En effet, la médiane des anivées tourne autour de l'année 1772 (5 ans) et presque deux tiers des résidents de 1777 dépassent les trois ans réglementaires. 64% des hommes et 80% des femmes sont dans ce cas. Les femmes qui, nous l'avons vu, arrivent en France plus âgées que les hommes, demeurent donc en métropole plus longtemps. C'est le cas en particulier de celles qui viennent des Mascareignes, dont la moitié en 1777 est en France depuis au moins Il ans alors que la médiane des arrivées masculines est de moitié plus récente (4,5 ans). C'est dire que la résidence prolongée de notre doyen, Pierre dit Jasmin, au contraire de celle de Marthe, est tout à fait exceptionnelle. De fait, en 1777, 2,3% seulement de l'échantillon indianocéanique résident en France depuis plus de 30 ans. Nous pouvons donc présumer qu'un roulement de la population avait lieu, comme la législation le souhaitait mais plus lente qu'elle ne le stipulait. Que font ces individus en France? Fort peu sont apprentis (6,2%), alors que la législation l'exigeait. Pour la plupart (81,3%, soit dans une proportion fortement plus importante que les 67,4% de l'échantillon général), ils servent dans les maisons, comme valets/femmes de chambre (4,5%), cuisiniers (4%), perruquiers/coiffeurs (3,4%), ou dans d'autres emplois domestiques. C'est le cas de toutes les femmes esclaves et de la quasi-totalité des esclaves masculins, qu'ils viennent de l'Inde (22 des 23 cas), des Mascareignes (24 des 27 cas) ou d'ailleurs (20 des 24 individus venus d'Afrique, de Madagascar, ou d'un lieu indéterminé) 16.
15. Déclaration de Marthe et Lazare, 12 mai 1777, Amirauté de France, "Registre [n04] pour servir à l'Enregistrement des déclarations... des Nègres..." (3 mai-1er octobre 1777) fol. 5-vo, AN, Zld139. Lettre du Du Run, subdélégué de Quimper, à l'intendant de Bretagne, 16 févr. 1777, concernant Pierre Jassemin, AD Ille-et-Vilaine, C11439. En 1777, ce dernier réside à Quimper en tant que domestique de Mme de Kerquiffinan, sans qu'on sache si c'est elle qui l'a libéré. Encore qu'un des esclaves non-domestiques l'ait été (il est à la retraite) et que deux s'y préparent (un apprenti-pâtissier et un apprenti-perruquier). Les cinq autres sont un marin, trois interprètes de navire et un tonnelier.

16.

Les "non-blancs" de l'océan Indien en France à la fin de l'Ancien Régime

15

Parmi les hommes libres, la proportion des domestiques est à peine moins forte, et ce n'est que parmi les femmes qu'une majorité a d'autres occupations (8 des 15 cas), mais le nombre est trop peu important pour en tirer quelque conclusion que ce soit. Notons toutefois plusieurs femmes vivant en garnis de petits métiers (lingère, blanchisseuse) ; et le cas de demoiselle Dorothée Le Blanc, native de Pondichéry et mère de 3 enfants, que son mari, M. Barbeaux, déclare à Paris
comme "bourgeoise"
17.

Les trois villes où, selon le recensement de 1777, se trouvaient le plus de Non-Blancs en France étaient Paris (30,5%), Bordeaux (au moins 25,1%)18 et Nantes (13,6%). Pour l'échantillon est-indien, Paris demeure la ville la plus importante (35%). La capitale est suivie de Lorient et de sa région immédiate (15,3 %). Bordeaux et Nantes ne viennent que très loin derrière (6,4 et 5,4% respectivement). L'importance de Lorient s'explique facilement, puisque c'était le port d'attache des vaisseaux de la Compagnie des Indes jusqu'en 1769, date d'abolition de son monopole commercial, et ensuite presque obligatoirement le port de retour des vaisseaux français19. De la même manière, Nantes et surtout Bordeaux, les deux ports principaux du commerce antillais, dominaient l'immigration venant de l'Amérique. Si Paris contient un pourcentage plus important de Non-Blancs venus de l'océan Indien que d'immigrés coloniaux en général, la différence est insuffisante pour exiger une explication particulière. Nous noterons simplement que la proximité du pouvoir, dans un cas comme dans l'autre, y attire les officiers et administrateurs coloniaux en congé ou à la retraite. Or, bien que nous ne puissions le chiffrer, faute de pouvoir identifier tous les maîtres, cette catégorie semble fournir une proportion plus importante des maîtres d'individus venus de l'océan Indien que dans le cas des Antilles, où elle est noyée parmi les propriétaires de plantations. Nous retrouvons par exemple à Paris ou en banlieue la veuve du gouverneur Mahé de La Bourdonnais20, le vice-amiral comte d'Estaing21, le gouverneur de l'lIe de France Bouvet22, la veuve et quelques parents de Jacques Law, commandant général des troupes en Inde23, sans parler d'un certain nombre de conseillers ou greffiers aux Conseils supérieurs, de caissiers de comptoirs, de militaires aux Indes ou aux Mascareignes, comme de plusieurs officiers de marine

17. 18.
19.

20. 21. 22. 23.

Déclaration du 10 févr. 1778, Amirauté de France, "Registre [nOS]..." (12 oct. 1777-6 oct. 1790), fol. Il, AN, Zld139. Nous excluons de ces statistiques un nombre considérable d'individus déclarés à Bordeaux, mais uniquement pour y avoir débarqué ou rembarqué. L'arrêt du 13 aoftt 1769, qui abolit le monopole exigeait le retour des navires français à Lorient, quel que soit leur port d'attache (art. 3 à 5, cités par RAMBERT [Gaston], Histoire du commerce de Marseille, 7 voL, Paris, 1949-1966, VI, pp. 529-30). Par ailleurs, Lorient demeure jusqu'en 1783 le port d'attache principal pour l'océan Indien (TOUSSAINT [Auguste], La route des îles. Contribution à ['histoire maritime des Mascareignes, Paris, 1967, carte 1, p. 526. Le recensement note toutefois certains arrivants qui débarquaient dans d'autres ports. Déclaration de Louis-Robert dit Saint-Louis, né à la cÔte de Coromandel et venu de l'lIe de France en 1748 avec le gouverneur (20 févr. 1778, Amirauté de France, reg. n05, fol. 16, AN, Zld139). Déclaration d'Alain-César, arrivé par le biais de l'Angleterre avec le comte en 1762, (11 févr. 1778, ibid., fol. 12). Déclaration de Pierre-César dit Le Blanc, arrivé en 1763 (14 oct. 1786, ibid., fol. 38-vO). Déclarations de Hiria, Marie-Anne, Antonia dite Fontange, Diane et Cécile, venues de l'lIe de France et de Pondichéry entre 1771 et 1774, toutes femmes de chambre à St-Germain-en-Laye de la veuve de Jacques Law, de sa soeur et de sa belle-soeur (Ext. ;reg. lieut. gén.France, reg. Amirauté de police StGermain-en-Laye, 20 et 26 sept. 1777, ANC, Fld4, fol. 109,112-13 n04, fol. 21-vo, AN, ZldI39).

16

Pierre BOULLE

qui profitent de leur passage aux Mascareignes ou en Inde pour "achepte[r] un serviteur"24. L'importance de cette catégorie de maîtres, non seulement à Paris mais éparpillés en province25, pourrait contribuer au fait que tant d'immigrants nonblancs sont en contravention de la limite de résidence de trois ans. La possession très prisée d'un "petit nègre" domestique semble faire partie des privilèges tacitement consentis aux officiers de marine et aux administrateurs, lesquels passent outre à la législation sans grand risque de rétribution 26. Pour en finir avec les statistiques, notons simplement l'existence de quelques mariages. Le nombre n'est pas très important (7 à 8 hommes sont mariés; 4 à 6 femmes), mais ils représentent toutefois un plus gros pourcentage des EstIndiens que des Non-Blancs en général. C'est le cas notamment de ceux qui viennent de l'Inde chez qui 17% des hommes libres et 50% des femmes libres sont mariés. Notons aussi que l'alphabétisation de cette population, analysée par le biais des signatures, est assez semblable à celle de l'échantillon général, sauf pour les femmes qui sont analphabètes dans une proportion plus élevée. Mais les chiffres sont là encore trop peu nombreux pour porter à conséquence27. La couleur en océan Indien Nous notions plus haut que l'échantillon est-indien est probablement sousreprésenté dans le recensement de 1777. L'un des facteurs est certainement l'inattention des autorités, pour lesquelles colonie veut surtout dire Antilles 28. A ceci s'ajoute sans aucun doute la mauvaise interprétation des instructions ministérielles par le subdélégué de Lorient, ville dont nous avons noté l'importance pour les résidents venus de l'océan Indien. Si la législation parlait de "Noirs, Mulâtres et autres gens de couleur, de l'un et l'autre sexe", le formulaire expédié aux différentes administrations locales abrégeait l'intitulé en ne se référant qu'aux "Noirs esclaves [ou libres] résidant dans la juridiction de..." Le subdélégué de Lorient prit le formulaire à la lettre et nota dans sa réponse que les Mulâtres "ne sont pas présentés"29. La plupart des individus qu'il recense venaient de l'océan Indien; il est probable que c'était aussi le cas de ceux qu'il ne recense pas. Nous en ignorons le nombre.
24.
Par exemple, déclarations du 3 mai 1777 (greffier-en-chef du Conseil de Pondichéry), du 6 (caissier de la Compagnie à Pondichéry), du 12 (capitaine de grenadiers à l'lIe de France), du 6 aoOt (lieutenant de frégate), du 19 sept. (ci-devant conseiller à Chandernagor), et du 15 oct. (Major du régiment de l'lIe de France), Amirauté de France, rég. n04, fol. 2, 3, 5-vo & 20 & 30Vo & reg. n05, fol. 3, AN, Zld139. Un cas exceptionnel mais intéressant est celui d'Yves-Joseph Kerguelen de Tremarec, explorateur de l'océan Indien et prisonnier d'Etat au château de Saumur, dont le domestique, "un petit noir... qu'il a achepté Iuy même à Lisle de Madagascar", partage la prison. Extr. reg. Sénéchaussée Saumur, 18 oct. 1777, ANC, Flb4, fol. 396. BOULLE, "La législation sur les résidents noirs". Nous n'avons de renseignements que pour 24 hommes (17 %) et 6 femmes (13 %).14 hommes et 2 femmes signent, soit 58 % et 33 % respectivement. Les taux d'alphabétisation de la totalité des Non-Blancs recensés en 1777 est de 54 % pour les hommes et 41 % pour les femmes; ceux de Paris entre 1777 et 1790 sont de 54 % pour les hommes et 53 % pour les fenlffies. A noter que l'alphabétisation est plus importante chez les Non-Blancs venus de l'Inde que chez ceux des Mascareignes. Bien que la législation s'applique à toutes les colonies, les références sont toutes dirigées vers les Antilles. Voir, par exemple, le rapport de Sartine au Conseil des DéPêches, qui ne parle que de plantation, et dans ce contexte, ne se réfère qu'à l'Amérique: "Une prodigieuse quantité d'Esclaves [sont] enlevés à la Culture dans les Colonies... et ces mêmes Esclaves, s'ils retournent en Amérique, y rapportent l'esprit de Liberté..." Conseil des DéPêches, Police des Noirs, [9 aoftt 1777], ANC, FIb3, fol. 379-seq. Rapport du Il avril 1777, AD Ille-et-Vilaine, C 1438.

25.

26. 27.

28.

29.

Les "non-blancs" de l'océan Indien en France à la fin de l'Ancien Régime

17

Plus significatif encore est l'interprétation particulière de la couleur aux Mascareignes, surtout à l'lIe Bourbon où le terme "blanc" dépeint le statut social de propriétaire libre plutôt que la pigmentation de la peau30. Alors que le recensement de 1777 comprend un certain nombre de propriétaires de couleur antillais, aucun n'est inclus qui vient des Mascareignes. Se percevant comme Blancs, cette catégorie de visiteurs ne se déclarait pas et, sauf exception, on semble avoir laissé faire31. Notte échantillon ne représenterait donc que les esclaves et les affranchis, ce qui pourrait expliquer l'importance disproportionnée des domestiques. Cette perception est d'ailleurs confirmée par un texte officiel. En recommandant une modification de la loi, le Comité de législation coloniale notait en 1782 :
"Les lois de 1777 et 1778 portoient "et autres gens de couleur" ; mais les commissaires chargés de la rédaction de ces lois ignoroient apparemm[ en]t que presque tous les habitans des isles de France et de Bourbon sont de sang mêlé; par cette raison on a cru devoir retrancher cette dénomination générale, qui d'ailleurs ne seroit pas sans inconvénient pour nos autres Colonies"32.

Les confusions de couleur ne sont pas uniquement le fait des Mascareignes. Les greffiers des amirautés des ports avaient développé un certain coup d'œil, quant à la couleur des Antillais qui formaient la majorité des déclarés, et perpétuaient en France la multiplicité des gradations aux Antilles 33.Tel n'est pas le cas des Non-Blancs venus de l'océan Indien, pour lesquels le terme "nègre" prend un sens générique de Non-Blanc, quelle que soit l'origine exacte de l'individu. Rares sont les originaires de l'Inde qui sont typés correctement, et unique le cas de cet "Indien" venu de l'lIe de France avec un ancien capitaine d'artillerie en Inde, et qui est décrit à Toulouse comme "sujet Du Grand Mogol de Caste Tamlemguam, Natif de Kilenour Royaume de Maduré, Couleur Rouge et Noir" 34. Pour la plupart, ils sont décrits comme "nègre", "noir", ou "mulâtre", quelquefois "nègre indien" ou "nègre de race indienne", occasionnellement avec l'indication qu'ils ont les "cheveux plats"35. Nous hésitons même à affirmer que l'utilisation du terme "mulâtre", au lieu de "noir", représente une distinction de teint. Tout au moins ne peut-on différencier par ce biais entre ceux qui sont nés au nord de l'Inde, normalement plus basanés que noirs, et ceux qui sont nés au sud, d'ordinaire beaucoup plus pigmentés. Sur 38 cas d'individus nés au Bengale ou venus de cette région, et pour

30.

31.

32. 33.
34. 35.

Voir une histoire savoureuse à ce sujet in B ORYDE SAINT-VINCENT (Jean)-Baptiste Geneviève Marcellin), Voyage dans les quatre principales îles des mers d'Afrique, 3 vol., Paris, an XIII (1804), II, p. 311. Aussi les commentaires de W ANQUET, Histoire d'une Révolution..., I, op. cit. , pp. 215-218, qui cite Bory. Marie-Louise-Suzanne, "Créole de Lisle de Bourbon", sans couleur, pourrait être une exception. Elle est mariée à un Blanc "dont elle a deux enfants également blancs". Fait tout à fait exceptionnel, leurs déclarations, du 21 mai 1777, dont l'existence prouve qu'ils ne sont pas Blancs, sont faites par écrit, et "reçues gratis d'ordre du roi". Amirauté de France, reg. n04, fol. 13-vo, AN, Zld139. "[projet d']Arrêt du Conseil d'Etat du Roi concernant les Noirs et Mulâtres qui sont actuellement en France", [1782], ANC, Flbl, fol. 81. Voir les 13 catégories d'Antillais décrites par M OREAU DE SAINT-MERY (Médéric-Louis-Elie), Description... de la partie française de l'Isle Saint-Domingue, nouv. éd. par Blanche MAUREL & Etienne T AILLEMITE, 3 vol., Paris, 1958, I, pp. 83-111. Extr. reg. Sénéchaussée de Toulouse, 27 févr. 1778, ANC, FI b4, fol. 93. "Nègre indien", AD Loire-Atlantique, B4524, fol. 130-vo (entre autres) ; "nègre de race indienne", ibid. , B4558, fol. 10-vo ; "cheveux plats", ANC, FI M, fol. 308.

18

Pierre BOULLE

lesquels une couleur est indiquée, 20 sont décrits comme noirs, 13 comme indiens ou noirs indiens, et seulement 5 comme mulâtres36. On ne peut même pas garantir que ces Noirs ou Mulâtres soient tous véritablement Indiens, car l'esclavage africain avait été pratiqué jusque dans l'empire des Moghols et certaines communautés d'anciens esclaves d'origine africaine existent encore en Inde37. Par ailleurs, les rapports forgés par les Portugais entre l'Inde et le Mozambique, par les Hollandais entre l'Insulinde, l'Inde et la colonie du Cap de Bonne-Espérance, et par les Français entre Madagascar, les Mascareignes et l'Inde ne permettent pas d'éliminer la possibilité que certains "noirs", même "nés en Inde", puissent être d'origines africaine ou Malgache. Qu'un brassage des populations ait eu lieu dans l'aire de l'océan Indien est certain, si bien

que même l'indication de "noir" aux Mascareignes ne nous semble pas fiable38.
Selon la même logique, peut-on prendre à la lettre la déclaration faite par le père du maître de Diambel, selon lequel ce dernier est "un mulâtre né d'un Blanc et d'une noire", à Madagascar39 ? On pourrait croire qu'il s'agit plutôt d'une façon de décrire et d1expliquer le teint plus clair des Malgaches, déjà noté par Bernardin de SaintPierre:
"Cette nation n'a ni le nez si écrasé, ni la teinte si noire que celle des nègres de Guinée. Il y en a même qui ne sont que bruns... J'en ai vu des blonds & des roux"40.

Quelques cas d'espèce Ici et là, nous avons essayé d'enrichir notre approche statistique d'exemples concrets. Nous terminerons cet exposé en citant quelques cas individuels qui permettent de mieux percevoir la variété d'individus venus de l'océan Indien, quelle était leur condition en France et quelles étaient les attitudes des Blancs métropolitains envers eux.

36.
37. 38.

39. 40.

Voir par exemple la déclaration de Jean-Baptiste Janiss, "mulâtre foncé et rembruny... Bengalois, natif de Chandernagor", extr. reg. Prévôté La Ferté-Milon, 22 sept. 1777, ibid., fol. 135. DAVIS (David Brion), "Slaves in Islam", in The New York Review of Books, Il oct. 1990, p. 36, citant son Salvery and Human Progress (New York, 1984), pp. 45-56, et les travaux de Ralph AUSTEN. Voir le cas de plusieurs "nègre[s] du Bengale" venus en France des Mascareignes, par exemple Louis-Henry Justra, déclaré à Paris le 21 mai 1777, Amirauté de France, reg. n04, fol. 13-vo, AN, Zld139. Un certain nombre sont esclaves, tels Marie-Catherine dite Fortunée, "jeune négresse... provenant de la côte de Malabar... achetée d'un négrier à l'isle de France" (ANC, FI b4, fol. 286, AD Bouches-du-Rhône, C4622). Sur la population indienne des Mascareignes, voir l'ordonnance du 7 déco 1767, dite Code de ; pour l'Ile l'Isle de Bourbon, art. VIII, cité par W ANQUET , Histoire d'une Révolution, I, p. 203 de France, BARNWELL (p.J.) & TOUSSAINT (A.), A short History of Mauritius, London, 1949, p. 53, et HAZAREESINGH (K.) Histoire des Indiens à l'lie Maurice, Paris, 1973, pp. 29-31. Sur le brassage racial en océan Indien, voir BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Voyage à l'Isle de France, il, p. 68. Les Malais dont il parle, sont, d'après lui, "plus laids que les Nègres, dont ils ont les traits". Voir aussi sa description des Malabars, "qui [ne] sont [pas] de véritables Nègres", malgré leur couleur (ibid., I, p. 189). Le cas de Narcisse, déclaré à Nantes, le 13 sept. 1777, AD Loire-Atl., B4524, fol. 170-vo, démontre les difficultés d'interprétation. Selon la déclaration, c'est "un petit nègre originaire d'affrique en la partie devers Linde He de mosambique" que son maître, un capitaine de navire, "avoit de Linde dans les voyages quil y a fait". Les documents subséquents (il est arrêté en 1778 et "renvoyé" aux colonies, c'est-à-dire à Saint-Domingue) l'indiquent soit comme un"nègre", soit comme "nègre indien". Ibid., B4558, fol. 163, & Marine, 120-J-444, n030, ANC F1b3, fol. 280, 327 & 351. Décl. du 26 sept. 1777, Amirauté de France, reg. n04, fol. 38-vo, AN, Zld139. Voyage à l'Isle de France, I, p. 190.

Les "non-tJlancs" ae l'ocean Inalen en r rance a taJIn ae trtncten

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Dans un bon nombre de cas et au contraire des sentiments exprimés dans la littérature officielle, l'intégration des Non-Blancs en France semble se faire assez facilement. Nous avons noté des résidants de longue date et plusieurs mariages, dont la plupart sont mixtes. En voici d'autres exemples: selon la déclaration qui en est faite à La Rochelle, Pierre Monique (ou dit Monique) habite au château de Nedde en Poitou chez le chevalier de Garat, dont il est le cuisinier. Né en lIe de France et baptisé à Port-Maurice, fils de "Marguerite Maniavale indienne", il est arrivé en France en 1763 avec Garat, lequel ajoute "qu'en 1776, Monique s'est marié avec une fille blanche nommée Gabrielle Gery native du dit Bourg de Nedde... qu'il a été compris sur le rôle des tailles cette présente année, que par son contrat de mariage avec ladite Gery le sieur comparant lui a assuré une somme de deux mille livres après sa mort en reconnaissance des bons offices que ledit mulâtre lui a rendu et lui rendjoumellement..."41 On croirait lire l'histoire moralisante du "bon serviteur", établi par son maître dans un bonheur champêtre et promis à une retraite confortable selon ses mérites. Parti de plus bas, un autre Indien semble être arrivé plus haut, et par ses propres moyens. Antoine-Gaspard Ketna (ou Quetna) est né à Pondichéry où il a été acheté chez un marchand arménien par un Suédois nommé Stamma. Accompagnant son maître en Europe, il se trouve à Marseille en 1766 lorsqu'il adresse une pétition au Parlement d'Aix contre Stamma et en obtient sa liberté. L'année suivante il épouse Marie-Madeleine Moutte, une blanche native de Cadenet sur la Durance. En 1777, il est père d'une fillette de 5 ans, propriétaire d'une "Salle à Danser et vit d'une honnête industrie... "42 Un collègue de Paris n'a pas si bien réussi. C'est un "Nègre de Caff [i.e. cafre 1]" affranchi en France à la mort de son maître. Marié à une ravaudeuse blanche, "sa profession est de montrer à danser", mais "il travaille souvent pour les
maçons", sans doute pour arrondir ses fins de mois
43.

Le ménage de Thérèse et de Pierre Scipion est tout aussi humble. Ils sont mariés depuis 1770 et demeurent rue Poissonnière à Paris. Thérèse est originaire des Mascareignes et est venue en France en 1749 ; en 1777, elle a 45 ans et "travaille en linge" ; elle s'engagera plus tard comme domestique. Plus jeune de huit ans qu'elle, Pierre est Sénégalais. Il est arrivé en 1759 "sur un vaisseau anglais", ce qui suggèrerait, malgré la mention, "né libre", qu'il a été soustrait à un négrier pris pendant la Guerre de Sept Ans; en 1777, il est "actuellement sans service", ce qui suggère qu'il a été domestique44. Certains Non-Blancs reçoivent une protection particulière. C'est le cas de Thérèse Gauthier et Françoise Pauchin, deux jeunes femmes originaires de l'lIe de France qui vivent à Hanvec en Bretagne chez M. Pichot de Querdisien, commissaire de la Marine et inspecteur de la forêt de Cranou. Le rapport qu'en fait le subdélégé du Faou les indique comme coiffeuses et domestiques de Querdisien, qui "ne se rappelle plus les noms" de leurs parents, mais on peut croire à un lien
41. 42.
Décl. du 12 sept. 1777, AD Charente-Maritime, B258, fol. 1. ; Extr. reg. Amirauté Marseille, Il févr. 1778, ANC, FI b4, fol. 270 "Etat des Noirs libres... Marseille", AD Bouches-du-Rhône, C4622 ; lettre de l'intendant de Provence au ministre de la Marine, 12 mai 1766, ibid., C4620. Déclaration de Jean-Louis-Alexandre Noradin, 22 sept. 1777, Amirauté de France, reg. n04, fol. 33-vo, AN, Zld139. Décl. du 7 (Pierre Scipion) et 16 mai (Thérèse Scipion) 1777, Amirauté de France, reg. n04, fol. 3-vo & 12-vo, AN, Zld139. Seule Thérèse mentionne le mariage. Par ailleurs, une autre Sénégalaise, Louise Duranges, elle aussi venue en France en 1759, déclare demeurer "avec le nommé Scipion" et être femme de chambre de Madame de Mery (chez qui Thérèse travaillera plus tard). Décl. du 14 mai 1777, ibid., fol. 11. S'agit-il d'un ménage à trois?

43. 44.

20

Pierre BOULLE

plus étroit, car le subdélégué note que Querdisien "leur accorde la faveur de les admettre à sa table, quelque compagnie qu'il ait" et note que le duc de Penthièvre, l'Amiral de France, "fait défenses [sic] de les inquièter en aucune façon, les regardant comme entièrement libres"45. La liberté n'est pas toujours entièrement la bienvenue, surtout lorsqu'elle résulte d'un abandon. C'est le cas de Jean-Baptiste Janiss, "dont le maitre est décédé et qui est resté [seul] dans sa maison mortuaire audit lieu de Neufchelles [en Brie], que n'ayant pas d'autres état que celuy de la domesticité, il se proposoit sous le bon plaisir du Gouvernement, de le continuer en France, se soumettant cependant avec résignation, à tout ce qui seroit exigé de luy..."46 L'abandon de Janiss n'était pas voulu; d'autres le sont, par exemple celui d'Alexandre-Augustin, amené de l'Inde par "un officier qui le garda deux ans après quoy il le congédia ce qui le mit dans la nécessité de se placer ailleurs"47. L'histoire d'Antoine Durozée, est plus inhabituelle, car il n'est pas esclave. Ayant perdu nombre de matelots au cours de son voyage en Inde, un certain capitaine Delamotte engagea "plusieurs Nègres", dont Durozée à Pondichéry, "sous le condition de les payer comme tels et, de leur procurer à ses frais des passages pour leur retour aud. lieu de Pondichery ainsi que cela se pratique suiv[vant] les ordonnances de la marine"... Les gages furent effectivement payés à l'arrivée à Lorient, et sans doute trouva-t-on quelque navire qui puisse employer certains au retour. Durozée, "se trouvant ... incommodé d'une hernie qui le rend peu propre aux ouvrages de force" fut abandonné. "[s]ans secours ... & ayant besoin de pourvoir à sa subs[is]tance en attendant une occasion favorable pour retourner dans sa famille", il s'engagea comme domestique chez le sieur Charles-Victor Le Ho, chevalier de Trémolo, au Pellerin, près de Nantes. "Déclare plus ledit Sr de Trémolo qu'il se constitue Procureur spécial du dit Antoine Durosée pour faire contraindre par les voyes de droit ledit Sr Delamotte ou ses armateurs à procurer à leurs frais suivant les engagement[s], le traité fait avec ledit cap[itai]ne le passage dudit nègre, à Pondichéry pour éviter qu'il ne se trouve confondu dans la classe des esclaves et autres nègres affranchis, attendu qu'il est originairement libre et habitant de la ville de Pondichery, & qu'il n'a passé en France que pour remplir les engagements & les conditions mutuellement faittes entre luy et & le d[it] Cap[itai]ne Lamotte..."48. Tous les esclaves ne sont pas aussi soumis que Janiss et nous terminerons Crispin, "nègre par deux cas de rebellion. En 1775, Louis-René-Charles-Camille du bingale", "enlevé" de l'Inde par un officier de marine et vendu en France à un ami, profite de son passage à Paris, pour se plaindre auprès de l'Amirauté de France que son nouveau maitre "a passé [i.e. poussé] la barbarie et linhumanité jusqu'à lui attacher un collier comme à un chien. Et a le meurtrir de coups". Il obtient sa liberté et s'établit à Paris49. L'illégitimité de l'esclavage des Indiens et les mauvais traitements sont au centre de l'histoire de Juliette :

45. 46. 47. 48. 49.

Lettre et rapport du 6 janv. 1777, ibid. Extr. reg. Prévôté de la Ferté-Milon, 22 sept. 1777, ANC,C4622. fol. 135. FI b4, Etat des Noirs..., subd. Toulon, AD Bouches-du-Rhône, Décl. du 13 sept. 1777, AD Loire-Atlantique, B4524, fol. 170. Requête du 1 sept. 1775. AN. Zldl34. Le collier. qui est remis au tribunal est ..."d'argent fermé avec une chaîne sur lequel Etoit Ecrits ces Mots. Japartiens à M.le Vicomte de Besse mestre de camp de Dragons". Sentence du 6 sept. 1775. ibid. Voir la déclaration de Crispin à Paris. en tant que "Libre par sentence du Tribunal". le 8 août 1777. Amirauté de France. reg. n° 4. fol. 20-vo, AN, Zld139.

Les "non-blancs" de l'océan Indien en France à [afin de l'Ancien Régime

21

"Est comparu M. Louis Roger de Charlevoix Villers ingénieur de la marine demeurant à Paris, rue Dauphine, hôtel d'Orléans. Lequel nous a représenté une jeune fille indienne nommé[e] Julliette âgée de quinze ans, non baptisée laquelle dit avoir été enlevée à l'age de sept ans par un nègre à Goretic dans le Bengale, qui la [sic] venduë à un mulatre, qui l'a revenduë à M. de Corbin officier chez le Roy lors à Bengale, qui l'a amené[ e] en mil sept cent soixante treize au port d'orient~ que depuis ce terns elle est traitée comme esclave par les Sr et de Corbin, et comme elle est née libre elle déclare qu'elle s'est retirée pour causes de maltraitement, de chez cez derniers et elle proteste de se pourvoir incessam[m]ent pour etre déclarée libre. De laquelle représentation et déclaration Ledit Sr a requis acte pour servir et valloir à la jeune indienne ce que de raison a luy octroié et a signé" 50.

Trois jours plus tard, Mme Corbin, de passage à Paris et demeurant ordinairement au château de Courtempierre, en Gâtinais, faisait la propre déclaration de Juliette et de Rosette, une autre Indienne lui appartenant 51. Nul doute, l'objet de la déclaration était de préserver les droits des Corbin sur leur esclave. Nous ignorons les circonstances de la fuite de Juliette, mais on peut présumer que, tout comme Crispin, elle profita d'un séjour à Paris pour prendre contact avec le réseau d'amis de Noirs qui y facilitait la libération des esclaves52. Nous ne connaissons pas non plus la suite, si ce n'est que Mme Corbin "a réclamé [Juliette] de M. de Villers"53. Etant donné l'attitude de l'Amirauté, nous doutons du succès de cette démarche, mais les documents se contredisent sur ce point. Mention d'une cartouche, document prouvant la légalité de la résidence d'un Noir en France, est faite en marge de la déclaration de Mme Corbin, suggérant que l'Amirauté reconnaissait ses droits sur Juliette; toutefois, dans la table récapitulative des déclarations, cette même cartouche est indiquée en marge de la déclaration de Villers, suggérant que l'Amirauté considérait Juliette comme libre. Comme nous avons cherché à le démontrer ici, les documents qui forment le corpus du recensement de 1777 offrent des détails riches de sens sur la vie des Non-Blancs en France à la fin de l'Ancien Régime. Que des doutes demeurent sur le sort de Juliette et de bien d'autres hommes et femmes recensés indique toutefois les limitations de ces documents.

dl

50. 51. 52.

53.

Décl. du 24 sept. 1777, Amirauté de France, ref. n04, fol. 36-vo, AN, Z1d139. Décl. du 27 sept. 1777, ibid., fol. 40. En 1777, la Société des Amis des Noirs n'a pas encore été fondée, mais les documents révèlent l'existence d'une organisation d'hommes et de femmes charitables et d'avocats, à laquelle les Noirs peuvent s'adresser. BOUlLE, hLes gens de couleur à Paris", pp. 165-66 & note 40, p. 168. Amirauté de France, Table alphabétique des Nègres, [1778], AN, Zld139.

DÉMONS ET MERVEILLES. L'OPINION POPULAIRE ET LES RIVAGES DE L'OCÉAN INDIEN À TRAVERS LA LITTÉRATURE DE COLPORTAGE (1775-1815) par Jean-Claude HALPERN

De 1775 à 1815, sur cette longue période qui englobe la fin de l'Ancien Régime, la Révolution et l'Empire, les almanachs et la littérature de colportage n'ignorent pas les rives de l'océan Indien, malgré la prédominance de préoccupations généralement plus proches. Histoires édifiantes et campagnes d'opinion, connaissances géographiques et récits fantastiques, ils jouent sur les registres les plus variés pour satisfaire la curiosité et l'imagination de leurs lecteurs, peuplent de démons et de merveilles ces ailleurs lointains et énigmatiques. La Révolution française, qui proclame l'universalisme de la liberté et de l'égalité, a-telle pu modifier durablement la perception populaire de l'Afrique des négriers, de l'esclavage aux lIes, de l'Inde des rajahs et des nababs? L'épisode napoléonien a-tH conduit à une restauration des stéréotypes les plus traditionnels? Nous nous proposons ici, avec beaucoup de prudence, de tenter d'appréhender l'évolution des représentations populaires sur ces questions, à partir de deux séries d'almanachs conservés au Musée national des Arts et Traditions populaires et à la Bibliothèque nationale, Le Véritable messager boîteux de Bâle 1 et Les Etrennes intéressantes des quatre parties du monde2, d'éditions populaires des Nouvelles de Aorian3 et de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre4. Nous ferons d'autre part référence à une précédente étude que nous avons consacrée aux adresses des sociétés populaires après l'abolition de l'esclavage du 16 pluviôse An 115.

1.

Le Véritable messager boîteux de Bâle en Suisse (ATP, 2° PR 3.1, 3.2, 3.3, 3.4, 3.5, 3.6, 3.7 ;
BN, 4° V. 264) _ A Bâle, chez Jean-Henri Decker, 1775,1776,1778 à 1780,1782,1783,1785,1787,1788, 1789 à 1791,1793,1795 à 1798,1803,1806,1815. - A Bâle, chez Decker, imprimeùf-libraire, 1801. - A Bâle, de l'imprimerie de 1. Decker, se vend chez Schweighauser, libraire, 1811, 1812, à 1816. - A Bâle, chez les frères de Mechel, imprimeurs, 1812. - A Bâle, chez les fils de la feuë veuve de Jean-Conrad de Mechel, 1787, 1788, 1790, 1802, 1804, 1808, 1813. - A Bâle, chez le petit-fils de la feuë veuve de Jean-Conrad de Mechel, 1814. - A Bâle, chez les Libraires associés, 1803, 1804. Etrennes intéressantes des quatre parties du monde, à Paris, - Chez Langlois et Deschamps, 1779 (ATP, 1° PR 29-2). PR 29-1). - Chez Langlois fils et Demoraine, An III (ATP, 1° (ATP, 1° PR 29-2). - Chez Langlois,1802-1803 - Chez Janet, 1815 et 1816 (ATP, 1 ° PR 29-3). FLORIAN, Nouvelles, t. II, Paris, à la Librairie économique, An IX (ATP, 1 ° R 1-244). SAINT-PIERRE (1.B.H. de), Paul et Virginie, Avignon, Joli, 1793,2 vol. in-18, 143 et 136 Paul et Virginie, Paris, 1809, 1 vol. in-16, 187 p., orné de huit gravures. HALPERN (Jean-Claude), "Le mouvement populaire et l'abolition de l'esclavage en l'an VOVELLE (Michel), éd., L'[mage de la Révolution française, (actes du Congrès mondial

1814

1800,

2.

3. 4. 5.

p. ;id., II'', in pour

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Jean-Claude HALPE'RN

Le Véritable messager boiteux, né à Bâle, en Suisse, en 1677, d'abord traduit puis écrit directement en français à partir du début du XVIIIe siècle, affinne viser avant tout un public populaire. Il en existe de nombreuses éditions concurrentes, toutes composées sur le même modèle, et ce sont chaque année des dizaines de milliers de livrets qui sont vendus, sans doute dans la France entière. Chaque livraison propose à ses lecteurs une relation des principaux événements survenus depuis l'année précédente. Les éditions bâloises sont en majorité imprimées par Jean-Henri Decker, qui dirige aussi les presses de Colmar. Après avoir participé, avec son fils, à une "Société des vrais amis de la liberté et de l'égalité", il est membre d'une société populaire en 1793. Peut-on trouver trace de cet engagement révolutionnaire au hasard de publications, certes influencées par les Lumières, mais aussi tributaires de leurs sources, gazettes, textes divers compilés au gré des rédacteurs et des goûts supposés du public? Sur trente huit livraisons consultées, en provenance des éditeurs bâlois entre 1775 et 1815, l'Afrique et la traite sont abordés cinq fois seulement, mais les Indes orientales, le plus souvent l'Inde proprement dite, seize fois au total. Les Étrennes intéressantes des quatre parties du inonde paraissent à Paris depuis 1777. Chaque livraison, annuelle, comporte notamment un tableau géographique du monde, parfois accompagné de cartes en dépliant. Sur les quatre que nous avons pu retrouver, pour la période de référence, trois traitent de l'Afrique en général et une plus particulièrement de la Guinée, trois s'intéressent au continent asiatique dans son ensemble. Il n'est peut-être pas nécessaire de nous étendre sur Paul et Virginie, dont Paul Toinet6 a retrouvé deux éditions populaires antérieures à 1815, et quatorze suites d'estampes dans le même type de répertoire; le roman a été porté plusieurs fois au théâtre. Florian, enfin, petit-neveu (par alliance) de Voltaire, fabuliste, romancier, auteur dramatique, mort en 1794 peu après sa sortie de prison en Thermidor, avait publié en 1792, entre autres Nouvelles, "Sélico, nouvelle africaine". Cette œuvre connut un certain succès, puisqu'on en tira, d'après un répertoire dressé par L.-F. Hoffmann (Le Nègre romantique) 7, un opéra représenté en 1796 au théâtre de la rue de Richelieu, à Paris (Sélico, ou les Nègres, de Claude Godard d'Aucourt de Saint-Just), et une pièce représentée la même année à Nancy avec le même titre (Sélico, ou les Nègres, par Guilbert de Pixérécourt). Une édition populaire en l'an IX atteste du succès relatif de ces Nouvelles de Florian.
*

En 1779, les Étrennes intéressantes des quatre parties du monde font une présentation de l'Afrique qui se veut très complète et s'accompagne, comme pour chacun des autres continents, d'une carte en dépliant 8. L'Afrique compte de très nombreux États, dont certains peuvent être importants; plusieurs sont soumis aux Européens; "il Yen a aussi qui probabletnent n'ont jamais existé que dans des cartes ou des livres". L'intérieur du continent est occupé par de vastes déserts, ce qui explique que la population y soit moindre que
le Bicentenaire de la Révolution, Sorbonne, Paris, 6-12 juillet 1989), Pergamon Press, 1989, I, pp. 169-178. TOINET (Paul), Paul et Virginie. Répertoire bibliographique et iconographique, Paris, Maisonneuve et Larose, 1963. HOFFMANN (Léon-François), Le Nègre romantique, personnage littéraire et obsession collective, Paris, Payot, 1973. Etrennes intéressantes des quatre parties du monde, op. cit. , 1779 : "De l'Afrique".

6. 7.
8.

Démons et merveilles. L'opinion populaire et les rivages de l'océan Indien..:

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dans les autres parties du monde. "Les gouvernements y sont despotiques. Les religions dominantes sont le mahométisme & le paganisme. Il y a beaucoup de Juifs, surtout dans l'Empire du Maroc..." et heureusement quelques Chrétiens, dans les établissements européens et en Abyssinie. Parmi les pays énumérés, la fertile Égypte et ses pyramides, la Barbarie, région la plus peuplée, dont les habitants vivent de piraterie, l'Abyssinie, dont la capitale, Guender, "ressemble plus à un camp qu'à une ville", la Guinée, renommée pour la traite des Nègres; le Bénin est le plus puissant de ses royaumes, l'Empire du Monomotapa est celui "où l'or se trouve en plus grande abondance que dans toute autre contrée de l'Afrique" ; si l'on peut affirmer que les Hottentots sont "les plus sales des hommes et les moins pensifs", l'île de Madagascar est "gouvernée par plusieurs souverains, aussi inconnus que leurs résidences, vu que les habitants de cette grande île n'y souffrent point d'Européens". Ceux-ci ont cependant fondé un certain nombre d'établissements, des forts dont l'activité reste implicite, le long de la côte du golfe de Guinée, ou bien des entrepôts pour les vaisseaux sur la route des Indes, au Cap de Bonne Espérance, à l'île Bourbon et à l'lIe de France. Le ton de la description de 1779 reste relativement neutre. Les Étrennes intéressantes des quatre parties du monde la complètent cependant en l'An XI, au lendemain de la condamnation de la traite et de l'abolition de l'esclavage9. Afrique, apprend-on à la rubrique étymologique, "est un mot corrompu, venant de "Paracha" qui signifie divisée ou détachée" de l'Europe ou de l'Asie. Les deux tiers du continent sont dans la zone torride, le centre, composé de sables brûlants, est désert et stérile. Les productions consistent en "une prodigieuse quantité de bêtes féroces", des mines d'or, d'argent et de sel. Quant aux Africains, ils "ne sont qu'un mélange de toutes les nations, de toute langue & de toute religion ; mais le culte dominant est le paganisme". Les Nouvelles de Florian ont été rééditées à la fin du Directoire: "Sélico, nouvelle africaine" offre-t-elle une image moins méprisante et réductrice de l'Afrique? Le ton, de fait, est donné dès le premier paragraphe, un vrai morceau d'anthologie:
"Le peu que nous savons de l'histoire du Maroc, des nègres d'Ardra, des Jaggas, des autres peuples de la côte, jusqu'au pays des Hottentots, doit prodigieusement ressembler à l'histoire des lions, des panthères, des serpents, si dignes de partager un si brûlant pays avec les rois cannibales qui font porter à la boucherie la chair de leurs prisonniers" 10.

C'est dans le royaume du Dahomey, familier aux négriers européens, que se situe l'intrigue imaginée par Florian, plus précisément au moment de la prise d'Ouidah, important centre de traite sur la Côte des Esclaves, par le Roi d'Abomey, en 1727. L'auteur ne manque pas de faire référence à l'autorité de nombreux voyageurs. Voici le tableau qu'il fait de la cour du souverain victorieux:
"Le roi de Dahomai, couvert d'or et de pierreries, étoit à demi couché sur un sopha d'écarlate, la tête appuyée sur le sein de ses favorites, vêtues de jupes de brocard, et nues de la ceinture en haut. Les ministres, les grands, les capitaines, superbement habillés, étoient prosternés à vingt pas du roi; les plus braves étoient distingués par un collier de dents humaines, dont chacune annonçoit une victoire ; plusieurs femmes, le fusil sur l'épaule, veilloient aux portes de l'appartement; de grands vases d'or, remplis de vin de palme, d'eau-de-vie, de liqueurs fortes, étoient
9. 10. Etrennes intéressantes des quatre parties du monde, op. cit. , An III : "De l'Afrique". FLORIAN,op. cit., pp. 55-56.

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placées pêle-mêle à peu de distance du roi, et la salle étoit parée des crânes de ses ennemis" Il.

Ainsi la luxure semble ne le céder qu'à la férocité du Roi du Dahomey. L'or, les pierreries, le brocard, le costume chamarré des courtisans évoqueraient sans doute une cour européenne; la garde d'amazones, le sein dénudé des favorites, le désordre des vases d'or pleins de liqueurs enivrantes font penser plutôt à quelque bacchanale ou aux dérèglements d'un satrape oriental; mais les colliers de dents humaines, symboles d'autant de victoires, et les crânes des ennemis, dépouilles des peuples vaincus, relèvent sans conteste de cette barbarie que les Européens attribuent traditionnellement à l'Afrique: l'édition populaire de "Sélico" est de l'An IX, à la veille du rétablissement de l'esclavage par Bonaparte et de la désastreuse expédition de Saint-Domingue.
*

Dix ans plus tôt, le Messager boiteux, dont nous avons souligné l'audience probable, avait, lui, pris parti pour l'amélioration du sort des Noirs des colonies. En 1791, précisément12, il se livre à une grande rétrospective sur le siècle qui s'achève. Parmi les faits qu'il juge dignes d'être notés figure la création récente d'une société "d'amis des noirs" à Paris et à Londres, dont le but est de faire cesser le commerce des hommes. Ses efforts, souligne-t-il, n'ont pas encore abouti pour des raisons à la fois économiques et morales: "l'usure, l'avarice et la volupté", renforcées par le préjugé de couleur, entraînent les Européens "à une conduite barbare
et inhumaine

... à l'égard

des Nègres leurs frères".

Il apparaît nécessaire, pour mieux décrire ces pratiques, de remonter à la source de ce commerce des hommes, sur les côtes de Guinée. ~ fait, une bonne partie du continent africain apparaît tout occupée de la traite, qui rapporterait à ses "petits princes" des profits substantiels: 24 millions de livres annuellement, pour une vente moyenne de 80 000 esclaves, pour moitié aux Anglais, pour un quart du total aux Français. Entre les mains des Européens, dans les cales du bateau négrier, le sort des esclaves n'est guère enviable; arrivés aux lIes et vendus aux planteurs blancs, ils connaissent une vie misérable et épuisante, traités plus mal que des bêtes de somme; aussi les suicides sont-ils relativement fréquents. Malgré tout, la conclusion est relativement optimiste: "grâces à Dieu, les terns semblent approcher où nos malheureux frères Nègres peuvent se promettre d'être, sinon entièrement affranchis de l'esclavage, du moins de voir leur condition considérablement améliorée". Dans la lutte qui oppose dans les débuts de la Révolution la Société des Amis des Noirs aux colons du Club Massiac et à leurs partisans, le Messager boiteux semble donc prendre parti en faveur de l'émancipation des Noirs des colonies. Pourtant, avant le décret libérateur du 16 pluviôse an II, nulle part les sociétés populaires, éléments avancés du mouvement sans-culotte, ne semblent concernées par le problème, alors que plus de 300 adresses à la Convention, émanant de la France entière, ne manquent pas de s'en féliciter, souvent avec enthousiasme, après cette date. La mesure rencontre donc un écho certain: il ne s'agit plus d'une simple humanisation du sort des esclaves, ou d'une émancipation graduelle, mais d'une libération totale et immédiate, conforme aux principes universels de la Révolution française et aux lois de la Nature.
11. 12. FLORIAN, op. cit., pp. 69-70. Le Véritable message r boîteux de Bâle en Suisse, chez Jean-Hemi Decker, d'œil général sur le terns présent & sur le siècle actuel" (ATP, 2° PR 3.1). 1791 : "Coup

Démons et merveilles. L'opinion populaire et les rivages de l'océan Indien ...

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Dans une adresse parvenue à la Convention le 24 germinal an II, les membres de la société populaire d'Alet, dans l'Aude13, s'exclament ainsi: "Peuple généreux, tu ne peux voir tes frères dans l'esclavage sans rompre ses fers, ta sollicitude traverse les mers, et ces hommes mis au rang des plus vils insectes par leur couleur sont rendus aux droits imprescriptibles de la nature..." 14, ajoutent: "Nos Et ceux de la société populaire de Vervins, dans l'Aisne
frères les Ethiopiens s'allieront avec nous

... Aujourd'hui

sans-culottes

par nature et

nous par principe, fraternisons ensemble..." Les principes révolutionnaires et le combat commun pour la libération des peuples opprimés semblent donc rejoindre, de toute évidence, les droits imprescriptibles de la nature. Qu'en pense donc l'auteur des Etudes et des Harmonies de la Nature, Bernardin de Saint-Pierre, si l'on relit son roman à succès, Paul et Virginie,rééditéplus de vingt fois en France entre 1789et 1815 ? Les deux éditions populaires que cite Paul Toinet encadrent la période de la liberté des Noirs dans les colonies françaises, dans les principes tout au moins, puisque le décret du 16 pluviôse ne fut appliqué ni dans les Mascareignes ni à la Martinique. L'on redoute encore en 1793 une abolition précipitée, tandis qu'en 1809 le rétablissement de l'esclavage, qui a eu lieu sept ans plus tôt, est officiellement présenté comme la conséquence d'une mesure qui a abouti à des résultats catastrophiques. De toute évidence, Bernardin de Saint-Pierre ne cherche pas, lors de la première parution de son ouvrage, en 1788, à dénoncer avec beaucoup de force l'institution de l'esclavage à l'lIe de France. Il met en scène, certes, les abus d'un planteur, qui montre avec complaisance une négresse "attachée, avec une chaîne 15, au pied, à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour du cou" et quelques nègres marrons, mais c'est pour mieux faire ressortir les harmonies de la nature où prennent place Paul et Virginie, leurs mères admirables, les deux esclaves dévoués Domingue et Marie et le chien Fidèle. Loin de la société, la vertu ne peut-elle s'épanouir aux lIes au contact d'une nature admirable, tout en respectant une hiérarchie subtile fondée sur l'ordre des choses? "Paul, à l'âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver" 16 : au jeune Blanc l'intelligence et le sens esthétique, au Noir le travail servile. Bernardin de Saint-Pierre ne sait-il pas, à l'occasion, se montrer moins embarrassé? Un tableau plus appuyé des relations entre maîtres et esclaves, tel qu'il avait su le faire dans son Voyage à l'lie de France, aurait certainement nui à l'attendrissement de ses lecteurs, et aurait sans doute interdit les rééditions de l'époque napoléonienne. Bernardin de Saint-Pierre est ici partisan d'un adoucissement de l'esclavage, mais nullement de sa disparition: l'institution n'estelle pas indispensable à l'établissement de ses deux jeunes héros? "En faisant passer Paul dans l'Inde pour un peu de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelque esclave"17. Tel est le projet qu'échafaudent deux mères vertueuses, soucieuses de l'avenir de leurs enfants.
,

*
13. 14. 15. 16. 17. Archives parlementaires, tome 88, Société populaire d'Alet (Aude), 24 genn. II, 23b, p. 518. Archives parlementaires, tome 85, Société populaire de Vervins (Aisne), 10 vent. II, 27, p. 557. SAINT-PIERRE (Bernardin de), Paul et Virginie, présentation de J. VAN DEN HEUVEL, Paris, Librairie Générale Française, 1974, p. 234 (Le Livre de poche). SAINT -PIERRE (Bernardin de), op. cil. , p. 238. SAINT -PIERRE (Bernardin de), op. cil., p. 274.

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De l'Inde, les Français ont eu quelque connaissance à l'époque du nabab Dupleix et des conflits franco-anglais, alors qu'à la fin du siècle nos comptoirs sont en plein déclin. En 1779, Les Étrennes intéressantes des quatre parties du monde s'étaient livrées à une présentation assez détaillée18 : l'Empire de "l'Indostan ou Mogol est devenu, depuis nombre d'années, la proie de différents princes, qui n'en étaient auparavant que des vassaux; indépendamment des domaines acquis par toutes les puissances maritimes de l'Europe, surtout par les Anglois, il ne reste à l'Empereur que peu de provinces, & un fantôme de monarchie".
Au Mogol déclinant s'oppose la puissance de "l'État des Marattes

...

république aristocratique", ou, sur la "côte de Malabar", celle des "États de Hyder Haly-Kan" ; si Pondichéry reste le principal établissement des Français, l'influence des Anglais semble déjà prédominante, de Madras au Bengale. On trouve, à la différence de l'Afrique, des villes considérables, comme Delhi ou Agra, des ports très fréquentés des Européens, comme Surate. Mais toute la richesse de l'Inde semble concentrée dans la "Nababie de Golconde, pays le plus riche de la terre en diamans..." A lire le Messager boiteux, l'admiration pour le faste des nababs est tempérée par leurs excès; en 177619, il se croit obligé de rappeler, sans aucune indication de date, un épisode de l'affrontement entre les Anglais et le vice-roi du Bengale... qui remontait à une vingtaine d'années: il s'agit du "trou noir" où, nous dit-il, 146 prisonniers anglais avaient été entassés sur 18 pieds carrés; le plus grand nombre périt étouffé. Le despotisme des sultans est particulièrement redoutable pour leurs épouses ou concubines. C'est ainsi, apprenons-nous en 181220, qu'à la suite d'un tremblement de terre, près de Travancore sur la côte de Malabar, "il se trouva quelques femmes qui, dans le premier moment de terreur s'étoient sauvées à deminues du harem du rajah ou prince". Le calme revenu, "leur jaloux tyran ordonna de décapiter huit d'entre elles, sous prétexte qu'elles s'étoient exposées aux regards des hommes, et fit arracher les yeux à cinq de leurs conducteurs pour avoir, par hazard, arrêté leurs regards sur elles". En 1787, le Messager, de même, s'étend longuement sur le sacrifice des femmes brûlées vives sur le bûcher funéraire de leur époux, prince ou bramine, d'une manière que le journalisme à sensation contemporain ne renierait certainement pas21. De nombreux textes de l'époque dénoncent le pouvoir des bramines , ou prêtres payens, qui jouissent d'un prestige immense en confisquant la connaissance des textes sacrés, encouragent des superstitions et des pratiques ridicules, et ne songent qu'à satisfaire leur cupidité. En 1798, le Messager ne manque pas l'occasion de s'en prendre cette fois aux fakirs22, qui "sont des moines répandus dans les Indes. L'on en compte douze cents mille dans l'Empire mogol. Ils font profession d'une pauvreté volontaire ... On les rencontre souvent par centaines, exerçant sur eux-mêmes des cruautés
18. 19. 20. 21.
Etrennes intéressantes des quatre parties du monde, op. cit. , 1779 : "De l'Asie". Le Véritable messager botteux de Bâle en Suisse, à Bâle, chez Jean-Henri Decker, 1776 : "Cruauté d'un vice-roi du Bengale envers ses prisonniers anglais" (ATP, 2°PR 3.1). Le Véritable messager botteux de Bâle en Suisse, à Bâle, de l'imprimerie de J. Decker, 1812 : "Evénement tragique" (ATP, 2°PR 3.3). Le Véritable messager boîteux de Bâle en Suisse, à Bâle, chez Jean-Henri Decker, 1787 : "La femme d'un bramine se fait brOIer avec son mari" (ATP, 2° PR 3.1) ; chez les fils de la feuë veuve de Jean-Conrad de Mechel : "Cérémonies observées à la mort d'un prince indien" (BN, 4°V 264). Le Véritable messager botteux de Bâle en Suisse, à Bâle, chez Jean-Henri Decker, 1798 : "Singulière opération de fmance du célèbre Heyder-Ali-Kan, sultan de Maïssour, aux Indes" (ATP, 2° PR 3.1).

22.

Dénwns et merveilles. L'opinion populaire et les rivages de l'océan Indien...

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révoltantes..." Et comme le clergé d'Europe, peut-être, ils dissimulent une richesse considérable sous une pauvreté apparente. Aussi la sympathie va-t-elle tout naturellement aux plus déshérités. En 1812, le Messager boîteux décrit une "Pantomime touchante... jolie & très morale", qui reprend le titre de la Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre23 : justice est rendue "à cette caste odieuse et avilie dans l'opinion des Indiens", les Parias... par le Grand Mogol en personne, contre un "nabad (sic)... jaloux du bonheur tranquille" des habitants de la chaumière, malgré leur grande misère. Il est sans doute de bon ton de célébrer au théâtre la bienveillance du Grand Mogol, pourtant en ce moment bien mal en point, à l'époque de la gloire éphémère de l'Empire français. Déjà, l'Ancien Régime entretenait d'excellentes relations avec certains princes indiens, les vicissitudes de la rivalité franco-anglaise rendant leur alliance indispensable: une estampe humoristique, datée de 178124, montre ainsi le sultan du Mysore Haïder Ali frappant à coups redoublés le derrière nu d'un Anglais, obligé de recracher Pondichéry; en arrière et dans l'ombre, un soldat français lui tend des verges. On ne saurait mieux montrer, en pleine guerre d'Amérique, la politique de la France aux Indes. Tippou Sahib, fils d'Haïder Ali, va jusqu'à envoyer une ambassade à Versailles, en 1787-1788. "La route de ces ambassadeurs depuis Toulon jusqu'à Paris étoit une fête continuelle", nous assure le Messager boiteux... en 179025 ; ils suscitent probablement la même curiosité que l'envoyé du Grand Turc sous la Régence. Les trois ambassadeurs, accompagnés d'une suite de trente-huit personnes, "séjournèrent environ six semaines à Paris, où tout le monde leur fit l'accueille plus honorable..." Malgré les vicissitudes de la Révolution, Tippou Sahib laisse un souvenir des plus favorables, sans doute à cause de la reprise des guerres contre l'Angleterre. Presque dix ans plus tard, au début de 1799, une petite affiche célèbre la "Réception du général Buonaparte aux Indes par Tippoozaib, ami des Français. Près de Jérusalem, de Nazareth, de Damas et d'Alep"26. L'illustration représente le général français à cheval, brandissant son sabre, sortant d'une imposante forteresse d'où des soldats, en rangs serrés, s'apprêtent à le suivre; face à lui, seul, un petit prince enturbanné. Le premier paragraphe de la légende ajoute: "Voilà donc, Français, le grand général Buonaparte reçu en honneur par Typpoo-Zaib, cet Indien estimé qui envoya jadis des députés de sa part pour nous visiter en France. Buonaparte donc ayant vaincu l'Italie entière, fait trembler Céphalonie, Messine, Alexandrie, St Jean-d'Acre, le grand Caire, Jérusalem, Nazareth, les grands fleuves du Nil & de l'Euphrate, Damas, Alep, Bassora, ensuite secouru les Indiens & Arabes, même ils vont contre l'Angleterre pour ouvrir le commerce à notre postérité". Voici donc, au moment précis où Tippou Sahib meurt devant les Anglais en mai 1799, le général du Directoire promu héritier du grand Alexandre et des rêves orientaux qui ont accompagné l'Occident tout au long de son histoire; mais, signe des temps, c'est cette fois au nom de la liberté du commerce...
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23. 24. 25. 26. Le Véritable messager boîteux de Bâle en Suisse, à Bâle, chez les frères de Mechel, imprimeurs, 1812 : "Pantomime touchante" (ATP, 2° PR 3.1). "Hyder Ali corrigeant les Anglois, un soldat françois lui présente les verges" (Collection de Vinck, 1.7 n01193, Qb 1781, BN, 68 C 35092 & 47 B 3270). Le Véritable messager bolteux de Bâle en Suisse, à Bâle, chez Jean-Henri Decker, 1790 : ; BN, 4°V.264). "Audience des ambassadeurs indiens" (ATP, 2° PR 3.1 "Réception du général Buonaparte aux Indes par Tippoozaib, ami des Français" (Qb1 1799, BN, 62 B 29739).

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Les représentations populaires des rivages de l'océan Indien, telles que nous avons pu les établir à travers almanachs ou littérature de colportage, nous ont sans cesse paru osciller entre la réalité et la chimère, entre l'universel et le lointain. Des connaissances géographiques positives alternent avec l'utopie naturaliste, le discours libérateur avec le tableau terrifiant de despotismes barbares. Pendant la Révolution française, c'est dans un temps très court, entre le 16 pluviôse de l'An II et la chute des Montagnards, que les sans-culottes, hérauts d'une humanité régénérée, étendent enfin la fraternité universelle aux ci-devant esclaves dans les lIes. Mais les partisans du rétablissement de l'esclavage, qui n'avaient jamais cessé d'être actifs sous le Directoire et le Consulat, avaient trop intérêt à ressusciter les représentations les plus traditionnelles d'une Afrique cruelle et despotique, toute occupée du commerce de ses propres enfants, qui s'étaient diffusées en Europe depuis les débuts de la traite. L'image des Indes, par contre, a moins varié entre 1775 et 1815 : l'interminable confrontation entre la France et l'Angleterre devait faire de certains de ses princes des alliés naturels par-delà les océans.

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QUELQUES ASPECTS DU COMMERCE ENTRE LA FRANCE ET L'ASIE À LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE 1765-1793 par Philippe HAUDRÈRE

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les relations commerciales entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale se font, pour l'essentiel, par des grandes associations nationales, les Compagnies des Indes, dont l'État fait respecter le monopole. Les modèles de ces associations sont la Verenigde Oost-Indishe Compagnie hollandaise, et l'East India Co, britannique, toutes deux créées au début du XVIIe siècle; la Compagnie française des Indes est fondée en 1664 à l'imitation des deux précédentes. Or, en 1769, les Français suspendent l'activité de leur compagnie et permettent à tous leurs armateurs de se rendre librement en Asie. Ils sont les premiers à prendre une telle initiative, et il convient donc de s'interroger sur les motifs d'une telle décision et d'examiner si les résultats ont répondu aux attentes. Par ailleurs, comme la fin du XVIIIe siècle voit s'affronter la France et la GrandeBretagne dans la guerre d'Indépendance américaine, on tentera de préciser les conséquences de ce conflit pour le fonctionnement du commerce entre la France et l'Asie. Ces questions ont fait l'objet récemment de plusieurs études de grande qualité, ainsi celles de L. Dermigny, A. Toussaint et J. Meyer 1 ; toutefois, il nous a semblé possible d'apporter quelques réponses nouvelles en dépouillant une source peu utilisée jusqu'à présent: la correspondance adressée par les responsables des ports de commerce au secrétaire d'État de la Marine2. La disparition des états de la "balance du commerce" à la suite du désordre administratif de la période révolutionnaire3, l'absence de précisions chiffrées dans les ouvrages imprimés de l'époque, dont les auteurs s'intéressent essentiellement à la philosophie du commerce, donnent à cette source une valeur certaine. Toutefois, l'apparente précision des états numériques annuels ne doit pas nous leurrer. Il est certain que plusieurs bâtiments ont échappé à l'attention des observateurs4, pourtant généralement bien informés, parce qu'ils n'ont pas demandé de "passeports", sans doute pour des raisons fiscales, et il est non moins certain que les tonnages indiqués sont souvent erronés5 ; toutefois, ces deux correctifs étant apportés, cette source inédite semble pouvoir être utilisée avec profit.
1.
DERMIGNY (L.), Cargaisons indiennes: Solier et Compagnie, Paris, 1960 ; TOUSSAINT (A.), ; MEYER La Route des lies: contribution à l'histoire maritime des Mascareignes, Paris, 1967 (J.), "La France et l'Asie. Essai de statistiques, 1730-1785", in Histoire, économie et société, 1982, pp. 297-312. Archives nationales (Paris), Colonies B 134 à B 191. Quelques épaves dans : AN, Col. F2B 13 et Col. Fr 12. Une circulaire du secrétaire d'État de la Marine (Versailles, 17 déco 1775) réclame la vigilance sur ce point: AN, Col. B 153, f0483. Selon le capitaine du Triton, capturé par les Anglais, "c'était l'habitude en France de ne déclarer qu'environ le tiers du port des vaisseaux afin de diminuer les droits de feux, d'ancrage et autres

2. 3. 4. 5.

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Philippe HAUDRÈRE

I. Du rétablissement des installations françaises en Asie à l'essor du commerce libre (1765-1776) Le premier intérêt de notre documentation est de permettre de mesurer l'importance du redressement commercial français après la guerre de Sept Ans. Il faut rappeler que celle-ci a été particulièrement désastreuse pour la Compagnie française des Indes, qui a perdu par capture ou par naufrage les deux tiers de sa flotte, dont les établissements en Asie ont été perdus et détruits, et qui sort du conflit avec une dette de plus de soixante millions de livres, car elle a été contrainte de recruter, puis de payer des soldats et d'équiper des flottes sans avoir de retours de cargaisons et donc de profits durant quatre ans. Malgré ces conditions difficiles, le redressement est rapide et le montant des ventes passe de trois millions de livres en 1765 à douze millions en 1768 (tableau 2), preuve que le trafic demeure rentable et que la Compagnie est capable de rétablir sa situation commerciale. La décision, prise en aoOt 1769, de "suspendre" l'activité de la Compagnie, n'a donc pas pour origine des difficultés commerciales, mais elle provient d'une attitude politique. Le ministre Choiseul et le contrôleur général Maynon d'ln vau sont tout à fait acquis aux idées des "économistes" du temps, partisans de la plus grande liberté en matière commerciale, et affirment que les pertes de la Compagnie doivent être attribuées, non seulement "aux malheurs de la guerre", mais surtout "aux dépenses immenses qu'entraîne toujours une administration publique" 6 ; ils ont convaincu le roi, qui n'hésite pas à écrire dans une déclaration d'aoOt 1762 : "Les privilèges en fait de commerce n'ont pas tout le succès qu'on en pourrait attendre"? Cette attitude gouvernementale rejoint une demande instante des milieux de l'armement maritime, qui acceptent de plus en plus mal la fermeture du domaine asiatique au commerce privé, d'autant qu'après la guerre de Sept Ans la reprise du trafic antillais s'effectue dans des conditions difficiles. Apparemment, les armateurs sont satisfaits de la décision de "suspension" de la Compagnie, puisque immédiatement après que l'annonce en a été faite, en moins d'un mois, une trentaine d'entre eux dépose une demande de "passeport" pour envoyer un bâtiment aux Indes orientales8. Malgré cet engouement, on observe une certaine hésitation, puisqu'il faut attendre 1772 pour retrouver un nombre d'armements analogue à celui de 1769. Ce retard peut s'expliquer par de simples considérations commerciales de temps nécessaire pour organiser un armement. Il peut aussi refléter une incertitude politique. Le renvoi de Choiseul et de Maynon d'Invau en 1770, la nomination au Contrôle général des Finances de l'abbé Terray, ancien syndic et défenseur de la Compagnie, pouvaient faire craindre un changement d'attitude gouvernemental9. La désignation de Turgot, partisan convaincu de la liberté en matière commerciale, rassura les armateurs, et le nouveau ministre s'employa d'ailleurs à les satisfaire comme en témoigne la correspondance Metra: "En 1774, M. Turgot a mis sous les yeux du Roi un état de comparaison de plusieurs vaisseaux revenus de la Chine et dé l'Inde, où ils avaient été expédiés par des particuliers armateurs, avec une pareille quantité de marchandises expédiées par l'ancienne Compagnie des Indes. Il
perçus par l'amirauté française" (cité par : GARNAULT (E.), Le Commerce rochelais au XVIIIe siècle, La Rochelle, 1887, V, p. 382). AN, Col. B 134, ffO 264-265. Bibliothèque nationale (Paris), 4° Fm. 15.847, pp. 18-20. AN, Col. B 134, fo 323 vo. Des armateurs de Saint-Malo et Lorient font part au secrétaire d'État de la Marine de leurs inquiétudes à ce sujet en 1773 (AN, Col. B 146, ffO 218 et 227 Vo).

6. 7. 8. 9.

Quelques aspects du commerce entre la France et l'Asie à lafin du XVIIIe

33

paraît en résulter: lOque la vente des envois de l'armateur s'est faite avec un avantage bien supérieur; 20 que les retours ont été beaucoup plus prompts; 3° que les marchandises de retour ont été vendues à un prix plus modéré, parce que la feue Compagnie imposait une taxe onéreuse et arbitraire sur les importations. De là M. Turgot est parti pour demander au Roi sa parole que, d'ici à trois ans au moins, ce commerce seroit encore libre aux particuliers, et qu'il ne seroit accordé aucun privilège exclusif, ni autorité de compagnie, relativement à ce commerce, et Sa Majesté y a accédé"10. Quels sont les armateurs des navires envoyés aux Indes orientales? Le tableau 3 apporte une première réponse. Lorient, port de la Compagnie des Indes, demeure le premier port d'armement, d'abord parce qu'il dispose des installations et du personnel spécialisé qui sont nécessaires, ensuite en raison de l'obligation faite aux armateurs de faire passer leurs vaisseaux à Lorient pour y régler le "droit d'induIt" de 5 % ad valorem sur les marchandises d'Asie et de 3 % sur celles des îles de France et de Bourbon, enfin et surtout parce que Lorient demeure le grand marché français des produits asiatiques. Les autres ports bretons comme SaintMalo et Nantes, qui participent à l'activité de Lorient, n'hésitent pas à s'engager dans ces armements; par contre, les armateurs des autres grands ports français, en particulier les armateurs de Bordeaux et de Marseille, hésitent à entrer dans ce trafic. Il faut toutefois faire une exception pour La Rochelle qui s'y engage résolument dès 1770. L'élément le plus intéressant serait évidemment de savoir d'où viennent les capitaux. Apparemment les milieux déjà engagés dans les affaires de la Compagnie des Indes continuent à s'intéresser au commerce avec l'Asie. Citons par exemple le comte Thomas Sutton de Clonard, rejeton d'une illustre famille irlandaise, attachée aux Stuart et naturalisée en France, qui multiplie les investissements dans les affaires lointaines, depuis l'exploitation d'une concession minière en Estrémadure, jusqu'à la mise en valeur d'une habitation "en sucrerie" à Saint-Domingue, d'une valeur de 7 800 000 livres, et à l'achat d'un gros paquet d'actions de la Compagnie des Indes, dont il est élu syndic en 1766, puis dont il dirige la liquidation Il. En 1770, il expédie dans l'Inde le Duc de Praslin, et en 1772, la Bretagne, tous deux placés sous le commandement de son propre frère, le chevalier Jean de Clonard, officier de la Marine du roi 12.Les Bretons semblent apporter la majeure partie des capitaux, comme en témoigne la participation du banquier Pierre Beaugard, trésorier des États de Bretagne, dont les lettres de noblesse obtenues en 1777 mentionnent qu'il a armé neuf navires pour la Chine et treize pour l'Inde 13. Parfois ces Bretons peuvent armer dans des ports éloignés de la province. Ainsi en est-il pour le Fidèle, dont le départ pour l'Inde est prévu de Marseille en novembre 1775, au sujet duquel l'armateur Solier écrit au ministre: "Les propriétaires, qui sont de Saint-Malo, ayant désiré de l'envoyer à la pêche de la morue, l'affrètement a été annulé"14. Pour les armements effectués à La Rochelle et pour une partie de ceux qui sont faits à Bordeaux, on peut présumer que les capitaux sont avancés par la banque internationale protestante. Le fait est expressément mentionné, par exemple, pour le Sartine, armé à Bordeaux en 1776 par le protestant Laffon de

10. 11. 12. 13. 14.

I, 101 (16 oct. 1774), cité par DESCHAMPS (L.), Histoire de la question coloniale Paris, 1891,p.253. ; AN, F4 1937. BN, Ms. Cherin 191 ; AN, Col. C 2290 bis, fO 66 AN, Mar. C7 68. MEYER (1.), La Noblesse bretonne au XVIIIe siècle, Paris, 1966, I, pp. 391-392. AN, Col. B 153, f' 439. Sur les Solier, voir: DERMIGNY (L.), op. cit.

en France,

34

Philippe HAUDRÈRE

Ladebat, pour l'Inde et la Chine, grâce à un prêt de 600 000 Iivres consenti par deux banques suisses de Paris 15. Les tableaux 1 et 2 montrent que, dans l'ensemble, la "suspension" de la Compagnie des Indes n'a pas nui au développement du commerce entre la France et l'Asie; au contraire, elle l'a plutôt stimulé, puisqu'en 1776 le montant des ventes des marchandises d'Asie en France s'élève à trente-trois millions de livres, chiffre que la Compagnie n'avait jamais atteint. Toutefois, cet excellent résultat doit être rapproché de celui des ventes des Hollandais et des Anglais; si les Français peuvent espérer rivaliser avec la V.O.C. , ils font un chiffre d'affaires qui est le tiers de celui de l'East India Co. II. La guerre d'indépendance américaine et la réorganisation du commerce entre la France et l'Asie (1777-1793) La guerre d'Amérique perturbe fortement le trafic maritime car la supériorité navale britannique est telle que les navires de commerce français qui se risquent hors de leurs ports sont capturés presque à coup sûr. Les relations commerciales entre la France et l'Asie se poursuivent toutefois, mais elles prennent des formes nouvelles. D'abord des vaisseaux de commerce sont pris à fret par le roi pour ravitailler l'escadre de l'océan Indien; protégés par des bâtiments de guerre, ils se rendent aux Mascareignes et en ramènent des produits locaux ou des marchandises d'Asie apportées aux îles par le trafic d'Inde en Inde, donnant ainsi naissance à un nouveau circuit commercial. Par ailleurs les capitaux investis dans le trafic entre la France et l'Asie se portent vers des pavillons neutres. Ainsi le comte de Clonard arme-t-il, en 1782, à La Rochelle, le Fi e r, dont il est "seul propriétaire" ainsi que de la cargaison, qui vaut 800 000 livres. Le navire est placé sous pavillon hollandais et sa destination fictive est Le Cap, mais en réalité il doit gagner le Port-Louis de l'lIe de France 16. Les Rochelais et les Bordelais ont une prédilection pour le pavillon hollandais et arment au moins cinq bâtiments sous celui-ci entre 1777 et 178217 ; les Marseillais préfèrent le pavillon sarde 18, et les autres se placent sous la protection du pavillon impérial, qui est le plus fréquemment utilisé, d'aut.ant que le gouvernement français avait envoyé en janvier 1779 aux administrateurs des Mascareignes un "Ordre de donner aux vaisseaux de Sa Majesté impériale les secours et les facilités dont ils pourraient avoir besoin"19. Ces armements sous pavillon impérial apparaissent de manière fugitive dans la correspondance ministérielle et il est donc impossible d'en préciser l'ampleur, mais leur importance paraît certaine. Une fois le conflit achevé, le gouvernement devait éviter que ces armements sous un autre pavillon se poursuivent, car ils offraient des possibilités évidentes d'évasion fiscale; aussi, en janvier 1783, aussitôt après la signature des préliminaires de paix, une campagne d'armements pour la Chine fut organisée par la monarchie, sous le prétexte d'assurer un approvisionnement correct du marché français en produits d'Asie. Quelques armateurs proches du pouvoir, en particulier
15. 16. 17.
CROUZET (F.), dans HIGOUNET (C.), Histoire de Bordeaux, Bordeaux, 1968, V, p. 239. AN, Col. B 84 et BN, Nouv. d'Hoz. 309. Dépôt de jugement arbitral, 29 oct. 1783, AN, Min. cent. XXXV -869. Le Castries (500 tx.), le Fabius (300 tx.), le Neptune (1.000 tx.), les Six-Frères (600 tx.), la Thérèse (200 tx.). Le Victor-Amédée (500 tx.) et le Comte-de-Perron (600 tx.) armés à Marseille en 1782, avec chacun une cargaison de 800.000 livres tournois selon les Ménwires relatifs à la discussion du privilège de la nouvelle Compagnie des Indes, Amsterdam, 1787, p. 47. AN, Col. B 169, fO24.

18.
19.

Quelques aspects du commerce entre la France et l'Asie à [afin du XVIIIe

35

le malouin Grandclos- Meslé, dirigèrent l'opération, qui consista à armer trois bâtiments prêtés par le roi, en ayant la disposition d'un capital de six millions de livres, avancé par tous les ports du royaume, chacun se voyant attribuer un paquet des 1 200 actions de 5 000 livres; les deux plus gros étant destinés à Marseille (400 actions) et à Bordeaux (320 actions)20. Une opération analogue fut conduite en février 1785 pour un seul navire21. Ces armements conduits sous la protection de l'État, avec la volonté de faciliter la reprise du trafic entre la France et l'Asie, annoncent la création de la nouvelle Compagnie des Indes, décidée durant l'été de 1785. A l'origine de cette décision se trouve un rapport confidentiel, préparé à la demande du contrôleur général, par le financier et armateur Gourlade22, qui prévoyait une reprise difficile pour les relations commerciales entre la France et l'Inde en raison de la très vive concurrence anglaise, et suggérait la création d'une nouvelle Compagnie des Indes, avec un monopole limité à l'Inde et à la Chine. Une telle création, affirmait-il, donnerait aux bénéficiaires du monopole un profit assuré, et permettrait donc le maintien de relations régulières, avec un approvisionnement correct du marché français. Cette création mécontenta fortement les armateurs nationaux, qui se jugeaient, à tort, écartés d'un trafic dont ils pensaient qu'il serait fort rentable par un petit groupe de financiers protégés par le pouvoir politique 23. La nouvelle Compagnie ne mérite peut-être pas toutes les critiques qui lui ont été adressées car elle a conduit les armateurs français à se détourner de l'Inde et de la Chine, et à se contenter d'aller aux Mascareignes. Ainsi elle a entraîné un développement des relations entre les îles et la métropole. Les ports de l'lIe de France et ceux de Bourbon sont librement ouverts à tous les navires français et ceux-ci viennent y chercher les produits d'Asie, apportés par le commerce d'Inde en Inde. Ce trafic d'échanges est tout à fait profitable aux Mascareignes, qui voient ainsi se réaliser un ancien projet d'entrepôt formulé pour la première fois par La Bourdonnais en 1736 et repris par Turgot en 1774, lorsqu'il envisage de confier l'intendance de l'lIe de France à Dupont de Nemours, car : "Il pensait que cette colonie bien administrée pourrait devenir l'entrepôt de tout le commerce de l'Inde, et que nos négociants, assurés d'un point de relâche entre l'Hindoustan et la métropole, risqueraient plus facilement de s'engager dans le commerce colonial et prouveraient d'eux-mêmes l'inutilité de tout monopole"24, mais l'intéressé préféra un poste d'inspecteur général des manufactures. Cette nouvelle organisation permet un développement rapide des échanges commerciaux, comme en témoignent le mouvement des armements (tableau 1) et le montant des ventes (tableau 2). Jamais la vente des produits d'Asie en France n'avait connu un tel chiffre d'affaires, et les profits sont particulièrement élevés. Citons, par exemple, les armements de la maison Rabaud de Marseille: en 1771, le Conquérant, envoyé en Inde avec un capital de 500 000 livres, donne 65 % de bénéfice; en 1776, la Philippine, adressée pour la même destination avec un capital de 984 000 livres, donne 50 % ; en 1785, la Constance-Pauline, envoyée à l'lIe de France avec 1 100 000 livres, 80 %25. Ces profits élevés s'expliquent par la diminution de la durée de navigation, car on met quatre à cinq mois pour aller de
20. 21. Arrêts du 2 février et du 21 juillet 1783, BN, F 23.666 (147 et 498). Arrêt du 27 février 1785, AN, Col. CI 15, fO 17-18.

22.
23. 24.

"Réflexions sur le commerce de l'Inde

... Pour

vous seul Monseigneur", AN, Col. C2 108,

fO207-211. CONAN (J.), La dernière Compagniejrançaise Cité par MOSSION (E.), Dupont de Nemours

des Indes, 1785-1875, Paris, 1942. et la question de la Compagnie des Indes, Poitiers,

25.

1919,p. 3. Mémoiresrelatifsà la discussionduprivilège ..., p.47.

36

Philippe HAUDRÈRE

France aux Mascareignes, contre sept à huit mois pour aller de France en Asie, et par la possibilité de mettre à profit l'escale du Port-Louis et l'attente du moment favorable pour franchir le Cap de Bonne-Espérance et regagner l'Atlantique, en faisant une expédition de traite négrière à Madagascar ou à la côte orientale d'Afrique. Cette réorganisation du commerce entre la France et l'Asie entraîne l'intervention de nouveaux armateurs. Les Bordelais, jusqu'alors assez réticents, s'engagent fortement dans ce trafic, et ils envoient une vingtaine de navires chaque année à l'lIe de France; ils sont suivis par les Marseillais qui arment en moyenne une douzaine de vaisseaux. La tendance s'affirme après 1790. Avec la disparition du monopole de la Compagnie des Indes par décision de la Constituante en mars 1790, l'activité des Bordelais et des Marseillais prend de l'ampleur, tandis que celle des Bretons, et en particulier des Lorientais, ne progresse plus ou régresse. Cet engouement des armateurs des deux plus grands ports français pour le trafic de l'océan Indien se rattache par ailleurs à un mouvement plus vaste d'ordre international; après 1783, dans toute l'Europe, l'intérêt tend à glisser du commerce des Antilles, dont les profits diminuent, vers celui de l'océan Indien, où des bénéfices élevés peuvent encore être réalisés. On peut donc conclure que le suppression du monopole de la Compagnie française des Indes en 1769 a plutôt stimulé les relations commerciales entre la France et l'Asie. Finalement les armateurs français ont pu porter les échanges à un niveau correct, quoique bien inférieur à celui des Anglais. Par ailleurs une conséquence essentielle de la suppression de la Compagnie est la disparition des entraves au développement des échanges entre les Mascareignes et la métropole, permettant ainsi la croissance du Port-Louis, place maritime et commerciale essentielle entre l'Orient et l'Occident.

Quelques aspects du commerce entre la France et l'Asie à lafin du XVIIIe

37

TABLEAU ARMEMENTS DES RÉGIONS

1

FRANçAIS , BRITANNIQUES ET HOLLANDAIS À DESTINATION SITUÉES AU -DELÀ DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE, 1765-1793

Francais Masca reignes et Afrique orientale Nb. 1765 1766 1767 1768 1769 1770 1771 1772 1773 1774 1775 1776 1777 1778 1779 1780 1781 2 4 8 3 7 4 7 5 7 13 10 14 Il 3 2 17 10 8 8 9 13 32 41 52 54 Tx. 2.100 1.950 3.550 2.200 3.410 2.460 1.695 1.510 2.225 3.650 3.135 4.645 3.190 900 1.150 5.450 2.890 2.750 3.630 3.680 3.850 9.027 15.965 16.304 15.276 Nb. 3 7 7 6 9 5 3 10 Il 8 15 18 9 5 7 5 24 18 10 8 8 10 6

Britaniques

Hollandais

-

Inde et. Moka Tx. 2.180 5.450 5.400 4.830 5.860 3.800 1.700 5.210 5.670 5.150 7.580 8.740 4.650 2.420 4.350 2.150 10.340 7.950 4.320 4.900 5.257 5.887 3.633

Chine

TOTAL
Français

East India CO

V.O.C.

Nb. 4 2 5 1 2 2 5 1 4 4 6 6 1 3

Tx. 3.600 1.800 4.500 900 1.600 1.800 4.300 900 2.650 4.400 5.450 5.100 250 2.150

Nb. 9 13 2 10 18 Il 15 16 22 25 31 38 21 Il

Tx. 7.800 9.200 13.450 7.930 10.870 8.060 7.695 7.620 10.545 13.200 16.065 18.485 8.090 5.470 1.150 5.450 7.240 4.900 15.970 16.880 8.870 14.577 22.742 22.716 20.609 II.870 13.406 17.021 7.070

Nb. 22 24 27 32 30 33 26 26 14 16 20 24 22 22 26 22 30 24 14 28 44 34 32 32 32 25 28 44 46

Tx. 10.978 Il.877 13.473 15.809 14.970 16.169 12.974 12.685 10.199 11.034 14.129 17.931 16.473 16.844 19.746 15.278 21.858 18.368 10.218 20.800 31.385 26.775 25.212 26.905 26.577 22.556 23.622 37.926 40.655

Nb. 27 32 33 29 29 23 33 37 30 28 33 30 25 20 34 25 15 36 39 33 34 36 34 28 30 30 24 26

Tx. 27.150 31.095 33.330 28.230 29.050 23.580 32.190 36.570 30.810 27.020 33.040 29.480 25.760 19.700 34.010 23.970 12.713 32.162 29.690 28.125 38.370 35.818 29.892 22.224 26.220 24.083 18.924 22.156

-

-

4 6 1 1 2 1 1

1782
1783 1784 1785 1786 1787 1788 1789 1790 1791 1792 1793

-

2.000 5.250 700 650 1.520 525 700

2 17
17

-

13
36 33 24 41 51 63 61 40 44 51 24

-

-

- Les

principales

sources et les ouvrages de référence

sont indiqués à la suite du tableau 2.

38

Philippe HAUDRÈRE TABLEAU 2 MONTANT DES VENTES DE PRODUITS ASIATIQUES PAR LES FRANÇAIS, LES BRITANNIQUES ET LES HOLLANDAIS, 1765-1793
FRANçAIS 26 EAST INDIA co27

V.O.C.28 38.004.736 54.200.828 50.612.978 42.635.366 40.579.566 43.799.210 38.427.878 43.828.854
39.4 78.840

1765 1766 1767 1768 1769 1770 1771 1772 1773 1774 1775 1776 1777 1778 1779 1780 1781 1782 1783 1784 1785 1786 1787 1788 1789 1790 1791 1792 1793 2.700.187 9.503.685 7.763.145 II.938.992 7.377.252 8.360.197 12.602.289 17.139.677 24.383.636 20.205.234 29.884.148 32.846.226 1.618.641 45.186 251.856 1.398.812 - 70.560.274 412.942 - 75.067.170 - 106.116.590 - 120.961.110
30.000.000

64.168.896 59.184.842 65.673.027 84.556.119 85.637.855 70.936.209 78.346.050 84.649.361 77.831.149 87.731.453 83.681.245 80.275.566 87.921.594 88.396.545 73.597.700 78.252.486 41.811.286 82.713.083 14.179.330 25.830.104 31.668.314
? 119.930.870 133.242.080

37.667.630 38.751.980 39.702.910 39.976.984 42.438.148 40.333.968 38.402.842 11.829.774

33.557.000 - 116.560.180 - 120.895.060 - 138.815.070 - 134.572.700 - 132.351.130 - 132.699.580

35.438.054 37.806.590

34.837.722 28.892.632 29.442.100 28.979.142 34.649.010 21.782.422

(les ventes britanniques et hollandaises 1 livre sterling et 2 L.t. pour 1 florin).

sont ramenées

à la livre tournois

selon la parité de 23 L.t. pour

dl
26.
Français: AN, Col. B 134 à Col. B 191 et Col. F 2B 13; Col. F 2C 12. Pour la période 1769-1785 : AN, 8 AQ 325 ; MORELLET (A.), Mémoires relatifs à la discussion du privilège de la nouvelle Compagnie des Indes, Ansterdam, 1787 ; Consultation pour les actionnaires de la Compagnie des Indes, Paris, 1788. Pour la période 1786-1787 : CHAPTAL (F.), De l'industrie française, Paris, 1819,1. 1, p. 129. Aff. étrange (Paris) Mem. & die. Asie Il, t~ 15-16. Etudes: CONAN (J.), La dernière Compagnie française des Indes, 1785-1875, Paris, 1942 ; HAUDRERE (Ph.), La Compagnie ; MEYER (1.), "La France et française des Indes au XVIIIe siècle (1719-1795), Paris, 1989 ; l'Asie. Essai de statistiques, 1730-1785", Histoire, économie et société, 1982, pp. 297-312 TOUSSAINT (A.), La route des IIes. Contribution à ['histoire nlaritime des Mascareignes, Paris, 1967. East India Co: MAC GREGOR (1.), Commercial statistics, Londres, 1850, 1.4, pp. 405-406. V.O.C. : BRUlJN (J.R.), G AASTRA(F.S.) et SCHOFFER (I), Dutch Asiatic shipping, der The Hague, 1979, 1. 2, pp. 604-761 ; KLERK de REUS (G.C.), GeschichtlicherUerberblick administrativen, rechtlicher, und finanziellent Entwicklung der neder andisch Ostindischen Compagnie, Batavia, 1894, Beilage Va.

27. 28.

LE MARÉCHAL DE CASTRIES ET LA POLITIQUE FRANÇAISE DANS L'OCÉAN INDIEN À LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME par Jean TARRADE

Les territoires situés au-delà du Cap de Bonne-Espérance constituent un domaine colonial particulièrement original. Le Cap de Bonne-Espérance est, en effet, une frontière invisible, mais réelle, entre le monde atlantique caractérisé par une traite négrière alimentant en main-d'œuvre servile les Antilles, soumises à une exploitation intégrale du sol, et celui de l'océan Indien, domaine d'exploitation purement mercantile, les Mascareignes étant la seule région de colonisation proprement dite mais sans commune mesure avec les "Isles" des Indes
occidentales 1.

Exploitées par des compagnies privatives sauf pendant la courte et fallacieuse période du commerce libre (1769-1785), les Indes orientales intéressaient fort peu les ministres, et notamment les secrétaires d'État ayant le département de la Marine qui, à partir de Praslin, en ont reçu progressivement la responsabilité 2 alors que la Compagnie relevait traditionnellement du contrôleur général des Finances. Les prédécesseurs du marquis de Castries étaient tous plus ou moins étroitement liés aux Antilles ou aux multiples projets de colonisation de la Guyane, que ce soient les ducs de Choiseul ou de Praslin, Bourgeois de Boynes ou Sartine. Le marquis de Castries, nommé secrétaire d'État de la Marine le 14 octobre 1780, est le seul à être intéressé par les problèmes de l'océan Indien, aspect important de sa personnalité, trop souvent négligé par ses biographes3. Remplaçant Sartine, renvoyé en raison de sa gestion financière qui l'oppose au directeur des Finances Necker, Castries a participé activement à la courte période de la Compagnie des Indes réorganisée en compagnie exclusivement commerçante Guin 1764 - août 1768)4. Il était alors son représentant à la Cour et de cette période, datent ses liens avec Jacques Necker. Depuis la suspension du privilège de la Compagnie, Castries n'a pas cessé de se préoccuper des Indes orientales, ayant conservé de~ rapports épistolaires avec des hommes comme l'intendant et philosophe Pierre Poivre ou le directeur du poste de Chandernagor, Chevalier, un des principaux consignataires des cargaisons du
1.
TARRADE (Jean), Le Commerce colonial de la France à la fin de l'Ancien Régime: l'évolution du régime de l'Exclusif de 1763 à 1789, Paris, PUF, 1972, 2 vol., 892 p. (Publications de l'Université de Poitiers Lettres et Sciences humaines). ; II, pp. 495-509 et une 676-688. toutes à Nous renvoyons pp. fois pour cette thèse, notamment I, pp. 55-63,420-421,423-436 Les Mascareignes avaient été rétrocédées au Roi par l'édit de Compiègne (février 1764) mis seulement en pratique en 1766. La Compagnie est suspendue en 1769, ce qui achève le transfert de la responsabilité ministérielle. CASTRIES (Duc de), Le Maréchal de Castries (1727-1800), Paris, 1956, 281 p. HAUDRERE (Philippe), La Compagnie française des Indes (1719-1795), Paris, 1987. Voir IV, pp. 1145-1163.

-

2.

3. 4.

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commerce libre. Ainsi, en 1777, Chevalier reçoit une lettre de lui se plaignant qu'il ne lui écrive plus et il lui répond qu'il a envoyé plusieurs lettres qui ne lui étaient pas encore parvenues 5. I. Le Marquis de Castries et la tin de la guerre Lorsqu'il accède au gouvernement, la guerre d'Indépendance américaine dure déjà depuis plus de deux ans. Le conflit a modifié les conditions du commerce libre: les comptoirs français dans l'Inde sont tombés rapidement et parfois avant d'être avertis de la guerre (Chandernagor, 10 juillet 1778)6. Le COlnmercemaritime français se trouve interrompu. Bientôt une guerre de course fructueuse va s'organiser à partir des Mascareignes. Le premier objectif de Castries est évidemment la guerre navale et coloniale. En mars 1781, il se rend lui-même à Brest pour assister au départ de l'escadre du comte de Grasse destinée aux Antilles. Mais comme la guerre a été déclarée, le 12 février 1781, par l'Angleterre à la République des Provinces-Unies, il a prévu qu'une petite escadre de cinq vaisseaux s'en détacherait pour gagner le Cap de Bonne-Espérance afin d'avertir la colonie hollandaise et de l'aider à se mettre en état de défense. Elle irait ensuite renforcer l'escadre de l'océan Indien dirigée par Thomas d'Orves. Castries en a confié le commandement au bailli de Suffren 7 .
LE MARQUIS DE CASTRIES

Charles Eugène Gabriel de La Croix, marquis de Castries, comte d'Alais, premier baron né des États du Languedoc, maréchal de France en 1783, est un ministre actif du type "despote éclairé". Si son lointain descendant a vu surtout en lui le ministre de la Marine, l'homme politique et l'homme à bonnes fortunes 8, c'est un ministre travailleur qui surveille de près les affaires et les oriente avec soin, la plume à la main. On trouve en effet, aux Archives nationales, un grand nombre de notes, de son écriture irrégulière très caractéristique, traçant des directives pour ses commis. Dans la Correspondance secrète inédite, on trouve au 14 octobre 1780 : "il est question du marquis de Castries, bon militaire, homme d'esprit et bon ami de M. Necker, mais qui n'entend rien à la Marine". Deux jours après, le 16, le portrait se précise: "le marquis de Castries est homme de qualité, très riche, très laborieux, très instruit. On lui reproche de la hauteur et une fermeté poussée à l'excès, ce qui ne sera peut-être pas déplacé vis-à-vis le corps de la Marine, dont M. de Sardine était le très humble serviteur"9. De son côté le duc de Croy note dans son Journal à la date du 27 avril 1782 : "M. de Castries gagnait par son travail. Nous l'avions jugé minutieux: étant dans le grand, ill 'était moins, et faisait moins le ministre que devant, marque qu'il lui fallait de grands objets et qu'il en était capable" 10.

5. 6. 7. 8. 9.
10.

AN, Colonies, C2 156. AN, Col. C2 157, ffO lOO-lOI : récit rocambolesque de la fuite de Chevalier par Descorches. TAILLEMITE (Etienne), L'Histoire ignorée de la Marine française, Paris, 1988,462 p. Voir le chapitre: "Suffren le risque-tout", pp. 210-233. CASTRIES, op. cit. Correspondance secrète inédite... de 1777 à 1792. éd. de LESCURE, Paris, 1868, 2 vol., I, pp. 321-323. CROY (Duc de), Journal inédit (1718-1784), éd. de GROUCHY et COTTIN, Paris, 1907, IV, p. 253, 27 avril 1782.

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LES OPÉRATIONS

MILITAIRES

DANS L'OCÉAN

INDIEN

Le choix de Suffren était excellent. Sa première mission fut brillamment remplie grâce à son attaque de l'escadre anglaise à La Praya (lIes du Cap-Vert). Elle lui permit d'arriver le premier au Cap et d'assurer ainsi la mise en état de défense de la colonie hollandaise. Parvenu à l'lIe de France, il se joint à l'escadre d'Orves qui ne quittera la colonie que le 7 décembre 1781 avec à son bord les troupes commandées par le brigadier Duchemin. La mort en mer de Thomas d'Orves donne le commandement à Suffren. Après sa victoire de Porto-Novo sur l'Anglais Hugues, le 17 février, il débarque les troupes le Il mars 1782. Elles s'emparent, le 5 avril, de Gondelour et n'en bougent guère pendant que Suffren, en dépit de l'incompréhension et de l'indocilité de ses capitaines de vaisseaux, remporte trois nouvelles victoires sur Hugues. Notre propos n'est pas de suivre la campagne bien connue de Suffren mais de comprendre les raisons de l'échec des intentions de Castries. Un vieil historien, bien oublié un peu injustement, Alfred Doneaud, a écrit à propos de la campagne de Suffren: " le principal champ de bataille était là, au lieu que l'expédition de la mer des Indes ne fut jamais qu'une diversion dans la pensée de Louis XVI"11. Tout en réalisant l'effort maritime principal en direction des Antilles et des États-Unis, Castries avait souhaité reconquérir nos places dans l'Inde, faute de pouvoir envisager d'y faire d'autres conquêtes, le roi s'y opposant12. Malheureusement pour ses projets, Duchemin, après son installation à Gondelour, ne fait plus rien. Il n'entreprend pas d'opérations pour s'emparer de Pondichéry, située un peu plus au Nord. Au lieu de négocier le soutien d'Hayder-Ali pour une action commune, il essaie simplement d'en obtenir des fonds. Tombé malade, il ne tarde pas à succomber, le 12 août. Ceci explique le jugement sévère de Denis Launay, ordonnateur des armées de l'Inde: "M. Duchemin est mort, l'État n'y a rien perdu" 13, ou de Bussy : "le détachement mis à terre, sous les ordres de M. Duchemin, n'a pas tiré un coup de fusil et a laissé Ayder Ali Khan faire ses expéditions sans lui offrir de troupes" 14. Castries en restera ulcéré au point de refuser, trois ans plus tard, une pension à Madame Duchemin en raison de cette conduite de son mari dans l'Inde 15. Si, dans le cas de Duchemin, nommé à son poste en 1778, Castries n'avait pas la responsabilité initiale, le choix du lieutenant général Charles Joseph, marquis de Bussy et de Castelnau, comme "commandant en chef des forces de terre et de mer au-delà du Cap de Bonne-Espérance et dans le continent et sur les mers d'Asie" est son œuvre personnelle, avec l'accord de son collègue Ségur. Ce choix était, en principe, excellent. Bussy s'était distingué aux Indes sous Dupleix et avait continué la guerre dans le Decan pendant que Lally- Tollendal était assiégé dans Pondichéry. Il était connu et apprécié des princes hindous. Seulement il était né le 8 février 1720 et donc déjà âgé pour l'époque, de surcroît en mauvaise santé, ce que Castries n'ignorait pas puisque, dès son départ, il a organisé son remplacement éventuel16.

11. 12. 13. 14. 15. 16.

DONEAUD DU PLAN (Alfred), "La Marine française au XVllIe siècle...", in Revue maritime et coloniale, octobre-novembre 1878, 48 p. AN, Col. C2 249 : Il novembre 1781, extrait des instructions adressées à Bussy. AN, Col. C2 232 : 9 octobre 1782, Tranquebar, Denis Launay à Castries. Ibid.: 18 décembre 1782, "Journal" de Bussy adressé à Castries. AN, Col. B 190, fO Il VO : 4 février 1785, Castries à Madame Duchemin. AN, Col. C2 161, ff090-92 et C2 162, ff0152-155 : Il novembre 1781, Mémoire du roi pour servir d'instruction dans le cas où Bussy mourrait ou manquerait.

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Nommé le Il novembre 1781, il embarque à Cadix le 4 janvier 1782 et aITive le 1er juin à l'lIe de France. Son état de santé l'empêche de repartir immédiatement. Il ne reprend la mer que le 12 décembre pour débarquer à Gondelour le 17 mars 1783. Hayder Ali est mort le 7 décembre précédent et son successeur, Tippou Sahib, est reparti le 4 mars pour la côte mal abare 17. Il est nettement trop tard pour agir puisque la dépêche ministérielle annonçant les préliminaires de paix est datée justement du 17 mars... L'inaction de Duchemin et la santé de Bussy ont fait échec aux plans de Castries. Louis XVI et Vergennes s'étant évidemment opposés à la prolongation de la guerre alors que l'Angleterre, de son côté, est pressée de conclure, pour ne pas laisser Bussy exploiter les victoires de Suffren. Les difficultés classiques liées au rapport espace-temps ont été malencontreusement accentuées par les hommes. Dans certains cas, comme ici, le rôle des individus reste prépondérant.
LA RÉORGANISA.TION DES MASCAREIGNES

Dès son arrivée au pouvoir, en même temps qu'il décidait l'envoi de Suffren, Castries avait pris des mesures pour la gestion des Mascareignes. Ces îles étaient gouvernées à Port-Louis par un gouverneur issu de la Marine, le vicomte de Souillac, commandant particulier de l'île Bourbon en 1776, puis chargé de l'intérim du gouverneur général à la mort du chevalier de La Brillanne (28 avril 1779) et confirmé dans ce poste par Sartine, le 1er février 1780. A ses côtés, se trouve un intendant, Denis Nicolas Foucault, ancien commissaire de la Marine à la Louisiane, compromis dans la révolte des habitants contre les Espagnols en 1768, embastillé puis nommé à Pondichéry (1773-74). Il est ensuite nommé intendant à Port-Louis (1776-1781). Les lettres de change sur France qu'il tire abondamment pour faire face aux nécessités de la guerre font partie des motifs de conflit entre Sartine et Necker. Castries décide donc son rappel et le remplace par Etienne Claude Chevreau, commissaire de la Marine, ordonnateur à Pondichéry (1776-1778). Le 26 février 1781 est signé le traditionnel mémoire pour servir d'instruction aux nouveaux administrateurs, suivi de plusieurs édits de mars 1781 pour la remise en ordre économique, sans oublier trois ordonnances procédant à une réorganisation des troupes à l'lIe de France 18. Castries supprime d'abord le papier-monnaie émis dans les îles dont les récépissés en permettront le remboursement à Paris en quatre ans. Le roi promet d'envoyer aux îles des piastres et des approvisionnements. Seules les remises faites par les habitants au roi donneront lieu désormais à des lettres de change. Excellentes intentions qui sont difficilement réalisables en temps de guerre. Un second édit supprime le droit de 2 sols par livre sur l'importation des cafés des Mascareignes dont une note des bureaux précise que sa faible valeur est absorbée par les frais de perception. Enfin une déclaration du roi sur les prises de mer doit mettre fin aux difficultés constatées et favoriser les armements en course à l'lIe de France. Les instructions complètent ces textes en réduisant le nombre des officiers d'administration, en précisant à nouveau les pouvoirs respectifs du gouverneur et de l'intendant, en intégrant à chacun des deux Conseils supérieurs cinq anciens conseillers de Pondichéry, en recommandant les économies et en permettant aux officiers de se marier avec des Créoles avec l'accord de leurs supérieurs19.

17. 18. 19.

AN, Col. C2 234: Gondelour, 19 avril 1783, D. Launay à Castries. AN, Col. C4 54, 55 et 56. AN, Col. B 207, ff' 21 vO-25 : 26 février 1781, Castries à Souillac et Chevreau.

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Il y a donc une volonté de réorganisation de la part de Castries, complétée par la nécessité de faire un sort aux anciens administrateurs et conseillers rapatriés de l'Inde. Elle repose sur la régularité des envois de métropole et sur l'énergie des administrateurs. Or Souillac, si l'on en croit cette mauvaise langue de Mautort, est "d'un caractère doux et paisible, avec des intentions droites et honnêtes, voulant le bien mais trop faible pour déraciner les abus, n'ayant pas assez de fermeté, peutêtre pas assez de moyens pour bien gouverner, il fut à peu près nul dans sa place tout le temps qu'ill'occupa"20. Quant à Chevreau, c'est pour lui "un hardi coquin, bon administrateur". Comme beaucoup d'autres, les acrobaties financières nécessaires en temps de guerre ne pouvaient manquer de faire mettre en cause sa gestion, d'autant plus que les riches prises, faites par les corsaires et vendues sur place, créent un climat de spéculation et favorisent tous les trafics. Chevreau est conduit, dès le 5 novembre 1781, à reconnaître qu'il a remis en service, contre ses instructions, pour quatre millions et demi de billets-monnaie 21.. II. La politique de Castries après les préliminaires et la paix de Versailles Survenant trop tôt du point de vue de Castries, les préliminaires de paix (20 janvier 1783) sont confirmés par le traité de paix de Versailles (3 septembre 1783). En ce qui concerne le secteur des Indes orientales, le traité rétablit la situation de la paix de 1763 avec deux corrections minimes: la cession des districts de Velanour et de Bahour à Pondichéry et le droit de construire un fossé d'écoulement des eaux autour du poste de Chandernagor. Acquisitions dérisoires dont Bussy écrira que les Anglais ne nous cèdent que des ruines inhabitées, ce qui est donc illusoire 22.
LA ROUTE DE SUEZ

Les préliminaires de paix ont été l'occasion pour Castries d'essayer les routes terrestres pour hâter l'acheminement des dépêches adressées à Pondichéry. Les Anglais pratiquaient déjà cette route ce qui leur avait permis de surprendre Chandernagor en 1778. Cette fois deux émissaires français emportent le texte des préliminaires aux Indes. Un marchand, D. Froment, part le 20 mars 1783 par la voie terrestre avec un officier anglais. Ils passent par Vienne, Constantinople, Alep et Bassorah. C'est une course car l'officier anglais tient à arriver le premier tandis que Froment veut une arrivée en commun. Retardé à Bassorah, il arrive à Pondichéry le 19 décembre, au terme d'un voyage de neuf mois. Le second émissaire, Mentelle, a emprunté la route de Suez mais il est bloqué à Mascate23. De son côté, la lettre du ministre arrivée par la voie maritime normale du Cap ne parvient à Pondichéry que le 16 juin 1784, soit après quinze mois. Nous avons là un nouvel et bon exemple des problèmes de l'espace-temps dans le monde de l'océan Indien 24.

20. 21. 22. 23.
24.

MAUTORT (chevalier de), Mémoires, éd. baron TILLEITE de CLERMONT-TONNERRE, Paris, 1895,512 p., pp. 168-169. AN, Col. C4 56 : 5 novembre 1781, Chevreau à Castries. AN, Col. C2 167, ff'103-l13 : 28 septembre 1783, Bussy à Castries. CHARLES ROUX (François), L'Angleterre, l'isthme de Suez et l'Egypte au XVIIIe siècle, Paris, 1922, 382 p. n écarte avec mépris, pp. 161-162, l'expéditon Froment qu'il date de 1782 et ignore Mentelle. AN, Col. e2 166, f0151/l80, pièces concernant ces expéditions et e2 233, 6 janvier 1780 et 12 juin 1784, Bussy à Castries.

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A son tour, Bussy essaie cette route en armant la corvette L'Auguste pour porter ses dépêches à Suez. De là, après avoir traversé l'Egypte, elles emprunteront la voie de la Méditerranée. Partie le 22 janvier 1785 de Pondichéry, avec les dépêches annonçant la mort de Bussy, L'Auguste atteint Suez le 24 avril. Ces tentatives ne sont qu'une esquisse car il y a enchevêtrement entre ce projet ponctuel de Castries et les plans complexes de commerce dans la mer Rouge, voire de conquête de l'Egypte, que préconisent certains commis des affaires étrangères comme Saint-Didier, opposés à la politique prudente de Vergennes25.
CASTRIES ET L' APPLICA nON DE LA PAIX

La paix rétablie, Castries réorganise ses bureaux comme tous ses prédécesseurs l'avaient fait avant lui. La seule différence est qu'il a attendu deux ans, c'est-à-dire la fin de la guerre, pour procéder à cette opération, s'étant borné, en juillet 1781, à fusionner provisoirement les bureaux de la correspondance des colonies antillaises et de l'Inde. En juillet-août 1783, c'est la refonte complète des services avec la nomination d'un intendant général des colonies, Guillemin de Vaivre et d'un nouveau premier commis des colonies, Louis Bretel. Il n'y a plus, comme sous Boynes ou sous Sartine, de premier commis chargé des Mascareignes et de l'Inde ce qui donne l'impression que Castries se réserve un contrôle personnel des affaires de ce secteur. Ceci fait, Castries constate le caractère décevant de la paix en ce qui concerne l'Inde. Les minutes des lettres adressées à Bussy, abondamment annotées de sa main, sont sans ambigüité : "la paix actuelle nous replace dans cette partie du monde aux mêmes conditions que celles que nous y avions par la paix de 1763. Ainsi nous ne pourrons espérer de plus grands avantages dans le commerce tant que les Anglais y auront l'excessive prépondérance qu'ils y ont acquise: il faut donc préparer sourdement une meilleure situation pour la développer à la première guerre; tirer de celle actuelle le meilleur parti que nous pourrons; et faire nos dispositions de manière à pouvoir frapper vigoureusement les Anglais dès la première campagne"26. Castries et ses bureaux envisagent donc une nouvelle guerre. Un autre rapport précisera: jusqu'à présent l'intérêt du commerce a été le seul à consulter dans les opérations qui avaient trait à l'Inde; mais, aujourd'hui, le commerce, circonscrit dans des bornes très étroites, ne présente plus que des avantages qui par leur peu d'importance doivent être rangés dans la dépendance des vues politiques"27. Bussy, de son côté, confirme que le commerce sera réduit et entièrement soumis aux Anglais 28. Castries, en conséquence, consulte Bussy sur la question du transfert éventuel du chef-lieu à Mahé en faveur duquel il a reçu de nombreux mémoires. Il lui paraît inutile de fortifier à nouveau vainement Pondichéry et il semble privilégier le choix de Mahé. Au contraire Bussy se prononce nettement contre ce
25. CHARLES-ROUX: (François), op. cit., pp. 180-182 et "Le projet français de commerce avec
13e l'Inde par Suez sous le règne de Louis XVI" in Revue d'Histoire des colonies françaises, année, 1925, pp. 441-448 et 550-618. Il s'attarde longtemps sur les missions Benneval, La Prevalaye et Truguet ainsi que sur les intrigues autour des beys du Caire et à Constantinople opposant Français et Anglais. La création de la Compagnie des Indes de Calonne stoppe tous ces projets car la mer Rouge fait partie de son monopole et elle n'y souffre pas de concurrence même si elle ne l'exploite pas. AN, Col. C2 165, f0215/225, 25 octobre 1783, deux minutes d'un projet de lettre à Bussy, annotées par le ministre. AN, Col. C2 161, f096/111, rapport, s.d., annoté par Castries au sujet de l'envoi du traité défmitif à Bussy. AN, Col. C2 233, Oulgarey, 4 août 1784, Bussy à Castries.

26. 27.
28.

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port difficile à fortifier et dont le commerce se limiterait à quelques cargaisons de poivre29. L'affaire en reste là. D'autre part, les Anglais ne mettent aucune bonne volonté à appliquer le traité en rétrocédant nos comptoirs. Bussy est obligé de s'installer à Oulgaret en attendant que Pondichéry soit restituée et c'est là qu'il meurt le 7 janvier 1785. Pondichéry ne redevient française que le premier février suivant, Karikal à la fin du mois et seulement Chandernagor le 27 juillet et le Mahé le 8 août.
LE COMMERCE DE L'OCÉAN INDIEN APRÈS LA PAIX

Castries, aussitôt les préliminaires conclus, sans attendre les résultats des discussions sur l'avenir du commerce de l'Asie (commerce libre ou compagnie privative) pousse à l'organisation d'expéditions pour Canton. Seul, en effet, le commerce de Chine est nettement bénéficiaire. Le ministre d'Etat et des Finances, Joly de Fleury impose, en 1783, une expédition confiée à un armateur de SaintMalo, Grandclos-Meslé. Castries a cédé en raison de l'urgence du départ mais il impose ensuite ses vues, c'est-à-dire une expédition organisée sous son égide par une association de marchands de tous les ports français. Les circonstances et notamment l'envoi par Souillac et Chevreau de navires expédiés de Port-Louis à Canton, en compromirent le succès financier. Une telle compagnie purement commerçante, à mi-chemin entre le commerce libre pour tous les négociants et une compagnie privilégiée, correspondait à l'idéal de Castries marquant la continuité de doctrine entre le syndic de la Compagnie des Indes, version 1764-68, et le ministre de 1783. Pendant ce temps, des discussions acharnées et des intrigues entrecroisées se livrent entre les divers groupes financiers rivaux et les ministres concernés, Calonne, Castries et Vergennes. L'affaire se règle finalement par la création d'une nouvelle Compagnie des Indes et non la reprise de l'ancienne, toujours suspendue, mais Calonne impose, contre Castries, une compagnie de capitalistes en liaison étroite avec la Compagnie anglaise. L'édit du 14 avril 1785 qui la crée marque la fin de la période d'incertitude qui a suivi la paix. Castries doit s'incliner officiellement et rejette les propositions du vicomte de Souillac permettant aux particuliers de continuer le commerce avec l'Inde. Mais il laisse les bureaux freiner l'application de l'édit: "il faut que vous considériés l'envoy de cet arrêt comme une simple communication" écrit-il aux administrateurs. Il sera enregistré au Conseil supérieur de Pondichéry seulement le Il août 1787. De même l'arrêt du 21 septembre 1786 portant augmentation du capital et de la durée du privilège de la Compagnie sera expédié sans les formes requises, retardant l'enregistrement par les Conseils supérieurs des deux îles qui n'aura lieu finalement que... le 19 août 178930 ! Castries est d'ailleurs constamment sur la défensive, les contrôleurs généraux regrettant que les régions de l'océan Indien aient échappé à leur ministère. Dès l'automne 1784, il a dû faire face à une offensive de Calonne: Bourdieu constate qu'un grand seigneur ennemi de Castries "a mis les fers au feu pour que cette grande révolution s'opérât au voyage de Fontainebleau"31. La création de la Compagnie réduit le rôle de la marine à l'administration des
29. 30. AN, Col. C2 165, fOl841186, 17 mars 1783, Castries à Bussy. Ibidem, C2 166, Mémoires sur ce sujet. Ibidem, C2 167, fOl03/113, 28 septembre 1783, Bussy à Castries. AN, Col. B 211, f042 vO/43, 8 mai 1785 et B 212, f0130, 3 à septembre 1786, Castries aux administrateurs; ibidem, C4 76, 14 aoOt 1787, Souillac et Motais à Castries et C4 84, 25 août 1789, d'Entrecasteaux et Dupuy à La Luzerne. AN, Col. C2 113 r>106/1 09, 29 aoOt 1784, minute de rapport au roi.

31.

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Mascareignes et des cinq comptoirs. Castries va devoir lutter pour maintenir l'activité des deux îles malgré la présence de la Compagnie. La situation commerciale des Mascareignes pendant la guerre est bien résumée par le vicomte de Souillac et Motais de Narbonne, le 1er décembre 1785. Après avoir décrit la période du commerce libre pendant laquelle les négociants locaux jouaient le rôle de simples commissionnaires, ils ajoutent:
"Tel étoit le commerce des Isles de France et de Bourbon lorsque quelques succès dans les armements en cours exaltèrent l'imagination de plusieurs négociants établis ici et les engagèrent à faire de fortes entreprises pour leur propre compte. Ce fut l'époque de la ruine de cette colonie trop faible en moyens pour faire face à des avances, d'autant plus considérables que tout étoit ici au poids de l'or, les armateurs attirèrent à eux tous les fonds des habitants et petits capitalistes en payant un intérêt exorbitant. Il en résulta que des opérations qui eussent été avantageuses, si elles avoient été conduites avec économie, furent au contraire onéreuses. L'on espéra se dédommager par de nouvelles qui n'eurent et ne pouvoient avoir un meilleur succès. Ces armateurs finirent par manquer à tous leurs engagements et la colonie entière se trouva ruinée"32. LES MASCAREIGNES ET LA NOUVELLE COMPAGNIE DES INDES

L'édit de création de la nouvelle Compagnie des Indes fait un sort particulier aux îles de France et de Bourbon par ses articles 5 et 6. Exclues du privilège, elles peuvent recevoir d'une part, des négociants d'Europe et, d'autre part, faire le commerce d'Inde en Inde, en excluant la mer Rouge (café de Moka), la Chine (Canton) et le Japon (par ordre). Mais elles ont interdiction d'exporter vers l'Europe les produits des Indes et vers l'Inde les articles reçus d'Europe 33. Castries ne cessera de se battre sur leur application. Il obtient d'abord de Calonne la suppression, sur les passeports que la Compagnie doit délivrer sans frais pour les Mascareignes (article 9), d'un droit de visite en mer34. Il réclame, en sus, la délivrance de passeports aux négociants de France pour effectuer la traite (négrière) de Mozambique que la Compagnie ne paraît pas en état d'entreprendre avant longtemps. Bien entendu, il soutient l'action des administrateurs qui interprètent l'article 12 donnant vingt-quatre mois pour le retour des navires en cours d'expédition. Ils font, en effet, courir ce délai au départ de Port-Louis à partir de la notification officielle de l'édit ce qui prolonge beaucoup cette période transitoire. Castries pourra donc écrire à Souillac: "j'ai défendu les intérêts de l'Isle de France autant qu'il m'a été possible de le faire contre l'esprit exclusif qui domine la nouvelle compagnie" 35. Du fait des restrictions imposées par le privilège de la Compagnie des Indes, l'Exclusif ne paraît plus aussi nécessaire qu'antérieurement. L'arrêté de suspension de l'ancienne Compagnie du 13 août 1769 se référait expressément, dans son article 7, aux Lettres Patentes de 171736. Turgot, partisan de la liberté du commerce, écrivait à Sartine le 9 février 1775 : "les principes qui sont suivis pour les. Isles de l'Amérique ne me paraissent pas devoir être appliqués à des colonies aussi éloignées que les Isles de France et de Bourbon", tandis que les bureaux
32. 33. 34. 35. 36. AN, Col. C4 67, 1er décembre 1785, Souillac et Motais de Narbonne à Castries. AN, Col. B 190, C2 59, fO 73/92, édit du 14 avril 1785. AN, Col. B 190, f085/86, Versailles, 19 juin 1785, Castries à Calonne et C4 69, Paris, 19 septembre 1785, réponse de Calonne. AN, Col. C4 79, Versailles, 13 mai 1785, Castries à Souillac. Copie d'une lettre particulière de la main de Castries. AN, Col. C2 210, imprimé

Le Maréchal de Castries et la politique française dans l'océan Indien...

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proposaient au ministre de répondre: "l'éloignement de ces deux isles, loin de favoriser la liberté du commerce étranger, semble au contraire solliciter le maintien des Loix prohitives à leur égard avec plus de sévérité encore que pour les Isles de l'Amérique" 37. Dès 1780, Marbois avait signalé de Philadelphie au ministre que des négociants américains lui avaient demandé comment ils seraient accueillis aux îles de France et de Bourbon. En leur répondant, il a évité de se compromettre, "... ne sachant pas s'il est de notre intérêt de faciliter aux Américains l'accès de l'Asie et de diminuer par là les avantages que les Anglais retirent de ce commerce, si nous devons en éloigner le plus longtemps qu'il nous sera possible ces navigateurs entreprenants, économes et avides". Il ajoute qu'ils cherchent à établir un commerce direct avec les Indes et la Chine: "ils regardent comme onéreux de ne tirer que de l'Europe, le thé, les mousselines, les épiceries et toutes les autres marchandises de l'Asie dont la consommation, déjà si considérable, ne fera que s'accroître dans l'étendue des treize Etats"38. Castries estime que si on accorde le droit de faire escale à Port-Louis aux Américains, on ne pourra le refuser à d'autres pays, "...ce qui mènerait à l'établissement d'un port-franc, dans lequel des personnes instruites prétendent qu'on trouverait beaucoup plus d'avantages que d'inconvénients"39. Il demande en conséquence qu'on lui fournisse des états détaillés du commerce. Ce droit d'escale a été, en effet, accordé par le roi au Conseil du 25 avril mais Castries, pour réserver l'avenir, a précisé à Vergennes que la mesure devait rester sans aucun terme fixé 40. Le fait que les Américains de Nouvelle-Angleterre entreprennent des expéditions vers Canton avec cette escale de Port-Louis est une nouvelle déception pour le commerce de France qui avait rêvé de prendre, auprès de la jeune République alliée, le relais de son ancienne métropole41. La chute de Calonne détermine Castries à mettre fin à ce régime provisoire et il demande à Vaivre de lui établir un projet de port-franc. "Après avoir balancé les raisons qui peuvent s'opposer à la liberté du port de l'lIe de France avec les motifs puissants qui doivent lui procurer cet avantage, je vois des inquiétudes pour le privilège de la Compagnie des Indes, mais je vois que c'est la seule ressource à employer pour empêcher les isles de succomber. Je vois que la Compagnie n'a aucun droit direct pour s'y opposer puisqu'elle n'est pas dans son privilège, et que, quand même il y aurait quelqu'abus à craindre, ce n'est pas lorsque la Compagnie ne peut suffire aux consommations du (royaume) qu'on doit admettre des représentations sur la contrebande qui peut pénétrer dans le royaume ou aller aux (Indes)" 42. La décision est prise par un arrêt du Conseil du 27 mai 1787, envoyé aussitôt secrètement aux administrateurs mais qui ne sera publié en Europe que plusieurs mois après 43. Malgré l'intérêt personnel constant que le maréchal de Castries a manifesté pour les problèmes des territoires et du commerce de l'océan Indien, ses ambitions n'ont pu se concrétiser à la suite des retards militaires pendant la guerre d'Indépendance américaine. L'échec politique et financier de ses conceptions face à
37. 38. 39. 40. 41.
AN, Col. C2 55, f085, copie de la lettre de Turgot et f'86/88, observations sur cette lettre, du 9 mars 1775. AN, Col. CI 13, f'200/201, Philadelphie, 25 octobre 1780, Marbois à Castries, copie. AN, Col. B 184, f'110, et CI 13, f'222. Castries à Calonne. AN, Col. B 184, f'68 vO/69. Castries à Vergennes et note sur le rapport au roi (Ibidem, C4 66). T ARRADE (Jean), en dehors de la thèse citée: "La France et les Etas-Unis à la fin de l'Ancien Régime et pendant la Révolution" in Roch£fort et la mer, Les relations France-Nouveau-Monde au siècle des Lumières, Publication de l'Université d'été Saintonge-Québec, 1990, Jonzac, pp. 80-93. AN, Col. C4 82, rapport du 21 avri11787, annoté de la main de Castries. AN, Col. C4 114, f'149/150, arrêt du Conseil et C4 75,17 mai 1787, note de Castries à Vaivre.

42. 43.

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Jean TARRADE

la volonté du contrôleur général des Finances, Calonne, souvent soutenu par Vergennes, a restreint considérablement ses possibilités d'action et d'efficacité dans les territoires au-delà du Cap de Bonne-Espérance. Quant il quitte le ministère, le 25 août 1787, la détresse financière de la monarchie est telle qu'il n'est plus possible d'avoir des initiatives. Une politique d'économies va désormais tout primer et l'évêque d'Adran, Mgr Pigneau de Béhaine, va le constater à ses dépens. Le plus important est que cela va contraindre le nouveau secrétaire d'Etat de la Marine, La Luzerne, à regrouper, par mesure d'économie, toute l'administration et les troupes à l'lIe de France, les comptoirs de l'Inde, dégarnis, étant dès lors placés sous l'autorité directe du gouverneur général et de l'intendant de Port-Louis. C'est la fin, jusqu'au Second Empire, des ambitions politiques ou économiques françaises dans l'océan Indien.

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LA CLASSIFICATION DES "RACES" À L'ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION: LE CAS DE MADAGASCAR par Ann THOMSON

En 1800 une expédition française commandée par le capitaine Baudin partit pour les Terres Australes avec à bord, entre autres, le naturaliste Péron. En préparation de cette expédition, des anthropologues de la nouvelle Société des Observateurs de l'Homme avaient donné des instructions pour l'étude des peuples rencontrés pendant le voyage. G. Cuvier écrit pour Péron une "Note instructive sur les recherches à faire relativement aux différences anatomiques des diverses races d'hommes", dans laquelle il précise:
". .. les Papous, ou habitants de la Nouvelle-Guinée, que l'on a regardés longtemps comme des Nègres, les habitants de presque toute la Nouvelle-Hollande, ceux des îles de la mer du Sud, les habitants du détroit de Magellan ou Patagons, les Madécasses, doivent surtout attirer l'attention des voyageurs" 1.

Ces instructions reflètent l'intérêt de cette période pour l'étude anthropologique des populations lointaines et surtout pour la classification des différents peuples en "races" ou espèces, utilisant les descriptions des mœurs de peuples lointains faites par les voyageurs. L'importance d'une telle étude est soulignée par Jauffret dans son programme pour les travaux de la Société des Observateurs de l'Homme en18012. Aux descriptions pittoresques succédait une étude scientifique de l'homme. Ce souci de classification qui se développa au XVIIIe siècle, prit surtout de l'ampleur avec les ouvrages de l'Allemand Blumenbach dans le dernier quart du siècle3. Les cinq races ou variétés de Blumenbach (caucasienne, mongole, nègre, américaine et malaise) furent développées et étendues: Bory de Saint-Vincent en 1827 en dénombre quinze4. Les critères utilisés pour distinguer les variétés sont surtout la couleur de la peau, les cheveux et de plus en plus, par exemple chez Cuvier, la constitution physique, et notamment la forme du crâne, sur laquelle insiste déjà Blumenbach, et qui est pour le géographe Malte-Brun, la caractéristique la plus importante pour distinguer les races 5. Les instructions de Cuvier à Péron concernent notamment la collection de crânes pour les mesurer. Cette étude du crâne, et en particulier de l'angle facial, favorisait des conclusions racistes avec la "démonstration" que les Noirs se rapprochaient le plus du singe. Ainsi l'anthropologie autour de 1800, avec sa
1. 2. 3. 4. 5.
Voir dans C OPANS (Jean) et JAMIN (Jean), Aux origines de l'anthropologie française, Paris, 1978, p. 176. JAUFFRET (Louis-François), "Introduction aux Mémoires de la Socièté des Observateurs de l'Homme" dans COPANS etJAMIN, op. cit., pp.73-85. BLUMENBACH (J.F.), De generis humani varietate nativa, Gottingen, 1775 ; tiré de la traduction française: De l'unité du genre humain et de ses variétés. BORY DE SAINT-VINCENT (J.B.G.M.), L'homme. Essai zoologique sur le genre humain, 2e éd., Paris, 1827. MAL1E-BRUN (Conrad), Précis de la géographie universelle, t. IT, Paris, 1810, p. 549.

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Ann THOMSON

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classification basée sur de tels critères physiques, prenait de plus en plus ouvertement des connotations racistes, même s'il existait de grandes différences entre les polygénistes comme Bory de Saint-Vincent et ceux qui, comme Blumenbach ou Prichard, insistaient sur l'unité de l'espèce humaine malgré les variétés qu'on constatait. Le débat sur la cause de ces variations mettait en lumière ces différences 6. Virey, par exemple, dont la classification est ouvertement raciste, tente de prouver que les variétés ne sont pas le résultat de facteurs comme le climat, mais sont "radicales" et "indélébiles"7. Or, s'il y avait de nombreux peuples qui posaient peu de problèmes en matière de taxinomie, d'autres par contre étaient plus difficiles à classer. Ainsi, dans le texte de Cuvier cité ci-dessus, nous constatons qu'on hésitait sur la classification des Papous: sont-ils des Nègres ou pas? Nous voyons également l'intérêt pour les Madécasses, autrement dit les habitants de Madagascar. Comme nous verrons plus loin, les interrogations à leur sujet rejoignent d'ailleurs par certains côtés celles sur les Papous. Dans cette communication, je propose d'étudier plus en détail le cas des Malgaches, qui donnaient lieu à des spéculations assez diverses et posaient des problèmes particuliers aux anthropologues. Nous veuons l'importance du choix de critères dans la façon de classer ces peuples. Depuis les premiers écrits sur l'île de Madagascar, l'existence de groupes très distincts parmi la population, aussi bien que de castes, donnait lieu à des commentaires, et les voyageurs européens essayaient de les rattacher à l'un ou l'autre des peuples de la région, souvent, bien sûr, à l'Afrique proche8. Mais le peu de connaissances et les renseignements contradictoires à leur sujet dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle se reflètent dans l'article MADAGASCAR de r Encyclopédie, où nous lisons:
"Tout ce que nous en savons, se réduit à juger qu'elle est divisée en plusieurs provinces et régions, gouvernées par diverses nations, qui sont de différentes couleurs, de différentes mœurs [...] Tous les habitants sont noirs, à un petit nombre près, descendants des Arabes qui s'emparèrent d'une partie du pays au commencement du XVe siècle..."9

Une tentative de donner une analyse plus claire de la population de l'île se trouve dans le récit du voyage que Le Gentil fait dans les années 1760, pour observer le passage de Vénus. Ce voyageur, membre de l'Académie des Sciences, consacre une section aux "différentes espèces d'hommes que l'on trouve à Madagascar" 10.Il en distingue deux, qui sont toutes les deux noires:
"... l'une, pareille à celle de l'Afrique ou de Mozambique, est très noire, a de la laine à la tête, comme on dit, c'est à dire, des cheveux courts et très crépus [...] L'autre espèce humaine habite le centre ou le milieu de l'île; elle n'est pas si noire que la première, sa couleur est plus bronzée, mais elle est surtout remarquable par de grands cheveux longs et plats, qui paraissent incapables de recevoir le moindre pli ; cette espèce n'a point le nez écrasé; un visage et une physionomie à l'européenne, ornent souvent un corps très bien fait".
6.
Sur toutes ces questions, voir par exemple GOSSIAUX (pol.-P.), ItAnthropologie des Lumières", in DROIXHE et GOSSIAUX, L'homme des Lumières et la découverte de l'autre, Bruxelles, 1985, pp.49-69. VIREY (J.1.), Histoire naturelle du genre humain, Paris, 1801, t. I, p. 415. Pour une liste des voyageurs qui ont traité des habitants, voir GRANDIDIER (Alfred), Ethnographie de Madagascar, I, Les habitants, (Histoire physiq~ et naturelle de Madaga.fcar, vol. IV) , Paris, 1908, pp. 3-4. Encyclopédie, t. IX, 1765, p. 839. LE GENTIL, Voyage dans les mers de l'Inde..., 2 t., Paris, 1779, (t. II, pp. 409-509).

7. 8.
9. 10.

La classification des "races" à l'époque de la Révolution...

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Notons surtout la remarque suivante:
"Ces Noirs du milieu de Madagascar se nomment Oves dans le pays; ce qu'il y a de remarquable, c'est que les Oves ont une espèce de ressemblance avec les Egyptiens et les Chinois, dans l'air et les traits du visage".

Il compare ses constatations avec celles de Flacourt au siècle précédent et conclut que ces "Oves" sont une race dégénérée, descendue de celles vues par ce dernier, et donc des descendants d'Arabes. Ainsi, pour Le Gentil, deux races différentes se trouvent à Madagascar: l'une, majoritaire, semblable aux Africains de la côte de Mozambique, et l'autre descendue des Arabes. Il faudrait aussi noter que Le Gentil ne manque pas d'observer que les "Oves" sont moins estimés à l'lIe de France, car plus délicats et moins capables de supporter de rudes travaux. Ainsi les intérêts des esclavagistes ne sont pas oubliés dans cette description anthropologique.. . Peu après le récit de Le Gentil fut publié celui de Sonnerat, qui visite l'île une dizaine d'années plus tard11. Cet officer de la Marine trouve quant à lui, trois races à Madagascar: la première "est très noire et a les cheveux courts et crépus; elle parait être la seule qui soit originaire de cette île". La deuxième, habitant quelques provinces de l'intérieur, s'appelle Malambous : "ils sont basanés et ont les cheveux longs et plats" et "leurs traits ressemblent assez à ceux des Malais". Lui aussi précise qu'ils sont moins estimés à l'lIe de France car ils sont moins forts pour le trait et très paresseux. La troisième race se compose des descendants de quelques Arabes qui se seraient installés dans l'île après un naufrage 12. Dans cette classification, les peuples de l'intérieur que Le Gentil appelle les Oves, et qu'il considère comme descendus des Arabes, deviennent apparemment pour Sonnerat des Malambous, semblables aux Malais. En 1791 l'abbé Rochon publie son propre récit de voyage, dans lequel il reconnaît des variations parmi cette population:
"La couleur de leur peau est variée, telle peuplade est d'un noir foncé, telle autre n'est que basanée; les uns ont le teint cuivré: la couleur du plus grand nombre est olivâtre"13.

Il divise la population en deux grands groupes: les Noirs ("la race des véritables nègres"), divisés en trois classes, et les Blancs, divisés en quatre classes, et il précise:
"Tous ceux qui sont noirs ont des cheveux cotonnés comme les Nègres de la côte d'Mrique. Ceux qui ont le teint des Indiens et des Mulâtres n'ont pas les cheveux plus frisés que les Européens. Leur nez n'est point épaté; leur front est large et ouvert; leurs lèvres ne sont pas épaisses, enfin tous les traits de leur visage sont réguliers et agréables".

Il n'essaie cependant pas d'approfondir la classification, se contentant de faire remarquer:

11. 12.

13.

SONNERAT (P.), Voyage aux Indes orientales et la Chine, fait par ordre du Roi, depuis 1774 jusqu'en 1781 , 2 L, Paris, 1782. SONNERAT, op. cit., t. I, pp. 55-57. Voir aussi GUNNY (Ahn1ad), "Voyageurs européens aux Mascareignes et en Mrique du Sud", in DROIXHE (D.) et GOSSIAUX (Pol.-P.), L'homme des Lumières à la découverte de l'autre, Bruxelles, 1985, p. 171. ROCHON (abbé), Voyage à Madagascar et aux Indes orientales, Paris, 1791, pp. 15-29.

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Ann THOMSON

"L'île de Madagascar est si voisine de la côte d'Afrique, qu'il est naturel d'attribuer sa population à ce vaste continent; mais toutes les races sont tellement croisées aujourd'hui, qu'on tenterait en vain d'en écrire les variétés".

A la fin du XVIIIe siècle, donc, les voyageurs sont conscients de la diversité des populations de l'île de Madagascar, mais les hypothèses divergent sur l'origine de ses différents groupes et sur leur classification. S'il semble assez évident aux Européens que les "Noirs" de l'île sont d'origine africaine, vu la proximité du continent, l'origine des autres, diversement décrits comme des Blancs ou des Noirs aux cheveux longs ou des Basanés, donne lieu à des hypothèses variées. Sont-ils des Malais, des Arabes, des Indiens? D'ailleurs il existe beaucoup d'incertitudes sur tous les habitants de ce que Malte-Brun appelle les "terres océaniques". Il explique que le caractère des "Malais" est encore très incertain et ajoute, après en avoir donné la description "qu'il est difficile de rien statuer sur des peuples aussi imparfaitement connus, et qui paraissent renfermer des tribus d'origines diverses" 14. Avant de passer aux préoccupations des anthropologues du début du XIXe siècle, il faut dire un mot sur une question qui pennet de voir la différence entre les nouvelles recherches et le goût du merveilleux d'une époque antérieure. Un aspect de l'intérêt pour les populations de Madagascar au XVIIIe siècle concerne la race de nains blancs censée se trouver à l'intérieur de l'île, et nommée diversement Quimos, Quimosse ou Kimos. Des histoires concernant l'existence de cette race de Pygmées reçoivent un semblant de confirmation par la lettre bien connue, écrite par Commerson à Lalande et publiée en 1772 dans le Supplément au voyage de Bougainville par Fréville. Ce texte est également reproduit par Buffon à partir du manuscrit de Commerson 15. Commerson décrit une esclave "quimosse" appartenant au comte de Maudave, haute de trois pieds sept à huit pouces, avec des bras très longs. Les mêmes détails sont reproduits par Rochon, qui semble croire à l'existence d'une telle nation16. En ceci il est beaucoup plus crédule que Le Gentil et Sonnerat qui l'avaient précédé. Sonnerat, qui décrit également l'esclave de M. de Maudave, ajoute cependant: "... mais c'était sans doute un phénomène particulier, car si ces êtres existaient, nous en aurions vu quelques-uns dans nos comptoirs". Quant à Le Gentil, il est beaucoup plus péremptoire, affirmant que sans le mémoire de Commerson, il n'aurait même pas pris la peine de parler de cette histoire, mais qu'il a le devoir de "chercher à désabuser le public". Il affirme clairement qu'il n'y a pas de Pygmées à Madagascar, qu'aucun des habitants questionnés n'en avait jamais entendu parler et il fait remarquer que le nom même de Quimos n'est pas un mot madécasse mais plutôt portugais. Malgré ces affirmations très claires, suivies 18,et par Blumenbach17, Virey écrit en 1801 que leur existence "paraît confirmée" Fressange se croit obligé de revenir encore sur le même sujet, "car une société d'êtres si petits serait vraiment une chose extraordinaire". Il questionne des marchands d'esclaves et un esclave nain et découvre que ces nains sont des individus assez rares, nés dans des peuples d'une taille ordinaire. En outre, il affirme qu'il n'a jamais entendu le mot de Kimos dans tout Madagascar19,
14. 15. 16. 17.
18. 19.
MAL1E-BRUN (Conrad), Précis de géographie universelle, t. II, Paris, 1810, p. 556. BUFFON, De l'homme, présentation de Michèle Duchet, Paris, 1971, pp. 353-358. L'Histoire des Deux-Indes de l'abbé RAYNAL en parle également. ROCHON, Voyage à Madagascar et aux Indes orientales, Paris, 1791, pp. 127-141. BLUMENBACH (lCh.), De l'unité du genre humain et de ses variétés, trade sur la 3e éd., Paris, 1804, p. 260. VIREY (J.1.), Histoire naturelle du genre hunzain, Paris, 1801, t. I, p. 160. FRESSANGE (J.B.), "Voyage à Madagascar en 1802, 1803", in Annales des Voyages, de la géographie et de l'histoire, éd. Malte-Brun, t. n, Paris, 2e éd., 1809, p. 25.