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VILLES ET REGIONS AU BRESIL

De
219 pages
Le débat sur le rôle des villes et des régions dans le processus de développement est remis à l'honneur. Dans ce contexte de revalorisation de la dimension spatiale, études urbaines et régionales fleurissent tant en Europe qu'aux États-Unis mais qu'en est-il des autres régions du monde ? Cette étude brosse dans ce domaine le portrait du Brésil, qui est en pleine mutation.
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VILLES ET RÉGIONS AU BÉSIL

CGrlÉÜ(GJFtAIPJHIKIESEN LIBERTÉ sous la direction de Georges Benko
GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: 1. La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) 2. Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) 3. La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 4. Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 AUX ÉDITIONS L'HARMATTAN 5. La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 6. Allemagne: étf}t d'alerte? L. CARROUE, B. ODENT, 1994 7. De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 8. La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 9. Dynamique de l'espace français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 10. La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Il. Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 12. La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 13. Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 14. L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIERE, 1996 15. La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 16. Du local au global C. DEMAZIERE, ed., 1996 17. Dynamiques territoriales et mutations économiques B. PECQUEUR, ed., 1996 18. Imaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 19. La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 20. Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999 21. Québec, forme d'établissement. Étude de géographie régionale structurale G. RITCHOT, 1999 22. Urbanisation et emploi. Suburbains au travail autour de Lyon M. VANIER, ed., 1999 23. Milieu, colonisation et développement durable V. BERDOULAY et O. SOUBEYRAN, eds., 2000 24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000 25. Le défi urbain dans les pays du Sud M. ROCHEFORT, 2000 26. Villes et régions au Brésil L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000

VILLES ET RÉGIONS AU BRÉSIL

sous la direction de

Leila Christina DIAS et Cécile RAUD

Préface Paul Claval

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ Couverture:

@ Marc Chagall,

Blumenstilleben,

(1956/57)

@ L'Harmattan, 2000 Paris, France. Tous droits réservés pour tous. pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Décembre 2000 ISBN: 2-7384-8979-6 ISSN: 1158-410X

SOMMAIRE

PRÉFACE Paul Claval
INTRODUCTION Leila Christina Dias et Cécile Raud

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Il

PREMIÈRE PARTIE Le territoire et l'urbanisation 1. LA DYNAMIQUE DE L'ESPACE PUBLIC MÉTROPOLITAIN ET LE RECUL DE LA CITOYENNETÉ AU BRÉSIL Paulo C. da Costa Gomes 2. FORMES DE LA CROISSANCE URBAINE ET ENVIRONNEMENT AU BRÉSIL Martine Droulers 3. MONDIALISATION ET MÉTROPOLISATION AU BRÉSIL : IMPASSES ET ENJEUX Cécile Raud 4. LES RÉSEAUX LOGISTIQUES ET LES SYSTÈMES DE RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT: QUELQUES ÉLEMENTS D' ANALYSE Leila Christina Dias 5. LES AGENTS DE LA FORMATION DES VILLES COLONIALES BRÉSILIENNES Pedro de Almeida Vasconcelos

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DEUXIÈME PARTIE L'échelle urbaine 6. ASPECTS DE LA DYNAMIQUE DU SECTEUR IMMOBILIER À SAO PAULO: DU LOTISSEMENT A L'IMMOBILIER D'ENTREPRISE Ricardo Castillo 7. BRASILIA: ACTEURS ET AUTEURS D'UNE VILLE-CONCEPT Elson Pereira 8. RIO DE JANEIRO, UNE MÉTROPOLE FRAGMENTÉE: LE RÔLE DESFAVELASETDESCONDOMiNIOSFECHADOSDANSLE PROCESSUS D'ÉCLATEMENT DE LA VILLE ET DE LA SOCIETÉ Louise Bruno 9. L'INTERNATIONALISATION DE FLORIANOPOLIS A TRAVERS L'EXPANSION DE L'ACTIVITÉ TOURISTIQUE Thomas Tissier

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TROISIÈME Les dynamiques

PARTIE régionales

10. URBANISATION ET MARCHÉ DU TRAVAIL EN AMAZONIE BRÉSILIENNE Lia Osorio Machado Il. UNE NOUVELLE DIVISION GÉOGRAPHIQUE DU TRAVAIL AU SEIN DE L'INDUSTRIE BRÉSILIENNE: L'ÉMERGENCE DES SOCIÉTÉS D'ÉQUIPEMENT ÉLECTRIQUE DU NORD-EST DE SANTA CATARINA Marcos Aurélio da Silva 12. LA GÉOGRAPHIE DU TOURISME AU BRÉSIL: UNE APPROCHE SUR LA RÉGION NORDESTE Rita de Cassia da Cruz
Les auteurs

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Préface

Le Brésil est un pays dynamique et dont les villes changent rapidement. L'urbanisation touche maintenant plus de 125 millions de personnes dans ce pays qui en compte 160, alors qu'elle n'en concernait encore que 12,9 millions en 1940: les populations installées en ville ont été multipliées par 10 en soixante ans. Au cours des seules années 1970, le nombre des résidents urbains est passé de 52 à 80 millions de personnes, soit, en dix ans, une augmentation égale à 2,5 fois le total des citadins à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le rythme s'est quelque peu ralenti depuis: la natalité a baissé, la croissance démographique est plus modérée. Mais l'essor est encore rapide. Il s'accompagne d'une restructuration en profondeur des villes et du réseau urbain. Les études réunies par Leila Dias et Cécile Raud viennent au bon moment pour dresser un bilan de ces transformations et montrer la nature des problèmes contemporains. Les traditions urbaines sont anciennes au Brésil et le poids des héritages est partout sensible. La ville coloniale portugaise n'a pas été insérée dans un moule spatial aussi rigide que celui créé par la loi des Indes dans l'Amérique hispanique, mais Lisbonne a fixé un cadre social et institutionnel, imposé un "régime foncier qui a duré jusqu'en 1850 et donné une place centrale à l'Eglise, aux ordres réguliers et aux groupes qui assuraient la mise en valeur des terres nouvellement occupées - grands propriétaires, négociants et artisans. Les conseils qui dirigeaient les municipes détenaient des pouvoirs étendus. Mais une bonne partie des initiatives revenait aux habitants, qui s'organisaient dans le cadre de confréries religieuses ou en marge de toute réglementation pour les esclaves ou la population noire; Dans c"e monde, l'accès au sol urbain était réservé essentiellement à l'Etat, à l'Eglise et aux grands propriétaires ruraux. Pour la plupart des citadins plus modestes, la seule façon de placer de l'argent était d'acheter un esclave dont on louait les services - un esclave de rente. Comme le rappelle Pedro Vasconcelos, certains des traits essentiels de la ville contemporaine viennent de la période coloniale: le contrôle exercé sur le foncier par un petit nombre de grands opérateurs, le dualisme social, l'existence d'un marché informel du travail. La hiérarchie sociale se traduit dans l'occupation des terrains - l'Église se réservant souvent les sites les plus élevés. La modernisation commence avec la loi foncière de 1850, qui transfère au Brésil le type de propriété foncière qui s'affirmait alors en Europe (Ricardo Castillo). La spéculation foncière devient dès lors un des ingrédients essentiels de la croissance urbaine. Elle est souvent le fait de grandes compagnies, dont les lotissement~ suppléent l'action défaillante des autorités urbaines ou fédérales. Mais l'Etat, qu'il soit national ou local, ne reste pas indifférent: il y va de son prestige. Il prend aussi conscience de l'enjeu que constitue l'hygiène dans un pays où les épidémies sont alors

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Préface de Paul Claval

redoutables. La création de Belo Horizonte (1894), la modernisation de Rio de Janeiro (1902-1904), le rôle joué par Roger Agache dans le plan d'urbanisme mis au point pour Rio de Janeiro dans les années 1920, marquent la volonté d'appliquer au l!résil les recettes de l'urbanisme alors mises au point en Europe ou aux Etats-Unis. Le pays cherche cependant à affirmer sa spécificité: l'influence de Le Corbusier, qui inspire Lucio Costa et Oscar Niemeyer, explique ainsi la singularité des formes urbaines de Brasilia (Elson Pereira). Mais la planification ne parvient pas à venir à bout de l'économie informelle et des quartiers qui lui sont liés - les favellas. Les grandes agglomérations qui ont surgi au cours du dernier demisiècle sont donc un mélange de formes héritées du passé colonial ou impérial ou emprunté~s à l'Europe jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et après celle-ci aux Etats-Unis. Elles doivent beaucoup à la vigueur de la spéculation foncière et à la place de l'économie informelle. Les ressorts de l'urbanisation sont multiples: la mécanisation des campagnes chasse vers les villes des ruraux sans emplois qui s'entassent dans les quartiers périphériques; l'industrialisation, que la guerre a promue, puis que les politiques fédérales favorisent entre 1955 et 1980, progresse rapidement, même si elle n'arrive pas à occuper tous les bras. Pour les historiens m~rxistes, le Brésil est en train de traverser les phases que l'Europe ou les Etats-Unis ont connues un siècle ou un demi-siècle plus tôt. Le sens de l'urbanisation s'est profondément modifié au cours de la dernière génération. L'industrialisation continue, mais à un rythme plus lent et sans absorber beaucoup de main-d'œuvre par suite de la productivité croissante. Elle déserte les très grandes agglomérations, Sfio Paulo en premier lieu, dont elle avait fait la prospérité durant un demi-siècle. Des nébuleuses industrielles s'installent dans les villes satellites des grandes métropoles, et plus généralement, le long d'une bande qui s'allonge de Belo Horizonte à Porto Alegre (Cécile Raud). L'évolution urbaine se fait en effet sous le signe d'une mutation essentielle dans les systèmes de communication. Le Brésil est entré ~dans l'ère de l'informatique et de la télématique en même temps que les Etats-Unis, l'Europe ou le Japon. La mise en place des infrastructures de télécommunication modernes a été favorisée par le régime militaire. La centralisation des informations et de la prise de décision ont été facilitées, ce qui a permis de moderniser la gestion des grandes firmes et a renforcé le rôle de Sfio Paulo, à travers laquelle l'espace brésilien s'articule sur l'espace global (Leila Dias). Une certaine dissociation entre la taille des villes et leur influence se dessine ainsi: le poids de Sfio Paulo n'a jamais été aussi fort, mais la croissance de sa population est devenue plus modérée maintenant que beaucoup de ses industries l'abandonnent. En dehors de Sfio Paulo, de grands centres de de contrôle et d'impulsion se sont développées dans toutes les parties de l'espace brésilien. Aux noyaux urbains isolés à la tête d'une hiérarchie bien marquée de centres plus petits se substitue une structure en métropoles et en aires ou corridors urbanisés (Cécile Raud). Des entreprises dynamiques sont capables aujourd'hui de s'insérer dans le marché mo~ndialà partir d'une ville modeste, comme la Welt à Jaragua do Sul, dans l'Etat de Santa Catarina (Marcos da Silva)

L. C. Dias, C. Raud, eds. : Villes et régions au Brésil

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La mutation en cours du réseau urbain n'épargne aucune région, pas même l'Amazonie. Le cycle de l'hévéa y avait fait naître un premier réseau de bourgades égrenées le long des cours d'eau et dominé par deux grands centres, Belém et Manaus. La politique de peuplement et de mise en valeur initiée à la fin des années 1950a créé un second réseau de villes implantées le long des nouveaux axes routiers. Manaus et Belém sont devenues des métropoles. Ailleurs, des aires urbanisées se dessinent, révélant la diversité d'un immense territoire que l'on a trop longtemps pensé homogène (Lia Machado). Les forces qui sont responsables des formes actuelles de l'urbanisation ne sont pas toutes liées à la production ou aux formes de contrôle que celle-ci implique. Le tourisme est devenu une activité majeure au Brésil aussi bien pour les nationaux que pour les étrangers, Urugayens ou Argentins qui affluent en nombre à Florian6polis (Thomas Tissier) ou sur les plages du Nord-Est (Rita de Cassia da Cruz). Le monde urbain brésilien connaît donc une mutation décisive sous l'impact des formes nouvelles de la mobilité et de la communication: on y accède aux types les plus modernes de distribution sans avoir eu à parcourir le même chemin qu'en Europe, en Amérique du Nord ou au Japon. Mais les problèmes que suscitent la croissance rapide et l'étalement démesuré des aires urbanisées ne manquent pas. Ils sont d'autant plus graves que les modèles dont se sont inspirés les urbanistes durant près d'un demi-siècle poussaient à la consommation illimitée d'espace: c'était le cas de schémas proposés par le fonctionnalisme des Congrès Internationaux d'Architecture moderne ou de Le Corbusier (Elson Pereira); c'était vrai aussi des mesures suggérées par l'exemple des grandes villes nord-américaines. La structure des aires construites se transforme. Malgré le progrès des équipements autoroutiers et la mise en place de systèmes de transports en commun efficaces, la congestion limite l'attractivité des noyaux anciens. A l'opposition centre/périphérie, encore pertinente dans les années 1970,se substituent des dispositifs multinucléaires où les dessins d'ensemble sont moins nets, à moins que la présence d'un milieu plus agréable n'aboutisse à la concentration de la richesse dans un même espace et de la pauvreté dans un autre, comme c'est le cas de la Zona Sul et de la Zona Norte de Rio de Janeiro aujourd'hui (Louise Bruno). L'urbanisation telle qu'elle a été conduite dans les années cinquante et soixante faisait fi de l'environnement. La série de catastrophes qui s'abattent alors sur Cubatao sont à l'origine d'une nécessaire prise de conscience: les industries lourdes du pôle industriel pauliste s'étaient accumulées sur ce site durant trente ans sans aucun égard pour un milieu où les polluants atmosphériques s'accumulent, au pied d'un escarpement sans cesse menacé par les glissements de terrain. Des politiques de contrôle de l'érosion, de lutte contre la pollution atmosphérique et de traitement des eaux ont été définies et mises en œuvre. Leur efficacité est limitée par les faiblesses du pouvoir en place, si bien que c'est souvent à travers des actions communautaires que les résultats les meilleurs sont atteints (Martine Droulers). L'urbanisation pose aussi de redoutables problèmes d'ordre social et politique. Le pays a hérité de l'époque coloniale une structure duale, qui

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Préface de Paul Claval

se traduit depuis longtemps par l'opposition entre les zones soumises à l'ordre public et les favelas, où la régulation sociale est plutôt affaire communautaire. L'évolution contemporaine a creusé les écarts. L'État fédéral et les municipalités étant incapables d'assurer la sécurité dans les espaces qu'ils devaient contrôler, les gens riches ont décidé de se retrancher. Le choix de la construction en hauteur, dans des condominiums

soigneusement gardés, allait déjà dans ce sens dès les années 1960. La
multiplication des lotissements privés fermés et protégés, les condominios fechados, renforce encore les oppositions (Louise Bruno). Au-delà même du contraste de plus en plus choquant entre richesse et misère, ces évolutions posent des problèmes plus graves: ce qui est en cause, c'est la citoyenneté brésilienne. Les pauvres se replient sur leurs favelas, les riches s'enferment dans leurs tours ou dans leurs lotissements surprotégés, les espaces publics ne le sont plus que de nom, squattés qu'ils sont par les commerces marginaux ou par les parkings sauvages (Louise Bruno; Paulo C. da Costa Gomes). Ces maux résultent en partie de la libéralisation de la société brésilienne, où les pauvres ont plus de droits et affirment plus vigoureusement leur présence à travers des mouvements sociaux puissants et biens structurés. Cette libéralisation s'accompagne cependant d'une telle remise en cause de l'ordre public que ce sont les bases mêmes de la démocratie brésilienne qui chancellent (Paulo C. da Costa Gomes). L'émergence de nouveaux types de contrôle communautaire annonce-t-elle la naissance d'une démocratie modernisée, ou marque-t-elle le glas des formes de l'individualisme sur lesquelles la vie politique du monde occidental s'appuyait jusqu'ici? On a trop ~endance à penser, en France, qu'il suffit de regarder ce qui se passe aux Etats-Unis pour avoir une idée de ce que sera le futur européen. C'est oublier que la modernisation contemporaine concerne l'ensemble du monde - n'est-ce pas pour cela que l'on parle de globalisation ? Le Brésil urbain constitue un gigantesque laboratoire social où se créent des formes d'inégalités, d'exclusion et de divisions de l'espace que nous connaîtrons peut-être un jour: on ne saurait donc être indifférent à ce qui se passe au sein de la plus grande puissance du monde latin. Paul Claval
Université de Paris-Sorbonne

Introduction1

Les restructurations productives et la mondialisation en cette fin d'ère fordiste remettent actuellement à l'honneur le débat sur le rôle des villes et des régions dans le processus de développement. Dans ce contexte de revalorisation de la dimension spatiale, refleurissent les études urbaines et régionales, phénomène dont les nombreuses publications tant en Europe qu'aux Etats-Unis se font l'écho. Qu'en est-il dans les autres régions du monde, est en bon droit de se demander un chercheur un peu curieux. Le présent ouvrage prétend satisfaire cette curiosité bien naturelle et combler une lacune en ce qui concerne l'accès du public universitaire français à la réflexion spatiale menée au et sur le Brésil, et ceci dans une double perspective. D'abord, il s'agit d'introduire le lecteur à une bibliographie actualisée au sujet du Brésil, grâce à une présentation des résultats de recherches menées sur les processus qui influencent l'organisation du territoire brésilien; chacun des douze articles est le fruit de longues années de recherches menées par des chercheurs et professeurs universitaires français et brésiliens. Ensuite, l'objectif est de contribuer au débat sur les dynamiques récentes de l'espace brésilien dans le cadre de l'insertion du pays dans les transformations socio-économiques mondiales. Tout en offrant un portrait vivant d'un Brésil en pleine mutation, il fournit des éléments théoriques et méthodologiques issus du cadre plus général de la transformation de la géographie brésilienne en cette fin de siècle. Comment concevoir une interprétation qui ne se limite pas à une seule échelle? Comment saisir et rendre compte de la tension entre l'échelle internationale et les espaces géographiques riches d'histoire, façonnés par le mouvement incessant des disparités sociales et régionales? Comment la problématique environnementale s'articule-t-elle à la réalité des changements sociaux, politiques et économiques? Quelle est la dialectique qui s'établit entre l'organisation spatiale, en particulier des métropoles, et la fracture sociale croissante de la société brésilienne? Loin d'épuiser les réponses possibles, cet ouvrage se veut, plus humblement, une invitation à la réflexion et au débat, au sujet de problèmes complexes et controversés. Les divers articles de cet ouvrage révèlent une réelle préoccupation didactique, qui s'exprime à trois niveaux: d'abord, dans le recours
l La version définitive de cet ouvrage a été réalisée au cours d'un stage pos-doctorale de Leila Christina Dias, en France, financé par la CAPES (Coordenaçaao de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nivel Superior)/Brasilia.

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Introduction

constant à des concepts actuels, tels que métropolisation, mondialisation, marginalisation, citoyenneté, réseau, urbanité, espace public et privé, territoire, etc. ; ensuite, dans la forme claire et concise des expositions, sans toutefois que soient compromises la rigueur et la profondeur de la réflexion; enfin, à travers une large utilisation du langage cartographique, instrument privilégié de représentation de l'espace. L'organisation du livre en trois parties reflète une préoccupation orientée vers la compréhension des processus à différentes échelles géographiques: nationale, locale et régionale. Prenant comme principal point de référence l'échelle nationale, cinq auteurs réfléchissent sur le territoire et l'urbanisation brésiliens, d'hier et d'aujourd'hui. Paulo César da Costa Gomes analyse la dynamique qui menace la citoyenneté dans ses rapports avec l'espace public au sein des métropoles brésiliennes. Martine Droulers introduit la discussion sur la question environnementale à travers sa relation avec la croissance urbaine, et présente des expériences innovatrices dans le domaine de la gestion urbaine. Avec Cécile Raud, nous sommes invités à comprendre la relation complèxe qui s'établit entre mondialisation et métropolisation, ainsi que les tendances récentes de la localisation industrielle dans le cadre des nouvelles technologies. Le rôle des réseaux d'information dans la réorganisation de l'économie et du territoire brésilien est interprété par Leila Christina Dias à partir d'une analyse des mutations en cours. L'article de Pedro de Almeida Vasconcelos, qui s'inscrit dans une perspective historique, fait la liaison avec la seconde partie de l'ouvrage. Son étude d~s villes c9loniales brésiliennes nous amène à percevoir à quel point l'Eglise et l'Etat furent des acteurs fondamentaux dans le processus d'organisation spatiale de Salvador, Recife, Sao Paulo et Rio de Janeiro. Ces deux dernières métropoles, ainsi que Brasilia et Florian6polis, font l'objet d'analyses présentées dans la seconde partie de l'ouvrage. Les quatres articles qui intègrent la seconde partie ont en commun une réflexion menée à partir de l'échelle urbaine, ainsi qu'une préoccupation à recourir au passé pour mieux interpréter le présent. Avec l'article de Ricardo Castillo, nous visualisons à quel point l'immobilier d'entreprise a acquis une importance déterminante dans la métropole de Sao Paulo en suivant une logique de modernisation sélective et de marché fragmenté. Elson Pereira entreprend un voyage dans le temps, à la suite des acteurs et auteurs du projet urbanistique de Brasilia. L'étude de Louise Bruno s'interroge sur l'évolution de la ville de Rio de Janeiro et des valeurs d'urbanité dans un contexte de multiplication des quartiers privés et desfavelas. Les relations entre la constitution d'un grand pôle touristique à Florian6polis - ville située à mi-chemin entre Rio de Janeiro et Buenos Aires - et le développement du Mercosul sont analysées dans toute leur complexité par Thomas Tissier. L'ensemble des textes présentés dans la troisième partie du livre prétend contribuer à la discussion sur les changements intervenus au

L. C. Dias, C. Raud, eds. : Villes et régions au Brésil

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niveau des dynamiques régionales dans trois contextes distincts. À la lumière de la théorie des systèmes évolutifs complexes, Lia Osorio Machado explique la diversité des formes d'urbanisation identifiées en Amazonie brésilienne. L'article de Marcos Aurélio da Silva souligne les limites des interprétations inspirées par la théorie de la dépendance pour expliquer le succès de l'industrie de l'équipement électrique concentrée au nord-est de l'état de Santa Catarina, montrant le rôle crucial joué par les divers éléments de la formation sociale régionale. Rita de Cassia Cruz, quant à elle, étudie l'impact des récentes politiques de tourisme sur la reconstruction de l'espace du littoral Nordeste.
Leila Dias et Cécile Raud Paris / Florianopolis; Mai 2000

PARTIE LE TERRITOIRE ET L'URBANISATION

I

CHAPITRE 1

LA DYNAMIQUE DE L'ESPACE PUBLIC MÉTROPOLITAIN ET LE RECUL DE LA CITOYENNETÉ AU BRÉSIL Paulo C. da Costa Gomes

La notion d'espace public est communément comprise dans son acception la plus ample comme celle de sphère publique. On entend inclure sous ce vocable tout ce qui se réfère aux différentes dimensions de la vie publique. Le mot espace est alors utilisé de manière figurative pour designer tout ce qui est relatif à une collectivité, que ce soit l'opinion, la vie politique ou la communication. Cet usage aussi large du mot espace pose un problème à la géographie qui essaie au contraire de redéfinir de façon plus précise cette notion. Cette démarche l'amène à porter un nouveau regard sur la dimension spatiale de certains phénomènes. En d'autres termes, la géographie entreprend de constituer un véritable concept et un domaine épistémologique autour de l'idée d'espace. Par ce travail, elle envisage la notion d'espace public de manière propre et sensiblement différente de celle qui est communément véhiculée. Pour la géographie, l'espace est avant tout une extension physique délimitée. Pour cette raison, l'utilisation métaphorique du mot pour désigner une sphère d'actions publiques ne peut satisfaire la géographie pour laquelle on ne peut faire simplement abstraction de tout référant concret, matériel et substantiel. De fait, le concept d'espace a une double dimension qui naît de la tension entre la disposition physique des choses et les actions et pratiques sociales qui y ont lieu. Comme le résume Milton Santos (1996),l'espace est une forme-contenu, un ensemble de systèmes de formes et actions. Par ailleurs, la disposition physique des choses matérielles, ou plus précisément cet ordre spatial, possède sa propre logique ou cohérence. C'est justement l'interprétation de cette logique qui fait l'objet des investigations de la géographie. Pourquoi les choses sont-elles disposées de telle ou telle manière, quel est le sens et.quelles sont les conséquences d'un tel ordre spatial? Voilà les questions fondamentales de la géographie.

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P. C. da Costa GOines: Espace public métropolitain et recul de la citoyenneté

L'aménagement physique des choses doit être vu comme un agent actif dans la mise en oeuvre de pratiques sociales. En d'autres termes, l'ordre spatial est à la fois une condition et un cadre nécessaires pour l'existence et la définition du sens des actions sociales; les pratiques et leurs significations sont, dans une certaine mesure, dépendantes d'une distribution spatiale ou d'un aménagement spatial donné1. Sur ce point, il importe de se prémunir contre la séduction qu'exercent les schémas logiques déterministes. Il n'y a pas une stricte détermination de la forme sur le contenu et, en ce sens, les formes spatiales n'expliquent pas à elles seules la manière d'être d'une société. Le but scientifique de la géographie ne peut donc jamais être confondu avec la production des morphologies classificatoires. Néanmoins, l'envers de cette affirmation n'est pas plus vrai, et l'espace ne peut pas être considéré tout simplement comme un reflet direct de la société. En résumé, l'espace géographique est à la fois le terrain où les pratiques sociales s'exercent, la condition nécessaire pour qu'elles existent et le cadre qui les délimite et leur donne un sens. A partir de cette perspective, un regard géographique sur l'espace public doit être en mesure d'identifier, d'un côté, leur configuration physique et, de l'autre, le genre de pratiques et d'enjeux sociaux qui s'y développent. L'espace à cet égard devient donc un ensemble indissociable de formes et de pratiques sociales. C'est sous cet angle que la notion d'espace public peut véritablement se constituer en une catégorie analytique pour la pensée géographique. D'ailleurs, il nous semble que c'est la seule manière d'établir un rapport direct entre la condition citoyenne et l'espace public, c'est -à-dire, sa configuration physique, ses usages et son vécu social effectif. La citoyenneté est un pacte social qui établit un rapport d'appartenance à un groupe et à un territoire. Ce pacte associatif est toujours formel car il se fonde sur l'acceptation de règles et de normes communes. La principale source de justification pour l'établissement et l'acceptation de ces règles est la protection de la liberté individuelle, tout en gardant les principes qui régulent la vie en commun et les limites qui assurent la liberté d'autrui. Il s'agit donc d'un pacte de cohabitation où l'on présuppose l'existence d'unités autonomes et indépendantes: les individus. L'exercice de ce pacte présuppose l'existence de limites territoriales ainsi qu'une définition de la configuration physique de cet espace. Les individus, porteurs d'une capacité critique et aptes à réaliser des jugements logico-rationnels, s'associent en vue d'obtenir de meilleures conditions de vie. Cette association établit un ensemble de normes qui assurent et formalisent les droits et les devoirs selon deux grandes sphères de la vie sociale: l'individuelle et la collective. Ces deux principales sphères, caractéristiques d'un genre de pacte démocratique et citoyen,
1 Pour plus de précision sur ce point, voir Da Costa Gomes, 1997.

L. C. Dias, C. Raud, eds. : Villes et régions au Brésil

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correspondent à deux types d'espace: l'espace privé et l'espace public. Ainsi, la cohabitation des individus s'effectue sur un espace lui-même objet d'un pacte formel par lequel on définit les usages et les pratiques sociales permises et interdites. Dans l'espace s'inscrivent les limites, les interdictions et la symbolique des différentes pratiques. L'espace formel et normatisé est la matrice qui fonde l'idée d'un espace public. Par conséquent, il nous est permis de conclure que la condition fondamentale pour l'exercice de la citoyenneté au quotidien est l'existence et la réaffirmation du statut réglementaire de l'espace public. Cet espace constitue le lieu de la reproduction de la vie collective démocratique. Il est structuré par des normes qui sont les garants des droits et des devoirs individuels par rapport à l'ensemble de la société. Par le même raisonnement, toute action sociale qui vise à supprimer ou à transformer le statut de cet espace est nécessairement nuisible et dangereuse pour le maintien de la vie sociale démocratique. Ces actions correspondent à un recul du contrat qui fonde la citoyenneté et ce recul est repérable à la fois sur le plan physique et sur le plan de l'institutionnalisation des pratiques sociales qui composent le cadre de la vie sociale démocratique et citoyenne. Notre objectif ici est de démontrer et d'analyser ce genre de dynamique qui menace la citoyenneté dans ses rapports avec l'espace public dans les métropoles brésiliennes. Les exemples sont en majorité empruntés à la ville de Rio de Janeiro, mais des processus analogues peuvent aussi être repérés, à différents degrés, dans toutes les grandes villes brésiliennes. Quelques unes des caractéristiques ici notées peuvent aussi être identifiées dans plusieurs métropoles du monde moderne. Cela nous démontre qu'un processus général de redéfinition des cadres de la vie sociale est en train de s'imposer progressivement dans le monde contemporain2. Cette nouvelle dynamique est responsable d'un changement des pratiques sociales et de la transformation du statut spatial. Nous appelons ici cette dynamique recul de la citoyenneté. La dynamique actuelle de l'espace public

Si l'on accepte ce qui vient d'être présenté, il est facile de se mettre d'accord sur le fait que le recul de la citoyenneté correspond à un recul parallèle de l'espace public. Il est vrai que ce recul est le résultat d'une dynamique assez complexe qui possède des rapports étroits avec les systèmes de représentation politique, avec les formes sociales associatives, avec le processus d'urbanisation récent, avec les migrations et la situation économique plus générale, entre autres phénomènes. Afin d'être bref, nous allons nous limiter ici aux effets de cette dynamique

2 Voir, par exemple,

Paquot,

1996.

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P. C. da Costa GaInes: Espace public ,nétropolitain et recul de la citoyenneté

sur l'espace métropolitain, même si nous reconnaissons l'importance des autres éléments mentionnés ci-dessus. Nous avons identifié quatre principaux processus où ce recul peut être caractérisé: l'appropriation privée des espaces communs; la progression d'identités territoriales; le cloisonnement de la vie sociale; et la croissance des îlots utopiques. La description séparée de ces processus ne signifie pas qu'ils soient mutuellement exclusifs ou indépendants. Cette catégorisation est plutôt un artifice de présentation et il s'agit de processus qui maintes fois se superposent et possèdent même une certaine complémentarité.
L'appropriation privée des espaces publics

Il s'agit d'un phénomène très large, complexe et qui se présente sous des angles assez variés, de la simple occupation d'un trottoir à la clôture de rues ou de quartiers entiers. Cette appropriation peut prendre la forme de structures fixes importantes mais peut aussi se manifester à travers des signes beaucoup plus subtils et symboliques. Un premier élément fondamental dans cette dynamique du Brésil métropolitain est l'énorme croissance du phénomène appelé « secteur informel de l'économie» : vendeurs ambulants, gardiens de voitures, transporteurs, prestataires de petits services, etc. L'adjectif informel est employé pour~dénommer toute une branche d'activité qui échappe au contrôle de l'Etat et donc aux lois en vigueur. Or l'on sait depuis Hobbes, qu'en l'absence de règles qui établissent les droit de chacun, tous les artifices imaginables, la force, la violence, l'intimidation, entre autres, peuvent être mobilisés pour maximiser les intérêts particuliers. C'est ce que l'on observe dans ce processus d'appropriation de l'espace privé. Le secteur dit « informel» se développe surtout dans les lieux publics, là où la circulation et la valorisation immobilière sont les plus grandes. Il s'établit comme un moyen d'exploiter une activité donnée sur un terrain qui, en principe, devrait être de libre accès à tout le monde. Or, il n'y a de libre accès qu'en l'absence d'appropriation ou d'usage exclusif, ce qui nous montre bien qu'il s'agit ici d'une privatisation de l'espace. Les vendeurs ambulants, par exemple, occupent les rues et étalent de manière continue leur maille de comptoirs dans les principales voies de circulation piétonne. On discerne même une stratégie d'occupation progressive qui débute par l'installation minimale d'un «petit point de vente» constitué de petits sacs jetés à même le sol. Dans un deuxième temps et de manière graduelle, des structures plus lourdes et fixes sont installées, jusqu'à aboutir à de véritables équipements permanents. Les terrains sont très convoités et il n'est pas rare que cette occupation fasse l'objet d'un véritable découpage cadastral sous l'autorité de leaders qui s'imposent. Ces derniers sont parfois considérés comme les véritables

L. C. Dias, C. Raud, eds. : Villes et régions au Brésil

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« propriétaires» des terrains publics et facturent aux occupants une sorte de loyer, comme s'il s'agissait de locataires. Les places publiques ressemblent ainsi à de grands marchés en plein air et les principales rues de la ville deviennent étroites car un espace réduit au minimum est laissé pour la circulation des piétons. Les lieux de la vie publique, de la promenade, du spectacle de la cohabitation, de l'idée de vie urbaine, tous ces espaces qui ont été au centre de l'urbanisme de la fin du XIXeet début du XXe siècles sont en train de disparaître. Ils ont fait place à un labyrinthe de comptoirs qui offrent leurs marchandises variées. La dimension de l'homme public s'affaiblit, on se limite à circuler et, éventuellement, on peut aussi avoir un rôle de consommateur. On retrouve un phénomène similaire dans l'activité de gardien de voitures. La rue, qui est par définition de droit public, est occupée par ces gardiens qui l'exploitent comme s'il s'agissait d'une aire privée. Pour se garer il faut payer, comme si l'on était dans un véritable parking. Les lieux les plus fréquentés sont aussi les plus convoités par cette activité. Le stationnement y est « autorisé» et les gardiens occupent le trottoir dans toute sa longueur cherchant parfois même à en faciliter l'accès pour aider les voitures à s'y garer. L'utilisation de l'intimidation n'est pas rare pour obliger les conducteurs à payer. Elle prend la forme de menace sur la voiture elle-même ou encore, lorsque le stationnement est interdit, les gardiens invoquent une supposée connivence avec les forces de l'ordre sensées contrôler la région. De cette manière, ils recréent de nouvelles règles et constituent de fait un nouveau pouvoir. Tout cela se passe sur un espace qui est théoriquement public, donc soumis aux lois, celles-là mêmes qui interdisent le parking dans ces domaines. Au premier abord, il semble que tout le monde est gagnant, les gardiens par l'appropriation et l'exploitation d'un domaine public et les chauffeurs par la maximisation de leurs intérêts immédiats. En fait, c'est toute une dégradation de l'espace qui résulte de ce genre d'occupation: les trottoirs se brisent sous le poids des voitures; les passages piétons sont coupés, les embouteillages se multiplient, la circulation piétonne se restreint, etc. Ce sont les conséquences les plus visibles et immédiates mais elles sont accompagnées de toute une autre série d'effets, moins matériels, et qui ont trait à la dégradation de la vie publique, du contrat qui prévoit la forme et les limites de l'occupation de l'espace, qui protège le patrimoine commun et cherche à établir des conditions égales pour tous. En fait, il est possible d'affirmer que le résultat le plus inquiétant de ces phénomènes est la dégradation morale de ces espaces3. Toutefois, l'occupation de l'espace public n'est pas un privilège exclusif des secteurs informels de la société brésilienne. Depuis les années
3 Nous avons trouvé ici de nombreuses et intéressantes analogies avec la description (1993 et 1994) de la dynamique du centre ville de Toronto au XIXe Siècle. faite par Goheen