L'Empire ottoman, le déclin, la chute, l'effacement

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577 pages
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Description

Pendant six siècles la maison d’Osman imposa sa loi à des dizaines de peuples et de nations. À son apogée, au XVIe siècle, l’Empire ottoman s’étendait sur trois continents. Puis il amorça son déclin. Les sultans ne pouvaient moderniser l’empire en préservant les règles théologiques sur lesquelles il reposait. L’Empire ottoman subit les pressions divergentes des puissances européennes. La Russie convoitait ses territoires. L’Angleterre tenait à la préserver pour assurer sa route des Indes. Au XIXe siècle, miné par l’éveil des nationalismes, l’empire commença à se démembrer et perdit ses possessions européennes et africaines. En rêvant de reconstituer un ensemble turc asiatique, les Jeunes-Turcs précipitèrent son effondrement qui se produisit après la Première Guerre mondiale. La révolution kémaliste préserva l’empire d’une désintégration. Sur ses ruines, Mustafa Kemal édifia une République turque laïque et moderne.


L’Empire ottoman fut un vaste ensemble multiethnique et multiconfessionnel. La Turquie n’est pas la seule héritière de cet empire. Aujourd’hui, plus de vingt États ont, dans leur histoire, un passé ottoman. En restituant à chacun la part de ce passé qui lui revient, ce livre contribue à apaiser des forces irrédentistes et des passions nationalistes toujours vives. Il fournit une grille de lecture nouvelle à l’histoire des Balkans et du Proche-Orient.

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Ajouté le 01 janvier 2002
Nombre de lectures 180
EAN13 9782876234772
Langue Français
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L’EMPIRE OTTOMAN LE DÉCLIN, LA CHUTE, L’EFFACEMENT
Yves Ternon
L’EMPIRE OTTOMAN LE DÉCLIN, LA CHUTE, L’EFFACEMENT
ÉDITIONSMICHEL DEMAULE ÉDITIONS DUFÉLIN
Du même auteur
Histoire de la médecine SS(en collab. avec S. Helman), Tournai, Casterman, 1969. Le Massacre des aliénés(en collab. avec S. Helman), Tournai, Casterman, 1971. Les Médecins allemands et le national-socialisme (en collab. avec S. Helman), Tournai, Casterman, 1973. Les Arméniens. Histoire d’un génocide, Paris, Éditions du Seuil, 1977. Réédition dans la coll. «Points-Histoire», 1996. Arménie 1900(en coll. avec J. C. Kebabdjian), Paris, Astrid, 1980. Le Génocide des Arméniens(en coll. avec G. Chaliand), Bruxelles, Complexe, 1980. Makhno. La révolte anarchiste, Bruxelles, Complexe, 1981. La Cause arménienne, Paris, Éditions du Seuil, 1983. Enquête sur la négation d’un génocide, Marseille, Éd. Parenthèses, 1989. Raspoutine, une tragédie russe, Bruxelles, Complexe, 1991. e L’État criminel. Les génocides auXXsiècle, Paris, Éditions du Seuil, 1995. Du négationnisme. Mémoire et tabou, Paris, Desclée de Brouwer, 1999. L’innocence des victimes. Au siècle des génocides, Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
© ÉDITIONS DUFÉLINDITIONSMICHEL DEMAULE, 2002.
Remerciements
Ce livre fut présenté pour mon habilitation à diriger des recherches en mai 2001, à l’université Paul Valéry de Montpelli-er. Je remercie les membres de mon jury, les professeurs André Kaspi, Gérard Dédéyan, Carol Iancu, Bernard Durand et Richard Hovannisian qui ont lu et commenté ce travail. Gérard Chaliand m’a accompagné depuis le début, en me fournissant des livres essentiels à l’intelligence de cette histoire, en me présentant à un éditeur, mettant ainsi un terme à une longue période de turbu-lence. Claire Mouradian n’a cessé de me remettre les travaux les plus récents sur l’Empire ottoman, si nombreux que je n’ai pu les consulter tous. Elle a bien voulu relire le manuscrit pour y décou-vrir les erreurs que le brassage d’une période aussi étendue rend inévitables et m’inviter à nuancer mon propos. Claude Mutafian m’a présenté à Eric van Lauwe. Si celui-ci n’avait consacré autant de temps, de compétence et d’attention à l’élaboration des cartes, ce livre aurait été bien difficile à consulter. Je dois beau-coup à Eric van Lauwe et le remercie tout particulièrement. Mes remerciements s’adressent également à Bernard Lefort qui a tenu à publier ce livre et à Thierry de la Croix qui s’est associé à lui pour cette publication. Miche a subi les contrecoups des longues réclusions que m’a imposées la rédaction d’un ouvrage aussi volumineux. Elle l’a accepté avec la même tendresse que par le passé et m’a soutenu sans faillir dans la traversée. Sans elle, je n’aurais sans doute pas eu la force de parvenir au but.
INTRODUCTION
Cette histoire porte sur les quinze dernières années de l’Empire ottoman et les quinze premières années de ce que l’on convient d’appeler la Turquie moderne. Cependant, cette courte période n’est interprétable qu’au terme d’une analyse des causes et des circonstances d’un déclin qui s’étend sur un temps long d’au moins deux siècles et d’un rappel, aussi succinct soit-il, de l’élaboration et de la splendeur de cet empire qui dure six siècles et s’étend sur trois continents. Le récit commence donc par une vision panoramique puis resserre le champ de telle sorte que, à mesure qu’on se rapproche du moment de la chute, les détails deviennent plus perceptibles jusqu’à découvrir les actes d’un seul homme qui, par sa perception du passé, s’efforce d’effacer ce temps ottoman. Une telle présentation de l’histoire de l’Empire ottoman réclame quelques explications. Avant d’entreprendre ce travail, j’ai fait mienne la déclaration par laquelle Éric Hobsbawn introduit ses trois ouvrages sur le e XIXsiècle – ère des révolutions, ère du capitalisme, ère des empires : un historien qui embrasse des sujets aussi vastes ne peut espérer tout lire et tout connaître ; il s’appuie plus sur des infor-mations de deuxième et de troisième main que sur des archives. Je me suis donc contenté de rassembler des éléments disparates pour les interpréter et j’ai dû accepter comme valables des tra-vaux que je n’étais pas capable de juger, mais qui étaient suffi-samment reconnus pour paraître authentiques. Il importait en fait surtout de travailler les dissonances en tentant de rétablir la juste tonalité. Je n’ai donc pas la prétention d’écrire une nouvel-
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le histoire de l’Empire ottoman et de l’origine de la Turquie moderne, mais celle de démontrer qu’un historien peut, sans être un spécialiste de cette question, appréhender un ensemble aussi vaste et aussi complexe, le rassembler en une synthèse et rendre compréhensibles des comportements individuels et col-lectifs contemporains en démontant des mythes et en interpré-tant les événements. Multiethnique et multiconfessionnel, l’Empire ottoman s’est peu à peu démantelé, pièce par pièce, et ce démembrement fut opéré par les puissances européennes au cours d’un marathon diplomatique baptisé « question d’Orient », une question qui e n’est pas encore résolue au début duXXIsiècle. Son histoire contemporaine s’écrit et se lit à travers le prisme des nationa-lismes, et ce prisme réfracte plus les humiliations et les frustra-tions que les apaisements. Il en résulte une contradiction : chaque nouvelle nation tient, pour marquer sa naissance, à reje-ter son ancienne appartenance à la dynastie d’Osman ; pourtant chacune en garde l’empreinte : qu’elle récuse ou non le fait, elle fit partie intégrante de cet empire. Il en est de même du tronc qui se divise dans les dernières années de l’empire : chacune des deux parts – arabe et turque – tente de gommer ce passé impé-rial, si bien qu’au moment où l’empire s’engloutit il ne reste rien pour le rappeler. Devenus aujourd’hui des nations, les peuples qui ont été intégrés à cet empire ont un moment de leur histoire lié avec lui. Les nostalgiques de la bataille de Kosovo, comme ceux de la bataille de Manazkert (ou Manzikert) et de la prise de Constantinople, ne peuvent-ils se pencher sur le passé des autres afin d’admettre la vanité d’une quête identitaire fondée sur la rancœur et l’esprit de revanche ? Compenser par la vérité histo-rique la déraison des masses soumises à une propagande natio-naliste, parler de l’autre au lieu de regarder saigner son nombril, c’est là un préalable au dialogue et au compromis. C’est ce que j’ai tenté d’ébaucher. J’ai rencontré à chaque étape de cette entreprise des obstacles nombreux, tous en rapport avec la profusion de la documenta-tion : il fallait opérer un tri et un montage, tout en préservant l’interface. Aux longues énumérations chronologiques des sul-tans, de leurs vizirs, de leurs combats et de leurs œuvres, a succé-
INTRODUCTION
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dé chez les historiens une vision plus analytique, mais celle-ci reste partagée selon deux angles de vue différents : l’histoire diplomatique ; celle des institutions et de la société. Les histo-riens de la question d’Orient ont, avant et après la Première Guerre mondiale, largement débordé le cadre de l’empire et de ses pièces démembrées pour étendre leur propos à l’histoire e diplomatique de la planète auXIXsiècle. Ils ont apporté une réponse à ceux qui, voulant parler de la fin de l’Empire ottoman, s’interrogeaient sur le moment où commence cette fin. Même si l’on rejette, comme une référence éculée, l’image de l’homme malade, on revient toujours à la métaphore du vivant qui ne cesse, de sa naissance à son agonie, de porter des cellules mortes. La fin d’un empire s’amorce tôt, comme celle de l’homme, bien avant la fin de sa croissance. C’est pourquoi j’ai, pour en parler, retrouvé le langage du médecin qui, au chevet du patient, com-mence par retracer l’anamnèse avant d’examiner les symptômes. Cette fin de vie de l’empire fut intense, brillante même, assez fascinante pour mobiliser des chercheurs sur les structures les plus fines du système politique et sur les moments les plus intimes de la société ottomane. Il fallait, pour la résumer, conci-lier les extrêmes, l’infiniment grand à l’échelle du monde et du siècle, l’infiniment petit à l’échelle des microsociétés, offrir une vision globale et une connaissance approfondie d’une culture multiple et néanmoins spécifique, sans provoquer les tirs croisés des spécialistes indignés par ce piétinement de leurs labours et de leurs semis. En fait, les deux perspectives sont complémen-taires. La vision de l’Empire ottoman est binoculaire. Il a toujours été en relation avec l’Europe, qu’elle négocie, qu’elle demande ou qu’elle exige. On ne peut les dissocier. e Jusqu’à la fin duXIXsiècle, à condition de régler les deux angles de vue – ici l’Europe, là l’empire –, il n’y a pour parler d’une seule voix d’autre problème que celui de l’identité otto-mane. Il est difficile de ne pas reconnaître que tant de nations ont partagé l’histoire de ce vaste ensemble multiethnique et mul-ticulturel. Il est aussi absurde d’appeler, comme l’ont fait par pré-jugé les historiens européens du passé, tous les Ottomans des Turcs, que d’amalgamer les Arabes, les Kurdes et les Albanais aux Turcs ou d’opposer en tous lieux les musulmans auxdhimmi.
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Quand l’empire s’est démembré, il est, par un simple jeu démo-graphique, devenu de plus en plus turc et de plus en plus musul-man. Quand il s’est désintégré et que, contre toute attente, le fragment anatolien a survécu, celui-ci s’est affirmé turc – ce qu’il était devenu – et il s’est délivré de la règle islamique qui avait, en retardant sa modernisation, contribué à sa destruction. Pour compliquer la tâche de l’historien, la politique lui a joué un mauvais tour : l’histoire officielle de la République turque est un élément constituant de l’identité nationale. Pour façonner cette identité elle a mélangé le vrai et le faux. Elle a ajouté et retranché afin que le produit fini soit conforme à l’objet désiré. Il était vital pour les membres du rameau turc d’écrire à leur manière l’histoire de cette famille déchirée. Voilà pourquoi les historiens de l’Empire ottoman, tous rompus à la langue et aux usages, tous orientalistes, s’abstiennent de blesser la mémoire turque par la révélation des turpitudes d’un régime agonisant. Quand ils ne peuvent s’abstenir de les évoquer, ils les rapportent à la malignité de l’Occident, à la déchéance morale des sultans et à l’ingratitude des hôtes chrétiens hébergés par la tolérance otto-mane. Le nationalisme turc est né avec les Jeunes-Turcs. Ce sont eux qui ont éveillé la conscience identitaire des Turcs. Dans le temps court de leur pouvoir, ils ont tout fait pour précipiter l’échéance : ni ordre, ni progrès, ni respect des cultures, un fana-tisme brouillon et maladroit qui les pousse aux pires excès. Le Comité Union et Progrès a ouvert l’histoire criminelle du e XXsiècle. Faut-il lui trouver des excuses parce qu’il a, par son idéologie, fourni les éléments d’une renaissance et mettre en avant ses aspects positifs afin de dissimuler cette évidence ? L’am-pleur du crime – le génocide arménien – interdit toute indul-gence envers ce comité. Il serait si simple de dire ce qui s’est passé sans nier ou déguiser les faits. Mais l’épisode jeune-turc est le gué entre l’Empire ottoman et la Turquie kémaliste. Dans son bronze est coulé le piédestal de la statue duGhazi. Sans les Jeunes-Turcs, pas de turquisme, sans turquisme pas de Turquie moderne, une ambiguïté insurmontable qui exclut ceux qui ten-tent de l’éluder. Vaincus et humiliés, les Turcs n’avaient pas en 1919 les moyens de rompre avec leur passé sans menacer leur identité culturelle.