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Dernières nouvelles du front

De
222 pages
Le regard qu'André Moreau jette sur un système éducatif en faillite est cynique, il plaide au bout du compte pour la refondation d'une école renouant avec la transmission des savoirs et assurant une réelle égalité des chances. Il dégage les clefs qui viennent éclairer les crises de notre époque, mais aussi le pourquoi de la victoire de Nicolas Sarkozy lors de l'élection présidentielle de 2007. Un ouvrage décapant.
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DERNIÈRES

NOUVELLES

DU FRONT

Choses vues dans un système éducatif à la dérive

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07331-9 EAN: 9782296073319

Daniel ARNAUD

DE~ÈRESNOUVELLESDUFRONT
Choses vues dans un système éducatif à la dérive

Roman

L'Harmattan

Du même auteur:
La Corse et l'idée républicaine, L'Harmattan, 2006. Essai.

Site Internet:
http://generation69.blogs.nouvelobs.com/

A Louis Ucciani, qui m 'a appris à écrire.

A Rudy Cara, qui m 'a permis en moins d'une année de voir ce que d'autres sont incapables de comprendre en quarante ans de carrière.

A Jenna Didry, éclair d'intelligence dans les ténèbres de la médiocrité.

A mes parents, qui ont fait ce qu'il fallait pour que je puisse voir d'autres horizons.

« [...] Que je pactise? Jamais, jamais! - Ah ! te voilà, toi la Sottise! Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas; N'importe: je me bats! je me bats! je me bats! » Edmond Rostand, Cyrano Bergerac, acte V, scène 6. de

AVANT-PROPOS:
ENTRE SES MURS

Le 29 mai 2008, je réagissais à la palme d'or décernée lors du festival de Cannes au film Entre les murs, de Laurent Cantet, avec François Bégaudeau, en ces termes (le texte original se trouve sur http://generation69.blozs.nouvelobs.com/) : [. . .] François Bégaudeau a 37 ans et, comme beaucoup d'enseignants évoluant dans les établissements réputés les plus difficiles, il est de la Génération 69
Li' entends

par là ceux qui sont nés après Mai 68]. Si

Natacha Polony, qui a écrit l'excellent Nos enfants gâchés, a claqué la porte de l'Education nationale pour se tourner vers le journalisme, l'auteur d'Entre les murs, lui, se trouve en disponibilité depuis deux ans. Une situation qui lui permet de se consacrer pleinement aux carrières extrascolaires qu'il mène de front: journaliste lui aussi (Les Cahiers du cinéma, Philosophie magazine, Inculte...), romancier (Jouer juste, dès 2003...), et aujourd'hui homme de cinéma. Qu'un professeur touche aux arts, à la littérature et à la philosophie, on ne peut que s'en réjouir: le savoir que l'on transmet et la culture autour de laquelle on échange, a priori, ne devraient pas être si éloignés, et il n'y a aucune raison de jalouser le petit prof qui vise l'excellence. [...] Non, ce qui s'avère plus gênant, ce sont les prises de position pédagogistes de l'auteur-acteur dans le débat qui anime le monde de l'éducation depuis quelques

années. D'un côté, des néo-pédagogues avec pour chef de file Philippe Meirieu, tenants de « l'élève au centre du système », et pour lesquels il faut laisser « l'apprenant» construire son propre savoir en vue de son « épanouissement ». De l'autre, des républicains tels que Jean-Paul Brighelli (La Fabrique du crétin), pourfendeurs d'une idéologie qui, en renonçant à transmettre les savoirs, ne fait que maintenir les plus défavorisés dans des ghettos à la fois linguistiques, culturels et sociaux. Natacha Polony, pour sa part, a quitté l'institution pour mieux dénoncer un système qui, en s'adaptant toujours plus à l'enfant devenu roi, baisse continuellement son niveau d'exigences et valorise au bout du compte non pas le progrès ou l'effort, mais l'ignorance. Pendant que les produits des classes moyennes acquièrent petit à petit les 3000 mots qui leurs permettront un jour, peut-être, d'écrire pour Les Cahiers du cinéma, de publier un premier roman ou, pourquoi pas, de faire la montée des marches à Cannes, les jeunes des classes populaires, eux, commencent généralement leur scolarité avec 300 mots, la poursuivent en collège classé ZEP avec 300 mots, et la terminent en Lycée Professionnel avec 300 mots. Bref, ils stagnent ou, pour mieux dire, se voient confortés dans une misère intellectuelle qui les exclut définitivement de toute chance de promotion sociale. Or, François Bégaudeau, qu'on a pu voir débattre avec Jean-Paul Brighelli au salon du Livre 2006, ou encore avec Alain Fienkelkraut sur le plateau d'Esprits libres, cautionne ce système, niant toute baisse du niveau et préférant flatter la « créativité» du « parler banlieue ». On peut être amusé d'entendre des élèves employer les mots « ziva! », « boloss! » ou « En fous-toi! » (là, il y a même une phrase) lorsqu'on en possède soi-même 3000. Il peut, de la même manière, se révéler distrayant de fonder une revue qui s'appelle Inculte, lorsqu'on est soi-même 12

cultivé. Mais flatter 1'«apprenant» dont l'univers se réduit à cela, et pour lequel la palme entrevue ne restera à jamais qu'une miette d'élitisme, c'est pure démagogie. François Bégaudeau se rend-il seulement compte que les élèves dont il parle, eux, ne parleront jamais la langue qui lui a permis de conquérir Paris? A moins que son aveuglement ne dépasse son talent, et qu'il ne soit lui-même entre ses murs...

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PROLOGUE: UNE CAPITALE REGIONALE A LA FIN DU VINGTIEME SIECLE

« Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle abonde en gens de cœur et d'esprit. », écrit Stendhal. Au tout début de l'année 1999, le Bisontin que j'étais ne pouvait qu'adhérer à ce jugement. Le site occupé par la capitale comtoise était remarquable: veillé par la citadelle, le centre-ville se trouvait entièrement encastré dans une boucle du Doubs, et traversé de part en part par la Grand Rue. Cette dernière, artère qui existait déjà à l'époque du Vesontio galloromain, tout bon citadin du cru se devait de la remonter au moins cinq fois par jour. Piétonnière, elle était bordée de nombreux commerces. Un peu à l'écart de l'animation urbaine, il suffisait au promeneur de franchir la porte Noire, antique arc de triomphe, pour débusquer les demeures les plus anciennes, toutes blotties au pied du piton rocheux qui portait l'œuvre de Vauban. Une rue particulièrement tortueuse et en forte pente conduisait à la cathédrale Saint-Jean puis, si notre visiteur continuait sur sa lancée, lui permettait d'accéder aux portes de la place forte. Ces murailles qui, via les parois rocheuses, semblaient se précipiter dans les eaux de la rivière, plusieurs centaines de mètres en contrebas, avaient de la grandeur, bien sûr. Besançon, de même que le reste de la Franche-Comté, faisait néanmoins preuve d'une modestie remarquable. Ses monuments, en fait, se fondaient dans le

paysage, ses quartiers n'avaient pas de vocation touristique évidente, et sa cathédrale ne cherchait nullement à rivaliser avec les chefs-d' œuvre gothiques du nord de la France: son clocher comtois n'était pas bien haut et couronnait à peine un édifice qui passait sans mal pour une simple église. Les charmes de la belle savaient se faire discrets et ne se révélaient qu'à celui qui voulait bien les voir. La ville au cœur de ses défenses naturelles était une forteresse à prendre (et elle était tombée à plusieurs reprises au cours de son histoire deux fois millénaires), mais il ne s'agissait pas de faire la conquête d'une femme sur laquelle tout le monde se retourne. Ses courbes, à l'instar du méandre qui l'accueillait, pouvaient être généreuses mais ne s'affichaient point. Les seuls décolletés arborés par ses rues étaient ceux des étudiantes qui fleurissaient aux terrasses des cafés ou sur les quais printaniers, mai et juin étant de loin les mois les plus agréables. Bref, rien n'incitait au premier abord le voyageur à venir séjourner ici le temps d'un week-end comme il pouvait le faire à Paris ou dans une ville du sud. Aussi découvrait-il souvent Besançon à l'occasion d'un détour, par hasard ou par obligation. Il fallait commencer par se perdre pour arpenter les bords du Doubs à l'ombre de la citadelle. La discrétion, cependant, n'impliquait pas l'absence de courage. La faculté de lettres, en plein centreville, n'en manquait pas. Elle demeura la seule université de France à être en grève pendant plus de trois mois, en 1995. Ses étudiants, souvenir de la vieille résistance de la population locale aux soudards de Louis XIV, avaient affiché sur le porche de la rue Mégevand l'ancienne et fière devise, quelque peu adaptée aux circonstances: « Etudiant comtois rends-toi, nenni ma foi! » Arrivé seulement à la rentrée suivante, je n'avais 16

pour ma part pas connu cette époque héroïque. Je ne trouvai d'ailleurs personne pour m'expliquer, sur le fond, les tenants et les aboutissants d'une telle obstination. Et puis il y avait l'esprit: comme toute cité universitaire, la capitale régionale connaissait une activité intellectuelle et culturelle intense. D'abord à l'intérieur des murs de la fac, évidemment, mais pas uniquement. Les amphithéâtres Donzelot et Lévêque n'avaient pas l'exclusivité de la connaissance. De l'autre côté de la rue Mégevand, l'opéra-théâtre bénéficiait d'une programmation intéressante. Plus loin, déjà sur la Grand Rue, la librairie Les Sandales d'Empédocle organisait des conférences-débats sur des questions contemporaines et n'hésitait pas à recevoir des personnalités dont la réputation n'était plus à faire. Ainsi Ignacio Ramonet, le rédacteur en chef du Monde diplomatique, mensuel auquel j'étais moi-même abonné. Nous ne saurions achever ce rapide tour d'horizon de la topographie bisontine sans évoquer les cafés. Dans les dernières années du vingtième siècle, le Bar de l'université, le Café du théâtre, la Brasserie Granvelle et Le Marulaz renfermaient les échangent d'idées les plus intenses et les controverses les plus animées de toute la ville. Le premier accueillait tout étudiant digne de ce nom entre deux cours, à moins que ce ne soit les cours qui ne le voyaient passer entre deux stations au « Bar de l'V», comme on disait familièrement. On y buvait un café qui tenait lieu de déjeuner, révisait quelques notes jamais mises au propre avant un «partiel », débattait de l'évènement du jour. On y pratiquait surtout avec une belle régularité le « bab' », quand on ne s'initiait pas au «pool », ou billard anglais. . . Le second juxtaposait le précédent et permettait les mêmes activités, avec une annexe toutefois plus cérébrale: 17

on y jouait aux échecs. La troisième, située sur la place du même nom et accolée au palais Granvelle, un joyau architectural du seizième siècle, était plus bourgeoise: derrière sa devanture rouge et ses grandes baies vitrées venaient déjeuner les cadres des banques environnantes ou les hauts fonctionnaires de la préfecture. Elle offrait une vue imprenable sur l'esplanade séparant la Grand Rue de l'opéra-théâtre et de la fac : idéal pour guetter l'arrivée du partenaire d'une prochaine joute verbale, l'approche d'un ennemi, ou le passage d'un professeur. Je m'y attablais souvent pour travailler sur mon mémoire de Maîtrise, ou plus tard sur celui qui me permettrait de valider mon Diplôme d'Etudes Approfondies, plutôt que de me cloîtrer dans le deux pièces que je louais place Marulaz. Une assiduité qui n'était pas du goût du serveur, qui souhaitait me voir consommer davantage. Je n'empêchais pourtant pas d'autres clients de s'installer à leur tour: plusieurs tables restaient libres, aux abords du comptoir. Le provincial que j'étais encore soupçonnait le garçon, grimé en cafetier parisien, de faire preuve d'une arrogance pas moins panSienne. L'organisation de ma semaine n'allait pourtant pas m'inciter à passer moins de temps dans les débits de boissons: cours avec M. Faria, qui dirigeait mes recherches, le lundi de dix à douze heures, puis plus rien avant celui de M. Lazzeri, le spécialiste en philosophie politique, le jeudi de dix-huit à dix-neuf. Le quatrième établissement, à l'extérieur de la boucle et à deux pas de chez moi, organisait dans une ambiance très « jazzy» des débats philosophiques plusieurs soirs par mois. On en sortait sur les coups d'une heure, plus instruit et à peine éméché. Comme la bonne politique, la bonne réflexion se 18

fait dans le secret: rarement en terrasse, mais volontiers dans le recoin d'une arrière-salle. C'était donc dans ces lieux abrités du grand jour qu'on pouvait débusquer ces étudiants de philosophie s'imaginant avoir tout compris à Marx ou à Nietzsche et « démontant» en l'espace de deux minutes la pensée élaborée toute une vie durant par un auteur qui ne trouvait pas grâce à leurs yeux. Ou encore ces licenciés d'histoire qui, persuadés de leur droit exclusif à l'enseigner et imbus de leur petite personne, ne toléraient pas qu'un intrus vînt chasser sur leur domaine réservé. Quant au ressortissant du cours de psychologie, il s'estimait suffisamment brillant pour expliquer à son interlocuteur sa manière de « fonctionner» sans lui en avoir laissé placer une. Je rencontrais généralement M. Faria, afin de faire le point sur mes travaux, à la Brasserie Granvelle. Fidèle à sa réputation, il arrivait en retard avec une belle constance. Depuis ma première année universitaire, je ne l'avais d'ailleurs jamais vu débuter un cours à l'heure. Et puis avait-il seulement débuté un cours un jour ? Probablement pas, si on accorde au terme de « cours» un sens conventionnel. Car, précisément, les séances animées par mon directeur de recherches ne semblaient pas soupçonner l'existence de conventions. Elles n'avaient rien de scolaire, ne suivaient pas de plan, partaient dans tous les sens et se trouvaient fréquemment interrompues par la sonnerie du téléphone portable de leur animateur. Ce dernier n'hésitait pas à sortir de la salle quelques minutes pour répondre au coup de fil inopportun, et ne manquait pas de rétorquer à l'étudiant offusqué par ce spectacle: « Je vous respecte en répondant à vos questions, et je respecte aussi les gens de l'extérieur qui veulent m'en poser! » Imparable. 19

L'infâme cigare brandi entre les deux affiches rappelant l'interdiction de fumer dans les locaux et encadrant le tableau noir faisait lui aussi partie de la légende. Ces heures durant lesquelles tout semblait pouvoir arriver correspondaient néanmoins à l'idée que je me faisais de la philosophie. Parce qu'elles ne consistaient pas dans la simple restitution encyclopédique de la pensée des auteurs des siècles passés, qui aurait tendu à faire de cette discipline une langue morte, elles invitaient en effet à la pratiquer de manière vivante. Leur moteur était bel et bien l'idée selon laquelle les écrits de Platon, Aristote, Descartes ou Kant n'avaient d'intérêt qu'à partir du moment où ils pouvaient nous dire quelque chose à propos d'aujourd'hui. Le cours type, car il en existait un malgré tout, prenait de cette manière pour point de départ un fait d'actualité qui allait être analysé et éclairé à partir de textes philosophiques. Le tout dans une atmosphère en fin de compte propice aux échanges, voire aux débats. Nombreux étaient les étudiants déroutés par cette façon de procéder. On aimait ou on n'aimait pas. M. Faria m'apprit en outre à écrire, que ce soit lors du travail sur le mémoire de Maîtrise ou, l'année suivante, en DEA. C'est-à-dire qu'il me permit de comprendre comment mener un raisonnement en construisant des phrases claires et précises, et surtout en évitant de prendre un mot pour un autre. Avec lui, je saisis enfin pourquoi le moment de la définition était si important dans le traitement d'un sujet: savoir exactement de quoi on parlait était le préalable nécessaire à toute réflexion ou discussion sérieuse. La banalité de la dernière proposition n'est qu'apparente. On observe tellement d'interlocuteurs qui, en toute bonne foi, se trouvent en désaccord parce qu'il ne mettent tout simplement pas les mêmes choses derrière les 20

mots qu'ils emploient. Définir constituait bien un point essentiel. Les années 1998-2000 furent en outre marquées par les victoires françaises en Coupe du Monde et en Championnat d'Europe des Nations. C'était l'époque où le onze tricolore ne s'inclinait plus lors de chaudes soirées sévillanes, au terme de rencontres qu'il ne pouvait pourtant plus perdre. Les « Bleus» battaient désormais le Brésil par trois buts à zéro les veilles de fête nationale ou l'Italie après avoir été mené jusqu'à la quatre-vingt treizième minutes. L'équipe qui en venait toujours à perdre était devenue le bras armé du destin qui finissait nécessairement par tout emporter. Ah! Quels beaux jours c'étaient alors pour la France ! Ses capitaines et ses maréchaux triomphants s'appelaient Desailly, Thuram, Blanc, Barthez, Zidane. Ils étaient reçus au palais de l'Elysée et symbolisaient une France «black, blanc, beur» unissant harmonieusement ses diversités. La réussite de notre modèle républicain s'incarnait merveilleusement dans les exploits réalisés sur un terrain de football. Puis vint le temps des désillusions...

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