La question identitaire dans le travail et la formation

La question identitaire dans le travail et la formation

Livres
403 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Dédié entièrement à la question identitaire dans ses différentes tentatives de théorisation (sociologique, psychosociologique, clinique, philosophique...), dans ses différentes formes d'expression (collective, individuelle, sociale, professionnelle, culturelle...) et dans ses différents champs de manifestation (le travail, le social, la formation), cet ouvrage tente d'appréhender les dynamiques sociales sous-jacentes à cette question.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 juin 2008
Nombre de lectures 722
EAN13 9782296198241
Langue Français
Signaler un abus

LA QUESTION IDENTITAIRE DANS LE TRAVAIL ET LA FORMATION

Contributions de la recherche, état~des pratiques et étude bibliographique

Collection Les cahiers du Griot: N° 1 Figures du temps: Collectif Griot. les nouvelles temporalités du travail et de la formation,

N° 2

Initiative individuelle et formation, Fabienne Berton, Corinne Lespessailles, Madeleine Maillebouis (eds).

Mario

Correia,

N° 3

PME et entrepreneurs: approches algéro-françaises, Abderrahmane Abedou, Ahmed Bouyacoub, Michel Lallement, Mohamed Madoui (eds).

N° 4

La prévention: concepts, politiques, pratiques en débat, sous la direction de Brigitte Bouquet. La place des jeunes dans la Cité (tome I). De l'école à l'emploi ?, coordonné par Cécile Baron, Élisabeth Dugué, Patrick Nivolle. La place des jeunes dans la Cité (tome II). Espaces de rue, espaces de parole, coordonné par Élisabeth Callu, Jean-Pierre Jurmand, Alain Vulbeau. De la gouvernance des PME-PMI. Regards croisés France-Algérie, Abderrhamane Abedou, Ahmed Bouyacoub, Michel Lallement, Mohamed Madoui (eds). Défaillances et invention de l'action sociale, Marie-Christine Bureau, Élisabeth Dugué, Barbara Rist, Françoise Rouard (eds).
Militaires à temps partiel. Sociologie de l'état-major, Mohamed Madoui. des officiers de réserve spécialistes

N° 5

N° 6

N° 7

N° 8

N° 9

N° 10

Territoires et action sociale, Brigitte Bouquet, Bénédicte Madelin, Patrick Nivolle. Les territoires de l'emploi et de l'insertion, Céline Baron, Patrick Nivolle.
PME, emploi et relations sociales. France, Maghreb, Abderrahmane Abedou, Ahmed Bouyacoub, Michel Lallement, Mohamed Madoui (eds).

N° Il
N° 12

Mokhtar Kaddouri Corinne Lespessailles Madeleine Maillebouis Maria Vasconcellos (eds)

LA QUESTION IDENTIT AIRE DANS LE TRAVAIL ET LA FORMATION

Contributions de la recherche, état des pratiques et étude bibliographique

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05637-4 EAN : 9782296056374

SOMMAIRE

Avant-propos Introduction L'identité: une question ancienne sans cesse renouvelée Mokhtar Kaddouri, Corinne Lespessailles, Madeleine Maillebouis, Maria Vasconcellos Le concept d'identité

7

13 23 25 35 51
67 69 83

Chapitre 1

L'espace de l'identité Danilo Martuccelli L'identité en psychologie Edmond Marc Lipiansky Bibliographie: L'identité dans les sciences humaines et sociales Chapitre 2 Identité: champs du travail et de la formation

L'identité au travail à l'épreuve de la crise Florence Osty Bibliographie: Rôle du travail dans la construction de l'identité Les mutations organisationnelles et la construction des identités au travail: l'évolution de la problématique de la reconnaissance Fabrice Gutnik Bibliographie: Mutations du travail et construction identitaire
~

93 107 113 127

Identité et rapports sociaux de sexe au travail et en formation Nicole Mosconi Bibliographie: Genre et identités Les négociations identitaires au cœur des épreuves d'insertion et d'exclusion Didier Demazière Bibliographie: Exclusion, insertion et identité Identité, professionnalisation et formation Maria Vasconcellos Bibliographie: Formation, professionnalisation, compétence et identité Les formations en alternance entre transition, socialisation et constructions identitaires Mokhtar Kaddouri Bibliographie: Formation en alternance et identité

131 143 149 163

173 187

Chapitre 3

Identité: champs d'activités et acteurs

193 195 209

La notion d'identité collective Richard Wittorski Bibliographie: Identité collective Professions et catégories socioprofessionnelles: une certaine culture de la reconnaissance Pascale de Rozario Bibliographie: Identité et catégories sociales ou professionnelles: quelques exemples Identité de métier et formation diplômante Marie-Laure Chaix Bibliographie: Identité des métiers et de leurs acteurs: illustration au travers de quelques professions et dans quelques secteurs d'activités Le travail social: des théories du contrôle social à celles de la crise identitaire Élisabeth Dugué Bibliographie: Identité et travail social Rôle de la formation dans les processus de recomposition des identités professionnelles: le cas du secteur bancaire Marnix Dressen Bibliographie: Identité dans le secteur bancaire L'identité des cadres ou les avatars d'un vieil oxymore ? Charles Gadea Bibliographie: Identité des cadres L'identité des formateurs d'adultes: un champ de recherches en construction Patrick Gravé Bibliographie: Identité et métiers de la formation Les étudiants: question d'identité(s), questions d'acteurs Valérie Erlich Bibliographie: Identité des étudiants Chapitre 4 Identité: démarches et outils de formation

213 231 241 255

269 283

289 303 305 319

323 335 347 361 363

L'analyse des pratiques: une démarche facilitatrice pour la construction et l'évolution de l'identité professionnelle Dominique Fablet Bibliographie: Analyse des pratiques et identité Identités et écritures en formation Rozenn Guibert Bibliographie: Écriture, histoire de vie et identité Les auteurs

365 377 381 393 399

6

AVANT-PROPOS

La conception d'ouvrages documentaires sur la formation et le travail du Cnam

par le Centre de documentation

Au fil des années depuis 1990, le Centre de documentation sur la formation et le travail du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), en collaboration avec d'autres institutions, s'est forgé une expérience dans la production d'ouvrages documentaires. Ces publications, parues à La documentation française, puis chez L'harmattan, ont été coordonnées par des équipes composées de chercheurs et professionnels de l'information. Leur caractéristique est de dresser un état de la question des recherches, études, réflexions et pratiques autour d'un thème. Pour réaliser ce travail, les documentalistes effectuent dans un premier temps, une recension bibliographique puis organisent et structurent les références rassemblées. Chaque partie de la bibliographie est ensuite introduite, commentée par des chercheurs ou praticiens spécialistes du domaine qui sont le plus souvent repérés grâce à la bibliographie. Quatre ouvrages ont été produits sur ce modèle: Les formations en alternance en 19921, Les métiers de la formation en 19942, L'orientation professionnelle des adultes en 19993, Initiative individuelle et formation4 en 2004. Chacun d'entre eux rassemble, de façon quasi exhaustive, la bibliographie des travaux produits par la communauté des chercheurs et praticiens et offre un panorama des différents courants de pensée sur le thème de l'ouvrage. Ce sont des ouvrages qui dressent un aperçu de la recherche et des pratiques à un moment donné sur un sujet. Ils mettent en lumière les zones qui sont peu étudiées ou totalement dépourvues de travaux de recherche. Contrairement à des bibliographies qui organiseraient l'information en équilibrant les parties à la manière d'un texte bien construit, ces ouvrages peuvent mettre l'accent sur un objet peu travaillé et conduire ainsi les chercheurs vers de futures explorations. Cet ouvrage, construit autour de la question identitaire dans le champ du travail et de la formation, s'inscrit dans la même perspective.

1. MpalCentre d'études de l'emploilCnamlInstitut national de recherche pédagogique (1992), Les formations en alternance: contributions de la recherche, état des pratiques et étude bibliographique, Paris, La documentation française, 402 p. 2. Centre Inffo/CnamJUniversité de Lille III (1994), Les métiers de la formation: contributions de la recherche, état des pratiques et étude bibliographique, Paris, La documentation française, 319 p. 3. MpalCentre Inffo/Cnam (1999), L'orientation professionnelle des adultes: contributions de la recherche, état des pratiques, étude bibliographique, Marseille, Céreq, 351 p., Coll. des études, n° 73. 4. Berton Fabienne (éd.), Correia Mario (00.), Lespessailles Corinne (éd.), Maillebouis Madeleine (00.) (2004), Initiative individuelle et formation: contributions à la recherche, état des pratiques et étude bibliographique, Paris, L'harmattan, 289 p., Coll. Logiques socialeslLes cahiers du Griot.

Des ouvrages originaux dans le paysage de l'édition française
Les ouvrages centrés sur des synthèses bibliographiques restent assez rares dans le paysage de l'édition française en sciences humaines alors qu'ils sont présents de longue tradition dans les pays d'Amérique du Nord et d'Amérique latine. Comme il ne s'agit pas à proprement parler de recherche mais plutôt de sa capitalisation, sans doute par manque de temps ou d'intérêt direct professionnel, la production de ce type de publication mobilise peu l'intérêt des chercheurs français. Pourtant, ce sont les chercheurs ou experts confirmés ayant une connaissance assez exhaustive de leur champ qui sont à même de pouvoir rédiger une synthèse avec le moins de difficultés, comme le font les spécialistes qui rédigent les notices des dictionnaires et encyclopédies spécialisées. Il ne s'agit cependant pas d'un travail aisé puisque toute synthèse traduit des choix qui tiennent non seulement à la volonté de l'auteur de délimiter le champ étudié, mais aussi à l'existence des courants théoriques qui sous-tendent les connaissances. De leur côté, les documentalistes, souvent fort occupés par leurs activités quotidiennes, ne disposent pas des moyens nécessaires pour impulser ce type de publication et leur statut professionnel ne leur confère pas toujours la possibilité de développer des activités qui, pour certains, ne sont pas considérées comme relevant de leurs fonctions et de leur initiative car trop à la frontière d'autres métiers comme ceux de l'édition ou de la recherche. C'est une nouvelle fois à la faveur de cette mobilisation commune, chercheurs et documentalistes, que cet ouvrage a pu voir le jour.

L'investigation du thème de recherche:

identité, travail, formation

Ses origines En 1997, à la suite de nombreuses questions posées au Centre de documentation sur la formation et le travail du Cnam autour de l'identité, de l'intérêt manifesté par les chercheurs du Centre de recherche sur la formation et des étudiants en troisième cycle ainsi que de l'abondante production éditoriale, un travail documentaire (bibliographie et synthèse) autour de cette thématique a été réalisé. Ce document peut d'ailleurs encore être consulté sur le site du Centre de documentations. L'intérêt pour cet objet de recherche a conduit Mokhtar Kaddouri et Maria Vasconcellos, enseignants-chercheurs au Cnam, à rejoindre l'équipe documentaire, Corinne Lespessailleset Madeleine Maillebouis,en 2006 en vue de la productiond'un ouvrage. Et de cette rencontre de deux expériences est née la conception de cet ouvrage documentaire et d'investigation du thème de l'identité dans le champ du travail et de la formation.

5. Garnier Danielle/Centre de documentation sur la fonnation et le travail (1997), Identité, travail, formation: recherche et synthèse bibliographiques, Paris, Cnam,juin, 74 p. [document disponible en ligne à l'adresse suivante: http://cdft.cnam.fr]

10

AVANT-PROPOS

Les sources documentaires utilisées La recherche bibliographique a été menée au sein d'organismes ressources détenant des fonds documentaires sur la formation et le travail et en particulier par l'interrogation des banques de données bibliographiques des organismes suivants : - le Céreq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications)6 - le Centre Inffo (Centre pour le développement de l'information sur la formation permanente)7 - le Centre de documentation sur la formation et le travail du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam)8 Elle a aussi été enrichie par les apports des auteurs ayant apporté leur contribution à l'ouvrage. La bibliographie ainsi constituée ne prétend pas être exhaustive sur chacun des thèmes abordés dans chacune des parties, néanmoins elle recense les travaux les plus importants en langue française au cours des vingt dernières années - et plus loin dans le temps pour la première partie (Le concept d'identité). Chaque contribution est suivie de sa bibliographie correspondante, ceci afin de maintenir le lien entre le texte et l'information recensée. Cette option présente aussi l'avantage de proposer un ouvrage dont l'utilisation peut être modulable: totale ou partielle suivant les besoins. Chaque référence est accompagnée d'un court résumé à chaque fois que cela a été possible. Elles sont classées dans l'ordre alphabétique des auteurs. Le public visé Cet ouvrage s'adresse principalement aux chercheurs mais aussi aux étudiants qui sur chacun des chapitres trouveront les ressources bibliographiques existantes pour entamer de nouvelles recherches. Nous espérons qu'il contribuera à valoriser et à faciliter l'accès aux recherches et souhaitons aussi qu'il favorise l'émergence ou l'approfondissement de réflexions et débats autour de la thématique de l'identité qui, comme nous allons le constater dans la partie introductive9, fait l'objet d'un usage scientifique et professionnel qui nous interroge.

Cnam/Centre

de recherche sur la formation, Cnam/Centre Cnam/Centre

Mokhtar Kaddouri Chaire de formation des adultes, Lise Corinne Lespessailles de documentation sur la formation et le travail Madeleine Maillebouis de documentation sur la formation et le travail Maria Vasconcellos CnamlLise

6. 7. 8. 9.

http://www.cereq.fr http://www.centre-inffo.fr http://cdft.cnam.fr L'identité: une question ancienne

sans cesse renouvelée, p. 15.

Il

INTRODUCTION

L'identité:

une question ancienne sans cesse renouvelée
Mokhtar Kaddouri
*

Corinne Lespessailles Madeleine Maillebouis Maria Vasconcellos

La notion d'identité connaît depuis une vingtaine d'années un succès qui déborde largement les sciences humaines et sociales au point que certains analystes y voient un effet de mode. Reste néanmoins, s'il en était ainsi, à s'interroger sur les raisons du succès de la notion et de la généralisation de son usage par différents chercheurs comme les sociologues, les psychologues, les anthropologues, les ethnologues, voire par certains démographes et statisticiens1. Les mutations tant socioculturelles qu'organisationnelles ainsi que les changements qui sont à l'origine de la recomposition des groupes sociaux (ethniques, culturels, professionnels, etc.) contribuent à l'émergence d'approches inter et pluridisciplinaires conduisant les chercheurs à repousser les frontières de leurs connaissances et de leurs problématiques. Le succès dont il est question plus haut n'est pas spécifique au champ de la recherche. Il concerne également celui des pratiques sociales. Ce qui pousse à s'interroger sur l'usage inflationniste de la notion par des institutionnels et des praticiens qui oeuvrent dans différents champs de pratiques sociales telles que la gestion des ressources humaines, la formation, l'éducation, la militance et de façon générale dans le champ du travail au sens large du terme. Dne des manifestations du succès de cette notion se traduit dans la production éditoriale qui au cours de ces dernières années a connu une véritable explosion. Rien que dans le domaine des thèses, et à titre d'illustration, Madeleine Maillebouis signale fin 2007 l'existence de 1817 thèses enregistrées et indexées à cette date par le Sudoc2 sous la rubrique identité parmi lesquelles 93 portent sur la question de l'identité professionnelle. Il serait fastidieux ici de noter l'importance d'ouvrages de tous ordres traitant de cette question, mais un rapide survol de la recherche documentaire démontre la colossale productivité en la matière. Se pose alors la question de comment faire pour se retrouver dans une littérature aussi abondante et diverse; d'où l'importance de l'ouvrage que nous vous proposons. Notre projet n'a pas l'ambition de couvrir l'ensemble de cette masse éditoriale mais, à partir des travaux dans des domaines précis - éducation ou formation et travail qui ont largement utilisé cette notion -, de présenter des synthèses en faisant appel à des spécialistes qui, en fonction de leurs travaux dans des disciplines précises, sont en mesure de présenter les principaux apports de la recherche.
Mokhtar Kaddouri, Cnam/Centre de recherche sur la formation, Chaire de formation des adultes, Lise. Corinne Lespessailles, Cnam/Centre de documentation sur la formation et le travail. Madeleine Maillebouis, Cnam/Centre de documentation sur la formation et le travail. Maria Vasconcellos, Cnam/Lise. 1. V oir les débats sur l'élaboration des catégories socioprofessionnelles par l'Insee (Institut national de la statistique études économiques). 2. Le Sudoc est le service de documentation de l'Agence bibliographique de l'enseignement supérieur. *

et des

M. Kaddouri, C. Lespesssailles,

M. Maillebouis,

M. Vasconcellos

UN PROJET DANS LA POURSUITE DE TRAVAUX ANTÉRIEURS DES AUTEURS AUTOUR DE L'IDENTITÉ

L'idée de réalisation d'un ouvrage sur l'identité (théorie, résultats de recherche, pratiques) est venue de nos engagements respectifs dans le domaine de la formation et du travail et surtout de nos travaux antérieurs dans lesquels cette notion était centrale ou largement utilisée3. Madeleine Maillebouis et Corinne Lespessailles sont directement en relation à la fois avec les usagers du Centre de documentation sur la formation et le travail du Cnam (chercheurs, enseignants, étudiants et praticiens de la formation) et avec les équipes de recherches auxquelles elles participent au sein du Cnam. Elles ont été les premières à rendre visible la demande sociale importante autour de cette notion et à montrer la nécessité d'un travail comparable à ceux déjà développés auparavant sur d'autres notions, concepts ou pratiques sociales. Maria Vasconcellos a mobilisé la notion d'identité pour analyser la constitution des groupes professionnels, les processus de transformations organisationnelles ou technologiques dans diverses institutions ainsi que les implications identitaires dans l'action collective ou individuelle. Mokhtar Kaddouri, quant à lui, dans le cadre de ses enseignements et surtout de ses recherches, s'applique depuis une quinzaine d'années à traiter des questions d'identités liées à celles de dynamiques sociales diverses et particulièrement dans les relations entre processus de formation continue et situations de travail.
LES PRÉSUPPOSÉS DE CET OUVRAGE

La problématique identitaire est de plus en plus présente dans les différents champs de pratiques scientifiques et sociales. Prise pour objet d'analyse par des chercheurs appartenant à des disciplines différentes, instrumentalisée (comme outil de mobilisation individuelle et collective) par les gestionnaires et les intervenants socioculturels, l'identité demeure insaisissable. Décomposée dans ses différentes formes d'expression et de manifestation (identité sociale, personnelle, professionnelle, politique, culturelle, sexuée, .. .), l'identité résiste et s'érige en totalité indécomposable et irréductible à l'une ou l'autre de ses dimensions. Résurgente sans cesse sous des formes renouvelées, elle interroge encore aujourd'hui sans perdre l'essentiel de ses fondements posés par le lointain connais-toi toi-même socratique, et plus récemment par le Soi phénoménologique. La crise dans ses différentes formes (économique, sociale, politique...) et dans ses différentes dimensions (individuelles et collectives) ne fait que la réactualiser et ce, de façon intense. C'est paradoxalement dans des contextes de crise que les responsables des différents systèmes (productifs, éducatifs, culturels...) n'hésitent pas à soumettre les individus à des injonctions de construction de leur identité. En effet, ceux-ci sont invités à construire leur Soi, le plus souvent dans un environnement où la plus stable des

3.

Voir la bibliographie

sélective de chaque coordinateur

en fin de texte.

16

L'IDENTITÉ:

UNE QUESTION ANCIENNE SANS CESSE RENOUVELÉE

certitudes et le plus sûr des repères sont remis en cause4. Ils sont, également, incités à se positionner au sein d'organisations de travail qui, par ailleurs, les fragilisent dans leur identité et les infantilisent dans leurs comportements. Il est incontournable de signaler ici, le rôle, parfois abusif, que les responsables de tout genre attribuent à la formation, tant initiale que continue, dans le cadre de ces injonctions. Celle-ci est appelée à jouer deux fonctions fortement imbriquées et complémentaires: - Une fonction d'acquisition de compétences consistant à adapter les personnes aux exigences de fonctionnement des entreprises. Il s'agit des capacités collectives nécessaires pour le développement des institutions et qui sont à l'origine de l'organisation de la formation des agents. C'est ce que le Bureau international du travail, de son côté, laisse entendre en stipulant que la formation doit "assurer l'acquisition des capacités pratiques, des connaissances et des attitudes requises pour occuper un emploi relevant d'une profession ou d'un groupe de professions dans une branche quelconque de l'activité économique"5. - Une fonction identitaire visant à générer chez les individus des qualités socioprofessionnelles et à les conduire à intérioriser des comportements professionnels et culturels institués ou fortement conseillés. Celle-ci tend, dans le contexte actuel, à être renforcée en intégrant la première. Ce qui pose la question des rapports entre identité et compétence. Ce renforcement est à mettre en lien avec les politiques de redéploiement et de restructuration que connaît le monde industriel. Il résulte des effets conjugués de plusieurs facteurs parmi lesquels on peut retenir: - L'anonymat organisationnel que renforce la constitution de groupes industriels monstrueux au sein desquels coexistent plusieurs filiales. Les liens entre les différentes entités de ces groupes sont distendus du fait même de la dispersion géographique, parfois à plusieurs centaines voire de milliers de kilomètres de la maison-mère. Ces facteurs participent à rendre floues les frontières internes et externes des entreprises et à brouiller les rapports directs entre le personnel et son organisation d'appartenance. Ils appellent la mise en place de repères qui transcendent les situations locales. - La saturation du marché et la concurrence entre firmes ont fait évoluer les conditions de la compétitivité. Celles-ci concernent la qualité et la variété des produits et non exclusivement, comme c'était le cas auparavant, leurs coûts. De l'avis même des différents spécialistes en la matière, la source des différences entre firmes trouve son origine ailleurs et ne s'explique pas par la différence technologique ou par les modes de gestion de la production. Elle se fait par la nature de l'implication des personnels dans la vie de l'entreprise et par l'intériorisation de ses idéaux. - La prise de conscience de la fonction économique de la gestion du personnel conduit les responsables, au plus haut niveau, à considérer les ressources humaines comme
4. Comme s'ils étaient exclusivement responsables de l'absence des repères en question. Le heurt à devoir affronter une situation impossible est d'autant plus aigu pour celles et ceux qui n'ont pour projet que de survivre au jour le jour, et celles et ceux qui n'ont pour horizon temporel que l'instant présent. L'incapacité à répondre à l'injonction d'avoir un projet contribue à les dévaloriser ou même à les culpabiliser. 5. Bureau international du travail (1987), Glossaire de la formation professionnelle: termes d'usage courant, Genève, Bureau international du travail, 95 p.

17

M. Kaddouri, C. Lespesssailles,

M. Maillebouis,

M. Vasconcellos

facteur de productivité. Dans cette vision, les opérateurs ne sont plus vus comme force de travail taylorienne, mais comme acteurs capables de stratégies. Et c'est effectivement, la capacité des managers à mobiliser ces stratégies, dans le cadre des orientations et des priorités instituées, qui fera la différence entre les entreprises. Il s'agit d'une mobilisation interactive et complémentaire des deux facteurs de productivité qui sont le capital et le travail. On le voit bien, les effets conjugués de l'ensemble de ces facteurs ont mis sur le devant de la scène la question identitaire. Certes, celle-ci n'est pas récente dans l'histoire du monde industriel et plus généralement celui des organisations. Mais, ce qui est nouveau, nous semble-t- il, est l'émergence de discours rationalisés et de démarches instituées visant sa prise en charge explicite et son instauration comme préoccupation majeure. Ce qui incite à s'interroger sur ses différents usages sociaux.
ORGANISATION DE L'OUVRAGE

Dédié entièrement à la notion d'identité dans ses différentes tentatives de théorisation (sociologique, psychosociologique, clinique, philosophique.. .), dans ses différentes formes d'expression (collective, individuelle, sociale, professionnelle, culturelle. ..) et dans ses différents champs de manifestation (le travail, le social, la formation), l'ouvrage que nous vous proposons tente d'appréhender les dynamiques sociales sous-jacentes à la notion d'identité tant dans la construction des acteurs individuels et collectifs que dans sa temporalité puisqu'un des présupposés les plus répandus reste celui d'une permanente construction des identités. Il est composé selon des thématiques choisies par les initiateurs du projet en fonction de l'analyse de la bibliographie existante et s'organise autour des thématiques suivantes: - les approches disciplinaires et sémantiques de l'identité. Ont été privilégiées l'approche sociologique et psychologique sans pour autant négliger les autres approches auxquelles les auteurs ont confronté leur propre analyse. - les théories de construction des identités. Situées dans une perspective dynamique, ces théories ont été mobilisées pour l'analyse des enjeux identitaires que traversent les différents métiers étudiés ainsi que de ceux que vivent les différents acteurs concernés au regard de leurs engagements dans les différents champs de pratiques sociales et professionnelles. - les méthodologies de production de savoirs autour du concept d'identité. L'appréhension du processus de construction de l'identité demande au chercheur de tenir compte de deux dimensions fortement imbriquées: les formes d'expression subjectives et celles qui conduisent à la constitution de groupes sociaux. Cela suppose le traitement des récits biographiques des individus à travers lesquels le chercheur tente de les situer dans un espace socio-historique. Mais c'est également, l'analyse des pratiques professionnelles notamment par la capacité des enquêtés à mener une action réflexive autour de leurs activités. Au final, l'ouvrage compte dix-huit textes de synthèse rédigés par des chercheurs choisis en fonction de leur connaissance dans un domaine particulier. Chaque texte est

18

L'IDENTI1É : UNE QUESTION ANCIENNE SANS CESSE RENOUVELÉE

accompagné d'une bibliographie présentée par l'équipe du Centre de documentation la formation et le travail du Cnam.

sur

* *

*

L'objectif de cet ouvrage n'est pas l'abord exhaustif des questions identitaires. Notre ambition est plus modeste. Il s'agit pour nous de dresser un aperçu des recherches et des pratiques à un moment donné sur la question de l'identité au regard du travail et de la formation. Il s'agit aussi de présenter des pistes de recherches qui peuvent s'ouvrir aux chercheurs permettant ainsi l'approfondissement et la continuité des recherches en la matière tout en mettant en lumière les zones d'ombre qui sont peu ou totalement dépourvues de travaux de recherche - c'est le cas notamment de l'axe méthodologique.

Bibliographie des coordinateurs
Kaddouri Mokhtar, Vandroz Dominique, Formation professionnelle en alternance: quelques tensions d'ordre pédagogique et identitaire, in : Correa Molina Enrique (dir.), Gervais Colette (dir.), Rittershaussen Sylvia (dir.).- Explorations internationales: vers une conceptualisation de la situation de stage? - Québec: Presses de l'Université du Québec, 2008 (à paraître). Kaddouri Mokhtar, Dynamiques identitaires et professionnalisation, in : Dadoy Mireille (éd.), Kaddouri Mokhtar (éd.).- Métier et formation à l'épreuve de la notion d'identité professionnelle.Paris: L'hannattan, 2008 (à paraître). Kaddouri Mokhtar, La formation à la recherche: rapport tensionnel entre posture de recherche et posture d'action, in : Landy Carol (dir.), Pilon Jean-Marc (dir.).- Formation des adultes aux cycles supérieurs: quête de savoirs, de compétences ou de sens ?- Sainte-Foy: Presses de l'université du Québec, 2005.- pp. 101-116.- (Coll. Éducation-recherche) Kaddouri Mokhtar, Professionnalisation et dynamiques identitaires, in : Sorel Maryvonne (coord.), Wittorski Richard (coord.).- La professionnalisation en actes et en questions.- Paris: L'hannattan, 2005.- pp. 145-157.- (Coll. Action et savoir) Kaddouri Mokhtar, Dynamiques identitaires et rapports à la formation, in : Barbier JeanMarie (éd.), Bourgeois Étienne (éd.), Villers Guy de (éd.), Kaddouri Mokhtar (éd.).Constructions identitaires et mobilisation des sujets en formation.- Paris: L'hannattan, 2006.- pp. 121-145.- (Coll. Action et savoir)

19

M. Kaddouri, C. Lespesssailles,

M. Maillebouis,

M. Vasconcellos

Kaddouri Mokhtar, Quelques considérations transversales à propos de l'écriture sur sa pratique professionnelle, in : Cros Françoise (éd.).- Écrire sur sa pratique pour développer des compétences professionnelles: enjeux et conditions.- Paris: L'harmattan, 2006.-pp. 241-253. Kaddouri Mokhtar, Le soi: n° 162,2005-1, pp. 9-15. entre présentation et représentation, Éducation permanente,

Kaddouri Mokhtar, Rapports dynamiques entre recherche et intervention dans le domaine de l'innovation, in : Lenoir Hugues (dir.), Lipiansky Edmond Marc (dir.).- Recherches et innovations en formation.- Paris: L'harmattan, 2003.- pp. 47-68. Kaddouri Mokhtar (dir.), Les dynamiques identitaires formation, Recherche et formation, n° 41, 2002,178 p. : questions pour la recherche et la

Kaddouri Mokhtar, Le projet de soi entre assignation et authenticité, Recherche et formation, n° 41, 2002, pp. 31-48. Kaddouri Mokhtar, La formation des adultes en entreprise: entre compétences et assignation identitaire, Éducation etfrancophonie, vol. XXX, n° 1, printemps 2002, 9 p.
[document consultable à l'adresse suivante (consulté le 22/11/2005) : http://acelf.calc/revue/archives.php]

Kaddouri Mokhtar, L'articulation entre politiques et pratiques d'innovation comme construction d'un espace de transaction identitaire, in : Cros Françoise (dir.).- Politiques de changement et pratiques de changement: étude de trois dispositifs ministériels d'aide aux innovations enformation.- Paris: lNRP,2001.- pp. 193-212. Kaddouri Mokhtar, Vers une typologie des dynamiques identitaires, Questions de recherches en éducation, n° 2,2001, pp. 163-175. Kaddouri Mokhtar, Innovations et stratégies identitaires des enseignants, in : Abou Antoine (coord.), Giletti Marie-Josèphe (coord.).- Enseignants d'Europe et d'Amérique: questions d'identité et de formation.- Paris: INRP,2000.- pp. 59-75. Kaddouri Mokhtar, Innovation 1999, pp. 101-112. et dynamiques identitaires, Recherche et formation, n° 31,

Kaddouri Mokhtar, Partenariat et stratégies identitaires Éducation permanente, n° 131, 1997-2, pp. 109-131.

: une tentative de typologisation, et dynamiques identitaires,

Barbier Jean-Marie (dir.), Kaddouri Mokhtar (dir.), Formation Éducation permanente, n° 128, 1996-3,221 p.

Kaddouri Mokhtar, Place du projet dans les dynamiques identitaires, Éducation permanente, n° 128, 1996-3, pp. 135-151.

Berton Fabienne (éd.), Correia Mario (éd.), Lespessailles Corinne (éd.), Maillebouis Madeleine (éd.).- Initiative individuelle et formation: contributions à la recherche, état des pratiques et étude bibliographique.- Paris: L'harmattan, 2004.- 289 p.- Coll. Logiques socialeslLes cahiers du Griot, n° 2) Afpa/Centre Inffo/Cnam! Ouvrage collectif présenté et réalisé par Dugué Élisabeth, Laurence, Lespessailles Corinne, Maillebouis Madeleine, Mathey-Pierre Catherine, Rémy.- L'orientation professionnelle des adultes: contributions de la recherche, pratiques et étude bibliographique.- Marseille, Céreq, 1999.- 351 p.- (ColI. des études, Le Bars Guerrier état des n° 73)

20

L'IDENTITÉ:

UNE QUESTION ANCIENNE SANS CESSE RENOUVELÉE

Centre Inffo/CnamlUniversité de Lille III/Ouvrage collectif présenté et réalisé par Gérard Françoise, Lespessailles Corinne, Liétard Bernard, Maillebouis Madeleine, Manceaux Françoise, De Rozario Pascale, Vasconcellos Maria.- Les métiers de la formation: contributions de la recherche, état des pratiques et étude bibliographique.- Paris, La documentation française, 1994.- 319 p.- (Coll. Recherche en formation continue) Afpa-CEE-Cnam-INRP/Ouvrage collectif présenté et réalisé par Lespessailles Corinne, Maillebouis Madeleine, Mathey-Pierre Catherine, RitzIer Isabelle.- Les formations en alternance: contributions de la recherche, état des pratiques et étude bibliographique.- Paris: La documentation française, 1992. - 402 p.- (ColI. Recherche en formation continue)

Vasconcellos Maria.- Les formateurs: groupe social et identité professionnelle.- Saint-Denis: Université de Paris VIn/Institut de formation des formateurs et enseignants, 1987.- 78 p. Vasconcellos Maria.- Formation et identité professionnelle construction et architecture, 1990.- 122 p.- (ColI. Recherches) dans le bâtiment.- Paris: Plan

21

CHAPITRE 1

Le concept d'identité

L'espace de l'identité
Danilo Martuccelli
*

QU'EST-CE

QUE L'IDENTITÉ?

L'identité désigne habituellement deux grands processus. En tout premier lieu, elle renvoie à ce qui est censé garantir la permanence dans le temps d'un individu, ce qui fait que, malgré tous les changements qu'il connaît, il est toujours ce même individu. En deuxième lieu, elle fait référence à une série de profils sociaux et culturels propres aux individus dans les sociétés modernes. Si, à certains égards, une distinction analytique entre les aspects personnels et collectifs est possible, il faut se garder néanmoins de les séparer. C'est justement la capacité d'agencer ensemble ces deux niveaux qui rend toute sa pertinence analytique à la notion d'identité comme les travaux d'Erik Erikson l'ont bien établi 1. L'identité est donc ce qui permet à la fois de souligner la singularité d'un individu, et de nous rendre, au sein d'une culture ou d'une société, semblable à d'autres. La fin de l'emprise de la notion de classe sociale, en tant que système hégémonique de construction des rapports sociaux, a ouvert la voie à la prolifération de revendications identitaires dès les années soixante. Le genre, l'ethnicité, les régionalismes voire les découpages générationnels finissent par s'imposer à la fois comme des exigences personnelles et comme des grammaires alternatives des relations sociales. L'identité, plurielle, devient l'affaire de chaque acteur. Néanmoins, du fait que la problématique identitaire est inséparable de l'avènement de la modernité, il faut relativiser l'idée même d'une quelconque spécificité quant à la crise contemporaine de l'identité3. En effet, la modernité a été dès le départ prise dans le tourbillon du questionnement identitaire, même si la consolidation d'un modèle d'interprétation sociologique a permis, pendant un certain temps, de limiter intellectuellement ses conséquences. Il n'y a pas en tout cas de compréhension du propre de l'identité si on néglige le fait qu'elle procède pour beaucoup de sa dissociation croissante avec le rôle. C'est la virtualité de leur désaccord qui est à l'origine de l'acuité de la dimension identitaire4, qui cesse d'être immédiatement et exclusivement extraite de la réalisation d'une activité fonctionnelle. On laisse échapper quelque chose de fondamental si l'on ne reconnaît pas que l'identité ne peut plus être tirée directement de la position sociale ou en tout cas qu'elle ne s'y réduit plus. Ce qui la caractérise tendanciellement le mieux, est justement la capacité de mettre en pratique une pluralité de textures culturelles la définissant de manière plus ouverte.
* Université de Lille 3, GRACC (Groupe de recherche sur les actions et croyances collectives)
.

1. EriksonErikH. (1968),Adolescenceet crise: la quêtede l'identité,Paris,Flammarion,1972,348 p.

2. Giddens Anthony (1991), Modernity and self-identity: self and society in the late Modem Age, Cambridge, Polity Press, 256 p. ; Ehrenberg Alain (1995), Dindividu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 351 p., ColI. Essai/Société. 3. Le Rider Jacques (1990), Modernité viennoise et crises de l'identité, Paris, Puf, 2000, nouvelle éd., 456 p., Coll. Quadrige, ; d'une 11Ultation, Paris, Puf, 239 p., Coll. Le lien social ; n° 302 Dubar Claude (2000), La crise des identités: l'interprétation Wieviorka Michel (dir.), Ohana Jocelyne (dir.) (2001), La différence culturelle: une reformulation des débats, Paris, Balland, 480 p., Coll. Voix et regards. 4. Castells Manuel (1997), L'ère de l'information. Tome 2 : le pouvoir de l'identité, Paris, Fayard, 1999, 538 p.

Danilo Martuccelli

En résumé, l'identité est l'articulation entre une histoire personnelle et une tradition sociale et culturelle. C'est dire que dans l'étude de l'individu moderne, l'espace spécifique de l'identité est très précisément situé entre les dimensions sociales, à connotation fonctionnelle (les rôles), et les dimensions plus personnelles, à connotation plus intime (la subjectivité)5. L'identité caractérise donc ce qui est unique par le biais de ce qui est commun. C'est pourquoi elle fait face à un double écueil. D'une part, elle risque d'apparaître comme trop collective pour être personnelle et d'autre part, elle apparaît comme étrangement vide de tout contenu collectif parce qu'elle se décline, dès que l'on y regarde de près, dans des manifestations trop singulières. Pour cerner cette réalité, l'analyse doit parvenir à distinguer trois axes différents, trop souvent confondus. Bien sûr, des correspondances les relient, et plus d'une fois les études travaillent sur plusieurs registres, mais la clarté analytique exige de les distinguer soigneusement. Le premier axe oppose les partisans de la conception d'un acteur capable de parvenir à se doter d'une identité cohérente et unique, et ceux qui, à l'inverse, prônent la thèse de la dissémination de soi. Pour cette dernière perspective, l'identité devient plurielle et ne peut plus être ramenée à une dimension; l'acteur ne se définirait ainsi que par sa capacité à jongler entre diverses positions du sujet. Pour les tenants de la première perspective, à l'inverse, c'est le moment de l'articulation identitaire qui devient central. En fait, sur cet axe, l'identité apparaît comme une oscillation instable entre l'unité et la décentration. Le deuxième axe distingue les perspectives en fonction du degré d'ouverture identitaire qu'elles reconnaissent. Les désaccords tournent ici autour du degré de contingence accordée aux identités. Pour certains, du fait que la vie sociale baigne dans une pluralité de langages, ce qui devient central est de cerner les stratégies par lesquelles l'acteur parvient ou non à établir des relations nécessaires ou aléatoires (et donc non pré-déterminées) entre les divers éléments de son identité. L'opposition se dessine ainsi entre les tenants d'une conception essentialiste ou naturaliste de l'identité et les partisans d'une conception constructiviste ou culturaliste. Le troisième axe d'analyse s'intéresse moins au travail effectif accompli par l'acteur ou sur ce qu'est l'identité, qu'à la diversité des consistances constitutives des diverses formes identitaires. L'identité est tout à la fois le résultat d'une capacité à établir une différence, à transgresser des limites et à être contraint par elles. Les oppositions se dessinent ainsi tout au long d'un continuum, puisqu'en dépit de leur labilité, les identités ne se constituent qu'au travers de bornes à résistances diverses. À la différence alors des axes précédents, s'intéressant de près à l'unité ou à la décentration, ou au caractère homogène ou hétérogène des identités, cet axe rappelle que tous les aspects identitaires ne sont pas également susceptibles de transaction, et qu'ils ne le sont en tout cas que dans des proportions diverses.

5.

Martuccelli

DaniIo (2002), Grammaires

de l'individu,

Paris, Gallimard,

712 p., Coll. Folio/Essais.

26

L'ESPACE DE L'IDENTITÉ

L'IDENTITÉ

ENTRE L'UN ET LE MULTIPLE

L'identité comme unité L'identité est inséparable du travail par lequel l'acteur se forge, par le récit, un sentiment de continuité au travers du temps, et parfois même, un sentiment de cohérence interne lui permettant de se saisir comme étant un individu singulier, toujours à l'aide d'éléments sociaux et culturels. Grâce à ce travail, l'individu cesse d'être composé de fragments et devient l'auteur de sa propre vie. Dans ce processus, comme Paul Ricœur l'a bien distingué, l'identité suppose une structure narrative, trouvant dans le récit une médiation privilégiée, entre l'ipséité (ou la cohérence) et la mêmeté (ou la permanence)6. Au fur et à mesure que les identités stables disparaissent, les identités ont besoin d'être racontées aux autres comme à soi-même. Et c'est par le biais de ces récits que l'identité apparaît comme ce qui est censé résister au changement. Mais elle n'est pas qu'un récit individuel. Elle est aussi le fruit d'une tradition permettant à la fois d'établir notre singularité personnelle et de nous insérer dans une représentation collective. Le récit dictant l'unité du soi n'est ainsi jamais la construction solitaire d'un individu parvenant à doter sa vie d'une continuité. Ce récit insère toujours l'histoire personnelle dans une appartenance culturelle7. Or, la narration identitaire n'est pas seulement déterminée par notre passé, elle résulte aussi d'un travail sélectionnant de manière plus ou moins arbitraire quelques événements d'une vie afin de leur donner une cohérence d'ensemble. Grâce à ce travail, "l'individu est le produit d'une histoire dont il cherche à devenir le sujet"8. C'est dire à quel point il filtre en quelque sorte le passé dans le présent, à travers un travail personnel constamment tempéré par des interactions avec autrui: que ce soit par leur force de stigmatisation9, par leur capacité intime de révélation identitaire grâce à leur regard bienveillantlO, ou encore, et dans une lecture ternaire de l'identité, comme le fruit de l'articulation entre la définition que l'individu donne de lui-même, la manière dont il se présente aux autres et la désignation qui lui est renvoyée par autruill. L'identité est toujours une transaction entre soi et les autres12.

6. Ricœur Paul (1990), Soi-même comme un autre, Paris, Seuil. 430 p., Coll. L'ordre philosophique. 7. Le point a été abondamment traité dans l'anthropologie et la psychosociologie des années trente (voir entre autres Kardiner Abram (1939), L'individu dans sa société: essai d'anthropologie psychanalytique, Paris, Gallimard, 1969, 531 p., Coll. Bibliothèque des sciences humaines; Linton Ralph (1936), Le fondement culturel de la personnalité, Paris, 1968, p.) mais aussi dans la philosophie 139 p. ; Ruth Benedict (1935), Échantillons de civilisations, Paris, Gallimard, 1950, 368 politique contemporaine (entre autres Sandel Michael (1982), Le libéralisme et les limites de la justice, Paris, Seuil, 1999, 329 p., Coll. La couleur des idées; MacIntyre Alasdair (1981), Après la vertu: étude de théorie morale, Paris, Puf, 1997, 282 p., Coll. Léviathan). 8. Gaulejac Vincent de, Aubert Nicole (1990), Femmes au singulier ou la parentalité solitaire, Paris, Klincksieck, p. 227. 9. Goffman Erving (1963), Stigmate: les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1975, 175 p., Coll. Le sens commun; Becker Howard S. (1963), Outsiders: études de sociologie de la déviance, Paris, MétaiIié, 1985,248 p. 10. Singly François de (1996), Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, 255 p., Coll. Essais et recherches. 11. Heinich Nathalie (1996), États de femme: l'identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard, 397 p., Coll. Nrf essais. 12. Mead George Herbert (1934), L'esprit, le soi et la société, Paris, Puf, 1963, 332 p., Coll. Bibliothèque de sociologie contemporaine; Berger Peter, Luckmann Thomas (1966), La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 2006, 357 p., Coll. Individu et société; Blumer Herbert (1969), Symbolic interactionism : perspective and method, Englewood Oiffs, Prentice-Hall, 208 p. ; Dubar Claude (1991), La socialisation: construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, 279 p., ColI. D/Sociologie.

27

Danilo Martuccelli

Ce travail identitaire s'échelonne désormais tout au long de la vie et n'a plus vraiment de fin13. D'où d'ailleurs l'importance des transitions identitaires, lorsque l'individu, à la suite d'une crise, devient quelqu'un d'autre modifiant alors sa propre identité. Lorsque, surtout, la continuité du soi est mise à l'épreuve de façon dramatique, lors de moments charnières, comme les maladies 14,ou le vieillissementl5, ou lors d'une mobilité sociale ascendante ou descendantel6. Mais aucune démonstration n'est peut-être à ce sujet aussi probante que la gestion de la multiplicité des univers culturels auxquels parviennent les individus lors d'une migration17. L'identité comme décentration Une autre lecture souligne au contraire une conception décentrée de l'identitéI8. Errance, fission, dissémination, éclatement, le sujet est pris et constitué par des messages qui le forgent et le déforment, contre lesquels et par lesquels il se fabrique. Aucun individu ne dispose que d'une seule identité, au contraire même, il en adopte plusieurs, issues de positions multiples, distribuées au long de divers axes de différence, et traversées par des dispositifs qui peuvent être parfaitement contradictoires. Cette vision connaît un grand nombre de variantes analytiques. Pour certains, la société contemporaine serait sous l'emprise d'une socialité empathique faite d'agrégations de tous ordres, ponctuelles, aux contours indéfinis et constamment changeants, dissolvant l'identité dans une série chaotique d'identifications successives et éphémères19. D'autres décrivent l'éclatement des identités collectives issues des luttes sociales comme un ensemble hétérogène d'interpellations discursives dénuées de tout contenu précis. Les identités actuelles d'un sujet collectif ne sont alors que le résultat transitoire de stratégies politico-discursives par définition ouvertes et multiples20.Chez d'autres, l'étude de la décentration identitaire a été effectuée à la faveur d'une interprétation élargie de l'individu lui-même. Cette représentation matérialiste, dialectique et historique de l'acteur distingue entre d'un côté un patrimoine social hérité, véritable infrastructure du soi, composé d'habitudes incorporées et d'habitudes objectivées de plus en plus diverses et disséminées, et de l'autre côté, un travail identitaire d'impossible suture superstructurelle de cette diversité, toujours inachevé parce qu'inachevable, et faisant de la stabilité identitaire une croyance à la fois vaine et

13. Boutinet Jean-Pierre (1998), L'immaturité de la vie adulte, Paris, Puf, 267 p., ColI. Le sociologue. 14. Strauss Anselm L. (1992), La trame de la négociation: sociologie qualitative et interactionnisme, Paris, L'harmattan, 319 p., Coll. Logiques sociales. 15. Caradec Vincent (2004), Vieillir après la retraite: approche sociologique du vieillissement, Paris, Puf, 240 p., Coll. Sociologie d'aujourd'hui. 16. Gaulejac Vincent de (1987), La névrose de classe: trajectoire sociale et conflits d'identité, Paris, Hommes et groupes, 306 p., Coll. Rencontres dialectiques; Terrail Jean-Pierre (1990), Destins ouvriers: la fin d'une classe ?, Paris, Puf, 275 p., Coll. Sociologie d'aujourdhui. 17. Camilleri Carmel, Kastersztein Joseph, Lipiansky Edmond Marc, Malewska-Peyre Hanna, Taboada-Leonetti Isabelle, Vasquez Ana (1990), Stratégies identitaires, Paris, Puf, 232 p., Coll. Psychologie d'aujourd'hui. 18. Elster Jon (00.) (1985), The multiple self, Cambridge, Cambridge University Press, 269 p. 19. Maffesoli Michel (1988), Le temps des tribus: le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, Paris, MéridensKlincksieck, 226 p., Coll. Sociologies au quotidien. 20. Ladau Ernesto, Mouffe Chantal (1985), Hegemony and socialist strategy: towards a radical democratic politics, Londres, Verso, 197 p.

28

L'ESPACE DE L'IDENTITÉ

nécessaire tant l'individu est aux prises avec un réel éclaté constituant sa véritable
matériali té21.

D'autres fois, la décentration identitaire est davantage portée au crédit des NTIC22 et du nouvel espace d'interaction qu'elles engendrent: jeu d'identités multiples parmi les internautes, usage des pseudonymes, transgression générique, invention des profils, expression publique des désirs intimes... Grâce aux fenêtres de l'ordinateur, et à l'hypertextualité qu'elles permettent, l'individu deviendrait un moi décentré qui peut exister simultanément dans plusieurs mondes au même moment, à la fois dissous et constamment matérialisé par la transmission électronique23. Évidemment, le point principal est de savoir quelle importance octroyer à ces identités multiples, évanescentes et parfois simplement anecdotiques24. D'autant plus que d'autres démarches, dans un crescendo analytique qui frôle parfois la science-fiction, abordent la thématique identitaire en remettant en question les frontières même de l'humain: que ce soit en concevant la généralisation des cyborgs (à la fois machines et organismes)25, par l'évocation des diverses explorations artistiques contemporaines du body-arf6, par des déclarations intempestives à propos de la future fin de l'Homme, c'est-à-dire de la nature humaine. N'exagérons rien. Si le brouillage progressif des frontières entre l'humain et l'animal, l'organisme et la machine, entre les événements physiques et non-physiques est réel, pour l'instant, nous n'en sommes toujours pas à la fin de l'individu... En revanche, la redéfinition des frontières entre la culture et la nature, et des limites du Moi, auront des conséquences importantes du côté de l'identité. Épouser l'hypothèse radicale de la fragmentation identitaire entraîne une profonde invraisemblance psychologique. Certes, rien n'empêche de construire d'autres représentations culturelles de l'individu. Et des innovations conceptuelles sont peut-être à attendre légitimement de ces études. Mais force est de conclure que la plupart d'entre elles ont été incapables de dégager un véritable modèle d'analyse de la décentration identitaire: très souvent, en effet, elles reposent sur l'idée d'un acteur étrangement capable de se décentrer de manière auto-déterminée27.
L'IDENTITÉ COMME ESSENCE OU CONSTRUCTION

Ce deuxième axe analytique s'enracine dans les conséquences du travail de sape effectué par différentes cultures critiques, depuis les années soixante, amplifiant un sens commun désormais marqué par un constructivisme spontané. Le problème identitaire connaît ici en tout cas une autre version, moins soucieuse de son unité ou de sa pluralité, que de l'authenticité ou de l'artificialité de ses éléments, de son caractère originel et homogène d'une part, ou construit et hétérogène d'autre part.
pour une sociologie de l'individu, Paris, Nathan, 288 p., Coll. Essais et recherches; Kaufmann Jean-Claude (2004), L'invention de soi: une théorie de l'identité, Paris, Armand Colin, 351 p., Coll. Individu et société. 22. Nouvelles technologies de l'information et de la communication. 23. Poster Mark (1990), The mode of information: poststructuralism and social context, Chicago, University of Chicago press, 179 p. 24. Turkle Sherry (1995), Life on the screen: identity in the age of the internet, New York: Simon & Schuster, 347 p. 25. Haraway Donna 1. (1991), Simians, cyborgs and women, Londres, Free association books, 287 p. 26. Featherstone Mike (2000), Body modification, Londres, Sage, 347 p. 27. De Lauretis Teresa (1999), Soggetti eccentrici, Milan, Feltrinelli, 142 p., Coll. Elementi FeltrininellilGender.

21. Kaufmann Jean-Claude (2001), Ego:

29

Danilo Martuccelli

Une tension évidente et simple oppose donc dans un premier temps l'idée d'une identité préexistante, substantielle, solide, un vrai soi, que l'individu doit découvrir et déployer, à une série d'identités artificielles et fausses. Cette opposition est à l'œuvre, par exemple, dans la différence entre les thérapies traditionnelles qui supposaient souvent l'existence d'un self essentiel qui se manifestait dans toutes les situations, et les écoles de la déconstruction thérapeutique du moi qui visent presque à l'inverse à laisser libre cours aux multiples self ou histoires de l'individu28. Or ici, et à la différence de l'axe précédent, ce qui est en cause est le degré d'artificialité et de contingence reconnu à ces identités. Pour certains, en effet, toute identité n'est qu'un ensemble aléatoire de fragments et de pièces rapportées; l'univers identitaire devient un système ouvert de signes flottants, puisque aucune articulation ne préexiste à leur agencement effectif. Toutes les identifications ne sont alors que le résultat de constructions sociales historiquement variables. L'acteur est un tissu de contingences, un ensemble de vocabulaires au travers desquels il exprime son soi, dont le besoin d'unité et de cohérence identitaires ne sont qu'une exigence parmi d'autres imposée par le hasard de la naissance dans une tradition culturelle29. En fait, le constructivisme est désormais tellement évident, que nous assistons moins à une opposition entre identités essentielles ou contingentes, qu'à un continuum d'identifications communément constructivistes dont il s'agit de cerner le degré d'hétérogénéité. L'identité est un palimpseste. L'étude historique de Charles Taylor sur la construction de l'identité moderne est fort éclairante à cet égard30. À le suivre, l'identité contemporaine s'exprimerait par un langage articulé en termes expressifs, à partir notamment de la vision personnelle des artistes, mais contenant des éléments substantifs propres aux langages religieux du théisme. Mais tout en soulignant que notre univers moral est constitué par une série plurielle de fragments hérités de traditions diverses, il pense néanmoins toujours possible une expérience cohérente de nous-mêmes. S'il accepte ainsi l'ouverture et le questionnement radical dont est issue l'identité moderne, il ne cherche pas néanmoins un nouvel horizon de cohérence et d'homogénéité identitaires. Mais à cette lecture généalogique de l'identité s'ajoutent d'autres stratégies d'étude. Certains travaux établissent ainsi par exemple un lien entre le capitalisme tardif et la prolifération identitaire. La différenciation incessante des produits et des images associées à ces objets, largement induite par les modes de production post-fordistes, aurait transformé le dilemme identitaire contemporain en accentuant la fragmentation sémiologique de la vie sociale. La consommation, en fissurant les groupes sociaux, participerait ainsi à l'hétérogénéité et à l'évanescence des identités contemporaines31. Pour d'autres, il reviendrait à la mondialisation culturelle d'être à l'origine de l'actuelle hétérogénéité identitaire. Malgré certaines exagérations interprétatives, comment ne pas reconnaître que l'individu est un consommateur croissant d'images et de signes, au point que parfois ses identifications se séparent (ou peuvent virtuellement
28. Gergen Kenneth G. (2001), Le constructionisme social: une introduction, Lonay, Delachaux et Niestlé, 430 p., Coll. Actualités en sciences sociales. 29. Rorty Richard (1989), Contingence, ironie et solidarité, Paris, Armand Colin, 1993,276 p., Coll. Théories. 30. Taylor Charles (1989), Les sources du moi: laformation de l'identité moderne, Paris, Seuil, 1998, 712 p. CalL La couleur des idées. 31. Jameson Frederic (1991), Postmodemism or the culturallogic of late capitalism, Londres, Verso, 438 p. ; Harvey David (1989), The condition o/postmodernity: an enquiry into the origins o/cultural change, Cambridge, Blackwell, 378 p. ; Lash Scott (1990), Sociology ofpostmodernism, Londres, Routledge, 300 p., Call. Intemationallibrary of sociology.

30

L'ESPACE DE L'IDENTITÉ

se séparer) de tout ancrage local au profit des représentations culturelles circulant dans les médias de masse. En ce sens, il y a indéniablement une autonomisation des dimensions culturelles et identitaires, et de ce fait, le nombre d'identifications possibles d'un acteur ne cesse d'augmenter. Le travail de bricolage en tant que trait constitutif de l'identité sort largement renforcé de ce processus, tant les enchaînements possibles se multiplient (sans devenir pour autant infinis) vu la plasticité inhérente des éléments en jeu32. Les emprunts les plus inédits ou surprenants permettent parfois aux acteurs de passer d'un univers symbolique à un autre, en les imbriquant, ou en préservant leur caractère étanche. Les mélanges sont tellement arbitraires dans la condition moderne, qu'il est parfois même difficile de supposer, à partir des imbrications effectivement observables, une affinité élective préalable entre les éléments. En fait, c'est le travail identitaire qui crée les identités. Faut-il vraiment rappeler que les éléments les plus naturels d'une identité ne sont souvent que des emprunts ou des constructions historiques ?33Peut être tout n'est-il pas possible ou envisageable dans le domaine de l'emprunt identitaire, mais les mélanges effectifs sont tellement nombreux, et à tant de niveaux, que toute idée d'une incompatibilité définitive n'est qu'une supercherie. Mais revenons à l'opposition entre l'identité-essence et l'identité-construction. Elle n'a probablement jamais été aussi bien exprimée que du côté des études féministes. Pour les unes, il s'est agi d'affirmer une sorte d'essence commune au-delà de la variation des situations et des trajectoires. Bien entendu, il ne s'agit jamais d'accepter un pur déterminisme biologique, mais d'enraciner (ou de construire) à partir de la nature féminine un noyau dur inébranlable et incorruptible au cœur du patriarcat sur lequel pouvoir appuyer justement une conception proprement féminine de soi et du monde. Le but est bien d'affirmer une identité féminine en elle-même et non plus en relation avec un autre - la figure de l'homme. C'est pour s'affirmer indépendamment du masculin, et de son ordre symbolique, que le corps des femmes deviendra d'ailleurs, pour certaines, la véritable source originelle identitaire. Pour d'autres, en revanche, qui récusent cet essentialisme identitaire, la femme est avant tout une catégorie culturelle à déconstruire. C'est alors dans une commune perspective constructiviste que les désaccords s'établissent. L'identité féminine étant inséparable d'une domination masculine, c'est bien par elle que les femmes sont façonnées et pliées à une figure mythifiée de la femme. Toute identité sexuée étant le résultat d'un travail fictionnel et plus moins arbitraire, il est nécessaire d'abandonner le système dual et essentialiste de la division des sexes au profit de multiples trajectoires et explorations identitaires. L'objectif est moins de devenir femme ou homme, que de bricoler une identité-hybride avec des éléments féminins et masculins. La déconstruction de la catégorie de sexe se prolonge alors dans la déconstruction de la notion de genre, puisque ce sont les catégories même deféminin et de masculin qu'il s'agit de défaire34.
32. Canclini Néstor Garcia (1990), Culturas h[bridas : estrategÏas para entrar y salir de la modernidad, Mexico, Grijalbo, 391 p. ; Appadurai Arjun (1996), Modernity at large: cultural dimensions of globalization, Minneapolis, University of Minnesota press, 229 p., Coll. Public worlds; Gruzinski Serge (1999), La pensée métisse, Paris, Fayard, 345 p. ; Amselle Jean-Loup (2001), Branchements: anthropologie de l'universalité des cultures, Paris, Aammarion, 265 p., ColI. Champs. 33. Gellner Ernest (1983), Nations et nationalisme, Paris, Payot, 208 p., Coll. Bibliothèque historique; Anderson Benedict Richard(1983), Imagined communities: reflections on the origin and spread ofnationalism, Londres, Verso, 160 p. ; Gilroy Paul (1993), The black Atlantic: modernity and double consciousness, Londres, Verso, 261 p. 34. Beauvoir Simone de (1946), Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1976, 2 vol. ; Butler Judith (1990), Gender trouble: feminism and the subversion of identity, New York, Routledge, 1999, 221 p.

31

Danilo Martuccelli

Or, derrière l'essentialisme ou l'artificialité identitaires, comment ne pas reconnaître que l'identité n'est rien d'autre que la série de différences qu'elle esquisse momentanément autour d'elle. Une réalité qui ouvre vers un troisième axe analytique.
L'IDENTITÉ COMME CONTINUUM DE CONSISTANCES

Une troisième perspective aborde le problème de l'identité à partir de la profusion de textures dont la modernité est le théâtre. C'est elle qui, en dernier ressort, rend compte de la dynamique sui generis des identités qui peuvent tour à tour se présenter sous des formes unitaires ou cohérentes, décentrées et clivées, construites ou essentielles. La variance identitaire, avant même de se traduire dans des aspects psychiques internes ou des stratégies interactives, est une possibilité enracinée dans la vie sociale elle-même. C'est largement parce que la vie sociale se déroule au milieu de configurations partiellement poreuses, jamais durablement délimitées, mouvantes, que le regard analytique est obligé de s'engager dans une autre démarche soulignant le différentiel de consistances propre aux diverses identités. C'est cet aspect que Claude Lévi-Strauss a su mettre en évidence en évoquant à quel point" l'identité est une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses, mais sans qu'il n'ait jamais d'existence réelle"35. En fait, la labilité identitaire n'est pas absolue et opère toujours sous des contraintes diverses. Mais elles sont d'une nature particulière. Le degré de labilité varie en effet en fonction de la configuration identitaire abordée. Sans qu'il soit nécessaire alors d'établir un continuum allant d'identités solides jusqu'à des identités fluides, force est de reconnaître que les identités diffèrent dans leur permanence et stabilité en fonction, non pas de leur plénitude interne, mais au gré des résistances externes. Reconnaissons surtout que, sous l'influence de l'interactionnisme symbolique, ce différentiel de labilités identitaires a souvent été insuffisamment saisi. Si, dans certaines situations, les individus ont une marge de jeu (d'où d'ailleurs l'intérêt d'étudier les situations de conflit, les stigmatisations ou les négociations identitaires afin de montrer concrètement cette activité), en revanche, bien de ces travaux négligent trop souvent le fait que toute transaction identitaire est contrainte de mobiliser des profils identitaires collectifs extérieurs à l'échange et qu'elle est incapable de modifier bien des caractérisations institutionnelles des acteurs en coprésence. Mais évoquons schématiquement le dégradé identitaire à l'œuvre. En tout premier lieu, plus l'identité se rapproche d'un rôle social, voire de la caractérisation administrative de l'identité individuelle, et plus forte s'avèrent les contraintes. On pense évidemment aux éléments inscrits sur les documents officiels, nous associant un sexe, parfois un groupe ethnique, surtout un âge, toujours un nom et prénom, ou encore, une condition civile. D'ailleurs, la stabilité de ces attributs est bien reflétée par les difficultés notoires existant pour modifier certains d'entre eux, notamment le sexe et le nom36, et par le caractère légalement interdit de toute modification de notre date et lieu de naissance. Le degré de contrainte de cette invention historique est à mettre en partie en relation avec la tâche qu'elle est censée remplir en
35. Lévi-Strauss Oaude (1983), L'identité: séminaire interdisciplinaire 36. Lapierre Nicole (1995), Changer de nom, Paris, Stock, 390 p. 1974-1975, Paris, Puf, 349 p., Coll. Quadrige.

32

L'ESPACE DE L'IDENTITÉ

termes d'une administration rationalisée des individus. Pour cela, elle nous standardise pour mieux nous individualiser37. Ces éléments identitaires, dont la stabilité administrative ne doit pas faire oublier cependant toutes les transformations repérables, légales ou pas, possèdent donc bien une solidité supérieure à bien d'autres. Pensons par exemple aux identités professionnelles et aux diverses manières dont elles s'établissent souvent à la suite d'un long processus de genèse historique38, et largement sous l'emprise d'éléments objectifs et de logiques de pouvoir qui expliquent de manière assez contrainte les diverses variantes identitaires formées. Pourtant, en dépit de ces contraintes et à la différence du cas précédent, l'identité apparaît ici déjà plus labile, notamment si l'on tient compte de tout ce qui se joue par le biais des interactions entre les itinéraires personnels et les systèmes de formation, d'emploi et de travail39.Une ouverture encore plus grande si l'on pense à la transformation des identités induites par les évolutions des compétences professionnelles en fonction des secteurs d'activités, des traditions nationales ou des mutations technologiques. Un degré de labilité supplémentaire est atteint avec les identités proprement culturelles. Non pas parce que les contraintes symboliques sont toujours et partout moins contraignantes que d'autres, mais parce que les échanges identitaires opèrent désormais au travers d'une très grande profusion de signes (comme l'illustrent à merveille les sous-cultures juvéniles)40. D'ailleurs, c'est bien cette haute porosité spécifique, que l'on a souvent visé à contrer par la construction des frontières dites intangibles. C'est cette dialectique qui définit ainsi le propre des consistances identitaires proprement culturelles: à la fois caractérisées par une incroyable hybridation des formes, et en même temps, et par cela même, forcées à un travail agonique d'établissement de limites et de clôtures. Une dialectique qui explique paradoxalement, et du fait même de l'absence de toute pureté identitaire, la volonté des acteurs d'affirmer leur propre identité comme une expression naturelle et originelle d'eux-mêmes41. Enfin, et dans une liste non exhaustive, il faut réserver aux dimensions les plus personnelles, biographiques ou intimes de l'identité l'attribution d'un degré encore supérieur de plasticité. En fait, la labilité est ici directement proportionnelle à la distance établie par l'affirmation identitaire vis-à-vis des rôles ou des tâches fonctionnelles. Nous sommes ici en présence de configurations identitaires où les acteurs peuvent parfois prendre les plus grandes libertés narratives. La labilité peut même ainsi devenir extrême, l'individu se dotant d'une identité plus ou moins radicalement dissociée de ses activités sociales, ou de certaines dimensions génériques, ethniques ou générationnelles,

37. Noiriel Gérard (1988), Le creuset français: histoire de l'immigration: XIXème-XXème siècles, Paris, Seuil, 437 p., Coll. L'univers historique. 38. Boltanski Luc (1982), Les cadres: la formation d'un groupe social, Paris, Minuit, 523 p., Coll. Le sens commun; Heinich Nathalie (1993), Du peintre à l'artiste: artisans et académiciens à l'âge classique, Paris, Minuit, 302 p., Coll. Paradoxe. 39. Sainsaulieu Renaud (1988), L'identité au travail: les effets culturels de l'organisation, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 3èmcéd., 476 p., Coll. Références académiques. 40. Hebdige Kick (1979), Subculture: the meaning of style, Londres, Routledge, 195 p., Call. New accents! 41. Bayart Jean-François (1996), L'illusion identitaire, Paris, Fayard, 306 p., Coll. L'espace du politique.

33

Danilo Martuccelli

voire biographiques, voire d'événements tout simplement vécus (comme le montre si bien le cas de la mémoire familiale)42. Sur cet axe d'analyse, le travail des identifications se présente donc comme un dégradé dessinant un ensemble de fermetures, transitoirement efficaces, mais jamais définitives, visant à fixer des bornes au différentiel de labilité propre à chacun des dispositifs identitaires. C'est dire qu'en fonction des domaines, les acteurs sont plus ou moins confrontés au vertige de la porosité radicale de leurs identités. La force de l'idée de Fredrik Barth est justement d'avoir souligné que les identités, du fait de leur plasticité radicale, n'existent que dans la mesure où elles parviennent à établir autour d'elles, par leur pratique, une zone de sécurité sous forme d'incompatibilités symboliques43. Et plus forts s'avèrent le mélange culturel et la communication, et plus rigides peuvent le cas échéant devenir les stratégies de fermeture identitaires afin de faire oublier la porosité sur laquelle elles reposent. Les différentes affirmations identitaires mènent alors tendanciellement à un point paradoxal: la reconnaissance de leur vacuité commune. L'identité, qu'elle soit attribuée ou assumée, positive ou négative, essentialiste ou constructiviste, n'existe en effet que grâce à une stratégie la posant face à une altérité. Toute identification n'est pensable qu'en tenant compte de la différence dont elle a besoin pour définir sa propre identité. Autrement dit, et comme Max Weber l'avait déjà souligné, "l'identité n'est jamais, du point de vue sociologique, qu'un état de choses simplement relatif et flottant"44. En bref, les identifications n'existent qu'en opposition. Une identité s'oppose ou périt.

* *

*

La notion d'identité a connu une véritable inflation analytique ces dernières décennies. Sa maîtrise suppose une double activité. D'une part, il est nécessaire de reconnaître que, si l'identité trace les contours d'un espace analytique spécifique dans le saisissement de l'individu moderne, par contre, elle ne peut nullement devenir le pivot exclusif de son étude. Mais d'autre part, et une fois ce principe posé, il est indispensable de différencier les trois enjeux constitutifs de l'espace identitaire - les tensions entre l'unité et la décentration; l'essentialisme et la contingence; la solidité et la labilité.

Anne (1996), Individu et mémoire familiale, Paris, Nathan, 226 p., Coll. Essais et recherches/Sciences sociales. 43. Barth Fredrik (1969), Les groupes ethniques et leurs frontières, in : Poutignat Philippe, Streiff-Fenart, Théories de l'ethnicité, Paris, Puf, 1995, pp. 203-249, Coll. Le sociologue. 44. Weber Max (1913), Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive, in : Weber Max., Essais sur la théorie de la science, Paris, Presses pocket, 1992, p. 331.

42. Muxel

34

L'identité en psychologie
Edmond Marc Lipiansky
*

La notion d'identité ne se laisse pas facilement cerner. L'usage très extensif qui en est fait tant dans les discours quotidiens que dans celui des sciences humaines la rend relativement floue. De fait, il n'est pas facile d'en donner une définition simple. Un rapide regard sur le dictionnaire en laisse entrevoir déjà toute la complexité. Nous lisons en effet (Petit Robert) : "Caractère de ce qui est identique" de "deux objets de pensée identiques", voir similitude. "Caractère de ce qui est un" voir unité. Identité personnelle: "caractère de ce qui demeure identique à soi-même", voir permanence; Illefait pour une personne d'être tel individu et de pouvoir être reconnu pour telll (pièce d'identité...).. . On s'aperçoit, à cette seule lecture, que l'identité conjugue à la fois l'unicité et la similitude, la permanence substantielle et la reconnaissance (celle du sujet qui se reconnaît lui-même et celle d'autrui). Certains de ces caractères peuvent sembler contradictoires, comme l'unicité et la similitude, traduisant le fait que chaque individu est à la fois unique et semblable à d'autres. Ces définitions montrent aussi que l'identité a une face objective: celle qu'indique schématiquement la pièce d'identité - date et lieu de naissance, ascendants, taille, couleur des yeux... - autant de caractéristiques permanentes qui permettent d'identifier sans confusion l'individu. L'identité a aussi une face subjective: la conscience qu'a chacun d'être soi, d'être unique et de rester le même individu tout au long de sa vie. L'identité est à la fois individuelle et collective, personnelle et sociale; elle exprime en même temps la singularité et l'appartenance à des communautés (familiales, locales, ethniques, sociales, idéologiques, confessionnelles...) dont chacun tire certaines de ses caractéristiques. Sur un versant subjectif, l'identité est d'abord une donnée immédiate de la conscience (je suis moi) dont la perturbation exprime un trouble psychique grave (la dépersonnalisation). Mais elle traduit aussi un mouvement réflexif par lequel je vise à me ressaisir, à me connaître (qui suis-je ?), à rechercher une cohérence interne, une consistance et une plénitude d'existence, à coïncider avec ce que je voudrais être ou devenir. C'est donc, en même temps, un état et un mouvement, un acquis et un projet, une réalité et une virtualité. Ces quelques notations montrent toute la complexité d'un phénomène dont on perçoit déjà le caractère paradoxal fait d'attributs contradictoires: l'unicité et la similitude, la permanence et le changement, l'individuel et le social, l'objectif et le subjectif... Si l'identité apparaît au premier regard comme une donnée substantielle1 (tout ce qui me constitue dans ma singularité, tous les attributs qui me définissent), elle se révèle à l'analyse davantage comme un processus dynamique tendant à concilier les polarités
* Université de Paris X Nanterre. 1. L'usage du substantif pousse d'ailleurs dans ce sens. Mais il faut bien voir qu'il ne désigne pas un objet de la réalité; c'est une notion abstraite qui renvoie à un ensemble de phénomènes. Parmi ceux-ci la psychologie étudie les phénomènes de conscience ou, plus largement, les phénomènes psychiques qui constituent sa dimension subjective.

Edmond Marc Lipiansky

fondatrices de la conscience de soi et de son évolution temporelle2. Ce processus trouve ses racines dans l'enfance, mais reste actif tout au long de l'existence. UN PROCESSUS DYNAMIQUE

Intrication étroite en plusieurs sous-processus
Ce processus se décompose en plusieurs sous-processus: - Un processus d'individuation, ou de différenciation, intervenant surtout dans les premières années, par lequel l'enfant arrive à se percevoir comme un être différencié, séparé des autres; sujet de ses sensations, de ses pensées et de ses actions (pouvant dire je) ; il devient peu à peu conscient de sa singularité face aux autres et capable de se reconnaître et de reconnaître autrui. - Un processus d'identification par lequel l'individu se rend semblable aux autres, s'assimile leurs caractéristiques, se trouve des modèles pour construire sa personnalité et se sent solidaire de certaines communautés (la famille, les copains, le village ou le quartier, les individus de son sexe; et, plus tard, la profession, la nationalité, le parti. ..). - Un processus d'attribution et d'introjection qui nous amène à intérioriser les images et les évaluations que nous renvoient les autres (notre identité nous vient ainsi autant de l'extérieur que de l'intérieur). - Un processus de valorisation narcissique qui fait que le soi est investi affectivement, qu'il est objet d'amour (l'amour-propre, source de l'estime de soi, de la confiance en soi, de l'affirmation de soi, de la vanité.. .). - Un processus de conservation qui assure une continuité temporelle dans la conscience de soi et lui confère un sentiment de permanence Ge me ressens le même malgré la diversité de mes rôles et des situations que je vis et en dépit de l'écoulement du temps). - Un processus de réalisation du fait que l'identité n'est pas la simple perpétuation du passé, mais s'ouvre sur l'avenir et le possible à travers la poursuite d'un idéal et d'un projet d'accomplissement. Ces processus peuvent être qualifiés de dynamiques à plusieurs titres. D'abord parce qu'ils sont évolutifs et qu'ils n'ont pas la même forme et la même accentuation suivant les âges de la vie. Ensuite, s'ils tendent vers une certaine stabilisation de la conscience de soi, cette stabilité est relative et n'a rien de statique. Le sentiment d'identité est constamment affecté par les situations de l'existence, les places et les rôles assumés, les relations avec autrui, les événements extérieurs... Une rencontre, un deuil, un divorce, une perte d'emploi, une maladie peuvent avoir des répercussions considérables sur l'image de soi et le sentiment d'identité. C'est dire que l'évolution qui est la sienne ne suit pas un déroulement linéaire mais est marquée par des seuils, des ruptures, des mutations, des mouvements régressifs... L'adolescence en est un bon exemple, mais aussi le mariage, la maternité (ou la paternité), la ménopause, le passage à la retraite...

2. Ce point de vue est développé dans Marc Edmond (2005), Psychologie de l'identité: soi et le groupe, Paris, Dunod, 255p.

36

L'IDENTITÉ

EN PSYCHOLOGIE

Enfin, ces processus sont dynamiques parce qu'ils supposent la poursuite d'une homéostasie, d'un équilibre instable au sein d'un jeu de polarités et de tensions entre des forces souvent contradictoires. On en a déjà souligné certaines. L'identité est recherche de l'unicité de soi en réaction à la multiplicité des rôles et des places et à la diversité des perceptions de soi. Elle instaure une continuité de la conscience de soi, mais cette continuité est gagnée sur les changements constants qui l'affectent, dus au temps qui passe, aux situations traversées, au regard des autres. Elle tend à l'individuation, mais à travers les modèles proposés par l'entourage, par la culture et les normes sociales. Elle est tension aussi entre le passé, le présent et l'avenir: "Entre l'identité héritée celle qui nous vient de la naissance et des origines sociales, l'identité acquise, liée fortement à la position socioprofessionnelle et l'identité espérée, celle à laquelle on aspire pour être reconnu"3. L'identité est perception de soi mais cette perception est constamment médiatisée par le regard d'autrui (réel ou intériorisé), par le discours de l'autre (l'autre extérieur qui nous définit et nous juge et l'autre en nous qui parle à notre insu). Prenant sur l'identité le point de vue de la psychologie, c'est essentiellement l'identité subjective à laquelle nous allons nous intéresser (ce que l'on appelle souvent aujourd'hui le Soi - Self - sous l'influence de la psychologie anglo-saxonne). Nous en avons évoqué quelques dimensions essentielles (rendues par des notions comme image ou représentation de soi, perception de soi, sentiment de soi, estime de soi.. .). Hétérogénéité des recherches et de la terminologie

Le Soi4 et l'identité sont des thèmes très anciens de la psychologie. S'ils ont surtout été élaborés par divers courants de la psychanalyse (Sigmund Freud, Carl Jung, Paul Schilder, Donald Winnicott, René Spitz, Erik Erikson, Heinz Kohut...), ils ont aussi été étudiés dès la fin du dix-neuvième siècle (à la suite des travaux de William James) par des psychologues qui ont cherché à montrer la dimension sociale et culturelle de la conscience de soi (James Baldwin, Charles Cooley, George Mead...). Mais peu à peu, dans la première moitié du vingtième siècle, le béhaviorisme triomphant a étouffé ce champ d'étude et la psychologie qu'il a inspirée, portant le discrédit sur les phénomènes de conscience, s'est détournée de ce thème estimé non scientifique. Cependant en Europe, et notamment en France, tout un courant de la psychologie génétique et sociale a continué à s'intéresser aux questions de l'identité et de la construction du soi (Henri Wallon, René Zazzo, Pierre Tap, Carmel Camilleri, Edmond Marc Lipiansky.. .). Ce champ de recherche a trouvé un regain d'intérêt à travers l'essor de la psychologie interculturelle et du cognitivisme qui a réintroduit la problématique du soi dans la psychologie expérimentale. De ce fait, cette problématique constitue aujourd'hui un thème central en psychologie auquel toutes les sous-disciplines apporte leurs contributions5.
3. Gaulejac Vincent de (2004), Identité, in : Baros-Michel Jacqueline (dir.), Enriquez Eugène (dir.), Lévy André (dir.), Vocabulaire de psychosociologie: références et positions, Ramonville-Saint-Agne, Érès, nouvelle 00., p. 177. 4. La notion de Soi est d'un usage relativement récent en français. Elle correspond à la notion de Self qui désigne dans la psychologie anglo-saxonne la conscience qu'un sujet a de lui-même, de son individualité et, notamment, la conscience d'être la même personne dans l'espace et le temps. C'est ce qu'on a désigné très longtemps en français par la notion d'identité. 5. On peut trouver un reflet assez riche des travaux européens sur l'identité dans les deux volumes, un peu anciens, publiés sous la direction de Tap Pierre (1986), Identité individuelle et persuasion, Toulouse, Privat, 490 p. ; Identités collectives et changements sociaux, Toulouse, Privat, 490 p. Les recherches américaines sont présentées notamment dans l'ouvrage de L'Écuyer René (1978), Le concept de soi, Paris, Puf, 211 p., Coll. Pyschologie d'aujourd'hui; les recherches expérimentales

37

Edmond Marc Lipiansky

On s'accorde sur le fait que, pour la période contemporaine, c'est le psychanalyste Erik Erikson qui, dans les années soixante, a donné à la notion d'identité une élaboration approfondie. Il est intéressant de noter qu'il l'a utilisée au départ pour cerner une certaine forme de pathologie (la confusion d'identite), et pour rendre compte de la crise traversée par certains adolescents. Il faut souligner aussi que, d'emblée, il a placé l'étude de l'identité dans une démarche multiréférentielle, faisant converger les points de vue de la psychanalyse, de la psychologie sociale et de l'anthropologie culturelle. La difficulté à présenter une psychologie de l'identité tient notamment à deux facteurs. Le premier est le caractère hétérogène, tant au point de vue disciplinaire que méthodologique des recherches sur l'identité. Certaines relèvent de la psychologie génétique ou différentielle, d'autres de la psychologie sociale, de la psychanalyse ou de l'anthropologie culturelle; les unes s'inscrivent dans une démarche clinique, les autres dans des approches phénoménologiques ou expérimentales. Une seconde difficulté tient à la diversité terminologique: les recherches sur l'identité se situent dans un courant déjà ancien portant sur la conscience de soi (William James, James Baldwin, Charles Cooley, George Mead...). Mais ces deux notions sont-elles équivalentes? La conscience de soi recouvre tous les contenus de conscience qui portent sur la personne propre; ces contenus sont infiniment variés et changent à chaque instant; l'identité tend à désigner dans ce flux mouvant les éléments les plus stables, les plus intégrés et les plus constants de la conscience de soi. D'autre part, étant donné que la perception de soi est sélective, que certains contenus peuvent être non conscients, refoulés ou déformés par les mécanismes de défense, l'identité comporte des dimensions inconscientes (sur lesquelles la psychanalyse a notamment mis l'accent) qui échappent, par définition, à la notion de conscience de soi. Les recherches anglo-saxonnes et américaines utilisent très souvent les notions de soi (self) ou de concept de soi (selfconcept). Sans vouloir rendre compte des nuances terminologiques, on peut dire que le soi désigne une configuration organisée des perceptions de soi (l'un des premiers à utiliser cette notion, William James6, a défini le soi comme" la somme totale de tout ce que l'individu peut appeler sien"). Le soi (self) se distingue du moi (ego) en ce qu'il recouvre les aspects spécifiquement autoperceptuels (la façon dont l'individu se perçoit lui-même et les sentiments associés à ces perceptions, correspondant assez bien au phenomenal self de Carl Rogers7) ; alors que le moi renvoie aux fonctions cognitives, actives et adaptatives de la personnalité, tournées vers la réalité8. Le concept de soi désigne la vision globale de soi (comme individualité intégrée, cohérente et stable) transcendant les contenus expérientiels et événementiels de la conscience de soi. Cependant, l'inconvénient de cette expression est, par ses
dans la thèse de CodaI Jean-Paul (1979), Semblables et différents: recherches sur la quête de la similitude et de la différenciation sociale, Aix-en-Provence, Université d'Aix-Marseille I, 515 p. Certains travaux plus récents sont mentionnés dans Tap Pierre (1988), La société Pygmalion? : intégration sociale et réalisation de la personne, Paris, Dunod, 263 p. ; Camilleri Carmel, Kastersztein Joseph, Lipiansky Edmond Marc et al. (1990), Stratégies identitaires, Paris, Puf, 232 p., Coll. Psychologie d'aujourd'hui; ainsi que dans Piolat Michel (dir.), Hurtig Marie-Claude (dir.), Pichevin Marie-France (dir.) (1992), Le soi: recherches dans le champ de la cognition sociale, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 283 p., Coll. Textes de base en psychologie. 6. James William (1890), The principles ofpsychology, New York, H. Holt and company, 2 vol. 7. Rogers Carl (1966), Le développement de la personne, Paris, Dunod, 286 p. 8. L'Écuyer René (1978), Le concept de soi, op. cit., pp. 19-26.

38

L'IDENTITÉ

EN PSYCHOLOGIE

connotations, de sembler mettre l'accent sur les aspects strictement cognitifs (voire rationnels ou même abstraits) de l'identité; dans ce sens, elle a le même caractère limité que la notion de représentation de soi ou de self-schema; par rapport à la notion proche d'image de soi, elle entend signifier la tendance à l'organisation, à la stabilité et à la cohérence de la représentation de soL La notion de concept de soi risque donc de laisser échapper à la fois les dimensions inconscientes (que l'on a déjà évoquées) et les dimensions affectives de l'identité: ces sensations, sentiments et impressions diffuses de soi qui ne se traduisent pas nécessairement par des représentations claires (et qui correspondent à la notion d'experiencing de la psychologie existentielle anglo-saxonne développée notamment par Carl Rogers). D'ailleurs certains auteurs (Eugene Gendlin, Donald Super) distinguent même explicitement les perceptions de soi (self-percepts) faites de ces sensations primaires brutes et les concepts de soi (self-concepts), représentations secondarisées impliquant des généralisations relativement stables et organisées. La dimension affective de l'identité est souvent rendue par l'expression de sentiment de soi (selffeeling) qui recouvre notamment les notions d'estime de soi, de valeur ou valorisation de soi, d'affirmation de soL.. On voit bien la diversité et la complexité de la terminologie qui reflètent à la fois des traditions culturelles différentes (notamment entre les terminologies anglaise et française) et des orientations méthodologiques spécifiques (le courant expérimental, pour schématiser les choses, étant centré davantage sur les dimensions et notions cognitives et le courant clinique sur les aspects affectifs et inconscients).
PRINCIPALES APPROCHES THÉORIQUES

Je me propose de présenter les principaux courants théoriques qui ont contribué à la psychologie de l'identité en soulignant leurs apports fondamentaux. L'approche psychanalytique On a indiqué le rôle important joué par le psychanalyste américain Erik Erikson dans l'élaboration du concept d'identité qui désigne pour lui le "sentiment subjectif et tonique d'une unité personnelle (sameness) et d'une continuité temporelle (continuity )"9. Il résulte d'un double processus qui opère en même temps "au cœur de l'individu ainsi qu'au cœur de la culture de la communauté" : d'une part, l'individu s'appréhende luimême à travers la façon dont les autres le jugent par référence à des modèles sociaux; d'autre part, il évalue ce jugement à partir de la perception qu'il a de lui-même par comparaison avec les autres et avec les types de modèle qui, à ses yeux, sont revêtus de prestige. Ce processus, qui mêle intimement et de façon interactive l'individuel et le social, opère et se transforme tout au long de l'existence. Ainsi, l'identité s'étaye à la fois sur des modèles culturels et sur des figures imaginaires qui captent les pulsions libidinales et narcissiques (comme les représentations inconscientes de la féminité et de la virilité).

9. Erikson Erik H. (1968), Adolescence et crise: la quête de l'identité, Paris, Flammarion, 1972, p. 13.

39

Edmond Marc Lipiansky

Cependant, le courant psychanalytique n'a pas vraiment suivi la tentative d'Erik Erikson de porter la notion d'identité au rang de concept fondamental. Cette tentative a eu quelques échos aux États-Unis, mais beaucoup moins en Europe et notamment en FrancelO.Là où elle a été reçue c'est qu'elle rejoignait les préoccupations d'une partie de la psychanalyse américaine d'accorder un intérêt plus marqué aux processus secondaires, aux mécanismes cognitifs et adaptatifs, aux fonctionnements du moi. Le mouvement de l'ego-psychology (Heinz Hartmann) s'est trouvé sur ce point en résonance avec la tendance néo-freudienne culturaliste (Karen Horney, Harry Sullivan, Erich Fromm...) qui, dans une démarche comparable à celle d'Erik Erikson, s'est efforcé d'analyser l'impact du contexte social sur la problématique identitaire. La notion de soi a été développée surtout à partir des années soixante par un courant anglo-saxon que l'on a appelé la Self psychology (Otto Kernberg, Heinz Kohut, Edith Jacobson...). Elle répond à plusieurs préoccupations: établir une théorie de la subjectivité (et de l'intersubjectivité) qui faisait en partie défaut à l'approche freudienne; rendre compte de la construction de l'identité personnelle et des troubles qui peuvent l'affecter; permettre la prise en charge de nouvelles formes de pathologies qui relèvent davantage de perturbations dans la conscience de soi que des classiques conflits œdipiens. L'hypothèse fondamentale de la psychanalyse est, à cet égard, que les représentations que nous avons de nous-mêmes et de notre corps ne sont pas seulement le produit d'un processus cognitif conscient; elles sont aussi le résultat de mouvements affectifs et notamment d'investissements pulsionnels dont la théorie du narcissisme s'est efforcée de rendre compte. Ces représentations sont marquées de manière fondamentale par les premières interactions que le nourrisson entretient avec son environnement familial. Concrètement, la construction du soi résulte, pour la psychanalyse, d'un triple processus: - un processus somato-psychique où l'image de soi s'étaye sur l'image du corps; - un processus pulsionnel (le narcissisme) par lequel ces images sont investies

affectivement,et qui commandenotammentl'amouret l'estimede soi;

- un processus relationnel et intersubjectif par lequel l'image de soi se constitue dans le regard d'autrui (et notamment dans le regard des parents pour le petit enfant). Ces différentes orientations ont contribué à faire une place relative dans la pensée analytique au concept de self dont on trouve une tentative de théorisation dans les travaux d'Edith Jacobsonll.Celle-ci considère le soi (en comparaison avec les instances de la deuxième topique) comme renvoyant à la personnalité tout entière, à la fois corps et appareil psychique et constituant une notion descriptive de l'individualité se percevant comme distincte du monde des objets. Heinz Kohut12,de son côté, a donné à la notion

10. On peut signaler cependant en France les travaux de Jacques Caïn pour une approche psychanalytique de l'identité: Caïn Jacques (1977), Le double jeu: essai psychanalytique sur l'identité, Paris, Payot, 200 p., Coll. Science de l'homme. 11. Jacobson Edith (1964), Le soi et le monde objectai, Paris, Puf, 1975, 245 p., Coll. Le fil rouge. 12. Kohut Heinz (1971), The analysis of the self: a systematic approach to the psychoanalytic treatment of narcissistic personality disorders, New York, International universities press, 368 p.

40