Comment on se comprend

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Français
344 pages
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Description

Cet ouvrage offre une introduction aux problèmes de la linguistique à partir d'une question simple : « Comment se fait-il qu'on se comprenne quand on se parle ? ». L'auteur suit une ligne historique en commençant par la linguistique historique du 19e siècle jusqu'aux évolutions les plus récentes de la neurolinguistique et des grammaires de construction en passant par le structuralisme saussurien, la grammaire générative, la typologie et les écoles fonctionnelles et cognitives.

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Date de parution 01 mars 2014
Nombre de lectures 43
EAN13 9782336339498
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Alain BOSSUYT est né le 14 juin 1952 à Courtrai.
Licencié en philologie germanique et docteur en philosophie Alain BOSSUYT
et lettres de la Vrije Universiteit Brussel, il a travaillé à
l’Institut de Lexicologie Néerlandaise à Leyde, à l’Institut de COMMENT Phonétique de l’ULB et à l’Institut de Linguistique Générale
de l’université d’Amsterdam. Il enseigne à l’IHECS, depuis ON SE COMPREND1984, le néerlandais, la communication linguistique et la
communication avec des groupes minoritaires. De 1993 QUESTIONS DE COMMUNICATION
à 2012, il a dirigé le département des langues.
LINGUISTIQUE
COMMENT
ON SE COMPREND
Comment on se comprend. Questions de communication
linguistique offre une introduction aux problèmes de la
linguistique à partir d’une question simple : « Comment se fait-il
qu’on se comprenne quand on se parle ? ». Il ne concerne pas
seulement un public de spécialistes, mais s’adresse à toute
personne intéressée par les problèmes du langage, de la
communication, de la pragmatique et de la cognition à un niveau
académique. Il suit une ligne historique en commençant par
ela linguistique historique du XIX siècle jusqu’aux évolutions
les plus récentes de la neurolinguistique et des grammaires
de construction en passant par le structuralisme saussurien,
la grammaire générative, la typologie et les écoles
fonctionnelles et cognitives. Une large part est donnée aux apports
de la philosophie du langage, de la théorie des actes de parole
et de la pertinence, sans oublier les approches plus empi-prix : 33 €
36 € hors Belgique riques de l’analyse conversationnelle. L’auteur met l’accent
et France
sur l’évolution des questions que les linguistes se sont posées
ISBN 978-2-8061-0152-5 et dégage quelques principes de compréhension inférentielle
des messages linguistiques qu’il illustre à travers une analyse
de l’interprétation des phrases négatives.
9 782806 101525
www.editions-academia.be
# CURSUS
Alain COMMENT
ON SE COMPREND
BOSSUYTCOMMENT
ON SE COMPREND
Questions de
communication
linguistiqueEN COUVERTURE
PHOTO d’Alain Bossuyt
La photo a été prise à Bruxelles près de la galerie
de la Reine.
Collection dirigée par Joël Saucin et Frédéric Moens
La collection IHECS [dot] COM rassemble des ouvrages dont le
centre d’intérêt réside dans les mécanismes de l’information, dans
les processus de communication ou dans les logiques de l’échange
qui traversent le monde contemporain. Les questions médiatiques,
sémiologiques ou sociologiques de la communication y sont
relevées et analysées. Présentations théoriques, dossiers pratiques ou
analyses scientifques en composent les différentes séries (com -
munication, cursus, documents). La collection est enracinée dans
les pratiques et les productions de l’Institut des Hautes Études des
Communications Sociales de Bruxelles.Alain BOSSUYT
COMMENT
ON SE COMPREND
Questions de
communication
linguistiqueMaquette : N. Brixy - Mise en page : C. Oviedo et S. Paulus
ISBN 978-2-8061-0152-5 D/2014/4910/7
©Academia-L’Harmattan s. a
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-La-Neuve
www.editions.academia.bePRÉFACE
Ce livre est avant tout le résultat d’un enseignement,
l’introduction à la linguistique que je donne à l’Institut de Hautes Études des
Communications Sociales (IHECS) depuis l’année académique
19861987, d’abord aux étudiants de première année et de première
candidae ture et, depuis la réforme dite de Bologne, aux étudiants de 2
baccalauréat. Ceci explique à la fois son contenu et sa forme. Mon public cible,
de futurs journalistes, publicitaires spécialistes des relations publiques,
de l’animation socioculturelle et de l’éducation permanente ne sont pas
de futurs linguistes, inutile donc de les former aux techniques même
des analyses linguistiques et leurs formalismes. Pour eux, la
linguistique doit faire partie de leur culture générale intellectuelle et est utile
dans la mesure où elle aide à comprendre la manière dont les
questionnements et les raisonnements dans un domaine scientifque donné
évoluent et comment les messages langagiers sont appréhendés. La
structure de mon livre est donc globalement historique, partant de la
elinguistique historique du xix siècle aux évolutions récentes de la
neurolinguistique en passant par le structuralisme, les écoles générativistes
et les approches typologiques et fonctionnels, la neurolinguistique et
les grammaires de construction. À chaque étape, et ce malgré la forme
même de certains de ces modèles et théories, je favorise les problèmes
de compréhension sur ceux de la production. Destiné à un vaste public
de non linguistes mais intéressés par le sujet, le livre ne fait pas double emploi avec des introductions existantes comme l’Introduction à la
linguistique contemporaine de Jacques Moeschler et Antoine Auchlin
(2009), Linguistique cognitive dirigé par Nicole Delbecque, La
linguistique textuelle de Jean-Michel Adam (2005) ou l’Introduction à la
pragmatique de Martine Bracops qui sont des manuels destinés à de futurs
spécialistes.
Quant à la forme, un enseignement, même en grand auditoire, est un
processus interactif. Le professeur s’adresse à son auditoire et celui-ci
réagit. J’ai voulu laisser au lecteur un goût de cette interaction. Je me
suis donc départi des conventions de l’écriture blanche et je m’adresse
à lui comme à mes étudiants. Cela me semble d’autant plus justifé que
l’objet de l’étude et le moyen de l’enseigner sont le même, la langue.
Souvent, les propos même que j’utilise forment une illustration de la
problématique exposée. À titre d’exemple, je laisse au lecteur le soin
d’imaginer la réaction de mon auditoire lorsque, pour illustrer le fait
qu’une des premières conditions de la compréhension est le fait de
parler la même langue, je commence mon cours en néerlandais…
Ce livre est aussi le résultat d’une recherche. Depuis la fn de mes
études à la Vrije Universiteit Brussel en 1974, jusqu’à la fn de mon
mandat de chercheur à L’Institut de linguistique générale de
l’Université d’Amsterdam en 1985 j’ai consacré mes recherches aux
théories du changement syntaxique et à l’étude de l’évolution de la
syntaxe en néerlandais en particulier. Elles culminèrent dans la défense
de ma thèse de mon doctorat consacré à l’évolution de phrase
négative en néerlandais en mars 1982 à la Vrije Universiteit Brussel et ma
participation au colloque international « Explanation and Linguistic
Change » les 9 et 10 avril 1985 à l’université d’Amsterdam, qui
réunissait les sommités du moment en matière de théories du changement
linguistique. Elles donnèrent lieu à de diverses publications (Bossuyt
(1979), (1980), (1981), (1982), 1986) (1987) & (1988)). Mon départ de
l’Université d’Amsterdam et mon engagement plein-temps à l’IHECS à partir de l’année académique 1985-1986 sonnèrent le glas de ma
carrière de chercheur. La recherche de haut niveau est une occupation
plein-temps, ma charge de cours et bientôt la responsabilité de la
gestion du département des langues ne me permirent plus d’y consacrer le
temps nécessaire. De plus la recherche ne se développe pas dans la
solitude et à l’époque, l’internet qui m’eut permis de garder le contact
régulier avec mes anciens collègues de l’Université d’Amsterdam n’existait
pas encore. De plus, j’avais aussi d’autres préoccupations, comme mon
engagement dans le mouvement gay à côté de mon mari rencontré en
1986.
S’il me restera toujours un regret de n’avoir pu continuer ma carrière
de chercheur, cela n’a pas que des désavantages. La recherche de pointe
est… pointue et demande une grande spécialisation. Pour le cours dont
le présent livre est le résultat, j’ai continué à suivre les évolutions en
linguistique, mais dans une optique beaucoup plus large et avec une prise
de distance beaucoup plus grande que du temps que j’étais partie
prenante dans les discussions. Il n’y a pas de chapitre consacré au
changement linguistique, l’objet de mes recherches. Elles ont pourtant laissé
leurs traces, le développement des fonctions pragmatiques au chapitre
cinq, les prémisses d’une théorie de l’interprétation à la fn du
chapitre 6 et l’analyse des phrases négatives au chapitre 8 en sont le
résultat direct. Je crois, que même en ce moment-ci, elles gardent une
certaine originalité et pertinence. Ma façon de procéder implique aussi des
limites. Il est impossible à une seule personne de se tenir au courant de
tous les développements les plus récents dans tous les domaines de la
linguistique et ce texte présente donc de nombreuses lacunes. Dans la
mesure où le fl conducteur est historique, j’ai essayé de présenter les
différentes écoles et tendances abordées en premier lieu tels qu’elles
étaient au moment de leur plus grand impact dans le domaine de la
linguistique. Il y a deux omissions volontaires. J’ai choisi de ne pas
inclure les travaux les plus récents de John Searle qui appartiennent
34 COMMENT ON SE COMPREND
plutôt au domaine de la philosophe que celui du langage. J’ai également
choisi de ne pas inclure les développements les plus récents de la
grammaire fonctionnelle, à savoir la Grammaire fonctionnelle du discours
(Functional Discourse Grammar (Hengeveld & Mackenzie (2008)).
Les évolutions par rapport à Simon Dik se situent surtout au niveau
formel et ne représentent pas une modifcation essentielle de la théorie.
Avant de passer au devoir agréable des remerciements, je tiens à
évoquer le souvenir de deux personnes qui eurent une importance capitale
dans ma formation et le développement de ma carrière. La première
est le professeur Adolphe Van Loey (1905-1987). Il était mon
professeur de linguistique historique du néerlandais. Il continuait et incarnait
ela grande tradition de la linguistique historique du xix siècle. Il m’a
communiqué son intérêt pour le changement linguistique, son souci du
détail et de la variété de la réalité linguistique m’ont fait comprendre
à quel point ces faits posaient des problèmes sérieux pour toutes les
approches plus théoriques. Plus tard, dans des discussions avec des
collègues hollandais, j’ai pu me rendre compte à quel point cette
formation, pour traditionnaliste qu’elle était, m’était précieuse.
La seconde est le professeur Simon C. Dik (1940-1995). En
succédant à la chaire de linguistique générale créée par le professeur Anton
Reichling, il transforma cette chaire en un véritable Institut de
linguistique générale tout en continuant à développer sa propre théorie de la
grammaire fonctionnelle. L’institut devint vite un des centres les plus
réputés au monde pour la recherche en théorie linguistique, notamment
grâce au fait que le professeur Dik, loin de se contenter de recruter des
adeptes de ses propres théories, attira des chercheurs de divers
horizons théoriques et stimula constamment la discussion et l’échange entre
chercheurs d’horizons très divers. Je fs sa connaissance après la
publication de mon premier article dans lequel j’appliquais les outils de la
grammaire fonctionnelle à l’analyse de quelques problèmes de la
syntaxe du moyen néerlandais et il devint vite mon principal conseiller COMMENT ON SE COMPREND
pour l’élaboration de ma thèse de doctorat. Après, il m’invita comme
chercheur à l’Institut de linguistique et me permit de le remplacer ad
interim durant 8 mois lorsqu’en tant que président de la faculté des
lettres, il bénéfcia d’un allègement de ses charges d’enseignant. Je me
souviendrai toujours de sa gentillesse toute naturelle et de sa grande
ouverture d’esprit. Jamais il n’imposait ses vues à lui, même quand les
analyses que je proposais allaient à l’encontre des siennes, il
m’encourageait à continuer dans la direction que j’avais choisie. Son attention
primaire pour la diversité typologique des langues me soutenait dans
des recherches sur leur variabilité dans le temps. Sa mort prématurée fut
une grande perte pour la linguistique et pour tous ceux qui ont eu
l’honneur de travailler avec lui.
Il me reste à m’acquitter d’une obligation bien agréable, celle des
remerciements. Je commencerai par les institutions, d’abord la
fondation néerlandaise pour la recherche fondamentale (ZWO) qui
m’octroya une bourse de chercheur à l’Institut de linguistique générale de
l’université d’Amsterdam d’octobre 1983 à décembre 1984, ensuite
l’IHECS, où j’ai pu développer mon enseignement de la linguistique en
toute liberté. Parmi les personnes je commencerai par ma collègue du
medépartement des langues, M Muriel D’Hossche, qui me ft quelques
remarques sur une première version du présent livre. Le professeur Luc
de Meyer, l’actuel directeur de l’IHECS, ft une lecture approfondie de
cette même version et ses critiques m’amenèrent à opérer une
restructuration importante du livre. Mes collègues M. Ahmed Belhaloumi et
le professeur Joël Saucin, ainsi que mon ami M. Julien Louis se sont
attelés à l’immense tâche de corriger la langue de la version défnitive.
Bien entendu toute erreur restante reste de mon entière responsabilité.
meIl me reste à remercier M Claudia Oviedo pour la mise ne page
défnitive du livre.
Quant à mes proches qui m’ont soutenu, ils savent que mes
remerciements sont dans mon cœur.
51. Introduction
1.1 Objectifs du cours
Cet ouvrage s’articule autour de deux questions :
(1) a. Comment se fait-il qu’on se comprenne quand on se parle ?
b. Qu’est-ce qu’on comprend quand on se parle, quand on lit ?
Ces questions peuvent vous paraître banales. L’évidence même du fait
qu’on se comprend quand on se parle obscurcit le caractère
problématique des mécanismes et des processus qui le permettent. Je suis certain
que vous ne vous êtes encore jamais posé la question (1a). Quant à la
question (1b), nous vivons trop souvent dans l’illusion que nos
interlocuteurs nous comprendront, comprendront tous la même chose et, qui
plus est, exactement ce que nous voulions dire. Il faut un malentendu
pour nous désabuser. Un « mal – entendu », toutefois, le plus souvent
ne provient pas du fait que quelqu’un nous aurait mal écoutés, mais
bien du fait que nous nous soyons mal exprimés. Or, pour vous, futurs
spécialistes de la communication, il est essentiel d’avoir une bonne idée
de la manière dont vos messages, linguistiques et autres, seront perçus
et interprétés par vos destinataires, vos publics cible.
Pourtant, la tradition linguistique a longtemps privilégié l’étude de la
production linguistique sur les problèmes de compréhension. Je suis
d’avis que les problèmes de production ne peuvent être résolus sans
une connaissance approfondie des problèmes de compréhension. Cette
prise de position est toutefois loin d’être généralement admise et
provoquerait devant un public de linguistes avertis au moins quelques
froncements de sourcils, sinon des hochements de la tête, voir des
protestations. Il existe en effet de solides raisons, notamment mathématiques,
pour lesquelles la tradition linguistique a favorisé les problèmes de
production, mais pour une fois, je suis d’accord avec les prêtres et les
78 COMMENT ON SE COMPREND
psychanalystes qui depuis longtemps savent que c’est l’écoute qui est à
la base de la communication.
L’accent que je mettrai sur la compréhension est aussi la première
rai1son pour laquelle j’ai préféré le terme de communication linguistique à
celui de linguistique générale. En favorisant les problèmes de
compréhension, la problématique linguistique s’inscrit nécessairement dans le
domaine plus vaste de la communication et de nos capacités cognitives.
La seconde raison est plus directe. Il existe dans le domaine de la
linguistique des disciplines importantes, comme la phonologie ou la
typologie formelle, qui mettent en suspens les problèmes de
communication. Comme vous êtes des étudiants en communication et non de
futurs linguistes, je sélectionnerai de préférence dans le vaste champ
de l’étude des langues celles qui contribuent directement à l’étude de
la problématique communicationnelle et je me limiterai pour les autres
aspects à ce qui est strictement nécessaire pour la compréhension de
l’ensemble.
La production d’abord ?
Dans Calvin & Bickerton (Calvin & Bickerton 2000 : 38-40), un ouvrage
conçu comme un dialogue entre un neurologue et un linguiste, il est à noter
que lorsque le neurologue Calvin souligne que la compréhension d’ordres
complexes du type « Kanzi go to the offce and bring back the red ball »
implique de la part du bonobo entraîné à la communication verbale Kanzi la
compréhension de structures complexes, le linguiste Bickerton marque son
désaccord. Selon lui, lors de la compréhension, nous disposons de toutes
sortes indices sémantiques, pragmatiques et situationnels qui permettent
de nous passer de la structure syntaxique : « I don’t think for a moment
that Kanzi knew the grammatical structure of « Go to the offce and bring
back the red ba c ll’– if he knew what ‘go’, ‘offce’, ‘bring’and ‘red ball’meant,
he wouldn’t have to be the bonobo equivalent of a rocket scientist to fgure out
what he had to do. And if he did understand the grammatical structure, what’s
stopping him from producing sentences like this himself ? »
1 La notion de « communication verbale » est d’un usage plus courant et s’oppose
généralement à la notion de « communication nonverbale ». C’est la raison pour laquelle
je préfère utiliser le terme plus large de ‘communication linguistique’qui couvre pour
moi l’approche communicationnelle des échanges linguistiques et qui peut donc aussi
englober des aspects paralinguistiques et nonverbaux.COMMENT ON SE COMPREND
1.2 La découverte tardive de la
communication par la linguistique
Quand on pose la question de savoir ce que la linguistique a pu
apporter à une théorie de la communication, on est bien étonné de ne pas
trouver de réponses immédiates ou claires.
En effet, aussi longtemps que la linguistique s’est contentée d’être
« l’étude scientifque des langues » elle ne s’est pas posé le problème
de la communication. Il était tellement évident que la langue servait à
communiquer que cette donnée de base n’était pas considérée comme
2problématique . Or, « l’étude scientifque des langues », la linguistique
edonc, n’existe à proprement parler que depuis le début du xix siècle,
depuis la découverte de la parenté linguistique, la démonstration faite
par Bopp (1816) que le sanskrit, le grec, le latin et l’islandais remontent
à une langue ancestrale commune, l’indo-européen. Avant, il y avait la
grammaire.
La grammaire, nous l’avons tous apprise à l’école. Elle nous a appris
ce qu’on pouvait dire ou non, écrire ou non. Sa démarche,
essentiellement normative, peut être dangereuse. Ainsi, quand certains
humaenistes du xvi siècle poussèrent la grammaire latine au point d’exclure
toute locution ou tournure non attestée chez Cicéron, ils élevèrent cette
langue une fois pour toutes au rang de langue morte (Nicolas 1999 :
355).
Avec cette disparition lente, mais certaine, de la langue latine comme
langue véhiculaire commune à toute l’Europe, rôle qu’elle avait joué
durant tout le Moyen Âge, et sous la pression de l’invention et de la
diffusion de l’imprimerie et de l’imprimé, le besoin de nouvelles
lanegues véhiculaires se ft sentir. Aussi voyons-nous à partir du XVI et
exvii siècle la naissance des langues que nous appelons maintenant
2 Cela ne veut pas dire que le thème de la communication n’était jamais abordé. On
e trouvera dans les écrits des philosophes du XVII des considérations à ce sujet,
notamment chez von Humboldt, mais le champ de la communication n’était pas conçu comme
une problématique à part entière.
910 COMMENT ON SE COMPREND
les langues nationales : le français, l’allemand, l’anglais, le
néerlandais, etc. Il faut noter que ces nouvelles langues véhiculaires avaient
besoin d’une grammaire, et comme la seule grammaire qu’on
connaissait était la grammaire latine, on appliqua les schémas de la grammaire
latine à ces langues. Le résultat était parfois déroutant : on inventa par
exemple un « temps du futur » pour une langue qui n’en connaissait pas
comme le néerlandais. Peut-être qu’on vous l’enseigne encore et
toujours… En tout cas vous aurez à connaître ces distinctions de
grammai3riens si jamais vous présentez les examens du SELOR .
Cette approche grammaticale culmina dans la Grammaire de
PortRoyal (Arnaud & Lancelot 1660). Ses partisans tentèrent de dégager
des règles de la grammaire les règles universelles de la pensée (sic).
Cette démarche se situe au moment où le français devient la langue
véhiculaire européenne commune du Siècle des lumières. Je ne puis
m’empêcher ici de constater l’étrange similitude entre cette démarche
et celle du plus grand linguiste vivant, l’Américain Noam Chomsky.
Celui-ci se réclame directement de cette tradition (Chomsky 1966). Il
a entrepris des recherches sur la « grammaire universelle » au moment
où l’anglo-américain est devenu la langue véhiculaire mondiale, en se
basant majoritairement sur la langue anglaise, bien entendu…
Toujours est-il que la démarche grammaticale traditionnelle, même
si elle invoque parfois la nécessité de bien se faire comprendre comme
justifcation de l’exclusion ou de la consécration de telle ou telle tour -
nure ou expression, ne s’interroge pas sur la communication
linguistique en tant que telle. Dans son avatar le plus récent, la grammaire
générative, Chomsky refuse même de considérer l’emploi de la langue
en tant qu’instrument de communication comme une propriété
pertinente à son étude ! (e.g. Chomsky 1975 & 1988).
3 Le « SELOR » est l’organisme de sélection du personnel de la fonction publique en
Belgique. Il vérife notamment la connaissance du français et du néerlandais des
candidats pour lesquels le bilinguisme est requis. Les examens de néerlandais ont la réputation
d’être inutilement diffciles.COMMENT ON SE COMPREND
La découverte de la parenté linguistique et l’essor de la
linguisetique historique du xix siècle n’ont guère changé les choses. Bien au
contraire, durant toute cette période, la linguistique – qui était
assimilée à la linguistique historique – se contenta d’étudier l’évolution et les
rapports de parenté entre les diverses langues. C’était là un travail
titanesque, qui ne peut que forcer notre admiration, mais qui se contenta
de comparer entre elles des langues diverses ou les diverses étapes de
l’évolution d’une même langue. Jamais, par la force des choses, les
éléments de la comparaison n’avaient fonctionné ensemble dans un acte
de communication linguistique. Il ne faut donc pas s’étonner que le
problème de la communication fût loin des préoccupations des linguistes
historiques de cette époque.
Bref, il faut bien conclure que la linguistique a mis un certain temps
à se poser des problèmes de communication. C’est pour le moins
étonnant de la part d’une science qui étudie ce qui est certainement un des
plus importants moyens de communication de l’espèce humaine et qui
plus est, le distingue – du moins dans sa complexité – de ceux des autres
animaux !
1.3 Le tête-à-tête
À ma connaissance, c’est dans le Cours de Linguistique générale de
Ferdinand de Saussure qu’on trouve pour la première fois un dessin qui
peut passer pour un schéma de la communication linguistique (Fig. 1.1)
1112 COMMENT ON SE COMPREND
Figure 1.1 : le tête-à-tête de la linguistique (De Saussure 1916 : 27)
Il s’agit d’un simple tête-à-tête dont la principale caractéristique est
qu’il situe ce qui est communiqué, le message, entre les deux têtes.
C’est aussi la principale caractéristique du schéma (2) qui fut proposé
par les premiers théoriciens de la communication (Shannon & Weaver
1949).
(2) ÉMETTEUR ¦ MESSAGE ¦ RÉCEPTEUR
Ce schéma est directement inspiré des moyens techniques de
communication comme le télégraphe. Ce qui m’importe ici, c’est de souligner
que, selon ce modèle, le message acquiert une indépendance totale par
rapport à l’émetteur où au récepteur.
Pour savoir en clair ce que cela signife, comparons ce modèle à un
match de tennis de table. Étant donné que dans un acte de
communication réciproque, émetteur et récepteur alternent constamment de rôle,
cette comparaison, à première vue, semble valable. Mais s’il semble
4évident que Jean-Michel Saive vit une communication physique
intense avec son adversaire, il est tout aussi clair que le « message », ce
n’est pas la balle de ping-pong, tout au plus est-elle le « messager » qui,
à l’intérieur des règles qui régissent ce type de confrontation sportive,
4 Pongiste belge bien connu. Ancien champion du monde.COMMENT ON SE COMPREND
permet de décider de la supériorité ou l’infériorité des adversaires. Or
ces règles ne sont pas présentes dans le schéma (2). Elles ne sont pas
matériellement présentes non plus lors d’un match, elles n’existent que
dans la tête des adversaires, des arbitres et des spectateurs qui suivent,
qui « comprennent » le match. La communication n’est donc possible
que sur base d’une connaissance partagée entre les participants, la
connaissance d’un code. Comme connaissance, ce code, qui constitue
le message, ne se trouve pas entre l’émetteur et le récepteur, mais dans
la tête de chacun d’eux.
Cela vaut également pour la communication linguistique. Si je me
mets ici et maintenant à continuer mon cours en néerlandais, la plupart
d’entre vous cesseront de me comprendre, faute d’une connaissance
suffsante de cette langue. Cette observation nous fournit aussi une
première réponse partielle à la question fondamentale (1a).
(3) On se comprend parce qu’on parle la même langue.
Cela ne sufft pas. Pour le voir, il sufft d’appliquer le schéma (2) à
un autre acte de communication physique intense, l’acte sexuel. Bien
évidemment, encore une fois, le « message » dans ce type de
communication ne peut se confondre avec cette petite quantité de liquide
blanchâtre qui est transmise de l’homme à la femme. L’emploi du
préservatif, n’en déplaise à Rome, montre que la communication amoureuse
est parfaitement possible sans qu’il y ait transmission effective de ce
liquide. Lors de l’acte sexuel, le message ne passe pas uniquement entre
nos corps, mais aussi dans nos têtes.
L’acte sexuel peut être l’expression de l’affection la plus profonde
et des sentiments les plus tendres, ou l’expression de la dominance la
plus totale et du mépris le plus profond. Des milliers de femmes, de
flles, de garçons et d’hommes qui se sont fait violer par une
soldatesque triomphante à travers les âges, pourraient en témoigner. Cela
s’est produit encore récemment en ex-Yougoslavie, cela se passe
encore dans la région des Grands Lacs en Afrique centrale, où on parle
1314 COMMENT ON SE COMPREND
de « génocide sexuel ». Cela démontre que le « message » se situe au
niveau des sentiments, dans nos têtes et non au niveau de l’acte en
luimême. Si je rappelle ici l’existence du viol, ce n’est pas uniquement
parce que j’estime que la glorifcation de l’amour dans notre culture
tend un peu trop à faire oublier cet aspect désagréable des choses, mais
surtout pour montrer qu’un même acte de communication peut donner
lieu à des messages diamétralement opposés selon les circonstances où
il se place, que les mêmes actes sexuels contiennent des messages
totalement différents selon qu’ils se situent en apothéose d’un petit dîner
romantique aux chandelles ou lors de la mise à sac d’une ville conquise.
Ce contexte appartient à la connaissance commune : l’entreprise
amoureuse peut encore tourner au vinaigre si les deux participants à un dîner
aux chandelles n’ont pas la même appréciation de la situation.
Cela vaut également pour la communication linguistique. Si je vous
dicte la phrase (4) :
(4) Les plus beaux étangs de la Belgique sont à Freux.
La plupart d’entre vous croiront que j’énonce un affreux paradoxe
parce qu’ils ignorent l’existence près de St Hubert, d’un charmant petit
hameau, appelé « Freux », où il y a de splendides étangs.
Cette observation nous donne une seconde réponse partielle à notre
question fondamentale (1a)
(5) Parce qu’on sait de quoi on cause.
Cela ne sufft pas encore. Je vous lis un fragment d’un célèbre spot
5publicitaire qui eut son moment de gloire :
(6) makivalava.
À moins que vous n’ayez été capables d’identifer le spot en question,
je crains fort que vous ne m’ayez pas compris, même que certains
commencent à s’interroger sur mon état de santé mentale. Quand je vous
projette le spot en question, vous comprenez tout de suite ce message
5 Il s’agit du premier spot publicitaire pour la poudre compacte à lessiver ‘Omo’qui
mettait en scène un couple de grands singes (la guenon était chimpanzé et le mâle gorille !)COMMENT ON SE COMPREND
qui de fait n’appartient à aucune langue (bien que la version «
néerlandaise » du même spot ait une tout autre bande sonore). Si nous
comprenons cette conversation simiesque, c’est que nous connaissons tous le
scénario de ce type de spot publicitaire pour poudres à lessiver et que
nous savons ce que les protagonistes peuvent se dire en pareille
occasion. Il faut donc ajouter un autre élément de réponse à notre question
fondamentale :
(7) On se comprend parce que l’on sait ce que l’autre va dire.
Résumons les éléments de réponse à la question (1a) que nous avons
glanés jusqu’à présent :
(8) e :
i. on parle la même langue
ii. on sait de quoi on parle et ce que l’autre va dire
Vous aurez remarqué que j’ai télescopé les deux derniers éléments de
réponse que nous avions trouvés en un seul. Comme ce n’est qu’à
partir de la fn des années soixante que les linguistes, sous l’infuence de
certains philosophes du langage, ont commencé à prendre en compte
ces aspects du traitement des messages linguistiques, la discipline qui
s’en occupe a reçu un nouveau nom, la pragmatique. Parmi les
multiples défnitions en cours, j’opterai pour celle qui défnit la pragma -
tique comme l’étude des interactions entre les messages linguistiques
et la connaissance du monde, leurs contextes.
Ces éléments de réponse structurent également le plan de ce livre. Le
chapitre suivant examinera de plus près les diverses formes des
langues et les trois chapitres suivants esquisseront l’histoire de la
linguisetique à partir du début du xix siècle. Ils sont consacrés à l’évolution
des concepts de langue et de langage durant cette période, et concernent
donc le premier élément de notre réponse à la question (1a) : (3). Le
sixième chapitre est consacré aux apports des philosophes du langage
Austin et Grice et à la notion de « communication inférentielle » qui en
découle. Le septième chapitre, consacré à l’analyse conversationnelle,
1516 COMMENT ON SE COMPREND
permettra d’approfondir la notion de communication inférentielle en
précisant le contexte dans lequel il fonctionne. Il mettra l’accent sur
l’élément de réponse (5) à la question (1a). Les deux chapitres suivants
consacrés à la compréhension, des phrases et des mots donneront
respectivement des exemples d’analyse linguistique mettant en œuvre
l’ensemble des concepts introduits. Le dixième chapitre sera consacré
aux bases neurologiques qui rendent possibles les processus
extrêmement complexes de la communication linguistique. En effet, les
progrès récents en imagerie médicale ont permis des progrès tels en
neurosciences que plus aucune discipline des sciences humaines ne peut se
passer de poser la question du ‘hardware’neurologique qui permet
l’activité humaine étudiée. Le chapitre 11 présentera une nouvelle famille
de modèles grammaticaux, à savoir les grammaires de construction.
Leur analyse critique montrera que les données de la neurolinguistique
deviennent des éléments décisifs dans le choix de modèles descriptifs.
1.4 Pardon, vous avez dit comprendre ?
Pour l’instant, le monde paraît bien simple, nous avons une question
élémentaire (1a) avec deux éléments de réponse (8) qui paraissent bien
simples, et cela permet de structurer presque tout mon cours. Bref, tout
baigne dans l’huile.
Rien n’est moins vrai. Afn de se rendre compte de la complexité de
l’affaire, posez-vous un instant la question de savoir ce que c’est que
« comprendre ». Il sufft de se souvenir du célèbre « je vous ai
compris » du Général de Gaulle, pour comprendre qu’on peut
appréhender des choses fort différentes tout en croyant qu’on s’est compris.
6Compris ? !
6 Récemment rappelé au pouvoir comme dernier président du conseil de la
eiv République à cause des événements d’Algérie, le Général de Gaulle prononça le
4 juin 1958 un discours à Alger devant une foule de Français d’Algérie qui se termina par
cette phrase devenue célèbre. La majorité de l’assistance comprit sans doute qu’il allait COMMENT ON SE COMPREND
Prenons un simple exemple. Je prononce le mot « fenêtre ». Est-ce
que vous m’avez compris ? Vous avez certainement reconnu le mot,
mais qu’est-ce que ce mot isolé, prononcé ici et maintenant, signife ?
En tout cas, il n’y a ici dans cet auditoire, aucun objet qui corresponde
au mot « fenêtre », vous avez déjà dû vous en rendre compte… Bref, un
mot prononcé seul ne signife pas grand-chose.
En tout cas, il est facile de montrer qu’il ne sufft pas de reconnaître
des mots pour comprendre. À moins que vous ne soyez doubleurs, ou
que vous n’ayez déjà subi une introduction à la linguistique, la phrase
(9) ne doit pas vous dire beaucoup :
(9) Les transformations changent les structures profondes en
structures de surface.
Vous avez certainement reconnu tous les mots, mais le sens de cette
phrase ne vous deviendra clair qu’après le quatrième chapitre.
Quand des scientifques se trouvent ainsi confrontés à un concept qui
semble intuitivement clair – tout le monde sait ce que « comprendre »
veut dire – mais qu’il semble impossible ou en tout cas fort diffcile de
le défnir rigoureusement, ils ont recours à un truc, ils utilisent une
défnition opérationnelle.
La démarche est la suivante, même si je ne peux pas donner une
défnition complète de la notion « comprendre », je peux trouver un
critère, un test qui permet d’établir si vous m’avez compris ou non. Le
critère qui a été proposé est notre capacité de décider si ce qu’on nous
raconte est vrai ou faux. En effet, si vous êtes capables de me dire que
je mens ou non, je peux être certain que vous m’avez compris. L’étude
de la signifcation des phrases s’occupera donc d’étudier leur valeur
de vérité, leurs conditions de vérité. C’est l’objet de la sémantique. La
sémantique formelle sera un peu la parente pauvre de ce cours : son
défendre l’Algérie française à tout prix. Il n’avait pourtant rien promis et voulait garder
toutes les possibilités ouvertes. Plus tard, se rendant à l’évidence, il négociera
l’indépendance de l’Algérie (1962).
1718 COMMENT ON SE COMPREND
étude fait fort appel aux techniques et concepts de la logique formelle,
qui étudie la manière de déduire des propositions vraies à partir d’autres
propositions vraies. Une solide formation en logique formelle
demanderait à elle seule plus que les trente heures de mon cours. Je devrai
donc me contenter d’essayer de vous en inculquer quelques rudiments.
La sémantique lexicale, qui étudie le sens des mots, et qui est moins
formelle, fera toutefois l’objet de notre attention au chapitre 9.
1.5 Proposition, phrase et énoncé
Nous avons maintenant une question fondamentale, deux éléments
de réponse, une question complémentaire et une défnition opération -
nelle du concept central qui fgure dans cette question, à savoir «
comprendre ». Mais nous ne savons pas encore ce que nous comprenons, et
comme toujours, rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît de prime abord.
En parlant de logique, plus haut, j’ai utilisé la notion de «
proposition ». Cette notion mérite qu’on s’y arrête un instant. En logique
élémentaire, qui s’appelle par ailleurs un calcul de propositions, par
convention, les propositions sont représentées par les lettres p et q.
C’est une notion fort abstraite, et donc très simple : une proposition
c’est tout message qui peut être vrai ou faux.
L’important, c’est de faire la différence entre une proposition et une
phrase. Nécessairement, une proposition s’exprime par une phrase, et
on peut défnir une phrase comme une expression linguistique possible
d’une proposition. « Possible », parce qu’une même proposition peut
s’exprimer par différentes phrases. Pour prendre un exemple célèbre,
plutôt que de dire, « Il est mort », après l’assassinat plus ou moins légal
de Catilina, Cicéron a préféré dire « Il fut », ce qui du point de vue de
tout un chacun et du pauvre Catilina en premier lieu revenait
exactement au même.COMMENT ON SE COMPREND
Nécessairement aussi, mais nous verrons plus tard que c’est peut-être
moins évident, une phrase, qui exprime une proposition, contient un
contenu propositionnel. Pourtant, et cela peut paraître paradoxal, en
soi, une phrase n’est ni vraie ni fausse. Ainsi, quand je prononce, ici et
maintenant la phrase (10), elle est sans objet.
(10) La fenêtre est ouverte.
Il n’y a ici dans cet auditoire aucune fenêtre qui puisse être ouverte ou
fermée, et la phrase (10) n’a pas de signifcation, elle ne désigne aucun
état de fait dans le contexte, ce qui ne veut pas dire qu’elle est
dépourvue de sens. En effet, c’est son sens, l’ensemble de l’information
contenue dans une phrase qui nous permet de décider si elle est applicable
dans un contexte donné ou non, qui nous permet de tirer la conclusion
7que nous venons de tirer .
Pour qu’une phrase ait une signifcation, il faut qu’elle soit appliquée
à un contexte, qu’elle devienne un énoncé. Par défnition, l’étude des
énoncés fait partie de la pragmatique.
Récapitulons ces distinctions sous forme d’un tableau :
(11)
LOGIQUE PROPOSITION Valeur de vérité
LINGUISTIQUE PHRASE Sens
PRAGMATIQUE ÉNONCÉ Signifcation
1.6 La notion de modèle, un schéma de la
communication linguistique
Rêvons un instant, imaginons que nous ayons une réponse idéale à notre
question fondamentale, de quoi cette réponse idéale aurait-elle l’air ?
7 Il faut souligner ici que cette distinction telle que je viens de la faire n’est
certainement pas respectée dans l’usage courant de ces termes qui fonctionnent souvent comme
synonymes et qu’elle n’est même pas toujours respectée dans l’usage linguistique, pire,
qu’ils sont parfois utilisés dans le sens inverse de la distinction que je viens d’établir.
Curieusement, la science du langage est une discipline où règne un haut degré de
confusion terminologique.
1920 COMMENT ON SE COMPREND
Nous aurions une réponse idéale si nous étions capables de construire
une machine, de programmer un ordinateur de telle sorte qu’il puisse
comprendre et produire des messages linguistiques compréhensibles
identiques à ceux qu’on est capables de traiter. Un modèle capable de
faire ce que nous faisons. C’est ce qu’on appelle un modèle
linguistique. Bien qu’il y ait des précurseurs, la notion de modèle linguistique
fut introduite et popularisée par le linguiste américain Chomsky à partir
de la fn des années cinquante. Chomsky (1964) identife ce modèle à
un modèle de notre connaissance linguistique. Dik (1989) élargit cette
conception pour en faire le modèle d’un utilisateur de la langue.
À la base de ce modèle se trouve un schéma de la communication
linguistique. Après la critique que nous venons d’en faire dans la section
1.3, il est clair que le schéma de Shannon et Weaver (2) ne convient pas.
Tentons donc d’en construire un autre et puisque la communication se
passe dans nos têtes, il faudrait peut-être voir ce qu’il y a dedans. Ou
plutôt, ce qui peut nous intéresser. En effet, tout ce qu’on peut avoir
dans la tête ne nous intéresse guère pour expliquer un acte de
communication linguistique donné : il y a trop.
(12) Anderlecht a perdu hier soir.
Prononcée ici, de but en blanc, en plein milieu d’un discours
pédagogique, cette phrase, pourtant anodine, tombe comme un cheveu dans la
soupe, au point que je suis certain que certains parmi vous auront eu
des diffcultés à la comprendre la première fois que je l’ai prononcée.
C’est qu’elle se situe totalement en dehors de votre centre d’attention
du moment, ce à quoi vous pensez pendant que vous essayez de
comprendre mon cours, c’est-à-dire, tout ce que vous savez déjà ou croyez
déjà savoir concernant la langue et la communication. Cette
connaissance, certainement encore bien imparfaite, est le cadre de référence par
rapport auquel vous essayez, vaille que vaille, d’insérer ce que je suis
en train de vous raconter. Par un terme emprunté à Seuren (1975), nous
appellerons ce cadre de référence le Domaine de Vérifcation (DV). Il COMMENT ON SE COMPREND
s’agit de la connaissance active qu’ont les interlocuteurs du sujet du
discours à un moment donné de l’échange linguistique. Il faut
distinguer le DV du locuteur de celui qui écoute. Ce sont les deux cercles
dans le schéma (13), DVi et DVé. Pour que la communication soit
possible, il faut que les deux cercles se recouvrent partiellement, que les
interlocuteurs disposent d’une connaissance commune au sujet du DV
qui fait l’objet de l’échange. En (13), cette connaissance commune est
défnie par l’intersection entre DVi et DVé.
Puisque, à moins que nous n’utilisions la langue de bois, nous parlons
pour dire quelque chose, l’acte de communication linguistique peut être
défni comme le transfert d’une information, x, dans le schéma (13), du
DVi vers la partie commune entre DVi et DVé.
Une information ne peut toutefois exister de manière isolée, elle est
nécessairement contenue dans un énoncé, le rectangle qui entoure x
dans le schéma (13). Comme ce schéma l’indique, cet énoncé contient
aussi de l’information qui appartient déjà à la connaissance commune
des interlocuteurs. C’est ce qui permet au destinataire du message
linguistique d’intégrer la nouvelle information dans son DV.
2122 COMMENT ON SE COMPREND
(13)
Ce schéma constitue, à mes yeux du moins, un net progrès par
rapport au tête-à-tête saussurien (Fig. 1) ou du schéma mécaniste de la
communication de Shannon et Weaver (2). J’y ferai constamment
référence pour défnir les notions de base de la pragmatique. Mais il est loin
encore de représenter pleinement la complexité de la communication
linguistique. Il est même assez facile de voir où le bât blesse. En effet,
une information « x » y est représentée comme un simple élément d’un
ensemble qu’il sufft de transférer vers un autre ensemble. Mais pour ce
faire, il doit être inséré dans une proposition qui sera traduite dans une
phrase qui sera réalisée lors d’un énoncé. De fait, une information n’est
pas un élément isolé dans un ensemble et l’ensemble de nos
connaissances qui peuvent constituer les différents Domaines de Vérifcation
n’est pas un sac à billes rempli d’informations éparses sans liens entre
elles. La manière exacte dont nos connaissances, linguistiques et autres,
sont emmagasinées et organisées à l’intérieur du cerveau reste un
grand mystère. Toutefois, comme nous le verrons au chapitre 10, elles
n’existent pas de manière permanente. Elles sont constamment recréées COMMENT ON SE COMPREND
en fonction du contexte et de la situation du moment par les processus
de la mémoire non représentative.
Cette observation entraîne aussi une réserve quant à la notion de
« modèle linguistique » telle qu’elle a été popularisée par l’école
générativiste à partir de Chomsky (1965). L’ensemble des processus et
mécanismes qui nous permettent de communiquer par le langage était
conçu comme une « boîte noire », inaccessible à l’observation directe.
Toutefois, on estimait, avec un certain optimisme, avoir accès aux
éléments d’entrée et de sortie de cette boîte, le sens et le son. Sur base de
ces données, on pouvait tenter de décrire les processus actifs dans la
boîte (14).
(14)
Or, dans la mesure où le « sens » est lié à nos connaissances, il est tout
simplement inexact de croire que nous avons accès au « sens » de la
même manière que nous pouvons observer, enregistrer, mesurer et
analyser les sons par lesquels nous communiquons. De fait, comme nous
n’avons qu’un accès très imparfait au sens, il n’est même pas garanti
que le « sens » qu’un locuteur veut communiquer à travers son message
et le « sens » que son interlocuteur reconstruit à partir de celui-ci soient
le même. Pour Freeman (1999 :16), un neurologue de l’université de
Berkeley, ils sont même nécessairement non identiques, ce qui l’amène
à proposer la version suivante du tête-à-tête de la communication
linguistique :
2324 COMMENT ON SE COMPREND
(15)
Figure 1.2 : d’après Freeman (1999 : 16)
Selon cet auteur, seul le sens existe à l’intérieur de cerveaux
individuels et il dépend de l’intentionnalité des individus. Des individus
tellement individuels que jamais deux individus n’accordent le même
sens aux mêmes représentations. Ces dernières, contrairement au sens,
n’existent qu’à l’extérieur de nos têtes en tant qu’outils qui permettent
d’infuencer le sens des autres individus. Même si le sens absolu reste
irrémédiablement individuel, inexorablement différent d’individu en
individu, la négociation constante sur le sens à partir des
représentations aboutit à des « sens partagés » sur les plans interrelationnels et
culturels.
1.7 Un modèle de l’utilisateur de la langue
Cela signife en clair que les conditions pour arriver à un modèle
suggéré par le schéma (15) ne sont pas satisfaites, car si les sons sont
observables et mesurables, le sens ne l’est qu’indirectement par le
témoignage des utilisateurs de la langue. C’est donc, comme le propose Dik COMMENT ON SE COMPREND
(1989), de ce dernier qu’il faut tenter de faire un modèle et non d’une
langue autonome et détachée de ses utilisateurs.
Le schéma (15) ci-dessous reprend, à un détail près qui sera justifé
8dans mes commentaires, celui proposé par Prins & Schoonen (2002) .
(15)
8 Prins & Schoonen (2002) constitue le deuxième chapitre d’Appel et al. (2002), une
des introductions complètes à la linguistique générale actuelle des plus récentes, réalisée
par des collaborateurs de l’Université d’Amsterdam. En suivant la tradition instaurée
par le fondateur de l’institut de linguistique générale de cette université, le regretté Pr
Simon C. Dik, cette introduction est le résultat de la collaboration de chercheurs qui bien
qu’ils appartiennent à des écoles et des disciplines diverses, recherchent le dialogue et
une vision commune plutôt que la confrontation entre les diverses écoles.
2526 COMMENT ON SE COMPREND
Dans ce schéma, l’encadré central représente tous les éléments du
système cognitif qui interviennent dans la communication linguistique : il
est composé de la connaissance du monde, la connaissance de la langue
et la connaissance de la situation et de l’usage linguistique. J’ai
souligné l’importance de la connaissance du monde pour la compréhension
au paragraphe 1.3. et cet élément correspond aux réponses (8ii) à la
question (1). La connaissance de la langue correspond à la réponse (8i).
Conformément à la grande majorité des théories linguistiques actuelles,
aussi bien la théorie minimaliste de Chomsky que la grammaire
fonctionnelle de Dik, le lexique y occupe une place prépondérante. Le
troisième élément mérite un mot d’explication. Afn de communiquer de
manière effcace, il ne sufft pas de pouvoir construire des phrases et
de les énoncer, il faut savoir quel type de phrase et d’énoncé est
approprié dans quel contexte. Vous vous souviendrez peut-être de la formule
inventée par des publicitaires pour vanter les mérites d’un yaourt qui
serait bénéfque pour la digestion :
(16) Le yaourt X favorise le transit intestinal.
La phrase (17) qui a exactement le même sens n’aurait certainement
pas eu l’effet publicitaire escompté :
(17) Le yaourt X fait ch…
Notre sensibilité en la matière, et l’usage fguré de la dernière
expression dans le langage parlé plus ou moins ‘vulgaire’excluent son emploi
dans le contexte publicitaire.
La capacité de tutoyer et de vouvoyer à bon escient fait également
partie de cette compétence, appelée parfois compétence
communicative (Hymes 1966).
L’encadré de gauche représente le système de compréhension. Pour
arriver à une interprétation, les sons doivent être décodés à leur niveau
sonore, en tant que mots et en tant que combinaisons syntaxiques et
sémantiques. Tous ces niveaux sont traités simultanément et en
parallèle. Ainsi, on peut insérer une séquence sonore/#ourse/dont la première COMMENT ON SE COMPREND
consonne a été rendue non reconnaissable (le symbole #) dans les
phrases suivantes :
(18) a. Investir dans des actions en #ourse n’est pas sans risques.
b. Que le meilleur gagne la #ourse.
c. Pour la santé, mieux vaut boire de l’eau de #ourse.
Cette même séquence sonore sera interprétée comme « bourse » en
9(18a), comme « course » en (18b) et comme « source » en (18c) .
Les mêmes phénomènes se produisent au niveau de la syntaxe où on
peut par exemple enlever un pronom dans une phrase et la faire écouter
à des personnes qui majoritairement ne se rendront compte de rien et
traiteront la phrase comme si le pronom y était. Cette capacité de «
corriger » ou de « restituer » un message « abîmé » est une des raisons
pour lesquelles il est si diffcile de corriger nos propres textes.
L’encadré de droite représente la production, on doit y distinguer la
planifcation qui résulte en un message préverbal et la formulation qui
10consiste en un encodage grammatical et phonologique . Il en résulte
un plan phonétique qui aboutit à l’articulation proprement dite. Par la
conception même de ce cours, ce sera la parente pauvre de celui-ci. Il
convient de souligner toutefois qu’ici aussi les différents niveaux
fonctionnent simultanément et en parallèle, mais de manière un rien
décalée. En effet, le message préverbal est décomposé en plusieurs parties.
Aussi bien la formulation que l’articulation débutent avant même que
la planifcation de chaque partie ne soit terminée.
9 Comme je n’ai pas connaissance d’expériences réelles à ce sujet en français, j’ai
adapté librement les exemples donnés par (Prins & Schoonen 2002 : 33).
10 La notion de phonologie sera explicitée au § 3.2.3. Il s’agit de l’étude des distinctions
sonores pertinentes pour la langue, à l’exclusion de différences sonores, telle la différence
d’une octave entre une voix féminine et masculine, qui ne le sont pas. C’est la phonétique
qui étudie le son linguistique sous tous ces aspects.
2728 COMMENT ON SE COMPREND
(19)
Au schéma tel qu’il a été proposé par ces auteurs, j’ai ajouté une
fèche qui fait de l’output du système de production également l’input
du système de compréhension et un autre qui va de ce dernier vers le
système de production. Ces deux ajouts assignent un rôle moniteur au
système de compréhension par rapport au système de production. Cette
hypothèse me semble nécessaire pour rendre compte de notre capacité
de nous corriger pendant que nous parlons.
1.8 L’histoire de Jean-François
Quand fut créée en 1865 la Société Linguistique de Paris, l’article II
de ses statuts spécifait que ladite société n’accepterait pas de discuter
les origines de la langue, tellement ce sujet avait fait l’objet
d’élucubrations « philosophiques », les unes plus incongrues que les autres, et de
fait, nous n’en savons rien. Toutefois, afn de bien distinguer le système
de communication linguistique de l’espèce humaine des systèmes de
communication animale, on peut se poser la question de savoir
comment le langage humain a pu évoluer à partir des systèmes de
communication des primates. C’est ce qu’a fait un linguiste allemand Rudi Keller
(1990) à partir d’une petite histoire inventée.
L’histoire de Jean-François est en fait l’histoire, imaginaire et
hypothétique, d’une horde d’homininés où le langage est inventé suite aux
incartades d’un petit homininé chétif, Jean-François. Au début de
l’histoire, Jean-François, comme tous les autres membres de son espèce,
dispose d’un répertoire de cris de signalisation, parmi lesquels le cri COMMENT ON SE COMPREND
d’alarme. Ce cri est poussé par chacun des membres de la horde, dès
qu’il aperçoit un danger, ce qui provoque la fuite éperdue de tous les
membres, même ceux qui n’ont pas aperçu le danger. Or, un jour que
la horde est réunie autour de la nourriture, Jean-François se trompe.
Il croit apercevoir un tigre féroce à travers les arbres, et pousse le cri
d’alarme. Les autres s’enfuient. Jean-François, toutefois, est tellement
paralysé de peur, qu’il ne parvient plus à bouger jusqu’au moment où
il se rend compte de son erreur. À ce moment-là, non seulement il se
rend compte de sa méprise, mais aussi, les autres s’étant enfuis, qu’il
a la nourriture pour lui tout seul. Malin comme il est, il commence à
pousser le cri d’alarme chaque fois qu’il doit attendre trop longtemps
à son gré pour pouvoir se servir, afn d’avoir la nourriture pour lui tout
seul. Évidemment, à force de répétition, d’autres membres de sa horde
se rendent compte de l’astuce, et commencent à l’imiter. À ce
momentlà, le truc commence à perdre son effcacité. Il pourrait même mettre en
danger la survie de la horde si les membres n’apprenaient pas à
distinguer le vrai cri d’alarme de son utilisation sournoise. À ce moment-là,
le truc aurait pu tomber en désuétude. Mais un jour, la horde était à
nouveau réunie autour d’un maigre repas, un des mâles dominants, ennuyé
par tous les « petits » qui essayaient de chaparder un peu de nourriture,
poussa à son tour le cri d’alarme afn de faire fuir les 'petits'. Ce jour-là,
le premier acte de communication « linguistique » fut réalisé.
1.8.1 Analyse de l’histoire
Dans cette histoire, sept étapes peuvent être distinguées :
1. Le cri d’alarme
Ce cri est une réaction instinctive en présence d’un danger qui
provoque une réaction instinctive. Il n’est adressé à personne et n’a nul
besoin d’être compris.
29