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160 pages
Français

L'autrement-dit

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160 pages
Français

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Date de parution 01 janvier 0001
Nombre de lectures 183
EAN13 9782296301580
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

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Exrait

L'AUTREMENT-DIT
HHOCKa3aTeRbHOCTbémantiques est née du constat qu'il est devenu de
plus en plus difficile pour les chercheurs en linguis-S
tique de faire paraître en librairie des ouvrages
relativement pointus, leurs travaux passant apparemment pour
trop difficiles et leur lectorat trop restreint aux yeux des
«grands éditeurs »... alors qu'ils souffrent énormément du
manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de
leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle
des spécialistes.
Collection ouverte à toutes les recherches en cours,
Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se
passe dans les universités, les instituts et les laboratoires
dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale
et surtout appliquée à la psychologie, à la sociologie, au
secteur de l'éducation-formation et aux industries de la
langue.
Elle s'adresse aux chercheurs, enseignants et étudiants
en sciences humaines, en littérature, en didactique et en
pédagogie (IUFM), ainsi qu'aux techniciens des langues et
du langage, lexicographes, traducteurs, interprètes,
orthophonistes...
Marc Arabyan
Maîlre de conférences à Paris-XI!
Dans la même collection:
Astrid v AN DER STRATEN, Un enfant troublant
Deux discours sur le langage d'un enfant que l'on a dit autiste.
Frédéric FRANÇOIS, Morale et mise en mots.
Marc ARABYAN, Le paragrapJre narratif
Etude typographique et linguistique de la ponctuation textuelle
dans les récits classiques et modernes.
Martine CAMBOULIVES, Des signes dans laforêt
Ce que l'observation de quelques chimpanzés peut nous
apprendre à propos du langage (à paraitre).
Elisabeth BAUIlER, Raisons langagières, raisons sociales
De la sociolinguistique à la sociologie du langage (à paraitre).
Paul JOUIS ON,Ecrits sur la Langue des Signes Française,
édition établie par Brigitte Garcia (à paraitre).
@
L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3179-8-/ .
« seIn ant l »que s
SOU 5 1 a direction Arabyand e Mar c
Boris Lobatchev
L'AUTREMENT-DIT
HHOCKA3ATEflbHOCTb
Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005ParisLa linguistique
comme elle devrait être:
entre le motivé
et l'arbitraire
par Efim Etkind
'AUfEUR de ce livre est un théoricien de la linguistique comparée quiL ne s'enferme pas dans les limites d'une seule science ou d'un seul
domaine de recherche. Réfléchissant sur l'autrement-dit de plusieurs
langues, il explore la logique et la dialectique de la pensée moderne et
ancienne, les lois de l'invention collective et la créativité individuelle du
poète, la psychologie du locuteur et celle de l'interlocuteur, les relations
entre les langues et le savoir propre à l'homme du xxe siècle. Cette
multiplicité d'angles de vue, donnant une lumière toujours renouvelée et
chaque fois autre, fait la richesse de Beris Lobatchev comme auteur. Cela
lui permet d'ailleurs de présenter l'objet de ses réflexions débarrassé de
toute routine, affranchi des banalités qui dissimulent les vrais contours
des choses.
Boris Lobatchev fonde sa nouvelle science (la linguo-psychologie) sur
une remarque peut-être paradoxale, mais juste et profonde: « Dans la
langue humaine, il est resté davantage de l'homme que dans l'homme
luimême» et se propose de «frayer un chemin qui va de la langue humaine
[...] à l'homme contemporain ». Et il le fait en élaborant le concept
d'autrement-dit et en analysant sous cet angle plusieurs langues, en les8 L'autrement-dit
présentant comme des mondes et en y appliquant ses méthodes
linguapsychologiques.
Les recherches de Boris Lobatchev donnent des résultats étonnants.
Bien sûr que ces derniers sont d'une importance capitale pour la théorie
du langage. Mais ils le sont encore plus pour la pratique des langues et la
traduction. Ils préparent le locuteur, l'interprète et le traducteur à leur
activité émotionnelle, communicative et littéraire. Prenons à titre
d'exemple ses repères de passage inter-linguistique: « La logique des
choses veut que le degré de manifestation de l'autrement-dit soit apprécié
en passant d'une langue à expression assez indirecte à une autre langue
à expression relativement directe [...] .. on partira donc du français qui a
priori possède toutes les marques d'un autrement-dit élevé pour aller vers
le russe qui lui cède sur ce point. On verra que c'est une réalité absolue
)).qui s'inscrit dans le cadre d'une linguistique générale
Mais cette réalité qu'on doit accepter après la lecture du livre et qui
nous semble dorénavant une vérité indéniable, c'est Boris Lobatchev qui
l'a découverte. Et pour cela il lui a fallu transformer une hypothèse plus
ou moins vraisemblable en une réalité absolue. Et savoir la montrer:
« Du moins est-ce là ce que j'aimerais faire découvrir à mes lecteurs.
Surtout que cela ne paraît pas évident aux francophones. Habitués à
manier leur langue, ils ne se rendent pas compte de son caractère
particulier, ni de l'incidence que cela entraîne sur le passage à une autre
)).langue, notamment le russe
L'auteur nous fait voir le russe du point de vue du français et le
français du point de vue du russe. Son procédé nous permet de tout envisager
sous un autre angle et de ranimer notre sentiment linguistique, rendant
l'habituel inattendu, étrange et toujours nouveau.
Encore une perspective importante de la méthode appliquée par Boris
Lobatchev : « Il est difficile [dit-il, et je dirais même "impossible"] de
proposer des méthodes quantitatives pour mesurer l'autrement-dit en
)).termes absolus Et l'on peut en effet constater aujourd'hui l'échec du
structuralisme naïf des années soixante qui cherchait à tout prix des
formules quantitatives. D'autre part, poursuit-il, « il est possible de cerner le
degré de manifestation du phénomène dans une langue naturelle en la
confrontant à une autre langue naturelle, choisie comme langue de
référence, comme étalon relatif)). C'est que la comparaison inter-linguistique
et la méthode contrastive sont de loin les plus valables. L'ouvrage de
Boris Lobatchev le démontre avec éclat.
Je crois trouver un parallèle pour montrer le phénomène Lobatchev. A
la fin du siècle passé, V. P. Slanskij cherchait à débarrasser la science
grammaticale de toutes sortes de préjugés dans son livre intitulé La
Grammaire comme elle devrait être. A la fin de notre siècle, Boris Lobat-Pr~{ace 9
chev fait de même lorsque, « entre le motivé et l'arbitraire », il
s'interroge sur la linguistique comme elle devrait être.
Mais au-delà de la ressemblance, il y a aussi la différence. Slanskij se
confine dans la critique, Lobatchev passe à la création. Si bien qu'entre
l'arbitraire et le motivé, il découvre ce juste milieu qu'est l'autrement-dit.
Un des points de départ de l'auteur de L'Autrement-dit est la
constatation que « l'idéal proclamé de la langue est en contradiction avec sa
nature, car une partie importante du fond, dans la communication
verbale, demeure inexprimée ». Mais c'est aussi une sorte de bilan de toutes
les recherches linguistiques antérieures. Une solution pareille m'est
venue, d'ailleurs, après mes études sur le non-dit, analogue littéraire de
l'autrement-dit. Il se trouve que plus l'homme est riche intérieurement en
sentiments et en idées, plus il éprouve de difficultés à s'exprimer
verbalement. Il se voit alors obligé de recourir à d'autres moyens d'expression
que le mot direct et la phrase rationnelle. Boris Lobatchev cite le flou de
Mallarmé et le soluble de Verlaine pour appuyer son autrement-dit. Dans
la matière du non-dit et d'I1HocKa3aTeJJbHocTb, il pourrait se référer
également à la prose romantique et post-romantique, à celle de Dostoïevski,
Tolstoï et Gontcharov en Russie ou à celle de Stendhal en France. Pour
tous ces auteurs, le mot direct frise le primitif, le faux, le mensonge. Ne
citons qu'un seul passage de la Chartreuse de Parme (chapitre VIII) :
Fabrice résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, et c'est
parce qu'il l'aimait à l'adoration en ce moment qu'il se jura de ne jamais
; jamais il ne prononcerait auprès d'elle le motlui dire qu'il l'aimait
d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi était étrangère à son
cœur...
C'est ça le non-dit dans le roman stendhalien. Je considère donc le livre
que j'écrirai sur L'homme intérieur et le discours extérieur en littérature
comme une suite de l'ouvrage de Boris Lobatchev sur l'autrement-dit
dans les langues européennes. Il appelle sa méthode
lingua-psychologique, j'appelle la mienne psycho-poétique. J'espère que nos recherches
sur ce qui demeure inexprimé dans la communication verbale formeront
ainsi deux volets d'études -linguistiques et littéraires.
Efim EnaNDAlphabet cyrillique avec indications de lecture
PYCCKHIi français PYCCKHIi français
a a n p
p rÔ b
B V C S
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J1 1 hl i (ouvert)
M m b sIgne mou
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o 0 JO U
~ iaIntroduction
Pour une linguo-psychologie
L'homme: métaphore.
Novalis
ORSQU'ONaborde une langue, on n'arrive pas à se débarrasser d'une
L impression de chaos. Peu importe que ce soit une langue maternelle
ou étrangère et qu'on soit un linguiste ou le commun des mortels. Et pour
un interprète et un traducteur - qui a donc affaire à deux langues -, le
chaos est multiplié par deux. J'en sais quelque chose. Plus on s'efforce de
fixer leurs tendances, plus elles se révèlent contradictoires. On est loin de
l'harmonie; on est dans Ie more you learn, less you know.
Ce sentiment est assez universel pour qu'on cesse d'aborder la question
en termes de savoir plus ou moins, de connaissances suffisamment ou
insuffisamment acquises. Ce qui s'impose, c'est d'élaborer une sorte de
grille notionnelle - au degré d'abstraction adéquat - qui corresponde peu
ou prou aux mailles dont la langue est tissée. Une conception qui, venant
du fond, embrasse l'ensemble.
Quand on se donne comme ici un double titre, L'autrement-dit /
HHOCKa3aTeJlbHOCTb,pour rappeler deux thèses respectivement soutenues en
français et en russe, à Paris et à Moscou, en 1992 et 1987, on risque
facilement de prendre un ton condescendant, "Je vous ferai part de mes
expériences". J'ai heureusement horreur de ce genre d'écriture. TI sera plutôt
question pour moi de remonter dans mes pensées pour mieux rencontrer
celIes du lecteur.12 L'autrement-dit
Je commencerai donc par évoquer les difficultés passées. Enfant, le
langage des grandes personnes me paraissait incompréhensible.
Adolescent, j'ai été fasciné par l'étrangeté des langues. Adulte, je le suis encore
par la conversation des femmes... Ce qui m'échappait au départ n'était
pas tant la réalité que le principe langagier lui-même...
A regarder la langue d'un œil détaché, comme le faisait Barthes
(Barthes, 1984), à l'examiner d'un point de vue idéal - dont on sait
aujourd'hui qu'il est absurde -, on finit par constater ceci: le
proprement-dit, l'à-proprement-parler qui (l'existence de ces expressions
l'indique) sont admis comme allant de soi par beaucoup d'esprits
n'existent pas. Ce qui existe est une combinaison étrange de (pour dire simple)
fond et forme. Combinaison étrange parce qu'une partie de la forme
demeure inexprimée et ne peut être que diduite par l'auditeur à partir de
la partie exprimée. Pour n'en donner qu'un rapide exemple et sans entrer
dans toute la complexité du phénomène, quelqu'un dit, laissant le
proverbe inachevé: Rien ne sert de courir. Son interlocuteur reconstitue le
tout, ajoutant mentalement il faut partir à point (qui est l'essentiel du
propos). Quant au jeu du fond, il est tout aussi étrange: une partie du
sens peut s'énoncer de manière indirecte. Comme dans l'apophtegme
Deux noires ne font pas une blanche, où l'expression exige "à la
réception" une interprétation, un passage psychologique de l'implicite à
l'intention du locuteur.
Certes le fond et la forme se recoupent-ils largement en général. Mais
cela même signifie qu'ils sont plus ou moins dissociés. D'où cette part
d'implicite, d'incomplet, que je propose d'examiner sous l'angle et sous
le nom d'autrement-dit.
L'autrement-dit (désormais sans italiques) est - si l'on m'accorde ce
qui précède - une propriété inhérente à toute langue naturelle. D'où, soit
dit en passant, l'échec des recherches en traduction automatique et la
lourdeur des systèmes experts nécessaires à un début de commencement
d'interprétation sémantique fine, d'où aussi l'écart irréductible entre
langues naturelles et langues artificielles.
Faire de l'autrement-dit un principe langagier pour tenter de mettre de
l'ordre dans le chaos, c'est dépasser la psycholinguistique couramment
admise pour replacer la psyché dans la langue et déboucher sur un
nouveau paradigme, la lillguo-psychologie. Et puisque les traits de toute
nouvelle science sont liés, pour reprendre l'expression de Cormier, à la
ventilation des diJjïcultés préexistantes, notons-en déjà une: c'est qu'il y a
une rupture patente entre la psycholinguistique et la linguistique, la
première étant centrée sur le psychisme, trop intériorisé, de l'être humain, et
la seconde sur le système purement extérieur, déshumanisé, de la langue.
Contrairement à la psycholinguistique, la linguo-psychologie que je
propose n'éloigne pas la linguistique du matériau de la langue mais laIntroduction 13
maintient au premier plan. C'est ici plus qu'une querelle de mots. En
effet, si la psycholinguistique ne s'occupe que de spécificités
individuelles ou cognitives dans la conduite langagière, la linguo-psychologie
au sens où je l'entends s'attache à dégager dans les langues naturelles et,
partant, dans les discours, des caractéristiques profondes qui traversent
les cultures (sans parler des individus).
Pour recourir à une vieille métaphore, je dirais que les différences
quantitatives entre la langagisation de la psychologie réalisée en
psycholinguistique et la psychologisation de la langue réalisée en
linguo-psychologie peuvent être comparées à la différence entre la petite partie de
l'iceberg, visible, et la montagne de glace qui en forme la plus grande partie,
invisible.
Quant aux différences qualitatives, elles opposent la description de
manifestations personnelles dans le discours à une représentation qui
intègrerait le principe de l'autrement-dit comme trait constitutif du langage.
Si je pose le problème de manière aussi large, ce n'est pas seulement
parce que je cherche à combler des lacunes dans la description du
français et du russe, accessoirement de l'anglais et de l'allemand, mais parce
que je voudrais donner à ceux qui se heurtent aux difficultés de la
traduction une base théorique qui permette de les surmonter. Il y a en effet des
degrés dans l'autrement-dit, et si les langues naturelles diffèrent entre
elles depuis Babel, c'est entre autres parce que ces degrés sont
inégalement répartis à la surface de la Terre: changer de langue, c'est changer
de degré d'autrement-dit, c'est-à-dire plus précisément changer de
modalités dans la façon de s'exprimer indirectement et incomplètement.
La logique des choses veut que le degré de manifestation de
l'autrement-dit soit apprécié en passant d'une langue à expression assez
indirecte à une autre langue à expression relativement directe. Tel est le cas
du français (qui est assez allusif) et du russe (qui l'est beaucoup moins) -
deux langues-corpus dont le choix a été déterminé par cette considération
même.
On partira donc du français qui a priori possède toutes les marques
d'un autrement-dit élevé pour aller vers le russe qui lui cède sur ce point.
On verra que c'est une réalité absolue qui s'inscrit dans le cadre d'une
linguistique générale. Du moins est-ce là ce que j'aimerais faire découvrir
à mes lecteurs. Surtout que ce ne paraît pas évident aux francophones.
Habitués à manier leur langue, ils ne se rendent pas compte de son
caractère particulier, ni de l'incidence que cela entraîne sur le passage à une
autre langue, notamment le russe.
Ce qui peut aider à accomplir ce passage, c'est d'essayer de voir sa
langue d'un autre œil, par exemple en adoptant celui d'un étranger, en14 L'autrement-dit
l'occurrence d'un Russe. Le Français pourra ainsi "rebrousser chemin" et
trouver le point de départ qui lui permettra de "comprendre" le russe.
D'autre part, il faut compter avec nos impressions. Elles ne s'accordent
pas toujours avec les faits de la linguistique générale (science trop
abstraite pour elles), et elles vont parfois à l'inverse des données mêmes de
la linguistique contrastive. Songeons qu'il suffit qu'on intervertisse
langue source et langue cible, que ce ne soit plus le français qu'on
compare au russe mais le russe au français, pour qu'en regard du français, ce
soit le russe qui paraisse le plus ouvert, le plus allusif... Au fond, c'est
une question d'habitude, et l'habitude, en tant que phénomène
psychologique, est aussi réelle que le monde. On remonte ainsi à l'opposition
fondamentale entre langue maternelle, dont la pénurie de moyens
d'expression passe normalement inaperçue, et langue étrangère, où l'abondance
des moyens de précision semble parfois déroutante. Bref, on revient à
cette impression première, dont on dit qu'il faut s'en méfier parce qu'elle
est juste, qu'une langue est étrange alors qu'elle n'est qu'étrangère.
Forcément subjective, cette face de l'autrement-dit est illusoire. Il
s'agit donc de démystifier l'effet trompeur de l"'autre langue" pour
permettre aux francophones d'y trouver leurs repères.
Le problème de la compréhension a toujours été de première
importance. S'agissant plus précisément du russe, il l'est encore davantage à
l'heure actuelle où la grille idéologique qui permettait aux
"kremlinologues" et autres "soviétologues" un décodage'quasi mécanique est
tombée et où le russophone non russe se trouve placé tout d'un coup face à
une langue "vraiment" vivante, c'est-à-dire redevenue comme fermée et
énigmatique. Pour surmonter cet obstacle, plus que jamais se pose la
question de savoir ce que la langue russe veut dire - indépendamment du
locuteur (c'est-à-dire à son insu).
De façon générale, une bonne réception du discours suppose
l'assimilation des mécanismes de l'expression non seulement directe, mais aussi
indirecte de la pensée. En raison de l'autrement-dit élevé du français, la
plus grande difficulté pour les non-francophones qui veulent parler cette
langue est d'adopter une conduite langagière telle qu'ils soient capables
d'user d'allusions "typiquement" françaises. Dans l'autre sens, face à
l'autrement-dit modéré du russe, la difficulté pour les francophones est
d'en assimiler les formes, dont le caractère relativement direct peut
sembler choquant l, voire improbable.
Mon premier objectif étant d'approcher la réalisation du système
linguistique, rétudierai la langue à partir de plusieurs points de vue. On sait
1. Une raisons du succès du français dans l'aristocratie et l'intelligentsia russe du
XIXesiècle est liée à ce contraste des deux langues, le français étant ressenti par
les Russe.~ comme un moyen d'expression détournée (cf. infra, Chapitre II).Introduction 15
que l'étude de cette réalisation passe non seulement par la dichotomie
langue I parole (ou discours) mais aussi par au moins deux niveaux de
langage constitué, celui du mot (lexicographie, sémantique) et celui de la
phrase (grammaire, syntaxe: pour éviter de forger des exemples et parce
que l'espace qui m'est imparti est limité, j'utiliserai divers thésaurus
russes et français de proverbes et de locutions figées). Ces différents
niveaux sont déjà marqués par différents degrés de subjectivité apportés
par les interlocuteurs (en fonction bien sûr des moyens langagiers dont ils
disposent; ce n'est pas ici le lieu de proposer en plus une
linguo-sociologie I). Bref, pour paraphraser Léonard de Vinci, on pourrait dire que si le
mot est à tout le monde, la phrase est J moi. Dans le but d'objectiver les
choses, je renverserai donc l'ordre traditionnel d'analyse et je
commencerai par la phrase pour finir par le mot, même si dans cette étude, les deux
niveaux sont aussi examinés conjointement.
La méthode suivie est contrastive. On commence par examiner dans
chaque langue (français et russe) les cas d'autrement-dit maximal et
minimal. On confronte ensuite les deux langues. On compare en troisième lieu
différents types de langues: le type analytique et le type synthétique (ici
interviendront aussi l'anglais et l'allemand). Enfin, on distingue les deux
sphères fonctionnelles de base que sont le langage courant et la langue
littéraire, là encore définis par opposition des degrés d'autrement.
On utilise aussi la traduction comme moyen de confrontationl. Cela se
fait en deux temps. La littérale permet de dégager la spécificité
des phénomènes observés, puis la traduction équivalente permet de
dégager la différence dans les degrés d'autrement-dit.
Il convient ici de préciser que les deux langues ainsi présentées par
l'original (en cyrillique pour le russe) et son équivalent français (où
l'inverse quand la traduction s'opèrera du français vers le russe) sont
impermutables, ce qui signifie qu'on ne peut pas les échanger "comme bon
nous semble", justement parce que cela ne semble pas bon - ce qui
permet de mettre en évidence l'existence de normes nationales dans les
différents genres ou registres de l'énonciation de chaque idiome.
A ma connaissance, le critère d'impermutabilité n'ajamais été appliqué
à une étude contrastive de ce type. Ce critère est cependant nécessaire,
sinon indispensable, à la quadruple comparaison entre français parlé et
russe parlé d'une part, puis entre langues courantes et langues littéraires
d'autre part.
En cet endroit précis du texte, je vois venir des haussements de sourcils
(j'ai déjà eu droit à ceux du directeur de la collection, dont les critiques
m'ont aidé à mieux percevoir ce que pouvait être le sentiment d'un
Fran1. La réunion en une seule personne de l'analyste et du traducteur a un avantage:
ce qui est proposé dans la théorie est facilement confronté à la pratique...16 L'autrement-dit
çais sur sa propre langue maternelle). Bon, bon: on peut rester rigoureux
sans devenir formel. Surtout dans une introduction où l'on cherche à dire
beaucoup de choses en peu de phrases. Disons que ma conception
découle de la position particulière que j'occupe. Je me situe quelque part
entre deux mondes, l'un oriental avec un idéal de soumission, du côté du
motivé, et l'autre occidental avec un idéal de liberté, du côté de
l'arbitraire. Cela remonte loin. Mais autant que je me souvienne, j'ai toujours
essayé d'échapper à ces bornes. Qu'est-ce d'autre que d'avoir le russe
comme langue maternelle et d'apprendre les langues étrangères, d'être
formé en allemand et de passer au français, de savoir parler et
d'apprendre à traduire, de savoir traduire et de se mettre à l'analyse
linguistique, et comme pour figurer tout cela dans l'espace, d'être né dans le
Grand Nord et de se retrouver en Afrique, de vivre en. Extrême-Orient et
de passer aux Amériques ? Mais cela aura valu la peine de faire le tour du
globe, ne serait-ce que pour dire non à deux doctrines exagérées du fait
de leur radicale opposition, de repousser les frontières qui enfermaient
Humboldt dans le motivé et Saussure dans l'arbitraire, de "fédérer" les
approches et de trouver le juste milieu,l'autrement-ditl.
Ce doit être l'effet du milieu qui rend l'autrement-dit tellement présent,
présent jusque dans mon écriture. Toute course contre l'autrement-dit est
comme une course contre le temps, une course désespérée comme quand
on se révolte contre quelque chose d'objectif et, somme toute,
d'irrémédiable. Essayons donc sagement de nous en faire un allié. Lorsque par
exemple le texte touche à sa fin, il faut le réconcilier avec son début. A
force de parler ici "de haut en bas", je me retrouve à un point où l'on
s'assure normalement qu'on est suivi. Mais mon exposition a
progressivement pris un tour si global que je crois avoir atteint ce que les aviateurs
appellent le "point de non-retour" et je ne vois pas d'autre moyen pour le
lecteur de s'en sortir... que d'aller encore plus loin et de s'exiler avec moi.
sur la Lune! Oui, culturellement, la sainte Russie et son exotique langage
apparaissent aux habitants de la belle terre de France comme une planète
lointaine et énigmatique...
Fasse que la présence du russe dans ce livre permette à mon lecteur
français de mieux apprécier l'autrement-dit exceptionnel de sa propre
langue. Fasse aussi qu'elle le réconcilie avec la Tour de Babel, qui ne
méritait pas une telle disgrâce dans la mémoire des Hommes.
Montréal, décembre 1994
1. Quand je rédige en français, je laisse parfois au lecteur le soin de compléter
certains passages. C'est ici l'un d'entre eux, particulièrement cavalier et lourd
d'implications, que je ne saurai me dispenser longtemps d'expliciter...