La force de la doxa

-

Français
223 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

A partir d'une étude générique et historique du genre délibératif, l'auteur se propose de restituer à la doxa - cet univers de croyances et de représentations supposées - sa validité dans l'émergence de décisions politiques qui puissent valoir pour tous et pour chacun, de réhabiliter l'usage rhétorique de la langue, en repensant les conditions de persuasion d'une parole socialement négociée, donc vouée au doute et à l'incertitude.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2007
Nombre de lectures 253
EAN13 9782296165977
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

La Force de ladoxa

www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

© L’Harmattan, 2007
ISBN :978-2-296-02527-7
EAN :9782296025271

Loïc NICOLAS

La Force de ladoxa

Rhétorique
de la décision et de la délibération

Préface deDelphine DENIS
Professeurà l’Université de Paris- Sorbonne

L'HarmattanHongrie
Könyvesbolt
KossuthL. u. 14-16
1053Budapest

L’Harmattan
5-7,rue del’École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE

Espace L’HarmattanKinshasa
Fac..desSc.Sociales, Pol.et
Adm. ;BP243, KIN XI
Université de Kinshasa–RDC

L’HarmattanItalia
Via DegliArtisti,15
10124 Torino
ITALIE

L’HarmattanBurkina Faso
1200 logements villa96
12B2260
Ouagadougou 12

Ouverture philosophique
Collection dirigée parDominiqueChateau,
AgnèsLontrade et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sansexclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le faitdephilosophes "professionnels" ou non.On n'y
confondra doncpas laphilosophie avec une discipline académique;
elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habitelapassiondepenser,
qu'ils soient professeursdephilosophie,spécialistesdes sciences
humaines,sociales ou naturelles,ou… polisseursde verres de lunettes
astronomiques.

Déjà parus

Eustache Roger KoffiADANHOUNMÉ,L’utopie des
inventionsdémocratiques,2006.
Nadia BOCCARA,David Hume etle bonusage despassions,
2006.
AlainTORNAY,Emmanuel Lévinas, philosophie de l’Autre ou
philosophie duMoi?,2006.
Nadine ABOU ZAKI,Introduction auxépîtres de la sagesse,
2006.
LambertNIEME,Pour une éthique de lavisibilité dans
l’invisible,2006.
MichelDIAS,HannahArendt. Culture etpolitique,2006.
AlainPANERO,Corps, cerveauetesprit chezBergson,2006.
MichelJORIS,Nietzsche et le soufisproximités gnostico-me :
hermétiques,2006.
MiguelESPINOZA,Théorie dudéterminisme causal,2006.
ChristianFROIDEFOND,Ménon etThéétète,2006.
J.-L.VIEILLARD-BARON etA.PANERO(coord.),Autourde
Louis Lavelle,2006.
VincentTROVATO,Être etspiritualité,2006
MichelFATTAL,Plotin chez Augustin,2006.
LaurentMARGANTIN(dir.),Kenneth White etla géopoétique,
2006.
AubinDECKEYSER,Éthique du sujet,2006.
Edouard JOURDAIN,Proudhon,Dieuetla guerre.Une
philosophie ducombat,2006.

Préface

À l’origine de cet essai, une double surprise, de celles
qu’on espère sans oser les attendre dès lors que se créent
dans une université pourtant de plus en plus fragile en ses
moyens, incertaine de ses fins, les conditions d’une
rencontre intellectuelle. Ce fut le cas avec l’auteur de ce
livre, durant les deuxannéesde formationdésormais
regroupées sous le diplôme de Master.Lapremière,pour
l’enseignantequejesuis,tenaitenamontàla gageure de
parvenir à rendre actuel, c’est-à-dire questionnable,
l’ancien édifice rhétorique, tout en prenant acte de sa
radicale étrangeté – sauf à en adapter des leçons alors
dégradées en recettes, pour répondre auxattentes
modernesde consommateursde coursen
«CommunicationetExpreoussion »à cellesde futurs «Consultants »,
expertsen malde crédibilité.Àprésenterainsi, dans son
long et sinueux parcours,une discipline d’emblée
traversée d’interrogations cruciales, objetdesoupçonetde
fascination mêlés,sanécessités’impose :moins peut-être
comme ensemble demoyens techniques pour unartdela
parolepublique àréinventer, moins également, en dépit de
son indéniable opérativité critique, comme manière de lire
et d’analyser le discours, mais comme prise de conscience
d’une constitutiverhétoricitédu dire, inévitablement
soumis à la recherche du persuasif, à la quête de
l’opinable, source d’une adhésion librement consentie.
Quele cadreprédéterminé d’un travailacadémique

LAFORCE DELADOXA

entrepris dans ce contextepuisse encoreoffrir l’occasion
de vérifier l’urgence de tels questionnements, et leur
pertinence pour une réflexion politique(au sens leplus
riche du terme)où s’engagent lapensée et l’action
citoyennes, futainsi lepremierbonheurde
cetaccompagnement intellectuel.Il rend, faut-il le dire,toutesa
richesse àunemission universitairequicontinue de
promouvoir lesHumanitésàla foiscommesavoirà
transmettre–etcelaportele beau nomdetradition,trop
souventconfonduavecconservatisme…–etcomme
exigence éthique àsouteniretfairevivre.Il s’agitbienen
effetdpro’un «gramme d’études »dont lapartition
disciplinairene doit pas masquer laprofondeunité,nifaire
oublier l’ambition:instituer, cequiestétablir,solide en
sesfondementsetdurable en seseffets,lesconditionsdu
débat intellectuel, etenformerdesacteursaussi nombreux
etexigeants quepossible.Et voici pour laseconde
surpriscee :lle de découvrir, àlalecture de cequi se
présentait sous la formeinitiale dm’un «émoire»,la
maturité désormaisacquise d’unepenséesoucieuse dese
soumettre elle-même aux injonctions qu’elle défend,
attentive àrecueillir pasàpas l’accordsur ses propositions
sans renoncerà affronter laréfutation toujours possible, au
risque del’écueil oudel’aporie d’autant mieux soulignés
qu’ilsdoiventêtre dépassés.

Car, commeon lelira danscet ouvrage,redonner
créditet validité épistémologiquesàl’opinion commune
au-delà desaseule efficacitépratique, à cet universde
croyances supposées quelesGrecs nommaientdoxa,n’est
pas loindudéfi – paradoxal précisément.Héritiersd’une
«ère du soupçon »en réalité delonguehistoire,victimes
plus ou moinsconsentantesde cette«Terreurdans les
1
Lettres »naguère dénoncéeparJeanPaulhan,qui traque
comme autantdeparasites oudesimulacres scandaleux

1
DansLes Fleursde Tarbe(Paris,Gallimard,1941).

8

PREFACE

d’une parole vive les mots dévalués du tout-venant, la
phraséologie suspecte de s’ignorer telle, les arguments
éculés à force d’avoir été (trop? mal?) éprouvés, nous
attendons l’apparition du Vrai dont le surgissement nous
emporterait dans le miracle de son énonciation immédiate,
évidence d’une preuve par l’effet qui ferait l’économie de
sa mise à l’épreuve…Celle, plus coûteuse, de la
négociation argumentée du sens, de la confrontation des

opinions pour parvenir à l’opinable, première étape
méthodique vers ledécidable.Exemplaire de cette
disqualification épistémologique, le trajet des
lexicographes nous en propose un saisissant raccourci.Il yaloin
eneffetdela définition procuréepar leTrésor de la
Langue Françaiseau paragrapheinitialdel’entréeopinion
(1. «Manière depenser sur un sujet ou unensemble de
sujets,jugement personnel quel'on portesur unequestion,
qui n'impliquepas que cejugement soit obligatoirement
juste» puis 2. «Jugement,manière depenserdénotant une
orientation particulière»)à celle,retenue à dessein pour sa
prétentionàrégler le«bon usage»des motsdela
2
collectivitdeé ,lapremière éditionduDictionnaire de
l’Académie, en 1694 :«Avisde celui qui opinesur
quelque affairemise endélibération »…

C’estceparcoursdéceptif dontLoïcNICOLASnous
retraceles jalons majeurs, dont ilélucide et interrogeles
présupposés,qu’ilentendsurtout rouvriraudébat.Il y va
non seulementd’unemeilleure compréhensionde« la
force deladoxa», àrefonderen ses postulats,maisencore
d’une éthique dela délibération publiqueoù sejouerait,
consciente desa démarche etdesesenjeux,moins une
communauté du sensen quelquesorte déjàlà,quesamise
encommun, au risque assumé dudés-accord, aubénéfice

2
VoirA.CollinotetFr.Mazière,Un Prêt-à-parler : le dictionnaire,
Paris, P.U.F.,1997.

9

LAFORCE DELADOXA

aussi de l’invention de nouveaux lieux d’adhésion, appelés
à figurer quelque jour dans une Topique actualisée,
c’està-dire vivante. On ne saurait mieux rappeler l’ancrage
rhétorique et politique du discours, et la légitimité de leur
ancienne liaison.

DelphineDENIS
Professeuràl’Université de Paris-Sorbonne

1

0

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage estadapté d’un mémoire de D.E.A.
soutenuen octobre2005 àl’Université de Paris-Sorbonne
–ParisIV,sous letitreApproches de la décision : la place
de ladoxaet de la discussion dansle processusdélibératif
etdirigéparMadamele ProfesseurDelphine DENISàqui
jevoudraisdiremasincèrereconnaissancepour sa
générositéintellectuelle,sonaffectueusesollicitude,ses
conseilset sesencouragements sanscesserenouvelés qui
m’ont permisdemenerà biencette enquête.Travailler
avec elle a été etdemeureun privilège.
Jeme doisaussid’exprimer mes remerciementsà
MonsieurPaulZAWADZKIpour la fécondité,sinondes
polémiques, du moinsdesdiscussions quenousavons
euesdurant l’année et l’intérêt jamaisdémenti qu’ila
porté àmon travail.Enfin,jenesaurais oublier ni
Monsieur le ProfesseurGeorgesMOLINIÉdont le
séminairehebdomadaire,très stimulant, a étélasource de
biendes réflexionsdont laprésente étude a grandement
profité,niMonsieurAndré NOLATquia bien voulu me
fairel’amitié delarelire.Qu’ils soient tous les quatre
assurésdematrès profonde gratitude.

Jamais auspectateurn’offrez rien d’incroyable.
Le Vrai peut quelquefoisn’être pas Vraisemblable.
Une merveille absurde estpourmoisansappas.
L’esprit n’est point émude cequ’il ne croitpas.

NicolasBOILEAU,
L’Artpoétique,III,1674

INTRODUCTION

Aussicurieux que celapuisseparaître,s’ilexiste
denombreux travauxconcernant le«discours politique»
1
– parfoisdequalitétoutà fait remarquable– rares sont
ceux qui tententd’encaractériser lasingularité générique,
c’est-à-dire de comprendrelesenjeux proprement
rhétoriqueset les modalités pratiquesdesaprofération.En
effet,l’analyse du «discours politique»,tellequ’on
l’entend aujourd’huietdepuis maintenant plusd’une
trentaine d’années – hantéepar laproblématique, certes
pertinente, dela« lutte»et, à cetitre, accuséeparfois
d’être elle-mêmepolitiquementengagée–demeure dans
sa grandemasse« une analyse des productionsdiscursives
d’organisationsetd’institutions politiques ou syndicales
cherchantàmaintenir leur pouvoir ouengagéesdans sa
2
conquête» .En outre–etcela constitue,selon nous,
l’écueil majeurdelaplupartdesarticleset ouvrages
consultés – lamatérialitéoratoire du «discours politique»
(en tant quetypespécifique deparolepublique) par

1
Voirà cepropos les numéros 23, 41,62et81delarevueLangages;
les numéros 15,16et 17/18 delarevueHermès;Catherine
KerbratOrecchioni& Maurice Mouillaud(dir.),Le discourspolitique, Lyon,
Presses universitairesde Lyon,1984,ouencore Simone Bonnafous,
Pierre Chironetal.,Argumentation etdiscourspolitique–Antiquité
grecque etlatine, Révolution française, Monde contemporain, Actes
ducolloqueinternationalde Cerisy-la-Salle, Rennes, P.U.R.,2003.
2
Josiane Boutet, Bernard Gardin& Michèle Lacoste,“Discoursen
situationdetravail”, dansLangages,«Lesanalysesdudiscoursen
France»,nº 117,mars 1995,p. 12.

LAFORCE DELADOXA

opposition aux autres genres de discours (tels que les a
identifiés la tradition rhétorique) n’est que marginalement
interrogée.
Le «discours politique», souvent réduit ou plutôt
ramené, dans une perspective définitionnelle, à la (seule)
productionlangagière et indistincte de «l’homme
politique » (au sens plus ou moins large du terme) et « vu
comme l’arme de la domination» visant à «structurer le
champ de bataille en positionnant discursivement les
1
forces en présence »se trouve approché – ce qui tendrait
à justifier l’économie d’une réflexion sur la signification
profonde de cette catégorie oratoire – comme une
évidence, une «réalité »ne nécessitant pas d’être
questionnée. Par ailleurs, la position consistant à négliger
l’examen des rapports entre «politique et phénomènes
2
langagiers » ,c’est-à-dire à abandonner l’approche
critique des conditions d’existence d’une parole inscrite
dans cet espace particulier qu’est lapolis, et des ressources
(rhétoriques) mises enœuvre en vue depersuader, au
profitd’uneinvestigationréductricesur le–« pouvoir »
qu’il s’agiraitde conserver oude conquérir –en tant
qu’uniquehorizondudiscours,nous semble difficile à
tenir.Tant ilest vrai quel’analyse d’un «discours
politique» (particulier)etdeses instancesdevalidation
suppose au préalablel’élaborationd’une définition
matricielle(opératoire) qui permettela compréhensiondes
stratégiesdiscursives mobilisées.

Notreprésente enquête– théoriquepar sa
démarche autant quepar la fin qu’elleprojette– se
propose d’aborderce genre éminemment politiquequela
traditiondepuisAristote a dénommé«genre délibératif».

1
Ibid.,p. 13.
2
Simone Bonnafous& Maurice Tournier,“Analyse dudiscours,
lexicométrie, communicationet politique”, dansLangages,«Les
analysesdudiscoursenFrance»,nº 117,mars 1995,p. 67.

1

6

INTRODUCTION

Cependant, avantd’aller plus loindans l’explicationdu
sujet qui nousconcerne,nous souhaitons préciser lesens
et la genèse denotreréflexion.Celle-ci s’origine dans la
lecture fondatrice de RolandBartheset plusexactementde
«La divisiondes langages », article dans lequel l’auteur
analysela déliquescencemanifeste dela« rhétorique» –
tantdans sapratiqueque dans sathéorie–commerefusde
porter, d’élaborer uneparole(politique) persuasive, au
bénéfice exclusif delaproductiond’uneparole« vraie»
oudu moinsexhibée commetelle–aveclesconséquences
funestes que celapeutavoir.

[I]l n’yaplusaujourd’huid’artdelapersuasion,il n’y
aplusderhétorique(sinon honteuse)[…] dans la
démocratiemoderne,la“persuasion”et satechnènesont
1
plus théorisées .

Eneffet,serésoudre àrecouriraux (fausses)
«cou2
leursdelarhétoriqueor» –dinairementconsidérée
commeunepratiquehonteuse :l’artdetravestir la
« vérité», detromper –c’est reconnaîtrequ’enelle-même
laparole(dépouillée detoutartifice, detoutdéguisement)
–en particulier lorsqu’elle est politique– nepeut suffire à
emporter seulel’adhésiond’autrui.C’estend’autres
termes renoncerau mythe d’uneparole authentiqueou
« naturelle»etadmettrela faiblesse,l’impuissance
intrinsèque deson propre discours –deses vues mêmes –
face àlarésistance deson récepteur.Larhétorique
viendraitainsicorromprela« sacralité»duverbe,lequel
devrait pouvoir, enapportant lapreuveirréfutable de ce
qu’il soutient, convaincreouéclairer,sans médiation, du
seulfaitdesaprofération.Or, force estde constater, àla

1
Roland Barthes,Le bruissementde la langue–EssaiscritiquesIV,
Éd.duSeuil, coll. «Points –Essais », Paris,1984,p. 131.
2
Bossuet,Oraison funèbre duPère Bourgoing, dansOraisons
funèbres, éd.de JacquesTruchet, Paris, Éd.Garnier,1961,p.44.

1

7

LAFORCE DELADOXA

suite d’AntoineCompagnon que le «discours politique»
est de plus en plusincrédible– «incrédibilité
généralisée »dont les hommes politiques ne cessent «de se taxer
1
mutuellement devant l’opinion publique ».

En outre, c’est précisément ce défaut de confiance
et ce manque patent de «crédibilité »de la parole
politique qui, bien loin de favoriser un retour salvateur à la
rhétorique, «justifie[nt] ou en tout cas ser[vent] de
prétexte au recours au marketing électoral, àl’applicationdes
méthodesdu marketing commercialauxdécisions
2
politiquesis »gnant,parconséquent,lamortdel’exercice
delapersuasion.Leproblème estdonclà, dans
l’incapacité, d’unepartdeproférer unénoncépersuasif,
d’autrepartdenégocier sa« prise deparole»dans
l’espacepublic autrement quepar la disqualificationet le
dénigrement perpétuelsdelaparole del’autre, c’est-à-dire
dans l’oublidudiscourscomme discoursadressé, comme
énonciation,objectivationd’uneréalitépersonnelle, et
3
donc« mise encommundel’opinion ».

Le discours politiquetraditionnelest[…] désormais
peucrédible,voireincrédible, audiremême des
stratèges politiques: d’où lasubstitutiondu marketing àla
rhétoriquepourgagner sinon la confiance, du moins le
vote descitoyens.Celaposeunequestion, celle dela
légitimité dudiscours politique,traditionnel,
contemporain, c’est-à-dire des présupposés qu’il requiert pour
qu’il puisseyavoir persuasion.Cettequestion plutôt

1
AntoineCompagnon,“Sur lalégitimité dudiscours politique–La
persuasiondelapersuasion”, dansCritique–Revue générale des
publicationsfrançaisesetétrangères,n° 401,octobre1980,p. 926.
2
Ibid.
3
AlexandreDorna,“Leseffets langagiersdudiscours politique”, dans
Hermès,«ArgumentationetRhétorique(II) »,nº 16,juin 1995,p.
132.

1

8

INTRODUCTION

queméthodologique, est philosophique et politique, elle
1
est philosophico-politique.

Nousambitionnons, danscetteoptique, de
considérer lesconditions pratiques (nécessaires) qui,
concourent (ou peuventconcourir)àlaréceptiond’un
discours politique commepersuasif,mais qui,plusencore,
rendent possiblelalégitimation même del’acte de
persuasion.Enfait,l’enjeudenotre
démarcheintellectuellesera d’approcher les modalitésdiscursivesde
formationdelavolonté dans lemondeincertaindela
praxis, c’est-à-dire deproductiond’une décision
(acceptable)dans l’espacepublic, en rétablissant laplace
et lavaleurd’unepersuasion rhétorique distincte dela
« séduction ».End’autres termes,notretravail sepropose
de détermineretdequalifier leprocessus
«praticodiscursif» quiconduitdelapluralité des solutions, des
sens, àl’arrêt,non-arbitraire, d’une décision politique
rationnellementfondée, c’est-à-dire discutée et négociée
dans un rapportàl’autre.

Il s’agitdonc d’uneréhabilitation ou mieuxd’un
retouraux sourcesdelapratiquedélibérative comme
permettant (dans une communiondesconsciences) la
formationde décisions politiques (denormesd’action)
justesetéquitables ;pratiquequi setrouve en rupture
radicale avecl’idéal technocratique déshumanisant.
Lequel,parcequ’il résumela décisionàunchoix
technico-scientifique, a« rendu le discours politique
2
désuet »et la« rhétorique […]périmée» .

Le champd’investigationet laportée denotre
enquêteserontdonc doubles.Nous nous proposons
d’étudier non seulement les raisonset les modalités

1
Antoine Compagnon,art.cit.,p. 926.
2
Ibid.,p. 936.

1

9

LAFORCE DELADOXA

processuelles d’une délibération en commun
discursivement soutenue, mais aussi les exigences pratico-éthiques
qui président à la formulation d’une «décision »
politiquementvalide– en d’autres termes qui puisse valoir
pour tous et pour chacun. Pour ce faire, nous avons jugé
bon de focaliser, de resserrer notre analyse sur deux
enjeux majeursque sont d’une part ladoxa(à la fois
opinion commune et univers de significations partagées),
d’autre part la «discussion »argumentée (sorte de
disputatio), et plus spécifiquement sur leur place dans le
« processusdélibératif ».Comme le rappelle à juste titre
BrunoBernardi :

Dans son usage commun la notion de délibération est
double :elle désigne un résultat (la délibération est la
décision prise) et la production de ce résultat (la
délibération recouvre alors le processus qui aboutit à cette
prise de décision).C’est en ces deux sens, par
exemple, que l’on parle des délibérations d’un conseil
1
municipal .

Notreprojetconsiste donc às’interroger sur les
conditions socio-discursives idéales qui rendent possible et
permettentdejustifier une certaineorientationdans la
sphère del’action politique.Ilengage,parconséquent,une
réflexionconjointesur les motivationsd’une« prise de
parole» publique, d’unerhétoriquepolitique dirigéevers
la déterminationd’une décision «conçue comme
2
commandementetchoixdes moyens », et sur les
exigences pratiques quifavorisent l’adhésiondélibérée à
celle-ci.La décision,la définitiond’un « sens » légitime et
démocratique– maiscependantabsolument incertain,
parcequenon-nécessaire,
c’est-à-diretoujourscontestable,ouvertàla critique– nepeutêtreraisonnablement

1
BrunoBernardi,Qu’est-cequ’une décisionpolitique?, Paris,
J.Vrin, coll. «CheminsPhilosophiques »,2003,p.49.
2
Ibid.,p.53.

2

0

INTRODUCTION

abandonnée au purarbitraire delasubjectivité dudécideur
(le détenteurdu pouvoir politique) ouaudogmatisme
d’une« vérité» imposée et indiscutable dans son refusdu
doute.

Il importe deredonneràla« persuasion » –au sens
noble du terme– laplacequ’ellemérite dans
l’établissementdeschoixetdes normesd’action,lesquels
engagent l’aveniret parfois lasurviemême dela
communauté.Lapersuasion,laréceptioncomme
persuasive d’undiscours politique,
c’est-à-direlavraisemblance d’unénoncéou mieux sa capacité à«faire
sens »dans l’«universde croyance»del’auditoire
suppose,nous semble-t-il,laréférenceobligée– qu’il
s’agira d’interroger –àunfondscommund’« opinions »
communémentacceptées (ladoxa)autorisant,par le
recourscorrélatif(pratico-éthique)àune«discussion »
publiquesur les moyens,la discriminationdmu
«eilleur »des possibles.

Aprèsavoir restitué àlapratique délibérative,
d’unepart sesfonctions traditionnellesde discrimination,
dans lemonde contingentdelapraxis, des moyensen vue
d’une«fin » initialement posée commepréférable, d’autre
part ses origines tant homériques qu’athéniennes, et
considérélegenrerhétorique– ou plusexactement la
théorie dugenre–dans sonévolution historique,
c’est-àdire dans sa fortune et son infortune(I),nous montrerons
en quoi,l’exhibition par l’orateurdepropositions
endoxales(ancréesdans ladoxa) non seulement préside à
laréceptiond’une« significaption »artagée,mais surtout
s’offre–dans le contournementdelatrèscontestableidée
de« vérité» –commela conditiond’unepratique
discursive(respectueuse del’argumentationetdu
partenaire dela discussion)évoluantdans l’incertitude et
le doute(II).Enfin,nousessaieronsàla foisde dépasser

2

1

LAFORCE DELADOXA

l’inévitable problème du relativisme et de l’indifférence
des « points de vue » (qui ramène tout àrien, àzéro) posé
par lapluralité des « sens possibles » offertsàla décision,
c’est-à-direlamultiplicitéindistincte des idéesdu «bien »
etdela« vie bonne» (eû zên) – horizons ultimesdu
processusdélibératif depuis l’Antiquité–, etd’établir les
modalités pratiques (fondées sur laprudenceet l’«éthique
dela discussion »)d’une formation intersubjectivement
valide delavolontépolitique(III).

* *
*

2

2