Les situations de plurilinguisme en Europe comme objet de l'histoire

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Français
187 pages
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Ces onze communications élargissent et enrichissent la réflexion sur les conditions qui favorisent ou freinent une pratique bilingue.

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Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 327
EAN13 9782296256491
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LES SITUATIONS DE PLURILINGUISME
EN EUROPE COMME OBJET
DE L’HISTOIRE

Cahiers de la Nouvelle Europe
11/2010

Série publiée
par le Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises
Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3

Directeur de la publication
Patrick Renaud

Secrétariat de Rédaction
Sophie Aude
Péter Balogh, Eva Havu, Judit Maár,
MartineMathieu,TraianSandu

1, rueCensier
75005Paris
Tél : 01 45 87 41 83
Fax : 01 45 87 48 83

Sous la direction de
Patrick RENAUD

LES SITUATIONS DE PLURILINGUISME
EN EUROPE COMME OBJET
DE L’HISTOIRE

Préface de Patrick Renaud

Cahiers de la NouvelleEurope
Collection duCentre Interuniversitaire d'Études Hongroises
N° 11

L’Harmattan

Judit MAÁR

Traian SANDU

Traian SANDU

JeanBESSIÈRE,
Judit MAÁR

JánosSZÁVAI

ÉlisabethDURIAU,
ChristineMANIGAND,
TraianSANDU

CatherineHOREL,
TraianSANDU,
FritzTAUBERT

JeanBESSIÈRE,
JuditMAÁR

JeanBESSIÈRE,
JuditMAÁR

ÉvaHAVU

CatherineMayaux
JánosSzávai

Dernières parutions

Poétique du fantastique, N° 1,2004

Identités nationales, identité européenne,
visibilité internationale,Hors série,2004

Illusion de puissance, puissance de l'illusion. Histoire et
historiographie de l'EuropeCentrale entre les deux
guerres.N° 2,2005

Littérature, fiction, témoignage, vérité.
N° 3,2005

Problématique de la littérature européenne.
N° 4, 2005

Dynamiques et résistances politiques
dans le nouvel espace européen.
N° 5, 2005

La périphérie du fascisme.
N° 6, 2006

L'écriture emprisonnée.
N° 7, 2007

Frontières de l’histoire littéraire.
N° 8, 2008

Langues et identités finlandaises.
N° 9, 2009

Problématique du roman européen (1960-2007).
N° 10, 2009

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-11875-1
EAN: 9782296118751

Préface

par Patrick Renaud

Le programmeDYLAN(6èPCRD) réunit des linguistes de 20 institutsde
recherche répartis dans 12 pays.LeCentreInteruniversitaire d’ÉtudesHongroises
(CIEH) deParis3, membre de ce programme, a vocation pour ouvrir l'éventail des
disciplines qui doivent être mises à contribution.Il s'agit ici plus particulièrement de
la dimension historique d'un phénomène abordé par les équipesDYLAN, à savoir
les pratiques plurilingues dans les activités professionnelles, institutionnelles et
éducatives enEurope.Si les linguistes ont su forger les outils propres à interpréter et
expliquer le changement linguistique, en revanche l'histoire des situations de
plurilinguisme problématise les objets qui leur sont familiers en les ancrant dans une
réalité qui déborde les limites de la langue et participe d'une complexité dont on ne
peut prétendre traiter qu'en dialoguant entre disciplines, au premier rang desquelles
l’histoire.

C’est afin de promouvoir un tel dialogue interdisciplinaire sur la
problématique du plurilinguisme que leCentreInteruniversitaire d’Études
Hongroises a organisé le colloque «Les situations de plurilinguisme enEurope
comme objet de l’histoire», qui s’est tenu àParis, les 2-3 juin 2008 dans les locaux
de l’InstitutHongrois.Comme en témoignent les onze communications ici publiées,
l’un des résultats non négligeables de la rencontre a été d’élargir et d’enrichir la
réflexion sur les conditions qui favorisent ou freinent une pratique bilingue; de
problématiser aussi l’appartenance d’une pratique intermédiaire entre deux langues
répertoriées comme différentes.

Le lecteur pourra constater la richesse des matériaux apportés à une
réflexion, à poursuivre bien sûr, sur le flux incessant qui anime et agite
l’institutionnalisation des langues et leur invitation à la table des élues: leur nom
dans les répertoires et les annuaires des organismes internationaux ou des logiciels
de traitement de texte.Il est clair que si leur nature ne leur permet pas, dans leur
forme, n’importe quelle errance, leur histoire, l’histoire de leur rang dans
l’organisation sociale et politiquedes situations plurilingues, est étroitement liée à
des enjeux où le langagier et la spécificité de ses formes devient ressource pour
l’affirmation identitaire – locale, nationale, régionale – mais en même temps marque
ses limites, les limites de « ma » langue, de « notre » langue,devant l’omniprésente
nécessité des pratiques bilingues qui seules garantissent, dans un bricolage de la
langue de l’autre, le faire-ensemble auquel prétend le projet européen.

*
Plusieurs de ces contributions portent sur des textes médiévaux replacés
dans le contexte social de leur production et de leur réception.

7

Maria Van Ackerrevient sur l’affirmation que la transition du latin au
français dans l’aire gallo-romaine aurait été assurée par une phase de «latin
vulgaire »ou encore de diglossie écrit/oral dont la variété haute aurait été le fait
d’un latin écrit, instruit, et la variété basse le fait d’un français bien installé dans
divers domaines de la vie quotidienne, qui aurait gagné enextensionjusqu’à
éliminer le latin désormais réservé à l’écriture etaux clercs.L’étude de quatre textes
hagiographiques carolingiens (entre 650 et 750)permet à l’auteure, qui résume sa
démarche de recherche, de mettre en évidence une variété intermédiaire entre latin et
français : elleaurait laissé des traces dans la reconstitution possible des conditions
sociales de la pratique orale d’un registre élevé, à fort taux de latinité : la production
de la lecture à voix haute de vies de saints écrites sur ce registre etsa réception par
un public illettré s’expliquerait à la fois par sa proximité phonétique avec le parler
français ordinaire telle qu’elle peut être restituée, et par l’appel chez le public illettré
à une connaissance de formes très latines encore comprises (connaissance passive)
mais éliminées de l’usage courant.Il faudrait considérer cette langue française
soutenue comme le maillon manquant du latin au français écrit.

e
Tivadar Palágyiétudie deux textes historiques nés au XIIsiècle, - les
livres XIà XIIIde l’Alexiaded’AnneComnène, princesse byzantine, pour l’un ; et,
pour l’autre, l’adaptation en ancien français de l’ouvrage historique en latin de
Guillaume, archevêque deTyr dans leRoyaume latin deJérusalem – et leur destinée
au siècle suivant, tous deux soumis à des simplifications linguistiques afin d’être
plus facilement compris par le public.L’auteur compare les opérations de
simplification, notamment la métaphrase et l’adaptation; la première étant la
transformation d’un texte grec classique en grec byzantin commun, la deuxième la
transformation d’un texte latin en ancien français.Cette comparaison lui permet de
s’interroger sur le bilinguisme latin-français et la diglossie byzantine koinè – grec
e
vulgaire au XIII, en évoquant également l’influence des circonstances
socioculturelles sur deux traitements différents d’un bilinguisme, l’un ayant conduit
à la valorisation d’une variété basse, l’autre à son échec et au maintien de la
diglossie grecque.

Yvonne Cazalse penche également sur le phénomène du bilinguisme
latine
langue vulgaire tel qu’il apparaît dans une farce du XVsiècle.Comme l’auteur le
constate, le bilinguisme traverse toute la société duMoyenAge finissant,
apparaissant même comme thème dans certains textes littéraires, dans les farces par
exemple.Ces œuvres dramatiques dans lesquelles l’utilisation du latin et de la
langue vulgaire est un signe révélateur du statut social du sujet parlant, notamment
celui des clercs et des laïques, offrent un observatoire précieux pour l’étude des
ressources offertes par le bilinguisme à la vie sociale et à la construction de
l’identité sociale de ses participants, à travers l’écho que nous en transmettent les
textes de leur mise en scène.Lafarce joyeuse de maistre Miminanalysée par
l’auteure met en scène le procès d’un bilinguisme clivant le sujet en clerc rendu fou
par le latin ou arrimé par le français au seul langage des appétits, sans offrir d’autre
solution que de se réfugier dans le chant des oiseaux.

8

Lespays d’Europe centrale sont un terrain particulièrement propice à
l’observation du phénomène du bilinguisme.Sous la domination desHabsbourg et
plus tard de l’Empire autrichien, les populations de ces pays se trouvent sous la
domination de la langue allemande tout en gardant leur propre langue.La
e
constitution des états-nations au XIle désir d’indépendance politique etX siècle,
culturelle se manifestent puissamment dans la revendication de la langue nationale
comme langue officielle, au détriment de l’allemand.Plusieurs communications se
proposent d’étudier le phénomène de lutte contre les bilinguismes pour la défense de
e
la langue nationale au cours du XIdans cette région de l’X siècle,Europe centrale.

Hélène Leclercprésente dans sa communication cette lutte contre la
germanisation en faveur de la légitimité de la langue nationale enBohême, aux
e
premières décennies du XIX siècle.L’auteur évoque les efforts culturels et
politiques contre la discrimination de la langue tchèque, le rôle que la littérature et
les littéraires assumaient dans la campagne de sa défense.La participation des
écrivains et des intellectuels de langue allemande à cette campagne est plus
particulièrement intéressante.Ces auteurs, confrontés au problème du
plurilinguisme, étaient originaires deBohême mais s’exprimaient en allemand.Ils se
sont efforcés en vain de promouvoir l’image d’un bilinguisme heureux enBohême,
plus volontiers présente dans les textes en allemand que dans les textes en tchèque.

Sergueï Panovattire l’attention sur la situation de bilinguisme et de
diglossie d’hier et d’aujourd’hui enLettonie.Ce pays a connu de nombreuses
guerres, de nombreux conflits politiques et culturels et s’offre tout naturellement à
une approche sociolinguistique d’autant plus complexe que les peuples qui y ont
coexisté au long des siècles se sont tant mélangés qu’il est difficile de parler d’une
population autochtone.Après un parcours historique – en soulignant les difficultés
posées par le manque de documents sur le passé des pays baltes -l’auteur constate
que les conflits politiques, culturels et ethniques entre les deux communautés lettone
et russe, encouragés par une politique russophobe des autorités lettones trouveraient
une solution d’apaisement dans un bilinguisme officiel où le russe aurait statut de
seconde langue officielle. Une telle décision prendrait acte d’un bilinguisme ancien,
qui correspond à une pratique encore bien répandue même si les jeunes générations
russes deLettonie marquent leur distance à l’égard du letton.

DanielBaricétudie également le phénomène du plurilinguisme sous
e
l’Empire desHabsbourg, enCroatie, au XIX siècle.Semblable à laBohême, la
Croatie du XIXe siècle lutte également pour la construction d’une nation autonome
avec la langue croate comme langue d’État ; mais cela sur un territoire où se croisent
une grande diversité de cultures et de langues: le croate, l’allemand, le hongrois,
l’italien coexistent et traversent des territoires –Croatie,Slavonie,Istrie,Dalmatie –
diversement reliés au centres du pouvoir, Vienne etBudapest dans leurs relations à
l’Empire d’Autriche.Cette diversité rendait d’autant plus difficile le projet d’un
état-nation unifié, avec une langue officielle.La reconstitution de la situation
e
multilingue enCroatie au XIX siècledemande au chercheur la relecture et le
reclassement de tous les documents accessibles, imprimés ou manuscrits, avant de
rendre possible l’écriture d’une histoire d’un plurilinguisme dont les nationalismes

9

vontextraire
nationales.

les

langues

sur

lesquelles

construire

les

diverses

expressions

Jean-Léo Léonardaborde la question de la variation dialectale au sein de
l’espace estonien : d’une part une variation linguistiquement repérée comme telle et
contenue dans les limites autorisées par un modème quadripartite de réseaux:
Grammaire Universelle,Typologique,Génétique,Aréal ; d’autre part une bipartition
géographique du domaine dialectal en un nord qui s’opposerait à un sud, à partir de
deux foyers urbains (Tallinn etTartu) qui, peut-être dépassée dans la réalité des
réseaux sociolinguistiques et des normes dialectales et rurales actuelles, ne saisit pas
la «complexité harmonique» du réseau dialectal.Les relations de dominance
multiple parmi les différents dialectes ne peuvent être étudiés qu’en tenant compte
d’une part des interactions hiérarchisées entre traits structuraux s’organisant en
configurations géolinguistiques relativement stables ; et d’autre part de leur contrôle
par lesz liens que tissent les réseaux de sociétés humaines organisant leur diversité
dans l’espace géographique.

Laurentiu Vladexamine l’historique de l’emploi du mot « constitution » à
e
travers le vocabulaire politique et le vocabulaire populaire roumains au XIX siècle,
terme significatif et emblématique des changements historico-politiques vécus alors
par ce pays.Pour ses recherches fondamentalement linguistiques, l’auteur a utilisé
e
comme corpus les mémoires et les écrits politiques des élites du XIX siècle.
L’histoire de l’usage du mot «constitution »,emprunté au français par
l’intermédiaire du latin ou bien du russe, illustre particulièrement bien les
orientations politiques, les objectifs et les relations de certaines classes sociales aussi
bien à l’intérieur du pays que dans ses liens avec l’étranger.

Dávid Szabóse penche sur le langage gastronomique hongrois afin d’y
découvrir les traces d’un bilinguisme d’autrefois.Comme l’auteur le constate, dans
le langage culinaire hongrois on peut observer une certaine dichotomie, entre
langage de la profession etlangage des pratiques familiales.Ce qui est intéressant
ici est que les variantes familiales sont souvent des mots étrangers, allemands
surtout, alors que les variantes professionnelles sont des mots d’origine
finnoougrienne ou bien des mots étrangers mais non allemands (latin, français, italien,
etc.)Cette étude du dualisme lexical allemand / hongrois dans le lexique de la
gastronomie permet à l’auteur de révéler les circonstances historiques plus générales
d’un bilinguisme hongrois-allemand qui se maintint plusieurs siècles durant.

Dans l’Europe élargie d’aujourd’hui, avec sa diversité linguistique et
culturelle, le phénomène du plurilinguisme persiste et pose de nouvelles questions.
Les dernières interventions étudient les circonstances géopolitiques et linguistiques
de l’Europe actuelle en esquissant également une image hypothétique de l’avenir.

RolandBretonattire l’attention non seulement sur la diversité linguistique
de l’Europe mais aussi sur l’inégalité des 37 langues d’État européennes, dont 23
dans l’UnionEuropéenne et 14 en dehors.C’est une inégalité multiple, selon par
exemple le statut, le développement ou la production culturelle des langues en

10

question. Faisant un inventaire complexe deslangues étatiques, sub-étatiques et
nonétatiques, selon le nombre des sujets parlants, l’auteur souligne que celles qui sont le
plus menacées d’extinction sont leslangues régionales. Si la majorité des Européens
parlent des langues d’États solidement institutionnalisés, ceux quiparlent en
revanche les 33 langues sub-étatiques et les 41 non-étatiques (avec environ 18
millions de locuteurs pour les langues sub-étatiques et une douzaine de millions
pour les langues non étatiques) devraient bénéficier d’une protection politique et
culturelle plus importante si l’on ne veut pas les voir disparaître à plus ou moins
brève échéance.

JulieFerron, en juriste, esquisse enfin les perspectives de l’avenir : celles
d’une Europe unifiée mais gardant son héritage plurilingue. L’auteure se pose la
question de la signification du termeeuropéendans une acception linguistique,
philosophique et juridique, en méditant sur l’avenir de cette « Europe carrefour » où
la diversité des langues et des cultures est non seulement un héritage historique mais
aussi le fondement de ce caractère d’européanisme. Une Europe perdant sa diversité
linguistique au profit d’une seule langue dominante perdrait aussi sa particularité
fondamentale, la complexité culturelle fondée sur: il faut continuer àla diversité
engendrer Babel !

11

Marieke VAN ACKER
Université de Gent

Hagiographie et communication verticale : une facette du monolinguisme
e e
complexe des Mérovingiens (VII -VIIIsiècles)

Résumé
Les textes précarolingiens nous séparent-ils,tels que des paroisirritantes,
d'unephaserévolue de la langueparlée,ou sont-ils plutôtdesentitésdynamiques qui
constituent unepartie intégrante de lavitalité langagière?En posantlaquestiondu
fonctionnementcommunicationnel dequatre hagiographies,nous nousinterrogeons
surles modalitésd'intercompréhensionentreunécritd'allure latine et un oral
1
supposé davantageroman, et tentonsl'hypothèse d'unétatencoremonolingue.

1. Du latin au français: discontinuité ou continuité dans la documentation et
dans la communication ?

Il a falludu temps pour pouvoir résoudre l'apparenthiatus, l'apparente
rupture entre la finde la latinité(c’est-à-dire la findulatinen tant que langue
maternelle)etle débutdeslangues romanes.Letrouconceptuelperçuentre lesdeux
réalitéslangagièreslatine et romane,pourtantgénétiquementliées,reposait
fondamentalement surl'interprétationdes témoins textuels.Surlesol gallo-romain,
au vudes premiersécritsfrançaisetdesécritslatins qui les précèdent –enlatin non
réforméparleseffortsdesCarolingiens – ona la forte impression qu'ilmanqueun
2
chaînon .La conjoncturescientifique, avecnotammentl'influence ducomparatisme,
a fait que l'onaprivilégié longtempsl'idée de lascissionentre l'oral etl'écrit.On
partaitde l'idéeque les premiers textesfrançaisattestent une languequi existait
depuislongtempsdéjà à l'état oralpendant que le latin monopolisaitl'écrit.Ce
dernierdevait relever toutefoisd'une connaissancesavante, artificielle, et non plus
3
de la languematernelle,naturelle et vivante.Desconceptscommlae le «tin
vulgaire »oula « diglossie »ontinstitutionnalisé ce genre de dichotomisation (Cf.
VanAcker 2007b; 200X).

1
Cetarticleprésenteunerecherche doctoralemenée entre2000et 2004 etentretemps paruesousforme
de livre(VanAcker 2007).
2
B.Cerquiglini(1991,25) parle d'aporie entre la continuité etla discontinuité.
3
Cf.encore chezFerri(2001,§ 11, 4): « even on themost vernaculardelivery,typological,syntactical,
lexical differences weresuch as to make comprehensibility nearlyimpossible ».

13

Cettevision traditionnelle, etla discontinuitéqu'elleprojette,ontété
soumisesà desexamenscritiques (notammentWright 1982 ;Banniard1992).Leur
remise en questionémanait notammentde laprise encompte–inspiréeparla
dialectologie–de la complexité etde lavariabilité de la langue en tant qu'instrument
de communication.Prise encompte aussi, du rapportcomplexe entre langue écrite et
langueparlée.Lasociolinguistique aquantà elle encouragé l'intérêt porté au
fonctionnement social de la langue,mêmerévolue, etau rapportlangue/ sujets
parlants.Ils'ensuit que,pourapprocherles textesd'un passé lointain,pourles
analyserdemanièresensée, il estindispensable d'être conscientde leur
fonctionnementculturelpropre etdesattentesauxquellesils répondent.Nous ne
pouvonsjugerde l'adéquationde ces textesà lasociétéqui les produisait, en nous
fondant seulement sur une connaissance extraite de grammaires, etcertainement pas
de grammairesbasées sur une langue appartenantàune autrephase chronologique.
Il faut tenircompte dufait que l'écritest unepratiquequi estculturellement
conditionnée,susceptible,toutcomme la langueparlée, d'évolutions.De là
l'importance de l'horizon, ducontexte; nous nepouvonsétudierdes textesenfaisant
abstractionde leurinsertion sociale,qui futdéterminantepourles modalitésde leur
production.De là aussi l'importance d'écouterl'opiniondescontemporains (même
s'il fautêtre conscientd'écarts possiblesentre lesconceptionsetles pratiques).

2. Le témoignage des hagiographes

Or,quenousapprennentleshagiographes mérovingiens ?Lesauteursde
viesdesaints prétendentécrire leurs textes non pas pourillustrerleur maîtrise d'une
languesavanteréservée àuneminorité,mais pourcommuniquer parleurbiais
d'importants messageschrétiensà latotalité de lapopulation, à l'occasionde lectures
publiquesdansleségliseslorsdesfêtesdesaints (Cf.VanUytfanghe1985).Plus
même, ilsaffirmentavoiradapté leur niveaude langue enfonctiond'un public
largementillettré(VanUytfanghe1985, 57-9 ;Banniard1992,253-271).
Mensonges,toutcela?Naïveté?Politique d'autruche?Nousavons prisleparti de
nousfaire l'avocate de cesauteursetde ces texteshagiographiques.Notre
hypothèse detravail a étéque cesécrits,touten nereflétant pas tellequelle la langue
parlée, étaient néanmoinsaccessibles oralementàun public d'illettrés, en tant
qu'expressionsd'un registre de langueplusélevé,qui faisait toujours partie
4
intégrante du même diasystème enfonction .Nous nous sommesainsi donnépour
tâche de fairerevivre l'échange communicatifprovoquéparles textes, en projetant
sureuxlemodèlesociolinguistique de la communication verticale, c’est-à-dire
d'intercompréhensionentreniveauxde langue appartenantàun même diasystème
5
langagier .Concrètement,nousavons travaillésur quatreviesdesaintsécritesentre

4
Cettenotionissue de la dialectologierenvoie à la langue en tant qu'architecture fonctionnelle àune
époque donnée, considérantcomme intrinsèquesles variantes sociales, géographiques,stylistiques.
5
Les premières propositions pour une approche ences termes setrouventchezBanniard(1992).

14

6
650 et 750 , dansle désird'enfaireressurgirle dynamisme et pour tenterd'en
comprendre le fonctionnementcommunicatif.

3. Pour tenter de comprendre le fonctionnement
hagiographies : jauger le rapport oral / écrit

communicatif

des

Maiscommentfait-on pour se forger uneopinion objective du
fonctionnementcommunicatif de ces texteslàoù nous ne disposons que de leur
trace écrite?Objectivement, il auraitfallu mener plusieursenquêtes:unepremière
auprèsdesauteurs surleurs modesderédaction,surlesexigencesliéesà l'écrit,sur
leurs modèles,surle genre de choix qu'ils ontfaits ; une deuxième enquête auraitdû
êtreréalisée auprèsdes récitants, deslectores, concernantles modalitésde la lecture
à hautevoixetde la conversiondesignesécritsen sons oraux ;enfin, il auraitfallu
unevaste enquête auprèsdesauditeursconcernantlerapportentre le code écrit
oralisé etle codeoralspontané, concernantleursattentesliéesaux récitations,
concernantl'adéquationdes textesentendus, concernantleurdegré de
compréhension.Leproblème, évidemment, c'est qu'iln'yaplus personne.Alors
commentfaireressurgirla dynamique communicationnelle?

3.1. De la graphie à la prononciation

Pour se donnerles moyensderétablirle dynamisme du rapport oral/écrità
lapériodemérovingienne, il est uncertain nombre depointsànepas négliger.
Ainsi, il importe detenircompte d'unlien non univoque etd'unetension
graphie/prononciation.Cette idée a été fortement mise enlumièreparR.Wright
(1982).Maiscomment savoir ?Beaucoupde chosesdansce domainenesont pas
dites.Ilya bienci etlàuneremarque dans une grammaire,ou undocumentcomme
7
l'Appendix Probiquipeut nousfournircertains renseignements,maisil fautavouer
que lesindications précisesetcertainesfontcruellementdéfaut.Toutefois,on peut
consulterles ouvrages quitententdereconstruire l'évolution phonétique du parlé en
8
diachronie,tels que ceuxde De la Chaussée(1974) oude Matte(1982), et tenterle
défi d'appliquerleursconstatationsaux textes.Ensuite, dansle casdetextes récités,
il fautessayerdetenircompte du rôle dulecteuretdesonattitude enverslesaspects
morphologiqueset syntaxiques.La lecture est unartetilya, à l'époquequinous
concerne,mêmeune classespécifique de gensentraînésà cetexercicequ'estla

6
V.Bibliographie.
7
Liste, insérée dans un manuscritcontenantégalement un traité dugrammairienProbus,quioppose,pour
227 motsetformes,une forme correcte àune forme incorrecte,p.ex.vetulusnonveclus.La datationdu
e e
document prête à discussion ;les propositionsfluctuententre la finduIII etle VIIsiècle.
8
Il fautbienentendu toujours rester prudentdanslemaniementd'ouvragesde cetype : ilsfontengrande
partie abstractionde lavariationlangagière et ont souvent tendance àproposerdesfourchettesd'évolution
trop restreintes.

15

9
lecture.Mais quellesétaientleshabitudes ?Bienlire, et nepas seridiculiser,
qu'est-ceque celavoulaitdire concrètement ?C'est peut-être assezclairchez
10
Cicéron,qui fait part, dans sonDe oratore(III,196)dufait qu'unauteurfaisant
une faute dequantité endébitant son textese faisaithuer.Maisleschoses sont
11
beaucoup plusflouesdansl'Histoire desFrancsde Grégoire de Tours (IX,6),oùil
est questiond'unesclave enfuitequiveut se fairepasser pour un prêtre et quise
trahit, en récitantdes psaumes,par saprononciation rustique.Qu'entend Grégoire
de Toursaujustepar«prononciation rustique »?Etau-delà de laprononciation,
e e
quel étaitl'écarten vigueur, auxVII -VIIIsièclesenGaule, entre la graphie et sa
réalisation orale?

3.2. Fluctuations morpho-syntaxiques

Passonsàunautrepointànepas négligeret qui doit nousguiderdans notre
quête dufonctionnementcommunicatif desvitaemérovingiennes.Ils'agitde ceci :
dansla fourchette chronologiquequiva de650à750, ilsembleprobableque la
langueparlée dansla Gallo-Romaniaseptentrionalesoitarrivée àun stadeoùles
structures utilisées nesont plus majoritairementlatines,mais romanes (Cf.Banniard
1993).Cetteobservation offreunepierre detouche àpartirde laquelleon peut se
forger une idée, hypothétique bienévidemment, de la distance entre l'oral etl'écrit,
entre les textesdont nousdisposons, etla languequeparlaientceux qui les
écoutaient.Nousavonsdéveloppé à ceteffetcequenousavonsappeléune grille
d'analyse.Ils'agitd'une liste detraitsde languemorphologiqueset syntaxiquesdont
lamodificationcaractériseprécisémentlepassage dulatinau roman.Pourchacunde
ses traits,nous nous sommesdocumentée afind'avoir unevuesurles modalitéset
éventuellement surla chronologie de leurchangement.De cettemanière,nous
pouvions situerl'étatdes vitaepar rapportà l'évolutionchronologique.

3.3. Connaissances passives

Toutefois,mesurerla distance entre lescaractéristiquesde l'écritet
l'hypothèse de l'oraln'est pas suffisant pour pouvoirémettre deshypothèses quantà
la communication verticale.La dynamique de la communication n'est pasaussi

9
Cf.les proposd'Isidore de Séville au sujetdeslectorespublicsdans sonDe ecclesiasticis officiis(V.
Banniard1975).
10
De oratoreIII,196: « Itaquenon solum verbisartepositis moventur omnes,verumetiam numerisac
vocibus.Quotusenim quisque est quiteneatartem numerorumacmodorum ?Atineis sipaulum modo
offensumest,utautcontractione breviusfieretaut productione longius,theatratotareclamant.Quid, hoc
nonidemfitin vocibus,utamultitudine et populo non modocatervae atque concentus,sed etiamipsisibi
singuli discrepanteseiciantur ?».
11
HistoriaFrancorumIX,6: «Etingressusin oraturio,mepostposito, ipse capitellum unumadque
alterumactertiumdicit, ipseorationem profertetipse consumat, elevataque interumcruce, abiit.Erat
enimei et sermo rusticusetipsiuslinguae latitudo turpisatqueobscoena; sednec de eo sermo
rationabilis procedebat».

16

simple. Il existe dans toute langue des traitslangagiers quinesont plus utilisés
activement parlaplupartdeslocuteurs,mais qui,pourtant,y sont toujourscompris.
Mieuxcomprendre le jeude cesconnaissances passives s'estdoncrévélé êtreune
nécessité depremière importance danscetterecherche.Comment s'attelle-t-onàune
telletâche?Pource faire,nousavonsfait unappel à des textesenancienfrançais.
Leprincipe de la continuité langagière justifieun raisonnementa fortiori,qui
fonctionne de lamanièresuivante : lerelevé, au seindes premiers textesenfrançais,
detraitslangagiersarchaïques survivants,peutdonnerdesindications quantà la
lisibilité de ces mêmes traitsdans un stade langagierantérieuret moinsévolué.
Nousavons pourcela consultéuncertain nombre de grammairesde l'ancien
français, etd'autrepart,nousavonsanalyséuncorpusdetextesenancienfrançaisen
fonctiondes survivanceslatines.Nous tenonsàpréciser que cette façondetravailler
nécessite beaucoupdeprécautions, carils'agitégalementdetextesenancien
français,textes quiontété écritsenfonctiond'un public etd'unensembleprécis
d'attentes.C'estavec cesclés méthodologiques quenousavonsessayé de faireparler
lesvitae.

4. Gérer le travail d'analyse

Dans un premier temps,nousavonsanalysésuccessivementles quatrevitae
sélectionnéesdu pointdevuenarratif et stylistique.L'analyse littéraire d'un texte est
uncomplémentindispensable à l'analyse langagière en termesdemutation,parce
que les textes sont plus que deschantiersarchéologiques.Cesontdes universde
créativité encommunicationavec l'époquequi lesaproduits,sasociété,sa langue.À
cestade,oùc'està larédaction querevenaitlaplace centrale,nousavons préféré
traiterles textes séparément, afind'obtenir unevue cohérente de chacund'eux.La
systématicité du travail futcependantgarantieparlastructure identique de chaque
analyse.

Cen'est qu'aprèscettepremière caractérisationdes quatretextes qu'est
venue l'analyse descaractéristiqueslangagières.Celle-ci a consisté dansla
projection surchaquevie de la grille d'analyse dont nousavons parlé :cette
typologie contrastive commentée.Appliquercette grille aux textes signifie en situer
les traits par rapportà l'évolution typologique, et pardéduction,par rapportaux
registreslangagiers.

Pourchaquetraitde langue, les résultats ontd'abord étéprésentés textepar
texte, avant quesoit proposéeunesynthèse des résultats.Cettesynthèse a été ensuite
la base d'une confrontationavec l'ancienfrançais, dontle butétaitdenousfaire
accéderaudomaine de laréceptionetde la compréhensiondes quatretextes.

Enfin,nousavonsconclu notrequêtepar unemise en pratique detoutesles
analyses réalisées.Àpartird'unesélectiondephrases,nousavons tenté de faire
revivrein concreto, larécitationde ces textes, enessayantd'établirdesfluctuations
au niveaude leurcompréhension.Certaines phrases pouvaientainsi êtreplusfaciles

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d'accès, d'autres moins.C'étaitcertainementlapartie laplusdifficile, car si
l'hypothèse est partie intégrante detoute l'étude, c'esticiqu'ellese fait sentirde la
manière laplus prégnante.Maisc'estaussi,sansdoute, lapartie laplusintéressante.

5. Résultats

Les premièresanalyses (narrativeset stylistiques) montrent que les quatre
vitaesont toutesle fruitde choixconscientsau niveaude la gestionde l'écriture.On
peutclairementdistinguer quatrestylesdifférents, correspondantà des partis pris
clairs quisemblent répondre, d'aprèsles recherches socio-linguistiques, aux
exigencesdequatre insertions socialesdifférentes.Du pointdevue langagier, c'est
letauxde latinitéqui est marquant.Ilya certesdes variationsinternes,mais
globalement, les quatrevitaeprésentent une grandemajorité detraitslatinset très
peuderestructurationsallantdanslesensde l'évolution typologique, etdonc de
l'oralspontané.Celapeutétonnerde lapartd'auteurs qui disentfaire des
concessionslangagièresenfonctionde leur public composé essentiellement
d'illettrés.Les résultatsde cesanalyses posaientdonc clairementleproblème des
connaissances passivesetde leurfonctionnement.La confrontationavec l'ancien
françaisa ététrèsinstructive à cetégard.D'unepart,nousavons puconstater que la
plupartdes traitslatins présentsdans nosvitaeontlaissé des tracesdansles premiers
textesenancienfrançaiset parfoisaussiplusloin,mêmepourcequi concerne les
traitscensésavoirétéremplacésdéjàpardes traitsconcurrents.Ils yfonctionnent
cependant souvent selon unautremécanismà dee liés perceptionsdifférentes.Les
deuxcasles plusintéressantsdanscetteoptiquesont sansconteste les
compléments nonprépositionnels (ex. 1et 2ci-dessous)etles passifs synthétiques
(ex. 3et4 ci-dessous).Danslesdeuxcas, ces structureslatines ont perduleur
soutien morphologique,respectivementlesdésinencescasuellesetles terminaisons
passives.Ellescontinuent néanmoinsde fonctionner, leurefficacité étantgarantie
plutôt parles relations sémantiquesentretenuesavec le contexte et parla
prévisibilité de certaines structures syntaxiques,notammentlastructurevalentielle
du verbe.
1.Li nums Joiuse l’espee fut dunet(Chanson de Roland,2508)

= complémentd'objetindirect (COD) non-prépositionnel

Cf.lat.cl.
Cf.fr. mod.

NomenGaudiosusgladiodatusest
Lenomde Joyeuse futdonnée à l'épée

(= datif)
(= CODprép.)

2. (Quant tot son cuer en at si afermet) Que ja son vuel n'eistrat de la citet, ...(Vie
de saint Alexis166-7)

= complémentcirconstanciel(CC) non prépositionnel exprimantlemoyen

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