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Littérature et communication :

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Description

En se mobilisant autour de la question des intertextes, près de vingt chercheurs remettent à l'ordre du jour la réflexion sur les liens étroits mais souvent négligés, du littéraire et du communicationnel. Ils le font à travers une diversité d'objets culturels et sociaux mis en circulation sur des supports multiples et hétérogènes - romans, films, récits de voyage, blogs..., produits par des auteurs français ou anglophones.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 97
EAN13 9782296457621
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0098€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LITTÉRATURE & LITTÉRALITTÉRALITTÉRALITTÉRALITTÉRATURE &TURE &TURE &TURE &TURE &
COMMUNICATION : COMMUNICCOMMUNICCOMMUNICCOMMUNICCOMMUNICAAAAATION TION TION TION TION :::::33
LA QUESTION DES INTERTEXTES LA QUESTION DES INTERTEXTESLA QUESTION DES INTERTEXTESLA QUESTION DES INTERTEXTES
Sous la direction d’Alain PPayayeureur Sous la dirSous la direction d’ection d’Alain Alain PPayayeureur
En se mobilisant autour de la question des intertextes, près de vingt Caroline Angé
chercheurs remettent à l’ordre du jour la réfl exion sur les liens étroits
Jan Baetensmais souvent négligés, du littéraire et du communicationnel. Ils le font
à travers une diversité d’objets culturels et sociaux mis en circulation Serge Bouchardon
sur sur des des supports supports multiplmultiples es et et hétérhétérogènes – – rromans, fifi lms, lms, rrécits écits de de Camille Brachet
vvooyyage, blage, blogs…, progs…, produits par des auteureurs frs françançais ou anglophones.ophones.
Marianne Chouteau
Ces travaux ne peuvent que stimuler tous ceux – étudiants, Anne-Marie Cojez
chercheurs ou créateurs, qui trouveront ici de nouveaux éclairages Oriane Deseilligny
sur l’interdépendance des modes de communication et des processus
Marida Di Crosta de transformation des textes.
Yves Jeanneret
Thierry Lancien
As they rally to study the question of intertexts, a team of around Florent Moncombletwenty scholars highlight again the close but often neglected links
Julie Michotbetween the domains of the literary and communication. They do so
using a wide range of cultural and social objects, put into circulation Céline Nguyen
on on multiplmultiple e and and divdivererse se mediums – – nonovvels, els, fifi lms, lms, trtravavel el ssttories, ories, blblogs ogs Camille Paloque-Berges
– brought forward by French or English-speaking authors.
Alain Payeur
These studies can but stimulate the students, scholars or creators who Karel Soumagnac
will fi nd in this collection new perspectives on the interdependence of Marieke Stein
modes of communication and processes of textual transformations.
Carl Vetters
ISBN 978-2-296-54539-7
Prix éditeur : 17,50
™xHSMCTGy545397z
LITTÉRATURE & COMMUNICATION: LA QUESTION DES INTERTEXTES
Sous la direction d’Alain PayeurSous la direction de
Alain Payeur
LITTÉRATURE &
COMMUNICATION :
LA QUESTION DES INTERTEXTES
MEI N°33
L’HarmattanMEI « Médiation & infor ma tion ».
Revue internationale de communi cation
Une revUe-livre. — Créée en 1993 par Bernard Darras (Université de Paris 1) et Marie Thonon (Uni­
versité de Paris VIII), MEI « Médiation Et Information » est une revue thématique biannuelle pré­
sentée sous forme d’ouvrage de référence. La responsabilité éditoriale et scientifique de chaque numéro
thématique est confiée à une Direction invitée, qui coordonne les travaux d’une dizaine de chercheurs.
Son travail est soutenu par le Comité de rédaction et le Comité de lecture. Une contribution annuelle du
Centre National du Livre (CNL) permet un fonctionnement souple et indépendant.
Une revUe-livre de référence. — MEI est l’une des revues de référence spécialisées en Sciences de l’infor­
mation et de la communication, reconnue comme “qualifiante” par l’Agence d’évaluation de la recherche
et de l’enseignement supérieur (aéres). Elle est de plus certifiée par le Conseil national des universités
(CNU). Le dispositif d’évaluation en double aveugle garantit le niveau scientifique des contributions.
Une revUe-livre internationale. — MEI « Médiation et information » est une publication internatio­
nale destinée à promouvoir et diffuser la recherche en médiation, communication et sciences de l’infor­
mation. Onze universités françaises, belges, suisses ou canadiennes sont représentées dans le Comité de
rédaction et le Comité scientifique.
Un dispositif éditorial thématiqUe. — Autour d’un thème ou d’une problématique, chaque numéro
de MEI « Médiation et information » est composé de trois parties. La première est consacrée à un entre­
tien avec les acteurs du domaine abordé. La seconde est composée d’une dizaine d’articles de recherche.
La troisième présente la synthèse des travaux de jeunes chercheurs.
Monnaie Kushana, représentation de Miiro
Source : Hinnels, J., 1973. Persian Mythology. Londres : Hamlyn Publishing Group Ltd.
Médiation et informa tion, tel est le titre de notre Retenir un tel titre pour une revue de commu­
pu bli cation. Un titre dont l’abréviation mei corres­ nication et de médiation était inévitable. Dans
l’univers du verbe, le riche espace sémantique de pond aux trois lettres de l’une des plus riches ra­
mei est abondamment exploité par de nom breuses cines des langues indo­euro péennes. Une racine si
langues fondatrices. En védique, mitra signi­riche qu’elle ne pouvait être que divine. C’est ainsi
fie “ami ou contrat”. En grec, ameibein signi f ie que le dieu védique Mitra en fut le pre mier dépo­
“échanger”, ce qui donne naissance à amoibaios sitaire. Meitra témoigne de l’alliance conclue entre
“qui change et se ré pond”. En latin, quatre grandes les hommes et les dieux. Son nom évoque l’alliance
familles seront déclinées : mu tare “muter , changer,
fondée sur un contrat. Il est l’ami des hommes et mutuel…”, munus “qui appartient à plu sieurs per­
de façon plus gé né rale de toute la création. Dans sonnes”, mais aussi “cadeau” et “communiquer ”,
l’ordre cos mique, il préside au jour en gardant meare “pas ser, circuler , permis sion, perméable,
la lumière. Il devient Mithra le garant, divin et traverser…” et enf in migrare “changer de place ”.
solaire pour les Perses et il engendre le mithraïsme
dans le monde grec et romain.
© 2011 , auteurs & Éditions de l’Harmattan.
7, rue de l’École­polytechnique. 75005 Paris.
Site Web : http://www.librairieharmattan.com
Courriel : diffusion.harmattan@wanadoo.fr et harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978­2­296­54539­7 EAN : 9782296545397Direction de publication Édition & révision
Bernard Darras Pascal Froissart
Rédaction en chef Secrétariat
Marie Thonon Gisèle Boulzaguet
Comité scientifique Comité de rédaction
Jean Fisette (UQAM, Québec) Dominique Chateau (Paris I)
Pierre Fresnault­Deruelle (Paris I) Bernard Darras (Paris I)
Geneviève Jacquinot (Paris VIII) Pascal Froissart (Paris VIII)
Marc Jimenez (Paris I) Gérard Leblanc (École nationale supérieure « Louis­Lu­
Gérard Loiseau (CNRS, Toulouse) mière »)
Armand Mattelart (Paris VIII) Pierre Moeglin (Paris XIII)
J.­P. Meunier (Louvain­la­Neuve) Alain Mons (Bordeaux III)
Bernard Miège (Grenoble) Jean Mottet (Paris I)
Jean Mouchon (Paris X) Marie Thonon (Paris VIII)
Daniel Peraya (Genève) Patricio Tupper (P
Guy Lochard (Paris III)
Comité de lecture
CorrespondantsJan Baetens, Katholicke Universiteit Leuven
Robert Boure (Toulouse III)Danielle Dubois, Université d’Artois
Alain Payeur (Université du Littoral Côte d’Opale)Alain Durand, Université de Valenciennes et du
Serge Proulx (UQAM, Québec)Hainaut­Cambrésis
Marie­Claude Vettraino­Soulard (Paris VII)Elisabeth Fichez, Université Ch. De Gaulle Lille III
Pascal Froissart, Université Paris VIII
Francis Marcoin, Université d’Artois
Alain Payeur, Université du Littoral Côte d’Opale
Marie Thonon, Université Paris VIII
Les articles n’engagent que leurs auteurs ; tous droits réservés.
Les auteurs des articles sont seuls responsables de tous les droits relatifs
aux images qu’ils présentent.
Toute reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement
de son auteur ou de ses ayants droits, est illicite.
Éditions Op. Cit. — Revue MEI « Médiation et information »
6, rue des Rosiers. 75004 Paris (France)
Tél. & fax : +33 (0) 1 49 40 66 57
Courriel : revue­mei@laposte.net
Revue publiée avec le concours du Centre national du livreNous tenons à remercier tout particulièrement Danay Catalan Alfaro et Christian Chung qui ont
assuré le design et la mise en page de ce numéro de MEI, ainsi qu’Isabelle Roblin pour sa traduction
anglaise en Quatrième de couverture.­
Editorial
Les intertextes, objets socio culturels entre le littéraire et le communicationnel ?
Alain Payeur --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------7
Entretien
Littérature et Communication ­ Questions d’Alain Payeur à Jan Baetens, Yves Jeanneret et
Thierry Lancien.
Alain Payeur --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------11
Dossier
Les titres de presse dans The Shipping News : intertexte et caractérisation
Florent Moncomble ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------37
Quand le Sam Spade de Dashiell Hammett devient celui de John Huston.
Hammett revu et corrigé par Hays et Warner
Carl Vetters ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------49
Des romans aux films : James Bond et la culture de l’image
Julie Michot --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------59
Les Champs d’honneur, texte et intertextes
Alain Payeur -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------69
Les sites « dédiés » en littérature jeunesse : des modes d’accès diversifiés à la littérature
Karel Soumagnac ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------89
Du texte à la promenade littéraire : déconstruction, reconstruction
Anne-Marie Cojez ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------99
La place du récit dans l’intertexte. A propos de discours tenus sur la technique
Marianne Chouteau - Céline Nguyen -----------------------------------------------------------------------------------109
L’écriture du moi au service de la communication politique : le cas du blog d’Alain Juppé
Marieke Stein ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------119
Le maillage intertextuel des blogs de voyage ou la production de figures du voyageur
Oriane Deseilligny - Caroline Angé --------------------------------------------------------------------------------------131
Littérature numérique : une littérature communicante ?
Serge Bouchardon ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------141
Ecritures folkloriques d’Internet : expérimentation de la communication en réseau
Camille Paloque-Berges --------------------------------------------------------------------------------------------------------153
Du blog au livre : l’écrivain en ligne
Camille Brachet ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------161
Du Canzoniere au journal filmé en ligne : 365 Day Project de Jonas Mekas.
Marida Di Crosta ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 175Editorial
Les intertextes, objets socio-culturels
entre le littéraire et le communicationnel ?
Alain Payeur
Dans ce numéro de la revue MEI, nous proposons de relier Littérature et
Communication en ré-interrogeant la notion d’intertexte d’abord importée de la
linguistique par la critique structurale pour s’affranchir des impasses repérées dans
les études littéraires que l’on dira positivistes et représentationnelles, contre
lesquelles elle s’est affirmée. Cette notion élaborée à partir de travaux comme ceux
de Julia Kristeva (Semiotike, 1969) a fait de l’espace littéraire un agencement
d’énoncés tel que tout texte est absorption et transformation d’un autre texte.
De son côté, en distinguant des notions comme celles de paratexte, péritexte,
épitexte, ou encore métatexte, Gérard Genette (Palimpsestes, 1982) a affiné les
outils théoriques permettant de dessiner cette mosaïque intertextuelle et de saisir
la littérature au second degré.
Le nouveau positionnement théorique que nous proposons, vise à tenir compte
de la confrontation aux formatages impulsés par les multiples voies de médiation
utilisées pour faire texte et porter du sens dans la société contemporaine. Il ne
s’agit donc plus seulement de s’attacher à une notion d’intertextualité renvoyant
surtout à une confrontation généralisée de textes, au besoin pris dans une
configuration pragmatique de co-énonciation pour faire oeuvre. Il s’agit davantage
de prendre en compte des développements venus de la multimodalisation des
écritures, de renouvellements venus de déboitements successifs de l’espace de la
littérature vers les paralittératures, souvent en lien avec les évolutions du secteur
éditorial, des médias et des industries culturelles, et plus récemment de secteurs
d’activités liées au numérique, et qui ont produit des bouleversements auxquels
il faut bien commencer à s’intéresser.
Parlant des espaces de travail et de l’entreprise, Bernard Floris (dans L’espace
public et l’emprise de la communication, 1995, Isabelle Pailliart, dir.) avait noté
que « les modes de régulation et de domination sociales se sont déplacés vers
des formes beaucoup plus communicationnelles du fait de l’affaiblissement des
valeurs légitimes traditionnelles » (p.145). Cet affaiblissement nous semble
pouvoir être généralisé. On peut notamment faire le constat que les médias et la
communication ont commencé à exercer une réelle influence sur des formes
culturelles jusque là institutionnalisées. Dans le domaine de l’art et du
patrimoine, Jean Caune (Culture et communication, 1995) a pu par exemple montrer les
7LITTÉRATURE & COMMUNICATION MEI 33
ambiguïtés du culturalisme comme mouvement d’extension de la base sociale du
public aux prises notamment avec le mode isolant de la communication culturelle
médiée. Pour sa part, l’approche médiologique a proposé d’interroger les
effondrements symboliques perceptibles dans une moindre capacité des institutions à
transmettre. Ces difficultés sont sans doute celles qu’affronte l’école dont on sait
par ailleurs que l’une de ses fonctions a été (est encore ?) d’assumer, à différents
niveaux, une transmission programmée de la littérature.
Ces premiers éclairages nous invitent à reprendre aujourd’hui la question des
rapports entre la Littérature, forme de l’excellence pour l’imprimé et la
Communication parfois dite « conquérante », qui multiplie les supports de médiatisation
et les formats de publicisation des textes. Dans une société où le seuil du
numérique a été franchi, y compris par des écrivains reconnus, à l’heure où la sphère
économique impose de plus en plus nettement ses marques, comment relier
Littérature et Communication ? La question même d’un lien encore repérable
avec ce qui est célébré comme relevant classiquement du littéraire, mériterait
d’ailleurs elle-même d’être posée.
Dans ce contexte de mutations, une voie a été indiquée pour aborder notre
ques1tion. Ainsi, Yves Jeanneret (La société de l’information, glossaire critique, 2005) , a
invité les chercheurs à retravailler deux notions, celle de sens et celle
d’information. En soulignant que la théorie de l’information cherchait « à ramener toute
construction intellectuelle à une somme de ressources », il a insisté sur un fait
majeur : elle « est passée à côté de la dimension publique et éditoriale de toute
œuvre » (p.89), celle qui fait que les signes, les textes sont en situation de prendre
du sens. C’est à partir de cette remarque qu’une série d’hypothèses de travail peut
être formulée.
Dans les sociétés contemporaines où s’échangent, où se donnent à lire tant de
textes mis à disposition, textes appelés à prendre du sens hors des enclaves
littéraires ou institutionnelles elles-mêmes bien fragilisées comme on le voit avec
l’école, à quoi est-on confronté ? Quels contrats sont désormais passés ? A quelles
« éditorialisations » assiste-t-on? A celle de textes désanctuarisés ? De textes
dégriffés, ayant perdu sinon leur qualité littéraire spécifique, du moins certains
repères comme celui d’avoir clairement un auteur nommable ou des sources
identifiables ? N’assiste-t-on pas plus généralement au surgissement de
productions dont les signes de reconnaissance sont ambigus : textes mis en jeu parce
que consommables par des publics renouvelés de lecteurs fidélisés ; réécritures
sur de nouveaux supports médiatiques aptes à produire du récit à partir de
certaines fonctionnalités…, textes adaptés éventuellement sans le souci de fidélité
au modèle transposé ; textes contraints, rentrés dans le rang tout aussi bien,
mais donnant lieu à des sémiologies ou des poétiques nouvelles et inattendues,
circulant dans divers espaces sociaux où se construisent d’autres façons de
fabri1 Commission nationale française pour l’UNESCO (2005), La société de l’information : glossaire
critique, Paris, La Documentation française.
8LES INTERTEXTES, OBJETS SOCIO-CULTURELS
ENTRE LE LITTÉRAIRE ET LE COMMUNICATIONNEL ?
2quer de la littérature et du sens, y compris du sens pratique  ; textes-relais
proposés au motif de donner accès à des oeuvres, littéraires ou artistiques; autant
d’intermédiaires textuels qui finissent parfois par supplanter ou faire oublier le
texte-premier réduit à la fonction de prétexte ; textes pris dans une circulation
continue de signes et de formats sans cesse recomposés en fonction des supports
de l’expression et des situations dans lesquelles ils se produisent ; textes toujours
de l’entre, de l’inter et pris dans leur matérialité spécifique.
Cette énumération ne prétend pas faire le tour des questions ; on peut même
considérer certaines de celles que nous avons repérées comme naïves mais, dans
ce premier temps encore exploratoire, elle vise à mettre à jour ce sur quoi faire
porter l’interrogation c’est-à-dire sur des objets caractérisés par leur nature double
d’actes à la fois littéraires et communicationnels – les intertextes, ces discours
ou ces opérations discursives et symboliques qui rendent la notion de
Littérature à son incertitude en réussissant d’une part à « convertir l’information en
intensités » particulières, selon l’expression de Philippe Jousset (Anthropologie
du style. Propositions, 2007, p.26) et d’autre part, à la conjuguer avec des logiques
communicationnelles.
On le voit l’interrogation fait de la question de l’information un angle d’approche
pour interroger les processus de jonction et de disjonction du littéraire et du
communicationnel, de la transitivité et de l’intransitivité de l’écriture. En proposant
de s’intéresser à la question des intertextes, nous cherchons aussi à remettre au
centre la question du sens. Cette question traverse clairement le champ ouvert
de la communication, et pas seulement du littéraire dont ce serait le privilège
que de faire sens. Déjà distingué abusivement de l’information, le
communicationnel est resté trop souvent réduit « à une technologie de l’empaquetage et de
la transmission de messages » pour reprendre des mots déjà anciens de Louis
Quéré (Des miroirs équivoques, 1982, p.121) C’est sur cette réduction que les auteurs
retenus pour ce numéro de MEI, vont revenir à partir de points d’observation et
de terrains que nous avons souhaités larges et diversifiés. Dans ces examens
croisés du littéraire et du communicationnel, le lecteur verra, d’une contribution
à l’autre, comment la notion d’intertexte peut se trouver modulée. En la revisitant
ainsi, c’est-à-dire en lui laissant une certaine ouverture et plasticité, nous avons
le sentiment de suivre le conseil formulé par Barthes qui, dans L’enseignement
de la littérature (1971, Serge Doubrovski et Tzvetan Todorov, dir.), attendait de
l’effort de « décompression » des codifications d’une Littérature marquée par le
« classico-centrisme » (p.177), une chance pour mieux la comprendre comme
pratique investie par des enjeux.
2 Sur ce point, on se reportera par exemple à MEI n°18 (2003), Jeux, médias, savoirs, en particulier
pour ce qui ressort des « mises en œuvre » effectuées pour des séries télévisuelles ou des jeux multimédias.

­
LITTÉRATURE & COMMUNICATION MEI 33
Les trois premières contributions portent sur des transformations de textes
romanesques adaptés au cinéma. Pour Florent Moncomble, le statut intertextuel des
titres de presse présente une opportunité d’expressivité saisie différemment par
le personnage principal dans le roman d’Anne Proulx - The Shipping news (1994),
et dans son adaptation (2001). Carl Vetters met en rapport, pour un même roman
de Dashiell Hammet - The Maltese Falcon, deux versions (1931, 1941) placées sous
des contraintes différentes, en particulier celle d’un intertexte prescriptif, le Code
Hays. Julie Michot aide à mesurer ce qui distingue le James Bond des romans
de Fleming, de ses recompositions dans des intertextes iconiques comme les
affiches de films.
Alain Payeur, Karel Soumagnac et Anne-Marie Cojez s’interrogent sur les
ambivalences des intertextes qui se donnent comme mode de manifestation de la
littérature : parfois, en présentant des formes communicationnelles propres à
assurer une présence du littéraire sur la scène sociale pour un romancier en vue
comme Jean Rouaud ; parfois, en se conjuguant avec des logiques de valorisation
éditoriale comme pour les sites de littérature de jeunesse ; parfois encore, en
traduisant des politiques de développement territorial comme celles qui prennent
appui sur une paralittérature populaire (Jules Verne)…
Marianne Chouteau et Céline Nguyen, Marieke Stein puis Oriane Deseilligny et
Caroline Angé, à travers différents croisements intertextuels, montrent la mise
au service, ou la conversion, de formes littéraires antérieures. Sont convoquées
celle du récit mobilisé dans la tenue de certains discours sur la technique, celle
du journal intime dans le blog notes d’un homme politique comme Alain Juppé,
ou encore celle du récit de voyage ou du guide touristique modelant des écritures
ordinaires en ligne; autant de formes convoquées et altérées, transformées en
circulant dans des dispositifs médiatiques socialisés.
Serge Bouchardon prolonge la réflexion en s’intéressant à la création d’oeuvres
littéraires numériques soumises à l’obligation de communiquer pour faire
émerger un nouveau champ tout en faisant retour sur la littérature au sens classique.
Enfin, trois jeunes chercheurs explorent des voies nouvelles : Camille
PaloqueBerges étudie les pratiques infralittéraires qui testent l’intermédialité dans un
contexte de communication en réseau alors que Camille Brachet revient sur la
posture de l’auteur dans L’Autofictif d’Eric Chevillard, et que Marida Di Crosta
réfléchit au travail de Jonas Mekas publiant un web diary, sous le titre 365 Day
Project.
10Entretien
Littérature et Communication
Alain PAYEUR
Questions d’Alain Payeur à Jan Baetens, Yves Jeanneret et
Thierry Lancien.
Comment construire l’objet « Littérature » ? Telle nous paraît être l’une des
premières questions à poser dès lors que l’on souhaite valider un point de vue
infocommunicationnel sur cet objet. De manière générale, sa construction renvoie
à deux postures. La première consiste à aborder la littérature comme une sorte
d’entité autonome, détachée des réalités, y compris parfois même de manière si
radicale que même des composantes qui relèveraient de la subjectivité de l’auteur,
sont tenues à distance; la seconde que l’on peut lui opposer, invite à la rattacher
à l’ensemble des conditions économiques et sociales de sa production. Entre la
littérature arrimée aux problématiques de la langue et la littérature comme champ
spécifique des activités expressives mêlées à d’autres pratiques symboliques, et
avec lesquelles elle forme finalement une totalité, quels choix, quels
déplacements, quels aspects particuliers, la réflexion info-communicationnelle
permetelle de prendre en compte ?
Dans un numéro consacré à la problématique «Recherche & Communication»
(MEI n° 14, 2001), Thierry Lancien avait indiqué des voies pour interroger les
rapports complexes entre Littérature et Communication. L’idée n’est pas de faire
le point dix ans plus tard mais de revenir sur certains axes distingués alors.
L’objectif est plutôt de présenter ce qui émerge du côté de la recherche.
En première ligne, Thierry Lancien avait placé l’axe des significations. A partir
des travaux conduits aujourd’hui, est-il possible, d’un côté, de mesurer l’impact
des processus communicationnels sur et dans la production et la diffusion (du)
«littéraire» ? Mais aussi, d’un autre côté, est-il possible de ré-intégrer les
questionnements portant sur les contenus, les savoirs, l’information tout simplement
peut-être, dans ce qui est communicationnel ? De manière plus large, quelles
perspectives relatives à la construction du sens sont explorées dans notre champ
disciplinaire ?
Venaient ensuite les questions liées à la relation avec la technique, une relation
souvent difficile, voire conflictuelle. Si certains thèmes se rattachaient déjà à cette
problématique comme « art et hypertextes », le constat était qu’ils restaient peu
traités. Qu’en est-il ? L’axe du rapport à la technique ne devient-il pas prééminent
dès lors que la littérature devient numérique et qu’elle se trouve mêlée à d’autres
activités artistiques ou communicationnelles, activités souvent placées sous le
11LITTÉRATURE & COMMUNICATION MEI 33
registre, somme toute flou, de l’interactivité ? A quels développements de la
réflexion sur la littérature aux prises avec la question renouvelée de la technique,
du fait de l’essor de nouveaux médias ou de nouvelles médialités, assiste-t-on ?
Quels objets communicationnels « littéraires » retiennent l’attention ? Comment
tisser les liens entre formes de médiation et médiatisation ? Voilà quelques-unes
des interrogations qui sous-tendent l’entretien que nous donnons à lire et qui a
réuni Jan Baetens, Yves Jeanneret, et Thierry Lancien.
Qu’ils soient très vivement remerciés, mais, avant de commencer, rappelons en
quelques mots, nécessairement réducteurs, que :
- Jan Baetens est Professeur à l’Université de Leuven (Louvain). Ses travaux en
Sémiotique portent principalement sur les rapports entre la narration et les images,
celles des arts visuels comme le cinéma mais aussi la photographie ou encore
celles réalisées dans certains domaines de la paralittérature (bande dessinée,
roman photo…).
- Yves Jeanneret est Professeur au CELSA, Paris-Sorbonne. Il y poursuit ses
recherches sur les questions épistémologiques posées par la conception
interdisciplinaire revendiquée en Sciences de l’information et de la communication lorsque
celles-ci visent à comprendre la dynamique des pratiques ordinaires signifiantes,
autrement dit : la trivialité.
- Quant à Thierry Lancien, également Professeur en Sciences de l’information
et de la communication, à l’Université de Bordeaux 3, on retiendra de ses
nombreux travaux, ceux qui, à partir d’une approche en Didactique, la didactique
des langues principalement, interrogent la multimodalisation des écritures et
l’agencement des textes soumis à l’éparpillement de l’hypertextualité et à la
multiréférentialité.

--Alain Payeur. –Pour commencer de manière générale, comment
pensezvous que l’on puisse aborder l’objet « Littérature » dans le champ des
Sciences de l’information et de la communication ? Faut-il s’en emparer
ou le laisser flotter « à la lisière » ?
Jan Beatens. -Avant de répondre à vos questions, permettez-moi de vous
dire d’abord à quel point elles me font plaisir. Tout en étant un littéraire
‘traditionnel’ –grand lecteur, formation de lettres modernes, enseignant tenté
par l’écriture : y a-t-il trajectoire plus classique ?–, j’ai toujours été gêné par
l’écart entre littérature et société, plus exactement entre littérature comme
production textuelle et littérature comme pratique sociale et citoyenne. Il
me semble que la littérature doit non seulement parler du réel, sans pour
autant le copier servilement (chose du reste impossible), mais aussi servir
12LITTÉRATURE ET COMMUNICATION
à quelque chose (et point n’est pas besoin d’écrire des textes à connotation
réaliste pour remplir cette fonction) –même et surtout lorsqu’il s’agit de
textes qui cherchent à innover (qui sont souvent ceux qui me plaisent le plus).
Or, quel que soit le but qu’on donne à la littérature, le fait de couper le texte
de son lecteur est un contresens absolu, si bien le nouveau rapprochement
entre littérature et sciences de l’information et de la communication est
une initiative tout à fait heureuse, dont les bénéfices devraient être grandes
comme l’une que comme pour les autres.
Qu’est-ce qui rend la littérature un objet si intéressant pour les chercheurs en
communication ? Abstraction faite de l’intérêt intrinsèque du texte littéraire
lui-même, dont il n’est pas facile de juger sans mobiliser de gros arguments
idéologiques, je voudrais mentionner ici plus modestement deux aspects:
1) les réseaux communicatifs dans lesquels s’insère le texte littéraire, 2) les
théories et les méthodologies qui se proposent d’étudier les liens entre les
structures de cet objet et les particularités de ses modes de communication.
Je m’explique.
Du point de vue communicatif, la littérature devrait intéresser d’abord en en
raison de son statut hétérogène et polymorphe. À première vue, le texte est
une structure langagière qui se retire du circuit communicatif : en principe,
il s’écrit en l’absence de son lecteur, tout comme, non moins en principe, il
se lit aussi en l’absence de son auteur. Cette communication « décalée » en
fait tout le prix, car elle permet de s’interroger sur la communication là où,
apparemment, elle n’a pas lieu. Toutefois, ce principe une fois posé, on se
rend vite compte que la « non-communication » dont la littérature représente
un cas assez typique, connaît de nombreuses exceptions, qui aident à repenser
le concept même de communication.
D’un côté, en effet, il est faux de dire que la communication littéraire suppose
la disjonction matérielle de l’auteur et du lecteur. Les traditions orales, le théâtre
ou les lectures publiques, par exemple, proposent des formes d’échange et de
dialogue qui excèdent la situation traditionnelle de la lecture silencieuse d’un
texte à auteur absent. Une des particularités les plus remarquables du texte
littéraire est de pouvoir se prêter presque sans fin à des recontextualisations
communicatives : un texte écrit peut également à être lu à haute voix ou représenté
sur scène, se traduire ou s’adapter, être redit ou copié, parfois à très grande
distance du premier moment d’énonciation, lui-même du reste difficile à situer :
le texte commence-t-il au moment du brouillon, au moment du point final mis
par son auteur, au moment de sa publication, au moment de sa première lecture,
au moment de sa relecture ? En fait, la structure communicative comprend tous
ses aspects à la fois et la complexité de l’objet littéraire lui vient autant de cette
étourdissante multiplicité communicative que de la richesse présumée du texte
même. Le sens d’une œuvre est la somme de ses lectures, et nul autre médium
ne le montre avec autant de clarté que le texte littéraire.
13LITTÉRATURE & COMMUNICATION MEI 33
De l’autre, et de façon plus intéressante encore, l’exercice de la parole littéraire
n’a nullement besoin de la présence physique de l’interlocuteur pour installer
la communication au cœur même de l’écriture. Comme le dit quelque part
Borges, très proche ici d’un Valéry : « Écrire est peut-être un peu le contraire
de penser. Quand on écrit, on ne pense pas totalement parce qu’on pense à
l’effet qu’on produira sur d’autres » (on me pardonnera, j’espère, de ne plus
retrouver la source exacte de cette citation : cela m’arrive souvent avec Borges,
qui après tout nous invitait déjà à relire toutes les littératures du monde
comme si elles avaient été écrites par… le même auteur). Le texte n’est en
d’autres termes jamais qu’un texte, un objet, une chose, il est pris dès le début
dans une dynamique communicationnelle qui devrait redonner tout son
poids à une discipline de nos jours un peu laissée de côté : la rhétorique. Or,
ici encore l’objet littéraire jouit d’un avantage certain : peu d’autres systèmes
de signes ont eu autant partie liée avec la rhétorique que la littérature, et pour
cette raison les sciences de l’information auraient tort de s’en détourner ou
de la reléguer aux marges de ses centres d’intérêt.
À cela s’ajoute, et c’est le deuxième temps de ma réponse, que les études
littéraires ont également l’avantage d’avoir un long et riche passé et que
la complexité communicationnelle qui définit le plus simple des textes,
est susceptible d’être éclairée par un grand nombre de théories et de
méthodologies dont les tensions, voire les contradictions font tout le prix.
La littérature n’est pas un objet qu’il est possible d’aborder d’un point de
vue seulement, mais s’ouvre littéralement à une multiplicité foisonnante de
lectures que je crois sans égale dans toutes les autres sciences humaines. Les
études littéraires, dont l’hétérogénéité pourrait donner le tournis à des
nonspécialistes, sont pour moi le meilleur rempart contre le danger tout sauf
hypothétique d’une monoculture théorique ou méthodologique.
Thierry Lancien. – Pour ma part, je parlerais plutôt de sciences de la
communication comme le faisait d’ailleurs Pascal Lardellier dans une
démarche proche de la vôtre, en demandant, il y a quelques années, dans le
numéro 15 de MEI (Anthropologie de la communication, MEI, L’Harmattan,
2002), à des chercheurs de dire en quoi l’on pouvait rapprocher
l’anthropologie et la communication. Les sciences de l’information renvoient
en effet à un tout autre champ d’étude distinct de la communication et qui
me semble pour le coup fort éloigné de la littérature.
Cela étant précisé, je pense qu’il faut tout d’abord se méfier des frontières
disciplinaires érigées par quelques gardiens du temple. Les disciplines
définissent quelquefois jalousement leurs objets en considérant qu’il est
sacrilège que d’autres disciplines s‘y intéressent. C’est ignorer, d’abord que
les objets eux mêmes bougent, se déplacent, s’hybrident et qu’ensuite ce qui
est important c’est le type de questionnement qu’une autre discipline peut
14LITTÉRATURE ET COMMUNICATION
opérer sur un objet qui ne semble pas à priori la concerner directement.
En ce qui concerne l’objet littérature, il convient d’abord de noter que
depuis longtemps déjà d’autres disciplines que les approches littéraires,
l’inscrivent dans leurs approches. On pense bien sûr à la philosophie (Sartre
et Flaubert) à la sociologie (voir par exemple le dernier ouvrage de Bernard
Lahire sur Kafka), aux orientations psychanalytiques. On pourrait bien sûr
multiplier les exemples. En ce qui concerne la communication qui est
ellemême une interdiscipline, elle est sans doute prédisposée à questionner
des objets très divers. D’autre part, pour ce qui est de l’objet littérature, le
fait qu’il prenne aujourd’hui des formes plurielles justifie des approches
et des questionnements nouveaux que la communication peut tout à fait
prendre en charge.
On pense d’abord tout naturellement aux liens qui se tissent aujourd’hui
entre le texte littéraire et ses nouveaux supports (numériques et
électroniques) ; nous y reviendrons. On pense aussi à toutes ces situations
où le texte littéraire entre en relation avec d’autres médias (le mot étant
ici à entendre dans un sens élargi) comme la bande dessinée, le cinéma,
l’exposition, l’installation.
Les médias au sens classique de médias de grande diffusion sont aussi
concernés puisque la littérature entretient divers liens avec la presse, la
radio et la télévision. Dans ce domaine, il y a des champs qui sont déjà
largement abordés par des travaux en communication comme par exemple
celui des émissions littéraires à la télévision, d’autres beaucoup moins. A
la télévision par exemple, la littérature est présente sous diverses formes :
écrivains invités dans les journaux télévisés, références à la des auteurs
dans des commentaires, des voix commentaires de reportages. La citation
littéraire comme légitimation culturelle du discours journalistique serait
par exemple intéressante à étudier.
Le rapport de la presse et de la littérature passe bien sûr par les journaux
littéraires, les pages littéraires des grands quotidiens. Il s’agit alors de
rapports de contenus. Mais il serait intéressant aussi de questionner
des rapports formels d’écriture, en se demandant comment les genres
journalistiques d’aujourd’hui empruntent à certaines formes littéraires
passées. De manière plus générale, on peut estimer que la communication
est particulièrement bien armée pour envisager les objets littéraires en
termes de réception, de relation que les publics entretiennent avec eux.
L’intérêt des chercheurs en communication pour les « cultural studies »
est à cet égard intéressant.
Il me semble aussi que les approches interculturelles très présentes en
communication, notamment dans l’analyse de la réception des médias,
pourraient apporter de nouveaux éclairages par rapport à la circulation des
œuvres littéraires à l’heure d’une certaine mondialisation.
15LITTÉRATURE & COMMUNICATION MEI 33
Yves Jeanneret.- J’ai tendance à raisonner en termes de relation entre champs
théoriques, disciplines et objets historiques et sociaux. L’interdépendance est
de fait. Il y a une histoire des croyances quant à la spécificité du littéraire
et cette histoire est communicationnelle. Il faut, pour comprendre les
relations entre littérature et sciences de la communication, comprendre qu’à
l’époque où celles-ci ont été créées les études littéraires étaient en pleine
reconsidération de l’objet. C’est pourquoi les interrogations sur la littérature
font partie des questions autour desquelles les sciences de l’information et de la
communication se sont construites. Chacun a de cette histoire une perception
liée à son expérience. À mes yeux, il a un lien historique entre l’analyse
sociale des pratiques lectoriales (Robert Escarpit), l’approche du littéraire
comme un construit (Roger Fayolle), l’étude de la médiatisation des œuvres
(Jean Peytard) et l’élaboration, au sein des études littéraires, d’une théorie de
l’écriture fondée sur l’image (Anne-Marie Christin). Tous ces chercheurs ont
dirigé les travaux de collègues qui ont participé à la construction des SIC.
Roger Fayolle, qui a dirigé ma thèse, approuvait la proposition de Jakobson :
l’objet de la recherche n’est pas la littérature mais la littérarité ; mais il
contestait la définition ontologique de la littérarité comme attachée à une
forme particulière d’écriture. Au fil de l’histoire, la frontière entre ce qui est
littéraire et ce qui ne l’est pas n’a cessé de se déplacer. Anne-Marie Christin,
que j’ai rencontrée grâce à Emmanuël Souchier, avait au sein d’une UER
(Unité d’Enseignement et de Recherche) révolutionnaire intitulée « Sciences
des textes et des documents » à Jussieu, enseigné un regard que ce dernier
a su poser très tôt sur ce qu’on nommait au début des années quatre-vingt
« l’écriture informatique ». C’est pourquoi aujourd’hui les chercheurs qui
analysent la littérature comme un fait de communication, du côté des études
littéraires, comme Alain Vaillant, Jacques Migozzi ou Marie-Ève Thérenty
et ceux qui étudient les médiations et les médias avec une méthodologie
inspirée des études littéraires, comme Marc Lits, Emmanuël Souchier,
JeanFrançois Tétu ou Adeline Wrona, se rencontrent théoriquement de très près.
L’importance de cette convergence se mesure aussi, inversement, dans les
limites des théories de la communication qui ne font aucune place au texte.
AP.- Afin de suivre ce déplacement de frontières, quelles pistes
pourriezvous proposer à de jeunes chercheurs ?
Yves Jeanneret.- Je répondrai si vous le voulez bien à cette question, non à titre
personnel, mais en synthétisant les échanges qui ont lieu dans le cadre du
groupe « littérature et communication » qui réunit plusieurs des chercheurs
que je viens d’évoquer. Trois plans majeurs d’analyse nécessitent un dialogue
entre analyse littéraire et sciences de l’information-communication – tout en
incluant d’autres communautés, comme l’histoire du livre et du texte ou la
16LITTÉRATURE ET COMMUNICATION
sociologie des pratiques culturelles. Le plus évident est le champ considérable
des médiations triviales du littéraire : le rôle que les objets et les valeurs
littéraires jouent dans des espaces sociaux très divers, critique littéraire sur
internet, écriture de la légende dans les guides touristiques, présence de
la poésie dans le métro, figures de la lecture à la télévision, pour prendre
quelques exemples de recherches menées récemment par des chercheurs.
Mais au-delà de cette rencontre sur certains objets, de nombreux problèmes
théoriques essentiels ont été travaillés séparément de façon voisine dans
les études littéraires et en SIC : média, écriture, textualité, genre, lecture,
récit, etc. Les genres télévisuels, le contrat de lecture, le récit médiatique,
l’énonciation éditoriale comptent au nombre des concepts produits par la
relecture des travaux littéraires que ceux-ci ne peuvent plus ignorer. Il est
essentiel de discuter théoriquement ces travaux pour avancer dans la théorie
des phénomènes communicationnels. Enfin, si une certaine tradition
littéraire a pu un temps idéaliser le rapport entre le texte, le scripteur et le
lecteur – une approche que des travaux de la discipline, comme le livre de
Julia Bonaccorsi Le devoir de lecture ont contribué à critiquer – la matérialité
des objets, des circuits d’échange, des phénomènes d’énonciation éditoriale
nourrit aujourd’hui la compréhension de l’écriture, de la circulation des
textes et du rôle joué par l’interprétation sociale dans la culture.
Pour moi, c’est à partir de ces trois démarches de fond que peuvent s’envisager
les aspects plus concrets ou conjoncturels (mais bien entendu importants)
comme les supports numériques, la sérialisation, les styles médiatiques,
l’industrialisation du texte.
Thierry Lancien.- En ce qui concerne le rapport entre littérature et médias
que je viens d’évoquer, je crois qu’il y a un domaine riche à explorer par
les chercheurs et qui est celui des liens généalogiques, formels et de
contenus entre certains genres romanesques et de nouvelles manifestations
médiatiques : presse people, télé réalité. Dans L’Esprit du temps, Edgar Morin
analysait déjà très finement l’héritage dans la culture médiatique de masse
des romans bourgeois et populaires. A propos du fait divers, il parlait du
« débordement romanesque » ou encore du « talent narratif » de ce genre
médiatique qui est donc à mettre directement en relation avec certaines
manifestations littéraires. La presse people à laquelle nous avions consacré un
numéro de la revue Médiamorphoses (Médias people : du populaire au populisme,
Médiamorphoses n°8, septembre 2003), continue à parfaitement actualiser
certaines des thèses de Morin comme la problématique des « Olympiens ».
Ce qui est d’ailleurs particulièrement intéressant dans les analyses de
Morin qui portent sur les années 60 et 70, c’est qu’il se situe déjà dans une
perspective qu’on appellerait aujourd’hui intermédiatique. Par exemple,
pour lui, les processus de « projection-identification » sont transversaux aux
17LITTÉRATURE & COMMUNICATION MEI 33
films, aux romans, aux nouvelles et aux formes romancées de l’actualité. Ce
sont donc à mon avis ces liens auxquels il faut être attentif et qu’il faudrait
problématiser pour en faire de véritables objets de recherche.
La communication politique s’inscrit elle aussi dans un nouvel espace
intermédiatique. Pendant sa campagne, en 2007, Nicolas Sarkozy a fait appel
à différentes mises en scène médiatiques et a même placé celle-ci sous le signe
de la littérature, puisqu’un auteur, Yasmina Reza, a été chargée de raconter
l’épopée politique du candidat (L’aube, le soir ou la nuit, Flammarion 2007).
A côté des hybridations dont on parle beaucoup aujourd’hui, il faudrait donc
aussi mettre en avant dans les recherches cette question des transversalités.
Il est d’ailleurs une autre question qui me semble très intéressante et
qui est elle aussi transversale, c’est celle des genres : genres littéraires,
cinématographiques, télévisuels. Comme l’a montré Umberto Eco, les
genres sont étroitement liés à des pactes et cette orientation a par exemple
été reprise par Francesco Cassetti et Roger Odin pour la télévision, ou
par Patrick Charaudeau qui parle plutôt de contrat médiatique tandis que
François Jost parle de promesses de genre. Dans leur article « De la paléo
à la néo-télévision », Francesco Cassetti et Roger Odin défendaient déjà
l’idée que la privatisation de la télévision (au sens économique du terme)
s’était accompagnée d’un mélange des genres télévisuels et donc aussi d’un
mélange des pactes. Il me semble que là encore, il ne faudrait pas isoler
l’objet télévision mais plutôt faire l’hypothèse que ce mélange des genres est
aujourd’hui transversal à différentes formes d’expression. En littérature, on
voit apparaître l’autofiction, à la télévision la télé réalité. Ce mouvement est
trop important pour qu’il ne soit pas la manifestation d’un nouveau rapport à
la représentation qu’elle soit littéraire, télévisuelle ou cinématographique. En
ce qui concerne l’autofiction ou la télé réalité, il faut par exemple chercher les
origines sociétales, idéologiques de ce mouvement qui est sûrement à mettre
en relation avec la montée du privé dans nos sociétés. A cet égard, je pense
évidemment aux travaux de Gilles Lipovetski (L’ère du vide, 1983, L’empire de
l’éphémère, 1987) mais aussi à ceux de Mona Cholet qui a écrit un livre très
intéressant intitulé : La tyrannie de la réalité (Calmann-Levy, 2004).
Toujours en ce qui concerne la littérature, je pense que les études en
communication sont bien armées pour étudier un phénomène de
dissémination des textes en général et donc du même coup des textes
littéraires. On peut à mon avis se demander si la multiplicité des supports
(livre, revues, sites internet, livre numérique, téléphone mobile) n’est pas en
train de transformer le texte littéraire en une espèce de média circulant qui
perdrait du même coup certaines de ses caractéristiques. Pour conforter cette
thèse, on pourrait aussi remarquer qu’à travers cette nouvelle circulation, les
textes ont tendance à s’hybrider, c’est-à-dire à emprunter des caractéristiques
d’autres textes. Ce phénomène peut d’ailleurs être présent dès la création
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