Prunes amères

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L'auteur a cueilli lui-même "les Prunes amres" pendant la guerre d'Algrie. Ce roman retrace la lente volte-face de deux jeunes officiers. L'allié des insurgés devient le défenseur des harkis, l'ami des légionnaires et, pour finir, la victime des vainqueurs. Le pote militariste se transforme peu peu en partisan d'une Algrie nouvelle, mais française, et en pacificateur ; après le cessez-le-feu, il accueille en effet le chef rebelle du secteur dans un climat de loyauté et de respect mutuel. Comme son camarade, il sera trahi par ceux qu'il voulait défendre.

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Date de parution 01 juin 2007
Nombre de visites sur la page 217
EAN13 9782296588592
Langue Français

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9782296033191
Pr unes am èr es
Yves Horeau
Som m ai r e
Page de Copyright
Page de titre Chapitre I - De Dunkerque à Tamanrasset par Plou Ca dou Tlemcen Chapitre II - La tournée des popotes Chapitre III - La guerre virtuelle Chapitre IV - Le quarteron et la harka Chapitre V - Les deux visages de la pacification Chapitre VI - Encore un dernier quart d’heure Chapitre VII - La paix des lâches Chapitre VIII - Les valises et les cercueils Chapitre IX - “Les Arabes sont les Arabes, Ce ne so nt pas des gens comme nous” Chapitre X - “Moi vivant, jamais le drapeau du FLN ne flottera sut Alger” (De Gaulle) Chapitre XI - “La France est ici. Pour toujours.” (De Gauffe. 5 juin 1958 à Oran.) L’Harmattan
Cette femme qui jeta son gant au milieu des lions, afin d’affirmer son pouvoir, jouait tranquillement sur l’honneur de son chevalier. Je s uppose qu’il alla chercher le gant et que depuis il méprisa parfaitement la dame. Tel est à peu près le jugement d’un fantassin qui revient de la guerre, mais il a comme ncé par y aller.
Alain
Minerve ou la sagesse
Le 24 juillet 1148, la deuxième croisade conduite p ar le roi de France Louis VII et l’empereur d’Allemagne Conrad III commença le siège de Damas par une attaque de sa banlieue sud-ouest. Le nettoyage de ce secteur d ifficile à cause des canaux d’irrigation fut mené à bien par les chevaliers de Jéxusalem . Au nord-ouest, les Allemands dégagèrent les abords du Barada, la riviè re de Damas. Les Français n’eurent pas la plus mauvaise part : ils s’installè rent dans les vergers de la Ghûta, profitant des “fruiz des jardins dont ils avoient a ssez aise et délit”, des prunes surtout, succulentes et mûres à point. Les croisés demeurère nt là trois jours l’arme au pied, prêts à donner l’assaut final, mais contre toute attente, ils reçurent le 27 juillet l’ordre d’évacuer leurs positions pour aller camper au sud-est, un emplacement moins avantageux, et finalement renoncer au siège. La tro upe et surtout les chefs à qui on avait promis des places dans la future baronnie de Damas n’apprécièrent pas cette volte-face. Ils déplorèrent d’avoir combattu “pour des prunes”. L’expression fit florès et s’emploie encore dans le langage courant quand on a à se plaindre de s’être donné beaucoup de peine pour rien.
e Pour rien ? Les croisés du XII siècle étaient singulièrement exigeants ! Les prun es cultivées sur le territoire de Damas étaient dignes du jardin d’Eden. Galien et Athénée en faisaient déjà grand cas sous le nom decoccymileset leur exquise espèce charnue dite Damas Violet se répandit plus tard dans tout l’Occident. Nos ancêtres les croisés étaient des privilégiés! Après eux, la jeunesse fra nçaise s’est souvent battue pour des prunes, mais de bien moindre qualité depuis le frui t du Myrobolan jusqu’à ces dernières espèces sauvages de prunes amères, pour n e pas dire poison, que nous avons récoltées outre-mer.
Yves Horeau
Chapi t r e I
D e D u n k e rq u e à T a ma n ra s s e t p a r Plo u C a d o u T le mc e n
C’est bien une mer du midi que la Méditerranée : de s eaux trop chaudes, des plages de gros sable malodorant qu’aucune marée ne nettoie jamais, des poissons aux noms barbares qui sont à peine frais quand on les sort d e l’eau. Avec cela, une mauvaise foi punique, des tempêtes qu’aucun nuage n’annonce, des houles obliques, des vents vicieux. Une saumure qui s’enroule sur elle-même, q ui tourne à l’aigre en circuit fermé à l’écart des rythmes du vrai grand large. Ceci adm is et reconnu, au mois d’avril, par beau temps, le bleu de ses flots est incomparable.
De bonne heure ce matin-là, le mistral avait cessé de souffler laissant le champ libre aux douces bouffées de chaleur du sirocco. La mer s ommeillait encore et sa respiration était aussi calme que régulière. Des la mes très hautes se succédaient lentement, l’une après l’autre, comme des escadrons chargeant en ligne. Quand l’Atlantique moutonne, la Méditerranée chevauche,
Et les blancs coursiers de la mer Cabrés sur les vagues secouent 1 Leurs crins échevelés dans l’air.
Traditionnellement, les aèdes antiques et les peintres du Classicisme voient passer ici, dévalant les pentes des vagues vertes, toute u ne cavalerie mythologique depuis l’équipage de Poséidon jusqu’aux chevaux marins de Téthys attelés à une conque de e nacre. Trois ans d’histoire de l’art et un mémoire sur les peintres de la mer au XVIII siècle avait accoutumé Loik Trévellec à la fréquentation estivale du panthéon gréco-latin. Sans aimer davantage la mythologie que la Mé diterranée, il ne détestait pas voir les cavales fabuleuses fouetter la crête des vagues de leurs queues de serpent.
À cette heure crépusculaire, l’Afrique refluait, ex pulsant vers le nord les fantômes nocturnes de ses troupes montées. S’élançaient les uns à la suite des autres dans une charge sans fin, enveloppés dans des burnous de bru me, les Gétules d’Hannibal, les cavaliers numides de l’Empire Romain, les Sarrasins de Roncevaux, les Berbères Almoravides penchés sur leurs petits barbes blancs d’écume... “Et le nombre des 2 troupes de la cavalerie était : deux myriades de my riades”. La brise tiède qui soufflait du sud était chargée de réminiscences héroïques du temps que le géant Atlas, arc-bouté sur la terre du Maghreb, portait encore le ci el sur ses épaules. Son halètement brûlant se confondait alors avec le vent de l’histo ire ; il ébranlait l’océan splendide, immense et triste qui porte encore son nom et, d’un seul soupir sur la Méditerranée, lançait ses vagues d’assaut à la conquête de l’Euro pe. Pendant mille deux cents ans, il
souffla, de moins en moins fort mais toujours dans la même direction. Soudain, en 1830, il y eut une saute de vent, soit que le géant se fût assoupi, soit, comme l’affirmèrent alors certains bons esprits, qu’il lu i prît fantaisie d’aspirer un grand coup d’air frais. En tout cas, vers 1950, il s’était res saisi et depuis, un vent de terre sournois 3 faisait déferler les chevaux de retour de l’AFN. A ses grands manteaux blancs, Trévellec reconnut la garde du bey de Tunis suivie des goumiers du Maroc, leurs visages de bronze masqués par le chèche et le long fusil posé en travers de la selle. Derrière eux, des moghazni algériens qui fuyaient e n détournant la tête. Quand le soleil naissant émergea de l’horizon, ses premiers rayons ceignirent les chasseurs d’Afrique de leur large ceinture rouge, culottèrent de garanc e la cavalerie légère et, pour clore le défilé, la fantasia écarlate des derniers spahis s’ abîma à son tour dans l’embrasement général. « Ne touchez pas l’épaule du cavalier qui passe. Il se retournerait et ce serait 4 la nuit... » Trévellec n’avait pas fait un geste et pourtant, le dernier spahi se retourna. Il n’avait pas de visage. Alors, du côté de l’est, tandis que ”les sept anges qui tenaient les sept trompettes se préparaient à en sonner”,
Il vit un cavalier surgir avec l’aurore Plus blanc que la montagne avant la feuillaison Et dans son poing tendu son arc vibrait encore Que déjà sa monture enjambait l’horizon.
Le second s’échappa de l’orient en flammes Laissant au firmament l’empreinte de ses fers Et le soleil levant ensanglanta la lame D’un glaive rouge encor des forges de l’Enfer
Quand la terre eut brûlé, piaffant dans la ténèbre Le cheval noir parut. Celui qui le montait La balance à la main, famélique et funèbre Jetait des grains de blé que le vent emportait
Alors il reconnut le destrier livide Que la Mort chevauchait. Dans la mer, sous son pied , Se creusait un abîme où roulait dans le vide Ce qui restait du monde et le ciel tout entier.
Un oiseau de mer, nullement apocalyptique, qui depu is quelque temps semblait remonter les strophes du poème égrenées dans le lit du vent, parvint à sa hauteur et lui jeta de côté un long regard ironique.
- Mais non ! semblait-il lui signifier, ce n’est pa s la fin du monde ! C’est bien pire ! C’est ton petit monde à toi qui va basculer !
Alcyon ? Peut-être. A moins que ce ne fût l’oiseau de la Pacification. Il était blanc comme la colombe de la Paix, mais la courbe cruelle de son bec et la pointe noire des ailes montraient assez que ce plumage pacifique n’é tait qu’un travesti. Trévellec songea aux malheureux pigeons voyageurs de la guerre de 14 qu’on teignait en noir pour les faire passer pour des merles ou des corbea ux. A l’inverse, celui-ci sous son
déguisement de mouette rieuse devait être un rapace amateur de charogne coloniale... Pleurez, doux alcyons...
Faut-il l’avouer ? Les Trévellec sont affligés d’un e infirmité secrète, incurable, héréditaire semble-t-il, qui, comme la luxation con génitale de la hanche, frappe sans doute davantage “la race antique aux yeux pensifs q ui foule le sol dur de la terre bretonne” : ils sont poètes. Dès la petite enfance, Loïk avait ressenti les premières atteintes de ce mal étrange qui altère les distance s entre le sujet et le monde qui l’entoure. A cinq ans, les êtres et les choses lui apparaissaient parfois comme sur un écran de visualisation dont il lui suffisait de man ipuler quelques commandes connues de lui seul pour obtenir à volonté un son grave ou aigu, une image plus ou moins déformée, plus ou moins sombre, plus ou moins nette . Dès qu’on met en marche ce genre d’appareil, les personnes et les objets se ni mbent d’un halo encore mystérieux mais prometteur, comme le titre d’un livre. Il ne reste plus qu’à regarder et écouter.
Cette faculté innée de capter les messages codés qu ’émet la nature est probablement plus répandue qu’on ne croit mais si e lle est nécessaire à la poésie, elle n’y suffit pas. Un poète, au sens commun du mot, es t à première vue un laboureur de papier dont le sillon s’arrête avant le bout de la page. C’est du moins à cette ligne raccourcie qu’on le reconnaît officiellement. Les c onnaisseurs sont plus sensibles à la tonalité poétique mais comme il n’est pas de musiqu e sans instrument, Loïk dut attendre de savoir écrire pour mettre en mots puis en vers la merveilleuse mélodie des choses. Le dimanche, il s’enfermait dans le grenier de Marie-Tante et, dans un réseau encore rudimentaire de syllabes entrelacées, il s’e fforçait de domestiquer la poésie sauvage capturée au vol durant la semaine. Un jour, l’instituteur de Plou Cadou s’était décidé à poser un diagnostic alarmant devant Marie-Tante :
- Je me demande ce qu’on va en faire, ma pauvre Marie, je crois bien que c’est un poète comme son père...
Il prononçait “pouète” et peut-être l’écrivait-il a vec un tréma, à l’ancienne. « Comme son père » ! Son oncle et sa tante s’émurent. On lu i confisqua son cahier. On surveilla ses jeudis après-midi. Loïk, qui était raisonnable comme sa mère, ne récrimina pas. Il se contenta d’une vingtaine de vers par an jusqu’à sa majorité, mais personne ne put jamais l’empêcher de donner périodiquement “son san g à l’hôpital des mots”, car il était donneur universel, disponible pour toutes les transfusions. Parvenu à l’âge adulte, il se remit à rimailler mais à la petite semaine, e n amateur. Il savait parfaitement l’inanité de cette innocente manie et ne nourrissai t aucune ambition littéraire. Les vers des autres l’ennuyaient le plus souvent, pourquoi l es siens auraient-ils fait exception ? Au reste, sa poésie demeurée bêtement intelligible et de forme rigoureusement classique n’avait pas sa place dans l’actuelle répu blique des lettres où les poètes, pour être pris au sérieux, sont tenus d’ignorer le sens commun et les rythmes séculaires. De temps en temps donc, il composait pour lui-même que lques strophes de quatre alexandrins qu’il transcrivait sur un carnet et qu’ il se récitait quand l’occasion s’y prêtait. Il n’y avait pas là de quoi fouetter un ch at... La gravité du mal résidait ailleurs : il lui arrivait parfois d’enregistrer malgré lui des é mission lyriques qui se déclenchaient toutes seules. Sans aucune raison apparente, des va gues, un oiseau de mer, un lever de soleil accaparaient son attention au point de lu i faire oublier le reste du monde. Des