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Au Vent du Moulin Bézard

De
192 pages
Krik ? Krak ! Si le moulin m'était conté... Marie-Galantais d'ici ou d'ailleurs, ou touriste curieux, l'occasion m'est donnée d'apprendre à lire les paysages de Marie-Galante, à déchiffrer les voix de ses vents et les paroles de ses femmes et de ses hommes. Krik ? Krak ! La rénovation du moulin Bézard a permis la réunion de chercheurs : historiens, ethnologues, écologistes, économistes, d'ouvriers de la parole : chanteurs, poètes, conteurs, d'ouvriers de la matière : charpentiers, tailleurs de pierre, charrons, et de formateurs, qui, en des textes inédits, livrent les résultats de leurs recherches et de leurs expériences. Mon beau moulin a fait se croiser les voies de la tradition et de l'avenir Si le moulin m'était conté... Je saurai que la terre Aulinagon, à Bézard de Capesterre de Marie-Galante, comme en tous lieux de l'île, distribue généreusement les fruits de son histoire à ceux qui savent les cueillir avec délicatesse et retenue à l'heure propice.
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Au vent du moulin bézard Capesterre de Marie-Galante

Cet ouvrage est à l'initiative de M. Camboulin, maire de la municipalité de Capesterre de Marie-Galante et de son conseil municipal qui, dans le cadre de la réhabilation du moulin Bézard, en ont assuré le financement depuis la réunion des auteurs jusqu'à son édition.

Couverture: Maquette réalisée par Robert Pasquet (INALCO- Paris) à partir d'un cliché de Pierre Gosnave (Marie-Galante) Corrections et réalisation technique:

Diana Rey- Hulman

Sous la direction

de

Diana Rey-Hulman

au vent du moulin bézard
Capes terre de Marie Galante

Office municipal de la culture et des sports 97140 CapestelTe de Marie-Galante

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Publié avec le concours de l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO)
@ Éditions l'H armattan ISBN: 2-7384-4256-0

@Édition Ornes

~ommaire
!.es auteurs Enluminures Avant-propos Introduction cYt/j/t1lrdf Moulin à l'aune de la production artisanale Jacques PORTECOP
G r a vu red' É v rem 0 nd deB

7 9 par Monsieur le Maire par Diana Rey- H ulman 13 15

26 27

Histoire écologique: les plantations de canne à sucre

é r a rd. . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . ... 46

Danielle BEGOT

Ha bit a tions d'a utrefois d'après« Une sucrerie ancien système », gravure d'Évremond de Bérard (lBro) 47 56 57 63 72 Des trésors cachés en Afrique 73 76 Le trésor des moulins à Marie-Galante, Ou l'imaginaire métissé 77

Carte des comptoirs de départ des « Congolais»
Jean-ClatrleBIANCHE Christian Lcx:o Carte duN de nye ClaWe-HélèœPERROf Provenance des esclaves africains Diana REY-HULMAN Les «Congolais» de Marie-Galante, immigrés de 1848 Histoire de Kaz, de la colonisation à nos jours

Q?/prc âPCC le J/CI1/
Ro sed es ve n ts Charles MANDAR La rose des vents, Ou les alizés à Marie-Galante 84 85

6
François ROUZE Jérôme NOUEL
Christian LOCO

au vent du moulin bézard

L'énergie du vent dans le moulin de Bézard Construire avec le vent: la ventila tion na turelle en Martinique L'art d'habiter dans le vent

87 95 107

~roduire auprès des moulins
Marie-UneMaJRIESSE-B~E Sylvain VRAGAR o-f1;ulins d'ailleurs Moulins du Vieux Monde
de G ran d e

Moulins avant... Ou le manioc, nourriture Le sirop de batterie:

amérindienne

113 129

histoire et devenir.

Claude RN ALS
Car te des mou lins

137

- Te r r e .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 142

Jeanne BETHSY
Car te d u Yu ca tan.

Moulins de Grande- Terre: moulins à vivre, moulins à prier
. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .

143
156

Michel

BCX2CARA

Mythe yuca tèque des machines à broyer la canne

157

ώzard,

chantier de l'avenir 162
163 167 173
178

Carte des moulins à vent à Marie-Galante
Jean-Michel
Alain ROLLE Gilles CRECHE

GUffiERT

Un patrimoine à protéger: les moulins de Marie-Galante Du patrimoine à la création d'activités. Leçon du tailleur de pierre
. . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le chantier du charpentier François ROUZE ~aroles marie-galantaises

Reconstruire

le moulin

179

Diana Rey- Hulman ,L'art de la parole à Marie-Galante ~ibliographie générale

Pourquoi, comment écrire le créole

181 183 187

62es auteurs
DanielleBEGOT Jeanne BETIISY BLANCHE GA YDU Historienne, maître de conférence à l'Université des Antilles et de la Guyane Ethnologue, Historien, Ethnologue, Photographe, Architecte Architecte doctorante docteur de IUniversité de Paris I Ü1argé de recherche au CNRS Marie-Galante des bâtiments de France

Jean-Claude Pierre-Aimé

Michel BOCCARA

Poète, Guadeloupe

Pierre GOSNA VE Jean-Michel Christian GUIBERT

LOCO

d.p.l.g. en Guadeloupe Météo

Charles MANDAR Marie-Line Jérôme

Météorologue, Service régional France de Guadeloupe doctorante d.p.l.g. en Martinique

MOURIESSE- BOULOGNE Ethnologue, Architecte PERROT

N OUEL

Claude-Hélène

Historienne, professeur émérite l'Université Paris I, Centre de recherches africaines

de

Jacques

PORTECOP

Écologue, professeur à l'Université des Antilles et de la Guyane Ethnolinguiste, chargée de recherche au cNRS Anthropologue, l'Université professeur à

Diana Rey- Hulman Claude RIVALS

Toulouse

Le Mirail

Alain ROLLE François ROUZE

Directeur d'ANPE Charpentier Économiste, Chambre d'agriculture Ses chanteurs et ses musiciens

Sylvain VRAGAR Le groupe Ka Révolution

8

au vent du moulin Bézard

Avec la participation la Chambre

de: de Marie-Galante

d'agriculture

du Service Régional Météo France de Guadeloupe, de l'architecte Rosy Lyncée Martin PISTOL AnnickjERPAN D.P.L.G. PANCRASSIN, Gilles CRECHE, tailleur de pierre

Assistance

technique:

Pierre HOUSIEAUX Éliane DAPHY Dalal ABOU SAOUD

Assistant ingénieur, INALCO Collaborateur technique Collaborateur technique, INALCO

Avec l'accueil du Refuge, table d'hôte de grande cuisine marie-galantaise, et le soutien anonyme mais combien efficace de tous les parents et amis de Diana Rey-Hulman, de tous ceux qui, depuis longtemps et en particulier pour cet ouvrage, l'ont aidée dans l'ambition de mettre en valeur le patrimoine de Marie-Galante. Avec le soutien actif du docteur Rémi Boulogne, président de l'Office municipal de la culture et des sports de Capesterre de Marie Galante.

~nluminures

P. 27

Cannes stylisées, extrait de la couverture du Livret du planteur, la plantation et l'entretien des cannes, n01, Centre Technique de la Canne et du Sucre de la Guadeloupe, imp. Offset. Le dessin utilisé en cul-de-lampe est extrait d'une planche (Perrot, Dantzig 1994: 245) représentant des « poids à peser l'or» rapportés par Bonnat, commerçant fait prisonnier par les Ashanti de 1869 à 1874. Ce type de petit moulage en bronze sèrvait, dans les transactions concernant l'or, à la fois de monnaie et de mesure pondérale. (NiangoranBouah 1984) dans les anciens royaumes du sud de la Côte d'Ivoire et du Ghana. Qy'ils soient figuratifs ou non ces sortes de poids étalonnés sur deux unités - ba: 0,1463g et takou: 0,2194g - étaient porteurs de plusieurs signifiés: au niveau numérique car les différentes barres suivant leurs formes et leurs positions les unes par rapport aux autres donnent des valeurs pondérales et monétaires; au niveau symbolique, les courbes, lignes en dents de scie, croix qui se juxtaposent sur les pièces abstraites ou les petits sujets représentant des animaux, des plantes ou des personnages peuvent se décrypter en une formule lapidaire qui s'énonce aussi en une forme proverbiale développée. Ainsi sur ce poids sont visibles des barres verticales et des barres horizontales du système numérique et deux autres figures. L'idéogramme de la croix el1 X est «symbole de l'endurance, de la droiture du soleil et de la chaleur» quant au croisillon central il est le support de cette pensée: «Le mariage est toujours une épreuve pour les parties en présence. Pour le réussir, il importe que chacun abandonne une partie de ses principes de départ.» (N iangoran- Bouah 1984: 248).

P.45

10

au vent du maulin

Bézard

Ce croisillon est terminé par un demi-cercle qui peut être rapporté à «l'idéogramme osranfa (nouvelle lune) Ce signe est essentiellement féminin, il symbolise la fécondité des femmes, des animaux et des plantes. La lune c'est aussi l'espérance de vie des enfants.» (ibidem: 249) Cette figure fait fonction de cul-de-lampe jusqu'à la fin de l'ouvrage en clôture il est remplacé par un autre symbole. où

P.47

Ce croquis du moulin Bézard avant la rénovation, comme tous ceux utilisés en enluminure des titres, est extrait de l'Inventaire des moulins de Marie-Galante, réalisé par Jean-Michel Guibert et Jean Piepart, architectes, Marignan Ruffine dessinateur et Philippe Bavarday photographe, dans le cadre de l'Agence des Bâtiments de France et du Parc Naturel de Guadeloupe Moulin des Basses de la commune de Grand-Bourg. L'habitation des Basses, comme nombre d'autres habitations, a été demandeuse de main d'œuvre auprès du service de l'immigration africaine à la fin du XIXe.

P.57

P.63

Planche représentant le matériau utilisé pour la confection des gaulettes: le «bois-chandelle-noir» [bwafa delnua] Erithalis fruticosa L. (Fournet 1978: 1201) «Arbrisseau ou grand arbuste touffu, 1,4m écorce noire. Feuilles obovées et subcharnues. Fleurs blanches très odorantes en inflorescences terminales. Fruits globuleux à 10 sillons longitudinaux. Son bois résineux était utilisé pour la confection de torches.» (Portécop & Sastre 1985: 29) Ce poids à peser l'or, représente l'idéogramme de la conception et de la fécondité» (Niangoran-Bouah 1984: 244) L'intérieur du moulin de Sainte-Croix dévoré par un figuier maudit. L'arbre moteur du moulin Beauregard: vent dans le moulin. la captation de l'énergie du

P.73 P.77 P.85 P.87 P.95

L'arbre moteur du moulin Bézard avant la rénovation. «herbe-au-Iong-case» zEbobxez Microtea debilis (Fournet 1978: lOll) Cette plante a été portée à mon attention par Michel Grandguillotte. Comme beaucoup de plantes elle peut entrer dans la composition d'infusion pour guérir un «chaud et froid» qui ne s'attrape pas comme dans la culture française uniquement par un «courant d'air» mais bel et bien par des contrastes de températures. Par exemple, lorsque l'on s'expose à l'air froid du réfrigérateur après avoir repassé mais aussi lorsque l'on consomme un fruit dit froid au moment où on est sous le

Enluminures

Il

coup d'une «inflammation» c'est-à-dire le corps échauffé par la fièvre ou même simplement par la tiédeur du sommeil. Le te infusion, composée de trois plantes, de trois «morceau », c'est-à-dire trois feuilles, sections de branche ou bourgeon, a pour fonction de rétablir l'équilibre du froid et du chaud dans le corps. P. 107 Planche représentant le «poirier pays» Tabebuia pallida (Fournet 1978: 1335). Cet arbre, fréquent à Marie-Galante, est largement utilisé pour la construction ou l'ébénisterie. Planche représentant le «roucou» Bixa Orellana, (Fournet 1978: 526) plante originaire d'Amazonie. Ses graines, en décoction dans de l'huile de ricin dite karapat étaient utilisées par les Amérindiens pour se teindre la peau en rouge et surtout pour éloigner les moustiques. Maintenant ces graines sont un condiment fort apprécié pour le « court-bouillon» de poisson. Ce terme culinaire ne se rapporte pas à celui du français qui lui est traduit en créole par le terme bla f Dans un kubuj:J court-bouillon le poisson est mis à revenir dans une huile où macèrent des graines de roucou qui lui donnent une couleur rouge. Le bouillon est court au sens littéral car on ne rajoute pas d'eau et dans la sauteuse recouverte le poisson cuit rapidement dans son jus, juste le temps de deux ou trois bouillons. Silhouette du moulin Nesmond proche de Bézard. Un type de moulin d'Europe, agrémenté d'une girouette. Toiture du moulin Bellevue. Auprès de ce moulin une distillerie est encore en activité et le propriétaire a rénové ce moulin qui sert en quelque sorte d'entrepôt. Machinerie du moulin de Nesmond qui, comme le moulin Bézard, a bénéficié de la «modernisation» d'un arbre entièrement métallique et de rolles horizontaux (Barbotin 1975: 20). Moulin« Château Murat ». Moulin Girard. «Assez bon état. Un des mieux construits. Tout en pierre de taille. Qyelques restes de machinerie et socle en brique de la machinerie» (Inventaire des moulins: entrée Girard). Croquis de la façade du moulin Bézard réalisé par Pancrassin architecte D.P.L.G., en prévision de la rénovation (1994), Coupe du moulin Bézard tracée par M. Pancrassin architecte D.P.L.G. en prévision de la rénovation (1994), Écusson du moulin Beauregard.

P.113

P. 129 P.137 P. 143

P. 157

P. 163 P. 168

P.173 P.179 P. 181

12

au vent du moulin Bézard

P.183

Moulin d'Étang noir. Le groupe Ka Révolution se rattache principalement à cette section de Capesterre dite de l'Étang noir (les villages ou hameaux sont désignés par ce terme qui les relie au bourg ou commune, ici, en l'occurrence à Capesterre). Ce cul-de-lampe reproduit un dessin imprimé sur des pièces de tissu . dites pagnes dont les motifs appartiennent sans conteste aux idéogrammes des poids à peser. Cet idéogramme signifie littéralement: «j'ai entendu, je le garde ». Les demi-cercles, vu leur disposition font penser à des oreilles, quant au cercle central il évoque le Dieu créateur. La composition symbolique de cette image illustre «C.') le principe même de la tradition orale: avoir une oreille fine et conserver pleinement et fidèlement tout ce que l'on entend du maître ou de l'initiateur. Le savoir est divinC.')>> (Niangoran-Bouah 1984: 210).

P.191

Avant-propos

«Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. Ils allaient conquérir le fabuleux métal, Qye Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés, inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde occidental... »
(Les Trophées, A. Lemerre, éditeur)

Au vent des moulins Ces quelques vers des « Conquérants»

de josé-Maria de Heredia, clamés à la gloire des découvreurs des Indes Orientales, placent d'emblée les Antilles au cœur du vent. Dès l'origine en effet, le vent présida à leur découverte par le souffle qu'il insuffla aux caravelles de Cristobal. Colon, et toujours, par la suite, il devait constituer l'un des éléments incontournables qui allaient marquer de façon indélébile l'histoire de ces régions en général et celle de la Guadeloupe en particulier. Poussant d'abord les pirogues des navigateurs amérindiens qu'ils soient arawaks ou caraibes, gonflant ensuite les voiles des galions de commerce venus d'Europe, soufflant enfin dans celles des lourds bateaux négriers arrivant de la Côte des Esclaves, le vent fut à l'origine de la diversité du peuplement insulaire et du développement sucrier.

14

au vent du moulin bézard

Plus tard encore, le vent fut mis à profit pour faire tourner les ailes d'immenses moulins, qui, pareils aux géants de Don £2!::!:ichotte,aux longs bras déployés, piquetèrent certaines îles, et singulièrement Marie-Galante, l'île «aux cent moulins ».

Si les alizés constituèrent souvent le souffle qui donna vie à ces régions, ils rythmèrent aussi les nombreuses invasions qui détruisirent périodiquement les diverses implantations de population. Aujourd'hui, «Éole» ouvre de nouvelles perspectives: l'énergie éolienne, illimitée et peu onéreuse, a la possibilité de devenir le nouveau moteur écologique d'un développement renouvelé. Le Moulin de Bézard prend à cet égard valeur de symbole. Certes, il est le témoignage revivifié d'un riche passé culturel, économique et historique, mais il constitue aussi et surtout un défi jeté à la face de l'avenir. Tel le vent, toujours le même, mais toujours renouvelé, Marie-Galante saura allier la tradition à la modernité. ~enoît
Maire de Capesterre

6'amboulin,
de Marie-Galante.

@ntroduction

Krik ?
Krik? Krak / C'est par ces mots qu'en Guadeloupe s'ouvre toujours le temps du conte; que, dans les veillées ordinaires comme dans les veillées mortuaires, les voix nègres, indiennes, métisses, mulâtres, chabines entament dans les campagnes, le cycle des échanges de paroles de nuit qui succèdent aux solidarités diurnes et font se croiser mun des villes et mun des campagnes, gens des villes et gens des campagnes; et que, jusque dans les média de la presse, de la radio et de la télévison, du théatre, est mis en scène le partage obligé de la culture commune. S'il arrivait qu'il n'y ait plus qu'un seul chanteur-conteur, Krik ~ Krak /J énigme rendue impossible, s'éteindrait et toutes les autres voix en répons, dans les champs et dans les veillées, cesseraient d'assurer la fécondité des récoltes et le triomphe de la vie sur la mort (Rey-Hulman 1993). «Krik?» dit le conteur; «Krak! » répond l'assemblée.

Krak /

TIétait important d'ouvrir ce livre par ces mots d'échange puisqu'il a été, à l'instar du conte (Rutil.. .181) et des devinettes, l'occasion d'un «coup de main» pour aider le maire et le conseil municipal de Capesterre à faire vivre la tradition marie-galantaise d'aujourd'hui. Ce fut un grand bonheur de rassembler les voix de bâtisseurs, de poètes, de praticiens sociaux et d'universitaires, pour tisser les fils de la connaissance autour de l'île de Marie-Galante. Du passé, du présent et de son au-delà, le futur, cet ouvrage est un guide sans ambitions encyclopédiques. Sa vocation est de conduire le lecteur sur des chemins inhabituels et de donner aux MarieGalantais et autres curieux de ce pays l'envie d'aller plus loin. D'où des articles inédits sur l'écologie, sur l'histoire des habitants, sur la vie économique et sociale actuelle et l'avenir du patrimoine, sur l'imaginaire, et bien évidemment

16

au vent du moulin Bézard

Bur le vent -le vent des dompté en énergie grâce Rouzé, le vent apprivoisé N ouel en Martinique ou lante.

alizés examiné au savoir faire en ventilation les décors des

par le météorologue Charles Mandar, des charpentiers exposé par François par les calculs de l'architecte Jérôme maisons traditionnelles à Marie-Ga-

Marie-Galante est géographiquement proche de l'île de la Dominique et les liens entre leurs habitants sont forts. Un épisode de l'histoire récente le montre: il y a plus de cinquante ans, les « dissidents» fuyèrent le régime de Vichy vers la Dominique, île 1 sous contrôle des Alliés anglais à bord de petits canots CSempaire 1984), faisant en sens inverse le chemin que les CaraIbes n'ont cessé d'emprunter depuis le moment où ils ont été chassés de l'île de MarieGalante. Sans doute, ces traversées régulières sont-elles, en partie, la raison pour laquelle les Marie-Galantais sont plus nombreux que les Guadeloupéens à affirmer une identité caraïbe transmise par une grand-mère maternelle. C'est ainsi que mon père lui-même m' a confié le souvenir de sa grand-mère caraïbe; cette grand-mère est au fond de mon cœur la fondatrice d'une autochtonie utopique. La vie à Marie-Galante ne commence pas à l'arrivée des Européens, bien qu'ils en aient changé le nom. D'ailleurs, cette terre en avait l'habitude: nommée Aïchi par les Caraïbes, elle était Turukaéra pour les Arawaks qui les avaient précédés. L'histoire des anciens habitants n'est pas seulement figée dans quelques inscriptions sur les murs de la grotte du Morne Rita mais, comme le montre Marie-Line Mouriesse-Boulogne, elle continue dans les mots et les mets. À peine le manioc vient-il de perdre sa position de nourriture de base au bénéfice du riz, qu'il se voit conféré un statut hautement symbolique d'enracinement dans l'histoire. La cassave connaît un renouveau d'intérêt: lorsque les agricultrices se rendent sur les marchés de Marie-Galante, elles écoulent rapidement leur production. Les colonisateurs ont emprunté aux autochtones la technique et ses mots: seuls des termes désignant des apports modernes concurrencent les vocables amérindiens. Ajoutons qu'ils ont transporté le manioc de l'autre côté de l'océan, et le manioc s'est si bien adapté dans les zones forestières d'Afrique, au Congo par exemple, qu'il est encore aujourd'hui l'aliment de base.
1. Type de figurines des roches gravées du parc archéologique de Trois-Rivières. (Exposition «Signes amérindiens », les roches gravées en Guadeloupe, réalisée par les archives départementales et la DRAC de Guadeloupe, 1995),

Introduction

17

La colonisation imposa un paysage dominé par la canne, culture de traite. Jacques Portécop donne à lire dans le creux des vallées, dans les clairières et les fourrés, les traces caraïbes inscrites jusque dans la toponymie et trace en graphiques et en cartes la diffusion de cette plante. La culture de la canne à sucre était au bénéfice exclusif des maîtres blancs. Après l'abolition les -nouveaux libres, salariés ou petits propriét~res, n'eurent d'autres solutions que de reproduire 'l'économie de traite. Et leur économie de subsistance en dépendra totalement jusqu'à aujourd'hui. Ainsi pour produire le sirop de batterie à destination du marché local, les agriculteurs que Sylvain Vragar montre à l'œuvre utilisent les mêmes machines que dans les distilleries mais en modèle réduit. Les moulins «modernes» pour râper le manioc sont redevables d'une technique semblable. Les plantations et les bâtisses ont modelé les paysages. Marie-Galante a particulièrement été marquée par les «habitations», véritables complexes agrico-industriels. il n 'en reste aujourd'hui que des ruines dont est «piqueté» le paysage pour reprendre l'expression de Benoit Camboulin. À partir d'une gravure de 1860, Danièle Bégot nous permet d'imaginer ce qu'a pu être l'habitation de Bézard qui ne s'est constituée probablement qu'après 1848, date de l'abolition définitive de l'esclavage, définitive tout au moins sur le plan juridique. En effet, les contrats qui liaient les «engagés» congolais à leurs employeurs faisaient d'eux des esclaves à durée déterminée pourrait-on dire. Jean-Claude Blanche nous rapporte que lorsque ces engagés tentaient d'échapper à leur condition ils étaient traités de marron2 comme les esclaves fugitifs. Le sort des esclaves dans le système de la traite négrière fut abominable; tous les manuels d'histoire abondent d'illustrations représentant les supplices infligés aux esclaves qui tentaient de se libérer. Ce sort était bien pire que celui qu'ils auraient eu à subir s'ils étaient restés dans cette même condition d'esclaves entre les mains de leurs congénères africains.

2. « Marron» vient très probablement de l'espagnol cimarron qui était tout d'abord utilisé pour parler des
animaux domestiqués retournés à la sauvagerie. Il fut au moment de l'esclavage appliqué aux esclaves qui
.

avaient choisi la libené.

Rapponé
«

en France,

ce terme

à panir de 1832, vit, d'après

le dictionnaire

Petit

Roben, son usage étendu

à qui se livre à l'exercice illégal d'une profession ou des pratiques illicites». En

Guadeloupe, le terme renvoie toujours à l'illégalité de l'esclave en fuite, qu'il en valorise la conduite ou la dénigre, au point de faire du marron un croquemitaine. [mav5] se dit aussi des plantes sauvages qui ressemblent à des plantes comestibles, utiles telle «pois marron» Clitoria, liane rampante avec des gousses. [p'Wamav5).

3.

Écusson du moulin Pichery où est inscrit la date de 1875. Ce moulin aurait donc été construit bien après l'abolition...

18

au vent du moulin Bézard

L'esclave Olaudah Equiano en témoigne: Je dois reconnaître en vérité, à l'honneur de ces hommes de couleur qui sapaient les droits des gens, que je n'ai reçu ou vu recevoir par leurs esclaves quelque mauvais traitement que ce fût, si ce n'est qu'ils les attachaient, en cas de nécessité, pour les empêcher de s'enfuir. (1987 [1789]: 23-24) Olaudah Equiano, esclave capturé enfant, vendu en Caraïbe puis affranchi en Angleterre, participa à la lutte de l'abolition, entre autres en publiant le récit de sa vie qui a donné lieu à huit rééditions britanniques et une américaine; dix furent publiées après sa mort, y compris des traductions en néerlandais et en allemand, mais il fallut attendre 1987 pour voir la première traduction en français, et cet ouvrage est encore rarement cité, tandis que les récits et chroniques de voyageurs européens (même anonymes) le sont abondamment. Prendre la parole est le devoir de tous, mais de cette période, à MarieGalante, personne ne veut parler; si dans la mémoire collective exprimée par les média, la presse, la télévision, le théatre, l'esclavage est constamment évoqué, la mémoire individuelle le repousse dans un oubli douloureux. Ainsi un homme né en 1895 me confia que son grand-père lui avait parlé des châtiments corporels: brulûres, morsures de chiens qu'il avait endurées, à la surprise de son arrière petit-fille qui m'avait conduite auprès de lui. Il n'en avait jamais dit mot à ses petits ou arrière petits-enfants. L'esclavage a été déterminant pour la structuration de la société mariegalantaise jusqu'à nos jours. Ainsi la matrifocalité4, c'est-à-dire la fréquence de foyers ayant pour chef de famille une femme, est versée au compte à la fois de l'impossible reconnaissance de paternité par les hommes esclaves5 et du refus de paternité des maîtres blancs. Pourtant, même dans les pires moments de leur histoire, les Africains n'ont cessé de maintenir ce qui fait l'humanité de tout individu: les relations sociales ont été organisées en parenté, des règles de solidarité et d'échanges ont été instaurées et perpertuées. Les paroles proférées 'n'eurent pas pour seule fonction une communication mininimale, mais elles ont dû répondre aussi à un souci esthétique jusqu'à se faire littérature. Ainsi, lorsque tomba enfin l'esclavage, ce ne furent point seulement des jeunes
4. Une bonne présentation des différentes approches de ce trait de société propre aux Noirs des Amériques se trouve dans l'ouvrage: L }incestefocal dans la famille noire antillaise (André 1987).
«

5.

Politique de débauche» ou encouragement au mariage chrétien, ces deux orientations d'une même po-

litique étaient choisies lorsque les maîtres jugeaient plus rentable de reproduire leur main d'œuvre sur place plutôt que de l'épuiser rapidement et de la reconstituer par de nouveaux arrivages. (Gauthier 1985).

Introduction

19

couples qui se présentèrent devant le maire mais des familles constituées venaient « déclarer» l'alliance réalisée en dépit des interdits. ~\ cc~
.<=-.9-,

qui

-.
..

Une

question

se

pose:

à

quelle

date

exactement

\--.I~( -t\ l'habitation Bézard a-t-elle été créée? À l'époque de l'abolition

~ de l'esclavage, au moment même où se met en place un bu~~ reau de l'immigration africaine, le nom de Bézard ne figure 6 pas dans la liste des premiers demandeurs de main d'œuvre. Jean-Claude Blanche nous apprend que c'est seulement en 1901, dans un acte de décès d'engagé congolais, qu'est mentionnée pour la première fois l'habitationBellevue-Bézard. Une autre mention en est faite au moment de la reprise de la distillerie en 1910.
Le moulin a tourné jusqu'à récemment: d'après les dires des riverains, il s'est arrêté il y a une soixantaine d'années; selon certains, il tournait même encore à la fin de la deuxième guerre mondiale. Son dernier propriétaire, M. Maulois, alimentait la distillerie avec le jus de canne extrait par le moulin, les cannes étant récoltées sur ses terres ou achetées à d'autres agriculteurs. Selon l'inscription portée sur la machinerie, les pièces métalliques proviennent de l'usine Nillus au Havre. La direction des Fonderies du Val Ricard, héritières des Établissements Nillus, a été tout étonnée d'apprendre que, outre des machineries de bateaux, ces établissements avaient aussi fourni l'appareil moteur de moulins; pourtant ils produisent encore actuellement des appareils de broyage et de concassage. La plaquette sur l'histoire des fonderies, publiée en 1981, à l'occasion de son centenaire, par la chambre syndicale des Industries Métallurgiques du Havre, place l'apogée des établissements Nillus entre 1834 et 1847, voire 1854; mais cette usine a disparu et ses archives avec elle en 1981; l'histoire tourne court aussi en pays d'industrie... Souvent, les bâtisseurs de moulins laissaient leur marque sur des écussons situés généralement au-dessus de la porte principale comme l'a relevé l'auteur d'une intéressante brochure historique sur les moulins de Marie-Galante, le R.P. Barbotin: 7 «certaines portent le millésime de l'année de construction tel Beaurenom: 1843» (1975: 15). Malheureusement l'inscription à Bézard est presque entièrement effacée. Bézard ne figure. pas sur les cartes du XVIIIe siècle où apparaissent Bellevue et Boulogne; le dessinateur n'en connaissait pas les frontières; en effet il précise: «les limites ne nous ont point été four6. 7. Écusson gravé dans les murs du moulin Bézard. Écusson gravé dans les murs du moulin de l'habitation Bellevue.