DIRAN

@ Éditions L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0916-4

Dominique BAGGE et Dominique SURIANO

DIRAN
Récit d'une jeunesse arménienne

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

A DIRAN, en espérant qu :Jiltrouvera ce récit aussi fidèle que l:Jest notre vieille amitié

D.S. & D.B.

I

Le vieil homme sait son nom, mais il ignore son âge. Il n'avait pas de papiers d'état civil lorsque, fuyant la persécution, il débarqua tout jeune encore à Marseille. La date de sa venue au monde, sa mère l'avait soigneusement notée, comme pour son frère et ses sœurs, sur la page de garde du livre de messe qui ne la quittait jamais ou qui, du moins, ne l'avait jamais quittée tant qu'il avait été possible d'être à la fois Arménien et libre. Mais il arrivait seul du fond d'une Turquie médiévale où ni les hommes ni les choses n'avaient d'âge. Alors, à l'Office de réfugiés, on l'a doté d'un jour de naissance fictif: le premier janvier 1902. Quelques semaines plus tôt, à Athènes, il avait opté pour le 14 juillet 1901 et il sourit encore du tour qu'il a joué au destin pour fêter son arrivée en France. Il est assis dans son fauteuil préféré: à haut dossier et sans rembourrage. Le buste droit soutient une tête aux lignes hiératiques que la réflexion fige dans une opiniâtreté douloureuse. Le front large est encadré d'une couronne de cheveux ébouriffés dont les mèches rebelles évoquent les éruptions solaires. Deux yeux ronds à l'éclat sombre roulent sous des sourcils broussailleux. Le nez aquilin s'évase en narines généreusement ourlées. La lèvre supérieure découvre dans le sourire furtif des incisives et des canines de carnassier à peine jaunies par le tabac, tandis que la lèvre inférieure semble un coussinet attendant l'embouchure de la pipe. Sous les oreilles longues et étroi9

tes, le bas des joues et le menton laissent échapper les ruisseaux floconneux d'une maigre barbe de prophète incertain. Dès qu'il se met à parler, il n'est pas un de ces traits qu'on aurait dits l'instant d'avant taillés dans le marbre qui ne s'anime aux feux d'une prodigieuse verdeur d'esprit et d'un savoir encyclopédique. Il émaille son récit de cris de guerre, d'hymnes grégoriennes, de psalmodies de sourates. Sa voix s'étire comme un torrent au lit rocailleux pour s'étrangler soudain en un rire de cascade. Il lance invectives ou imprécations, récite une fable ou chante une berceuse, en arménien, en turc, en arabe et, bien sûr, en français. Il se dresse pour donner vigueur à une menace ottomane, il bondit pour mimer une fantasia circassienne, il tourne sur lui-même pour évoquer la danse rituelle des derviches. Il joue des inflexions de son timbre grave un peu nasillard et de la variété de ses mimiques, de la souplesse de son corps trapu et de l'agilité de ses mains qu'il déploie, fines, volages et impérieuses. D'un doigt vengeur, il en appelle à la miséricorde ou au châtiment; de son poing fermé, il se frappe la poitrine ou menace un spectre. En un instant, il passe de la fulgurance à l'attendrissement, il rit et essuie une larme dont on ne devine pas toujours si elle est de joie, de dérision ou de simple tristesse. A partir du moment où il sait que des oreilles, des oreilles amies l'éco'utent, il peut paradoxalement les oublier et revivre pour lui seul, sûr d'en retrouver les résonances humaines, les étapes de son odyssée arménienne à travers une Turquie hostile. Pourquoi lui, le fin lettré, n' a-t-il jamais songé à consigner sur le papier son histoire? Il en donne cent bonnes raisons, trop pour qu'aucune soit réellement la bonne. Ce qu'il n'ose toujours pas alléguer, trois quarts de siècle plus tard, c'est la pudeur honteuse du survivant à l'égard de ceux qui n'ont pas survécu. « Je ne suis pas un croisé, je suis un fugitif qui a réussi sa fuite, si l'on peut parler de réussite quand on a échappé plus par hasard que par justice au massacre de son peuple, si l'on peut parler d'évasion quand on a dû abandonner derrière soi toutes ses affections. J'ai seulement sauvé ma peau et je voudrais être sûr d'avoir aussi sauvé mon âme. Il y a un abîme entre le cri de Chris/os! lancé dans la bataille contre l'infi10

dèle et la prière murmurée dans la solitude de l'ultime tête-à-tête. » Le vieil homme est de nouveau seul avec lui-même, en lui-même. Et il se tait. Un long moment. « Non, je n'aurais jamais pu écrire cette histoire: elle est pour moi trop proche et trop lointaine, encore vivante et déjà morte. Il m'a suffi de la vivre et d'y survivre.
Puis - j'étais très jeune à l'époque

- elle

s'est inscrite

dans

ma mémoire au mépris de toute chronologie en souvenirs qui me reviennent par bouffées indisciplinées, tantôt une image atroce qui réveille une ancienne meurtrissure, tantôt une résurgence où le miel se mêle au fiel, ici une parole de haine, là un visage cher, un mariage, une fête, un chant, une mort, le désespoir et la joie - oui, la joie -, l'amitié, la prière, touches de couleurs, effluves de parfums, lumières de regards, viatique doux amer qui m'accompagnera jusqu'à l'extinction des feux. « Non, je n'aurais jamais pu écrire cette histoire. Mais si vous acceptez d'être mes scribes, de me suivre dans les tours et les détours d'un itinéraire chaotique, de recoudre les pièces du patchwork et d'en faire la tapisserie d'une jeunesse arménienne au début de ce siècle, je vous la donne. C'est tout ce qui me reste à donner. »

Il

II

« Ma maison fut longtemps un séjour d'allégresse », aimait à répéter la mère: c'était sa profession de foi des mauvais jours, quand elle voulait s'assurer rétrospectivement d'une revanche aux malheurs qui la menaçaient. Aussi loin que remontait la tradition familiale, elle ne connaissait pas à ses ascendants d'autre berceau que cette ville fondée au Xlème siècle, après la chute d'Ani, leur glorieuse et éphémère capitale mise à sac par les Turcomongols. Les Arméniens rescapés entreprirent alors une grande migration vers le sud-ouest, les armes à la main, en direction de la Cilicie, dans l'espoir d'y créer une Arménie nouvelle. Plus tard, les Croisés vinrent à leur tour s'y réfugier et cette « Petite Arménie» compta au XIVème siècle des rois d'origine franque, c'est-à-dire française, les Lusignan, de Poitiers. La mère supposait même qu'ils avaient été adoptés d'autant plus facilement par les autochtones - du moins en ce qui concerne le premier de cette courte dynastie - qu'ils portaient par prédestination sans doute un patronyme à consonance arménienne! Le site avait été bien choisi: à deux mille mètres d'altitude, entre deux chaînes de montagnes que dominent quatre sommets le plus souvent enneigés et dans lesquelles l'assaut incessant et parfois furieux d'un torrent venu de plus haut encore a creusé une gorge de quinze kilomètres au nord et un défilé de vingt-cinq kilomètres au sud, bondissant à travers roches et éboulis dans son impatience de rejoindre la Méditerranée quelque cent cinquante kilomètres plus bas. Dans cette situation de haut berceau soigneu12

sement protégé par une nature complice, la ville avait pu défier jusqu'alors les ennemis du dehors.. Pendant des siècles, les Turcs ne parvinrent jamais à l'investir. Elle devint même ville franche et l'armée du Sultan n'eut pas le droit d'y tenir garnison.. « Je ne sais pourquoi, dit le vieil homme, quand j'évoque ma patrie, au sens strict de terre des pères, c'est l'image de ma mère qui ressurgit immédiatement devant mes yeux. Peut-être l'identification est-elle plus naturelle lorsque le territoire ancestral se limite et se résume à une ville: ma ville natale. » Pour lui, point n'est besoin d'autre dénomination. C'est sa ville, la ville. En fait, elle s'appelait Hadjin ; et de ce qu'il en reste aujourd'hui, après qu'à deux reprises elle eut été incendiée et que Mustapha Kémal l'eut débaptisée et rebaptisée, il prétend avoir oublié le nom... . Pendant huit siècles, tant bien que mal, l'équilibre s'était maintenu entre la ville et l'empire, sauf à être rompu quand s'emparait des hommes cette exaltation vindicative qui les porte à se jeter sauvagement les uns sur les autres pour s'entretuer.. Tantôt les infidèles cherchaient à forcer les défilés pour semer la mort au sein de la communauté chrétienne. Tantôt les chrétiens éperonnaient leurs petits chevaux nerveux pour descendre dans la plaine: « Peuton dire qu'alors ils la parsemaient de roses? » La mère désapprouvait toute violence, d'où qu'elle vînt. Mais si, en tant que femme, elle régnait sans partage sur l'économie de la maison., on ne lui demandait pas de s'adonner à la réflexion philosophique ou théologique ou politique, de quelque qualificatif qu'on l'affuble. Confusément et avec sans doute plus d'intuition et de sagesse que les hommes, elle s'interrogeait néanmoins sur l'incohérence du comportement qui conduisait des créatures du bon Dieu à s'entre-détruire au nom de religions clamant le même espoir de paix universelle! Pourtant, que les périodes de paix étaient douces à vivre! Ce n'était peut-être pas la terre de Canaan, mais le blé de Cilicie donnait le pain à profusion, les vignes et les vergers tapissaient le flanc des montagnes. Les ressources en viande ovine et bovine étaient telles que le gibier, en dépit de son abondance, était dédaigné. On négligeait lièvres et lapins parce que de chair trop commune. 13

On s'interdisait même le sanglier proliférant dans les forêts, pour la seule raison que les musulmans le considéraient comme animal impur. La mère avait toujours veillé à ce que porc ou sanglier n'entrât jamais dans sa cuisine, par respect pour ses hôtes musulmans. Aussi étrange qu'il y paraisse, la cruauté des affrontements guerriers ne faisait pas obstacle à la délicatesse des rapports humains. Nombreux étaient les Turcs qui venaient partager le repas familiai; les Circassiens aussi, réfugiés de Russie et réinstallés sur des terres octroyées par le gouvernement du Sultan, et parmi eux des amis dévoués et fidèles du père qui avait plaisir à les accueillir à sa table. Il importait donc que la nourriture ne fût jamais suspecte à leurs yeux. Il convient d'ajouter - l'intérêt économique venant renforcer la prévenance amicale - que la proscription de la viande de porc devait s'étendre à toute la ville si l'on voulait maintenir un courant d'échanges commerciaux et voir se poursuivre les transactions entre communautés dans cette ville dépourvue d'auberges, où le particulier assurait à son partenaire le gîte et le couvert. Car, et c'est peut-être le plus surprenant, cette cité de chrétiens perpétuellement menacés des incursions des bandes armées turques abritait en permanence une colonie musulmane, les Tchanders - probablement d'anciens chrétiens islamisés, de gré ou de force, ou simplement par commodité historique - qui s'était établie autour de sa mosquée, à peine dissimulée par un contrefort de la montagne et vivait en pacifique coexistence avec le reste de la population, comme tant de minorités chrétiennes, au cours de l'histoire, en monde islamique. Oui, la paix entre les hommes était possible, aussi longtemps que le fanatisme ne s'emparait pas de leur cœur. Alors, la mère pouvait répéter que sa maison était séjour d'allégresse: une maison de montagnards dans un pays de montagne voué à l'autarcie, c'est-à-dire au partage des tâches, au concours de tous les membres de la communauté, au-delà et en raison même de leurs différences. C'était une maison de notables dans l'aisance, avec toute la relativité que ce terme peut impliquer dans un environnement de caractère encore médiéval, peu touché par les facilités de la civilisation urbaine. Un grand chalet, en somme, mais construit de belles pierres, adossé à la 14

muraille rocheuse et coiffé d'une terrasse à laquelle conduisait un escalier extérieur. De cette terrasse, les soirs d'été, on pouvait admirer le coucher du soleil éclairant de ses derniers rayons le clocher de la cathédrale, alors que, de l'autre côté du torrent, l'église Saint-Georges s'estompait déjà dans la brume. A l'étage, se situaient les chambres, celle du père et de la mère, celles des enfants, souvent partagées au gré des naissances, et celle de l'hôte toujours gardée à la disposition du visiteur de dernière heure. Le mobilier était de bois ciré pour les coffres, de cuir pour les coussins servant de sièges et de haute laine pour les tapis de sol. Seul le grand coffre de la chambre des parents s'ornait sur son couvercle et sur ses flancs de guirlandes de fleurs peintes d'un pinceau laborieux. Sans oublier, dans chaque pièce, un crucifix et au moins une image de la Vierge. Le rez-de-chaussée était occupé par une vaste salle au plafond soutenu par d'énormes poutres maîtresses et de fortes solives soigneusement passées à l'huile au retour du printemps. Une longue table constituée de planches posées sur des tréteaux bas était installée pour les repas devant les sofas et les coussins disposés le long des murs. L'âtre était encadré d'une monumentale cheminée de pierre équipée d'une broche pour faire rôtir moutons et pièces de viande et d'une crémaillère à laquelle on accrochait la marmite de fonte. Les ustensiles traditionnels, planches à pain, rouleaux à pâtisserie, cuillers, fourchettes et racloirs, auxiliaires de tous les jours dans la vie de la maison étaient pendus au mur ou posés sur un buffet: ils avaient été taillés dans du bois dur par les paysans lors des longues soirées hivernales ou par les bergers durant leurs gardes. D'immenses bassines de cuivre remplies d'eau chaque matin - c'était le premier travail des enfants -, un profond évier de pierre, une huche longue et basse, une panoplie de couteaux à découper achevaient cet équipement qui, pour sommaire qu'il puisse paraître aujourd'hui, suffisait à l'accomplissement des tâches quotidiennes. Cette grande salle où l'on faisait la cuisine, où l'on prenait les repas, où l'on conversait entre familiers aussi bien qu'on y recevait l'hôte étranger sentait le feuillage des fagots attendant d'attiser la flamme et les épices dont les pots de grès s'alignaient sur d'étroites étagères. 15

L'écurie était contiguë, abritant les chevaux qui constituaient, en ce temps où les premières bicyclettes étaient nommées avec un mélange d'effroi et d'admiration « les cavales du diable », moins un signe de richesse qu'un moyen indispensable pour assurer les déplacements individllels comme les transports de marchandises. Elle sentait, elle, le cuir et la sueur: le cuir des selles et desharnais, des bottes et des outres suspendus au mur et la sueur des hommes mêlée à celle des bêtes. L'hiver, quelques chèvres y ajoutaient le fumet si particulier qui anticipe celui du futur fromage. Au sous-sol, creusés dans la roche qui leur garantissait une température égale si précieuse dans un pays aux forts écarts entre chaleur et froid, étaient le cellier et la réserve auxquels on accédait de la grande salle par une trappe s'ouvrant sur une échelle de bois et de l'extérieur, sur le flanc de la maison, par une porte basse aux lourds battants. Le long des parois au relief rugueux reposaient les tonneaux du vin clair et légèrement piquant qui caractérise le fruit des vignes de montagne et, parfois à demi enterrées, des jarres où des morceaux de viande marinaient dans l'huile d'olive et encore des coffres à blé dont le couvercle entrouvert laissait voir, en rangées régulières, le sommet des œufs auxquels ce nid de céréale assurait une longue conservation d'une période de ponte à la suivante. A la voûte, pendaient des sortes de saucissons fourrés d'herbes aromatiques - les soudjouks -, d'épaisses lanières de viande séchée - le basterma -, des chapelets d'oigl1011S et des bouquets de feuilles de tabac. Oui, c'était vraiment une bonne maison, commode, solide, accueillante, faite pour le bonheur de ceux qui y habitaient et de ceux qui en franchissant sa porte étaient assurés d'y être reçus comme des hôtes et des amis. Même si, dans le coin le plus reculé de la réserve, dans un coffre étrangement allongé et sous un amas de sacs de corde, reposait un petit arsenal de fusils, de sabres et de poignards, pour le cas où cette bienheureuse paix aurait exigé d'être défendue. * C'est ainsi que s'étaient écoulées les six ou sept premières années de la vie du vieil homme, dans une paix 16

peut-être précaire, mais dans une harmonie pleine de richesses: il se partageait entre les travaux domestiques confiés aux enfants - garde des troupeaux, nourriture des volailles, corvées d'eau -, les tâches dans lesquelles il secondait les plus grands, en apprenant le travail du bois ou celui du cuir, et l'étude: lecture, écriture, calcul, naturellement, mais surtout, et c'est là qu'allait sa préférence, le chant choral auquel le familiarisaient les prêtres de la cathédrale; sa voix de pur soprane faisait merveille lors des célébrations qui étaient autant de fêtes pour cette population enracinée dans sa foi comme elle l'était dans le roc de sa montagne. La Saint-Georges, en particulier, était chaque année l'occasion de liesses indescriptibles. Grâce à son don du chant, il avait très tôt acquis une certaine notoriété et il usait à bon escient des privilèges qu'elle lui valait. Il n'était pas non plus le dernier dans les jeux, d'autant plus animés que les règles en étaient plus simples, auxquels se livraient sans retenue mais sans hargne les garçons de son quartier: les « inusables» cache-cache et chat perché, mais aussi le bâton, la pique, les osselets de toute taille, sans compter ce qu'on peut faire avec un chiffon cousu autour d'une boule d'écorce de bouleau patiemment effilochée! Sa première rencontre avec la cruauté et la bêtise des hommes, ses aînés, survint au printemps de 1909, alors que les vergers commençaient de faire éclore de leurs bourgeons poisseux leurs premières feuilles d'un vert tendre. Il ne comprit pas ce qu'il lui arrivait et ce n'est que plus tard qu'on lui expliqua que le Sultan avait décidé de faire payer à la population arménienne le soutien qu'auraient apporté certains de ses intellectuels au mouvement des « Jeunes Turcs» qui contestaient l'autorité de son gouvernement. Mais ce qu'il se rappellera toujours, avec le même pincement au cœur, la même impression de déchirure qui avait marqué son âme d'enfant, c'est ce qui se passa le matin même de ce jour de Pâques. Les églises étaient combles. A la cathédrale où il devait pour la première fois chanter en soliste pendant l'offertoire, l'archevêque était en chaire, prêchant la promesse glorieuse de la résurrection, quand un berger, entrant avec fracas et courant dans la nef, s'écria à bout de souffle: « Monseigneur! Les Turcs sont dans les défilés! ». La stupéfaction fut générale. Le prélat abaissa son bras qu'il 17

avait levé en implorant la paix, pour retrouver le geste du commandement. C'était, en une seconde, le « Dieu des armées» qui ordonnait maintenant par sa bouche: « Vite! Chacun à son poste! Pour le Christ! ». La vaste nef se vida en un instant, chacun courant à sa maison chercher fusils et escopettes, aussi bien qu'armes de contact: épieux, lances, sabres et poignards. En dépit de la longue trêve dont la ville avait joui depuis plusieurs années, chacun savait parfaitement le rôle qui lui était imparti: un groupe était chargé de la défense du défilé nord, un autre de celle du défilé sud; les tireurs devaient se placer en embuscade, dans leur maison même quand ses fenêtres dominaient les gorges et leur permettaient de faire feu tout en restant à couvert; les sabreurs, tapis dans les anfractuosités des rochers les abritant à la fois du tir des défenseurs et du tir des assaillants, attendraient le passage des cavaliers turcs pour couper les jarrets de leurs chevaux ou planter leur lame dans le ventre des infidèles; les enfants eux-mêmes, les plus grands, perchés dans les arbres, joueraient de leur fronde avec une adresse diabolique; les femmes feraient chauffer l'eau et prépareraient la charpie pour les futurs blessés, fidèles ou infidèles. Il n'était pas question, tel serait l'acharnement de part et d'autre, de prisonniers valides. Le vieil homme venait sans doute d'entrer dans ce que sous d'autres cieux on appelait « l'âge de la raison» : il l'ignorait et l'eût-il su comment aurait-il admis la raison de ces aînés qui s'apprêtaient à s'entretuer ? Tout était prêt pour repousser l'agresseur avant qu'il se soit démasqué: seule une sourde rumeur où se mêlaient le raclement des bottes et le cliquetis des armes indiquait que les Turcs progressaient le long du torrent, à flanc de montagne. Forts d'anciennes expériences malheureuses, ils avaient préféré cette fois renoncer à leurs chevaux laissés à l'entrée des défilés pour mieux surprendre leurs victimes: mais c'était compter sans les bergers gardant leurs troupeaux dans les montagnes et qui savaient faire voler l'alerte plus vite que le torrent ne roulait ses eaux. Quand le premier soldat apparut, enturbanné de rouge, un ordre bref jaillit d'une des maisons les plus proches: « Ne tirez pas! » - « Pas encore », précisa une seconde voix. Mais nul n'ignorait qu'il fallait attendre que les assaillants entrent dans le lit 18

même du torrent, passage obligé pour forcer le dernier verrou livrant accès à la ville. De la fenêtre étroite de sa chambre où il s'était réfugié, le petit garçon - il s'appelait Diran et avait tout juste l'âge de raison - attendait lui aussi, trop jeune pour prendre part à la bataille, bien qu'il portât à la ceinture le petit poignard que lui avait donné son père, trop paralysé par la peur pour aider les femmes, s'efforçant à prier, à retrouver les paroles de l'hymne de résurrection qu'il aurait dû chanter en ce moment même sous les voûtes de la cathédrale, mais n'y parvenant pas, tout absorbé qu'il était par la vision de cauchemar qui se précipitait devant ses yeux aux prunelles démesurément agrandies. De ce qu'il avait vu ce matin-là, sous le pâle soleil d'une Pâque arménienne, il n'avait enregistré, mais pour ne plus jamais les oublier, que des images et des sons, sans liens, presque sans réalité, un chaos de cris, de heurts, d'explosions rouges et noires avec des sortes de jaillissements de lumière. Quand le premier coup de feu avait éclaté, tout en une seconde avait basculé: l'éclaireur turc, mais avec lui le monde entier, ciel et terre fondus en une immense nébuleuse qui tournoyait comme une meule broyant des grains de chair et d'âme. Aux cris d'Allah! répondaient les cris
de Chris/os! et c'était encore dire « humain» le seul dialogue humain ? - dans cet affrontement

- faut-il
devenu

d'instinct guerre de religion. Sur le cadavre du premier assaillant, d'autres étaient venus trébucher, offrant une cible facile aux tireurs arméniens embusqués entre les rochers au bord du torrent. Des Turcs amoncelés commençaient à faire un barrage que submergeait une nouvelle cascade aux eaux plus troubles. Certains soldats turcs, pris de panique, cherchaient à s'échapper en escaladant la muraille rocheuse, mais ils se faisaient aussitôt lapider par les bergers maîtres de leur « terrain» et retombaient sur les assaillants de la vague suivante, tandis que des soldats plus téméraires tentaient de reprendre l'assaut et de débusquer les défenseurs qui, armes blanches à la main, ne purent résister à l'appel du corps à corps. Combien moururent, étroitement embrassés, combien firent leurs derniers pas en titubant, un sabre au travers du corps, comme de pauvres jouets mécaniques? Beaucoup de sang chrétien se mêla à beaucoup de sang musulman et à mesure que le 19

fracas de la bataille s'estompait l'eau du torrent devenait de plus en plus rouge. L'enfant, à sa fenêtre, n'aurait pu dire le temps que dura cette lutte qui se transformait peu à peu en boucherie. Il lui semblait qu'il était lui aussi vidé de son sang et il en était presque heureux tant la pensée de sentir couler dans ses veines ce liquide qui tachait la terre et l'eau dans les râles et les borborygmes de la mort lui était devenue insupportable: ce n'était plus la sève nourricière, c'était la bave du démon. Il ferma les yeux. Il en avait assez vu. Il croyait en avoir assez vu. Pour toute son existence, dût-il vivre cent ans. Ce sont les clameurs de victoire de ses frères arméniens qui le tirèrent, alors que le soleil commençait déjà de décliner, de cette sorte de catalepsie où l'avait plongé le spectacle de tant d'atrocités: « Ce n'est pas encore cette fois que les Turcs s'empareront de la ville! » Il descendit en titubant dans la grande salle où les femmes s'affairaient autour de la longue table des repas joyeux. Non, il n'avait pas encore tout vu : son père, Haïdebré, le vaillant et le preux, y était étendu inerte, sanglant, désarticulé. Il était trop tard pour que le petit enfant, résolument sourd à ce que les grands nommaient raison, lui dise une dernière fois qu'il était fier de lui, qu'il l'avait aimé comme un dieu plus humain, plus proche et qu'il voudrait un jour lui ressembler. Il se blottit contre sa mère et put enfin pleurer tout son saoul. * Cette année-là, il y eut grand massacre d'Arméniens dans de nombreuses villes de Turquie.

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III

Pour tout homme, la mort du père marque le grand passage vers... Mais vers quoi, au juste, quand on est encore un tout petit garçon se dégageant mal des jupes désormais noires d'une mère devenue chef de famille? D'une famille dispersée puisque de ses quatre enfants trois étaient déjà partis: ma sœur aînée, Mariam, après son mariage, avait suivi son mari, Var idj, à Sis; Sarkis, mon frère, qui aurait pu devenir mon second père si nous avions vécu plus longtemps ensemble, n'avait pas tardé, à la suite de quelques tribulations plus ou moins heureuses, à rejoindre à son tour Sis où notre beau-frère l'avait intéressé à ses affaires; ma seconde sœur, Manichag, vivait à Malatya: on apprit plus tard qu'avec son mari et ses deux enfants elle avait subi le sort tragique qui guettait tant d'Arméniens sur les chemins de la déportation. D'être le dernier à rester au foyer m'attachait encore plus fortement à ma mère et, en même temps, m'emplissait d'un sentiment d'extrême solitude au bord du vide laissé par le départ de mes sœurs, de mon frère et, surtout, par la disparition de mon père. Quand les gens disaient en me rencontrant « Voici le fils d'Haïdebré ! », je ressentais à la place de l'impression de sécurité que me donnait dans mes premières années cette filiation au quotidien la sensation désagréable de porter un fardeau trop lourd pour mes épaules, d'avoir à prouver, avec le temps qui passait, ce qui n'était plus une réalité tangible et à redouter tout ce qui m'attendait sur une route dont j'avais perdu l'itinéraire. Je baignais dans le 21

provisoire et l'incertain. La mort du père, lorsqu'elle vient à son heure, scelle l'émancipation du fils ;prématurée, elle n'engendre que trouble et confusion. A la recherche des souvenirs de cette enfance qui fut pourtant la mienne, en Haute-Cilicie, au début de ce siècle, je bute, je glisse, je m'embourbe, je m'égare. L'ombre portée des deux drames qui l'encadrent - la tuerie de 1909 et la proscription de 1915 noie ma mémoire dans une grisaille sans relief. Et j'ai conscience de mon dén'uement par rapport à un Occidental de ma génération: on lui a montré et il a conservé les photographies de l'album familial, il les a revues pour les montrer à ses enfants, à ses petitsenfants et Dieu sait s'ils s'amusent à voir l'aïeul bébé couché tout nu sur une fourrure ou avec un beau brassard, le jour de sa première communion! Il a toujours eu, alors qu'il était devenu adulte, un aîné qui lui a raconté pour qu'il s'en souvienne les petits événements qu'il avait vécus, les mille détails qu'il avait oubliés. Moins' pure peut-être parce que de deuxième, de troisième bouche, sa mémoire est en revanche, à coup sûr, beaucoup plus riche. Il bénéficie de tant de mémoires auxiliaires! Quel est le Français, fût-il centenaire, qui n'a pas une photo de son père? Moi, je n'en ai pas, je n'ai personne pour raviver mes souvenirs et je me fais vieux. Je ne garde de cette période de répit entre deux orages que quelques impressions - une voix, un geste, un regard - autour desquelles il me faut faire effort pour reconstituer la scène dont elles émergent. Je « vois », par exemple, des hommes enturbannés et barbus et j'« entends» la voix de ma mère me recommandant de ne passer en aucun cas devant eux lorsque, agenouillés sur leurs coussins, ils procèdent à leur prière rituelle. « Il faut respecter leurs dévotions », disait ma mère, ponctuant généralement son avertissement d'un énergique «Va jouer ailleurs! ». La signification de la scène ne me revient à l'esprit qu'en embobinant l'écheveau dont j'ai pu attraper l'amorce. Il s'agissait en l'occurrence des Circassiens, les Tcherkesses qui campaient dans la montagne au nord de la ville et en descendaient trois fois l'an pour vendre leurs chevaux au marché. Clients, fournisseurs ou amis de mon père, je les revois maintenant, hôtes de notre maison du

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vivant d'Haïdebré,

puis, après sa mort et pour rendre hom-

mage à sa mémoire, continuant à nous témoigner, avec
plus de gravité peut-être, la fidélité de leur attachement. Comme il n'y avait pas d'auberge dans la ville, ils venaient se restaurer chez nous. Ils se présentaient sur le seuil, s'inclinaient cérémonieusement devant ma mère, s'entendaient répéter qu'ils étaient les bienvenus et qu'un repas les attendait. C'était, aux beaux jours, sur la terrasse où les servantes avaient disposé des coussins le long de la table basse. Ils s'y rendaient en procession, empruntant l'escalier extérieur, s'asseyaient et se laissaient avec une désinvolture grave laver les pieds par les jeunes filles qui en fait se contentaient de verser sur leurs orteils un mince filet d'eau aussitôt épongé par un linge propre qui ne le restait pas longtemps. Puis on apportait les grands plats de cuivre où fumaient des morceaux de viande sur un lit de blé cuit concassé, le « bulgur ». Je me rappelle la délicatesse de leurs gestes pour ne saisir du bout des doigts que les mets se trouvant en face d'eux de manière à ne pas gêner leurs commensaux. Ils ne buvaient que de l'eau. Le silence à table était une règle religieuse qu'ils respectaient scrupuleusement et qui m'étonnait toujours par son contraste avec nos pratiques chrétiennes où le repas est communion et échanges exprimés par le verbe. Une fois le déjeuner achevé, ils se lavaient les mains dans les coupes que leur présentaient les servantes et ils exhalaient deux rots de bienséance, au cas où le premier n'aurait pas été entendu, afin que leur hôte pût être informé de leur satisfaction. Lorsque le temps était inclément, le même cérémonial se déroulait dans la salle du rez-de-chaussée. Dans un cas comme dans l'autre, une fois restaurés, ils reculaient leurs coussins et se tournant vers La Mecque ils procédaient à la prière rituelle. C'est alors que nous avions la consigne impérative de ne pas couper la voie par laquelle s'envolaient vers la ville sainte leurs actions de grâce. Ils se relevaient ensuite et quittaient la maison à reculons en s'inclinant par trois fois devant ma mère, le front baissé et la main sur le cœur. Cette petite cérémonie d'adieu n'allait pas le plus souvent sans quelque bousculade, celui qui reculait au terme de ses profonds saluts n'évitant pas celui qui s'avançait pour témoigner à son tour son respect et sa reconnaissance. Tou23

jours à l'affût d'une occasion propice, j'étouffais avec force contorsions le fou rire qui me gagnait. Du vivant de mon père, dans les périodes très froides de l'hiver, nos hôtes s'attardaient volontiers devant la vaste cheminée où flambaient de grosses bûches. L'un d'eux me prenait sur ses genoux - il sentait le cuir et la résine - et m'apprenait quelques mots de sa langue, riant aux éclats de ma façon de les répéter. Ces visites m'étaient familières et j'éprouvais de la peine lorsqu'ils nous quittaient. En dépit de leurs différences, ils étaient aussi proches de moi qu'auraient pu l'être des cousins d'une autre paroisse. Je n'ai su que beaucoup plus tard que certains d'entre eux étaient descendus de leur montagne ce funeste jour de Pâques de 1909 pour observer le déroulement des combats et que voyant mon père en difficulté devant une meute d'assaillants, ils avaient tenté de couvrir sa fuite: seulement, Haïdebré n'avait pas accepté de fuir. Et il était mort~ Et ils avaient regagné leur camp. Je dois ajouter que j'enviais leur mode de vie. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles ma mémoire a privilégié le souvenir de ces Circassiens: ils s'occupaient essentiellement de chevaux. Je trouvais qu'élever des chevaux était la plus noble mission qui soit, le plus agréable amusement étant de les monter et la tâche domestique la plus attrayante de les soigner. J'aimais les entendre parler de leurs montures lorsque nous nous trouvions rassemblés autour de la cheminée. L'lIn d'eux m'avait expliqué comment, selon le Prophète, le cheval avait été créé: «Dieu appela le vent du sud et lui dit: Je veux tirer de toi un nouvel être! Condense-toi! Dépose ta fluidité et revêts une forme visible! Ayant été obéi, il pétrit un peu de cet élément devenu palpable, souffla dessus et le cheval prit forme. Va, cours dans la plaine, dit alors son créateur à l'animal. Tu deviendras pour l'homme une source de bonheur et de richesse. La gloire de te dompter ajoutera à l'éclat des travaux qu'il lui sera donné d'accomplir! » Ce que j'aimais le plus, c'étaient les courses qui étaient prétextes à des joutes très colorées et à des luttes acharnées entre chevaux appartenant à différents propriétaires, quand ce n'était pas, entre les propriétaires eux-mêmes, à de vives querelles. Dans les grandes occasions, fêtes ou 24

mariages, les Circassiens venaient chez nous en costume d'apparat et faisaient assaut d'adresse avec les cavaliers arméniens. Ils mimaient des affrontements, un camp se précipitant vers l'autre avec des cris sauvages. Les cavaliers accomplissaient alors toutes sortes de manœuvres qui pour être réussies devaient apparemment surprendre l'adversaire, tout en étant réglées avec un soin méticuleux pour éviter le moindre heurt. Les uns attaquaient, les autres contreattaquaient ou faisaient des conversions, on se dispersait pour mieux se rassembler, on chargeait à hue et à dia et toutes ces évolutions étaient ponctuées de coups de feu tirés en l'air et assorties du large tournoiement des sabres tranchant menu le nuage de poussière et de poudre qui s'élevait de ce carrousel fantastique. Je garde de ces fantasias un souvenir plein de couleurs et de bruits, mais je n'arrive plus à me persuader que j'ai réellement assisté à de tels spectacles, tant ils me paraissent aujourd'hui appartenir à un autre âge. Je puisais à une autre source des joies plus calmes, mais aussi profondes, probablement plus profondes car elles se sont révélées plus durables: celles que me procurait la musique. Il y a chez nous une longue tradition de chant choraL Dès les premiers siècles du christianisme, un système de notation assez exact a permis de conserver le répertoire originel et l'on a toujours veillé en Arménie à ce qlle le chant religieux et le chant populaire soient enseignés, pratiqués et transmis, enrichis des apports des générations successives. J'étais un élève attentif et probablement doué. Très tôt - je l'ai déjà dit -, on m'a chargé d'assurer ma partie dans le chœur attaché à la cathédrale et même, insigne honneur, d'y chanter parfois en soliste. Avec passion, dès mon plus jeune âge, je déchiffrais hymnes, psalmodies, antiennes et quand mon tour était venu de me détacher du chœur, j'adorais montrer, un peu trop sans doute, ma virtuosité à détailler tropes et mélismes... Le dernier bon souvenir de cette époque qui aujourd'hui m'apparaît comme une période de « transit» entre une enfance trop tôt mutilée et une adolescence arrachée à ses racines, fut la dernière Saint-Georges à laquelle je participai. Saint Georges était le patron de la ville. On le célébrait dans la grande chapelle qui lui était dédiée, de l'autre côté du torrent, sur un escarpement rocheux et 25

qu'on rouvrait chaque printemps pour lui rendre l'hommage qui lui était dû en tant que souverain de la paix et pourfendeur de tous les démons. Là aussi j'étais appelé à chanter de tout mon cœur pour les vivants et pour les morts, et pour que toujours, par l'intercession du saint, justice soit rendue à la fidélité et au courage. Mais la fête était également autour de l'église. Dans les rues avoisinantes et sur les places, on installait des éventaires qui attiraient la foule. On y vendait des sucreries de toutes couleurs, des friandises de toutes sortes: galettes, raisins secs, melon séché, gâteaux d'amandes et de miel et l'on y buvait le vin de la vendange d'automne, fruité et encore un peu pétillant. Les enfants, quant à eux, se livraient à leurs jeux favoris. C'est même ce jour-là que, placé trop près de celui qui devait frapper le bâton posé sur deux pierres pour le faire voler hors de l'atteinte des adversaires, je reçus le méchant bâton sur le nez. Chaqlle fois que je me rase et que je vois ma cloison nasale déviée, j'y repense. Ce n'est déjà plus un souvenir, un vrai souvenir: c'est une marque! Si d'autres images me reviennent en mémoire, je les évoquerai, bien sûr. Ce seront des souvenirs de souvenirs... Sans doute, la vie aurait-elle pu continuer de s'écouler ainsi pour moi, entre l'école et les jeux, les travaux de la maison et le chant choral, avec pour seuls intermèdes les incursions inopinées des Turcs et les rudes et brefs affrontements qui s'ensuivaient comme un impôt de sang versé pour quelques mois supplémentaires de paix. Mais survint la vraie guerre, la première guerre mondiale et nous fûmes rapidement balayés dans son tourbillon. * Pour les Occidentaux, la grande guerre, c'est essentiellement le combat entre la France et l'Allemagne. Pour nous, Arméniens, c'était la lutte armée entre la Russie et la Turquie, avec à la clef la possibilité de recouvrer notre indépendance. Pressé sur ses deux flancs par les Alliés d'une part, la Russie de l'autre, pris entre les deux mâchoires de cette gigantesque tenaille, l'empire ottoman dont le déclin était amorcé de longue date n'attendait plus que le moment du dépeçage. Beaucoup pensaient que l'heure était 26

venue pour la vieille nation arménienne de renaître après une éclipse de plusieurs siècles. Déjà, à plusieurs reprises, la turbulence de nos nationalistes avait donné à l'armée turque prétexte à des massacres sporadiques. Mais qua11d une légion de volontaires arméniens impatients de prendre une part active à la libération de leur pays fut constituée pour combattre aux côtés des forces du tsar, la réaction du Sultan ne se fit pas attendre: au printemps de 1915, printemps terrible pour tous mes frères, il donna l'ordre de déporter vers les terres incultes qui bordent l'Euphrate tous ses sujets d'origine arménienne, systématiquement assimilés aux « espions et traîtres» qu'une nation en guerre se doit de « neutraliser». Il se débarrassa ainsi d'une communauté jugée en bloc d'un loyalisme douteux, voire d'une hostilité déclarée. Formés en longues caravanes, lorsqu'ils n'étaient pas exécutés sitôt sortis de leur maison, ces malheureux constituaient une proie toute désignée pour les pillards et irréguliers de toute espèce qui les détroussaient avant de les assassiner en cours de route. Les tribus kurdes se distinguèrent particulièrement à ce jeu de massacre. Eh oui! Aujourd'hui ce sont les Kurdes qu'on extermine et qui crient pitié! La roue tourne et à chaque tour elle écrase des hommes, des peuples, quelquefois les mêmes, quelquefois d'autres. Il n'y a là à chercher ni justice humaine, ni vengeance du destin, ce n'est que folie sur folie. Ceux qui parvenaient quand même, à bout de terreur et de souffrance, dans la région d'exil qui leur était assignée y mouraient bien souvent de fatigue et d'inanition. Echappèrent à l'extermination les femmes encore en état d'être expédiées vers des harems et des enfants qu'on vendait comme esclaves à de pieux musulmans qui, en plus de l'aide matérielle qu'ils pourraient leur apporter, en attendaient la gloire spirituelle de leur conversion forcée à l'islamisme. Ainsi se renouvelaient les déportations massives de populations auxquelles en des temps barbares s'étaient livrés les rois d'Assyrie et de Babylonie, ainsi préludait-on aux horreurs que devait connaître sans répit ce vingtième siècle après Jésus-Christ. Mais investir un nid d'aigle tel qu'Hadjin était tâche plus difficile que de cerner, puis de vider un quartier chrétien sans défense dans une ville turque. Il suffisait d'une 27