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Et l'homme devint jaguar

De
440 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296283282
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ET L'HOMME DEVINT JAGUAR l'univers imaginaire et quotidien des Indiens Wayàpi de Guyane

COLLECTION AMÉRINDIENNE

Légende du dessin de couverture:
Les deux mondes

le nôtre et celui d'en dessous

Tous deux sont plats. Sur le nôtre figurent un homme, un village, un arbre et le trou par lequel les monstres peuplant le monde d'en dessous passent du nôtre au leur. Sur le monde d'en dessous, on voit deux monstres, dont l'un tient leur arme en forme de faux, un village et l'abattis de Soleil où poussent du maïs et des arachides. Soleil, accompagné de Lune, voyage autour de notre monde. Quand il fait nuit, c'est parce que, visitant ses abattis, il éclaire le monde d'en dessous (cf. texte 20, chap. III).

Dessin de Alasuka, 1977.

FRANÇOISE GRENAND

ET L'HOMME DEVINT JAGUAR l'univers imaginaire et quotidien des Indiens Wayàpi de Guyane

Éditions L' Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1982 ISBN 2-85802-219-4

à Yannick et Malika, pour qu'ils n'oublient
jamais.. .

Quand sur sa peau l'on verra les ocelles, son Feulement retentira. Saki, 1977

" J'ai encore Fait un mauvais rêve, Un jaguar Feulait: C'était A?€!, c'était mon Fils." Ainsi chantait la Fem-

me dont le Fils devint jaguar. Tatu, 1976

5

Aurais-je

oublié de préciser

que ce

livre n'aurait pas vu le jour sans le tendre acharnement de Pierre Grenand, de

que le lecteur averti eût rectifié
lui-même.

6

-AVANT-PROPOS

-

COURT INSTANT DE NOSTALGIE

La radio a rini de crépiter. Yawalu; après avoir tourné

Le message a été bien reçu et est allé éteindre le

les boutons~

groupe électrogène. reau; s'asseoit mots du message sourrlent

Il revient dans la case qui nous sert de bula reuille où dansent corrections les bour-

à mes c8tés et regarde : on entendait

mal, de multiples

les lignes.

C'est lui qui rompt le silence: Pierre et toi; vous allez partir." Cette

"Alors maintenant,

petite phrase glacée tourne un moment dans l'air chaud "de l'aprèsmidi; s'accroche enrin. Cela rait six ans que nous vivons à Trois Sauts; d'abord seuls; puis avec un et enrin deux enrants. étudiants échoué en ethnologie; Nous sommes arrivés simples diverses; aux rires que l'on entend au dehors, m'arrive

avons~ avec des péripéties

dans l'enseignement

adapté que nous avions mis sur pied

pour les gamins du village. Entre deux examens, nous récoltions pourrait dire l'inverse: le manioc. Remarquez, on

entre deux récoltes 7

de manioc; nous

passions

des examens.

Nous avons; jour après jour, partagé la vie d'un peuple, d'abord pour tenter de la comprendre, y sentions bien. Nos oreilles ensuite parce que nous nous ouvertes aux sons de que

s'étaient

cette langue exotique;

tupi-guarani

pour tout dire, cependant devenaient plus précis ou

nos gestes; dans la vie quotidienne, restaient terriblement maladroits.

On ne devient pas indien à Les

23 ans; nous avions assez de lucidité pour y penser souvent. indiens avaient pourtant privoisait bien. alors dire: Le CNRS m'appelle. la gentillesse de répéter qu'on s'ap-

IIJem'entend

"Oui; on va partir.

C'est comme une gran-

de école; tu sais; ils m'ont pris avec eux depuis hier, il raut bien qu'ils me voient." Deux mois plus tard; Pierre Grenand entrait C'était à la rin de l'année 1976. mier abattis en 1971. Depuis, nous nous voyons plusieurs a changé, non nos orientations mois par an. (1) Notre vie lui, à l'ORSTOM.

Nous avions coupé notre pre-

de travail, non plus que la manière

(1]

Depuis 1978; un protocole le CNRS et l'OASTOM.

d'accord existe à mon sujet entre celui dont je dé-

Ces deux organismes,

pends et celui qui m'héberge trouveront tion de cet accord. et Mr. B. Pottier; ORSTOM de Cayenne; ayant compris

ici la concrétisa-

Outre mes maîtres, Mme. J.M.C. Thomas que Mr. He~vieu, directeur du centre lui qui,

soit assuré de ma reconnaissance; de populations telles que les

l'intérêt

Wayapi pour l'avenir de la Guyane, a su les valoriser
que 'rois qu'il le rallait.

cha-

8

dont nous envisageons les Amérindiens~

notre métier, ni surtout; nos rapports

avec

Les Wayapi nous ont laissé pénétrer

dans leur vie.

Maintes

Fois déjà; nous avons mis notre plume à leur service, sous des Formes aussi diFFérentes scientiFiques; aux autorités Aujourd'hui mythologie que des articles militants; des ouvrages

des diplômes universitaires ministérielles...

ou encore des rapports

je leur donne la parole; tant il est vrai que la de sa philosophie, aussi bien qu'exprimée

d'un peuple est la maniFestation de son imaginaire;

cachée au plus proFond

dans ses gestes les plus quotidiens.

9

PREMIERE
..Une mythologie, 0-...

PARTIE
un peuple..

I

DE LA METAMORPHOSE

COMPRISE

COMME CATHARSIS

La pensée mythique métamorphoses tes; esprits; d'animaux,

des Wayapi s'ordonne

autour d'innombrables en animaux, planinverses

d~hommes et de Femmes transFormés
astres. ..

y répondent

les

métamorphoses

d'esprits

et d'arbres qui prennent

Forme humaine.

Puis

l'on se heurte aux animaux qui changent d'espèce, arc-en-ciel...

qui deviennent

Entrent enFin dans la danse les animaux qui se les dieux qui Font de même. Font partie de l'uni-

marient avec les hommes, Ces transmutations vers quotidien

d'état ou de Fonction pas seulement

du Wayapi,

à ses moments oniriques mais dans ses gestes

ou dans ses jours de réFlexion les plus simples, mord une tranche Alipam~ IV)?

philosophique,

les plus banals:

ne dit-on pas d'un enFant qui

de papaye qu'il mange le sein de la grand-mère les plantes cultivées (texte 22, chap.

de qui naquirent

De même, un chasseur rencontrant

un oiseau au chant ce

jour-là bizarre dira de lui : "Ça n'est pss un oiseau; mais un esprit qui.a pris sa Forme", et l'oiseau, si bon gibier soit-il, 13

au~a la vie sauve, cela vaut mieux pou~ eux deux! L'unive~s dans lequel évoluent les Wayapi n'est jamais f~anc, toujou~s t~ouble; au sens où un

jamais t~anché~ mais au cont~ai~e

cail;ou jeté dans l'eau défo~me la su~face d'une ma~e : on peut alo~s voi~ n'impo~te fo~cément la banne. quai; l'image qui s'offre à la vue n'est pas L'homme - et la femme - doivent ajuster sans sur leu~s gardes et accommoder

ar~~t leu~ vision, ~t~e constamment soigneusement,

car toute e~~eu~ peut êt~e fatale. la rainette magicienne (~ainette de

L'homme doit ~econna!t~e Goeldi) sous son déguisement

de jagua~; les femmes doivent devià elles su~ le che-

ne~ que tel jeune homme connu qui se présente min des abattis est l'anaconda Les tabous,

qui ~~ve d'en fai~e ses épouses.

les inte~dits sont là pou~ se~vi~ de ga~de-fdu Si les femmes indisposées ne

et rendre la vie moins dange~euse.

quittent pas leu~ maison, elles ne pou~~ont pas devenir un objet de tentation pou~ le même anaconda; si la jeune accouchée respecte pas singe atèle (texte 44,

le jeûne obligatoi~e~
chap. V).

elle ne deviend~a

Cependant,

contrairement

à H. SCHINDLER

(1977-71),

je ne pense de

pas que l'an puisse di~e que la métamorphose la mort pour celui qui en est l'objet. vanche affirmer, c'est que cela équivaut

est l'équivalent

Ce que l'on peut en repou~ la société à la pe~-

te d'un membre gangréné, jeu.

d'un membre qui ne veut plus joue~ le asocial, il est devenu non seulement de l'édifice social. du mot, qu'un chan-

Pa~ son comportement

inutile mais dangereux pour l'ensemble Sa métamorphose

n'est, au sens étymologique

gement de forme et d'état. La p~ésence de l'homme ou de la femme en question ne peut plus mais il y a ailleurs une place pour 14

~tre tolérée dans la société;


~0

:/ C) I
Q.

Il

:/ I-

le. 0 18 :D ëi C) II .D I0 " e 'ij ." " e L~LU

0

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+

eux; dans une autre société au sein de laquelle leur destin va s'accomplir, leur vie s'épanouir. Typique est le cas de la maîen la son

tresse du tapir [texte 59, chap. VIJ : sa métamorphose

mère des eaux est pour elle le plus sûr moyen de retrouver amant dont l'amour de l'eau n'est plus à démontrer. Par contre, il est vrai que la grand-mère carijona

doit noyer

l'enfant de sa fille et de l'âme d'un mort, de la même manière que la grand-mère wayapi doit tuer les trois enfants pisciformes

de sa fille et d'un ver et les lui faire ingérer [texte 16; chap. IIIJ : il est en effet impossible aux membres du groupe de supdans le fonctionnement de

porter une intrusion du monde in-humain la société humaine sity" [SCHINDLER, H. SCHINDLER lesquelles

: t~his is no useless cruelty, but a necesibidJ. que les grandes facilités dans la mythologie avec d'un entre

pense également

s'opèrent

les métamorphoses

peuple donné sont le signe d'une osmose permise et régulière in et le monde a-humEin. l'exemple Pour ma part, je ne le

de la mythologie
pour fréquents

wayapi est là pour nous
et répétés qu'ils

3S mouvements,

Jisent pas nécessairement 3S Carijona, les Wayapi,

qu'ils soient tolérés. à chaque fois que le besoin

tir; s'ingénient 3n disturbed"

à "restore the order of the world ibidJ. Eux non plus, ne eux-mêmes

[SCHINDLER,

aucune aide supérieure;

accomplissent

16

II

OU L'ON ENTREVOIT

L'ORDONNANCEMENT

DES TEXTES PRESENTES

L'ordonnancement

que j'ai donné des mythes n'est ni le Fruit personnelles. Il est - c'est de

du hasard, ni celui d'élucubrations

bien le moins que je pouvais Faire - conForme la pensée mythique laissée appréhender. Bien sûr,

au déroulement

des Wayapi, telle en tous cas, qu'elle s'est

M. A. d'ANS a raison de dire que "chaque récit suplatente de tous les autres" et qu'il con(1977 : 52). ou presque,

pose la connaissance viendrait

donc d'en Faire "une lecture simultanée" chaque Wayapi,

Bien sûr, comme chaque Cashinahua, possède cette connaissance

simultanée,

et chacun sait, cependant

que le conteur raconte

les amours d'une Femme et d'un anaconda

(texte 56, chap. VI) qu'un autre anaconda, tué par les oiseaux, se Fit arc-en-ciel absolument des choses. [texte 19, chap. III). Mais cela n'induit

pas qu'il n'existe pas un ordre, issu du cours naturel D'ailleurs, les Wayapi disent d'eux-mêmes: "Ce que

je vais te raconter "Cela se passait

se place avant tel récit" ou bien encore:

lorsque Yanc:ya était encore sur Terre", et tout pas long-

le monde est au courant que le Démiurge ne s'accorda temps avec ses créatures. Au commencement ments premiers La cohabitation donc, était l'attente.

La terre et les éléPuis survient l'homme.

sortent du chaos originel. avec ses créatures, impossible

je viens de le dire, apparaît à poursuivre. De même, les

bien vite à la Divinité hommes supportent

de plus en plus mal les vilains tours que leur se passer.

joue un démiurge dont ils estiment pouvoir désormais QuPà cela ne tienne, son propre Fils, résolument mains, le tue, l'obligeant

du côté des hu-

ainsi à rester dans ses célestes 17

demeures. tout

Qu'il ne s'occupe plus des affaires des hommes, voilà
lui demande (ch<'lp.

ce qu'on

: =::tII).
se former en so-

Ensuite~

ils vont se créer une civilisation,

ciété; en un mot; sortir de la nature pour entrer dans la culture. Tous les moyens sont bons pour arriver à un résultat universellement La situation enviable: assurément

la société wayapi (chap. IV).
01'" chacun sait que tout équi-

est en équilibre. instable:

libre est par déFinition

un rien peut faire basculer de haut'en bas. V et vI)

l'édifice de droite ou de gauche, en l'occurence Les métamorphoses et les amours impossibles

(chap.

sont emplis de ces coups de butoir; erreurs des hommes, échappées individuelles, qui trahissent leur attirance pour l'état de nature et, peut-être

qu'une partie secrète de leur être n'a pas oublié, même, souhaite. La société vacille,

oscille, mais se retient... un divertissement sur

La suite (chap. VII) est un intermède, le mode comique,

qui, à dire vrai~ se raboute assez mal au reste. n'ont peut-

Ces Fables, avec leur morale inscrite en filigrane, être pas d'autre but que d'entretenir plonger; pour rire, dans l'univers homme n'intervient. Vient enFin le moment, o~, en apothéose, Finitivement la culture (chap. VIII).

le suspense et de nous Faire

animal o~, justement; aucun

l'homme choisit dé-

La vie ne sera pas pour

autant terne et étriquée.

Les dangers qui existent sur cette et les écarter. Aidé

voie, le chamane est là pour les identiFier par le tabac, plante éminemment culturelle,

il est le seul homme donne sur

à pouvoir rester dans l'échauguette le monde des esprits,

dont l'ouverture

le monde des morts, l'au-delà.

18

III

DU L'ON APPREND QUE LA PAROLE PEUT ETRE BLAGUEUSE SERIEUSE

DU

La pensée

des Wayapi ne s'ordonne

pas toute entière autour du je reviendrai). de systématique. Autrement dit, Pour

mythe (sur la définition l'heure, penchons-nous Qu'incluent

duquel d'ailleurs;

plut8t sur un problème

les Wayapi dans leur tradition

orale?

quels sont les genres qu'ils nomment? Ils en distinguent rieuse; le chant. trois: la parole blagueuse, la parole séparti-

Ce dernier, qui mérite un développement

culier ne sera pas abordé ici. La parole blagueuse disent a-y-malala, est la plus facile à cerner. "il s'amuse". Les Wayapi rap-

"il blague",

L'étymologie

proche ce verbe du mot ~,
phème de dérivation diminutif:

"histoire",

ici habillé d'un morqui joue le r81e d'un Cette parole bla-

en forme de duplication

"histoire"

devient "historiette".

gueuse s'échangeant

entre deux individus

et en public peut, sous dont la moinE marquée Ceux-ci, qui ont en gé-

la m~me forme, avoir deux significations est le duo comique entre deux compères.

néral le m~me âge; peuvent ~tre jeunes ou vieux et ne visent qu'à amuser l'auditoire tout en s'amusant eux-m~mes. Tout le comique sur un ni de

repose sur des jeux de mots, des blagues; tiers, si possible charades, absent.

des moqueries

S'il n'y a jamais de devinettes

qui sont des genres absents de la littérature un langage métaphorique, trop chargées

wayapi,

il Y a cependant

où les choses dange-

reuses ou simplement

de sens sont appelées d'un Ainsi le pénis devient le singe sapajou fauve,

autre mot, plus neutre, plus réducteur. simplement la flèche, l'enfant adultérin, au mauvais

par référence

jumeau (textes 5 et 6, chap. II) et la 19

Femme désirée, l'appât ou encore la nourriture.

Le style de ces

duos est outré, le rythme en est rapide et les rires qui les accompagnent, compères, non seulement dans l'auditoire mais entre les deux

outranciers. la

Comme dans la cmmmedia dell'arte, le public peut relancer discussion

et il ne s'en prive pas; le thème inédit est aussitôt

repris par les deux hommes. Un nouveau phénomène est à noter depuis l'introduction toute

récente et encore mal digérée des électrophones: non Francophones surtout (c'est-à-dire

les Wayapi,

plus des trois quarts du ou créoles en énonphoné-

public) ré interprètent

les paroles françaises

cés wayapi, se basant sur des assonances, tiques. Au résultat,

des convergences

les phrases ne sont pas toujours très claimais elles sont truffées non dissimulées. de jeux

res, surtout pour l'ethnologue, de mots et d'allusions bien involontairement les cantiques,
convertir. "avec

sexuelles

Les enfants,

eux, s'étaient

déjà essayés au procédé sur

à l'époque où le curé vivait sur l'espoir de les

C'est ainsi que l'Ave Maria était devenu avemaliakuti,
cependant que "les anges et les démons", sans le

le canif",

savoir, s'étaient Cette récupération

transFormés

en

a ne-le-ma

"tiens ta quéquette"!

linguistique

est en tous cas un signe de bonne

santé de la langue! La parole blagueuse donne encore sa mesure dans les joutes Là, le ton change, car effecd'amis mais adversaires

oratoires entre deux adversaires. tivement,

nous ne sommes plus en présence

dans la vie quotidienne. mais ils n'en demeurent

Les Wayapi sent des êtres pacifiques, pas moins sujets, comme tous les hommes, qui doivent s'extérioriser sous peine

à des pulsions agressives d'écraser l'individu.

Vivant depuis un siècle et demi en petites 20

communautés,

ils ont dû abandonner la vie collective

la vendetta rapidement

dont ils ont pensé insupportable, volontaires que l'on peut sont sur et ou

qu'elle rendrait à proprement rorcés. qualirier

parler nulle avec les bannissements

Ils ont donc mis au point une solution de thérapeutique de groupe.

Les adversaires

la place publique, semblent,

assis chacun sur leur banc, côte à côte, et Mais voilà qu'insensiblement, ils en-

à la limite, être amis.

le ton monte. tament

Sans que cela soit à aucun moment codirié, d'escalade

un processus

dans la blague rorcée, le Jeu de Les attaques mais doivent celes piques

mot de mauvais goût et les éclats de rire jaune. personnelles et ramiliales ne sont pas absentes,

pendant rester dans certaines

limites; en particulier,

doivent rester dans le domaine des choses connues. le lieu ni l'heure de dévoiler liaisons nées. La méchanceté, adultérines, de grands mystères, douteuses

Ce n'est ni du genre

ou paternités

encore insoup~on-

enrobée de grandes lampées de cachiri, sourd La tactique consiste à toujours parler plus

de tous les propos.

vite que l'adversaire; l'autre,

pour gagner, ou plutôt pour raire perdre

il raut essayer de lancer une attaque qu'il ne pourra soit

pas contrer en restant dans les limites de la bienséance: il explose et se lance dans une litanie d'injures, contraire

ce qui est

aux règles du jeu, soit il éclate d'un rire énorme, Cette seconde soluqui

parce qu'il ne trouve pas d'autre réponse. tion est de loin prérérable, régissent n'a-t-il la société.

selon les règles de bienséance

S'il a perdu dans les deux cas, du moins,
de la roule.

pas, en sus, l'opprobre

21

Abordons

la parole sérieuse.

o-malan!=]atu,"il parle bien", tire lui aussi son origine de

~,
~,

"histoire"~

mot que l'on peut lui-m~me rapprocher

du Tembé

"guerre" (BOUDIN, 1978 : 130-131) et du Guarani marandeko, de guerre"~ "histoire" (P.AL GUASCH, 1951 : 591). il sous-entend de belles Bien

"relation

Pour les Way~pi, mala est lourd de sens: paroles; reçues par un auditoire sûr; il Y aura toujours mais l'attention

attentif et silencieux.

un bébé qui pleure ou une femme qui rit,

que l'on porte aux belles choses ne passe pas religieux non plus que par une attitude

ici par un recueillement circonspecte.

Il Y a pour la parole sérieuse

des moments privilégiés:

en

premier lieu, bien sûr, la f~te à cachiri, où les hommes et les femmes, assis sur leurs petits bancs, conversent demi-journée ou une journée entière, cependant une soirée, une

qu'une femme ou

deux passent devant chacun, offrant de cette bière de manioc qui ne se refuse jamais. Ce peut ~tre en voyage, sur l'eau, dans le silence du fleuve seulement effrayé. Ce peut ~tre dans la for~t, au cours d'une partie de chasse ou de p~che; quand le soir, au campement, temple le feu qui boucane la viande. Ce peut ~tre aussi le soir, à la maison, un père et ses enfants~ une femme et son mari. chacun dans son hamac controublé par le rythme des pagaies ou le cri d'un oiseau

22

IV OU MYTHE COMME INSTRUMENT POLITIQUE

Ce livre tire sa matière des mythes; en cela, il est le reFlet de la parole sérieuse. pas d'importance? Me l'aurait-on livrée parce que cela n'a J. GUIART est là

Parce qu'on a conFiance?

pour nous Faire redescendre ce qu'il nous répétait

sur terre lorsqu'il écrit (1968 : 57) dans ses cours: "on ne con-

inlassablement

Fie jamais un mythe à un étranger Le conteur, au travers

pour lui Faire plaisir". donne un mes-

du mythe qu'il raconte,

sage, somme toute, personnel.

N. FOCK (1973 : 98-99) a lui aussi

insisté avec juste raison sur le Fait qu'un mSme mythe peut Stre diFFéremment raconté. De ce Fait d'ailleurs, mémorisé. il sera diFFéremment qui reFusa

per~u; donc diFFéremment

Telle grand-mère,

jusqu'à ces derniers mois de donner en mariage sa petite Fille dont elle avait la charge, appuiera volontiers dangers qui menacent chap. IV et vI). sur les multiples

la vertu des jeunes Filles (textes 33 et 57, inversera

Tel homme~ d'un naturel Fougueux, les personnages

purement

et simplement

du mari et de l'amant; se Tel autre enFin, vounourrissant appuiera avec (non cité

donnant le beau rBle (texte 42, chap. V).

lant donner une le~on à un membre de la communauté des ambitions complaisance ici) montrant démesurées à propos de la cheFFerie,

sur certains passages

d'un texte historique

le triste destin d'un ancStre du XIXème siècle qui

s'était mis dans la mSme situation. L'ethnographe circonstances il désirait. narration se doit, à ce sujet~ de garder en mémoire les il a obtenu les récits que certes, depuis longtemps, la

dans lesquelles De certains~

pourtant réclamés

avait été diFFérée pour des motiFs tous plus valables "Je ne le connais pas assez", 23

les uns que les autres:

"aujourd'hui

je suis malade",

"demande à mon Frère, moi, je dois pas tout; attendons,

aider ma Femme à...", "tu ne comprendrais c'est préFérable"; guë, est pourtant

(cette dernière raison, de loin la plus ambicelle, qui, à l'usage, s'avéra être la moins en ce qui me concerne). "on" ne peut

FarFelue et la plus rentable

Soudain, tout doit être lâché, séance tenante; absolument pas diFFérer, C'est le moment pour qui?

car "on" a décidé que c'était le moment. C'est le moment pour le narrateur qui,

à cet instant, a le public qu'il souhaite, précisément il souhaitait

et n'a pas celui que

éviter; c'est le moment pour ses audiou éliminés d'instinct, en un mot,

teurs qui se sont regroupés qui se sont choisis. Quelle

C'est donc le moment pour l'ethnographe. de la mise en scène, ayons l'honnêteté

que soit l'ampleur

de reconnaître

que nous sommes souvent - et c'est heureux - la Si les gens nous Font plaisir, ils se

dernière roue au carrosse. Font bien davantage

plaisir à eux-mêmes. (ibid.), méFions-nous des narelles

Comme le dit encore J. GUIART rations Faites dans l'intimité.

Si elles sont spontanées,

cachent souvent quelque chose, dans la mesure où le mythe n'est pas Fait pour être ainsi divulgué sous le manteau à un étranger, aussi "apprivoisé" nombre de sourires soit-il.
Si elles sont soutirées - et le

ou d'amabilités

éChangées

ne changent rien à

l'aFFaire - elles cachent encore quelque chose, dans la mesure cette Fois où le conteur privé de son public, sera, en tous cas chez les Wayapi, mal à l'aise. des grandes représentations, leur truculence, Son style n'aura pas l'aisance rapportés perdront de

les dialogues

(le lecteur pourra se Faire une idée de la chose l'autre les textes 23 et 19, chap. IV et

en lisant l'un derrière III).

Bien sûr, les grands thèmes et motiFs ne seront pas omis, 24

l'analyse

structurale

n'aura pas 6 souffrir

d'une telle version,

mais aux niveaux de la richesse de la vie, on aura tout perdu. Comme disent les Wayapi, pour répondre?"

de la langue, de la littérature,

"comment raconter

si l'on a personne que l'interlo!J.

[Répondre signifie en l'occurence

cuteur approuve pratiquement

chaque énoncé par l'onomatopée

Le récit est fait pour le public, aussi réduit soit-il, et l'ethnologue, s'il ne comprend pas la langue, remplit rarement

ce rôle avec bonheur.

v OU L'ON REVIENT SUR LA DEFINITION DU MYTHE

J'ai dit que la "parole sérieuse" Qu'en est-il donc Finition au juste?

reposait

sur le mythe.

Il n'est,

je crois, plus belle dé-

que celle de F. CLASTRES

[1980 : 79J : "Le mythe, comme conde aux

récit de la geste fondatrice stitue le fondement

de la société par les ancêtres, le recueil de ses maximes, même du savoir transmis

de la société,

ses normes et de ses lois, l'ensemble

jeunes gens dans le rituel d'initiation". A mon avis, le rituel d'initiation Chez les Wayapi justement, n'est pas seul en cause. [contrairement

il est nul ou presque,

à leurs voisins carib, thique,

les WayanaJ cependant

que le savoir my-

le savoir philosophique, CLASTRES, ibid:

"le savoir immanent à la société 78J est vaste, puissant, sûr de

elle-même"[F. lui.

J'étendrai

même cette définition

à toute espèce de savoir En effet, ce que est en général ac-

acquis par les enfants et les adultes wayapi. F. CLASTRES appelle le "savoir de la société"

quis par les membres du groupe en question au cours d'un enseignement. Or, rien de cela n'existe pour les Wayapi en tout cas. 25

Nulle espèce d'enseignement

ne peut être chez eux observée: de certains talents, auraient

pas dé-

d'école où les uns, possesseurs

cidé de les Faire partager à d'autres; pas de le~on, pas d'apprentissage, pas de répétition d'aucune sorte.

Cela vaut aussi bien pour la manière de Fendre un roseau à vannerie que pour la reconnaissance core la mémorisation des traces de gibier, ou en"les oiseaux".

du grand cycle chanté ~,

Celui qui veut apprendre, il Y a cependant

car s'il n'y a pas d'enseignement, au savoir, regarde autour de lui

des postulants

et écoute; mais ce qu'il voit et entend n'est ni exécuté ni dit pour lui; tout est toujours entrepris jamais semblant. sérieusement, on ne Fait

De la même manière qu'une

jeune Fille, depuis successiFs

qu'elle est toute petite, assiste aux accouchements

des Femmes de sa parenté pour savoir s'y prendre quand ce sera son tour, de la même manière, elle écoute les mythes racontés au-

tour d'elle par de plus vieux pour savoir les narrer quand ce sera son tour. Mais à aucun moment l'enfant ne doit interrompre discours en cours. l'acte ou le Fois

A l'enFant qui posait pour la troisième le conteur

une question au demeurant peu pertinente, "contente-toi d'écouter" sans appel.

jette un

De cette manière, eFFort...

le savoir vient insensiblement

et sans

ou ne vient pas.

Il est ainsi un homme à Trois Sauts, les brins de roseaux à vannerie pour à manioc, objet indispensable bien

qui ne sait pas entremêler conFectionner

l'anse de la couleuvre

à un ménage s'il en est : il la fait Faire par d'autres, que cette dépendance lui pèse.

D'autres ne savent pas jouer de telle flûte "parce que mon père est mort lorsque j'étais petit". 26

De cette façon; si tous ne savent pas raconter aiment les entendre; et tous les connaissent.

les mythes, tous

Quels genres de mythes recontrerons-nous Commençons par les mythes d'origine.

chez les Wayapi? ils sont

Tous ensemble,

une mise en ordre du cosmos, plus petites unités.

de ses plus grands cercles à ses de la Terre du Tonque

C'est ainsi que la créatibn

(texte 1; chap. I) quoique très éloignée

de la création

nerre (texte 21, chap. III), est de même essence; l'origine de la calebasse

cependant

(texte 25; chap. IV) ou celle d'un poi-

son de pêche

(texte 28, chap. IV) sont de moindre portée, au s'entend. plus spécifiquement sociologique sont

niveau métaphysique

Les mythes à connotation eux aussi très nombreux. exemple,

Le mythe des Jumeaux fils de Dieu, par

célèbre entre tous, fait de la divinité un être créateur de son oeuvre; il est capable de

du monde, mais non responsable miracle et de magnanimité; parfait. vaniteux,

mais pas du tout saint et encore moins absolument déraisonnable, coléreux;

Il est au contraire insensible

à la prière

de ses fils; pour tout dire aso-

cial et inhumain. est valorisée, du groupe.

Par là-même; c'est la notion de société qui la vie

en tant que seule unité pouvant permettre raconter:

En effet, en entendant

"Yaneya (le Créa-

teur) quitta la vie parmi les hommes parce qu'on lui avait cassé sa flûte" (texte 6, chap. II), tout homme peut penser : "Et si

moi; je m'enfonçais

dans la forêt chaque fois que mon enfant me ou qu'on me vole quelques feuilles de

casse une lampe frontale tabac dans mon abattis,

la vie ne serait plus possible". et pas seulement

Certes,

la vie ne serait plus possible;

la vie de chacun,

mais la vie de tous, la vie du groupe. Dans d'autres mythes, ce sont des aspects différents 27 de la vie

sociale qui seront mis en valeur; ainsi la prohibition

de l'inson

ceste : quand telle jeune Fille découvre avec horreur que

amant de chaque nuit n'est autre que son propre Frère, le malheureux n'a d'autre solution que l'exil, et devient Lune (texte 12, chap. IV). Il arrive à l'inverse que l'inceste soit toléré, ainsi en

dans les cas où la survie d'un petit groupe en dépend:

est-il du héros qui épousa ses Filles, puis les Filles de ses Filles, dans le but de remonter un groupe au bord de l'extinction

(texte 38, chap. IV). Et que dire de l'origine des clans wayapi, qui sont nombreux à être le Fruit d'ùn inceste (texte 35, chap. IV)? Devant de tels cas, tout Wayapi sait que le mythe est sage, qu'il

mais ne rend pas pour autant licites toutes les situations illustre: ses dépens. Ailleurs, les mariages intertribaux, intervillageois

un jeune couple de Frère et soeur l'apprit un jour à

ou, à un

plus haut niveau symbolique,

interspéciFiques,

sont présentés (texte 45, puis

comme des échecs qui peuvent conduire 53 à 59, chap. V et VI).

au meurtre

Les mythes insistent

donc sur une endodes Wayapi cette

garnie de groupe, et même de village. (P. GRENAND, endogamie

Dr, l'histoire

I980b) est là pOLir nous montrer qu'au oontraire

de groupe est une Fiction qui ne, résiste pas qui ne s'aFFirme

is l'ana-

lyse, une velléité

jamais bien longtemps.

Les nom-

mariages intertribaux

ou entre villages sont non seulement mais surtout nécessaires.

breux et vite absorbés,

On se trouve

ici devant le décalage Fort intéressant logie véhiculée

qui existe entre l'idéoà laquelle obéit le

par le mythe et la dynamique

groupe pour survivre.

28

VI

OU IL S'AGIT DE SAVOIR CE QUI DISTINGUE

LE MYTHE DE L'HISTOIRE

Ainsi la mythologie

exprime

la culture d'une société.

A ce

titre, on y trouve tous ses grands principes, phiques Favoris,

ses thèmes philoso-

mais on y trouve aussi, comme dans nos livres des réajustements, Ces dépôts successiFs des soucis et sont la marque

d'histoire,

des justiFications, de modernisme.

des problèmes du Temps.

Si N. FOCK pense que les mythes "are eternally

valid and la-

tent", en un mot, qu'ils sont "up to date" (1963 : 97), je pense pour ma part que tous ne le sont pas et qu'au contraire sont porteurs de réalités sociales du passé. variantes d'un même texte certains

Dans certains

cas, les diFFérentes

peuvent précisément

marquer les réajustements

qu'a du Faire la Si bien que

société pour que le mythe redevienne sur l'ensemble

"up to date".

du corpus, pour une ethnie donnée, on trouvera ou partiellement en recul par

tout d'abord des mythes totalement rapport à la réalité sociologique

du moment, et donc marqués hisque, consciente de la valeur

toriquement.

Il se peut d'ailleurs

de témoin qu'ont ces mythes, sciemment le souvenir.

la pensée populaire

en entretienne

Tel est le cas des mythes sur l'origine

des clans wayapi montrer

(textes 35 à 37, chap. IV) dont F. GRENAND a pu la cleF de voûte de leur organisation
.

qu'ils étaient
( 1980b)

so-

ciale ancienne On trouvera conFormes

ensuite des mythes "up to date" parce qu'ils sont C'est ainsi que les réajustese lisent très

à la réalité présente.

ments auxquels

se livre un peuple en migration

bien dans les mythes. mythologique

Il en va des hauts lieux de la géographie végétal: l'adaptation à un

comme de l'environnement 29

nouvel écosystème placement l'anaconda

passe autant par la recherche

d'un nouvel emde

oÙ les oiseaux pourront s'être parés des couleurs [texte 19, chap. IIIJ que par la substitution d'une espèce d'arbre nouvellement

sous le

même mot conservé,

rencontrée,

à une autre laissée en arrière. On troUvera encore des mythes "up to date", parce que la réalité sociologique mythes éternels. l'inceste exemple. On trouvera enFin, des lambeaux de mythes, souvent sous Forme d'anecdotes disparu. sorties de leur contexte mythique quand celui-ci a n'a pas changé, car il y a quand même des L'origine de Lune, marquant la prohibition de

[texte 12; chap. IIIJ;

est; à cet égard,

le meilleur

La série des petits récits que l'on lira plus loin Le plus représentatiF est celui dans

[textes 46 à 52J est de ce type. de l'origine de la sarigue toute la mythologie Il appartient anecdotes
identiques,

(texte 46), animal important

tupi et occulté chez les Wayapi. structurale de se pencher sur les

à l'analyse

que l'on retrouve,
dans des contextes

d'une ethnie à l'autre, absolument
totalement dissemblables.

On en

a un bon exemple avec l'épisode

dramatique

au cours duquel un "il n'a pas plus

homme dit à un autre, en parlant d'un oisillon:

de plumes que ta soeur [ou ta Femme) n'a de poils au pubis". Cette petite phrase se rencontre d'Ulukauli chez les Wayapi au mot près dans la grande geste

(texte 38, chap. IV) et dans le mythe des oiseaux, chez les Parintintin

tout diFFérent [LEVI-STRAUSS,

de la couleur 1964 : 319).

Le temps a laissé sa marque sur le mythe, ai-je dit, ce qui ne saurait en aucun cas signiFier temps historiques se conFondent. 30 que les temps mythiques Cependant, et les

je n'irai pas aussi

loin que P. CLASTRES dation à l'extérieur institutions turels"

lorsqu'il

dit:

"la société trouve sa Fondes règles et

d'elle-même,

dans l'ensemble

léguées par les grands ancêtres

ou les héros cul-

(1980 : 65).

Pour moi, ces grands ancêtres participent à créer. Ainsi par exemple,

de la société qu'ils ont contribué le nom du grand héros culturel été récemment

Ulukauli

(texte 38, chap. IV) a

"soulevé" par une Famille pour être donné à un enle nom d'un quelconque

Fant~ de la même Façon que l'on "soulève" grand-père autrement mieux positionné

dans la généalogie. que l'on puisse et le

Je ne pense pas, en tous cas pour les Wayapi, établir une diFFérence

de nature entre le temps historique une diFFérence

temps mythique,

mais simplement

de degré~ à la de

manière dont nous avons coutume de séparer la préhistoire l'histoire. C'est si vrai que les chamanes insiste pourtant

et les cheFs - et P. CLASTRES sans cesse le léguées: il y a

bien sur ce point - rappellent aux normes et aux règles

devoir de se conFormer à cela une évidente

raison;

en cas de non-respect,

se reprodui-

rait ce qui a déjà été : le ciel redescendrait (texte ll~ chap. III), la Femme nymphomane constellation respectueux des Pléiades

sur nos têtes; une autre

deviendrait

(texte 16, chap. III); le père non la Forme d'un singe atèle

de la couvade prendrait

(texte 44, chap. V). La diFFérence entre le mythe et l'histoire est ailleurs. On

peut la cerner en se penchant rique du mythe. les premiers P. GRENAND de Fonction Le présent

sur ce qui sépare le récit histo-

ouvrage n'est Fait que des seconds~ de

entrent pour une part immense dans l'ouvrage nos ancêtres" [198Db).

: "Ainsi parlaient

Le critère Un

est utile pour la démarcation 31

entre les genres.

mythe wayapi, quoique d'une manière non systématique, une connotation "ronc-oonnaliste", c'est-à-dire

a souvent

une valeur expli-

cative du monde, d'un aspect du monde, ou encore d'un caractère particulier sociale, de l'homme, d'un animal, d'un objet, d'une ronction

d'un rite... a pour but le plus évident de valoriser voi-

Le récit historique

le groupe par rapport aux autres populations sines et aux populations n'avons pas recueilli coloniales.

amérindiennes

Cela est si vrai que nous la de

de récit de déraite à plate couture; sur ses Pattes. Cette conception

société retombe toujours

l'histoire pourrait être rapprochée de nos rois. Prenons une autre distinction: toponymes sont non seulement du discours.

de celle des historiographes

la toponymie.

En histoire,

les

fréquents,

mais indispensables

à la

compréhension roulement

On peut et même on doit suivre le déRegardons, au contraire, du japu le

des Faits sur (une carte.

mal qu'a D. SCHOEPF Faiseur de perles Certes, Palikur,

(1976 : 68) 6 suivre l'itinéraire

(cassique

à huppe noire) et de son maître. mythologique existe. Les

je l'ai déjà dit, la géographie habitant

depuis au moins quatre siècles

les mêmes sa-

vanes inondées du nord de l'Amapa, ont eu le temps de Faire de chaque émergence ou mythique. de terre, appelée montagne, un lieu historique on est en présence post-

Dans le cas des Wayapi actuels,

d'un placage total de noms migratoires. cueillies plaquer Quelquefois

anciens sur des lieux nouveaux, d'ailleurs, les différentes

versions reà faire par

marquent

les difricultés

qu'ont les conteurs

la géographie

avec le récit.

S'il a été enseigné,

exemple, que "les petits esprits partirent 65, chap. VIII), dans une autre version, 32

vers le Nord" (texte

"ils habi-t.entà

Kumakakwa",

alors que Kumakakwa

est au Sud de l'actuel pays wayil(ce que je

pi; Force nous est, ou bien de cqnclure à une erreur

ne Ferai pas], ou bien de conclure que le mythe était déjà raconté comme cela quand, eFFectivement, du pays wayapi. migratoire. Kumakakwa était au Nord

La Forme actuelle du récit est un témoin prélui, ee Fût réadapté bien plus en sont la preuve. en pré-

Le récit historique,

vite, les textes que nous avons recueillis Dans les mythes,

les liens de parenté des personnages à démêler.

sence ne sont jamais Fort compliqués est bien sûr la trilogie

Le plus classique des

mère-Fille-gendre,

souvent augmenté

Frères de la Fille; les situations ses beaux-Frères toriques,

mettant en scène le gendre et Dans les récits his-

sont en eFFet nombreuses. les personnages

au contraire,

sont aussi variés et que dans la vie de

leurs rapports tous les jours.

de parenté aussi compliqués

Un dernier moyen de repère est le style, diFFérent l'on est dans un mythe ou dans un récit historique. ne souffre aucune entorse au déroulement nérations tenaient de conteurs, préétabli

selon que Le premier

par des gé-

qui, c'est l'évidence même, s'ils ne s'y l'enchatnement, logique s'il en est, de

pas, rompraient mythique.

la structure

Le récit historique souvent,

est au contraire

rarement

logique.

Très

dans ceux que j'ai recueillis

tout du moins, le narra-

teur raconte un point, puis revient en arrière, repart enfin en avant; omet, parce que c'est permis dans la langue, des sujets ou des compléments; des généalogies. se laisse entra!ner avec volupté dans le Flot où les jeunes

Cela devient un moment privilégié

,apprennent les divers surnoms de chaque ancêtre;

le nombre d'en-

fants qu'il eut, de quoi il mourut, "ce qui le tua" dit-on en 33

wayëpi. On leur, raconte

aussi les plus marquantes

des aventures

qu'il eut à la chasse, à la p~che; avec les Femmes des autres, avec les Blancs... ordinaires; C'est là qu'ils apprennent les voyages extrales divorces et ou de

les morts glorieuses

ou peu banales,

les adultères, cultures.

les anciens emplacements

de villages

Dans le mythe, le conteur ne se laisse que très rarement très peu longtemps distraire.

et

Il parle dans un style qu'il méLe mythe est

nage, comme il respecte

la pensée qu'il communique.

pris comme on le donne, c'est-à-dire d'aFFiné, de parFait.

comme quelque chose d'entier, il a rendu sa sub-

Au Fil des générations,

stance, il a rempli son contrat.

VII

OU L'ON CONCLUT A UNE MYTHOLOGIE

TUPI

Il n'est pas question

d'aborder

ici de Front un problème culturels.

aussi Je me

vaste que celui de la diFfusion contenterai

et des emprunts

de jeter sur le papier quelques

idées-force

qu'il

faut avoir en t~te avant d'entreprendre rassemblés dans cet ouvrage.

la lecture des textes

La première peut presque prendre la forme d'un axiome: son ordonnancement Les trois premiers Fondamental, chapitres la mythologie

dans

wayëpi est tupi. La pensée pas a

en témoignent

amplement.

qui préside à la mise en ordre du cosmos n'atteint le déploiement brillamment sauvages" lyrique qu'ofFrent les Guarani.

cependant

P. CLASTRES

montré

(1974 : 10) que ce ne sont pas les "peuples intrinsèque,

qui ont perdu une partie de leur richesse qui, à l'inverse, dans

mais bien les Guarani, élans de réflexion

d'immenses

sur eux-mêmes,ont 34

dépassé le cadre de la

mythologie le reste,

pour atteindre

les sphères de la métaphysique. une "joyeuse exubérance" où, aux éléments

Pour

les Wayapi affichent ibid) bien

(P. CLASTRES;

amazonienne,

tupi de

la trame viennent culturelles

se mêler des motifs d'autres

aires linguistico-

dont le lecteur trouvera

de nombreux exemples précis

au fil des introductions Les Wayapi ont présent

de chacun des textes. dans leur pensée mythique ce fond ama(1964;

zonien dont LEVI-STRAUSS; 1966; 1968) isole quelques laisse jamais totalement

tout au long des Mythologiques centres de diffusion

sans qu'il se très délicat, qu'archéolo-

cerner; il est d'ailleurs

dans l'état actuel des recherches giques, d'attribuer

tant linguistiques

un grand nombre de mythes à des cultures

précises: Typiques séducteurs sont à cet égard les cycles du tapir et de l'anaconda (textes 55, 56 et 59, chap. VI) ou bien encore celui magicienne (texte 45, chap. V). des éléments sud-américain, arawako-karib en particulier sur

de la grenouille

Les Wayapi ont aussi incorporé centrés sur le Nord du continent le plateau

des Guyanes au sens large du terme, quand, aux XVlème les rives de l'Amazone voyaient se cotoyer

et XVllème siècles;

des ethnies de cultures les meilleurs

arawak, karib ou tupi.

Un des exemples

est le récit sur l'origine de la couleur des oiDe ce point de vue; j'ai indiqué,

seaux (texte 19, chap. III). au hasard des textes,

les emprunts qui ont pu être très nouvella mythologie wayapi ne peut

lement faits, mais dans l'ensemble, pas être qualifiée de récemment

empruntée.

En vérité, on peut des cultures du

supposer que les Wayapi sont soumis à l'influence arawako-karib depuis l'époque où ils vécurent

à l'embouchure au

Xingu et qu'ils se sont donc confortés 35

dans leurs emprunts

fur et à mesure qu'ils remontaient En effet, on n'emprunte

dans la zone des Guyanes.

jamais que ce que l'on est prêt à repar exem-

cevoir, et l'on peut penser que les esprits tranchants,

pIe, (texte 65, chap. VIII) vinrent remplir une case en fait prête depuis un moment à les accueillir. Il est enfin des mythes pour le moment, totalement comme par exemple celui du monde d'en-dessous III). On le rencontre chez les Urubu, en suspens,

(texte 20, chap. les Palikur

les Emerillon,

et les Wayapi. peu également

C'est trop peu pour en faire un mythe tupi, trop pour en faire un mythe guyanais. souffre cruellement des éléments On touche ici du

doigt combien l'analyse

du manque de corpus. est un ou de

L'étude de la circulation travail minutieux; comme indicateur civilisations

mythologiques

le rôle du mythe comme marqueur culturel de diffusion et de rencontres

de phénomènes

en est un autre, tout autant passionnant.

Je n'ai que

pas voulu les approfondir ce travail introduit.

ici, c'eût été une autre recherche

VIII

OU L'ON OIT UN MOT DES TRADUCTIONS

La mythologie Wayapi.

wayapi est toujours

dite en wayapi pour des dans les pages d'un livre.

La voilà enclose, en français,

Comment a-t-elle passé ce cap? Sur la totalité contés directement des textes présentés en français, ici, dix nous ont été ra-

tous à une époque où nous ne par-

lions pas encore la langue (1969) et lorsque nous ne disposions pas de matériel tionner de prise de son (1971 à 1973) qui daignât foncSur ces dix textes; deux figurent au rang un a de

longtemps.

seconde version,

à côté d'une autre traduite 36

du wayapi, et

été préFéré, tant racontée

parce que meilleur, en way~pi.

è une version ultérieure

pour-

A la même époque été racontés

(1969 et 1971), huit autres textes nous ont âgées et traduites sur

en way~pi par des personnes

le champ par de plus jeunes. qu'en seconde version. Il est encore trois récits qui ont été enregistrés traduction

L'une d'elles ne Figure également

(textes 63~ 64 et 67, chap. VIII) de

par J.M. BEAUDET et dont une esquisse

lui a été Faite immédiatement

par le conteur lui-même. Pour le cepen-

Tous les autres récits nous ont été Faits en wayapi. plus grand nombre (34) nous possédons un enregistrement,

dant que les quatorze restant ont été transcrits dictée au moment où ils Furent racontés.

par moi sous la

J'ai donc traduit cerne les traductions,

une cinquantaine je pourrais

de textes.

En ce qui con- répé-

- ô ma tête courbe-toi

ter la phrase de M. YOURCENAR

è propos de ses poèmes grecs: que Fidèle, mais il en est sans autre vertu, J'ai donc

"Il n'y a certes de bonne traduction des traductions

comme des Femmes, la Fidélité,

ne suFFit pas è les rendre supportables" essayé d'être Fidèle et plus que cela.

(1979 : 36).

J'ai cherché è rendre le

langage courant des Wayapi, puisque c'est ainsi qu'ils S8 sont exprimés. Dans le mesure où, comme je l'ai dit, le narrateur la présence du magnétophone avait

son public,

était très rapidement de rette

oubliée et son élocution présence. On trouvera

ne se ressent que très rarement

donc dans les pages qui suivent du Français parlé, beaucoup du Français "un poisson

et, dans la mesure où il se diFFérencie écrit, des tournures,

è la limite, incorrectes: 37

blanc, c'était".

Le style que j'ai adopté se rapproche d'aujourd'hui

plus de

celui des bandes dessinées Je souriais, lorsque

que de celui de PROUST.

j'ai débuté mes études en américanisme, de Jean de LERY s'exprimant dans

à la lecture des Toupinambaoult le plus pur français

du XVIème siècle:

"De farson que me faschant que veux-tu donc de

de cela, pour la troisie~me may? A quay furieusement

fois ie luy dis:

il répliqua

qu'il me voulait tuer comme

i'auois tué sa cane : car, il dit; Parce qu'elle a esté à vn mie frere qui est mort, ie l'aimais plus que toutes autres choses que i'eusse en ma puissance". pas dû. Je m'expose (LERY, 1975 : 295). Je n'aurais

aux mêmes rires (si tant est que ces pages est

me survivent).

Car mon but, comme celui de tout traducteur

de faire passer un message d'une langue à une autre et pour cela, d'utiliser le véhicule linguistique le plus propre à rendre fi-

dèlement les choses. Jean de LERY y a réussit, encore, utiliser lui dont on pourrait, aujourd'hui pour cette scène de la mort du ca-

la traduction

nard, que les Wayapi;

en bons Tupi qu'ils sont, ont déjà jouée à ceux de leurs lointains ancêtres

dans des termes semblables Tupinamba. J'ai respecté redondances, wayapi.

aussi, chaque fois que cela était possible; du style parlé

les

car elles sont partie intégrante

Je n'ai coupé qu'une seule fois un récit, dans lequel, mot pour mot le même épitrois, pas davantage). les lapsus linguae des je parle, mais la

cinq fois de suite, le conteur répétait sode dramatique (le franrsais en supporte ici les erreurs,

De même on trouvera différents conteurs,

leurs apartés

: "Je parle,

toux va bient6t me faire arrêter!" Il ne fut pas question

nous dit une grand-mère. les

un seul instant pour moi d'éliminer 38

dialogues

qui coupent

le cours de certaines narrations:

"ce n'est

certes pas avec un bras de levier qu'une femme doit faire l'a~ mour"; s'indigne quant à lui un homme. ces effets de style que le lecteur

C'est grâce en partie àtous pourra se donner l'illusion la vie, la vie splendide est doué.

d'être parmi le public, car ils sont des mythes si le conteur

qui s'échappe

39

DEUXIEME
..Textes..
n._ 0 _n.

PARTIE

-CHAPITRE

PREMIER-

LA

NAISSANCE

DES

ELEMENTS

"Aux palmiers bleus se retient le lit de la terre."

Pierre CLASTRES,

Le Grand

Parler, Mythes et chants sacrés des Indiens Guarani.

44