Fleurs de pamplemoussier

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EAN13 9782296304628
Langue Français
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TREO LEN CAY BUOI HAl HOA
GRIMPONS AU PAMPLEMOUSSIER POUR EN CUEILLIR LES FLEURS (Chanson populaire vietnamienne)

@ L'Harmattan, 1984 I.S.B.N. ~ 2-85802-337-9

Hui! NgÇ>cet Françoise Corrèze

FLEURS DE PAMPLEMOUSSIER femmes et poésie au Vietnam

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Introduction

Fleurs de pamplemoussier aux pétales blancs, si simples mais au parfum si tenace qu'il suffit, au début d'avril, à embaumer les cours et les sentiers de village. Fleurs liées à la femme, parfumant sa longue chevelure noire, quand, mêlées aux décoctions d'herbes et de feuilles, elle la lave à la fontaine. Fleurs qui, pour celui qui est loin, rappellent l'être aimé. Fleurs profanes qui, dans la vie quotidienne entrent dans la confection des potages sucrés et des desserts fami1iaux. Fleurs sacrées qui, avec des morceaux de canne à sucre sont offertes par les fidèles à la pagode et déposées sur les autels devant les grandes statues laquées rouge et or. Fleurs des clairs de lune! Fleurs des pauvres et des riches. Pamplemoussiers qui, du fleuve rouge au Mékong, poussent sur toute la terre du Vietnam. Gn'mpons au pamplemoussier pour en cueillir les fleurs Ainsi avons-nous cueilli des poèmes comme au pamplemoussier des fleurs, poèmes de femmes du XIe siècle à nos jours. 5

Tout y est variété dans le choix qui n'a rien de chronologique, dans les thèmes et leur interprétation, dans les couleurs et les nuances, dans les sensations réservées ou d'un enthousiasme naissant, dans l'audace à peine voilée ou la mélancolie teintée de confucianisme. Les tempéraments s'y révèlent. D'une Hô Xuân Huong qui réclame le droit à l'amour charnel à Dieu Nhân, la bonzesse apôtre de l'ascèse spiri-

tuelle, de la sous-préfète de Thanh Quan qui « cantile » sa
nostalgie d'un passé en ruines à Phan Thi Thanh Nhan qui chante sur la digue le renouveau du faubourg après la révolution. Des plaintes bouleversantes de la femme dont le mari est parti pour la guerre à Xuan Quynh criant son amour de la vie, de la libené, comme « l'herbe sauvage », et de la paix triomphant de la guerre. Grimpons au pamplemoussier pour en cueillir les fleurs Les fleurs aux mille facettes de la culture vietnamienne évoluant avec l'histoire du pays. Culture où le confucianisme côtoie le bouddhisme, le taoïsme et les croyances populaires. Culture où les conceptions s'interpénètrent. Culture des lettrés longtemps tributaires de la tradition classique. Culture des paysans courbés sur les rizières mais dont l'humour et le lyrisme traversent ca dao et proverbes. Culture d'un peuple attaché à son passé mais ouven sur son avenu.

Hanoi' - avri/1983

6

Hô Xuân Huong ou le voile déchiré

Le nom de Hô Xuân Huong éclate comme un feu d'artifice dans la littérature classique vietnamienne dont elle est 1'« enfant terrible ~. Hô Xuân Huong est à part. A part en tant que femme revendiquant sa vie sexuelle face à la pudibonderie féodale. A part en tant qu'écrivain battant en brèche les règles et les habitUdes qui enchaînaient encore la littérature vietnamienne aux conceptions chinoises. Dans ce XVIIIesiècle, siècle troublé, elle dénonce avec un talent et une habileté remarquables les faux lettrés, les bonzes ignorants, les mandarins paillards et corrompus, toute une classe dirigeante conservatrice attachée aux principes confucéens qu'elle ridiculise sans pitié. Et elle le fait en « nôm AI criture qui transcrit la langue é nationale riche de tous les appons populaires. Pounant ce n'est guère qu'après 1954, et sunout 1960, que l'on aborde le cas Hô Xuân Huong d'une manière systématique, notamment en République Démocratique du Vietnam (1).
(1) Essentiellement dans la pattie Nord, le Vietnam étant divisé en deux selon les Accords de Genève (1954) qui ont mis fin à la résistance contre les Français. 7

Comment aurait-il pu en être autrement ? Pendant des années, où étaient les hommes et parmi eux les intellectuels, les critiques et les poètes? Dans les forêts, les rizières, les maquis, les villes compliees. P!ein cie!, cendre grise, Deux rangées de maisons désertées Hanoi saigne, épine de fer, Les mains ont faim de grenades et de fusi!s Les yeux humains, telles des épées Miroitent dans !a nuit d'attente (2).

Nguyên Dinh Thi, 1949.
L'heure à cette époque était à la lutte quotidienne
« grise », « épine de fer» au cœur de tous.

Lutte harcelante, épuisante. Atmosphère d'ascétisme forcé. Ce n'était guère le temps de l'exégèse poétique. Après 1954, non seulement les conditions matérielles sont meilleures, mais celles d'une véritable vie intellectuelle sont permises surtout avec, dans le nord du pays complètement libéré, la création de nouveaux organismes de recherche, l'accès aux bibliothèques, l'expansion de l'édition et de la presse, le suffrage du public des villes... Vers 1959 et au début des années 60, s'ouvre un débat sur Hô Xuân Huong à l'université et dans les revues littéraires.

Nouvelle polémique sur Hô Xuân Huong
De tous temps, les poèmes de Hô Xuân Huong, transmis de bouche en bouche parmi le peuple, connus
(2) Littérature Vietnamienne, 8 Fleuve Rouge, Hanoi 1979.

même des lettrés les plus respectables, ont toujours suscité soit une admiration enthousiaste soit une condamnation pouvant aller jusqu'à la mise à l'index. La polémique des années 60 reflète encore cette divergence d'opinions.

Apologie
C'est sans doute Nguyen Duc Binh (3) qui, en 1962, fut le chantre le plus élogieux de la poétesse. Son essai dans la Revue mensuelle Van Nghe (Arts et Littérature) N° 62, est un hommage quelque peu délirant mais dont cenaines observations ne manquent pas de peninence. S'appuyant sur les origines de la famille paternelle de Hô Xuân Huong dans le Nghe An, il écrit: « Elle est la voix du paysan du Nghe An (4). Elle en a le langage sûr, solide, dépouillé de rhétorique, mais riche

de réalisme. »
Ce trait de caractère s'allie à un autre non moins fondamental: la malice. Hô Xuân Huong élevée à Hanoï dans le quanier pittoresque de Khan Xuan au bord du lac de l'Ouest, a la répanie vive et caustique. Cette lettrée, dit-il, a quelque chose de « gavroche ». Mais elle est aussi une femme orageuse, révoltée. Cette richesse est celle de tous les grands poètes devant les absurdités, les hypocrisies, devant cette société réglée par l'immuable éthique confucéenne et que Nguyen Duc Binh compare « à une mare stagnante, par un midi d'été suffocant, sentant la moisissure et la putréfaction ». Au fond, dit-il, Hô Xuân Huong est un «Poète lyrique », mais il faut comprendre « lyrisme» dans le sens de l'expression des sentiments et des sensations à l'état pur, pas encore falsifiés, tronqués, dénaturés par le carcan social. « Son drame est d'avoir été hi première à revendiquer les droits du cœur et de la chair à une époque où la raison
(3) Professeur de lettres et critique littéraire. Mon en 1982. (4) Province natale de Hô Chi Minh, ainsi que de nombreux lettrés réputés et révolutionnaires. 9

servait d'étiquette légitime pour voiler tous les crimes:b, à une époque où « le confucianisme avait drainé tout l'élan

vital d'une société close :b.
Son drame est d'avoir osé être intelligente et de s'être servie de cette intelligence à une époque où l'ignorant était le type universel. Le rire de Hô XuAn Huong transperce la fin du XVIIIe siècle comme une épée. Et Nguyen Duc Binh, dans un élan lyrique, s'écrie: « Hô XuAn Huong, c'est la passion, le courage de vivre. Chose difficile et non sans danger dans l'Asie féodale où la femme était "éduquée" dès l'enfance dans la peur de la vie, une vie qu'elle devait fuir pour rester fidèle au concept

de venu féminine.

:b

Reprenant l'image de la mare qui lui était chère, Nguyen Duc Binh poursuit:
« On aurait dit une fille qui, retroussant sa jupe, barbo-

terait dans une mare, écanant les végétations aquatiques pour voir le ciel s'y refléter... ... Merci à la femme merveilleuse qui a eu le cran de vivre en défiant une société de momies et de fantômes. »

Critique
L'anicle de Nguyen Duc Binh a été à l'époque violemment attaqué et son auteur. accusé de freudisme quelque peu dévergondé. C'est de V.D.P., qu'il reçut dans la revue Nghien Cuu Van Hgc (Recherche littéraire, N° 6, 1963) une volée de bois .ven . que l'on ne peut relire aujourd'hui sans un sou. nre lfonlque. V. prend à pani le poème sur le fruit du jaquier loué par Duc Binh :

I

I

Mon corps est comme le fruit du jacquier Une écorce bien rugueuse, une pulpe éPaisse Ami, si vous l'aimez, enfoncez votre coin
10

Mais de grâce, ne le palpez pas, vos doigts en seraient [englués (;). Et s'écrie: « imagine que tous les poètes respectables ont sur]' sauté, se sont voilé les yeux et bouché le nez »... «Je ne suis pas tellement respectable mais je me suis aussi bouché le nez. Non parce que ces vers sont érotiques, mais pour une autre raison.» Si une jeune fllle avait écrit « L'escargot» ou le «Fruit du jaquier », ç'aurait été son malheur. Quelque vieux mandarin satyre ou quelque propriétaire foncier lui aurait sûrement dit: «Entre ici, ma petite!. .. »
« Une catégorie sociale aussi malheureuse que les prosti-

tuées, avant la révolution, quand elles flirtaient avec leurs clients, avaient un langage plus poétique que les vers d'invitation de Hô Xuân Huong dans le fruit du jacquier. « ... Si nous attribuions de tels poèmes à une femme considérée comme' 'talentueuse" de notre Vietnam, ce

serait faire honte à la femme. »
Et appelant la théorie marxiste à la rescousse, il argumente: « N'avons-nous pas constaté dans le Manifeste du Communisme et dans l'Ongine de la famille que Marx et Engels ont plus d'une fois critiqué les prostitués masculins et féminins du monde bourgeois. » Tout y passe... même le fameux verre d'eau de Lénine. «Comme le dit Lénine, si on considère les relations sexuelles comme le fait de boire un verre d'eau, au moins faut-il boire dans un verre propre... Le problème commence avec cette notion de propreté parce que c'est un problème de l'être humain et non un problème de quadrupède. »

(5) Sauf indication contraire, les traductions sont celles de Nguyen Khac Viên dans l'Anthologie de la Littérature Vietnamienne, tome II, Hanoï, Éditions en Langues Étrangères, 1973. Le jaquier donne un gros fruit à la peau épaisse hérissée d'épines qui laisse s'écouler une sève gluante. Pour le faire mûrir, on enfonce un coin au milieu du fruit et on l'expose au soleil. 11

Moyen terme
Cenains auteurs se gardent cependant de l'emballement comme du rejet. C'est le cas de Dang Thanh Lê et de Nguyen Duc Dung, deux professeurs de l'école normale supérieure qui s'expriment dans le Nghiên Cuu van hf{c (N° 3, 1963). Ils hésitent à donner leur opinion sur la poésie de Hô Xuân Huong non parce que cette poésie est « une rose avec épines ou un couteau à double tranchant» mais avant tout, e parce que les documents sur la vie de Hô Xuân Huong et son œuvre n'ont rien de précis ». Ils condamnent Nguyen Duc Binh d'avoir écané a pn'ori toute recherche critique pour se complaire dans la déduction arbitraire. Jugeant sur une cinquantaine de poèmes (6), ils estiment que la pensée essentielle de Hô Xuân Huong est axée

sur la critique de la « morale féodale ». Ce en quoi, ils sont
d'accord avec Nguyen Duc Binh et de nombreux critiques. Pour eux, mettre l'accent sur la glorification de l'instinct sexuel et considérer que toute sa poésie se réduit à cela est vraiment « décevant pour la poésie, pour la littérature vietnamienne et pour tous les admirateurs de cette littérature ». Motion de compromis... qui garde encore des traces de confucianisme car l'originalité de Hô Xuân Huong est justement de s'être dressée dans ses poèmes contre la société féodale confucéenne pour la libération de la femme, aussi bien physique que morale. La polémique sur Hô Xuân Huong semble s'éteindre au milieu des années 60, avec le début des bombardements
(6) Selon l'Histoire de la Littérature Vietnamienne publiée aux Éditions des Sciences Sociales en 1980, une première constatation doit être faite. Le nombre des poèmes attribués à Hô Xuân Huong augmente avec le temps. Un manuscrit en «nôm,. de la Bibliothèque des Sciences Sociales enregistré en 1912 ne comptait que 23 poèmes. Le recueil en quae ngu (écriture vietnamienne romanisée) publié a Hanoi aux Éditions Xuan Lan, en 1913, en renfermerait 64. Le chiffre actuel des poèmes attribués a Hô Xuân Huong s'élèverait à 130. Quelle est la proportion des œuvres authentiques et des pastiches? Telle est la question qui nous vient aussitôt à l'esprit. Mais, sans doute, la supercherie ne résiste-t-elle pas à une étude sérieuse? 12