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Histoire de la Guyane française

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448 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296218864
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HISTOIRE DE lA CUYANE CONTEMPORAINE 1940 -1982

Bibliographie

En collaboration: Deux siècles d'esclavage en Guyane française. 1652-1848. Paris, L'Harmattan, 1986. 342 p. Histoire de la société guyanaise. Les années cruciales: Paris, Editions Caribéennes, 1987. 249 p. 1848-1946.

Serge

MAM-LAM-FOUCK

HISTOIRE

DE

LA

GUYANE

CONTEMPORAINE

1940 -1982
LES MUTATIONS ECONOMIQUES, SOCIALES ET POLITIQUES

~

L'aribeennes

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

En première

de couverture: Ariane 4. ESA CNES CSG.

Décollage de la première Photo:

Photo Service Optique.

Tous droits de traduction, d'adaptation tous pays.
,@ Editions
ISBN

et de reproduction

réservés pour

Caribéennes,

1992

2-87679-077-7

Les conseils et les encouragements de Monsieur le professeur Jean-Jacques Becker de l'université de Paris X ont été pour nous des atouts précieux dans la conception et la réalisation de ce travail. Que Madame Claude Eudleur et Monsieur Didier Lemaire, qui se sont attachés à lire notre manuscrit et à nous suggérer des corrections, trouvent ici l'expression de notre gratitude. Nous remercions également, sans qu'il nous soit possible de les citer nommément, les nombreuses personnes qui, soit par la communication d'informations, soit par le don ou le prêt de documents, nous ont apporté leur aide: nous tenons cependant à remercier en particulier nos témoins dont la liste figure en fin de volume et Monsieur Georges Barthelmy, alors président de la Chambre d'Agriculture de la Guyane, qui nous a facilité l'accès à une documentation essentielle.

ABREVIATIONS AD.GUY. : Archives départementales de la Guyane. A.P.Ch.Agr. : Archives Privées de la Chambre d'Agriculture de la Guyane. CAO.M. : Centre des Archives d'Outre-Mer. SL : sans lieu d'édition s.n. : sans nom d'éditeur.

NOTES BIOGRAPHIQUES Les noms de personnalités en italique renvoient à des notes biographiques en fin de volume, en annexe.

Agglomérations:

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Répartition de la population guyanaise au début des années 1980

INTRODUCTION

La loi du 19 mars 1946 modifie le statut politique des quatre « vieilles» colonies de la Guyane, de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. Elles deviennent des départements français dont la législation, le mode et le niveau de vie doivent s'aligner sur ceux de la France, conformément à la volonté des auteurs de la loi d'intégration. Or la structure économique et sociale de ces colonies était bien éloignée de celle de leur métropole. Sur ce plan la Guyane affiche un particularisme qui la distingue aussi des autres « vieilles» colonies. Elle fait en effet figure de pays neuf, malgré trois siècles de colonisation, avec sa faible population et ses ressources naturelles peu exploitées. Elle se distingue des autres territoires par la composition de sa population qui

comprend, outre le peuplement issu de la colonisation, des ethnies
.

autochtones ou réfugiées ayant un mode de vie spécifique. La. situation géographique de la Guyane, insérée dans le continent sudaméricain, renforce encore son originalité. C'est pourtant cet ensemble guyanais, bien éloigné des réalités de la France, qui, à partir de 1947, entre dans un processus d'intégration à la République française. Pourquoi la Guyane fait-elle le choix de l'intégration? Pourquoi cette dernière se réalise-t-elle en 1946? Moins de dix années après le vote de la loi du 19 mars 1946, cette intégration est remise en question par une fraction croissante de l'opinion guyanaise. N'aurait-elle pas répondu à l'attente des Guyanais? Au cours des années 70 se développent des mouvements nationalistes qui semblent gagner une audience grandissante. Pourtant dans la décennie suivante, ils sont mis en sommeil ou disparaissent. Comment la réalité guyanaise peut-elle expliquer le quasiabandon de la revendication nationaliste, alors que l'ensemble du monde colonial évolue vers des solutions indépendantistes? Poser 11

la question guyanaise en ces termes, c'est en fait chercher à comprendre l'originalité des départements d'Outre-Mer. Notre propos visera donc aussi, à travers le cas particulier de la Guyane, à saisir la réalité de ces départements. Nous suivrons l'évolution du monde guyanais à partir de la situation politique, sociale et économique créée par la loi du 19 mars 1946. La faible population du département, le nombre relativement restreint d'événements économiques, sociaux et politiques sur une courte période nous permettaient d'envisager une étude aussi globale. Qu'on ne cherche cependant pas ici une histoire exhaustive de la Guyane de la seconde moitié du x~ siècle. Nous nous sommes limités à l'analyse des mutations économiques, sociales et politiques qui éclairent ses rapports avec la France. La problématique que nous avons retenue a fixé les limites chronologiques et thématiques de notre travail. Il nous a paru iI;ldispensable de brosser un tableau de la colonie qu'était la Guyane avant 1946, pour mieux en saisir les mutations. L'année 1940, choisie comme point de départ de notre étude, se justifie par la rupture que provoque l'invasion du territoire français par l'armée allemande. La reconversion imposée par la guerre exige, en effet, l'abandon des structures économiques coloniales classiques. L'année 1982 marque, non pas une autre rupture, mais l'aboutissement de près de trente années d'un conflit politique entre des aspirations fondamentales apparemment contradictoires. Notre analyse nous a conduit à distinguer trois grands moments qui rythment l'évolution de la Guyane, et qui représentent les étapes du changement intervenu dans les rapports que les Guyanais ont établis avec la France, avec leur pays, et avec eux-mêmes. La première partie de notre travail présente la réalité naturelle et humaine sur laquelle se greffe, à partir de 1947, le modèle de société français. La question de l'appartenance à la nation française, telle qu'elle se pose avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale se trouve au cœur de cette première partie (1940-1946). La deuxième grande période que nous avons distinguée (19471957) se place sous le signe de l'espoir. La grande majorité de la population avait accueilli l'intégration avec l'espoir qu'il y aurait une rapide uniformisation du régime politique et social de l'ensemble formé par la France et ses nouveaux départements. Mais les contradictions de l'intégration apparaissent avec de plus en plus d'évidence dans le domaine des réalisations sociales et économiques, comme dans celui des expressions culturelles. La troisième phase de l'histoire de la Guyane depuis la guerre se déroule alors sous les couleurs de la contestation. C'est le rapport à la France qui est au premier rang des préoccupations guyanaises au cours de ces 24 années (1958-1982). C'est sous cet angle 12

que sont appréciées les mutations qui affectent la Guyane. Mutations économiques avec l'essor tardif d'une agriculture moderne; avec surtout l'implantation à Kourou du Centre National d'Etudes Spatiales qui entraîne des modifications importantes dans un tissu économique embryonnaire. Mutations démographiques également avec l'immigration massive qui a des répercussions dans tous les domaines de la vie guyanaise. Les moyens dont nous disposions pour élaborer notre analyse des mutations guyanaises étaient abondants mais parfois délicats à utiliser. La documentation concernant les divers aspects de notre recherche bénéficiait de la fiabilité et de la relative abondance des données statistiques de l'INSEE, installé en Guyane en même temps que la départementalisation. Nous avons regretté cependant l'inexistence de sondages d'opinion ou d'études particulières concernant par exemple les revenus ou l'évolution de l'espérance de vie. Dans bien des domaines, que nous précisons dans nos développements, nous avons dû nous satisfaire d'estimations, la Guyane ne disposant pas encore des moyens d'investigation des instituts ou des centres de recherche existant en Métropole. En revanche la presse nous a été précieuse et a constitué souvent la base de notre information. Il s'agissait aussi bien de la presse politique que de la presse économique, professionnelle, religieuse ou associative. La presse métropolitaine nous a fourni un complément d'information. Nous n'avons pu, hélas, avoir accès aux archives de la radiodiffusion et de la télévision de la Guyane, les administrations de ces services n'en ayant pas constitué de consultables. L'histoire de cette période doit beaucoup à la publication de nombreux témoignages, reportages, réflexions et rapports de toutes sortes disponibles dans les diverses administrations, les bibliothèques ou les dépôts d'archives. Cependant, notre travail a souffert de l'impossibilité de consulter un certain nombre de documents: la loi, on le sait, interdit la consultation des documents officiels qui n'ont pas fait l'objet d'une diffusion, à moins d'un délai de 30 ans, et plus encore pour les documents touchant à la vie privée de personnes ou à la défense nationale. Ces difficultés sont propres à tout travail de recherche sur une période aussi proche. Néanmoins nous avons pu consulter, grâce à l'obligeance de responsables d'administration ou de personnes privées, des documents qui n'avaient pas encore fait l'objet d'un versement aux dépôts d'archives publiques. Leur utilisation nous a posé le problème de la mise en cause de la responsabilité des détenteurs de ces documents. C'est pourquoi nous nous sommes abstenus d'indiquer les références des documents privés, qui nous étaient communiqués. Ils ont été utilisés pour corroborer d'autres sources, pour éviter des 13

erreurs d'appréciation dans nos analyses, ou pour établir certains faits. Par ailleurs notre information a été complétée par des entretiens avec un certain nombre de personnalités dont certaines ont choisi de témoigner dans l'anonymat. Nous avons évidemment respecté leur choix. Le manque de recul par rapport aux événement relatés et le fait que nombre de nos témoins étaient acteurs de ces événements nous ont posé le problème de l'évaluation de la crédibilité de leurs témoignages lorsque ceux-ci ne pouvaient être confrontés à d'autres sources. Dans certains cas nous n'avons pas hésité à écarter l'information donnée. La période qui s'ouvre avec la fin de la Seconde Guerre Mondiale n'a guère attiré les historiens. Il n'existe, concernant la Guyane, aucun ouvrage couvrant l'ensemble de la période, en dehors de rapides fresques englobant les Antilles ou les autres Guyanes. Un historien a récemment publié un ouvrage intéressant la Guyane sous le régime de Vichy; cette étude se limite toutefois souvent à une présentation de documents 1. Le champ d'étude qui nous était ouvert était donc particulièrement large. Nous y avons retenu la problématique présentée. Elle nous a été en grande partie suggérée par les résultats d'un de nos travaux de recherche mené dans le cadre d'une thèse de 3e cycle 2. La quasi-absence de travaux historiques concernant la Guyane française contemporaine est heureusement, en partie, compensée par quelques travaux de sociologues, d'anthropologues, d'ethnologues, de juristes, de géographes et d'économistes. Ils ont abordé sous l'angle de leurs disciplines un certain nombre de thèmes comme ceux de la gestion administrative, de l'immigration, des populations tribales, des rapports interethniques, de la quête d'identité ou des déséquilibres économiques. Leurs réflexions et leurs conclusions ont été souvent de précieux supports à notre propre réflexion. Notre travail prendrait toute sa valeur si l'on voulait bien le considérer d'abord comme une première approche de l'histoire de la société guyanaise contemporaine, une première approche dont nous souhaitons qu'elle soit précisée ou complétée, au fur et à mesure que des documents nouveaux seront mis à la disposition des chercheurs. Nous souhaitons cependant avoir apporté notre contribution à une meilleure connaissance de ce milieu bien particulier que forment les DOM.
1. Rodolphe Alexandre, La Guyane sous Vichy, Paris, Editions Caribéennes, 1988. 2. Serge Mam-Lam-Fouck, Société et économie de la Guyane Française. De l'esclavage à la départementalisation, du X/Xe siècle à 1946, Université Paul-Valéry, Montpellier III, 1985. Thèse publiée sous les titres suivants: en collaboration, Deux siècles d'esclavage en Guyane française, L'Harmattan, 1976 et Histoire de la société guyanaise, 1848-1946,Editions Caribéennes, 1987.

PREMIÈRE PARTIE

L'INDEFECTIBLE

ATTACHEMENT A LA MERE PATRIE 1940-1946

Les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale se firent sentir sur la vie des habitants de la Guyane dès 1940. Mais la rupture totale des relations commerciales avec la France ne se produisit qu'en 1942. La colonie sud-américaine de la France, jusqu'à cette date étroitement dépendante de sa métropole, dut survivre en en cherchant les moyens dans son propre espace. Or la Guyane offrait peu à ses habitants. Son territoire, après trois siècles de colonisation, avait fait l'objet d'une occupation humaine fort limitée. Par ailleurs son système économique négligeait l'approvisionnement du marché intérieur au profit des exportations vers la France. La guerre obligea à une douloureuse reconversion. Les quelque 30000 habitants qui s'accrochaient à ce pays étaient, certes, préoccupés par les problèmes posés par un ravitaillement de plus en plus difficile. Cependant la Guyane vivait en symbiose le drame de la France. Abolissant les distances géographiques et ethniques, les Guyanais des années 1940 se sentaient très proches de la France et désiraient ardemment apporter leur contribution à son combat contre l'Allemagne nazie. Ce désir n'était que l'une des manifestations de leur amour du pays qu'ils

considéraient comme leur

«

Mère Patrie ».

15

CHAPITRE 1

L'ESPACE GUYANAIS: L'HERITAGE DE TROIS SIECLES DE COLONISATION FRANÇAISE Dans les années 40, la Guyane se définit encore essentiellement par son climat. Le colonisateur le perçoit comme insalubre et impropre à l'implantation des hommes. La perception de l'habitant est bien entendu plus proche de la réalité. Mais c'est celle du colonisateur qui est déterminante et qui explique l'existence d'un espace peu humanisé où les communications sont difficiles et les hommes isolés du reste du monde. I. Un milieu plutôt hostile

Au moment où nous abordons l'étude de la société guyanaise, les frontières orientales et occidentales du pays, longtemps objet de contestation, sont définitivement délimitées sur l'Oyapock et sur le Maroni. Le territoire, qui couvre quelque 90000 km2, est balayé par la ZIC (Zone Intertropicale de Convergence), zone de basses pressions où se rencontrent les alizés du nord-est et ceux du sudest. La ZIC est caractérisée par de fréquentes et fortes averses, plus rarement par un ciel couvert et une pluie continue. Ce sont dont les passages de la ZIC qui déterminent la saison des pluies. Elle s'étend sur la Guyane de novembre à février dans son mouvement vers le sud, puis d'avril à juillet lorsqu'elle se déplace vers le nord. La saison des pluies, particulièrement longue de novembre à juillet - est alors entrecoupée par la « petite saison sèche» qui se situe en général au mois de mars. Quant à la grande saison sèche, elle s'étale de juillet à octobre.

-

17

Le climat guyanais se caractérise par l'abondance des précipitations. Variable selon les années, la hauteur des pluies annuelles peut osciller entre 2,5 et 4 m, le littoral étant en général plus arrosé que l'intérieur du pays. La vie des hommes s'organise alors en fonction du rythme et de l'intensité des pluies. Lorsqu'elles sont très abondantes et concentrées sur quelques jours les chantiers peuvent accuser des retards et les récoltes subir de graves dommages. Les campagnes ne sont pas non plus à l'abri des conséquences d'une sécheresse exceptionnelle. Des températures élevées (la moyenne annuelle est de 29°) affectées de faibles variations saisonnières, une forte humidité lors de la longue saison des pluies (l'humidité moyenne vraie atteint 90 % au mois de mai et ne descend qu'à 81 % au mois d'octobre) classent la Guyane parmi les pays équatoriaux qui, en dehors de l'Indonésie, portent de faibles densités humaines. La végétation naturelle y est donc fortement représentée, en particulier dans « l'intérieur» du pays. Là s'étend une vaste forêt aux essences variées qui se présentent rarement en massifs homogènes, ce qui constitue un handicap non négligeable pour une exploitation rationnelle. Sur la zone côtière dominent les savanes. Le milieu naturel guyanais est fort riche en espèces animales et en insectes de toutes sortes contre lesquels doivent lutter les hommes pour maîtriser leur environnement. Ainsi, pendant près de trois siècles les populations furent décimées par le paludisme et la fièvre jaune transmis par les vecteurs que sont certains moustiques. Si le relief ne présente pas d'obstacles insurmontables à l'occupation humaine, en revanche les sols, les cours d'eau et les fonds marins exigent de l'homme un effort constant d'adaptation.

La végétation luxuriante qui couvre les

«

terres hautes» (c'estpar op-

à-dire les terres situées sur la plaine côtière et l'intérieur,

position aux « terres basses» inondées) avait donné aux premiers
colons l'impression d'un sol particulièrement fertile. La réalité est bien plus nuancée. Les sols des terres hautes présentent en général une fertilité chimique très faible; seule la technique de l'agriculture itinérante sur brûlis avait pu en tirer profit. Faute d'engrais, elle avait été utilisée aussi bien par les Amérindiens, les premiers occupants de l'espace guyanais, que par les colons français. Dans les années 1940 elle constituait la principale technique agricole des Créoles, ces descendants de colons français, d'esclaves africains et d'immigrés de toutes origines. Les terres basses offrent de plus grandes possibilités agricoles. Résultat d'une sédimentation millénaire, elles sont constituées d'argiles marines recouvertes, sur des épaisseurs variables, de formations tourbeuses connues sous le nom de pégasse. A la fin du XVIIIe et au début du XIX"siècle, ces sols avaient été mis en valeur grâce 18

aux techniques de poldérisation. Le savoir-faire de techniciens venus du Surinam et l'utilisation de la main-d'œuvre esclave avaient donné à la Guyane ses plus belles plantations de cannes à sucre, de coton et de rocou. L'abolition de l'esclavage en 1848 et le départ de la plupart des colons avaient ruiné cet effort de mise en valeur. Les paysans créoles n'avaient pu reprendre ces exploitations rapidement envahies par la végétation. Néanmoins les terres basses constituaient un potentiel agricole, certes moins important qu'au Surinam et en Guyane anglaise, mais fort appréciable à l'échelle du petit nombre d'hommes vivant en Guyane. La mer et les fleuves, hormis leurs ressources et leur intérêt touristique, sont plutôt à classer parmi les handicaps de la Guyane. Qu'ils abordent le pays par la mer ou qu'ils remontent les fleuves pour gagner le Sud, les voyageurs ont tous été frappés par les difficultés, voire les dangers de la navigation. Ainsi les voiliers qui se dirigeaient vers Cayenne étaient gênés, à l'approche du littoral, par des courants et des vents contraires qui parfois rendaient l'accostage impossible. Par ailleurs, l'envasement périodique des zones portuaires et surtout l'existence de hauts fonds marins limitent considérablement le tonnage des navires reliant la Guyane au reste du monde.
«L'entrée ou plutôt même de la rade [de Cayenne] est envasée, et une barre, une succession de trois barres principales, en interdit
»

l'entrée à tout navire ayant un trop fort tirant d'eau.

écrivait le secrétaire général de la chambre de commerce 1. L'avènement des bateaux à moteur permit de vaincre courants et vents contraires, mais ne résolut pas le problème des hauts fonds marins. Le développement économique de la Guyane souffrira de la difficulté d'aménager un port en eau profonde. Quant aux cours d'eau qui furent jusqu'au lendemain de la guerre le seul support des communications vers le Sud, ils gênent considérablement le déplacement des hommes. Alors que les Amérindiens et les Boni avaient réparti leurs villages le long des fleuves, les colons français avaient occupé essentiellement le littoral, de direction générale sud-est nord-ouest. Or les cours d'eau ont tous une orientation générale sud-nord. Un voyage de Saint-Georgesde-l'Oyapock à Saint-Laurent-du-Maroni s'apparente à une véritable course d'obstacles. Il faut en effet franchir les nombreux cours d'eau qui sectionnent la route ou les pistes à l'aide d'embarcations de faible capacité. Par ailleurs, les principaux fleuves sont barrés de sauts particulièrement dangereux en période de basses eaux.
1. J.M. Berland, «Les communications maritimes et le commerce extérieur », Marchés coloniaux, 11 novembre 1950, p. 2706.

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Certains d'entre eux exigent le déchargement des embarcations et le portage des marchandises jusqu'au franchissement de barres rocheuses. Le milieu naturel guyanais est donc plutôt hostile. Il exige soit de faibles densités humaines, soit la mise en œuvre de techniques nécessitant de lourds investissements ou l'appel à une nombreuse main-d'œuvre. En fait, l'histoire de la colonisation de la Guyane est marquée par une théorie d'échecs ou de projets abandonnés qui ont laissé un espace inorganisé. La colonisation s'est effectuée par à-coups, gênée par la réputation qu'avait acquise le pays. II. Une image peu engageante
«

Il ne faut pas se dissimuler qu'au point de vue sanitaire la
d'un préjugé défavorable »,

Guyane jouit en Métropole

affirmait un professeur de pathologie exotique lors de son voyage en Guyane 2. Il montrait ainsi la prévention que l'on avait en France à l'égard de la Guyane, il n'osait présenter crûment la réalité, sans doute, afin de ne pas blesser l'orgueil des Guyanais à qui il s'adressait. En fait la Guyane était perçue comme « l'enfer vert », comme le pays où l'on brûlait sous un soleil de plomb, et où le climat était « débilitant» voire «meurtrier ». Cette image de l'espace guyanais est déjà ancienne lorsque survient la guerre. Elle a été, depuis le milieu du XVIII'''siècle, véhiculée par des chroniqueurs, des romanciers ou des journalistes; son ancienneté lui a donné une sorte de cachet d'authenticité. Cette image résulte des échecs qui ont jalonné le peuplement de la colonie et qui firent de nombreuses victimes notamment parmi les immigrants européens. Ce fut le cas de l'expédition de Kourou en 1763, des déportations du Directoire dans les savanes de la Counamama et de Sinnamary et, plus récemment, de l'installation du bagne.
«A

chaque époque, les questions sanitaires ont été traitées bien

légèrement sinon totalement méconnues. De là des épidémies de fièvres ou de dysenterie ou encore l'apparition d'affections chroniques, qui ne tardaient pas à décimer les nouveaux arrivants. Il suffisait alors d'incriminer le climat et les maladies régnant en permanence dans le pays pour masquer toutes les imprévoyances,

absoudre toutes les erreurs, excuser toutes les fautes 3.»
2. M.G. Lavier, «Mes impressions de Guyane », Parallèle 5, mars 1952, p. 1. 3. Lieutenant-Colonel Parfaite, «Le problème sanitaire dans l'histoire guyanaise », La Semaine en Guyane et dans le Monde, 24 juillet 1947, p. 4. 20

Les Guyanais avaient beau s'indigner, en appeler à la conscience de la mère patrie, ou simplement tenter de rétablir la vérité comme l'avait fait, parmi tant d'autres, le Chef de Service de Santé de la Guyane que nous venons de citer, rien ne pouvait s'opposer à la puissance de cette image. Elle s'imposait aussi bien au Français moyen qu'aux décideurs. Or l'idée que l'on se faisait de la Guyane, en France, était un facteur déterminant du développement dans la mesure où les projets s'acompagnaient presque toujours d'un plan de peuplement. En 1843, Ternaux Compans, dans une formule lapidaire, allait au fond du problème guyanais: Le nom de Cayenne, écrivait-il, «suffirait presque à lui seul pour faire rejeter sans examen tous les projets que l'on pourrait présenter» 4. Cette condamnation sans appel conditionnait encore les esprits dans les années 40. L'image de marque négative de la Guyane est une des raisons pour lesquelles elle était l'un des pays les moins peuplés d'Amérique. III. Un espace peu humanisé Le recensement de la population effectué en 1946 donnait 28506 habitants répartis sur environ 90000 km2. La densité moyenne était donc particulièrement faible (0,3 habitants du km2) mais sans grande signification. En fait ce petit nombre d'habitants se regroupait essentiellement dans les deux villes et les quelques villages du littoral. Le chef-lieu de la colonie et les villages environnants qui constituaient sa banlieue rurale concentraient près de 46 % de la population. Cayenne faisait figure de centre modeste avec ses 10 961 habitants. Rémire, Montjoly, Matoury dans «l'Ile de Cayenne », Roura sur la rive droite du Mahury, Montsinéry, Tonnégrande et Macouria-Tonate à l'ouest de Cayenne se partageaient 2 076 habitants. L'autre foyer de population se trouvait à 260 km de Cayenne: Saint-Laurent-du-Maroni et le village de Mana regroupaient 3 538 habitants. Le paysage architectural de Saint-Laurent tranchait avec celui de la colonie.
Le docteur Sausse oppose ainsi les «misérables cabanes de bois couvertes de tôles ondulées rouillées» de Cayenne et des villages 4. H. Temaux Compans, Notice Paris, Firmin-Didot, 1843,p. 3. historique sur la Guyane française, 21

du littoral aux «larges avenues ombragées de palmiers» bordées de «maisons aux murs épais construites avec goût et entourées de jardins» de Saint-Laurent s.

Entre Cayenne et Saint-Laurent s'éparpillaient, sur une distance de 200 km environ, les villages de Kourou (582 habitants), Sinnamary (1 373) et Iracoubo (1109). Dans la région située à l'est de Cayenne, 2358 habitants étaient disséminés dans les villages de Kaw, de Guisanbourg, de Ouanary et de Saint-Georges-de-l'Oyapock. Tout l'intérieur de la Guyane ne comptait que 6509 habitants. C'était le domaine parcouru par trois types de populations bien distinctes: les Amérindiens, les Businenge 1 et les orpailleurs. Alors que les Amérindiens et les Businenge avaient occupé principalement les vallées du Maroni et de l'Oyapock, les orpailleurs, à la recherche de l'or, avaient établi leurs villages sur l'ensemble du territoire au gré des découvertes. Au centre de la Guyane, Saül, un petit village d'orpailleurs, s'efforçait, avec son école et son église, de rayonner dans une région pratiquement vide d'hommes. Ce qui frappe donc dans cette Guyane des années 40, ce sont les faibles densités de population. On y peut parcourir de longues distances sans rencontrer âme qui vive. L'isolement de certaines agglomérations qui vivent pratiquement en autarcie est tout aussi remarquable. Aucune route ne rejoint les villages de l'est de Cayenne. Une route « coloniale» avait été inaugurée en 1934 pour relier Cayenne à Saint-Laurent, mais elle était impraticable lors de la saison des pluies. Les villages de l'intérieur n'avaient d'autres voies de liaison que les fleuves dont nous avons mentionné les inconvénients. Face à une nature imposante et à un espace démesuré par rapport à la population, les Guyanais avouaient leur impuissance à mettre leur milieu en valeur par leurs seuls moyens. Ils avaient cependant conscience de vivre sur une terre pourvue de potentialités non négligeables. Les auteurs guyanais et les hommes politiques ont chanté à l'envi les « richesses» de leur « immense» pays. Ils le connaissaient au demeurant fort mal. En effet, en dehors des orpailleurs qui sillonnaient les vallées du Maroni à l'Oyapock, les hommes du littoral se déplaçaient peu, car tout voyage en dehors de leur ville, ou de leur village représentait une véritable expédition. Par ailleurs leur éducation, essentiellement orientée vers les réalités de leur Métropole, faussait leur rapport à leur
5. Docteur A. Sausse, Populations
1951, p. 36.

primitives

du Maroni, Paris, IGN,

6. Ce terme, choisi par les populations concernées, désigne l'ensemble des tribus de noirs d'origine africaine ayant reconstitué des structures sociales de type africain et installées sur le Maroni. 22

propre espace. Dans de telles conditions les stratégies de développement mises en œuvre en Guyane cherchaient leurs moyens principalement à l'extérieur de la colonie 7.

7. Les principales données de ce premier chapitre sont tirées des conclusions de travaux antérieurs publiés dans les ouvrages suivants: Serge Mam-Lam-Fouck, «Apogée, déclin et disparition du système esclavagiste », pp. 141-288 in : Deux siècles d'esclavage en Guyane française, Paris, L'Harmattan, 1986. Histoire de la société guyanaise, 1848-1946,Paris, Editions Caribéennes, 1987.

-

CHAPITRE 2

UNE POPULATION EN VOIE D'EXTINCTION La crise démographique de la Guyane s'aggrave pendant la Seconde Guerre Mondiale. Déjà faiblement peuplée, la colonie voit sa population régresser de manière alarmante. La dépopulation frappe toutes les ethnies et l'ensemble du pays, les habitants du littoral comme ceux de l'intérieur, notamment les Amérindiens et les orpailleurs.

I. La diversité ethnique

et raciale

Le territoire de la Guyane avait été scindé en deux parties par le décret du 6 juin 1930. Depuis cette date, on distinguait la Guyane proprement dite, comprenant l'étroite bande littorale où s'étaient concentrées les populations d'origine coloniale, et le territoire de l'Inini qui englobait tout l'hinterland. La limite entre les deux circonscriptions administratives passait par une ligne joignant la limite orientale du territoire pénitentiaire sur les bords du Maroni au saut Cafésoca sur l'Oyapock. Le mode de vie, l'habitat et la composition ethnique et raciale des populations différaient grandement du littoral au territoire de l'Inini. Les Créoles formaient le groupe le plus important. Les Créoles d'origine métropolitaine avaient pratiquement disparu de la Guyane après l'abolition de l'esclavage soit à la suite de leur départ, soit par le jeu du métissage, de sorte que le terme de créole ne désignait plus que les personnes d'origine africaine ou celles issues des métissages les plus variés. La population créole comprenait donc les 24

descendants des esclaves africains libérés sur le sol guyanais en 1848, ceux des affranchis plus ou moins métissés de la même période, les survivants des vagues migratoires post-esclavagistes (voir ci-dessous) qui s'étaient mêlés au fond primitif, et enfin des immigrants venus des Antilles françaises (Martiniquais et Guadeloupéens) et des Antilles hollandaises et britanniques (des SainteLuciens principalement). D'après le recensement de 1946, les Créoles représentaient 89 % de la population du littoral \ Les orpailleurs de l'Inini étaient en grande majorité originaires des Antilles françaises et britanniques. Les «Européens» formaient numériquement le second groupe humain. Les Guyanais désignaient par ce terme les personnes venues de France essentiellement. Après 1946 l'appellation de Métropolitains prévaudra. Ils comprenaient deux groupes: la population libre et la population pénale, cette dernière étant la plus importante. Les Métropolitains «libres» occupaient surtout des emplois de fonctionnaires, de militaires et de cadres dans les entreprises industrielles et commerciales. Ils séjournaient temporairement dans la colonie, formant une population mobile de 200 à 300 des Métropolitains il y avait également, dans la population pénale, des condamnés et des libérés originaires des colonies françaises (Afrique du Nord et Indochine principalement, s'y ajoutaient des personnes originaires de Madagascar et d'Afrique Noire). Au début de 1946, les pénitenciers de Saint-Laurent-du-Maroni regroupaient encore 888 condamnés aux travaux forcés, 515 relégués (301 collectifs et 214 individuels) et 10 déportés. Quant au nombre de libérés, la précision statistique est moins grande. Le Ministère des Colonies les estimait à 2 000 personnes parmi lesquelles on comptait environ 800 Nord-Africains 3. Au total la population pénale comprenait donc 3413 personnes. De par son statut, elle avait toujours eu dans la colonie une place à part. La suppression de la transportation en 1938 et le début du mouvement de rapatriement de tous les condamnés en 1944 enlevaient à cette population toute attache avec la colonie. Rares avaient été les exbagnards ayant réussi à fonder un foyer ou qui avaient choisi de se fixer dans le pays. 1. Sur 21 837 personnes résidant sur le littoral on en comptait 16133 nées en Guyane (pratiquement toutes créoles), 1814 nées aux Antilles françaises et 1 534 nées aux Antilles et dans les Guyanes étrangères. INSEE, Annuaire statistique de la Guyane française 1947-1952 (édition dactylographiée), pp. 32 et 34. 2. E. Abonnenc, Aspects démographiques de la Guyane française, Cahors (s.n.), 1951,p. 25. 3. La Semaine en Guyane et dans le Monde, 27 juin 1946,p. 5, et 17 octobre 1946,pp. 2 et 3. 25

personnes A côté

2

qui se renouvelaient

périodiquement.

Sur le littoral vivaient également de petits groupes bien individualisés comptant au mieux quelques centaines de personnes. Il s'agissait des Chinois, des Annamites, des Syriens et des Libanais. Bien que peu nombreux, ils jouaient un rôle essentiel dans la société guyanaise puisqu'ils détenaient le quasi-monopole du commerce de détail, les Chinois se spécialisant dans l'épicerie tandis que les Syriens et les Libanais dominaient le commerce des vêtements et des tissus. La vallée du Maroni était peuplée principalement par les Businenge. Il s'agissait des descendants des esclaves qui s'étaient évadés des plantations du Surinam à la fin du XVIIIesiècle. Ils avaient réorganisé leur société sur le mode tribal, loin des agglomérations hollandaises. Un des groupes de ces noirs marrons s'était installé

sur la rive française:

les Boni devinrent alors des

«

protégés fran-

çais », tandis que les autres groupes demeuraient au Surinam. En fait, les Businenge avaient organisé leur espace dans la vallée du Maroni sans se soucier de la frontière séparant les deux colonies. On distinguait les groupes suivants: les Djuka, les Paramaca, les Saramaca et les Boni. En 1946 il n'existait aucun recensement individuel de ces populations. E. Abonnenc les estimait à environ 3220 personnes dont 2660 résidaient sur la rive française, parmi lesquelles on comptait 555 Boni 4. Les Amérindiens, eux, formaient des groupes épars aussi bien sur le littoral que le long des vallées du Maroni et de l'Oyapock. En 1946 la population amérindienne de la Guyane se réduisait à 654 personnes réparties en cinq ethnies: les Galibi, les Wayapi, les Palikur, les Wayana et les Emérillon 5. La population guyanaise frappait donc par sa grande diversité ethnique et raciale. L'hétérogénéité était renforcée par le fait que chaque groupe ethnique conservait sa langue, de sorte qu'en Guyane on était souvent bilingue ou trilingue, le créole et le français jouant le rôle de langue de communication interethnique. Cette hétérogénéité était la conséquence des multiples plans de peuplement qui avaient pour objectif à la fois de doter la colonie d'un volant de main-d'œuvre suffisant et de lutter contre la tendance très marquée à la dépopulation.

4. E. Abonnenc, op. cit., p. 27. 5. Ibidem, p. 36.

26

II. L'ampleur de la dépopulation

pendant la guerre

Au recensement de 1946, la Guyane ne comptait plus que 28506 habitants alors qu'au dernier recensement de l'avant-guerre (1936) elle en enregistrait encore 37005. Le pays avait donc perdu près du quart (22,96 %) de ses habitants. Saisie dans sa dimension spatiale, la dépopulation est plus nuancée. Alors que de rares agglomérations virent leur population augmenter, d'autres enregistrèrent une diminution inférieure à la moyenne de la colonie. Par ailleurs, certaines semblaient être en voie de désertification. Il est vrai que dans les petits villages, il suffisait de la disparition ou de la migration de quelques centaines, voire de quelques dizaines d'habitants, pour que le phénomène prît l'allure d'une catastrophe. Le tableau ci-dessous montre l'ampleur de la dépopulation dans la zone littorale. Seules les communes d'Oyapock et d'!racoubo ainsi que celle de Saint-Laurent enregistrent une augmentation du nombre de leurs habitants entre 1936 et 1946. Des regroupements de Galibi semblent être, en partie, à l'origine de l'exceptionnelle croissance de la population d'!racoubo, qui, par ailleurs, a été peu concernée par les mouvements migratoires provoqués par l'orpaillage. Saint-Laurent aurait subi le même sort que les autres communes, si la ville n'avait bénéficié de la concentration de toutes les activités de l'Administration Pénitentiaire. Les personnels de l'Administration Pénitentiaire regroupés à Saint-Laurent étaient notamment en poste à Cayenne et à Kourou; leur départ accentua la diminution de la population de ces agglomérations. En fait, les villes pénitentiaires de Saint-Laurent et de Cayenne ainsi que le centre de Kourou perdirent davantage d'habitants que ne le montre le tableau ci-dessous, car les bagnards étaient recensés collectivement à part (il s'agissait des transportés, des relégués, des déportés et des réclusionnaires coloniaux à l'exclusion des libérés). La population pénitentiaire du littoral était, en effet, passée de 5628, en 1936, à 1140 en 1946. Des communes comme Mana, Sinnamary et Approuague furent principalement victimes du départ des orpailleurs. La dépopulation frappait donc, à l'exception d'!racoubo, d'Oyapock et de Saint-Laurent, toutes les communes du Littoral. L'intérieur du pays connaissait également le même phénomène de dépopulation. Il est cependant plus difficile à saisir avec précision, faute de données statistiques sérieuses. Aussi faudra-t-il nous satisfaire des données générales que sont les estimations réalisées par les rares administrateurs, chercheurs ou médecins qui visitèrent le territoire de l'Inini. Ces estimations complètent les recensements collectifs, particulièrement imprécis, de l'administration coloniale. 27

Evolution

de la population Communes en 1936

du Littoral

de 1936 à 19466 Situation en 1946 par rapport à celle de 1936 en pourcentage + 11,61

Nombre d'habitants en 1946

Saint-Laurent Mana Iracoubo Sinnamary Kourou
Montsinéry Tonnégrande

1877 1873 803 1451 622
306 288

2095 1443 1109 1373 582
274

-

22,95

+ 38,10

-

5,37
6,43
53,87

Macouria

656

597

-

8,90 6,34
31,64 26,46
17,23 18,63

Cayenne Matoury Rémire
Roura Kaw Approuague
Oyapock

11704 335 733
528 206 846
1470

10961 229 539
437 856
1502

+

2,17

Globalement l'Inini aurait perdu 1 075 habitants de 1936 à 1946, la population passant de 6099 à 5024 personnes 7. C'était parmi les Créoles, qui, selon E. Abonnenc, constituaient 54 % de la population de l'Inini 8, que la diminution était la plus forte. En quittant « les bois» nombre d'orpailleurs laissaient derrière eux de nombreux villages fantômes. Les populations amérindiennes de l'Inini, quant à elles, ont vu fondre leurs effectifs à tel point que des tribus disparurent et que parmi celles qui survivaient dans les années 1940, certaines sem6. Sources: pour 1936, recensement de 1936 in Bulletin des Chambres d'Agriculture et de Commerce de la Guyane française, 31 mars 1937, p. 3. Pour 1946,INSEE, Annuaire de la Guyane 1947-1952,p. 25. 7. Recensement de 1936et de 1946. 8. E. Abonnenc, op. cit., p. 36.

28

blaient menacées d'extinction. Le cas des Wayapi est exemplaire. Au début du XIX. siècle cette ethnie comptait quelque 6000 personnes. A la fin du XIX" siècle P. Grenand estime que les effectifs de l'ensemble de l'ethnie étaient tombés à 500 personnes 9. En 1941 la rive française de l'Oyapock ne regroupait que 104 Wayapi. Les autres ethnies n'étaient guère plus étoffées. E. Abonnenc ne recensait que 100 Palikur installés sur le Ouanary et le bas-Oyapock, 64 Wayana sur l'Itany et 72 Emerillon dispersés sur le haut-Approuague, le Camopi et le bas-Tampoç 10.Selon le docteur Sausse, la situation démographique des Amérindiens de l'Inini s'était aggravée au cours des dernières décennies qui ont précédé la fin de la guerre. Il prévoyait leur extinction à brève échéance si des mesures efficaces n'étaient pas prises rapidement. Seuls les Galibi échappaient à cette hécatombe. Ils constituaient, avec 335 personnes en 1944-1945, le groupe le plus nombreux. Comme les autres ethnies amérindiennes, les Galibi avaient connu une période de décroissance. Cependant dans les années 1940, la population galibi mar-

quait une nette tendance au redressement démographique

11.

Il est

vrai que, vivant sur le littoral, les Galibi jouissaient de meilleures conditions de vie. Les Businenge semblent avoir échappé à la décroissance qui a frappé toutes les populations de la Guyane. Seuls les Boni, selon E. Abonnenc, auraient enregistré une diminution sensible de leur nombre. Mais nous ne disposons pas d'informations précises sur

l'évolution démographique des Businenge
que guyanaise ne peut bien se comprendre une longue durée.

12.

La crise démographi-

que si on la situe dans

III. Un problème

ancien

Dès son origine, le peuplement de la Guyane s'est toujours effectué dans de grandes difficultés. Au XVIII" et au XIX" siècle, la population blanche n'avait jamais réussi à gonfler ses effectifs et elle était demeurée numériquement marginale par rapport à la population noire: au début du XIX"siècle, elle ne représentait que 6 % de la population coloniale. Ainsi, par exemple, en 1842, la colonie ne comptait que 1 215 Blancs. On avait pensé que des 9. P. Grenand, Ainsi parlaient nos ancêtres. Essai d'ethnohistoire
«

pi,., Paris, ORSTOM, 1982, pp. 313 et 338. Cf. aussi JM. Hurault, Français et Indiens en Guyane, Paris, Union Générale d'Editions, 1972, p. 360. 10. E. Abonnenc, op. cit., p. 36 et J'. 27. 11. A. Sausse, Populations primttives du Maroni, Paris, IGN, 1951, p. 25. 12. E. Abonnenc, op. cit., p. 36 et p. 27.

Waya-

29

Africains prospéreraient mieux, sur la terre de Guyane, que des populations d'origine européenne. La Guyane reçut donc, comme les autres pays d'Amérique son contingent d'esclaves africains. Les navires négriers ne furent cependant pas nombreux à fréquenter le port de Cayenne, de sorte que les esclaves furent également en nombre restreint: en 1807 on n'en comptait que 13 474. Comme sur tout le continent américain, l'évolution démographique guyanaise dépendait à la fois de l'immigration et du mouvement naturel. A l'époque esclavagiste, c'était la traite des Noirs qui contribuait à alimenter la croissance régulière de la population. Cette dernière s'éleva, en 1830, à 23047 habitants. Mais dès que l'interdiction de la traite fut effective en 1831, la population commença à accuser une régression qui se confirma jusqu'à l'abolition de l'esclavage de 1848. Le nombre d'habitants tomba alors à 18 897. La situation économique et démographique au lendemain de l'abolition de l'esclavage exigea des mesures urgentes afin d'éviter la faillite des plantations menacées par le départ des esclaves libérés. Les premières vagues d'immigrants de la période post-esclavagiste touchèrent ainsi la Guyane: il s'agissait de Madériens, d'Indiens, d'Africains et de Chinois. La colonie accueillit, de 1849 à 1877, 11 244 immigrants comprenant essentiellement des Indiens (75 %) comme c'était également le cas à la même période au Surinam et surtout en Guyane anglaise. Parallèlement à cette immigration destinée aux plantations, fut mis en place le bagne qui contribua aussi à résoudre la crise démographique. L'immigration pénale se prolongea jusqu'en 1938. Le pays reçut de 1852 à 1918, 1 582 déportés, de 1852 à 1909, 42871 transportés et 15995 relégués de 1886 à 1935. Au total 68000 hommes et femmes avaient purgé leur peine en Guyane. En 1936, la population pénale, toutes catégories confondues (condamnés en cours de peine et libérés), représentait 22,80 % de la population coloniale (à l'exclusion des orpailleurs et des populations tribales recensés collectivement). Dans la même période, à partir des années 1880 arrivèrent dans le pays des chercheurs d'or venus des pays voisins et des îles de la Caraïbe. Leur nombre n'a jamais pu être précisé, car il s'agissait d'une population très mobile, se déplaçant au gré des découvertes aurifères, loin de tout centre administratif. L'administration coloniale les estimait à 11 000 personnes en 1921. Notons enfin pour mémoire l'arrivée d'une petite colonie de Martiniquais, chassés de leur île par l'éruption du volcan de la Montagne Pelée en 1902. Ils sont à l'origine de l'expansion du village de Montjoly. Forte de ce sang neuf, la population guyanaise cessa de régresser. Elle passa de 20 100 habitants en 1850 à 36079 en 1884 et plafonna à 48810 habitants en 1911. Mais ce redressement démogra30

phi que était fragile, car il reposait uniquement sur un solde migratoire largement positif, qui n'était pas accompagné, comme dans la plupart des pays américains, par un accroissement naturel. Celui-ci demeurait nul depuis l'époque esclavagiste. En effet, aussi loin que l'on remonte dans l'histoire démographique de la Guyane, d'une manière générale le taux de mortalité a toujours été supérieur à celui de la natalité. Au lendemain de l'abolition de l'esclavage, alors qu'on s'attendait à une augmentation significative des naissances, la tendance séculaire se maintint. Le ralentissement puis l'arrêt du flux migratoire à destination de la Guyane dans les années 1930 provoqua alors une nouvelle régression de la population, comme cela s'était produit un siècle plus tôt (1831) lors de la suppression de la traite des Noirs. Une série d'événements bloqua le flux migratoire: en 1877, le Royaume-Uni s'opposa à la poursuite de l'émigration indienne vers la Guyane française; la crise économique de 1930 provoqua le départ de nombreux orpailleurs; en 1936, d'autres orpailleurs quittèrent le pays attirés par la découverte d'or sur la «crique» Maoupi et le haut-Cachipour au Brésil13 ; enfin, événement essentiel, le bagne fut supprimé en 1938. Le décret-loi du 17 juin 1938 supprima la transportation des condamnés aux travaux forcés. En fait la Transportation avait cessé dès 1936. Le dernier convoi de relégués arriva à Cayenne en novembre 1938. Le décret-loi prévoyait que le bagne de Guyane disparaîtrait par extinction. Mais le Gouvernement Provisoire de la République accéléra la dissolution du bagne en décidant, en 1944, le rapatriement de tous les condamnés. Depuis la création du bagne, les libérés qui en avaient les moyens quittaient la colonie. A partir de 1938, le départ des libérés s'intensifia. Dès 1944, une centaine de condamnés avaient été rapatriés, 250 autres le furent en 1945 et le mouvement se poursuivit dans les années suivantes. L'arrêt de l'immigration pénale, le début du rapatriement des condamnés et l'accélération du départ des libérés contribuèrent largement à la chute du nombre d'habitants. Ainsi, entre le recensement de 1936 et celui de 1946, on comptait 8499 personnes en moins. 57 % d'entre elles relevaient de la catégorie des condamnés. Le tarissement des sources de l'immigration mettait à nu la crise démographique masquée, depuis l'abolition de l'esclavage, par le flux continu des immigrants 14.
13. Bulletin des Chambres d'Agriculture et de Commerce de la Guyane française, mars 1937, p. 4. Le mot «crique» désigne, en Guyane, une petite rivière. 14. Pour le rappel des données de la crise démographique depuis l'origine de la colonisation, voir les références bibliographiques en fin de volume. 31

IV. Plus de cercueils que de berceaux La guerre a perturbé la publication régulière des statistiques coloniales concernant le mouvement naturel de la population. Les dernières données officielles dates de 1941 et il faut attendre 1950 pour disposer des premières statistiques de l'INSEE. Cayenne est la seule agglomération pour laquelle le mouvement naturel a été mesuré pendant la guerre. Néanmoins les relevés et les estimations effectués par E. Abonnenc, ainsi que les quelques données officielles, confirment les caractères du mouvement naturel tels qu'ils s'étaient dessinés au cours des deux siècles précédents: les décès l'emportaient largement sur les naissances. De 1930 à 1944, sur le littoral, 8 363 décès ont été enregistrés alors que, pour la même période, il n'y a eu que 6 817 naissances 15. De 1940 à 1946, le mouvement naturel dans la ville de Cayenne, qui regroupait 50,19 % (1946) de la population du Httoral, s'établissait comme suit 16 :

Naissances
Années 1940 1941 1942 1943 1944 1945 1946

et décès

à Cayenne
Décès 258 323 350 416 344 358 424

Naissances 268 224 231 226 314 347 363

En 1941, pour l'ensemble de la population du littoral, le taux de natalité ne s'élevait qu'à 19,49 %, alors que celui de la mortalité atteignait 25,37 % 17. Le solde naturel était variable selon les agglomérations. D'après E. Abonnenc, qui a observé l'évolution de la natalité par commune
15. E. Abonnenc, Aspects démographiques de la Guyane française, Cahors (s.n.), 1951,pp. 37 et 39. 16. INSEE, Annuaire statistique de la Guyane française 1947-1952(édition dactylographiée), p. 25. 17. Ministère de la France d'Outre-Mer. «Quelques renseignements statistiques sur la Guyane et Saint-Pierre et Miquelon pour la période 19391944», supplément au Bulletin Mensuel de Statistiques Coloniales, série étu. des n° 4. 32

sur une période de 12 années (1933-1944), Iracoubo, Sinnamary et Kourou enregistraient un excédent des naissances sur les décès, tandis qu'à Mana, Approuague et Saint-Georges les décès étaient en nombre supérieur aux naissances. C'étaient surtout les deux villes de la colonie qui faisaient pencher la balance du côté des décès, car si on venait mettre ses enfants au monde à l'hôpital de

Cayenne et à celui de Saint-Laurent, on venait surtout y mourir

18.

Le solde naturel variait également selon les catégories de la population et les ethnies. Tous les auteurs qui ont étudié le bagne guyanais ont noté la mortalité très élevée qui frappait les condamnés en cours de peine et les libérés. Le taux de mortalité dans la population pénale, pendant près d'un siècle n'a jamais été inférieur à 50 %0. Le rationnement alimentaire qui affecta tous les habitants de la colonie pendant la guerre eut d'autant plus de conséquences sur l'état sanitaire de la population pénale qu'elle souffrait habituellement de sous-nutrition chronique. M. Pierre note que des 2 007 transportés et des 1 532 relégués qui résidaient en Guyane en 1940, un millier de transportés et 876 relégués seulement avaient survécu en 194319. Les naissances étant quasi inexistantes dans la population pénale, seuls les décès déterminaient donc son mouvement naturel. Les Galibi d'Iracoubo et de Mana faisaient preuve d'une remarquable vitalité:
«Leur natalité actuelle est considérable huit enfants ne sont pas rares» et les familles de six à

écrivait le docteur Sausse

20.

En revanche, une natalité relative-

ment forte jointe à une mortalité élevée conduisait les Amérindiens de l'Inini aux limites de l'extinction de leurs groupes. Chez les Businenge, il semble que l'on peut opposer la croissance naturelle remarquable des Djuka et le moindre dynamisme démograpm

que des Boni

21.

En fait, la crise démographique trouvait sa principale raison d'être plus dans une natalité faible par rapport aux pays voisins que dans une mortalité certes importante, mais se situant au même niveau que celle de la plupart des pays d'Amérique du Sud. Le taux moyen de natalité de la Guyane française de 1930 à 1944 n'était que de 21,2 %, alors qu'il s'élevait aux environs de 32 % dans les
18. E. Abonnenc, op. cit., pp. 39 et 40. 19. Michel Pierre, La terre de la grande punition, Paris, Editions Ramsay, 1982,pp. 294 et 295. 20. Docteur A. Sausse, Populations primitives du Maroni, Paris, IGN, 1951, . 95.
2 . E. Abonnenc,

f

op. cit., p. 27.

33

Guyanes hollandaise et anglaise au Brésil et au Mexique 23.
Les causes du dépeuplement

22,

et atteignait parfois 45 à 48 %
de la Guyane sont aujourd'hui
24

mieux connues. Nous avons présenté ailleurs

les causes de la

relative faiblesse de la natalité ainsi que celles de la mortalité. Nous rappelons ici brièvement nos conclusions. Le déséquilibre des sexes consécutif à une immigration essentiellement masculine avait contribué à maintenir le faible taux de natalité de l'époque esclavagiste. L'imigration pénale, composée en quasi-totalité d'hommes, avait fortement comprimé la natalité, mais l'immigration libre avait également joué un rôle important dans ce sens. Les conditions sanitaires de la Guyane de la seconde moitié du XIX" siècle et de la première moitié du XX' siècle avaient renforcé les effets du déséquilibre des sexes pour faire de la Guyane un pays de faible natalité. Les habitants de la Guyane souffraient alors de l'endémie palustre particulièrement nuisible aux grossesses, de malnutrition, de sous-nutrition et d'un encadrement médical médiocre. Quant à la mortalité, parfois élevée, elle s'expliquait par la surmortalité dans la population pénale et par les mauvaises conditions de vie d'une bonne partie des habitants de la Guyane. Dès lors, les endémies et les épidémies qui avaient cours dans le pays emportaient chaque année un important contingent d'hommes. Nous insisterons davantage sur ces maladies car elles jouèrent un rôle fondamental dans l'histoire du peuplement non seulement en façonnant une image négative de l'espace guyanais, mais encore en menaçant réellement d'extinction les quelque 30000 habitants du pays. Leur disparition ou leur maîtrise conditionnera le redressement puis l'explosion démographique de la seconde moitié du xx., siècle. Au lendemain de la guerre, le chef du Service de la Santé de la Guyane brossa un tableau de la situation sanitaire d'où nous extrayons les informations concernant les principales affections dont souffraient les Guyanais des années 194025. La fièvre jaune avait exercé ses ravages dans la colonie dans la seconde moitié du XIX"siècle. Selon le chef du Service de Santé, le lieutenant-colonel

22. Ibidem, pp. 37 et 39. 23. Pierre Léon, Economies et sociétés de l'Amérique Latine, Paris, SEDES, 1969,p. 55. 24. Serge Mam-Lam-Pouck, Histoire de la société guyanaise, Paris, Editions Caribéennes, 1987,pp. 169à 178. 25. Lieutenant-Colonel Parfaite, «Le problème sanitaire dans l'histoire guyanaise », La Semaine en Guyane et dans le Monde, 24 juillet 1947. 34

Parfaite, la dernière épidémie remontait à 1912. La mise au point d'un vaccin, à partir de 1926, donnait l'espoir d'un contrôle efficace de la maladie. Il n'en était pas de même pour le paludisme

que le lieutenant-colonel Parfaite qualifiait de

«

fléau majeur» de

la Guyane. Le paludisme y sévissait comme dans la plupart des pays de la zone intertropicale. Selon le lieutenant-colonel parfaite, il occasionnait chaque année un nombre élevé de décès.
L'affection s'attaquait, précisait-il, «au potentiel vital de la population en raison de la gravité de ses atteintes, par les lésions chroniques qu'elle détermine au niveau de certains organes (foie et rate en particulier) ». Il ajoutait: « les tout-petits paient un lourd tribut et nous le rencontrons souvent à l'origine des troubles de croissance, du rachitisme ou des anémies qui entravent le développement normal de l'enfant. Enfin, en appauvrissant l'organisme et en affaiblissant ses moyens naturels de défense, le paludisme favorise l'apparition d'autres maladies qui, comme la tuberculose ou la lèpre, se manifestent avec prédilection chez les individus déjà débilités ». Trois autres affections sévissaient particulièrement nie: la syphilis, la tuberculose et la lèpre. dans la colo-

«La syphilis, héréditaire ou acquise, écrivait le chef de Service de Santé, se rencontre en Guyane [...]. Il faut déplorer l'insouciance avec laquelle bien des jeunes gens se résignent à vivre en gardant une affection redoutable sans s'astreindre au traitement rigoureux destiné à neutraliser le mal. »

Parmi les causes favorisant les épidémies de tuberculose, il citait la misère sociale, l'alcoolisme, l'alimentation défectueuse ou carencée en sels minéraux et en vitamines, le manque d'hygiène et l'entassement dans des maisons trop petites ou malsaines. Il précisait que la population pénale était particulièrement sensible à la tuberculose, tandis que les Créoles en étaient moins affectés. En revanche les victimes de la lèpre se comptaient en grand nombre parmi ces derniers. La lèpre était également une affection majeure de la Guyane.
«ce qui donne toute son importance au problème de la lèpre en Guyane française, poursuivait le chef du Service de Santé, ce n'est point le fait d'y trouver des lépreux puisqu'il en existe dans les pays voisins, mais celui que le nombre des malades dépistés et le pourcentage de ce nombre par rapport au chiffre global de la population reste élevé (environ 2 %).» Il avançait les nombres surveillance. suivants: au 31 décembre 1946, 1 140

lépreux,
placées

528 personnes
sous

porteuses

de

«

lésions

suspectes»

et 596 35

La quasi-disparition des populations amérindiennes relève à la fois de causes générales concernant l'ensemble des habitants de la Guyane et de causes plus spécifiques. Les Amérindiens étaient victimes, comme les autres ethnies, du paludisme. Cette affection, était comme chez les Créoles, une des causes de l'insuffisance des naissances. Celle-ci s'expliquait également par la malnutrition qui frappait surtout les Amérindiens de l'intérieur, par l'abrègement de la durée moyenne de vie et parfois par une trop grande consanguinité. Quant à la mortalité amérindienne, elle semble due principalement à des épidémies provoquées par des germes microbiens transmis lors de contacts avec des personnes appartenant à la population d'origine coloniale. Le docteur Sausse précise que les épidémies les plus meurtrières étaient dues aux pneumonies et aux
broncho-pneumonies 26.

A la veille de la transformation de la Guyane en département le dépeuplement apparaissait comme le problème majeur. D'année en année la population décroissait. Cette tendance au dépeuplement durera jusqu'en 1954. La crise démographique remit la question de l'immigration au premier plan des préoccupations guyanaises. Nombre de Guyanais ne voyaient de salut que dans la relance d'une nouvelle immigration. Comme lors de la crise de l'emploi provoquée par l'abolition de l'esclavage, on cherchait des candidats à l'immigration vers la Guyane sur tous les continents. La Chambre d'Agriculture et de Commerce, porte-parole des entreprises de la colonie, déclarait dans son bulletin que le départ du

bagne mettait
l'ordre du jour.
«

«

plus que jamais» la question de l'immigration à

Il ne fait pas de doute, pouvait-on y lire, que la Guyane franque par un apport allemands à la

çaise ne peut sortir de sa stagnation séculaire progressif et systématique de population Xl.»

Lors de l'arrivée en Guyane d'une dizaine de juifs veille de la Guerre, le Petit Guyanais écrivait :
«

La Guyane peut
[.u] ce serait

recevoir

40 000 juifs.

Sa population

en serait

doublée

une immigration

de choixZB.»

26. La question de l'extinction des populations amérindiennes de Guyane a fait l'objet de quelques études, parmi lesquelles les travaux de : A. Sausse, J.M. Hurault, Français et Indiens en Guyane, Paris, U.G. d'éditions, 1972, P. Grenand, Ainsi parlaient nos ancêtres, Paris, ORSTOM, 1982. 27. Bulletin des Chambres d'Agriculture et de Commerce de la Guyane française, 31 mars 1937, p.S. 28. Cité par colonies. Extrait de Presse, Agence FOM, 286, dossier 11, CAOM,Aix-en-Provence. 36

E. Abonnenc lui, préconisait la programmation en provenance des petites Antilles surpeuplées

d'une immigration ou des Indes, en

suivant l'exemple des Guyanes voisines

29.

A la veille de la départementalisation, comme jadis au lendemain de l'abolition de l'esclavage, la reprise de l'immigration apparaissait comme la condition sine qua non du développement économique du pays.

29. E. Abonnenc,

op. cit., p. 51.

CHAPITRE 3

L'ECONOMIE GUYANAISE PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE A la veille de la guerre, les structures économiques de la Guyane s'inscrivent dans le cadre du modèle colonial: l'exportation de produits bruts ou semi-finis alimente le flux des biens d'équipement et de co.nsommation. La guerre perturbe le fonctionnement de ce modèle et exige la réorientation de la production vers les besoins du marché de la colonie et la recherche de nouveaux débouchés, celui de la Métropole étant devenu inaccessible. Mais le dépeuplement accentue les difficultés de la reconversion économique. Au sortir de la guerre, la Guyane présente un sombre tableau économique. Nous ne reprenons pas ici l'étude de l'économie guyanaise développée dans notre précédent travail. Nous nous limitons à dégager les éléments nécessaires à la mise en relief des mutations de l'après-guerre. I. Les pôles de l'économie à la veille de la guerre: l'or et le bagne

Depuis la fin du XIX" siècle, l'extraction de l'or et les activités de l'Administration Pénitentiaire constituaient les deux secteurs clés de l'économie guyanaise. A la veille de la guerre, la Guyane était encore une colonie minière et pénitentiaire. L'or d'un côté, les dépenses d'investissements et de fonctionnement des Services Pénitentiaires Coloniaux de l'autre, assuraient l'essentiel de la couverture des importations. De 1935 à 1939, les ventes d'or représentaient 90 % des exportations, tandis que les dépenses de l'Administration Pénitentiaire atteignaient pratiquement le. niveau du 38

budget local de la colonie. Elles contribuaient largement à soutenir le rythme des importations. Les décideurs de la colonie. avaient bien tenté de réduire la place qu'avait prise l'industrie minière dans l'économie, mais les solutions retenues n'avaient guère réussi à le faire durablement. Dans cette optique plusieurs productions avaient été enCPUra.gées. A la fin du XIX" et au début du xX" siècle, la Guyane .avait produit simultanément du rhum, de la gomme de balata. et de l'essence de bois de rose. La diversification de la production avait favorisé le retour à la terre d'une partie de la population.rurale attirée par la recherche de l'or sur les placers de l'intérieur. .EI1e avait également réduit sensiblement la part de l'or dans 1es.exportations : en 1921, l'or ne représentait plus que 45 % des exportations. Mais la mévente de ces nouveaux produits, concurrencés par les productions brésiliennes (essence de bois de rose) et antillaises (rhum), replaça la Guyane, à la veille de la grande crise économique de 1929, dans le système précaire de la monoprodu~tion d'or. Dans les années trente s'esquissa une nouvelle tentative de diversification de la production. Des planteurs guyanais relancèrent la production de rhum et s'engagèrent dans la culture de la banane. Le marché métropolitain était alors demandeur de ces deux denrées. En 1939, 1170 hectolitres de rhum (mesurés en alcool pur) étaient exportés, tandis qu'au cours des trois années qui précédèrent le déclenchement de la guerre, 625 tonnes. de bananes (en moyenne annuelle) avaient été expédiées. L'importance du complexe pénitentiaire dans la vieéconomique de la colonie se mesurait au poids de ses commandes sur le marché guyanais. Or celui-ci était essentiellement approvisionné par la Métropole. Le commerce local ne jouait donc qu'un rôle d'intermédiaire entre la demande de l'Administration Pénitenciaire.et l'offre des producteurs métropolitains. Les importations guyanaises comprenaient essentiellement des biens de consommation, les biens d'équipement n'y occupant qu'une place marginale. Les produits alimentaires trônaient au premier rang des importations: ils en représentaient 57 %. Il s'agissait des produits de consommation courante comme les farines, les fruits, les légumes, la viande, le poisson, le café, l'huile, le sucre, le sel, les produits laitiers ou les boissons. La France était le principal partenaire commercial: la Guyane lui achetait 65 % des biens qui lui étaient nécessaires; le Brésil (10 %) et les Etats-Unis (4 %) n'occupaient qu'une place secondaire dans le commerce extérieur guyanais. Hormis les spéculations destinées à l'exportation, la production agricole ne fournissait qu'un appoint aux importations de denrées alimentaires. Si les Amérindiens et les Businenge vivaient en quasi39

autarcie, les Créoles. les Métropolitains et la population pénale consommaient largement les denrées importées. Les «abattis» (unité de production agricole guyanaise) approvisionnaient les marchés urbains en produits maraîchers et en tubercules au premier rang desquelles on trouvait le manioc. L'élevage entrant peu dans les traditions du pays, la plus grande partie des quantités de viande consommée provenait de l'importation. L'économie guyanaise, à la veille de la guerre s'insérait donc dans le système colonial français. La Guyane n'était toutefois qu'un élément mineur de l'immense Empire colonial dont les principaux champs d'investissements et de profits se trouvaient en Afrique et en Indochine. Néanmoins la structure des exportations et des importations, ainsi que les caractères de la production vivrière, étaient conformes au modèle de production colonial. La Métropole se réservant la plus grande part de la production de la colonie, les liaisons commerciales avec les autres pays d'Amérique étaient fort limitées. Le choix des produits destinés à l'exportation se faisait en premier lieu en fonction de la demande du marché métropolitain et en second lieu en fonction des ressources et du savoir-faire de la colonie. Ainsi l'histoire économique récente de la Guyane avait été jalonnée de productions réclamées par le marché métropolitain, puis abandonnées soit du fait de la disparition de cette demande, soit du fait de la satisfaction de ce marché par des concurrents coloniaux. Au début du XIXe siècle la trilogie coton, rocou et sucre avait constitué la base de l'économie guyanaise. A la fin de ce même siècle les placers avaient couvert l'intérieur du pays. L'or avait remplacé la trilogie du début du siècle, des productions comme le rhum, la gomme de balata, l'essence de bois de rose et la banane ne représentant que des éléments secondaires. En devenant le principal produit d'exportation, l'or mettait la Guyane à l'abri du risque du tarissement de la demande métropolitaine ou de la concurrence d'autres pays producteurs, comme cela avait été le cas pour toutes les productions guyanaises. En tant que métal précieux l'or était assuré d'une demande soutenue. Cependant la production sur laquelle reposait la vie économique de la Guyane était menacée par d'autres dangers, en premier lieu par les conditions mêmes de son extraction. En 1939, 90 % de la production étaient réalisés par des orpailleurs. L'orpailleur extrayait l'or des alluvions des vallées seul ou dans des formations réduites à quelques hommes. Le travail était particulièrement pénible comme le soulignent maints témoignages:

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«Accompagné par aeux amis, j'ai vu les orpailleurs suer avant de recueillir quelques paillettes [...] Ils sont au fond d'une grande tranche, dans la boue. Après avoir écopé l'eau, à l'aide d'un seau, sur le palier, ils projettent, sur le sol la glaise et les cailloux. Le tout est repris, lancé dans uné dalle en bois où circule l'eau détournée du ruisseau. Sur cette dalle deux femmes, à califourchon, sont assises, qui délayent la glaise, examinent, jettent de côté ce qui ne se dissout pas [...] Ces travailleurs courageux triment. A l'aide de mercure ils amalgament l'or et "lèvent la production". A cette besogne si dure, ils s'épuisent sans brillants résultats. Leur gain moyen ne dépasse pas le salaire d'un ouvrier consciencieux 1. »

Les orpailleurs utilisaient des outils rudimentaires comme la dalle, évoquée dans le témoignage ci-dessus, encore appelée long tom ou sluice, et la batée. La mécanisation du travail par des entreprises d'une certaine importance n'avait pas donné les résultats escomptés. D'ailleurs celles-ci avaient abandonné l'extraction de l'or aux orpailleurs, à l'exception de la Société Nouvelle de Saint-Elie et Adieu Vat. Au travail pénible s'ajoutaient les difficultés du ravitaillement pour placer l'orpailleur dans des conditions de vie peu enviables. Certes, au cours des années, le ravitaillement s'était amélioré grâce à l'installation de boutiques dans les villages miniers de l'intérieur. Les orpailleurs amélioraient également leur ordinaire avec les produits des abattis environnants. Mais les denrées alimentaires de base (le sucre, le sel, l'huile, les haricots...) et le matériel de production étaient importés de France. Des dépôts des grossistes de Cayenne, les marchandises étaient acheminées à bord des canots créoles ou businenge vers les placers distants parfois de plus de 200 km du littoral. Les difficultés de la navigation fluviale, la distance parcourue et l'âpreté au gain des détaillants (Ie paiement des denrées s'effectuait en or) renchérissaient considérablement les biens de consommation indispensables à la vie de l'orpailleur. Les revenus de ce dernier étaient dans l'ensemble limités et ses conditions de vie souvent misérables. Loin de toutes infrastructures sanitaires, il était la victime désignée des endémies de la colonie. Aussi les Créoles de Guyane avaient-ils été de moins en moins nombreux à courir les bois à la recherche de l'or, laissant cette activité peu lucrative aux immigrés antillais. Or la majorité d'entre eux constituait une population flottante qui se déplaçait d'une frontière à l'autre en fonction des découvertes. Par ailleurs, elle aspirait à retourner un jour au pays natal. Que les conditions de ravitailement viennent à se dégrader ou que le cours de l'or ne
1. Albert DamaI, «Des bananes ?... Un peu, de l'or ?... pas La Semaine en Guyane et dans le Monde, 17 octobre 1946, p. 3. du tout »,

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suffise plus à rentabiliser le travail sur les placers, et voilà la production principale de la Guyane compromise. Le dépeuplement de l'Inini et l'épuisement des plus riches alluvions les seules rentables compte tenu des moyens techniques limités mis en œuvre par les orpailleurs menaçaient également la production d'or. Celle-ci avait d'ailleurs commencé à décliner au cours de la Première Guerre Mondiale. Alors que, durant la période faste (1904 à 1914), la production avait atteint la moyenne annuelle de 3799 kilogrammes, elle tombait déjà à 2660 en 1917. La chute de la production s'était poursuivie jusqu'à la veille de la guerre (1 227 kilogrammes en 1939). Conformément au modèle de production colonial, l'équilibre économique de la Guyane était en péril si aucune autre production comme cela s'était produit à plusieurs reprises dans le passé - ne prenait la relève de l'or. Dans cette hypothèse le flux des importations ne pourrait être maintenu. Or, dans le contexte colonial, il était indispensable à la vie normale des Guyanais, puisque leur production n'avait pas pour objectif leur propre marché. Ainsi aucune industrie, hormis celle du bâtiment, n'avait été implantée dans la colonie. Quant à l'artisanat, il se limitait à la production d'une partie du mobilier et de quelques objets domestiques. Depuis l'origine de la colonie, les habitants avaient coutume de consommer des biens importés, qu'il s'agisse d'aliments, de vêtements, de linge de maison, de matériel de transport ou d'équipement des entreprises. Le consommateur guyanais se nourrissait certes de couac (farine de manioc) et buvait du rhum, mais le pain et le vin occupaient une place de choix dans sa consommation quotidienne. Ces habitudes de consommation, jointes à l'étroitesse du marché intérieur, avaient de tout temps limité l'expansion et la modernisation de l'agriculture vivrière: la culture itinérante sur brûlis demeurait la principale technique agricole en usage sur les abattis. A la veille de la guerre, c'étaient les bases mêmes de l'économie guyanaise qui étaient sur le point de s'effondrer. Le flux des importations était entretenu, d'une part, par les transferts de fonds publics (dépenses de l'Etat pour le fonctionnement de ses services, emprunts de la colonie, subventions de la Métropole) où figuraient en bonne place les dépenses de l'Administration Pénitentiaire, d'autre part, par les exportations des produits de la colonie. Ce flux semblait pouvoir difficilement être maintenu au niveau de!) années précédentes. En effet, la production d'or était menacée par l'épuisement des placers et le reflux des orpailleurs, tandis que le bagne l'était par la décision du gouvernement de mettre fin à la transportation. En rompant les liens commerciaux avec la Métropole, la guerre allait mettre en évidence les contradictions du

-

-

-

42

modèle économique reconversion.

colonial et obliger les Guyanais à une difficile

II. L'épreuve

de la guerre, 1940-1945

A. A la recherche de l'autosuffisance Les guerres dans lesquelles s'est engagée la Métropole ont toujours été des moments difficiles pour les colonies. L'étroite dépendance économique de la Guyane à l'égard de sa métropole la rendait particulièrement sensible aux guerres, car elles signifiaient, selon les circonstances, la réduction ou la rupture d'un commerce essentiel à la vie de ses habitants. Ils avaient souvent payé de lourds tri.; buts lors des guerres des XVII" et XVII:(6siècles ainsi que lors des guerres napoléoniennes. Celle de 1870-1871, grâce à sa courte durée et à son caractère limité, avait eu peu de conséquences sur la vie guyanaise. La guerre de 1914-1918 avait eu des répercussions plus importantes. En effet, les relations commerciales avec la Métropole avaient été réduites et la Guyane avait dû réorienter une part de ses échanges vers les pays d'Amérique. Mais la colonie avait maintenu ses liens commerciaux avec sa Métropole 2. Les circonstances de la Seconde Guerre Mondiale provoquent, en 1942, la rupture totale des relations commerciales entre la France et ses colonies d'Amérique. La Guyane doit alors vivre de ses propres ressources. En fait, dès 1940, l'occupation du territoire métropolitain par l'armée allemande imposa aux décideurs de la colonie la recherche de. solutions aux problèmes économiques qui se posaient. Le gouverneur et les organismes consulaires représentant le commerce et l'agriculture se fixèrent Gomme objectif prioritaire la satisfaction des besoins de la colonie par sa propre production. En somme il s'agissait de mettre en œuvre une stratégie de survie par des substitutions aux importations. Le poids de trois siècles de fonctionnement du système de production colonial rendait cette nouvelle approche de l'économie guyanaise fort difficile. Aussi les obstacles furent-ils nombreux qui, en grande partie, compromirent le succès de la nouvelle politique économique. Ils étaient à la fois d'ordre psychologique et d'ordre matériel. La reconversion des esprits vers la réalisation d'un système économique qui obéirait à des impératifs propres à la colonie s'avéra laborieuse. Les autorités de la colonie ne purent jamais
2. Cf. V. Belrose Huyghues, Anne-Marie Bruleaux, La Guyane pendant la Grande Guerre, Cayenne, Archives Départementales de la. Guyane, 1985. 43

trouver des travailleurs agricoles en nombre suffisant et eurent beaucoup de mal à persuader la population active à se reconvertir massivement dans l'agriculture. Les nombreux appels et la propagande officielle du régime de Vichy ainsi que, par la suite, celle des autorités gaullistes de la Guyane restèrent parfois sans écho. En mars 1940, le gouverneur Chot, devant la Chambre d'Agriculture, appelait les Guyanais à produire désormais pour eux-mêmes: «Dans un avenir prochain, disait-il, il faut que ce pays vive sur
lui-même et par lui-même 3. »

Il avait cependant conscience qu'il serait difficile de faire surgir, en quelques mois, une nombreuse paysannerie dans un pays de mineurs, de commerçants et de fonctionnaires. Dans la presse, on encourageait la production agricole en faisant valoir que la pénurie la rendait très rémunératrice. La Ohambre d'Agriculture menait

campagne pour « redonner à la terre sa véritable valeur sociale» 4.
Les agriculteurs étaient invités à produire davantage de couac et de riz et à transformer des cultures jusqu'alors confinées aux jardins domestiques en spéculations destinées au nouveau marché ouvert par la guerre dans la colonie même. C'est ainsi que la production de «pois yeux-noirs, de pois d'angole, de pois de sept ans, de pois millions et de pois chiches» 5 était vivement encouragée. B. Les limites de la reconversion En janvier 1942, alors que les difficultés du ravitaillement s'accentuaient, la Chambre d'Agriculture en était encore à dénoncer
«la très forte proportion d'hommes de tous âges sans travail défini ou régulier cependant que l'agriculture manque de bras nécessaires pour assurer la vie de la colonie 6. »

Cette contradiction apparente entre la nécessité d'assurer la survie alimentaire du pays et l'existence d'un nombre relativement important de personnes disposant de revenus irréguliers s'explique par deux faits. Le premier a trait à l'image qu'avait le travail de la

terre dans la colonie. Dans la mentalité collective créole

autres ethnies ne sont pas concernées par ces considérations le travail de la terre était associé à l'humiliation de l'esclave,

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les

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à

3. Bulletin des Chambres d'Agriculture et de Commerce de la Guyane française, mars 1940,p. 7. 4. Ibidem, mars 1942,p. 9. S. Le Radio-Presse, 28 janvier 1943,p. 3. 6. Bulletin des Chambres d'Agriculture et de Commerce de la Guyane française, 31 mars 1942,p. 11. 44