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LE PEUPLE RWANDAIS UN PIED DANS LA TOMBE

De
216 pages
Étudiant en 1994 au Rwanda, lors du génocide des Tutsi doublé des massacres de certains Hutu, l'auteur retrace son calvaire, dévoilant ainsi un peu du cataclysme des Grands Lacs. Il décrit deux microcosmes : l'Université et Nyakabanda sa commune d'origine, avant et pendant le génocide. Puis l'exil au Kivu parmi deux millions d'autres Rwandais… Rescapé, l'étudiant rattrapé par ses poursuivants est rapatrié volontaire au Rwanda grâce aux Agences de l'ONU, mais là son calvaire n'est pas terminé. Il devra reprendre la route de l'exil.
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Collection "Mémoires Africaines"

Maurice NIWESE

Le peuple rwandais un pied dans la tombe
Récit d'un Réfugié étudiant

Préface de Filip Reyntjens

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris - FRANCE

Couverture 1: Nativité dans les camps de réfugiés rwandais au Zaïre en 1994 (photo Richard AMAL VY)

Couverture 4: Des réfugiées rwandaises quittent le camp en janvier 1995, in Revue Dialogue, photo: SN

@ L'Hannattan

2001

ISBN: 2-7475-384-0803-X

Préface

Le génocide rwandais de 1994 et ses séquelles nationales et régionales ont suscité un flot considérable de publications. Des dizaines de Iivres ont abordé des thèllles aussi divers que les antécédents de cette extrême violence, le génocide lui-même, le rôle de la communauté internationale, l'extension de la guerre civile rwandaise dans la région, les pratiques politiques du régime issu du génocide. Certaines analyses ont été honnêtes, même si elles sont toujours contestées dans un contexte de bipolarité, d'autres sont inspirées par un parti-pris évident. Les textes acadéllliques côtoient les tétlloignages et les pamphlets. Certains écrits tentent de rendre cOlllpte du passé, d'autres proposent des projets d'avenir pour le pays et la région. Sous le choc de ce qui leur est arrivé, les Rwandais ont attendu pour faire entendre leurs voix. Yolande Mukagasana a, je crois, été la première à s'exprimer à travers l'émouvant témoignage d'une rescapée tutsi du génocide ( La mort ne veut pas de moi, Paris, Fixot, 1997 ). Depuis lors, d'autres Rwandais ont consigné leur vécu du génocide et des massacres au Rwanda et du sort dramatique des réfugiés hutu au Congo, exterminés par l'APR (Armée patriotique rwandaise). Le livre de Maurice Niwese est un de ces témoignages de Rwandais et à ce titre contribue à compléter un tableau d'une extrême complexité et, malgré tous les écrits, encore mal connu. Ce livre nous montre d'abord deux microcosmes, celui de l'Université et celui de la commune d'origine de l'auteur, Nyakabanda, avant et pendant le génocide. Ensuite, tout comme deux millions de Rwandais, l'auteur part en exil. Il décrit la vie dans les camps de réfugiés au Kivu, un nouveau microcosme fait de rutlleUrs et de débrouillardise. Survient alors une nouvelle catastrophe, lorsque les camps sont attaqués et que les réfugiés entaIllent leur saga infernale vers l'ouest. Ce que Niwese conte ici recoupe d'autres sources orales et publiées: les réfugiés sont exposés à un véritable projet d'extermination, dont les coupables n'ont à ce jour nullement été inquiétés. Rescapé, l'auteur est rapatrié au Rwanda où le calvaire continue. Il prend une nouvelle fois la route de l'exil: il peut aujourd'hui s'exprimer en liberté, droit élémentaire dont ses compatriotes au Rwanda ne peuvent que rêver.

Le livre de Niwese aurait sans doute pu être écrit par de nombreux autres Rwandais. C'est à ce titre, parce que représentatif, que ce témoignage est intéressant et qu'il contribue à une meilleure connaissance de la "décennie perdue", celle des années 1990, dans la région des Grands Lacs.

Filip Reyntjens Professeur aux Universités d'Anvers et de Bruxelles Président de l'Institut de politique et de gestion du développeInent, Université d'Anvers

Remerciements

Les hommes utilisent les gestes et les paroles pour mieux communiquer. Lorsqu'on écrit, il arrive qu'on perde une partie de la communication que sont les gestes! Ne pouvant pas combiner gestes et paroles, les termes me font défaut pour exprimer mes profonds remerciements à l'égard de tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à la publication de ce livre. Mesdames Frieda Mukanyemazi et Marie Unzaniyinka

ont partagé avec moi une partie de ma triste aventure et m'ont
aidé à lTIettresur papier cette tragédie. Je ne me trompe pas si je présente ce livre comme un travail d'équipe. Qu'elles soient récompensées en recevant le fruit de leur collaboration! Quant à vous, Joseph Ufiteyezu, Ntwari Kervin Thierry, mademoiselle Françoise Pluvinage et maître Jacqueline Kamali, vous avez été conscients que le français n'est pas ma première langue et avez veillé à ce que je présente un texte qui approche cette langue seconde. Retrouvez-vous dans cet écrit! Je ne trouve pas de lTIotspour exprimer ma gratitude au professeur Filip Reyntjens. Sans vos travaux sur la région des Grands Lacs et sans vos judicieux conseils, des trous de mémoire auraient été importants. En dépit de vos tâches quotidiennes, vous n'avez ménagé aucun effort en lisant ce texte. Qu'il me soit permis enfin d'exprimer ma très profonde reconnaissance à madalTIeAstérie Mukarwebeya pour ses nuits passées blanches en mettant en format de livre mon texte! Et vous chers amis que je ne reprends pas ici pour des raisons diverses, je ne vous oublie pas. C'est une grande récompense pour vous d'avoir contribué à relater au monde cette triste vérité de l' histoire des temps dits modernes. Ab imo pectore, je vous redis à vous tous mon grand merci!

Et toi, cher abbé Sylvain Bourguet, Gardes-tu le souci de tous ces Rwandais Qui sont avec toi dans l'au-delà? Ton départ me pèse lourdement. Heureusement, Ce n'est qu'une question de temps! Mais entre-temps, Voici l'ouvrage qui t'est dédié.

Avant- propos
Pourquoi un livre de plus?

Depuis que j'ai quitté le Rwanda, des amis m'ont posé beaucoup de questions dont deux très récurrentes: la première est «pourquoi fuyez-vous le Rwanda? » La seconde, « qu'avezvous vécu dans les forêts du Zaire? » Je me mettais à raconter cette incroyable vérité qu'on veut taire à ceux qui, étant avec moi, me posaient des questions, et à écrire à tous ceux qui, étant loin de moi, m'envoyaient des messages écrits. Je racontais et écrivais la même chose à ces différentes personnes. Des fois, je n'y arrivais pas. Ils étaient nombreux à vouloir connaître ce qui s'est passé, ce qui se passe aujourd'hui chez nous et ce qui est arrivé aux Rwandais. Qui plus est, les évènel11ents vécus, ces derniers temps, sont fort nombreux et certaines situations, indescriptibles. Je me suis mis à écrire cette triste réalité de I'histoire pour répondre en partie aux questions que l'on me pose. En partie, car je prépare une suite à mon récit. Et c'est la première motivation. Je reste en outre persuadé que les Rwandais ont un devoir de mémoire, leur seul l110yen de rendre hommage aux victimes de la double épuration ethnique: celle de 1994 et celle de 1996 à 1997 des forêts zaïroises. Et c'est la deuxième motivation. « Cette mémoire, comme le note bien le Cardinal Roger Etchegaray, est conforme aux exigences de la justice et on ne peut s'en passer,' mais elle ne saurait cependant devenir ruminante, harassante, obsédante,' nul ne peut rester prisonnier 1 de son passé si lourd soit-il. » Je suis également convaincu que le monde a le droit de connaître la vérité sur la tragédie rwandaise. Les crimes commis dépassent, de par leur gravité, les frontières du Rwanda. Enfin et c'est la dernière raison qui me pousse à faire ce témoignage, tous mes concitoyens garderont à l'esprit qu' iIs sont tous appelés à vivre ensel11ble dans leur pays. Or, c'est en mettant toutes les
Lire homélie du Cardinal Etchegarray à la clôture Kinyamateka n° 1569, février-l, Kigali, 2001 I du Jubilé au Rwanda,

Il

cartes sur table que nous construirons une nouvelle société de Rwandais réconciliés sans éternels bourreaux ni perpétueIles victimes. Le présent ouvrage raconte mon vécu et celui de mes compatriotes rwandais meurtris par les haines séculaires et par les guerres insensées. Il rapporte les faits, il ne fait pas d'analyses. Il témoigne. Je m'attarderai sur l'image de l'Université Nationale du Rwanda ( UNR ), à la veille du génocide. Pour deux raisons essentielles: d'abord, parce que j'évoluais dans ce milieu et y jouais un rôle. Et puis et surtout parce que l'université reflète, à coup sûr, l'image de la société tout entière. Je raconte ensuite, ce que j'ai vécu pendant l'une des plus grandes hécatombes du siècle dernier: le génocide rwandais de 1994. J'ai parlé de ma commune de Nyakabanda. Ce choix n'est motivé que par la simple volonté de relater ce que j'ai vu et vécu, chez moi. Tout cela pour privilégier une approche plus descriptive qu'explicative ou interprétative. Le lecteur partira des faits vécus quotidiennelnent pour se faire une idée sur la genèse, le déroulement et l'ampleur des désastres causés par la folie humaine. De Ina cOIllmune,j'ai fui le pays pour m'exiler dans les camps des réfugiés rwandais de l'Est du Za"ire. En fuyant le régime du Front Patriotique Rwandais ( FPR ), je craignais pour ma sécurité. Mais au Zaïre, le réfugié a toujours eu un pied dans la tombe. Ceux qui y ont mis les deux pieds ont fini leur course. Ils finissaient leur vie, épuisés par la faim, par les maladies ou par la main de l'homlne, leur semblable. L'holocauste inédit de plusieurs milliers de réfugiés rwandais dans les forêts du Za"ire,ne s'est malheureusement pas détaché de Ina vie. Avec moi et sous mes yeux, plusieurs milliers de Rwandais réfugiés périrent comme des mouches! Ces personnes qui sont mortes n'existaient pas, selon certains grands experts. Je les invite aujourd 'hui à aller voir les charniers humains le long du chemin de croix suivi par les damnés du siècle passé. Si les auteurs de ces forfaits ne les ont pas fait disparaître, ils se rendront compte que ces femmes, ces enfants et ces viei llards,... auraient pu être sauvés, s' ils n'avaient pas été déclarés morts, avant leur mort.

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Les survivants du Zaïre ont été, en partie, rapatriés au Rwanda. Certains ont retrouvé ceux des leurs qui avaient survécu et vivent avec eux dans la peur, dans l'angoisse et dans l'incertitude du lendemain. D'autres ont été tués, condamnés rapidement par la justice expéditive. D'autres enfin ont été stockés dans des prisons du Rwanda où ils se meurent à petit feu. Mon témoignage répondrait à mes attentes et à celles de tous ceux qui ne profitent pas de l'anarchie dans notre région, s'il se lisait comme un cri d'angoisse et d'alarme, lancé à mes compatriotes et à la communauté internationale. Je vous supplie, chers amis: paix et justice! Justice équitable et impartiale pour le Rwanda! Désolidarisez-vous de tous les systèmes de sang! Forcez-les à laver leurs mains ensanglantées et à respecter l'avis Inais surtout, la vie de l'autre. Car c'est à ce seul prix que le Rwanda sortira de la spirale de violence. Certains de ceux qui m'ont déjà lu en manuscrit ont vite réagi: « Ce n'est pas sans larmes dans les yeux que nous terminons ton témoignage! Ce n'est pas vrai, tu ne mérites pas ton sort! » Ils ont, sans nul doute, raison. Moi-même, j'en suis très conscient. Mais malheureusement, je ne suis pas la seule victiIne des régimes sanguinaires et suis écœuré de ne pouvoir rien faire pour changer la situation du moment. D'autres, indignés certainement par l'inaction du monde face à la tragédie de tout un peuple, n'hésitent pas à demander:« Ces choses-là ont-elles réellement eu lieu à la fin du vingtième siècle? » Pour répondre rapidement à ces derniers, j'elnprunterai les mots à Albert CAMUS: « Ces faits paraîtront bien naturels à certains et, à d'autres, invraisemblables au contraire. Mais, après tout, un chroniqueur ne peut tenir compte de ces contradictions. Sa tâche est seulement de dire: 'ceci est arrivé " lorsqu'il sait que ceci est, en effet, arrivé, que ceci a intéressé la vie de tout un peuple, et qu'il y a donc des milliers de témoins qui estimeront dans leur cœur la vérité de ce qu'il dit. »2 C'est donc en chroniqueur que je vais exposer les faits qui vont suivre. Avant de commencer à les relater, il conviendrait de retracer quelques faits sur I'histoire du Rwanda.

2

CAMUS, A., La peste, Ed. Gallimard,

1947, pp 12-13.

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C'est un survol rapide pour situer le calvaire du peuple rwandais dans le temps et, dans une moindre mesure, dans l'espace. l'histoire du Rwanda ou la spirale de violence?

Le Rwanda est un petit pays, de l'Afrique Centrale, de 26.338 kilomètres carrés et de près de 7,7 millions3 d'habitants, selon les chiffres officiels de 1997. Il est peuplé par trois cOlnmunautés dont le poids démographique est loin d'être égal. Les Twa représentent environ un pour cent des Rwandais. IJs ont toujours été tenus presque à l'écart de la gestion du pays. Ce qui ne les a pas elnpêchés d'être victilnes des confl its entre les deux autres communautés. Les Hutu sont plus nOlnbreux: 84 pour cent de la population et les Tutsi, environ 15 pour cent ( Chiffres officiels4 d'avant 1994 ). Ces trois communautés partagent la Inême langue, la Inêlne culture et habitent entremêlées sur un même territoire. Les mariages entre les deux dernières ne sont pas rares. Avant 1959, le pouvoir politique était détenu par une aristocratie tutsi. Une aristocratie qui opprimait le petit peuple en lnajorité hutu mais aussi les Tutsi marginalisés. Le roi était un dieu suprême qui, pourvu de pouvoirs surnaturels, régnait sur le reste de la population, ses sujets. Tout lui appartenait: herbes, hOlnmes, anitnaux, terre, rivières, ... En novelnbre 1959, après les attentats meurtriers perpétrés contre les leaders hutu par l'aristocratie tutsi au pouvoir, les Hutu se révoltèrent contre la monarchie tutsi. Les Tutsi furent tués et pourchassés. L'année suivante, le roi quitta le pays avec près de deux cent mille Tutsi. Ils s'établirent, en grande majorité, dans les pays limitrophes du Rwanda d'oÙ ils tentèrent de reconquérir le pouvoir. Le 28 janvier 1961, la République fut proclamée et la tnonarchie fut abolie par 80 pour
3 On retrouve ce chiffre dans Encyclopédie Microsft Encarta 99.A noter que le dernier recensement organisé date de 1991. Ce recensement avançait le chiffre de7.155.391. 4 Le terme officiel est à comprendre dans un sens large. Il est en effet malaisé d'établir ces pourcentages pour plusieurs raisons qu'il est difficile de reprendre ici. Notons tout simplement que pour des raisons politiques, les gens passaient aisément d'une ethnie à l'autre. Ce dernier phénomène illustre combien l'antagonisme ethnique rwandais trouve ses fondations sur une base fragile.

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cent de la population

par voie référendaire.

Le 26 octobre 1961,

Grégoire Kayibanda fut élu Président de la République. Le 1el' juillet 1962, le Rwanda devint indépendant. En 1963, les exilés tutsi tentèrent de renverser la jeune République par une attaque armée qui se solda par un échec. A l'intérieur du pays, cette tentative provoqua la violeÏ1ce. Une série de massacres furent perpétrés contre les Tutsi. Il y eut beaucoup de morts. Les attaques des exilés tutsi se poursuivirent jusqu'en 1967. Et chaque fois, les Tutsi de l'intérieur étaient tués en représailles. Le 5 juillet 1973, le général major Juvénal Habyarimana s'etnpara du pouvoir par un coup d'Etat. Mais avant son putsch militaire, ce dernier avait d'abord pris le soin d'organiser les troubles interethniques à l'université et dans des écoles. Son coup d'Etat vint mettre fin aux troubles interethniques dont il était lui-même auteur et profiteur. Il le justifia aussi par la volonté d'arrêter les dissensions régionales. Les politiciens du Sud furent éliminés physiquement dans des prisons et dans des conditions les plus inhumaines. En 1975, le Président Juvénal Habyarimana fonda le parti unique, le MRND (Mouvement Révolutionnaire National Pour le Développement), dont tout Rwandais était d'office membre. Le coup d'Etat de 1973, qui a instauré la deuxième République, n'a rien apporté de neuf. Cette République a par contre institutionnalisé deux formes de violences axées sur la région et l'ethnie. L'opprimé devint le Hutu du Sud et le Tutsi en général. En 1990, les exilés tutsi des années antérieures, étaient bien organisés. Ils occupaient des postes importants dans l'armée régulière ougandaise. Le général major Fred Rwigema était chef d'état-major de l'armée ougandaise et vice-ministre de la Défense nationale, les majors Chris Bunyenyezi et Stephen Ndungutse comtllandaient des brigades de choc et le major Paul Kagame, actuel Président du Rwanda, était directeur adjoint des services de renseignements Inilitaires.5 Appuyés par l'Ouganda,

les anciens exilés envahirent, le 1el' octobre 1990, le Rwanda et
Filip REYNTJENS, 1988-1994, Editions

5 Pour plus de renseignements, on lira avec intérêt, L'Afrique des Grands Lacs en crise: Rwanda, Burundi: Karthala, pp 139-161.

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tentèrent de renverser le pouvoir du Président Juvénal Habyaril11ana. Ils exploitèrent avec profit des conflits d'actualité à l'intérieur du pays en jouant à la fois les cartes du régionalisme et de l' ethnisme. A l'intérieur du pays, le pouvoir réagit. Dans certaines régions du pays, les l11assacresfurent perpétrés contre les Tutsi. Les Hutu, accusés d'être complices du Front Patriotique Rwandais, furent arrêtés et emprisonnés. Sous la pression de la COlllmunauté internationale, le pouvoir libéra les détenus, accepta la création des partis politiques et débuta les négociations avec les anciens exilés. Le 6 avril 1994, l'avion transportant les deux présidents hutu du Rwanda et du Burundi fut abattu. Cet attentat causa des dégâts inimaginables. Les Tutsi furent systématiquement tués et les Hutu de l'opposition soupçonnés, à tort ou à raison, d'être d' inte 11gence avec le FPR furent auss i massacrés. Les i règlements de cOlllpte trouvaient, à leur tour, du champ libre. En juillet 1994, les l11ilitairesdu FPR fortement appuyés par l'Ouganda arrachèrent leur victoire aux Forces Armées Rwandaises ( FAR ). Les réactions du vainqueur ne différèrent pas de celles des premiers régimes. L'objectif sembla être de tuer le plus grand nOlllbre de Hutu. Tels sont les faits. Brièvelllent, voici COl11l11ent peut résul11erI'histoire de notre pays. l'on Des poignées d'hol11mes tutsi ou hutu se sont toujours, en entraînant le peuple derrière eux, battus pour le pouvoir, principale source de l'avoir dans notre pays. Certains se battaient pour s'y l11aintenir, d'autres pour les en chasser. Arrivés au pouvoir, tous les régimes qui se sont succédé ont pratiqué, d'une certaine façon et à des degrés différents, une politique d'exclusion et de diabolisation d'une partie de la population. Et ces pouvoirs ont fait ou font tout pour diviser les Rwandais, en créant et en exploitant des paramètres ethniques et / ou régionaux. Le l11alrwandais n'est, ni Hutu, ni Tutsi. Il n'est non plus ni Grégoire Kayibanda, ni Juvénal Habyarimana, ni Paul Kagame. Chacun de ces derniers a joué ou joue encore un rôle pour l'aggraver. Le mal rwandais est politique et non ethnique. I1 fut toujours un problèlne politique teinté d'ethnisme et / ou de

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régionalisme, selon les époques et selon les régimes. Où en sommes-nous aujourd'hui? Les oppresseurs du moment ont-ils enterré la hache des haines? Chacun appréciera et jugera après la lecture de mon récit.

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Les camps des réfugiés rwandais Grands Lacs
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Source: Dialogue n° 191 Juin-Juillet 1996

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VIIeMIIOe

Chapitre Pour

premier:

Université

Nationale

du Rwanda

6

la quête

de la liberté

En 1970, la prell1ière République agonisait déjà. Née en 1961, eIIe avait vécu neuf ans et attendait sa mort prochaine. Comme toute organisation humaine, elle ne devait pas échapper au cycle normal de naissance, de vie et de mort. En 1973, une autre République, la deuxième, devait voir le jour. Elle commençait le parcours du cycle. En principe, on naît fort, car capable de tout devenir. Malheureusement, on meurt faible et incapable de ne rien devenir. L'important se situe donc entre les deux bouts du parcours normal: ce qu'on fait entre la vie et la Inort. C'est entre la mort de la première République et la naissance de la seconde, que je vis le jour. Précisément, je naquis le 6 février 1970, dans une famil1e d'agriculteurs relativement modeste. Si je tiens à d'abord parler des deux Républiques, cela ne veut pas dire que j'ai des liens avec elles. N'empêche cependant que, COJnme pour tous les autres Rwandais, elles jouent un grand rôle dans la détermination de mon destin. Encore enfant, j'avais une image de chaque République. Je savais que le petit frère de ma mère, qui était docteur en Sciences Commerciales en 1973, occupait un poste important dans la République qui avait fait son temps, c'est-à-dire la première. Je savais aussi que la deuxièlne République l'avait fait périr dans une des prisons du Rwanda, probablement à Ruhengeri, avec des dizaines d'autres politiciens originaires du Sud. Et pour moi, tout cela était de I'histoire et partant, du passé. C'est en 1985, que j'ai commencé à prendre un peu conscience que cette deuxième République était injuste: A la fin de l'école primaire, dans une classe de trente écoliers, je réussis seuIl 'examen officiel de passage au secondaire. Et de surcroît, je fus orienté dans une section sans avenir: la normale technique. Alors que dans certaines COlnmunes du Nord, plus de la moitié
6 La lecture de ce chapitre pousserait à penser qu'il n'y avait rien de positif à l'UNR. Ce qui ne serait pas vrai. Je dois avouer que je me suis seulement intéressé aux aspects qui présageaient une suite catastrophique.

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des enfants passaient au secondaire, je trouvais anormal que je sois seul à réussir. Y avait-il des régions qui, plus que d'autres, faisaient naître des enfants intelligents? J'avais un autre choix. J'avais réussi l'examen d'entrée au petit séminaire de Kabgayi. C'est là que je suis al1é étudier, rejetant, par là, l'offre de l'Etat.

Durant toute ma vie au séminaire, je n'ai pas subi d'autres injustices. Tout semblait être droit. A chacun son dû, telle était la règle. Le système était rigoureux mais on s'y habituait. Mais à force de travailler beaucoup, nous n'avions pas le temps d'ouvrir les yeux sur ce qui se passait en dehors des remparts du séminaire. Nous pensions que dans ce petit pays réputé être «un modèle de développement et un havre de la paix », tout était parfait. Nous nous trompions sans doute. Dans des sociétés injustes, est anorJnal ce qui est juste. Par contre, au Iieu de bien voir ce qui se passait chez nous, où l'économie s'effondrait progressivelllent, où la famine ravageait certaines régions du pays, où certaines personnes étaient étrangères à la gestion du pays, je remarquais des injustices COlll1llisesdans d'autres pays. Au séminaire, nous avions quelques professeurs zaïrois très intelligents qui étaient des réfugiés économiques. Tous rendaient le Président Mobutu responsable de leur misère. Encore en quatrièlne année, je dis à un de nos professeurs zaïrois que je ne comprenais pas comment un seul hOJll1llepouvait être responsable de tous les maux du pays. « Si des dizaines de millions de citoyens zaïrois, lui dis-je, acceptent qu'une seule personne détruise leur pays, ils en sont eux aussi responsables et se complaisent à vivre dans les ruines. Autrement, pourquoi acceptent-ils cela? » Mon professeur voyait certainement que je ne maîtrisais pas tous les enjeux. II me répondit: «Si tu veux vivre longtemps, ne te préoccupe pas de la politique. » J'avais seulement mené une réflexion, je n'avais pas fait de politique. Le temps m'a fait cOJllprendre la réaction de ce professeur. Dans nos pays, oser réfléchir revient à décider de raccourcir sa vie. Beaucoup préfèrent se taire et dire amen à tout ce qui vient des régÏ111esinjustes. Ils avalent l'injustice sans

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même la mâcher, pour vivre longtemps. A une journée en lions, ils préfèrent vivre Inille jours en chiens. Le prelllier octobre 1990, lorsque l'invasion du Rwanda débuta, nous ne comprenions pas le bien-fondé de cette guerre. Je partageais cet avis avec mes camarades. Habitués à des systèmes seulement injustes, ce qui nous était normal, il était pour nous plus facile d'accepter les discours qui laissaient croire que les envahisseurs voulaient ramener la monarchie abolie en 1961. Cette naïveté justifiera, du moins en partie, notre joie lorsque le 30 octobre 1990, l' envah isseur fut bouté hors des frontières du Rwanda. Au séminaire de Kabgayi, au sein des élèves, nous ne connaissions ni Hutu ni Tutsi, ni Nordiste ni Sudiste. Nous étions seulement de jeunes Rwandais, opposés à la violation de la souveraineté de notre territoire.

L'année qui a suivi l'attaque du 1er octobre 1990, je

devais tenlliner mes humanités. Nous avions à l'époque trois choix: continuer au grand séminaire, aller travailler ou delnander une bourse d'études universitaires. Certains de mes calnarades renonçaient à aller au grand séminaire parce qu'ils ne voulaient pas mourir sans enfants. Dans la compréhension de beaucoup de Rwandais, la fin ultime de j'homme c'est la progéniture. Ceux qui entraient au grand séminaire le faisaient par vocatÏon ou par envie de vivre aisément. Le standing de vie d'un prêtre rwandais est de loin supérieur à celui d'un fonctionnaire de Inêlne niveau de fonnation. Je n'ai pas opté pour le grand séminaire. Ce qui ln' empêchait d'aller au grand séminaire, c'était l'absence de liberté dans le clergé où l'on doit se soulnettre à l'ordre du supérieur sans réfléchir. J'avais envie d'être libre de penser et de donner mes opinions. Je sentais que cette société qui m'avait fait naître, attendait beaucoup de moi. Et que moi-même, je lui devais beaucoup. Ce n'est pas facile de servir dans une société où la vérité est un délit et le Inensonge, une qualité. Mais je me sentais engagé et bien déterminé. Ce fut avec cette conviction de liberté et cette envie de servir mon peuple que je pris l'option d'aller à l'université.

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