Les cadres sociaux de la sexualité

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La sexualité humaine est une construction sociale, elle s’inscrit dans des cadres mentaux, interpersonnels, historico-culturels. Ce numéro essaie de rendre compte des multiples changements des dernières décennies, couramment qualifiées de « libération sexuelle ».
Si les styles d’interaction entre hommes et femmes ont beaucoup changé en se diversifiant, la négociation sexuelle ne s’effectue toujours pas entre égaux. L’histoire contemporaine de la sexualité apparaît comme une suite, plus hésitante qu’on pourrait le penser, de réorganisations des désirs et des relations des hommes et des femmes.

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Ajouté le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 67
EAN13 9782296249349
Langue Français
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N° 41/42

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2001

PUBLIÉ AVEC lE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DE lA RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET DE l'INSTITUT DE RECHERCHE SUR lES SOCIETÉS CONTEMPORAINES

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L' 16 HARMATTAN RUE DES ÉCOLES 75005 PARIS

DIRECTION
EDMOND PRETECElllE BERNARD PUDAl

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COMITÉ SCIENTIFIQUE
CHRISTIAN BAUDElOT, JEAN-MICHEL JEAN-CLAUDE CHAPOULlE, COMBESSIE, JEAN-MICHEL BERTHELOT, MICHEL BOZON, COENEN-HUTHER, PIERRE FAVRE, PATRICK FESTY, MÉDA, ENZO MINGIONE, CHRISTOPHE CHARlE, JACQUES JACQUES COMMAlllE,

MAURICE GODELlER, YVES GRAFMEYER, DOMINIQUE

HEDWIG RUDOLPH, MICHAEL STORPER, lUCETTE VAlENSI

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COMITÉ

DE RÉDACTION

NATHALIE BAJOS, THIERRY BLOSS, THOMAS COUTROT, DOMINIQUE DAMAMME, ALAIN DEGENNE, MICHÈLE FERRAND, MARIE-CLAIRE LAVABRE, FLORENCE MAlllOCHON, MARCO OBERTI, CATHERINE RHEIN, PATRICK SIMON, lUCIE TANGUY, BRUNO THÉRET

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SECRÉTARIAT DE RÉDACTION ANNE GRIMANElLl
CNRS-IRESCO - 59/61 RUE POUCHET -75849 gri manel@iresco.fr http://www.iresco.fr/revues/societes_contemporaines/index.htm PARIS CEDEX 17

FABRICATION JEAN-PIERRE BONERANDI
2RJ-CNRS - 54 RUE DE GARCHES - 92420 VAUCRESSON boneran@ext.jussieu.fr

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ABONNEMENTS

ET VENTE

lES ABONNEMENTS SONT ANNUELS ET PARTENT DU PREMIER NUMÉRO DE l'ANNÉE EN COURS TARIFS POUR A NUMÉROS: FRANCE A5,75 € - ÉTRANGER 51,85 € lES DEMANDES D'ABONNEMENT SONT À ADRESSER À : l'HARMATTAN 7, RUE DE l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE- 75005 PARIS harmat@worldnet.fr VENTE AU NUMÉRO À LA LIBRAIRIE l'HARMATTAN ET DANS lES LIBRAIRIES SPÉCIALISÉES @ 2001 L'HARMATTAN ISBN:2-7475-1122-7 ISSN: 1150-1944

. . . SOCIÉTÉSCONTEMPORAINES. . .
N° 41-42/2001

LES CADRES SOCIAUX DE LA SEXUALITÉ
MICHEL BOZON

PRÉSENTATION: LES CADRES SOCIAUX DE LA SEXUALITÉ
MICHEL BOZON ORIENTATIONS INTIMES ET CONSTRUCTIONS DE SOI

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PLURALITÉ ET DIVERGENCES DANS LES EXPRESSIONS DE LA SEXUALITÉ ..11
ALAIN GIAMI, PATRICK DE COLOMBY .41

PROFESSION SEXOLOGUE?
DIDIER LE GALL PRÉ.CONSTRUCTIONS SOCIALES ET CONSTRUCTIONS SCIENTIFIQUES DE LA SEXUALITÉ. LES QUESTIONNAIRES DES ENQUÊTES QUANTITATiVES
PHILIPPE ADAM

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LUTTE CONTRE LE SIDA, PACS ET ÉLECTIONS MUNICIPALES L'ÉVOLUTION DES EXPÉRIENCES HOMOSEXUELLES ET SES CONSÉQUENCES POLITIQUES... ... ...
DANIEL WEllER-LANG

83

L'ÉCHANGISME: UNE MULTISEXUALITÉCOMMERCIALE À FORTE DOMINATION MASCULINE

111

.....
FRANÇOISBECK,PATRICK PERETTI-WATEL L'HÉROïNE ENTRE RÉPRESSION ET RÉDUCTION DES RISQUES: COMMENT SONT PERÇUES LES POLITIQUES PUBLIQUES?
MICHÈLE TALLARD L'INTRODUCTION DE LA NOTION DE COMPÉTENCE DANS LES GRILLES DE CLASSIFICATION: GENÈSE ET ÉVOLUTION

133

1 59

..... TABLEOF CONTENTS ABSTRACTS 1 89 ..191

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MICHEL BOZON

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LES CADRES SOCIAUX

DE LA SEXUALITÉ

y a t-il un sens aujourd'hui à s'interroger sur les cadres de la sexualité? Les multiples changements des dernières décennies n'ont-ils pas accrédité dans le public l'idée d'une « libération sexuelle» qui aurait permis de s'affranchir de l'encadrement social de la sexualité, ou au moins d'en desserrer fortement la contrainte? S'il s'est indéniablement produit une transformation profonde des comportements sexuels et de l'intimité, parallèlement à d'autres transformations dans le domaine de la famille et du couple, ou dans celui des rapports entre hommes et femmes, il n'est pas forcément adéquat de qualifier ces changements de libération, voire de révolution. L'accroissement des recherches en sciences sociales sur la sexualité est justement lié à une interrogation sur la portée et le sens de ces transformations. Tous les articles publiés dans ce numéro témoignent à leur façon d'une complexité croissante de la construction sociale de la sexualité, plutôt que d'un recul des régulations sociales dans ce domaine. L'approche sociologique contemporaine de la sexualité se caractérise par le refus d'interpréter la conduite sexuelle comme le résultat d'une opposition entre une pulsion sexuelle naturelle et une loi sociale, qui fonctionnerait comme principe répressif. Les travaux de Michel Foucault (Foucault, 1976), ainsi que ceux de John Gagnon et William Simon (Gagnon et Simon, 1973) ont contribué à faire accepter l'idée, concernant la sexualité, que la société était moins un principe de coercition que « l'indispensable principe de production des conduites sexuelles et des significations qui lui sont liées» (Bozon et Giami, 1999, p. 69). Il n'existe pas dans l'espèce humaine de sexualité naturelle. Aucun contact sexuel, aussi simple soit-il, n'est imaginable hors des cadres mentaux, des cadres interpersonnels et des cadres historico-culturels qui en construisent la possibilité. La transgression éventuelle n'implique pas l'ignorance de ces cadres; elle révèle seulement une manière particulière d'en user. La sexualité n'est pas une réalité objective isolable, que l'on pourrait rattacher soit à une fonction biologique, soit à une institution sociale chargée de l'administrer. Le terme même de sexualité est à géométrie variable, aussi bien dans ses acceptions scientifiques que dans les définitions personnelles qu'en donnent les acteurs, et cette variabilité a plutôt tendu à augmenter au fil du temps. Alain Giami avait montré à quel point les enquêtes sur les comportements sexuels, d'une époque à l'autre, redéfinissaient constamment leur objet et réélaboraient le paradigme
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de la sexualité (Giami, 1991). Dans son article, Didier Le Gall analyse les questionnaires de quatre enquêtes nationales sur les comportements sexuels, menées au début des années 1990, et souligne que, malgré l'effet homogénéisateur que produit la problématique du risque de contamination par le VIR, les questionnaires continuent à traduire des représentations culturelles de la sexualité nettement distinctes d'un pays à l'autre. L'article d'Alain Giami et Patrick de Colomby montre que, seule discipline à prendre la sexualité pour objet explicite et exclusif: la sexologie n'est en France ni autonome, ni unifiée, que ce soit comme corps de savoir ou comme profession: au pôle dominé des non-médecins, principalement psychologues, portés à envisager les problèmes sexuels sous l'angle des facteurs relationnels, s'oppose le pôle dominant des médecins spécialistes, qui entend traiter médicalement les troubles de la fonction sexuelle. Michel Bozon, quant à lui, indique que la diversification contemporaine des trajectoires sexuelles et affectives n'entraîne pas une diffusion générale et homogène de nouvelles normes, mais des divergences croissantes dans les définitions privées de la sexualité, qu'il intitule orientations intimes: ainsi s'il existe des orientations dans lesquelles la sexualité est extériorisée, on n'observe pas de tendance générale à l'extériorisation de la sphère sexuelle, puisqu'un modèle très dyadique de la sexualité s'est également développé, dans lequel celle-ci est au cœur de la vie du couple mais doit rester rigoureusement invisible. Les articles de ce dossier font apparaître les formes originales, plus complexes que dans les années 1970, que prend aujourd'hui la politisation de l'intimité. Philippe Adam décrit ainsi l'évolution du cadre dans lequel l'expérience homosexuelle est vécue en France. L'homosexualité est d'abord devenue plus acceptable socialement, en raison de l'acceptation croissante des homosexuels par leur famille d'origine et du recul de leur stigmatisation publique. En second lieu, et en conséquence, il s'est produit un certain déclin de l'affirmation identitaire de I'homosexualité et de la sociabilité gay limitée à la «communauté », au profit d'expériences plus privées de I'homosexualité et d'une sociabilité transversale (c'est-à-dire dont les hétérosexuels sont aussi partie prenante). Ce double mouvement s'est prolongé avec l'apparition chez les homosexuels d'une mobilisation collective aux accents plus universalistes que communautaires, dont la mobilisation pour le PaCS ou l'arrivée d'un Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris sont les emblèmes. Michel Bozon évoque l'incommunicabilité fréquente entre les acteurs des débats où la sexualité est en cause. Les positions souvent irréductibles sur ce qu'il est légitime de représenter de la sexualité au cinéma, ou sur le contenu des messages transmis dans les campagnes de prévention du sida, ou sur les « droits en matière de sexualité» traduisent au niveau public les différences difficilement surmontables qui séparent les attitudes intimes des acteurs. Les différences culturelles entre pays, sans doute liées à des politiques de la sexualité (et de la santé) distinctes, influent, on l'a vu, sur la construction de l'observation scientifique des comportements sexuels. Didier Le Gall montre tout ce qui peut séparer le questionnaire de l'enquête finlandaise, où la sexualité apparaît clairement comme un élément de bien-être individuel à conforter, et le questionnaire de l'enquête britannique qui, plus que tous les autres, prend la sexualité en général comme un comportement à risque.

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SOCIAUX

DE lA SEXUALITÉ

Dans les scénarios contemporains de la sexualité, le style d'interaction entre hommes et femmes est très différent de ce qu'il était il y a quelques décennies, en raison de la diffusion massive de la contraception, et surtout, plus généralement, de l'autonomie sociale acquise par les femmes (Bozon, 1998), résultat indissociable d'innombrables mobilisations biographiques individuelles et des ébranlements induits par le mouvement des femmes. On ne peut néanmoins parler d'une indifférenciation des rôles, et la négociation sexuelle ne s'effectue touj ours pas entre égaux, comme en témoignent plusieurs des articles. Daniel Welzer-Lang analyse ainsi les caractéristiques contradictoires d'un phénomène qui s'est fortement développé en France dans la seconde moitié des années 1990, l'échangisme. Les oripeaux de la « libération sexuelle» dissimulent à peine un des derniers avatars de la commercialisation du sexe. Alors que l'attrait de la prostitution classique diminue pour les hommes clients, en partie en raison de la généralisation de 1'« inj onction de séduction », les boîtes échangistes se multiplient. Fréquentées par des hommes seuls et par des couples, elles permettent aux hommes en couple d'utiliser leur femme, souvent réticente, comme monnaie d'échange pour avoir accès à d'autres femmes. Dans l'article de Michel Bozon, le malentendu entre des partenaires, homme et femme, qui ne partagent pas nécessairement les mêmes attentes à l'égard de la sexualité, est présenté comme une des composantes les plus récurrentes de la dynamique des relations entre les sexes, aujourd'hui comme hier. Par ailleurs, même si les orientations intimes se sont diversifiées, il est touj ours socialement aussi peu légitime pour une femme d'indiquer une préférence ou un attrait pour une vie sexuelle qui ne serait pas contenue dans une relation dyadique avec un unique partenaire (masculin). Les hommes ne connaissent pas cette limitation a priori. L'histoire de la sexualité au xxe siècle n'est pas celle d'une soudaine ouverture et libération succédant à une longue ère de répression et de tabou, mais une série de réorganisations des rêves, des désirs, des situations et des relations des hommes et des femmes, dont le sens n'est pas touj ours facile à percevoir et à décrire, et dont le rythme n'est pas homogène d'un secteur social à l'autre. Il n'est pas faux de voir dans la généralisation de la contraception médicale un tournant, mais surtout dans la mesure où elle a impliqué le passage de méthodes contraceptives dépendant de la (bonne) volonté des hommes à des méthodes directement contrôlées par les femmes. Inscrite dans un processus multiforme de médicalisation de la sexualité, la banalisation du recours à la contraception médicale n'a pas signifié un relâchement du contrôle social sur la sexualité, mais au contraire plus de réflexivité et de contrôle au cœur même de l'activité sexuelle. Dans la mesure où les conduites sexuelles et les significations qui leur sont liées ne s'inscrivent pas dans la biologie, mais dans 1'histoire sociale, il n'est pas surprenant que la périodisation des changements et leur nature même, les enjeux des débats et les caractéristiques des cadres sociaux de la sexualité présentent des traits nationaux marqués. Il apparaît par exemple que la discipline qui traite des problèmes sexuels n'a ni les mêmes contours ni les mêmes acteurs d'un pays à l'autre. Les débats sur la pornographie, sur l'éducation sexuelle des jeunes ou sur les normes en matière sexuelle définissent également leurs enj eux dans des cadres nationaux. S'il est apparu dans tous les pays des mouvements homosexuels, et s'ils se sont influencés mutuellement, il reste qu'ils n'ont ni la même place ni les

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mêmes demandes dans les différentes configurations nationales. Eric Fassin a montré par exemple comment le débat sur le mariage homosexuel aux Etats-Unis avait pris une forme très différente de celui qui s'est instauré en France autour du Pacs (Fassin, 1998). La complexité des évolutions de la sexualité tient au fait qu'elles doivent être interprétées en fonction des évolutions des contextes sociaux et culturels où elles sont inscrites. On ne peut jamais oublier que c'est le nonsexuel qui construit le sexuel.
Michel BOZON

INED 133, boulevard Davout 75980 PARIS Cedex 20

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CADRES

SOCIAUX

DE LA SEXUALITÉ

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BaZaN M., 1998, La sexualité a t-elle changé? Regards sur l'activité sexuelle et sur ses significations à l'ère du sida, in BAlaS, BazaN, FERRAND,GIAMI, SPIRA (dir.), La sexualité aux temps du sida, Paris, PUF, p. 11-34. BazaN M., GIAMIA., 1999, Les scripts sexuels ou la mise en forme du désir. Présentation de l'article de John Gagnon, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 128, p. 67-72. FASSINE., 1998, Homosexualité et mariage aux Etats-Unis. Histoire d'une polémique, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 125, p.63-73. FOUCAULT 1976, Histoire de la sexualité. Tome 1. La volonté de savoir, Paris, M., Gallimard. GAGNON SIMONW., 1973, Sexual Conduct. The Social Sources of Human SexuaJ., lity, Chicago, Aldine. GIAMIA., 1991, De Kinsey au sida. L'évolution de la construction du comportement sexuel dans les enquêtes quantitatives, Sciences Sociales et Santé, n° 4, p. 23-55.

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MICHEL BOZON

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ORIENTATIONS INTIMES ET CONSTRUCTIONS DE SOI. PLURALITÉ ET DIVERGENCES DANS LES EXPRESSIONS DE LA SEXUALITÉ *

RÉSUMÉ: Loin d'être une fonction biologique qui aurait une transcription psychologique et sociale immédiate, la sexualité renvoie à des configurations sociales, dont les composantes et les limites font question: il n y a pas de frontière objective du sexuel et du non sexuel et les territoires même qu'elle occupe dans la vie sociale ou dans la vie des individus sont objet de débat et de contestation. Ces configurations, que nous dénommons orientations intimes, ne désignent pas des types psychologiques, mais des logiques sociales d'interprétation et de construction de la sexualité, c'est-à-dire des manières de la définir et d'en user, qui s'expriment aussi bien en des représentations et des normes culturelles qu'en des modes d'interaction entre partenaires ou des affects liés à la sexualité. Trois grandes orientations intimes ont été distinguées. Dans le modèle du réseau sexuel, la sexualité du sujet est extériorisée et l'individu est défini par son inscription dans un important réseau de partenaires. Dans le modèle du désir individuel, c'est avant tout le retour périodique du désir et de son accomplissement qui crée le sentiment de continuité du sujet. Enfin, dans le modèle de la sexualité conjugale, l'activité sexuelle n'a de sens que comme composante de la construction ou de l'entretien d'une relation dyadique. L'existence de trois lectures très contrastées de la sexualité peut conduire à des conflits d'interprétation radicaux, soit au plan politique ou macro-social (comment réguler ou représenter la sexualité ?), soit au plan interindividuel (que veut chacun des partenaires dans un rapport sexuel ?), soit enfin au plan intrapsychique (que faire quand plusieurs interprétations de la sexualité coexistent chez un même individu?).

INTRODUCTION

L'idée que l'expérience sexuelle est devenue le lieu central de la construction morale de soi en Occident, avancée dans le second volume de l 'Histoire de la Sexualité (Foucault, 1984) peut être prise à la fois comme un résultat, comme une hypothèse et comme un programme de recherche. Avec le christianisme, cette construction morale a longtemps impliqué l'acquisition d'une connaissance de soi, préalable à la mise en œuvre d'une ascèse et d'une éthique. Ainsi, au Moyen Age, à l'aveu de la sexualité en confession succédait l'épreuve périodique de la pénitence et de la purification (Foucault, 1976 ; Flandrin, 1981). Discours théologique et pratique
Cet article a bénéficié des multiples suggestions de Michèle Ferrand, ainsi que des commentaires Florence Maillochon et de Dominique Memmi. Qu'elles en soient sincèrement remerciées. Sociétés Contemporaines (2001) n° 41-42 (p. 11-40) de

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pénitentielle constituaient alors un système fortement intégré, qui proposait un traitement unitaire du sujet. Lorsqu'au XIXe siècle la médecine se substitue à la théologie comme savoir de référence sur la sexualité 1, la construction du sujet commence à s'effectuer de manière plus fragmentée à travers les discours et les disciplines qui traitent du normal et de l'anormal. À l'époque contemporaine, qui veut reprendre après Foucault le projet d'une histoire du sujet désirant se trouve face à un véritable défi sociologique, en raison de la diversification toujours plus grande des discours sur la sexualité, de la multiplication des savoirs et des pratiques de soi, de l'apparition de mouvements sociaux comme le mouvement féministe et le mouvement homosexuel qui ont politisé l'intimité, et de la complexification des trajectoires affectivo-sexuelles. Dans la construction de soi, le difficile effort pour se connaître, se situer vis-à-vis des autres et se comprendre, par la quête individuelle des discours et des savoirs qui permettent de mettre en cohérence des expériences intimes de plus en plus diversifiées (Lahire, 1998), l'emporte désormais sur l'ancienne préoccupation éthique de mise en conformité de l'individu avec un idéal moral absolu.
LA DIVERSIFICATION DES EXPÉRIENCES DE LA SEXUALITÉ

Reconnaître la diversité des expériences en matière de sexualité n'est nullement célébrer une prétendue efflorescence et libération des identités sexuelles, hors de tout cadre, contexte ou « dispositif », qui atténuerait le poids de la construction sociale. Même les formes apparemment les plus idiosyncratiques et les plus nouvelles des comportements sexuels résultent d'une élaboration sociale, qui les inscrit inévitablement dans des univers socio-culturels et dans des classes de trajectoires biographiques 2. La nouveauté contemporaine est qu'il n'est plus possible de se représenter la socialisation à la sexualité comme l'imposition unilatérale d'un ensemble de normes et de valeurs sociales dominantes. Dans un ouvrage récent, Jeffrey Weeks et Janet Holland indiquent: « Les changements des dernières décennies, qui ont permis l'émergence d'une sociologie de la sexualité, ont également transformé la manière dont les sexualités sont vécues. Il n'est plus possible, si cela a jamais été le cas, de se représenter notre société comme une forme hégémonique dont tout ce qui s'écarte serait déviance. Aujourd 'hui, de plus en plus, il faut reconnaître que la sexualité est autant l'effet de l'élaboration et de l'invention des acteurs que la résultante de régulations macro-sociales ». (Weeks et Holland, 1996, p. 6 ; traduit par nous, M.B). Ce qui se trouve mis en cause, c'est une vision unitaire du développement psycho-sexueI3, de même que l'idée d'une imposition pure et simple du comportement sexuel par la culture.

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L'autonomisation d'une sphère sexuelle et l'apparition du mot de sexualité remontent seulement à la seconde moitié du XIXesiècle. Ce sont le terme de chair et l'adjectif charnel qui désignaient jusque là un ensemble de problèmes strictement moraux. Il en va ainsi par exemple de l'échangisme contemporain, qui ne représente nullement une libération à l'égard de contraintes antérieures, bien au contraire. La manière dont les rapports de genre y sont mis en scène est par exemple tout à fait classique (voir article de Welzer-Lang, dans ce même numéro ). L'idée était déjà exprimée par John Gagnon et William Simon en 1973, dans le contexte d'une critique à la tradition psychanalytique: «Le procès de développement psycho-sexuel, bien que composante universelle de / 'expérience humaine, ne s'effectue assurément pas se/on des modalités universelles. Même en ne tenant pas compte des formes extrêmes de diversité des cultures, des difJé-

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EXPRESSIONS

DE lA SEXUALITÉ,

PLURALITÉ

ET DIVERGENCES

La diversification des expériences et des trajectoires sexuelles, affectives et conjugales invite à reprendre more sociologico la question foucaldienne de la place de la sexualité dans la construction de soi et dans la construction de la culture. Si, dans les dernières décennies, et en lien avec l'affaiblissement de l'armature institutionnelle de la vie privée, dont le déclin du mariage est une des manifestations, la sexualité est devenue un élément de plus en plus fondamental dans la construction du sujet social, il reste qu'il existe des manières bien différentes de lui donner sens et de l'inscrire dans les biographies. On fait ici l'hypothèse qu'il existe des configurations distinctes, en nombre limité, qui associent de manière stable des pratiques de la sexualité et des représentations de soi. Ces types d'orientation intime constituent de véritables cadres mentaux, qui délimitent l'exercice de la sexualité, définissent le sens qui lui est donné et indiquent le rôle que la sexualité joue dans la construction de soi. Les orientations intimes sont au fondement de classements sexuels des individus, qui ne se réduisent pas aux classements sociaux habituels ni aux appartenances héritées (classes sociales, groupes culturels, geme, groupes d'âge), bien qu'ils puissent leur être liés; elles prennent leur source dans des processus biographiques et font corps avec les individus, justement parce qu'elles naissent d'expériences vécues en première personne. Ainsi le fait que certains individus ne puissent pas concevoir d'expérience sexuelle non liée à la conjugalité est à la fois conséquence et cause d'un ensemble d'expériences biographiques, qui activent des enseignements formels ou informels reçus depuis l'enfance, dans la famille et hors de la famille. Éminemment sociaux, ces processus biographiques ne peuvent pas être considérés comme des choix personnels libres, mais ce ne sont pas non plus de simples déterminations transmises. Les orientations intimes constituent un niveau social intermédiaire qui, simultanément, subit l'influence de fonctionnements macro-sociaux et joue un rôle original dans les processus de mise en cohérence du sujet.
LES ORIENTATIONS INTIMES, OU LES MODES DE CONSTRUCTION DE SOI PAR LA SEXUALITÉ

Définir les orientations intimes implique de les distinguer d'un certain nombre de notions apparemment proches. Elles ne doivent être confondues ni avec les « orientations sexuelles », ni avec les classements épidémiologiques, ni avec les classements socio-sexuels spontanés. La classification en termes d'orientation sexuelle, qui distingue homosexuels, hétérosexuels, bisexuels, apparue au siècle dernier dans le champ de la sexologie et de la psychiatrie, avant d'être reprise dans l'enquête de Kinsey, puis par des « militants de la sexualité », enfin par des épidémiologistes, est critiquable en raison de la force de son lien originel avec la question de la normalité, et pour la confusion qu'elle introduit entre le registre des pratiques et celui des identités, qu'elle tend à réduire à une question de choix d'objet sexuel (Katz, 1995 ; Halperin, 1990 ; Costa, 1996) ; la place démesurée accordée à la question du sexe des partenaires (Giami, 1999) fait que cette classification n'a qu'un pouvoir descriptif et analytique limité, ne serait-ce que parce que l'une des catégories regroupe à elle seule 95% de la population. Une autre manière de classer les individus en fonction de leur comportement sexuel, couramment utilisée aujourd'hui en épidémiologie,
rences marquées s'observent à l'intérieur de notre propre société, qui requièrent non une description unitaire, mais les descriptions de différents procès de développement, caractérisant différentes fractions de la population» (Gagnon and Simon, 1973, p. 17 ; traduit par M.B.).

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consiste à distinguer les individus selon la taille de leur réseau de partenaires (monopartenaires vs multipartenaires) : prises hors de contexte, ces catégories, de nouveau, ne disent rien sur les significations que revêtent les comportements. Il existe enfin dans toutes les sociétés et les cultures des catégories de classification des individus en fonction de leur apparence et de leurs attitudes en matière sexuelle (Fry, 1982; Parker, 1991; Bozon, Heilborn, 1996; Prieur, 1998); dans les pays de culture latine, les hommes sont souvent classés selon leur degré de virilité (le macho vs l'efféminé), les femmes selon leur posture morale (la femme honnête vs la femme facile). Ces dichotomies révèlent que la production sociale des comportements sexuels est liée à la construction des rapports de genre (Bozon, 1999), mais elles n'ont évidemment pas une très grande valeur descriptive dans les sociétés contemporaInes. Notre effort pour identifier des attitudes stables en matière de sexualité présente des traits communs avec le travail de Luc Boltanski sur les formes élémentaires de l'amour (Boltanski, 1990), dont l'objectif et la méthode étaient ainsi présentés: « Pour accéder aux compétences cognitives des personnes ordinaires, son objet de prédilection, l'anthropologue peut procéder à une série de va-et-vient entre la tradition et les intuitions que lui livrent ses informateurs» (p. 149, op. cit.). Les formes élémentaires de l'amour sont moins vues comme des affects et des sentiments que comme des formes du lien social, des états dans lesquels les individus sont plongés dans la relation aux autres et des modes d'interaction avec ces derniers. S'écartant des formulations des modernes, qu'il juge trop complexes et trop entremêlées, Boltanski décide de s'appuyer principalement sur les outils forgés par la tradition grecque, pour distinguer trois variétés d'amour. La philia est une sorte de bienveillance mutuelle, fondée sur une pratique stricte de la réciprocité entre partenaires, et qui implique donc une égalité entre ces derniers. L'éros trouve sa détermination première dans le désir, expression d'un sentiment de privation, et traduit le désir d'acquérir l'objet (l'être) aimé; entre l'amant et l'être aimé, aucune réciprocité n'est a priori envisageable. L' agapé, enfin, est une sorte de bienveillance universelle, qui peut être manifestée en présence de n'importe quelle personne; elle est indépendante du désir et ignore le calcul, dont la philia est généralement porteuse. Il est possible de décrire de nombreuses situations qui mettent en relation des personnes qui ne sont pas dans le même état l'une vis-à-vis de l'autre. Les problèmes d'interprétation de la situation qui en découlent mènent à malentendus, accusations et conflits. Dans toutes les relations entre individus impliquant un contact sexuel, abondent ces conflits d'interprétations, explicites ou implicites. Pour dégager les orientations intimes des individus, c'est-à-dire leurs manières élémentaires de se situer et de se connaître à travers la sexualité, nous avons décidé de nous appuyer, à la différence de l'auteur d'Amour et Justice, sur la complexité des arrangements contemporains de la sexualité. De même que l'apparition d'une sphère autonome de la sexualité ne remonte qu'à la seconde moitié du XIXesiècle, la diversification des orientations intimes est un phénomène récent. Elle ne peut être abordée sans tenir compte de la complexification des trajectoires biographiques, et de la diversification, également contemporaine, des savoirs et des discours sur l'individu. Mais ce sont moins les origines des discours tenus sur la sexualité ou la description «objective» des trajectoires sexuelles qui nous importent ici, que les usages que les individus font de la sexualité et les cohérences qu'ils donnent à leurs

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EXPRESSIONS

DE LA SEXUALITÉ,

PLURALITÉ

ET DIVERGENCES

expériences sexuelles. Les débats publics et privés sur la sexualité peuvent souvent être lus comme des confrontations entre orientations intimes antagoniques, c' est-àdire des divergences sur la définition même de ce que la sexualité est ou doit être. De même, les recherches sur la sexualité, qui se sont diversifiées, ne peuvent pas échapper à une interrogation sur les définitions qu'elles utilisent, dans la mesure où aucune définition ne s'impose à tous (Giami, 1991 ; Le Gall, article dans ce numéro). Même les travaux en sciences sociales sur la sexualité correspondent à des constructions de la sexualité, et donc à des orientations, qui peuvent diverger radicalement, pour des raisons qui ne sont pas avant tout d'ordre idéologique. Les orientations intimes en matière de sexualité s'élaborent dans les trajectoires biographiques et les expériences, abouties et inabouties, de construction de soi (Lagrange et Lhomond, 1997, p. 35-36). Mais si les expériences et les trajectoires possibles sont apparemment infinies, les places que la sexualité peut occuper dans la vie des individus se ramènent à quelques cas de figure. Trois usages élémentaires de la sexualité dans la construction de soi sont décrits dans cet article: l'un qui situe l'individu à l'intersection de liens avec de multiples partenaires, le second qui prend le désir comme manifestation et repère de l'existence individuelle, et le dernier dans lequel l'échange (ou le service) sexuel est le cœur d'une réalité qui lui est supérieure, la relation conjugale. La théorie des orientations intimes fournit une grille de lecture utile pour analyser des situations sociales de concurrence ou de conflit ouvert entre interprétations de la sexualité, ou des fonctionnements individuels clivés, liés soit à la coexistence d'espaces primaires et d'espaces secondaires de la sexualité soit à des glissements biographiques.
TROIS TYPES D'ORIENTATIONS SEXUALITÉ CONJUGALE INTIMES: RÉSEAU SEXUEL, DÉSIR INDIVIDUEL,

Dans les sociétés contemporaines, il y a plusieurs manières de qualifier les rôles que la sexualité joue dans la vie et dans la construction identitaire des individus. Dans tous les cas, il importe cependant d'éviter de considérer la sexualité comme une fonction autonome, qui aurait en soi une existence incontestable et objective (Gagnon, 1990 ; Bozon, Giami, 1999). Sexualité est un nom donné à des constructions sociales, désignant des constellations très diverses de pratiques, d'interactions, d'émotions et de représentations, qui délimitent des territoires de relations d' ampleur plus ou moins grande et donnent lieu à des processus de construction de soi variés. La sexualité peut se vivre ainsi de façon extravertie et visible, ou inversement de manière discrète et secrète. Les individus peuvent valoriser le renouvellement des partenaires ou inversement leur stabilité. La sexualité est appréhendée par les sujets comme une composante intrinsèque de leur personnalité, ou bien comme un attribut ou une propriété des relations qu'ils nouent. D'autres traits pourraient être pris en compte, mais il n'est pas certain qu'ils permettent d'enrichir la description. Les propriétés retenues conduisent à un nombre fini de configurations. On propose de distinguer trois familles d'orientations intimes, correspondant à des logiques et à des représentations suffisamment éloignées pour que l'on puisse les décrire comme des types distincts, à partir de leurs manifestations extrêmes: on les qualifie ici de modèle du réseau sexuel, de modèle du désir individuel et de modèle de la sexualité conjugale.

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SEXUEL

LE MODÈLE

DU RÉSEAU

Le modèle du réseau sexuel, que l'on peut aussi nommer modèle de la sociabilité sexuelle, n'est pas l'orientation la plus répandue, mais c'est un paradigme de référence important. Il se caractérise par une tendance à l'extériorisation de l'intimité qui va en apparence à l'encontre du mouvement séculaire de privatisation de la raît aux individus comme une composante ordinaire de leur sociabilité, génératrice de capital social mais également créatrice de liens d'interdépendance. La sexualité constitue ici un élément central d'identité sociale, voire un trait d'identité professionnelle. Le renouvellement des partenaires est fréquent et n'est pas du tout clandestin. Philippe Adam montre que cette extériorisation est typique d'une partie des homosexuels, ceux qui se sentent le plus liés à la « communauté gay», et estiment que leur orientation sexuelle est une part essentielle de leur identité, qui doit absolument être assumée publiquement (Adam, 1999; Adam, dans ce même numéro; Coxon, 1995). Ces derniers ont des nombres de partenaires plus élevés que la moyenne des homosexuels, vivent moins souvent en couple et fréquentent souvent les lieux de sociabilité gay typiques (bars, saunas, boîtes). On peut rattacher également à cette orientation le comportement d'hétérosexuels à partenaires multiples, fréquents dans certains milieux professionnels, pour lesquels la sexualité, la séduction et toutes les formes de mise en scène de soi fonctionnent comme modes d'acquisition de capital social et donc comme éléments de reconnaissance. Loin d'être dissimulé, le comportement sexuel et amoureux est mis en avant. En France par exemple, les professions de l'art, de l'information et du spectacle sont les représentants typiques de cette disposition sexuelle extravertie. Parmi les hommes et femmes en couple c'est dans cette catégorie sociale que l'on rencontre la proportion la plus élevée de multipartenaires (Bozon, 1997). La «séduction» et les succès amoureux des hommes de pouvoir peuvent aussi être interprétés comme une extériorisation statutaire de la sexualité, relativement licite dans les pays du sud, y compris la France.

sexualité4 (Elias, 1973).Dans ce type d'orientation intime, l'activité sexuelle appa-

Le journal du cinéaste, journaliste et écrivain Michel Polac (Polac, 2000), qui fait une large place à la description de ses expériences intimes, est un document de premier ordre sur ce type d'orientation 5. L'auteur commente ses nombreuses aventures, entre lesquelles s'intercalent quelques relations plus durables. Évoquant sa vie
4.
Cette extériorisation de la sexualité est en partie le produit de mouvements de politisation du privé (comme le mouvement gay), qui ont donné un sens politique à la divulgation d'expériences vécues jusqu'alors c1andestinement. Le processus peut être présenté autrement: c'est parce que des acteurs à la sexualité très extériorisée ont investi le mouvement gay que ce dernier a adopté une posture revendicatrice sur la sexualité, alors que les premiers mouvements homosexuels avaient des positions beaucoup plus discrètes (voir Adam, 1997). La politisation de la vie privée par le mouvement féministe s'inscrit historiquement dans une logique différente: il s'agit moins de l'extériorisation d'une orientation intime réprimée que d'une revendication radicale d'autonomie et d'égalité dans les relations avec les hommes. Le texte de M. Polac n'offre pas une image moyenne (<<représentative ») de son groupe social; il s'agit bien d'un cas extrême, d'abord par la quantité des expériences narrées, mais surtout par l'acharnement réflexif de l'auteur qui s'est évertué pendant des décennies à décrire et à interpréter les expériences qu'il vivait. Il nous intéresse ici parce qu'il porte un éc1airage cru sur des dispositions à l'égard de la sexualité qui sont généralement moins explicitées. Ce témoignage fournit ainsi les éléments qui permettent de construire un type.

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EXPRESSIONS

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ET DIVERGENCES

sexuelle, il se réfère souvent à ses partenaires féminines comme à un ensemble ou à un groupe, dont il aime à être connu et à pouvoir disposer quand l'envie lui en prend (<< vivier »). Inversement, sa hantise est d'être seul et oublié d'elles, voire de se un trouver englué dans une liaison stable qui l'éloigne de son groupe. Il «s'amuse» (p. 90) à tenter de retrouver la liste des femmes avec qui il a eu des rapports sexuels. Il commente ainsi sa situation présente: «Il m'aura fallu attendre la cinquantaine pour vraiment organiser ma vie sans plus de problèmes...Aujourd'huij'ai un carnet d'adresses plein de belles amies que je peux rappeler quand j'ai envie, un luxe dont se vantaient devant moi certains journalistes, photographes don Juan dans la trentaine que je n'imaginais pas imiter un jour et si tard... » (p. 91). En de nombreux endroits du texte, il critique l'expérience et l'idée même du couple, et tout ce qui lui associé: «L'idée de couple m'est définitivement étrangère» (p. 141). «Au diable les illusions d'amour, et ses drames puérils» (p. 239). Il relativise également l'importance du désir, et surtout de la conquête, qu'il ne conçoit que rapide: «Je regrette un peu ma sérénité: au moment où lesfemmes s'offrent avec tant de facilité beaucoup trop, encore qu'entre deux excès je préfère celui-ci, car je détestais le temps où il fallait conquérir... Certaines femmes me paraissent gagnées sans que

j'aie besoin de les baiserpour en être sûr - et c'est là où la part de jeu se révèle
plus importante que le désir. J'avais toujours cru ne pas être un collectionneur, j'avais toujours cru être mû par un vrai désir, eh bien non, c'est plus mélangé que ça » (p. 150-151). La relation avec les partenaires du carnet d'adresses est caractérisée, au moins idéalement, par la durabilité (la relation avec une partenaire est éventuellement mise en sommeil, jamais rompue), et par la fidélité (qui n'a rien à voir ici avec l'exclusivité). «Heureusement mes amoureuses ne m'abandonnent pas...Sij'ai réussi quelque chose en vieillissant, c'est de plaire aux femmes. Je veux dire de créer une profonde amitié confiante qui résiste au temps» (p. 112). La fidélité est paradoxalement liée à l'intermittence plutôt qu'à la continuité: «J'ai aimé que G. m'ait appelé pour me demander simplement - après dix ans - 'je peux venir ce soir? ", ait rappliqué et se soit donnée en silence, sitôt la porte refermée. La séance fut d'un érotisme torride. Puis, il est vrai, elle n'a pas pu résister au désir de me parler de son dernier amant. Nous avons néanmoins refait l'amour puis elle est repartie. J'espère son appel à la rentrée» (p. 481). Avoir un rapport sexuel avec une femme est créateur d'un lien particulier qui, selon l'auteur, n'existe pas entre hommes et qui peut prendre divers noms - amitié, amitié amoureuse, connivence, complicité : «Faire l'amour permet de gagner quelques années dans l'amitié entre un homme et une femme» (p. 108), «Lorsque je me retrouve avec deux ou trois amies qui ont fait un jour ou l'autre l'amour avec moi, et même s'il ne se passe plus rien entre nous sur ce plan depuis longtemps, je me sens une complicité avec elles toutes» (p. 110-111). La sexualité est ainsi créatrice d'une sociabilité, qu'elle contribue à entretenir et qui ne se limite pas à la pratique sexuelle. Cette sociabilité sexuelle joue une fonction importante dans la construction de soi de l'auteur du Journal. Il existe un dernier ensemble de sujets pour lesquels l'extériorisation de la sexualité est directement une affaire d'identité professionnelle: les travailleurs et travailleuses du sexe, prostituéee)s, travestis et autres qui, dans une optique marchande, sont tenus d'exhiber des signes visibles de leur profession, afin de réaliser un nombre élevé de prestations, c'est-à-dire de contacts avec des clients (WelzerLang et al., 1994 ; Prieur, 1996 ; Mathieu, 1999). Dans l'espace de la prostitution, le

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statut des travailleurs et travailleuses du sexe est lié à celui de leurs clients. L'extériorisation de la sexualité s'accompagne ici d'une forte hétéronomie des sujets. Le modèle de la sociabilité sexuelle, dans lequel le sujet acquiert son unité et sa consistance par ses liens visibles à de multiples partenaires, prend des formes très différenciées en fonction des rapports de genre, et plus généralement de la place des individus dans les rapports de classe. Le réseau sexuel peut constituer une ressource et un élément de prestige et aller de pair avec une position dominante du sujet. On peut emprunter des exemples à d'autres sociétés. Ainsi la position d'homme polygame en Afrique est un statut de dominant, par rapport aux femmes mais aussi aux hommes non polygames. Dans la société Na de Chine, qui ne connaît ni le mariage ni la paternité, les relations entre hommes et femmes prennent la forme de «visites furtives », et le fait de visiter de nombreuses femmes ou d'être visitée par de nombreux hommes procure un grand prestige (Cai Hua, 1997). En raison de l'absence d'institutionnalisation et de valorisation sociale de la relation conjugale dans cette société, c'est donc le modèle du réseau sexuel qui est considéré comme l'orientation intime la plus légitime pour les femmes comme pour les hommes. Inversement l'inscription dans un réseau sexuel peut impliquer une situation de dépendance unilatérale, une réputation dévalorisante ou une véritable stigmatisation. Dans la « communauté» homosexuelle, le réseau peut fonctionner comme ressource et contre-handicap pour des individus discriminés. Pour les femmes en revanche, dans la plupart des sociétés, le fait d'avoir un réseau sexuel est un élément stigmatisant, qui signale la femme facile ou la prostituée. Seules les stars peuvent parfois échapper à cette dévalorisation. Même si le modèle du réseau sexuel ne concerne directement qu'un nombre d'individus assez faible, il a une grande importance dans les représentations sociales. Par ailleurs il entre souvent en combinaison avec des orientations plus classiques.
LE MODÈLE DU DÉSIR INDIVIDUEL

Dans un second modèle, qu'on peut intituler modèle du désir individuel, le surgissement régulier du désir, accompagné de la conquête (réelle ou fantasmée) de l'objet désiré, est une des conditions du maintien de l'identité intime du sujet. Un travail de réassurance périodique et de restauration de soi s'effectue dans et par le corps, à partir de la manifestation périodique du désir. Dans cette orientation moins extériorisée et plus tournée vers l'individu lui-même, un renouvellement fréquent des partenaires n'est pas indispensable et le désir sexuel est souvent interprété comme une pulsion: il s'agit plutôt en réalité d'un usage narcissique de la sexualité. Ici, le désir a surtout une signification pour l'individu désirant, même s'il se porte généralement vers un partenaire précis, et/ou qu'il comporte le désir d'être désiré par lui/elle. Mais ni la représentation traditionnelle du désir comme eros, dans laquelle le sujet aspire à combler un manque par la possession de l'objet désiré, ni la formulation moderne freudienne, qui lie la constitution du désir à la recherche de l'expérience de satisfaction 6, ne traduisent pleinement l'importance « ontologique»
6. Dans l'article « Expérience de satisfaction» du Vocabulaire de la Psychanalyse (Laplanche, Pontalis, 1967), on lit: « L'image de l'objet satisfaisant prend une valeur élective dans la constitution du désir du sujet. Elle pourra être réinvestie en l'absence de l'objet réel (satisfaction hallucinatoire du désir). Elle ne cessera de guider la recherche ultérieure de l'objet satisfaisant ».

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DE LA SEXUALITÉ,

PLURALITÉ ET DIVERGENCES

du désir sexuel pour l'individu. C'est le retour régulier du désir, c'est-à-dire l'activation périodique de la disposition à désirer/être désiré, qui confirme l'individu dans sa continuité. Dans cette logique, plaisir et satisfaction ne sont que des effets dérivés, et non les buts de l'action. La conquête fait généralement partie de cette construction « individualiste », dans la mesure où elle renforce la matérialité du désir en lui procurant un prolongement efficace, ainsi qu'une confirmation par le désir d'un(e) autre, mais elle compte moins que l'élan initial de l'individu. Et les bénéfices éventuels de la conquête, c'est-à-dire la possession physique de l'objet désiré ou l'établissement d'une relation durable, sont encore plus secondaires dans cette vision de la sexualité. Les dysfonctionnements qui surgissent dans ce contexte tiennent d'abord à la perte ou à la diminution du désir chez l'individu, et en second lieu à son incapacité à conquérir, c'est-à-dire à susciter le désir chez l'autre. S'identifiant narcissiquement à l'émergence et à la réalisation de son désir, l'individu se trouve profondément atteint par ces intermittences, qui provoquent flottement ou crise personnelle. Quelques exemples de sexualité strictement construite sur le désir individuel peuvent être pris. Cette orientation se retrouve par exemple chez des hommes et des femmes qui ont des rapports avec des personnes de leur propre sexe, mais ne se sentent pas nécessairement liés à une communauté gay ou lesbienne. L'œuvre de l'écrivain Hervé Guibert, disparu en 1991, est un témoignage extrême de cette attitude a-relationnelle à l'égard de la sexualité, selon un critique qui écrit: «L'œuvre de Guibert est un aveu ininterrompu des exigences, des douleurs, des plaintes, des plaisirs de son homosexualité. Chaque désir, chaque érection, chaque orgasme, constituent une nouvelle assurance de la réalité du désir - c'est-à-dire la seule preuve de l'existence. L'écriture est une longue masturbation. Pour Guibert, l'écriture, la vie et le sexe sont une même réalité, une même continuité. Qu'il cesse d'écrire ou de bander, et c'est sa vie qui s'arrête» (Gaussen, 2000). Le roman de Michel Houellebecq, Les Particules Élémentaires, paru en 1998, offre une autre représentation littéraire 7, particulièrement pessimiste, de ce «narcissisme» du désir. L'un des deux personnages principaux, Bruno, professeur de lettres, a été décrit par la critique comme «obsédé par la sexualité », cependant que son frère, Michel, chercheur scientifique, apparaissait totalement dépourvu de désirs. Plus précisément, Bruno est un individu qui observe en permanence et avec minutie les mouvements du désir dans son corps, la plupart du temps sans que s'établisse la moindre relation avec une partenaire. La peur du déclin du désir est omniprésente. La pratique la plus fréquemment décrite chez lui est la masturbation, même pendant la brève durée de son mariage, où il n'arrive pas à vivre ses désirs de façon coordonnée avec sa femme. Le seul épisode heureux est son aventure avec Christiane, une femme un peu plus âgée, professeur de sciences naturelles, qui lui fait découvrir à un peu plus de quarante ans la possibilité pratique de vivre son désir dans le cadre d'une relation

7.

Est-il licite d'utiliser la description d'un personnage de fiction dans un travail de sociologie des pratiques et des représentations? Cette question a déjà été abordée par d'autres auteurs, comme par exemple François de Singly (de Singly, Charrier, 1989). L'œuvre de fiction offre au lecteur une vision du monde, en d'autres termes un scénario doté d'un minimum de vraisemblance et de cohérence. Tandis que la fiction doit pouvoir s'inscrire dans une trame narrative, un travail sociologique doit suivre une trame argumentative. Ce qui peut intéresser un sociologue dans un personnage de fiction est plus la cohérence qui lui est donnée par l'auteur que le naturalisme du détail.

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suivie. Le récit de la relation, qui épouse strictement le point de vue de 1'homme, suit les étapes du désir masculin, d'abord intermittent, puis de plus en plus régulier. Il se déclare amoureux d'elle, manifestement par reconnaissance pour les possibilités qu'elle lui offre. Elle l'introduit aux milieux échangistes, lui fait découvrir la plage échangiste de Cap d'Agde (voir Welzer-Lang dans ce même numéro), et il s'aperçoit que ses capacités physiques augmentent: «Bruno s'aperçut avec ravissement qu'il avait une nouvelle érection, moins d'une heure après avoir joui il s'en expliqua en des termes empreints d'un enthousiasme naif» (p. 271). Toute la manière dont le personnage est décrit illustre en somme la possibilité contemporaine de décrire l'ensemble de l'expérience d'un individu à partir de la simple séquence de ses désirs, ce qui traduit particulièrement bien une orientation individualiste à l'égard de la sexualité. Une variante de cette manière de vivre la sexualité apparaît dans l'œuvre d'Annie Emaux, Se Perdre (Gallimard, 2001), journal intime d'une année de la vie de l'auteure, centré sur la chronique d'une passion amoureuse 8. Le thème central est le désir de la narratrice pour un diplomate soviétique en poste à Paris, dont elle attend les appels. Ce désir consiste moins en une excitation physique qu'en une attente fiévreuse et douloureuse, dont le livre constitue le récit sans cesse recommencé: «Après-midi. État d'attente terrible. Au sens de besoin, de vide. Désir non physique, repérable dans mon corps - je ne « mouille» pas, par exemple - mais je suis psychologiquement creuse, séparée de moi-même à pleurer» (p. 155). Le vide de l'attente et de l'absence appellent l'écriture: «Je ne peux compter que sur les mots pour remplir le vide» (p. 166). La vie et le texte se présentent comme un cycle: l'attente et les rêves, l'appel téléphonique, la présence physique de I'homme, le souvenir de la présence, l'attente de nouveau. «Attente atroce, je corrige des copies dans la fièvre, m'occuper à quelque chose. Attendre l'appel, la voix, qui dit aussitôt que j'existe, que je suis désirée» (p. 54-55). Contrairement à l'attente, le souvenir immédiat des rencontres est très physique, tous les mots et les gestes, sexuels ou non, recevant une interprétation. À mesure que I'histoire se déroule, les phases d'attente se font de plus en plus douloureuses: la narratrice anticipe la baisse du désir physique chez son amant, évalue les délais qui s'allongent de plus en plus entre les rencontres et est de plus en plus obsédée par la jalousie à l'égard d'autres femmes qu'il pourrait rencontrer. Le journal comprend également l'évocation récurrente d'épisodes amoureux passés avec d'autres hommes, et une anticipation de la séparation, vide irréparable qui introduit le thème du vieillissement et de la mort. Après le retour de l'amant dans son pays, l'attente, qui était malgré tout « toujours l'espérance, toujours la vie» change de sens: «Maintenant cette douleur-même n'est plus possible. Il n y a que le vide devant moi» (p. 252). Dans le journal d'Annie Emaux, le désir individuel, intimement lié à la vie et au sentiment de continuité du sujet, a pour caractéristique d'être largement hétéronome, puisqu'il consiste principalement en un désir d'être désiré par un homme, qui n'équivaut pas pour autant à la recherche d'une relation conjugale.
,.

8.

Cette histoire amoureuse avait déjà été l'objet d'un bref récit après coup, écrit un ou deux ans après la séparation (Passion Simple, Gallimard, 1991). Ecrit au jour le jour, le journal accorde, quant à lui, une place bien plus grande à la sexualité vécue et à la souffrance liée à la passion.

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