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Sur le chemin des Andes

180 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1988
Lecture(s) : 61
EAN13 : 9782296295605
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Sur les chemins des Andes
A la rencontre du monde indien

Du même auteur
Les Tupamaros, guénlla.. urbaine en Uruguay, Éditions du Seuil, 1971. L'exPérience chtlienne, ré;formisme ou révolution, Éditions du Seuil, 1972 (épuisé). Argentine, révolution et contre-révolutions (en collaboration avec François Gèze), Éditions du Seuil, 1975.

EN PRÉPARATION: La mort métisse, récits.

Films
Miss Amnésie, d'après une nouvelle de Mario Benedetti. Prix de la critique, section du coun métrage, Montevideo, 1970. Warau, la résistance indienne dans les Andes (1978-1981). Distribué par Audiopradif, 14, rue de Nanteuil, 75015 Paris.

@ L'Harmattan, 1983 I.S.B.N. : 2-85 802..286..0

Alain Labrousse

Sur les chemins

des Andes
A la rencontre du monde indien

L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

Pour Margit

PROLOGUE

Le vol des condors

Les taureaux introduits dans les Andes par les Espagnols. incarnaient aux yeux des vaincus l'orgueil et la brutalité de l'envahisseur. Aussi cherchèrent-ils à prendre une revanche symbolique sur leurs vainqueurs en attachant un condor, animal sacré dans la mythologie indienne, sur le dos du quadrupède. On imagine la jubilation des paysans au spectacle de l'oiseau de proie crevant les yeux du taureau éperdu, le déchirant de son bec acéré, puis le forçant à plier le jarret pour agoniser dans la poussière rougie de son sang. Une version abâtardie de ce rite est encore célébrée dans les montagnes de l'Apurimac, au sud du Pérou, sous la forme d'une corrida au cours de laquelle les Indiens affrontent un taureau surmonté d'un condor dont le bec est fermé par un anneau de cuir. Si l'étrangeté de l'événement ne réside plus dans la lutte inégale que se livrent les deux bêtes sauvages, elle demeure dans les circonstances entourant la capture, puis la mise en libené du rapace. Les chasseurs de condors, dirigés par un ancien dont la fonction revêt un caractère sacré, creusent une fosse profonde. Ils la dissimulent ensuite au moyen. d'une claie de branchages, sur
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laquelle est placée la dépouille d'un cheval en décomposition. L'un des Indiens se glisse dans le piège, les autres s'éloignent, se confondant bientôt avec les rochers. Commence alors une attente silencieuse qui peut durer plusieurs jours. Elle est souvent infructueuse .Parfois l'œil aveni des chasseurs aperçoit dans le ciel un point qui grossit en décrivant des cercles autour de la bête. Bientôt un condor, entièrement gris, se pose à une dizaine de mètres de la fosse. Il inspecte les environs pendant plusieurs minutes, parcoun en sautillant un demi...cercle autour du piège, puis prend son vol et disparaît dans les nues. Quel... quesminutes plus tard, une demi...douzaine de ses congénères, entièrement gris eux aussi, se posent à leur tour à une distance respectueuse de l'appât. Alors un dernier rapace apparaît dans le ciel. C'est le chef du clan, le grand condor au col blanc, que l'on dit âgé de plus de cent ans. Il atterrit directement sur la charogne. Les autres, ouvrant tout grand leurs ailes, forment une haie d'honneur et assistent sans broncher au festin du nouvel arrivant. Celui-ci se réserve les meilleurs morceaux: les yeux, la langue, l'anus. Lorsqu'il a terminé, il s'écane, donnant ainsi le signal de la curée. Quand le chasseur dissimulé dans la fosse estime que les rapaces repus sont suffisamment alourdis, il passe prestement un nœud coulant autour des pattes de l'oiseau le plus proche, tandis que ses acolytes, s'élançant hors de leur cachette, jettent sur lui des ponchos afin de l'immobiliser. Malgré d'interminables journées de guet, suivies d'autant de nuit glaciales, passées en compagnie des chasseurs sur les hauteurs de la puna (1), je
(1) Quechua. Hautes terres, froides et arides, qui selon la latitude et les versantS, se situent entre 3 200 mètres et 4 700 mètres d'altitude. 9

ri' ai jamais assisté à la capture du rapace. Et bien que la description du rituel qui préside au festin m'ait été faite de façon identique par plusieurs inform.ateurs, je la tins, comme l'histoire du condor apprivoisé qui se suicide à la mon de son maître en se laissant tomber d'une hauteur venigineuse, pour le fruit de l'imagination fertiledes conteurs populaires. Cependant, une coïncidence curieuse ne laissa pas de me troubler. Nous attendions au village le retour des chasseurs panis sur les hauteurs depuis une semaine. Lisant dans une poignée de feuilles de coca jetées sur le sol, le sorcier nous informait des progrès de leur entreprise. Plusieurs jours de suite, il secoua négativement la tête. Puis, un matin, il nous dit avec un sourire qui révélait des chicots noircis par l' hallpllY (2) : «Le condor est pris. » Mais, examinant avec un peu plus d'attention les petites feuilles vertes éparpillées sur la terre battue, il se ravisa: «Non, deux condors! » L'après-midi de ce même jour, les chasseurs exhibant un couple de rapaces enchaînés, faisaient une entrée triomphale dans le village. J'attribuai aux effets du hasard la justesse de la prédiction. La veille du jour où l'on devait relâcher l'un des oiseaux, Esteban Quispe, le maître-chasseur, me chuchota à l'oreille: «Tu vas voir, lorsque demain nous allons le laisser panir, les autres vont venir le chercher. » Cela paraissait d'autant plus improbable que l'on ne voit jamais de condor dans la vallée. D'ailleurs, fasciné par les rites de la fête, j'oubliai bientôt sa confidence.
Pour transcrire les mots quechuas, nous utilisons l' onhographe la plus couramment utilisée dans les textes espagnols du pays concerné. (2) Quechua. Action de maintenir une boule de feuilles de coca entre la gencive et la joue pour en extraire petit à petit le suc. Cf p. 83.

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Comme la mort de l'animal serait immanquablement payée par celle d'un des membres de leur famiUe,ceux qui l'ont capturé veillent continuellement sur lui. Pour l'inciter à s'alimenter, il faut le distraire. Aussi des musiciens se relaient-ils, jour et nuit, pour jouer de la quena (3) ; au petit matin, on les voit dodeliner de la tête, les yeux vitreux, sans que cessent pour autant de s'élever les notes tremblotantes que renvoie l'écho de la montagne. Ils s'interrompent seulement pour offrir à l'oiseau de la chicha (4), boisson faite de germes de maïs fermentés qu'il aspire goulûment. Après quoi les paysans se partagent le fond du bol que son bec recourbé n'a pu complètement vider. De nombreux hommages lui sont également rendus par le patron de la fête, en particulier le jour où il est remis en liberté. On attache à son cou des rubans de couleur, et les deux assistants du maître-chasseur, le tenant chacun par l'extrémité d'une aile, lui font parcourir à petits sauts les rues du village. Ils sont accompagnés par des musiciens soufflant dans des trompettes de bois et par tous les villageois en liesse. Mais alors que les chasseurs s'affairent à délier l'oiseau, un frisson parcourt la foule: «Los buitres! Los buitres!» (Les rapaces! Les rapaces!). Levant les yeux, je vois en effet trois points noirs qui grossissent rapidement. Les condors, ailes déployées, passent à une centaine de mètres de nous et, s'engouffrant dans la vallée, disparaissent au loin. Le rapace, engourdi par l'inaction et les effets de la chicha, se dirige en titubant vers le bord du ravin, parait sur le point de culbuter dans le vide, mais, ses ailes s'ouvrant au dernier

(3) Quechua. Petite flûte à cinq trous. (4) Espagnol. Elle est légèrement alcoolisée. On peut aussi faire de la chicha de farine, de fraise, etc. Il

moment, il glisse dans l'air, prend insensiblement de l'altitude, et la foule silencieuse le voit s'élancer ivre de liberté à la poursuite des grands condors ses frères. J'ai senti alors l'impuissance de notre raison à déchiffrer les rapports mystérieux qui, dans les Andes, se tissent entre l'homme et la nature, les êtres et les choses; à comprendre l'univers de l'Indien, les liens charnels qui l'unissent à la Pachamama, la Terre-Mère, maîtresse des récoltes et de la fécondité, aux apus (5), puissances tutélaires de la montagne, sous le regard desquels s'écoule son existence, à la vision mythique de l'empire Inca dont il nourrit aussi ses révoltes. Autant d'interrogations qui, comme les apachetas, tumulus de pierres sacrées, jalonnent les chemins des Andes; autant d'ap.nées de quête à travers le Pérou, la Bolivie et l'Equateur; autant d'allers et retours, d'incertitudes et d'élans le long de ces pistes qui, au gré des jours et des semaines, se croisaient ou se perdaient, mais confluaient pourtant en un seul et même voyage: celui qui me conduisait à la découverte des manifestations foisonnantes d'une culture que l'on dit appartenir au passé. Ce sont elles qui révéleront sans doute, à qui saura avec patience et humilité les déchiffrer, les signes de l'identité profonde d'un peuple émergeant à peine de quatre siècles d'une existence clandestine (6).
() En quechua, le pluriel se marque par le suffixe Runa, mais nous suivrons l' habitude qu'ont les auteurs péruviens d'utiliser le s espagnol. (6) Les paysans indiens de langue quechua sont environ dix millions dans les Andes; on compte parmi eux une large fraction de monolingues. Deux millions de métis parlent également le quechua. A l'origine, le mot désignait les val. lées où l'on cultivait le maïs. Ce sont les Espagnols qui s'en sont servi pour désigner la langue de l'empire Inca. Aupa. ravant, les habitants de ces régions l'appelaient runa-simi: langue de l'homme. Les Aymaras sont quant à eux deux millions dans la région du lac Titicaca. 12

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CHAPITRE I

La mort sur les chemins du ciel

Je n'ai jamais fait de' voyage dans l'intérieur du Pérou ou de la Bolivie sans avoir eu l' occasiofi de suivre des yeux un éparpillement de bagages le long d'une pente, au bas de laquelle gisait une carcasse déchiquetée. Pour franchir en effet cet amas de rocs entassés jusqu'à sept mille mètres d'altitude entre l'océan vert de l'Amazonie et les franges glacées du Pacifique, l'homme doit livrer un combat inégal à des reliefs sans cesse bousculés par les tremblements de terre, ravagés par les avalanches, ravinés par les trombes d'eau qui ensevelissent les villages, emportent les routes et modifient la physionomie de régions entières. Il ne se passe pas de semaine sans que les journaux de Lima ou de La Paz n'informent de «lamentables accidents. survenus à des véhicules tombés dans un ravin avec leurs passagers. Ceux qui, par miracle, ont échappé aux conséquences de la chute sont souvent emportés par les eaux d'un torrent bouillonnant au fond de l'abîme. Mais c'est cependant un autre visage de la mort, plus inattendu celui-là, que j'ai rencontré, entre ciel et terre, au détour d'une route des Andes. L'une de ces pistes tient une place particulière dans les souvenirs des voyageurs qui se sont un jour aventurés sur les hauteurs de la puna. C'est celle qui, au Pérou, unit Ayacucho à Cuzco: quelques six cents kilomètres que les bus mettent une trentaine d'heures à parcourir. La plupan des visiteurs en général n'ont pas vraiment choisi de 16

l'emprunter. Partis pleins d'enthousiasme, beaucoup seront frappés en chemin par le sorroche, ce mal des montagnes qui, au-dessus de trois mille mètres, broie les tempes et fait chavirer de nausée. Aussi, avant qu'ils ne prennent à Lima

le train ou la route des cimes qui leur permettra de « jouir
de la majesté des paysages .andins ., les agences de tourisme leur ont laissé entrevoir la possibilité d'acheter un billet d'avion à Ayacucho, ville située à mi-chemin entre la capitale du Pérou moderne et celle des Incas. Épuisés par onze heures de train entre Lima et Huancayo, puis par treize heures de bus entre Huancayo et Ayacucho, les malheureux se précipitent dans les bureaux de l'agence de la compagnie Aero Peru pour s'entendre répondre que toutes les places d'avion sont vendues pour une semaine. C'est alors la chasse aux sièges disponibles dans les quelques autocars délabrés, aux pneus lisses et aux freins généralement défaillants, qui relient Ayacucho à Cuzco. Il m'arriva de me priver volontairement de cette équipée en acceptant le billet d'avion d'un touriste qui s'était, au dernier moment, désisté. Je réparai bien des fois cette lâcheté et j'en fus le plus souvent récompensé. Je ne suis pas près d'oublier, cependant, l'un de ces nombreux voyages sur « les chemins du ciel.. La région d'Ayacucho venait de subir les effets de deux secousses telluriques successives, dont la première avait été meurtrière et la seconde d'une faible intensité. La troisième me surprit - signe prémonitoire? - sur la pierre tombale d'une sépulture de la civilisation wari (1), dont l'ébranlement me fit craindre un instant une vengeance des dieux offensés par mon impudence, tandis qu'au loin dans les collines une colonne de poussière s'élevant en tremblotant dans l'air limpide de l'hiver austral signalait sans doute l'épicentre de la secousse.
(1) Ou hua';. Civilisation résultant de la rencontre de celle de Tiahuanaco et de celle de Nasca qui s'imposa dans la région d'Ayacucho entre le VIleet le Villesiècle de notre ère. 17

M'y voici enfin. Après m'être calé dans un fauteuil lacéré, mais dont les ressorts sont assez discrets, et tenté de coincer la vitre avec du papier journal pour me protéger de la poussière et du froid, j'essaie vainement de refouler les images apocalyptiques d'un tremblement de terre nous surprenant sur la route des crêtes. Il est quinze heures. Voilà deux bonnes heures que nous devrions avoir quitté Ayacucho et les employés s'affairent encore à charger sur le toit, dans un indescriptible désordre, des paquets réglementairement enveloppés de toile blanche. Je me demande si on va permettre à un mouton tenu en laisse par une paysanne de monter dans le bus, mais elle l'entraine vers un autre véhicule en partance pour Lima. Je jette un coup d'œil autour de moi: mes compagnons de voyage sont assez représentatifs des classes populaires au Pérou. Les paysans indiens, que la modicité de leurs ressources, obligent le plus souvent à emprunter le carnion, sont en petit nombre: debouts, au fond du car, deux ou trois, hommes Isilencieux, vêtus de ponchos et coiffés de chu/los (2) :. à ma droite, de l'autre côté de l'allée deux très jeunes femmes ponant sur leur dos un bébé, dont la frimousse brune entourée de dentelle blanche émerge du balluchon.Leurs habits, jupe ample et chemisier brodé, chapeau de feutre d'où pendent deux longues tresses de cheveux noirs, n'ont rien de très typiques, mais suffisent à les distinguer des métisses. Elles chuchotent timidement en quechua, et la plus petite se lève sans discuter lorsqu'un voyageur prétend qu'elle occupe sa place. Devant moi une commerçante fait en espagnol d'ultimes recommandations à son époux. Pour lui éviter d'être « incommodé» .par le voisinage de la jeune Indienne qui convoite son siège, elle envoie d'autorité cette dernière s'asseoir au fond du bus.
(2) Quechua. Bonnet indigène prolongé d'oreillons. Sa taille, sa couleur et ses motifs indiquent souvent l' appanenance à telle ou telle communauté. Même remarque que p. 12 en ce qui concerne le pluriel. 18