La pensée unique à l'université

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Français
217 pages
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Description

L'institut Catholique de Paris, université privée, libre, au caractère catholique propre... fut privé de liberté de pensées à la suite d'une reprise en main ecclésiale marquée par le dogme de la pensée unique et son mode de domination à travers mensonges, silences, manipulations, menaces. L'auteur, ancien doyen de la Faculté d'Education de la Catho de Paris, en fait le récit. Aucun des évènements rapportés ne relève de la fiction, malgré l'emprunt à Lewis Carroll d'une trame qui contraint et libère tout à la fois.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 176
EAN13 9782296447622
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La pensée unique à l’université
























































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13185-9
EAN : 9782296131859

Françoise Chébaux




La pensée unique à l’université


Alice au pays des ténèbres










D’après un scénario de Lewis Carroll
Avant-propos de Gérard Lurol
Postface de Laurent Cornaz










L’Harmattan

Educations et Sociétés
Collection dirigée par Louis Marmoz

La collectionEducations et Sociétésdes ouvrages, propose
nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à
mieux comprendre le rôle de l’éducation dans la construction,
le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires
géographiques, riches en mise en cause et en propositions,
l’Afrique subsaharienne, l’Europe du Sud et le Brésil, sont
privilégiées, la collection n’est pas fermée à l’étude des
autres régions, dans ce qu’elle apporte un progrès à l’analyse
des relations entre l’action des différentes formes d’éducation
et l’évolution des sociétés.
Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances,
les ouvrages publiés présentent des analyses de situations
nationales, des travaux sur la liaison
éducationdéveloppement, des lectures politiques de l’éducation et des
propositions de méthodes de recherche qui font progresser le
travail critique sur l’éducation, donc, sans doute, l’éducation
elle-même...

Dernières parutions

Louis MARMOZ et Véronique ATTIAS DELATTRE (dir.),
Ressources humaines, force de travail et capital humain, 2010.
Madeleine GOUTARD,L'école porteuse d'avenir,2010.
Moussadak ETTAYEBI, Renato OPERTTI et Philippe
JONNAERT (dir.),Logique de compétences et développement
curriculaire. Débats, perspectives et alternative pour les systèmes
éducatifs, 2008.
Gilbert TSAFAK,L’enseignement universitaire à distance en
Afrique subsaharienne, 2008.
Yves ALPE et Jean-Luc FAUGUET,Sociologie de l’école rurale,
2008.
Mamadou BELLA BALDE,Démocratie et éducation à la
citoyenneté en Afrique, 2008.
Claude CARPENTIER (dir.),L’école dans un monde en crise,
2008.

à Élena

AVANT-PROPOS

Qui ne connaît Alice au pays des merveilles où Lewis Carroll a
su allier avec talent la logique formelle et le mode de pensée
des enfants ?

Françoise Chébaux, familière de l’œuvre de Françoise Dolto,
sait à quel point la pensée des enfants rejoint au profond
d’euxmêmes les adultes qui y sont sensibles et attentifs. Dès lors,
quoi de plus efficace qu’une métaphore bien écrite pour
symboliser la découverte de réalités humaines inattendues?
Quoi de plus efficace que le ton plaisant du conte lorsque
précisément ces réalités sont tragiques ?

Françoise Chébaux réussit là une écriture paradigmatique du
monde d’aujourd’hui tel qu’il lui est apparu au travers
d’évènements vécus au cours des trois années, entre 2004 et
2007, où elle était Doyen de la Faculté d’Education à l’Institut
Catholique de Paris.

Elle met en scène les insidieuses manœuvres de déstabilisation
de la laïcité, manœuvres qui ne disent pas leur nom d’emprunt
(la reprise en main ecclésiale) ni leur arme (l’effacement des
noms et des évènements) et encore moins la grammaire de leur
langue (la tyrannie de l’exigence de soumission sous couvert de
demande d’obéissance).

L’événement de départ remonte à mai 2005 : Joseph Maïla,
premier Recteur laïc depuis la création de l’Institut Catholique
de Paris a été mis dans l’obligation, par le nouvel archevêque de

Paris, chancelier de l’université, de donner sa démission alors
même qu’il était toujours coopté par plus des trois quarts des
représentants du personnel enseignant, ce qui était aussi une
première dans les annales de cette institution. En solidarité avec
lui et en opposition avec la portée de l’événement Françoise
Chébaux et quatre autres Doyens se sont mis en résistance. Cinq
Facultés sur six, grandes écoles d’ingénieurs, de commerce, de
sciences, d’agriculture, de traduction et d’interprétariat, etc., ont
été ébranlées de l’extérieur, déchirées de l’intérieur, durant
deux années de résistance active.

Si le mouvement a été jugulé, ses traces peu à peu effacées, ses
témoins et acteurs déplacés ou mis au pas, le problème reste
entier à ce jour.

Triste est l’époque où l’esprit de dépendance et de servilité se
déploie, écueil mortel pour des Facultés qui, alors même
qu’elles en porteraient le titre, ne seraient plus non seulement
celles où sont vifs, vivaces et vivants travaux de recherche et
pratiques éducatives menés et guidés par des acteurs libres de
leurs paroles et de leurs actes, mais ne seraient plus, par nature,
des Facultés. Triste christianisme par ailleurs que celui se
refermant sur ce qui en lui est sa propre perversion alors qu’il
ne peut être que de grand vent. Il n’a pas à être confondu avec
la chrétienté ni avec aucune des institutions qui s’en réclament.

A travers Alice, Françoise Chébaux relate ces événements qui
nous ont mis en deuil d’un lieu que nous avons beaucoup aimé
et que nous avons habité pleinement puis dans la douleur. C’est
l’histoire vraie d’une désillusion qui fut à la mesure des espoirs
de la réussite d’une Faculté et d’une qualité des relations où la
peur de l’autre n’aurait plus cours. Il s’agit de la destruction de
ce que nous offrions et tentions de rendre possible : un lieu de
réciprocité humaine quels que soient nos statuts, nos fonctions,
nos rôles, nos savoirs, un lieu où synergie puisse se faire entre
l’activité de l’esprit et l’art de la médiation afin de faire grandir
ensemble des personnes libres, actrices de leur éducation, sujets
de leurs recherches. Ce co-grandissement de personnes libres,
c’est ce que précisément redoutent les gens de pouvoir, qui se

10

servent des conditionnementspour faireagir dans le sens
qu’ils souhaitent, endormir au lieu d’éveiller, asservir en jouant
sur la peur tout en sollicitant de manière subtile la confiance.

Co-grandir ou se soumettre ? Discerner, choisir, transfigurer ou
seulement s’accommoder et s’adapter ? Nous avons choisi.
1 2
Laurent Cornazauteur de la postface de ce livre, et moi ,
chacun à notre manière, croyions et pensions, dans nos
recherches respectives, en une Université accueillant les
différences, cherchant librement, enseignant librement, ouvrant
et œuvrant les espaces d’écoute, de dialogue, de concertation,
de cooptation, de représentation. C’est pourquoi nous avons pris
chacun, en même temps, notre retraite anticipée, manifestant
sous cette forme non seulement notre désapprobation des
décisions prises à l’encontre de Françoise - l’obéissance ou le
non renouvellement de son contrat, mais de celles où la Faculté
d’Education était contrainte de s’engager et où l’Institut
Catholique de Paris tout entier était conduit.

Nous avons cherché en Faculté d’Education à comprendre les
logiques de penser dans les sociétés modernes par rapport à
celles, liées à des sagesses et des cultures religieuses, des
sociétés traditionnelles, à comprendre également la constitution
et les transformations des notions d’individu, de sujet et de
personne dans les crises du 20ème siècle et celles du siècle
commençant. Nous avons cherché à tisser des trames
signifiantes entre des pensées de portée philosophique
différente mais germinatrices quant au sujet et à la personne
perçue comme notion non dépassée par rapport au sujet des
Modernes et par rapport au « souci de soi » de l’individu
postmoderne. Nos projets éducatifs étaient dès lors habités par ces

1
Cf.entre autres:L'écriture ou le tragique de la transmission, L'Harmattan,
1994 ; ...avant que d'être hommes, L'Harmattan, 1999 ;789 néologisme de
Jacques Lacancollaboration avec Marcel Bénabou, Dominique de Liège (en
et Yan Pélissier), EPEL, 2002.
2
Cf. entre autres :Emmanuel Mounier, L’Harmattan, 2000, 2 tomes ; Sujet et
personne, qu’est-ce qu’une personne ?, La juste place, inL’émergence de la
personne, Marie-Louise Martinez (dir), L’Harmattan; Paul Ricoeur in
Approches,2006.

11

recherches. Cela signifiait : accompagnement personnel,
initiation en groupe à une qualité d’accueil, d’écoute et
d’échanges, respect de la pensée, du silence et de la parole
propre à chacun. Il s’agissait d’éduquer et de s’entre-éduquer
donc! Groupes d’écoute et de parole, groupes d’analyse de
pratiques, ateliers d’écriture, accompagnements d’étudiants
dans l’élaboration de leurs mémoires, groupes de recherche ont
émaillé, outre nos cours et nos séminaires, nos parcours, nos
projets, nos rencontres, nos journées d’études, nos
discussions… Travaillant de plus en plus avec la souffrance de
tous les acteurs de l’éducation, nos questions se sont focalisées
souvent à la crête de l’éducatif et du thérapeutique. Travaillant
avec des étudiants de cultures différentes, nous travaillions
chacun à notre manière les questions interculturelles, les
éducations à l’altérité allant de soi avec celles des singularités
individuelles et des particularités collectives. Tout ce travail
était vécu et pensé librement par nous, nous en percevions les
fruits, nous étions dans un climat de travail, de confiance,
d’amitié avec les étudiants que nous considérions comme des
partenaires éducatifs et qui nous témoignaient eux aussi leur
confiance et leur amitié. Une véritable émulation se mettait en
place. Nombreux sont ceux qui en témoignent encore
aujourd’hui et certains nous rejoignent ou sont en contact avec
3
nous dans un séminaire que nous menons ensemble .

L’éducation pour nous n’a rien à voir avec un quelconque
dressage, ni avec une adhérence compacte et collante, mais elle
est implicante relationnellement car elle relève de la recherche
d’une juste distance en soi-même et vis-à-vis d’autrui quant à
l’objet d’un savoir : c’est cette relation au grandissement
personnel et commun par rapport à l’objet d’un savoir qui est en
jeu. Autrement dit, éduquer ne concerne pas seulement la
transmission consciente et l’apprentissage conscient d’un
savoir, mais la relation que chacun en lui-même, seul ou en


3
Nousavons nommé ce séminaire « Epiphané » et le tenons au 104, rue de
Vaugirard, 75006-Paris, grâce à l’hospitalité du Forum.

12

groupe, entretient, consciemment et inconsciemment avec ce
savoir. Cela concerne toutes les peurs et tous les désirs ! Qui est
trop en insécurité n’apprend rien, qui est trop en sécurité
n’apprend pas davantage. Vouloir apprendre est nécessaire mais
ne suffit pas : à ne pas assez vouloir on n’apprend rien, à trop
vouloir on ne fait que vouloir. La juste intention n’est pas plus
programmable que la plus humble des rencontres, elle relève de
l’insu de chaque sujet et de son désir. Or les chemins sont
divers dans le respect de cet insu et de ce désir. Les savoirs,
quels qu’ils soient, ne se transmettent ni comme on le décide, ni
comme on le voudrait, ni comme on le croit, ni comme on le
pense, tout simplement parce que c’est la personne de chacun
qui est concernée. Aucun ne peut savoir d’avance ce qu’il
adviendra d’une parole chez quelqu’un. C’est heureux ! Les
sociétés, les groupes et les institutions qui veulent tout
programmer risquent fort d’être ou de devenir totalitaires. Or, se
soucier de la personne tout entière est l’inverse de l’obéissance
absolue brandie comme une menace. L’autorité n’est pas à
confondre avec un pouvoir qui exige la soumission en faisant
croire qu’il s’agit d’une obéissance. Il n’est aucune obéissance
possible sans consentement libre après information, dialogue,
concertation. Lorsque ces conditions d’exercice de l’écoute et
de la parole ne sont plus réelles, deviennent formelles, ou pire
sont singées pour faire croire qu’elles sont réelles alors que les
décisions sont déjà prises, ne sont pas dites ou ne sont pas
argumentées, alors la porte est ouverte à l’arbitraire d’un
pouvoir qui ne dit ni son nom ni celui de sa politique. Qui alors
questionne sur le pourquoi des décisions prises, sur le sens de
ce qui a lieu, est accusé d’accuser, soupçonné de soupçonner,
traité devant ses collègues d’ « intellectuel pervers et diabolique
»(sic). Qui se lève et dit qu’il y a des évènements graves en
train d’avoir lieu est, au sens propre du terme, passé sous
silence. Bref, il n’y a pas d’évènement, il n’y aura pas
d’évènement et il n’y aura pas eu d’évènement.

Ce qui s’est passé là et qu’Alice découvre concerne à travers la
réalité des évènements vécus - tout ce qui est écrit dans cette
métaphore est tout sauf une affabulation - tout lieu et toute
institution laissant couver en eux puis monter le drame de

13

l’intolérance, du dogmatisme, de la pensée unique, de l’intérêt
individuel s’alliant avec les pouvoirs, des lâchetés de jaloux et
des harcèlements pouvant pousser à bout jusqu’à l’accident des
gens sidérés, choqués, n’arrivant qu’avec peine à croire ce
qu’ils entendent et voient. Se rendre disponible à cet espace
intérieur où l’homme n’est pas ligoté ni asservi par une
identification exclusive au donné, à ses habitudes, à sa situation,
à sa généalogie, à sa culture, voilà le travail de fond, chacun à
leur manière, des éducateurs, des philosophes, des thérapeutes.
Une relation libre est à tenir, à approfondir, où soi-même ni
autrui ne sommes enchaînés par un destin, par une horloge
préréglée par un quelconque dieu malin et ingénieux savourant
d’avance notre chute, que ce dieu soit mathématicien,
physicien, biologiste, généticien, historien, sociologue,
anthropologue, psychanalyste, philosophe ou théologien.
Aucune science n’est prédictive de l’expérience d’une vie et il y
a un monde entre qui subit, qui se soumet, qui attend, et qui fait
un premier pas en direction de sa vie propre. Tout repliement
sectaire sur un quant-à-soi individuel, familial, ethnique,
institutionnel, ne supporte pas les étrangers de leurs
conditionnements et encore moins ceux qui connaissent bien
ces conditionnements et refusent d’en faire des machines de
guerre au profit des puissants du jour. Mots d’ordre ou doctrines
d’Etat, endoctrinements de Parti, d’Ecole ou d’Eglise fabriquent
à terme, mais dans l’œuf, lettres mortes, foi aveugle, et
coupeurs de têtes. Il en est de même de toute discipline se
clôturant sur sa « superbe », devenant tel un bon vin qui vieillit
mal et tourne au vinaigre. Fonctionner dans les têtes, les corps,
les esprits, les cœurs, les âmes sur des peurs et des protections
n’est pas du même ordre qu’habiter une parole humaine où
œuvre liberté, respect et dignité de la personne dans la
perspective d’un bien commun.

Au-delà des conflits de personnes, au-delà de la Faculté
d’Education et de l’Institut Catholique de Paris, au-delà même
du monde universitaire en général, c’est la société actuelle tout
entière que rencontre Alice. C’est, plus exactement, tout ce qui
en elle se rend complice de l’uniformisation du langage, de la
normalisation des comportements, de l’état d’esprit de contrôle

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et de modélisation qui fait le lit des totalitarismes et des
pouvoirs absolus. Les clones ne sont pas loin qui ne s’alignent
que sur leur modèle, en sont des images et en deviennent les
jouets. Si personne n’agit et si tout le monde se tait lorsque les
évènements sont graves, si tous ceux qui parlent sont passés
sous silence et si perdure ce silence, si tous ceux qui ne sont pas
d’accord laissent faire, comment est-ce possible ? Il ne suffit
manifestement pas de repérer les stratégies silencieuses mises
en place et de dénoncer les langues de bois. Il est nécessaire
d’interroger jusqu’aux complicités en nous-mêmes, jusqu’aux
autocensures qui se mettent en place sur lesquelles joue tout
pouvoir absolu qui n’a plus même alors besoin d’élever la voix
pour accomplir ce qu’il vise. Ainsi va bon train la normalisation
des comportements. Ainsi les fadeurs et les aigreurs
remplacent-elles les saveurs et tant va la vie ainsi faite qu’à la
fin elle se perd. Aussi est-il nécessaire de briser les clôtures
imaginaires des identités closes, d’exister ensemble, de
travailler ensemble à se mettre en Nous, d’un Nous où les
diverses machineries institutionnelles, politiques, religieuses,
idéologiques, culturelles, qui refoulent la question de la
personne actrice et sujet de son éducation et de son
grandissement se heurteraient à des fins de non-recevoir.
Travailler à s’éduquer et à éduquer à la loi fondatrice du champ
humain d’une parole et d’un désir. Garantir l’espace nécessaire
à la germination, à la maturation, à l’émergence et à la
croissance d’un sujet non assujetti dans tout son réel, de ses
ombres à sa lumière. Il y a place, là, pour un visage humain
capable de dire Je, capable de dire Nous, en évitant massacres et
gâchis, en se rendant capable de paix.

C’est la foi dans l’homme dont Alice nous passe le témoin. A
force de grandir et de rapetisser pour trouver sa taille propre, la
sienne, pas celle qui lui est faite ici ou ailleurs, elle a pu et peut
compter sur ses amis, espérer pour les générations suivantes,
mais aussi sur cette lumière intérieure qui l’habite au nom de
laquelle, même dans ses désillusions, même blessée, elle a
permis à tous que se nourrisse et se partage la vive et vibrante
humanité.

15

Cette postface et cette préface sont la marque de la poursuite
d’un combat. Elles témoignent de notre solidarité et de notre
amitié avec Françoise, qui, avec ce livre, nous fait cadeau de vie
là où, lorsqu’est tuée la parole libre, demeure, ainsi que l’écrit
4
Maurice Bellet, «ce qui, dans la vie, est la vie même ,cette
chose humaine fragile et impalpable, que nous devons servir de
notre mieux et guérir autant que nous pouvons en autrui et en
5
nous-même». Comme, selon Paul Baudiquey« il n’est de
regards que ceux qui nous espèrent », puisse ce livre susciter
chez le lecteur le désir de vivre et de penser librement avec
d’autres facilitant ainsi l’émergence d’institutions justes. Nous
finissons toujours, nous a appris depuis longtemps Camus, par
avoir le visage de nos vérités.

Gérard Lurol


4
Le meurtre de la parole ou l’épreuve du dialogue, Bayard, 2006.
5
Pleins signes, Cerf, 2001.

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PRÉFACE

Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j’ai le plus
travaillée. Cependant j’avoue que si le succès ne répondait pas
d’abord à mes espérances, qu’il s’élevât quelques critiques qui
sembleraient la vouloir détruire, qu’en un mot sa destinée en
fusse à l’avenir moins heureuse que celle de mes autres
tragédies, j’en concevrais quelque dépit.

A la vérité, j’ai travaillé sur des modèles qui m’ont
extrêmement soutenu dans la peinture que je veux faire des
mœurs d’un royaume que je visitai jadis tandis qu’il me fût
donné loisir d’y séjourner. En ces temps-là, la laïcité était à
l’ouvrage. Une loi même, une centaine d’années en avant en
avait acté le passage. Nouée dans les tripes et au cœur du bon
peuple du royaume, sa menace en faisait descendre les habitants
dans les rues pour en défendre l’usage. Mais quel que soin que
j’aie pris pour en raconter l’affaire, il ne s’agit pas dans ma
tragédie des affaires du dehors. J’ai fait une action où les
personnages sont dans leur particulier, une action simple qui
tienne en un jour, au plus près des intérêts, des passions et des
sentiments des personnages, au cours des incidents que j’ai vus
là en quatre ans.

Afin d’engager le lecteur plus avant, je lui demande la
permission de rapporter ici l’économie des luttes fratricides
dont cette pièce fait le récit en quatre actes.

Acte Premier : Le Palais de l’univers cité du Gâteau de
Paris

J’introduis le palais des miroirs, devenue résidence officielle de
sa majesté Obéissance.

C’est le personnage d’Alice que je charge d’en dessiner le
paysage. Transfuge d’un royaume où la jalousie et sa sœur la
haine régnaient en maîtres, elle va, en son innocence, tomber au
centre de la terre qu’elle croyait plus vert. Dans un univers cité
en référence dans le monde entier - le Gâteau de Paris - elle
découvre en vérité un enfer.

Sa chute poursuite l’entraîne à travers la galerie des glaces
conçue pour les plaisirs de la cour. Chaque glace représente les
bienfaits de la gouvernance dont cet ouvrage révèle la tragédie
en 4 actes, dégourdis chacun en quelques scènes.


Scène I:Dans le Terrier d’un Lapin. Alice suit, pour
commencer, le Lapin Blanc démis de sa fonction de Maître du
Chœur de l’univers cité du Gâteau de Paris.

Scène II:Un lac de larmes. Au palais des illusions, Alice
tombe dans le lac du désenchantement. Elle fait connaissance
des habitués du royaume.

Scène III:Course à l’Américaine et Longue Histoire.Au cœur
du palais, au nom de tous leursdieux. Dame Souris raconte à
Alice l’histoire de la déesse Morale et le Dodo, grand
chambellan, organise l’ordonnancement du dieu Argent.

Acte Deux : Le Grand Débarquement

Il se déroule dans les Communs (les écuries, le fumoir, la
cuisine)

Scène I:Bill le Perroquet, messager de la Duchesse Petit.
Placée sous l’autorité d’un grand écuyer qui a la charge des

18

chevaux de main, la Duchesse, en CDD recrutée comme
nouveau Maître des Chœurs, s’efforce de dresser parfaitement
ses équipages pour la chasse ou la guerre.

Scène II: Conseils d’une Chenille.La Tradition comme
nouvelle modernité dans l’univers cité.

Scène III:Poivre et Goret. Elle découvre à quelle cuisine on
monte les sauces, avec quel épice on a asphyxié le nouveau-né
aux facultés trop (ou) vertes.

Acte Trois : Un bilan globalement positif

Dans lesSavillons et jardins alentour, Alice fait des rencontres.

Scène I: Un Goûter de Fous.la table d’Hôte, Alice est A
repoussée de consommer dans l’entre-soi d’une communauté
qui ne laisse pas d’entrée.

Scène II : Le Croquet de la Reine. la Reine Lulu de Pic en son
grand appareilvoit s’opposer à ses côtés les bons gâteauliques
(comme on a dit en d’autres temps les bons français) aux autres
plus résistants.

Scène III: Histoire de la Fausse Tortue.A l’école de
l’Obéissance, on y donne cours d’arithmétique de l’ambition, de
la distraction, de l’enlaidification et de la dérision à répandre
dans le chant des merveilles du monde.

Scène IV : Le Quadrille des Omars de Or.Cours de maintien et
cours de danse sont sélectifs. Ômars et Jeûnes en sont
suspendus.

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Acte Quatre : Dénouement

Les scènes se déroulent dans la Salle des Actes, salle du
jugement dernier

Scène I: Qui a mangé les tartes?de chapelles et Querelle
concert de voix.

Scène II: Le Témoignage d’Alice. La gourmandise très
gâteaulique.

Je tâche dans tout cet endroit d’imiter la férocité d’une
gouvernance qui prêchait la vertu alors même qu’elle
accomplissait son crime. Plût aux dieux que ce fût le dernier !

Je prie le lecteur de me pardonner cette petite préface que j’ai
faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n’y a rien de plus
naturel que de défendre les gens et les causes que l’on trouve
bons quand on les croit injustement attaqués.

20

ALICE AU PAYS DES TÉNÈBRES




Sous un beau ciel d’automne que dore un clair nuage
L’équipe voguait, le cœur en fête, au fil de l’eau.
Maniées avec effort, par des bras fort habiles,
Les rames, sans grand’peine, poussaient notre bateau.
Tandis que d’autres mains encore un peu fragiles
Venaient en renfort rejoindre notre voyage.

Ah ! Jalousies cruelles ! Pendant un si beau rêve
Vous trafiquâtes les comptes de celui dont l’esprit
Rassemblait doucement, choriste chef de notre Maîtrise.
Ne comprenez-vous pas que la vérité se rit
De votre fantaisie si pleine de traîtrise?
De grâce, de votre fourberie accordez-nous la trêve!

-Démissionnez! ordonne d’un ton péremptoire
L’impérieuse Prima Dona. C’est choses promises!
-Je crois, dit Seconda, d’un ton plus conciliant,
Que vous allez de ce pas reconnaître vos bêtises.
Toutes les minutes, Tertia, en torturant,
S’ingénie férocement à orienter l’histoire.

Leur imagination, qu’excite l’écoutant,
Avec avidité poursuit l’enfantement
D’une vaste forêt de chaînes ensorcelées
Toute de chasse aux sorcières peuplée.
En tortures et exécutions n’ont pas leur pareil,
Et leur perfidie n’est jamais mise en veille.