Histoires courtes pour s'endormir

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Un petit garçon orphelin dont le seul confident est un ours en peluche, une petite fille malade en attente de greffe, des jumeaux farceurs, un enfant surdoué… tout une galerie de portraits d’enfants ou de jeunes adultes, tendres, moqueurs, passionnés et souvent en quête d’affection, de sécurité ou de repères. L’humour et l’insolite côtoient la tendresse dans ces courts récits où chacun pourra trouver matière à se distraire ou à réfléchir.

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Ajouté le 24 janvier 2017
Nombre de lectures 68
Langue Français
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L’ours en peluche Le petit Luc ne s’endormait jamais sans son ours en peluche serré tout contre lui. Celui-ci était tout râpé d’avoir été caressé, dorloté mais Luc ne s’en séparait jamais. Il était pour lui plus qu’un doudou ; c’était sa seule famille, son seul ami, son seul réconfort. Tout ce qui lui restait de sa vie d’avant, avec ses parents dont il se souvenait à peine. L’accident de voiture avait fait de lui un orphelin, un oublié ; sa jeune vie avait basculé en quelques instants. Trois ans déjà ! Et il n’avait que quatre ans !
Chaque nuit, il revivait ce moment brutal qui l’avait épargné par miracle. Le choc violent l’avait réveillé ; ensuite il avait sombré dans la nuit pour se réveiller entouré de femmes et d’hommes qu’il n’avait jamais vus et qui s’agitaient autour de lui. Il avait passé plusieurs semaines à l’hôpital, entre la vie et la mort. Une fois tiré d’affaire, on lui avait dit avec d’infinies précautions qu’il ne reverrait jamais ses parents. Il n’avait pas compris ce que cela signifiait pour lui.
A quatre ans, il ne parlait encore pas. Comme il n’avait aucune famille proche qui puisse le prendre en charge, il attendait une adoption. Mais personne ne semblait vouloir de lui. Aussi s’était-il enfermé dans un mutisme dont personne ne parvenait à le faire sortir. A quoi cela servait -il de parler puisqu’il ne pourrait jamais dire « papa » ou « maman » à personne ? Mais qui peut savoir exactement ce qui se passe dans la tête d’un si jeune enfant, privé de l’affection de ses parents ?
Le personnel de l’orphelinat s’inquiétait pour lui. En particulier Marie, une jeune femme sensible qui s’ingéniait à établir le contact avec Luc depuis son arrivée. Tous ses efforts avaient été vains jusqu’à présent mais elle ne s’avouait pas battue. Sa patience et sa ténacité finiraient bien par porter leurs fruits.
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Luc n’avait aucun ami, il ne communiquait avec personne, il restait seul dans un coin, isolé, cherchant à se faire oublier ; il ne jouait pas, semblait ne s’intéresser à rien. Il n’y avait aucune agressivité en lui. Sauf si on cherchait à lui prendre son ours en peluche. Quand cela arrivait, il le serrait si fort contre lui que personne ne pouvait l’en déposséder et son regard profond inspirait de la crainte et du respect. Même les plus grands ne se frottaient pas à lui. C’était très étrange. Tout ce qu’il ne pouvait exprimer avec des mots passait par le regard.
Un matin, un couple en mal d’enfant arriva à l’orphelinat et s’intéressa à Luc. Ils n’étaient plus très jeunes, du moins ils paraissaient vraiment très vieux au petit garçon qui s’obstina à rester les yeux baissés lorsqu’ils lui adressèrent quelques mots. Il refusa la communication, de quelque façon que ce soit. Ce n’était pas bon signe. On leur expliqua que Luc n’avait encore jamais dit un seul mot. Le couple n’insista pas.
Luc voyait d’autres enfants arriver et repartir mais lui était toujours là. Cela ne l’étonnait même pas. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, il était indifférent à tout. C’est du moins l’impression qu’il donnait, comme s’il était imperméable à ce qui se passait autour de lui, emmuré dans son silence.
Marie cherchait vainement un moyen de l’atteindre, de pénétrer dans son monde intérieur, de communiquer. En le voyant aussi attaché à son ours en peluche, elle se dit un jour que ce serait peut-être le moyen de parvenir à ses fins.
Elle s’adressa donc à la peluche plutôt qu’au petit garçon. Luc parut tout d’abord surpris et resta sur la réserve mais au bout de quelques semaines Marie se rendit compte que le petit garçon parlait à son ours lorsqu’il ne se savait pas observé. Il s’exprimait même très correctement pour un enfant de son âge. Cette découverte la ravit. C’était un début prometteur.
L’ours en peluche devint donc très vite un intermédiaire entre eux. Pendant plusieurs mois, l’enfant ne parla qu’à son ours et si on voulait communiquer avec lui, il fallait en passer par ce truchement. Mais petit à petit, les adultes qui jouaient le jeu arrivèrent à l’apprivoiser.
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Ce fut plus compliqué avec les autres enfants qui se moquaient de lui et se montraient parfois odieux. Avec eux, Luc restait sur la réserve et ne leur parlait pas. Il ne semblait pas sensible à leurs moqueries ; pourtant il en souffrait certainement. Mais c’était sa façon de se protéger.
Un jour, une fillette de son âge arriva à l’orphelinat. Alice venait de perdre ses parents dans un accident d’avion et était inconsolable. Elle se repliait sur elle-même comme Luc l’avait fait avant elle.
Pour la première fois, Luc sortit de son mutisme pour la consoler. Il lui tendit même son ours en peluche que personne d’autre que lui n’avait touché jusqu’à présent. C’était un grand pas en avant. Luc s’ouvrait aux autres ou plus exactement à une autre.
Les deux enfants devinrent très proches au fil des mois et s’aidèrent mutuellement à surmonter leur détresse. Ils étaient toujours ensemble, ne s’éloignant guère l’un de l’autre que pour dormir.
Mais Marie se demandait ce qui se passerait si, dans l’avenir, les enfants étaient séparés. L’un des deux pouvait être adopté. Que deviendrait l’autre dans ce cas ? La situation risquait de devenir délicate un jour et cela l’inquiétait. Mais pour l’instant, cette complicité ne pouvait que leur être profitable.
Les années passèrent sans que la crainte de Marie ne se concrétise. Luc et Alice ne furent jamais adoptés et grandirent ensemble. Leurs parents leur manquaient, bien sûr, mais ils savaient pouvoir compter l’un sur l’autre en toute occasion. La similitude de leur destin les avait rapprochés mais surtout ils s’étaient reconnu des qualités communes, des affinités indéniables. Ils se sentaient bien ensemble, rassurés, apaisés.
Peut-être auraient-ils été moins proches s’ils avaient été frère et sœur. Pourtant c’était ainsi qu’ils se considéraient. Eux qui étaient tous deux des enfants uniques, ils s’étaient choisi une fratrie qui leur convenait. Car c’était plus qu’une amitié qui s’était nouée entre ces deux orphelins.
Luc gardait à distance tous les garçons qui s’approchaient d’Alice, même si leurs intentions n’étaient pas mauvaises. Il s’était érigé en chevalier servant et en protecteur, prenant son rôle très à cœur, au-delà même du raisonnable. Marie le 5
sermonnait parfois gentiment à ce propos. Elle craignait que la situation ne devienne un jour ingérable. Mais Luc était obstiné. Il se sentait investi d’une mission à laquelle rien ne l’aurait fait renoncer.
Luc et Alice fêtèrent leur quatorzième anniversaire à quelques jours d’intervalle. Les deux adolescents avaient fini par trouver un certain équilibre et étaient devenus des jeunes gens plus épanouis, moins invertis que dans leur enfance, plus ouverts aux autres. Mais il restait une cicatrice qui serait à jamais sensible quoi que leur réserve l’avenir, une peur de perdre l’être chéri qui les empêchait de se livrer complètement.
Mais vous vous demandez sans doute ce qu’était devenu l’ours en peluche ! Luc se confiait parfois encore à lui en cachette lorsque quelque chose le perturbait. Un peu comme on se confie à son Journal intime. Il lui parlait d’Alice, aussi…
Bien sûr il y avait quelques années, maintenant, qu’il avait renoncé à tenir l’ours en peluche serré contre lui en toutes circonstances mais son précieux ami était toujours sur son lit, à son écoute, témoin muet de sa détresse passée mais aussi de ses espoirs.
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