Le portrait et autres contes et nouvelles

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Dans la vieille demeure ancestrale du comte de Trunck se trouvait un portrait qui intriguait tous ceux qui le voyaient. C’était la première chose qui s’imposait au regard lorsqu’on pénétrait dans la grande salle. Au-dessus de la cheminée, un visage d’une laideur repoussante vous glaçait le sang et il fallait un grand sang froid pour affronter cette vision. Certains visiteurs s’enfuyaient sans même s’excuser auprès de leur hôte. D’autres restaient pétrifiés sans pouvoir détacher leurs yeux de ce portrait. Les plus maîtres d’eux-mêmes demandaient de qui il s’agissait.

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Date de parution 01 mai 2015
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Langue Français

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LE PORTRAIT
Dans la vieille demeure ancestrale du comte de Trunck se trouvait un portrait qui intriguait tous ceux qui le voyaient. C’était la première chose qui s’imposait au regard lorsqu’on pénétrait dans la grande salle. Au-dessus de la cheminée, un visage d’une laideur repoussante vous glaçait le sang et il fallait un grand sang froid pour affronter cette vision. Certains visiteurs s’enfuyaient sans même s’excuser auprès de leur hôte. D’autres restaient pétrifiés sans pouvoir détacher leurs yeux de ce portrait. Les plus maîtres d’eux-mêmes demandaient de qui il s’agissait.
Le comte de Trunck était habitué à ces réactions et ne s’en offusquait plus. Il racontait, avec déplaisir mais sans se dérober, l’histoire de son ancêtre Wilbert de Trunck.
Il avait vécu il y a fort longtemps, au XIIe siècle, dans une période troublée par des guerres incessantes entre seigneurs. Chacun voulait imposer sa loi et s’enrichir aux dépens des autres. Le moindre prétexte était bon pour assiéger le château voisin et le piller : Wilbert de Trunck était le plus brutal de tous. Il ne connaissait pas la pitié et tous le redoutaient. Il ne laissait que des ruines derrière lui ; la vue du feu détruisant tout le réjouissait à tel point qu’il pouvait rester des heures à contempler l’incendie qui se propageait. Il ne se détachait de ce spectacle morbide que lorsqu’il n’y avait plus que des cendres. Même ses hommes le craignaient car il ne tolérait aucune erreur, aucune faute et ne connaissait que la mort comme châtiment à la plus légère défaillance.
Wilbert de Trunck s’était même attaqué un jour à une abbaye dont le père abbé avait jeté l’anathème sur lui à cause de ses exactions répétées. Les moines avaient été massacrés et leur abbé mis en croix comme le Christ. Wilbert avait assisté en riant à son agonie.
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Certains de ses hommes avaient alors pris peur devant cette folie destructrice et sacrilège et l’avaient quitté. Les plus pervers étaient restés, prêts à aller jusqu’au bout pour lui, fascinés par un tel degré de perversion.
La bande de pillards avait continué à semer désolation et terreur dans le pays sans que nul n’ose s’attaquer à eux. Pourtant, un jour, un chevalier nommé Alan le valeureux entendit parler des crimes de Wilbert et décida d’y mettre fin. Il leva une armée importante, choisit les meilleurs parmi ceux qui se présentèrent et leur expliqua cette expédition comme une croisade dont le but serait de vaincre le Mal incarné dans un homme.
Alan était un vaillant chevalier, un prud’homme qui ne se battait que pour des causes justes. Au contraire de Wilbert, il incarnait ce que la chevalerie avait de plus pur et sincère. La justice et l’équité étaient ses seuls guides. Tous admiraient sa bravoure et sa générosité. On ne faisait jamais appel à lui en vain et les trouvères chantaient ses louanges dans toutes les contrées. Il était le héros parfait.
Le destin de ces deux êtres que tout opposait était nécessairement de s’affronter un jour. Une telle confrontation ne pouvait être que terrible.
Alan et ses hommes partirent donc à la recherche de Wilbert. Un trouvère et un peintre s’étaient joints à eux pour immortaliser la rencontre des deux combattants par un poème et un tableau.
Après une longue chevauchée, un vilain terrorisé leur indiqua la direction du repaire de Wilbert, sur un promontoire rocheux, à moitié immergé dans les nuages. L’endroit paraissait lugubre vu d’en bas et plus d’un valeureux soldat sentit un frisson courir sur son échine.
Lorsqu’ils furent à portée de voix du château-fort, Alan appela Wilbert pour le provoquer. Nul ne répondit ni ne se montra. Le lieu paraissait déserté pour l’heure.
Alan hésita sur la conduite à tenir. Devait-il investir le château en l’absence de son propriétaire et attendre son retour ou partir à sa recherche ? La nuit allait venir bientôt. Il décida de bivouaquer dans la plaine. Il aviserait le lendemain. Les hommes installèrent les pavillons et ôtèrent leurs armures pour prendre un peu de repos. Puis ils se restaurèrent et burent du vin pour se réchauffer de la froidure de la nuit. La somnolence les prit
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rapidement. Alan, sobre selon son habitude, veillait et réfléchissait à la meilleure stratégie à adopter. Soudain une flèche enflammée se ficha dans sa tente et il entendit des hurlements. Il comprit qu’il venait de tomber dans un piège.
En effet, Wilbert, voyant une armée approcher, avait ordonné à ses hommes de se cacher et de ne pas se manifester pour faire croire à son absence afin de mieux surprendre les assaillants. Il avait attendu que les soldats soient ivres et endormis pour attaquer le campement par surprise. Sa ruse avait parfaitement réussi.
Les hommes d’Alan, à moitié nus, sortirent en hâte de leur tente en feu, l’épée à la main pour la plupart, mais sans protection. Ils furent des cibles parfaites pour les sbires de Wilbert embusqués tout autour du camp. Ce fut l’hécatombe. Ils se défendirent pourtant avec courage contre cet ennemi implacable.
Alan, quant à lui, se battit avec l’énergie farouche du désespoir, se reprochant sa naïveté et sa légèreté ; il pourfendait ceux qui l’approchaient, cherchant à atteindre le responsable de ce carnage. Il l’appelait avec rage dans le fracas des coups d’épées, hurlant son nom dans la nuit.
Soudain, une voix caverneuse parvint jusqu’à lui :
- Me voici !
Les deux hommes se firent face et le duel s’engagea, terrible. Le choc des titans. Le visage de Wilbert, mangé par la petite vérole, était défiguré par la haine. Alan, lui, avait retrouvé son calme et sa sérénité pour affronter son adversaire. Tous les coups portaient et le combat dura toute la nuit sans qu’aucun des deux ne faiblisse. A l’aube, ils continuèrent à se battre au milieu des cadavres et des blessés qui jonchaient le sol. Le duel se poursuivit tout le jour malgré la fatigue et les blessures.
Enfin, au crépuscule, Alan donna le coup de grâce à Wilbert qui s’écroula en blasphémant et en maudissant son vainqueur. La mort figea sur son visage une expression hideuse. Alan demanda au peintre, qui avait réussi à se mettre à l’abri, de faire le portrait de ce monstre pour que nul n’oublie que Dieu châtie les coupables.
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Impressionnés par la défaite de Wilbert qu’ils croyaient invincible, ses hommes se rendirent à Alan. Wilbert avait un fils de dix ans, Karl, un bâtard, qu’Alan recueillit pour en faire un preux chevalier qui rachèterait son père. L’enfant fut élevé dans l’esprit de la chevalerie à laquelle il fit honneur à maintes reprises. Lorsqu’il sentit la mort arriver, Alan lui remit le portrait de son père en lui faisant jurer que jamais il ne deviendrait comme lui et qu’il élèverait ses fils dans l’honneur et l’idéal chevaleresque. Karl en fit le serment et accrocha le tableau au-dessus de la cheminée du château pour ne jamais oublier ce à quoi il s’était engagé.
Pourtant le portrait n’eut pas l’effet escompté par Alan. Au fil des mois et des années il s’avéra que ce tableau avait des pouvoirs maléfiques sur tous ceux qui le regardaient.
Karl tomba mystérieusement malade, son fils aîné fit une chute de cheval qui le laissa paralysé. Les serviteurs étaient pris d’un mal étrange lorsqu’ils pénétraient dans la grande salle où se trouvait le portrait. Nul ne venait plus au château car le bruit s’était répandu que Wilbert continuait à faire le mal au-delà de la mort.
La terreur s’empara des paysans qui ne parlaient que de la malédiction des Trunck.
Pourtant Karl refusait de faire disparaître le portrait pour rester fidèle à la promesse
faite à Alan. Il s’efforçait de lutter contre sa puissance maléfique en respectant l’idéal chevaleresque qu’Alan lui avait inculqué. Il supporta avec courage toutes les épreuves qui lui furent imposés. Le fils devait racheter le père. Il mourut dans de grandes souffrances mais sa piété ne faiblit jamais.
Son fils Sigisbert continua sa tâche, expiant les fautes de son aïeul avec ténacité et constance. Pourtant, le portrait continuait son oeuvre de destruction, au grand désespoir de tous ceux qui respectaient et plaignaient Sigisbert. Le fardeau fut lourd pour tous les descendants de Wilbert. Génération après génération, ils portèrent cette croix sans désemparer, espérant que leurs fils verraient la fin de cette malédiction et pourraient enfin vivre en paix.
Tel était le récit que faisait invariablement le comte Trunck, quinzième du nom. Il ne se doutait pas qu’il serait l’avant-dernier d’entre eux. En effet, six siècles après la mort de Wilbert, son fils fut pris dans la tourmente de le Révolution Française. Il portait le même
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