Signe particulier : Transparente
160 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Signe particulier : Transparente

-

160 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Être transparente au lycée, rarement invitée en soirée et ignorée dans sa propre famille, c’est une blessure, ça fait mal. Mais être invisible pour de vrai, se rendre en salle des profs incognito et disparaître dans les moments embarrassants… ça commence à devenir beaucoup plus intéressant !À quinze ans, Esther cesse d’être une fille ordinaire et voit un nouveau monde s’ouvrir à elle. Pour l’adolescente trop discrète, la vie devient soudain passionnante. Et de plus en plus dangereuse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782748525779
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

NATHALIE STRAGIER
SIGNE PARTICULIER : / TRANSPARENTE
Syros


Collection Hors-série
© Shutterstock / Supot Taecharatchanon / Grynold, pour le photomontage de la couverture © 2018 Éditions SYROS, Sejer,
25, avenue Pierre-de-Coubertin, 75013 Paris
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011.
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
ISBN : 978-2-74-852577-9
Sommaire
Copyright
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
L'autrice
Chapitre 1

C e qui arriva par la suite ne m’étonna pas. Cela faisait un moment que je l’observais. J’avais du temps pour cela.
Que les choses soient claires. Ma vie me convenait à merveille et je ne souhaitais pas la voir changer. Je menais une existence réjouissante, rien ne me manquait.
Je ne m’ennuyais jamais. Je cherchais inlassablement quelle serait la prochaine personne dans ma ligne de mire. Je pouvais y consacrer des heures sans éprouver la moindre lassitude. Je m’amusais tellement... Parfois, je riais aux éclats, même si, bien sûr, peu nombreux étaient ceux qui pouvaient m’entendre.
Les meilleurs moments étaient ceux où je décidais d’intervenir. Je mettais un point d’honneur à varier mes actions. Je ne voulais pas me montrer répétitive. J’étais comme une artiste, et mon œuvre occupait toute ma vie.
Du moins, c’est ce que j’affirmais à l’époque.
C’est de cette façon que je remarquai Esther. Elle avait le potentiel pour devenir une de mes cibles, comme tant d’autres, mais quelque chose chez elle avait attiré mon attention. Une particularité que j’avais très peu rencontrée jusqu’alors. Cette fille-là était différente, et j’étais bien placée pour en juger.
Esther avait bientôt quinze ans. Elle vivait avec sa famille dans une ville de taille moyenne, mais cela aurait pu être n’importe où ailleurs. Elle n’était ni grande ni petite ; ni grosse ni maigre ; ni brune ni blonde ; ni belle ni laide. Était-ce pour cela que ses parents l’appelaient affectueusement Nini ? Simple hasard, plus vraisemblablement. En arrivant au lycée, elle se fondait dans le flot des élèves.
Ce matin-là, elle avait rejoint son amie Romane, une fille exubérante vêtue d’un sarouel aux couleurs chatoyantes et d’un débardeur au décolleté plongeant. Rien à voir avec les vêtements d’Esther, un jean et un pull gris.
– Ilyes organise une soirée ! lança Romane sans autre préambule.
À cette annonce, Esther ne réagit pas comme elle aurait dû. N’importe qui se serait senti excité à la perspective d’une fête, mais pas elle.
Ilyes était pourtant un des garçons les plus populaires du lycée, je l’avais déjà remarqué. C’était le genre de jeune homme que tout le monde trouve sympathique. À n’en pas douter, sa soirée allait être un événement marquant. Mais Esther n’était pas curieuse d’en savoir davantage. Elle était morose. À côté d’elle en revanche, Romane était de très bonne humeur.
– Ça sera un samedi, reprit-elle. Ou un vendredi, il sait pas encore. Faut qu’il voie avec ses parents.
Alors que Romane programmait déjà une sortie shopping pour trouver la tenue adéquate, Esther restait sombre. L’idée de cette soirée la renvoyait à son souci permanent.
– Qu’est-ce que tu as ? interrogea Romane.
Esther avait à peine ouvert la bouche pour répondre que son amie la coupa :
– Ah non, tu vas pas recommencer !
– J’ai encore rien dit, protesta Esther.
– Mais tu allais le faire.
Esther ne démentit pas, et pour cause. Romane avait raison. Trop discrète, Esther n’était jamais conviée aux soirées et sans amertume, elle s’apprêtait à en faire le pari, une fois de plus.
– De toute façon, poursuivit Romane, même s’il ne t’invite pas, c’est pas grave. Tu n’auras qu’à venir avec moi. Personne ne le remarquera.
– C’est la honte de faire ça. Si je ne suis pas invitée, je n’y vais pas.
– T’inquiète, répondit Romane, rassurante. Je suis sûre que cette fois, il pensera à toi.
Elle était confiante, l’optimisme semblait être son mode de fonctionnement, contrairement à Esther. Déjà, elle regardait ailleurs avec insouciance, agitant la main pour attirer l’attention d’un autre groupe de jeunes, puis se mettant à chantonner un air qui reste dans la tête.
– Au fait, demanda Romane, tu pourrais me passer tes maths ? J’ai pas eu le temps de les faire. Désolée.
Esther acquiesça. Les mathématiques n’étaient pas un problème pour elle. Un exercice lui prenait dix minutes quand d’autres élèves y passaient une demi-heure. Et puis Romane, malgré sa tendance à couper la parole et à regarder tout sauf son interlocutrice, restait sa meilleure amie, et Esther était contente de l’aider. Assises au bord du trottoir devant le lycée, elles prirent quelques minutes pour que Romane recopie l’exercice résolu sur son propre cahier.
L’amitié entre ces deux-là en surprenait plus d’un. Esther elle-même se demandait parfois pourquoi Romane tenait tant à elle, hormis pour les devoirs de mathématiques. Elles se connaissaient depuis le début du collège, mais Romane aurait très bien pu prendre ses distances avec le temps. Elle était tellement sûre d’elle, à l’aise en toutes circonstances... Parfois, l’angoisse assaillait Esther. N’était-elle pas une copine de dépannage, quand Romane n’avait personne d’autre avec qui traîner ?
Mais si Esther lui faisait part de ses doutes, l’air inquiet et la voix incertaine, Romane éclatait de rire en expliquant qu’une folle comme elle avait besoin d’une amie plus calme. Esther était alors rassurée, pendant quelque temps au moins. Elle savait très bien que d’un claquement de doigts, Romane pouvait s’entourer d’une foule d’amis au rire sonore et au comportement expansif. Or elle ne le faisait que de temps en temps, et revenait toujours vers Esther. Leur amitié était sincère, tout simplement.
Romane avait rangé son cahier de maths dans son sac, et les deux filles s’apprêtaient à passer la grille du lycée, quand le surveillant interpella Esther :
– Toi, tu es nouvelle ?
Esther soupira. Un instant, elle fut tentée de répondre qu’elle venait tous les jours depuis quatre ans, puisqu’elle avait fait son collège ici avant d’intégrer la classe de seconde, mais elle se contenta de montrer sa carte d’élève. Argumenter aurait été une perte d’énergie inutile. Des moments comme celui-ci arrivaient trop souvent pour qu’elle leur accorde de l’attention.
L’heure de maths se déroula normalement. Monsieur Campuzano était un homme jovial plutôt apprécié de ses élèves. Il n’hésitait pas à plaisanter en cours et ne se montrait jamais cassant, même avec ceux qui ne comprenaient rien à sa matière.
Les fonctions affines ne posaient aucune difficulté à Esther. Elle ne leva pourtant pas la main pour participer. C’était inutile, estimait-elle, car les professeurs ne l’interrogeaient jamais. Ils préféraient privilégier les élèves en difficulté ou se laissaient séduire par les plus actifs, qui prenaient la parole sans avoir besoin qu’on la leur accorde.
De temps à autre, toutefois, quand la question était particulièrement difficile et que personne ne levait le doigt, Esther tentait sa chance. Elle hasardait un petit geste, hésitant. Parfois, elle était repérée, et invitée à parler. Mais le plus souvent, personne ne remarquait sa tentative, et elle restait silencieuse, reposant doucement son bras sur le bureau. De toute façon, même quand elle s’exprimait et donnait la réponse exacte, nul ne semblait s’en souvenir.
Certains élèves au contraire attiraient comme un aimant l’attention des enseignants. La fille assise juste devant elle par exemple, nommée Lauriane, était très douée pour prendre la parole à tort et à travers, levant la main pour le plaisir de se faire remarquer. C’est ce qu’elle fit, cette fois encore, alors que les élèves planchaient en silence sur un exercice :
– Monsieur ! Pour la question 5, c’est bien un « x » ? L’encre est un peu effacée.
Esther n’était pas dupe. Le « x » était parfaitement lisible. Lauriane était intervenue dans le seul but de faire savoir à tous qu’elle en était déjà à l’avant-dernière question. Pour sa part, Esther avait terminé et abordait la question 6, mais elle ne jugeait pas utile d’en informer le reste de la classe.
Sans doute était-ce pour cela que monsieur Campuzano considérait Lauriane comme sa meilleure élève et l’avait encouragée à choisir l’année suivante une filière scientifique, sans se préoccuper des capacités d’Esther.
Celle-ci ne s’en formalisait pas. Elle avait l’habitude. Sur son relevé de notes était invariablement écrit quelque chose comme Satisfaisant . Jamais on ne pouvait lire : Des interventions rares mais pertinentes. Esther devrait participer davantage . Ou : Une attitude trop discrète, mais une bonne capacité d’analyse. Bravo ! Esther se demandait même si, au moment où les professeurs remplissaient le bulletin dans le confort de leur salon, ils se souvenaient de son visage et du son de sa voix.
Esther avait terminé l’exercice de mathématiques. Elle laissa vagabonder ses pensées et passa le reste du cours à repenser au sac qu’elle avait caché sous son lit. Ce sac mobilisait toute son attention, depuis plusieurs semaines. Avant de quitter la maison, elle en avait vérifié une fois de plus le contenu. Il y avait là tout ce qu’il fallait pour réussir sa fugue.
Chapitre 2

E sther repassait la liste dans sa tête :
Son chargeur de téléphone.
Quelques vêtements propres.
Un sac de couchage.
Son caillou porte-bonheur.
Et aussi, presque trois cents euros. Des billets économisés sur son argent de poche et son dernier anniversaire, sans oublier une somme respectable volée dans le porte-monnaie de sa mère, précautionneusement, jour après jour. Celle-ci ne s’était rendu compte de rien.
Mais Esther s’interrogeait. Manquait-il quelque chose ? Avait-elle omis un élément important ? Valait-il mieux emporter sa carte d’identité ou, au contraire, surtout pas ? Et son téléphone, ne devait-elle pas plutôt le laisser derrière elle ? Ou le garder quelques heures, puis l’abandonner pour ne pas être localisée par la police ? Elle n’arrivait pas à le déterminer avec certitude.
Une chose était certaine. Il ne fallait pas attendre trop longtemps. On était début octobre, il faisait encore doux et il était toujours possible de dormir dehors, dans un jardin public ou dans une gare. Après, ça risquait d’être plus compliqué.
Mais partir, cela signifiait rater la soirée d’Ilyes... Aussitôt, Esther se reprocha d’avoir une pensée aussi idiote. Elle s’en foutait, de cette fête. De toute façon, elle savait déjà qu’elle ne serait pas invitée. Cela ne viendrait même pas à l’idée d’Ilyes. Or Esther n’avait pas envie de taper l’incruste. Non, pas de doute, elle devait rester focalisée sur son projet et choisir une date rapidement.
Abandonnant définitivement fonctions affines et racines carrées, elle se laissa dériver, imaginant comment serait vécue sa disparition. Elle se plaisait à visualiser l’hébétude de ses parents, la détresse de sa sœur, le choc traumatique de son petit frère. Leur sentiment de culpabilité, surtout. Et pareil pour les autres, les gens du lycée, les élèves de la classe, les professeurs, la proviseure également, pourquoi pas, et tiens, ce surveillant à la grille. Les voisins, les gens du quartier. Tout le monde. Tous se reprocheraient de ne pas avoir su voir, de ne pas avoir su entendre.
Esther passait et repassait ce film dans sa tête, le soir en s’endormant et sous la douche le lendemain matin, en partant de chez elle et en poussant la porte de sa maison quand elle rentrait ; pendant ses devoirs, les yeux tournés vers la fenêtre, ou quand elle se brossait les dents devant le miroir du lavabo. « Si seulement j’avais été plus attentive... » dirait sa mère. « Je m’en veux tellement de ne pas avoir fait plus attention à elle... » dirait son père. « J’étais pas toujours sympa avec elle, je regrette maintenant... » dirait sa sœur. « Esther était une fille super, on aurait dû la traiter mieux... » diraient les élèves de la classe. Toutes ces phrases prononcées par ses proches lui faisaient du bien. Elle pouvait les décliner à l’infini, pendant des heures, avec toujours autant de satisfaction. Aujourd’hui, elle en avait même une nouvelle : « Je ne l’avais pas invitée à ma soirée, j’étais vraiment trop con... » C’était Ilyes qui la prononçait, bien sûr.
Quand elle aurait disparu, ils comprendraient leurs erreurs. Cette pensée était tellement réconfortante...
– Tu ne me laisseras pas tomber, hein ? demanda-t-elle à voix basse à Romane.
Celle-ci devina à quoi Esther faisait allusion. Elle était la seule à être au courant du projet de son amie.
– Mais non, la rassura Romane.
– Tu es sûre ? insista Esther.
– Je t’ai déjà dit oui. Si tu n’as nulle part où dormir, je te cacherai dans ma chambre. Mon père ne se rendrait compte de rien, j’en suis sûre.
La réponse de Romane était celle attendue, les deux amies s’étant déjà mises d’accord sur ce point. Pourtant, quelque chose gêna Esther, sans qu’elle parvienne à définir quoi... Elle garda ce sentiment de malaise pendant un long moment.
Le reste de la matinée s’écoula normalement. Esther s’ennuya pendant l’heure d’espagnol tandis que Romane n’arrêtait pas d’intervenir. Celle-ci adorait rouler les R et se targuait d’avoir des facilités dans cette matière grâce à ses prétendues origines ibériques. Esther l’observait, toujours stupéfaite par tant d’assurance. Romane avait hérité du teint mat de sa mère, née dans la région d’Oran, et des cheveux roux de son père, un ch’timi à l’accent prononcé. Cela donnait une jeune fille aux traits séduisants et à la splendide chevelure auburn.
Le cours d’espagnol terminé, Esther suivit ses camarades qui se bousculaient pour rejoindre la cour. Elle ne leva pas le nez quand l’un d’eux s’adressa à elle.
– Esther, insista-t-il.
Elle se retourna, presque surprise que quelqu’un lui parle. C’était Simon, un garçon de la classe.
– Je me demandais... Tu vas aller à la soirée d’Ilyes ?
– Oui, bien sûr, mentit-elle.
– Super, répondit Simon.
Il se mit alors à rougir, dansa d’un pied sur l’autre sans savoir quoi ajouter, puis s’éloigna. Les conversations avec lui ne duraient jamais longtemps. Romane approcha en roulant des yeux d’un air affligé.
– Je sais pas pourquoi tu lui parles, commenta-t-elle.
– C’est lui qui m’a parlé, se justifia Esther.
– Laisse tomber. Il est ridicule avec ses joues qui s’allument, genre balises de sauvetage.
Esther regarda Simon, tout seul au bout du couloir. Il était grand et déjà large d’épaules, comme un garçon de terminale, mais son visage était encore joufflu et ses cheveux blonds bouclés lui donnaient l’allure d’un bébé dont le corps aurait poussé trop vite. Moitié adulte, moitié gamin. C’était vrai qu’il rougissait souvent. En plus, il avait le teint pâle, alors forcément cela n’échappait à personne. Il rougissait quand une fille lui parlait, il rougissait quand un prof l’interrogeait, parfois même sans raison évidente.
– On devrait réviser l’histoire-géo pendant l’heure de perm, soupira Romane. Je vais me planter au contrôle demain, je le sens.
Mais tandis que Romane se dirigeait vers les escaliers, Esther resta en arrière, les sourcils froncés, les yeux baissés sur le carrelage gris. Elle resta un moment ainsi, envahie par un sentiment de lassitude, puis leva la tête. Elle avait pris sa décision.
Elle ne serait plus là pour le contrôle d’histoire-géo. Elle ne mangerait plus la nourriture insipide de la cantine, et Romane allait devoir se débrouiller sans elle pour les maths. Elle n’aurait pas à se soucier d’être invitée ou non à la soirée d’Ilyes.
Elle allait partir aujourd’hui.
Chapitre 3

D ans le bus qui la ramenait chez elle, elle réfléchit à la meilleure façon de récupérer son sac à la maison puis de ressortir discrètement sans avoir à répondre aux questions de l’un ou l’autre membre de sa famille. Il ne fallait pas qu’ils la retiennent, ou s’alarment de son départ.
Elle descendit à son arrêt, sans répondre à Simon qui habitait le même quartier et lui souhaitait un bon après-midi. Elle marcha jusqu’à son immeuble, un petit bâtiment de briques.
Il n’y avait personne dans l’appartement. Tous les membres de la famille étaient occupés ailleurs. Esther se dit qu’elle avait de la chance.
En arrivant dans la chambre qu’elle partageait avec sa sœur, elle posa ses affaires de lycée et glissa la main sous son lit pour attraper son sac. Cela n’avait pris qu’une minute. Elle pouvait s’en aller.
Avant de ressortir, elle hésita. Devait-elle garder sa clé ou la déposer sur la table de l’entrée ? La laisser ici attirerait l’attention de ses parents. En constatant son absence, ils risquaient de chercher à la joindre pour lui dire qu’elle avait oublié la clé en question, et comme elle n’avait pas l’intention de répondre, cela les inquiéterait et donnerait l’alerte plus tôt que prévu. À l’inverse, prendre sa clé avec elle, c’était se ménager la possibilité de revenir en arrière, et cela lui déplaisait. Esther décida donc de déposer la clé dans le vide-poche, comme un adieu définitif à sa maison. Un instant plus tard, elle claquait la porte et descendait les escaliers sans se retourner.
Mille fois déjà, Esther s’était demandé... Où allait-on quand on fuguait ? Elle avait en tête des images de jeunes dormant sur les fauteuils en plastique d’une gare, ou faisant la manche assis au bord d’un trottoir. Après réflexion, elle avait décidé il y avait longtemps déjà que la meilleure option serait de prendre un car, moins onéreux que le train. Elle choisirait une destination lointaine afin de mettre de la distance entre elle et sa maison, mais aussi parce que, en partant le soir, le car roulerait toute la nuit et elle n’aurait pas à s’inquiéter de trouver un abri pour dormir.
Esther se rendit donc à la gare routière d’un pas décidé. Elle se sentait plus légère, heureuse d’avoir enfin franchi le pas. Elle fit un détour pour sonner chez Romane, qui habitait dans le centre-ville. Elle voulait lui dire au revoir, et préciser qu’elle n’aurait pas besoin de son aide puisque demain elle serait déjà loin. Elle lui donnerait des nouvelles par la suite, mais il ne faudrait pas en parler à ses parents, bien sûr.
Hélas, personne n’ouvrit. Romane était sortie. Déçue, Esther attendit quelques minutes, mais ne la voyant pas revenir, elle reprit sa route. Il ne fallait pas avoir de regrets. Romane comprendrait dès le lendemain, quand elle verrait que son amie était absente en cours et que ses parents en panique l’interrogeraient pour en savoir plus.
À la gare routière, Esther acheta un ticket pour une ville du Sud, au bord de la mer. L’automne devait être agréable, là-bas, et l’hiver clément. L’arrivée était prévue pour le lendemain au petit matin. C’était parfait.
Esther s’assit sur un banc, satisfaite, puis attendit l’heure dite. Autour d’elle, arrivées et départs se succédaient. Les voyageurs récupéraient leurs bagages dans la soute puis s’éloignaient. D’autres fumaient une cigarette ou mangeaient un sandwich. Esther rn’avait pas déjeuné. Elle regretta de ne pas avoir emporté un paquet de biscuits ou au moins une pomme. Elle ne voulait pas entamer ses économies, pas tout de suite. Elle en aurait besoin par la suite.
Soudain, elle aperçut Romane qui passait un peu plus loin, portant un sac de courses. Elle était accompagnée de son père qui tirait un lourd caddie. Ils rentraient chez eux. « Quel manque de chance », se dit Esther. C’était frustrant de la voir si près sans pouvoir lui dire au revoir. Esther se rencogna contre le mur, espérant ne pas être repérée, mais de toute façon, son amie ne tourna pas la tête dans sa direction et continua son chemin aux côtés de son père. Romane avait sorti son téléphone de sa poche et de sa main libre, composait un texto. Esther imagina qu’elle répondait aux messages qui circulaient en ce moment sur le groupe de la classe, à propos des contrôles qui tombaient tous la même semaine, ce qui méritait des protestations.
Mais un instant plus tard, le téléphone d’Esther vibra. Elle regarda, et constata que la discussion sur les contrôles n’était plus active. En réalité, le message que Romane venait d’envoyer lui était adressé, à elle : Ça va ? Tu avais l’air bizarre tout à l’heure .
Esther releva la tête vers son amie qui s’éloignait sans se douter un seul instant qu’elles étaient tout près l’une de l’autre. Que répondre ? Parler de la gare routière, du car pour le Sud ? Prendre le risque que Romane ne tourne aussitôt la tête vers elle, ce que son père pourrait remarquer ? Et puis, comment exprimer ce qu’elle ressentait avec simplement des mots sur un écran ? Elle renonça.
Déjà, Romane et son père avaient disparu. Esther n’avait pas été vue. Elle aurait pu se sentir soulagée, mais elle était triste. Comme je la comprenais...
Le temps lui sembla long jusqu’au départ de son car, en fin de soirée. Esther joua un peu sur son téléphone, puis laissa ses pensées vagabonder. À cette heure-ci, sa famille était rentrée à la maison. Son père préparait le repas pendant que sa mère reprochait à son petit frère d’avoir encore attendu le dernier moment pour faire ses devoirs. Elle avait l’impression de les voir. Là, sa sœur sortait de la chambre pour demander la signature d’un papier pour le lycée. Puis c’était l’heure de mettre la table et de dîner.
Son téléphone vibra de nouveau. Forcément, ses parents s’étaient rendu compte de son absence. Ils lui envoyaient un texto pour savoir pourquoi elle n’était pas encore rentrée. Un peu stressée, elle jeta un coup d’œil à l’écran mais constata qu’en fait, c’était la conversation sur les contrôles qui recommençait. Ses parents étaient sans doute trop occupés. Ils comprendraient que leur fille cadette avait disparu un peu plus tard.
L’attente reprit. Il y avait moins de monde, et la nuit était tombée. Elle avait vraiment faim maintenant, son ventre gargouillait, et elle s’accorda finalement l’autorisation d’acheter un sandwich. Elle se leva, son sac sur l’épaule, mais constata que la boutique avait fermé. Il ne lui restait que le distributeur automatique, et elle y glissa quelques pièces pour obtenir un pauvre paquet de chips.
Elle retourna vers son banc, mais vit qu’un SDF s’y était installé pour la nuit. Elle resta debout, appuyée contre le mur.
Et puis enfin, le car arriva. C’était un véhicule aux vitres sales qui dégageait une forte odeur de gasoil. Le chauffeur en descendit pour prendre un café. En l’attendant, quelques voyageurs chargèrent leurs sacs dans la soute et montèrent s’installer. Ils étaient peu nombreux, uniquement des gens seuls. Un jeune, une femme entre deux âges, un homme assez vieux. Le car serait presque vide pour descendre vers le Sud.
Esther n’avait rien à placer dans la soute. Elle pouvait monter directement avec son sac à dos et aller s’asseoir, mais elle attendit. Elle n’était pas pressée, ils ne partiraient pas avant une dizaine de minutes.
Quand le chauffeur revint, fit tourner le moteur et consulta sa montre, elle ne bougea pas davantage. L’homme annonça le départ, regarda autour de lui pour s’assurer que personne ne pressait le pas pour embarquer, mais ne prêta pas attention à Esther.
La jeune fille resta immobile, ne lui fit pas signe.
Le chauffeur déclencha la fermeture de la porte et démarra.
Esther ne remua pas un cil.
Le car crachota un nuage de pollution avant de s’éloigner.
Seule dans la gare routière désormais déserte, Esther comprit. Voilà pourquoi la réponse de Romane l’avait gênée, tout à l’heure au lycée, quand Esther avait voulu savoir si son amie l’hébergerait en cas de nécessité. Le ton que Romane avait employé pour lui répondre était trop léger, insouciant même, comme si les deux amies discutaient d’une pyjama-party, et non d’une fugue.
Cela ne pouvait signifier qu’une chose.
Depuis le début, Romane n’y croyait pas. Elle était en réalité persuadée que son amie ne partirait pas, qu’elle n’aurait jamais le courage de quitter sa maison.
En comprenant cela, Esther se sentit profondément blessée. D’autant plus que maintenant, elle savait que Romane avait raison...
Elle s’était dégonflée.
Depuis quand le sac préparé avec tant de soin était-il caché sous son lit ? Depuis quand Esther jugeait-elle qu’il fallait choisir une date sans plus attendre ? Depuis quand fantasmait-elle sur le vide qu’elle laisserait après son départ ? Des semaines. Des mois, même. Beaucoup trop longtemps pour continuer à se prendre au sérieux. Son projet de fugue n’avait jamais été qu’un mirage. Quelle idiote, comment avait-elle pu y croire ? Elle n’était pas du genre à prendre la route, sac au dos, à monter dans un train au hasard, en resquillant par-dessus le marché. Elle n’était pas de ces jeunes qui partent de chez eux sans savoir où ils dormiront le soir. Elle n’était capable de rien d’exceptionnel, d’aucun sursaut de personnalité, d’aucun geste flamboyant.
Non, elle était juste une fille un peu craintive, incapable de faire un choix. Ses journées allaient donc continuer de s’écouler de la même façon, indéfiniment. Elle resterait la même aux yeux de tous. Esther, dite Nini.
Chapitre 4

C ette prise de conscience laissa Esther dans un douloureux état d’abattement. Moi, je continuais de la suivre, curieuse de découvrir quelle tournure allait prendre son existence. Je me demandais si mon intuition était la bonne...
Sous mes yeux, Esther rentra lentement chez elle, redoutant la réaction de ses parents quand elle pousserait la porte de l’appartement. Ils allaient l’engueuler, furieux qu’elle soit ainsi partie sans dire où elle allait, tard le soir, et un jour de semaine qui plus est. Cela allait être pénible. Pour couronner le tout, elle n’avait pas sa clé et serait obligée de sonner. Pour un retour discret, c’était raté.
Mais quand son père ouvrit la porte, elle vit un air surpris s’afficher sur son visage.
– Esther ? s’exclama-t-il. Qu’est-ce que tu fais là ?
La jeune fille ne s’attendait pas à cela et resta muette. Quelle étrange façon de l’accueillir après sa fugue...
– Tu as oublié ? intervint la mère d’Esther depuis le salon. Elle était chez Romane pour leur exposé en physique-
chimie !
En effet, Esther devait faire avec Romane un exposé sur les rayons X, mais elles étaient passées devant la classe la semaine précédente déjà et n’avaient plus aucune raison de se voir pour travailler sur le sujet.
– Ah oui, c’est vrai ! approuva son père.
Sa sœur Alexandra lisait, étendue sur le canapé, et leva à peine la tête quand Esther entra. Leur petit frère était déjà couché.
Dans sa chambre, Esther entreprit de ranger méthodiquement le contenu de son sac. Les vêtements de rechange et le sac de couchage reprirent leur place dans le placard.
Ce soir-là, elle eut du mal à s’endormir.
 
Le lendemain, au lycée, Romane l’accueillit d’un sourire, ignorante de ce qui s’était passé la veille.
– Commencer la journée par EPS, soupira Romane, quelle idée !
Encore moins bavarde que d’habitude, Esther suivit son amie vers le gymnase. Puisque son projet de fugue n’était qu’un leurre, une sorte de béquille qui l’aidait à tenir, alors que lui restait-il pour avancer ?
Sans doute que, à ce moment précis, tout était réuni pour que la vie d’Esther bascule.
Cela se produisit pendant le cours de sport. Le phénomène fut très net, et Esther aurait dû en être immédiatement alertée. Elle n’y prêta pourtant pas vraiment attention. Moi, évidemment, cela ne m’échappa pas et j’observai attentivement l’événement.
Les filles de seconde étaient sur le terrain pour leur session de handball. Esther aimait bien ce sport. Quelques minutes à peine après le coup d’envoi du match, elle marqua. C’était un joli but, habile. Esther éprouva une certaine satisfaction et sourit même légèrement, mais elle évita de se mettre en avant en tapant dans la main des autres filles comme si elle avait gagné la Coupe du monde. Elle avait la victoire modeste. Le match reprit aussitôt.
Esther se plaça en milieu de terrain. L’espace devant elle était dégagé pour une nouvelle action offensive. Elle leva la main pour signaler sa présence, impatiente de réitérer son exploit, mais ses coéquipières, dribblant et se faisant la passe, passèrent devant elle en l’ignorant.
Esther frissonna comme si la température avait chuté d’un coup. Les exclamations des filles, le bruit du ballon qui rebondissait, les baskets qui crissaient sur le sol synthétique, tout résonnait autour d’elle. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Elle secoua la tête pour chasser cette sensation bizarre et appela de nouveau pour réclamer la balle :
– Romane !
Mais Romane ne jeta même pas un coup d’œil vers elle. Esther eut beau rester près de la zone de but où toutes se disputaient le ballon, aucune des filles ne lui accorda un regard.
Lentement, Esther recula pour sortir du terrain. Elle avait froid. Elle voulait enfiler son sweat.
– Monsieur, je peux me faire remplacer ?
Le professeur ne répondit pas. Pourtant, Esther était juste à côté de lui.
– Monsieur, je ne me sens pas très bien...
Toujours aucune réaction. Elle ne pouvait quand même pas lui taper dans le dos pour le faire réagir ! Enfin, il tourna la tête.
– Eh bien, Esther, où tu étais ?
Esther vit qu’il était irrité contre elle.
– Tu te cachais dans les vestiaires, c’est ça ? Je déteste les tire-au-flanc.
– Je viens à peine de quitter le terrain, protesta-t-elle faiblement.
– Ça suffit, répondit-il sèchement. Retourne jouer.
Esther n’alla pas chercher son sweat. Sa sensation de froid avait disparu. Elle rejoignit le match sans comprendre ce qui s’était passé.
 
Pour la première fois, elle était vraiment devenue invisible. Et moi, je décidai de ne plus la perdre de vue.
Chapitre 5

E n rentrant chez elle après la journée de cours et un contrôle d’histoire-géo médiocre, Esther ne pensait pourtant plus à l’incident. Déprimée, elle laissait son regard suivre les premières feuilles d’automne emportées par le vent.
En arrivant à l’appartement, elle ne prit pas de goûter, elle n’avait pas faim. Elle commença simplement ses devoirs, parce qu’elle serait toujours ici le lendemain, les jours d’après également, et qu’elle n’avait rien de mieux à faire. Pour cela, elle s’installa à la table de la cuisine.
En règle générale, Esther passait peu de temps dans sa chambre. Les sœurs s’étaient mises d’accord pour partager le territoire en deux zones égales mais rapidement, l’aînée avait envahi l’espace disponible sur les murs, arguant qu’Esther n’avait rien accroché, ni affiches ni photos, et qu’en conséquence la place était libre. Petit à petit, la tendance avait progressé jusqu’à la commode, Alexandra réquisitionnant le troisième tiroir, puis la planche du haut dans le placard.
En revanche, Esther se sentait bien dans la cuisine. Elle y aimait le désordre chaleureux, les magnets dépareillés sur le frigo, le dessous-de-plat en forme de banane et le support à essuie-tout orné d’un cochon souriant. Sa chaise préférée était dans le coin près de la fenêtre, elle était rembourrée et confortable, et Esther aimait y grignoter des noix de cajou ou y faire ses devoirs.
Ce soir-là, c’était le père d’Esther qui préparait le dîner. Depuis qu’il était au chômage, il passait beaucoup plus de temps à la maison. Au menu, des hamburgers-à-la-papa.
– Sans fromage pour moi, s’il te plaît, demanda Esther.
– Évidemment, sourit-il. Pour toi, je fais toujours un cheeseburger sans fromage.
Les yeux pétillants de son père réconfortèrent un peu Esther. Les repas étaient toujours meilleurs quand il était aux fourneaux. Elle resta dans la cuisine, il faisait bon près des plaques chauffantes, et l’odeur des steaks hachés en train de cuire la mettait en appétit. Elle regardait son père qui coupait de fines tranches de tomate et s’étonna elle-même en lançant :
– Tu te souviens d’Ilyes, le garçon qui était dans ma classe en CM2 ?
– Celui qui faisait du rugby ?
– Oui. Il organise une soirée. Peut-être qu’il va m’inviter.
C’était absurde, et Esther s’en rendait bien compte. La veille à la même heure, elle était assise sur un siège de la gare routière. Mais, après tout, un peu d’optimisme ne faisait pas de mal. Tant qu’à rester ici, autant essayer d’aller à cette soirée. Bien sûr, la probabilité qu’Ilyes pense à elle restait faible, mais évoquer cette hypothèse lui donnait un peu de réalité. Et puis son père avait toujours l’air calme, posé, et c’était agréable de se confier à lui.
Esther continua de bavarder, évoquant le hasard qui avait fait qu’Ilyes et elle n’avaient jamais plus été dans la même classe depuis la fin de l’école primaire, alors que, depuis le CP, elle se retrouvait avec Simon presque à chaque fois, ce qui était quand même un manque de chance. Son père rigola, avouant que lui aussi avait eu son pot de colle involontaire, une fille aux joues pleines et au teint pâle, qui se trouvait systématiquement dans la même classe que lui, année après année. Ils n’avaient pourtant rien à se dire. Esther sentit que son père la comprenait et cela lui fit plaisir, mais à ce moment-là son père porta la main à sa poche. Son téléphone était en train de vibrer, il jeta un coup d’œil à l’écran. Il était toujours attentif à un éventuel appel pour un entretien d’embauche.
– C’est l’agence de recrutement, constata-t-il, plein d’espoir. Tu peux surveiller les steaks ? J’en ai pour deux minutes. Merci Nini.
Il lui tendit la spatule avant de s’en aller prendre l’appel au calme. Esther retournait les steaks quand sa mère entra dans la pièce.
– Coucou, lança-t-elle. Tu as passé une bonne journée ?
– Comme ça, répondit Esther avec une moue mitigée.
Toujours en train de faire mille choses en même temps, sa mère consultait déjà le calendrier accroché sur le frigo.
– Le 10 novembre ! cria-t-elle en direction de la salle de séjour. Dans un peu plus d’un mois, note-le sur ton agenda. Il faudra arriver tôt, après il y aura trop de monde !
Esther entendit sa sœur Alexandra répondre d’accord, mais que ça tombait mal parce que ce jour-là, il y avait aussi la journée des métiers au lycée. Leur mère retourna dans le séjour pour continuer la conversation. L’essentiel parvenait jusqu’à Esther malgré le grésillement des steaks en train de cuire. C’était toujours des histoires de salon de l’étudiant, de portes ouvertes en classe prépa et compagnie.
Le père d’Esther revint alors qu’elle hésitait entre laisser les steaks cuire trop ou les mettre sur une assiette, quitte à ce qu’ils soient tout froids avant même de rejoindre les petits pains au sésame. Il reprit les choses en main avec brio.
– On mange ! s’exclama-t-il à l’intention de la maisonnée.
Alors que la famille s’installait à table, Esther eut un peu froid. Elle se dit que c’était parce qu’elle avait faim. Elle croqua dans son hamburger avec appétit quand sa mère regarda autour d’elle, fronça les sourcils et demanda :
– Où est Esther ?
– Juste en face de toi, répondit-elle en regardant sa mère d’un air amusé.
Mais celle-ci insista :
– Vous l’avez vue sortir de table ?
– Non...
– Elle va revenir, répondit son père.
– Je suis sûre que c’est encore pour passer un SMS à une de ses copines.
Esther leva les yeux au ciel.
– Ha ha ha, commenta-t-elle. Très drôle.
Mais les autres membres de la famille continuaient :
– Esther, ça va être tout froid !
– Reviens, ça énerve les parents ! estima utile d’ajouter Alexandra en criant comme si sa sœur était cachée à l’autre bout de l’appartement.
Cette plaisanterie commençait à mettre Esther mal à l’aise. Ses proches se comportaient exactement comme si elle n’était pas là.
– Tu crois qu’elle est malade ? s’inquiéta sa mère.
– Elle avait l’air bien, tout à l’heure, répondit son père.
Esther ne savait plus quoi faire. C’était tellement étrange, sa famille qui parlait d’elle comme si elle n’était pas là...
– Ah, tu es revenue ! Où étais-tu passée ?
Esther sursauta presque. Son père, sa mère, sa sœur et son frère la regardaient, attendant sa réponse. S’ils jouaient la comédie, ils le faisaient vraiment bien.
– Je n’ai pas bougé d’ici...
– Ne mens pas, s’il te plaît, rétorqua sa mère. Tu sais comme ça m’agace.
– C’est clair, elle voulait répondre à un texto urgentissime, jugea Alexandra.
– Nini, on comprend qu’à ton âge les copines, c’est important, mais tu pourrais au moins demander avant d’aller te cacher je ne sais où avec ton téléphone.
– C’est pas grave. Mangez tant que c’est chaud, lança son père pour faire diversion.
Encore perplexe, Esther croqua à nouveau dans son hamburger, mais fit aussitôt la grimace. Voilà pourquoi elle avait trouvé que la première bouchée avait un drôle de goût. Son père y avait mis du fromage.
– Alors, Nini, tu ne manges pas ? s’étonna-t-il.
Elle reposa le hamburger sur son assiette, elle avait perdu l’appétit.
– Je peux prendre sa part ? demanda Maxime qui avait déjà terminé.
– Tu vois, insista sa mère, je l’avais dit, elle est patraque. Tu as mal au ventre, c’est ça ?
– Vous pourriez arrêter de m’appeler Nini ? protesta Esther.
– Pourquoi ? s’étonna son père. C’est mignon.
– Et puis on t’a toujours appelée comme ça, renchérit sa mère.
– Je n’aime pas, insista Esther. En plus, c’est débile, ça ressemble même pas à mon prénom.
– C’est vrai que c’est nul, Nini, confirma Maxime en lorgnant sur le hamburger abandonné par Esther.
– Bon, d’accord, on va arrêter, si ça peut te faire plaisir, consentit sa mère.
– Tu grandis, après tout, reconnut son père. Nini, ça fait un peu bébé.
Réconfortée à l’idée que sa famille allait enfin l’appeler par son prénom, Esther se rattrapa sur un morceau de baguette beurrée et prit une compote en dessert. L’estomac rempli, elle se sentait mieux. Elle débarrassa la table spontanément, sans que ses parents aient à râler.
– Merci Alex, sourit sa mère en revenant dans la pièce et découvrant la table rangée. Tu vois, Esther, ta sœur a débarrassé alors qu’elle passe le bac cette année. La prochaine fois, donne un coup de main, toi aussi !
– C’était moi, rectifia Esther.
– Oh, pardon, Nini ! s’excusa sa mère. Désolée.
Esther ne lui fit pas remarquer qu’elle l’appelait à nouveau Nini. Protester était peine perdue.
En gagnant sa chambre, elle repensa à ce qui s’était passé à table. C’était exactement comme tout à l’heure, pendant le match de handball. Se pouvait-il que... Un sentiment d’effroi l’envahit, elle en eut le souffle coupé, mais elle secoua vivement la tête. Non, c’était impossible.
 
Le lendemain matin, Esther se sentait mieux. Elle avait simplement l’impression d’avoir fait un mauvais rêve. Par la fenêtre de sa chambre, elle vit que le vent avait chassé les nuages, et le ciel bleu donnait l’impression qu’on était encore un peu en été. Cela la mit de bonne humeur.
Quand elle arriva devant le lycée, Romane lui fit signe.
– Ça y est, c’est confirmé. La soirée d’Ilyes, c’est samedi 20 !
Un picotement d’excitation chatouilla le ventre d’Esther. Romane avait raison, elle était trop pessimiste. Ce matin, elle voulait y croire. Elle vit qu’Ilyes était un peu plus loin, avec ses amis. Le samedi 20 octobre, c’était dans quinze jours exactement, compta-t-elle dans sa tête. C’était parfait. Ce week-end-là, aucune sortie en famille n’était prévue. Elle obtiendrait sans difficulté l’autorisation d’aller à la soirée. Il ne manquait plus qu’une chose. Qu’Ilyes l’invite. Après tout, ils se connaissaient depuis le CM2, alors tout était possible. Esther commençait même à se réjouir.
– Il t’a invitée, ça y est ? demanda-t-elle à Romane.
– Évidemment, répondit celle-ci avec un large sourire. Et tu sais quoi ?
Le cœur d’Esther se mit à battre plus vite. Est-ce que Romane allait lui annoncer qu’il avait mentionné son nom, à elle aussi ? Mais la déception ne se fit pas attendre.
– Non, il n’a pas parlé de toi, avoua Romane. Mais j’ai eu une idée pour que tu sois invitée.
– Laquelle ? demanda Esther, un peu dépitée.
– Demande-le-lui, tout simplement.
Romane semblait très contente de son idée, mais Esther secoua la tête.
– Je peux pas faire ça.
– Pourquoi pas ? Au moins, tu sauras à quoi t’en tenir.
– J’ai pas envie de me prendre un vent.
– Et même si ça arrive... On s’en fout, non ?
À vrai dire, Esther ne s’en foutait pas du tout. Marcher vers quelqu’un sous le regard curieux de ses copains et lui adresser la parole au risque de se sentir humiliée par une réponse négative, ou même indifférente... c’était sa hantise.
– C’est pas grave, abandonna-t-elle. De toute façon, j’aime pas tellement les fêtes.
– Ben voyons ! ironisa Romane.
– Mais si. Je ne suis pas à l’aise quand il y a plein de monde.
– Arrête, tu as très envie d’y aller, ça crève les yeux. Il y aura de la bonne musique, des conneries à bouffer, et puis Ilyes est super sympa, tu le dis toi-même.
– Je ne sais même pas s’il se souvient de moi.
– Raison de plus. Allons vérifier. Il est temps de te bouger les fesses pour être invitée à cette fête.
Avec son franc-parler habituel, Romane savait transmettre son optimisme. Il vint à l’idée d’Esther que son amie avait peut-être raison, après tout. Peut-être qu’il suffisait de demander.
– Alors OK ? insistait Romane. On y va ?
Esther se surprit à imaginer une conversation normale avec Ilyes, quelques mots échangés avec le sourire, peut-être l’évocation d’un souvenir de CM2 qui poserait une certaine complicité et puis, tout naturellement, la proposition de venir à la soirée. Romane avait raison, Esther se faisait parfois des nœuds au cerveau pour rien, elle s’en rendait bien compte. Un peu plus détendue, elle allait accepter d’aller parler à Ilyes, quand soudain le regard de Romane se voila. Au même moment, Esther frissonna et regretta de ne pas avoir pris son pull.
– Il fait froid, tu ne trouves pas ?
Mais Romane ne répondit pas. C’était comme si, d’un coup, elle regardait dans le vide, sans personne en face d’elle.
– Romane, ça va ? s’inquiéta Esther.
Était-elle sur le point de faire un malaise ? Mais Romane semblait aller très bien. Comme si elle n’avait pas entendu la question d’Esther, elle se tourna sans répondre vers Lauriane qui arrivait. Toutes les deux se firent la bise.
– Il paraît que la prof d’anglais n’est pas là, dit Lauriane.
– Ça serait trop bien, s’enthousiasma Romane. Tu as vérifié sur le tableau des absences ?
Esther était très déçue. Elle était sur le point de rassembler assez de courage pour parler à Ilyes, et voilà que Romane la laissait tomber.
– S’il te plaît, Lauriane... demanda-t-elle. Romane et moi, on parlait d’un truc important.
Aucune des deux lycéennes ne réagit à ce reproche.
– Hé ho ! les interpella Esther. Je suis en train de parler, vous êtes sourdes ou quoi ? Vous ne m’entendez pas ?
Mais en disant ces mots, elle sentit son sang se glacer. Elle se tenait juste devant Romane et Lauriane, pourtant celles-ci ne lui jetaient pas le moindre coup d’œil ennuyé, ne soupiraient pas... Elles ne semblaient simplement pas percevoir sa présence.
Esther comprit alors. Si aucune des deux ne réagissait, c’était forcément que... le problème avait recommencé.
À nouveau, elle était devenue invisible.
Cette sensation de froid, d’abord. Comme la veille en EPS et le soir au dîner. Des frissons, et puis elle avait disparu.
Si elle faisait le compte, c’était même la troisième fois que cela lui arrivait. Comment était-ce possible ? Devenir invisible, ça n’existait pas !
Mais ce qui se passa alors la choqua plus encore. Romane se tourna dans sa direction... puis passa à travers elle ! Son corps traversa simplement celui d’Esther, comme si celle-ci n’était qu’un fantôme, une image sans réalité physique, un hologramme... Cela ne dura qu’un instant, son organisme n’opposa aucune résistance au passage de Romane. On aurait dit qu’il n’existait plus. Esther était tétanisée.
Maintenant, Romane continuait son chemin vers le hall, comme si rien ne s’était passé. En revanche, cela avait procuré à Esther une angoissante sensation dans tout le corps, comme une brûlure, passagère mais très désagréable.
C’était un cauchemar.
La cour était vide maintenant, et Esther seule. Elle s’efforça de contrôler sa respiration. « Ça va passer, ça va passer, ça va passer », répétait-elle dans sa tête.
– Hé, toi ! Pourquoi tu ne vas pas en cours ?
Esther n’avait jamais été aussi contente d’entendre un surveillant l’interpeller.
– Tu es en quelle classe ? insista-t-il en la regardant dans les yeux. Allez hop ! Rejoins tes camarades !
Et il lui donna une petite tape sur le bras pour l’encourager à bouger.
Esther s’engouffra dans le bâtiment principal sans demander son reste. Elle était tellement soulagée d’être redevenue visible. Elle priait pour que ce phénomène ne se reproduise jamais. Jamais.
Chapitre 6

À ce stade, je sais qu’Esther aurait pu faire quelque chose. Elle aurait pu secouer la tête, lever le poing, réagir. Crier, hurler son refus, se rendre présente et être à nouveau visible. Elle s’en serait sortie, cela aurait stoppé net cette évolution inquiétante, et sa vie aurait pris un autre tour. Je guettai sa réaction, mais elle ne fit rien de tout cela.
Même si ça peut sembler surprenant, surtout venant de quelqu’un comme moi, je compris très bien pourquoi. Cela faisait tellement longtemps qu’Esther avait le sentiment de ne pas compter, tellement longtemps qu’elle se sentait invisible et silencieuse. À cause de cela, elle avait en elle des centaines de petits accrocs, de coups de canif, de blessures mal cicatrisées. Et cela l’empêcha d’agir d’une façon suffisamment radicale pour enrayer le phénomène.
De toute façon, comment aurait-elle pu savoir alors à quel point c’était important ?
Après, tout s’enchaîna très vite.
Ce samedi-là, Esther et sa mère étaient allées au centre commercial. D’habitude, Esther évitait cet endroit. Elle se sentait mal à l’aise dans les boutiques et détestait par-dessus tout les cabines d’essayage, mais cette fois elle avait réclamé une sortie shopping. Elle éprouvait le besoin de s’étourdir dans une vie normale pour oublier l’angoisse qui l’habitait désormais. Elle voulait croire que si elle ressemblait davantage aux autres jeunes, tout irait bien pour elle. Elle imaginait que l’achat d’un nouveau jean ou d’un joli pull pourrait peut-être changer la donne.
Un peu surprise de cette demande inhabituelle de sa fille, sa mère avait accepté de faire un détour par les boutiques avant d’aller remplir le caddie pour la semaine. Après l’entraînement de natation d’Esther, tôt le samedi matin, elles avaient donc pris la voiture toutes les deux.
Là-bas, il y avait un monde fou. Esther devait jouer des coudes pour accéder aux portants chargés de vêtements.
– Regarde ce tee-shirt, dit-elle. Il est stylé.
– Le rouge ne te va pas du tout, répondit sa mère. Si tu étais blonde, ça irait, mais tu es châtain. Essaie plutôt ce chemisier.
– Mais il est marron clair...
– Justement, le beige, c’est ta couleur. Attends, je cherche ta taille.
Sa mère fouillait parmi les chemises quand Esther sentit qu’elle avait la chair de poule. Le froid était là à nouveau, sans raison objective, et au fond d’elle-même elle avait déjà compris ce qui était en train d’arriver. Pourtant, quand elle leva la main devant ses yeux, elle ne constata rien d’anormal. Elle se voyait même parfaitement bien. Ses doigts, ses ongles, la paume de sa main, tout semblait net et bien visible. L’angoisse aussi était bien là.
– Maman, appela-t-elle.
Sa mère ne réagit pas.
– Maman ! insista Esther d’une voix plus forte.
Sa mère ne l’entendait pas. Esther avança la main pour la toucher, mais ses doigts s’enfoncèrent dans son épaule. Elle recula brutalement, horrifiée. À ce moment-là, sa mère avisa un autre vêtement et décrocha le cintre du portant dans un mouvement qui aurait dû heurter Esther. Mais le morceau de plastique noir et son crochet de métal ne cognèrent pas le bras de la jeune fille. Ils passèrent à travers, eux aussi.
Esther ne pouvait toucher ni sa mère ni les objets autour d’elle. Un vendeur pressé arriva dans l’allée et la traversa, comme Romane l’avait fait la veille. Esther tressaillit, le cœur au bord des lèvres. Elle se sentit mourir.
De quel genre de phénomène était-elle la victime ?
Et puis une légère sensation de tiédeur caressa sa peau. Sa mère se tourna vers elle comme si rien ne s’était passé et lui déposa le chemisier dans les bras.
– Taille médium, j’ai trouvé. Tu essaies ?
Mais Esther ne réussit pas à répondre. Elle se contenta de secouer la tête.
Aucun vêtement ne fut acheté ce jour-là. La mère d’Esther insista, après tout on était venues pour ça, puis s’agaça du temps perdu et entraîna sa fille dans les rayons de l’hypermarché.
Elles ne prononcèrent plus un mot. Sa mère se hâtait pour en finir avec cette corvée, et le silence d’Esther ne la dérangeait pas. Dans la voiture, satisfaite de rentrer enfin à la maison, elle mit la radio et s’intéressa au débat sur l’excès d’écrans dans la vie des enfants d’aujourd’hui.
Les yeux baissés, Esther se sentait perdue. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait et ne savait que faire pour que cela cesse. Elle avait besoin d’aide.
Dans la cuisine, elle tourna autour de sa mère occupée à ranger les courses. Elle hésitait à se confier. Mais avait-elle vraiment le choix ?
– Tu me donnes le tournis, protesta sa mère. Aide-moi au lieu de jouer au lion en cage.
Elle trouva dans le frigo un yaourt périmé qu’elle jeta, avant d’aligner sur la clayette les pots de crème chocolat tout juste achetés.
– Maxime, cria-t-elle en direction de l’étage, tu as rangé ta chambre ? Je te préviens, si tu as oublié, pas de console de tout le week-end !
Elle s’attaquait maintenant aux paquets de jambon et de steaks hachés. Comme toujours, elle était efficace et rapide.
– Maman... commença Esther d’une voix mal assurée. J’ai un problème.
Que c’était difficile à avouer... Comment choisir les mots ? Mais Esther ne pouvait pas rester comme ça et elle trouva le courage de continuer. Cherchant une manière acceptable de dire la vérité, elle finit par juger qu’il n’y en avait pas et opta pour la version directe.
– Je disparais.
– Comment ça ? interrogea sa mère tout en plaçant les bouteilles de lait dans le placard.
Elle pesta contre un vieux paquet de céréales ouvert depuis longtemps, écrasé au fond derrière une brique de jus d’ananas. Esther ne baissa pas les bras et reprit :
– D’abord, j’ai froid. Et ensuite, plus personne ne me voit, plus personne ne m’entend. C’est ce qui m’est arrivé tout à l’heure, dans le magasin.
– Qu’est-ce que tu racontes ? On est restées tout le temps ensemble.
Esther n’était pas surprise par cette réponse. Elle avait bien vu que sa mère n’avait rien remarqué.
– C’était pareil l’autre soir pendant le dîner, reprit Esther, quand vous vous demandiez tous où j’étais.
– Quand tu es allée passer un texto ?
– Je ne suis pas allée passer un texto. J’ai disparu.
– J’essaie de comprendre, mais j’ai un peu de mal, Nini.
– Ça m’est arrivé plusieurs fois déjà. La première, c’était en EPS. D’abord, j’ai frissonné, et après...
– C’était dehors ? la coupa sa mère. Vous aviez athlétisme ? C’est normal que tu aies eu froid. Il commence à faire très frais, surtout le matin.
– On avait handball. À l’intérieur.
– Alors c’est bizarre. Tu avais un sweat, ou seulement un tee-shirt ? Parce que, si tu portais un petit débardeur, possible que tu aies pris froid, en effet. Le gymnase n’est certainement pas encore chauffé.
Sa mère se focalisait sur un détail, comme si Esther lui expliquait qu’elle avait attrapé un rhume, mais la jeune fille resta patiente.
– La sensation de froid, c’est seulement ce qui m’arrive au début, mais le vrai problème, c’est que je deviens invisible. Hier, c’était dans la cour du lycée.
– Explique-moi mieux, parce que je n’arrive toujours pas à te suivre.
– J’arrivais juste, les cours n’avaient pas encore commencé. J’étais avec Romane et une autre fille. Et là, j’ai disparu.
– Le matin en arrivant en classe ? Comme ça, hop ?
– Oui. Quand la cour est pleine d’élèves. J’étais au milieu d’eux et pourtant personne ne faisait attention à moi.
– Écoute, je sais que tu regrettes de ne pas être une fille plus populaire. Tu dis souvent ça, que personne ne fait attention à toi. Mais de là à affirmer que tu deviens invisible, c’est un peu exagéré.
Esther ne voulait pas laisser paraître son impatience. Elle avait besoin d’être entendue. Elle reprit en contrôlant sa nervosité :
– Sauf que, depuis avant-hier, je disparais vraiment.
Mais sa mère ne la regardait plus. Elle était penchée sur le tiroir du bas pour ranger un paquet de sucre.
– Maman... Tu as entendu ? Je deviens réellement invisible.
– C’est impossible, objecta-t-elle, tu le sais bien.
– Moi non plus, je ne comprends pas. Pourtant, c’est vrai, je t’assure.
La voix d’Esther commençait à monter dans les aigus.
– Et personne autour de toi ne s’en serait rendu compte ? Ni papa ni moi ? Ni tes copines ?