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Le pacte des sans-terre

De
86 pages
Lorsque la jeune Carla voit débarquer à Téodora, petit village au fin fond de la forêt brésilienne la famille Oliveira venue de Rio, elle se dit qu'ils ne vont pas tenir deux jours. Mais bien vite ces étrangers vont lui faire prendre conscience des richesses de sa forêt et des dangers qu'elle court si on ne la protège pas.
L'auteur a écrit ce livre d'après le témoignage de Suzana et Claudio Padua, recueilli lors d'un voyage-documentaire réalisé pour France 5.
Ce livre contient également un dossier pédagogique sur la thématique de la déforestation.
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À Paul.
– Passe-moi la clé ! Que je décrasse un coup la bougie ! Pablo, mon meilleur ami, fouille fébrilement dans la boîte à outils et me regarde faire avec attention. Cela m’amuse de sentir son regard noir posé sur moi, comme si le sort de sa 125 reposait entre mes mains tachées de cambouis. Je dévisse la bougie, essuie le contact métallique une première fois avec application sur mon jean, puis avec un chiffon enduit d’essence, avant de la remettre en place. Depuis que j’ai démonté et remonté pour le plaisir ma première Mobylette achetée avec l’argent gagné comme caissière du supermarché, je suis devenue la garagiste des deux-roues d’Euclides de Cunha. Régulièrement, mes copains m’apportent leur engin en panne et, à force d’ausculter les différents modèles, la mécanique n’a plus de secrets pour moi. Cette passion n’est pas très féminine mais cela me plaît d’être différente des autres filles. Au grand dam de maman, je porte aussi un foulard noué sur le front, comme les Apaches, pour maintenir mes indomptables cheveux crépus noirs, ma « crinière » comme elle l’appelle. C’est ma marque distinctive. – Tu crois qu’elle va redémarrer ? demande anxieusement Pablo en se rapprochant de moi. – Je ne crois rien du tout. Je procède par élimination en commençant par l’allumage ! J’espère que tu n’as pas mis n’importe quoi comme mélange dans le moteur ? – Non, 2 % d’huile comme d’habitude, je te promets. Je savoure avec délectation l’autorité que me donne ma fonction. D’habitude, jamais Pablo ne me répondrait sur ce ton. Impulsif et nerveux, trapu et incroyablement musclé, on le surnomme « le taureau ». Tous les garçons redoutent ses « coups de boule » capables de vous mettre KO un bon bout de temps. Méthodiquement, je cale à présent mon pied sur la pédale, tourne la poignée de l’accélérateur, arrachant un beau vrombissement au moteur. – Génial ! Pablo me pousse gentiment, avec un large sourire découvrant des dents de carnassier d’un blanc éclatant. Il enfourche la moto. – Je t’emmène ? Je n’ai pas le temps de répondre. Un pick-up blanc, portant une plaque d’immatriculation de la ville de Rio, tourne vers la station-service où nous nous trouvons. En pleins phares, le véhicule dépasse les pompes à essence et s’immobilise à notre hauteur. Le chauffeur baisse sa vitre et s’adresse à nous avec une courtoisie inhabituelle par ici. – S’il vous plaît, nous cherchons le lieu-dit Morro do Diabo. C’est dans la forêt mais, pour l’instant, nous ne voyons que des champs. Une dispute d’enfants l’interrompt. – Ils sont fatigués par le voyage, s’excuse l’étranger en montrant ses trois garçons serrés sur la banquette arrière, au milieu de nombreux bagages qui menacent de s’écrouler sur eux. Nous nous regardons avec Pablo, surpris. Ne viennent à Morro do Diabo que des scientifiques célibataires excentriques, reclus dans un refuge forestier, ne passant en ville que pour assurer leur ravitaillement. Ils s’intéressent à la forêt tropicale, ou du moins à ce qu’il en reste, et aux espèces en voie de disparition. Que diable peut bien vouloir faire une famille dans un lieu aussi inhospitalier ?
– Vous êtes sûrs ? À Morro do Diabo ? – Oui, oui ! Je suis déjà venu une fois il y a quelques années, mais j’ai oublié le chemin. – OK ! On vous montre la route. Vous n’avez qu’à suivre la moto ! Je m’installe derrière Pablo et lui chuchote à l’oreille : – Sûrement des fous ! On va bien rigoler. Vas-y ! Pablo démarre, escortant les inconnus, tel un cortège officiel. Nous traversons la longue rue principale d’Euclides de Cunha, quasi déserte à cette heure. Nous dépassons l’église évangélique aux portes grandes ouvertes, laissant voir les bancs remplis de fidèles tournés vers une grande croix en néon, écoutant le prêche assourdissant du pasteur Barker, le père de Maria-Inès, ma meilleure amie. En face se trouve le supermarché, où maman et moi travaillons comme caissières. À la sortie de la ville, nous tournons à gauche, juste après la briqueterie d’où s’échappe un gros panache de fumée noire. C’est papa qui a la rude responsabilité d’entretenir le four. Les maisons se font maintenant plus clairsemées, laissant place à d’interminables prés où paissent des troupeaux de vaches efflanquées, surmontées de pique-bœufs qui veillent en sentinelles à la hauteur du garrot. Enfin, la masse sombre d’une forêt apparaît, coupée par une route de terre rouge sur la droite. Nous nous y engageons et débouchons après un bon kilomètre sur une large clairière entourée d’arbres gigantesques. De jolis chalets en bois foncé, aux fenêtres peintes en rouge, épousent harmonieusement l’espace, entourés d’un gazon au vert éclatant. On se croirait dans un hameau de vacances. Des applaudissements et des « hourras » explosent dans la voiture derrière, immédiatement interrompus par un cri strident. Deux yeux jaunes viennent de surgir dans le noir, inquiétants. Je frissonne et me serre contre Pablo. Personne ici n’aime s’aventurer dans la forêt, réputée dangereuse en raison des animaux qui y vivent. Les habitants n’y vont que par nécessité, pour couper du bois ou braconner des singes, des perruches ou des perroquets. – T’inquiète pas, ce n’est qu’un chien sauvage ! me rassure Pablo. Fils de fermier, vivant à la lisière de la forêt, il est plus habitué à la nature que moi, qui habite en plein centre-ville. En écarquillant les yeux, je reconnais effectivement la silhouette au pelage gris et à la longue queue touffue. Nous mettons pied à terre et faisons signe aux passagers qu’ils peuvent descendre sans crainte. Les enfants ne se font pas prier et se ruent vers le chien qui s’enfuit aussitôt. Le père, un grand type baraqué, les cheveux noirs coupés courts reliés à un collier de barbe et à une moustache, sort à son tour et nous tend une main reconnaissante. – Merci beaucoup pour votre aide. Je me souviens enfin des lieux ! Je m’appelle Ronaldo. Je viens faire une étude sur le tamarin lion. Vous en avez déjà vu ? Le visage épanoui, la voix chaude, une force tranquille émane de cet homme. Je m’avance à sa rencontre et le salue. – Désolée ! Jamais entendu parler de ce lion ! Moi, c’est Carla et lui, Pablo. – Non, non… me corrige le chercheur avec indulgence. Il n’y a pas de lion ici. C’est le nom donné à un singe. – Oh ! Ronaldo, tu crois que c’est vraiment le moment de donner une leçon de zoologie ! le coupe une jeune femme qui vient de nous rejoindre. Bon enfant, Ronaldo arrête net ses explications. – Je vous présente ma femme, Lucia. Je dévisage la nouvelle venue, étonnée par la manière dont elle s’adresse à son mari. Petite, rousse, avec les cheveux mi-longs, des taches de rousseur et des yeux acajou, elle me fait penser à un écureuil.
– Nous mourons tous de fatigue, chéri. Dépêchons-nous de décharger les bagages ! Hé, par ici, les garçons ! Venez nous aider ! – Ça sent la soupe ! s’esclaffe le plus grand, un beau brun à l’allure sportive, qui doit avoir à peu près notre âge. Une puissante odeur d’ail remplit l’atmosphère. – C’est leGarlic tree !dit en riant Ronaldo. Intriguée par l’arrivée insolite de cette famille, je veux absolument en apprendre davantage. J’aurai ainsi le privilège d’être la première à pouvoir tout raconter à l’école, demain. Il faut avouer qu’il ne se passe pas grand-chose à Euclides. Loin du littoral où se concentre toute la richesse du Brésil, cette ville échouée au bout de la longue plaine aride et pauvre de l’État de São Paulo n’intéresse personne. Son seul point d’attraction réside dans sa proximité avec la forêt du Pontal de Paranapanema, transformée en réserve nationale. – Vous voulez un coup de main ? proposé-je. – Ce n’est pas de refus ! Tenez ! répond Lucia en me confiant une valise qu’elle vient d’extraire du coffre. Empoignant deux gros sacs, Ronaldo nous précède vers une aile du bâtiment. Arrivé devant la porte, il pose son chargement, visiblement enchanté par son changement de vie. – Voici notre nouvelle demeure ! Attendez que je trouve la clé. Il fouille plusieurs fois les poches de sa veste puis de son pantalon, en vain. – Oh non ! gémit Lucia. Ne me dis pas que tu les as oubliées ! – Ah, ça me revient ! J’ai dû les ranger dans la sacoche de l’appareil photo ! Il repart à la voiture et revient en agitant triomphalement le trousseau. – Vous êtes prêts ? Un, deux, trois, j’ouvre la porte ! Impatients de découvrir leur nouveau royaume, les garçons se bousculent pour entrer. Ronaldo cherche l’interrupteur avec sa lampe de poche. Il éclaire une pièce assez petite qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon. Une carte du parc naturel est épinglée au mur ainsi que des photos d’animaux et de plantes. Une table en bois, six chaises en fer, un canapé-lit jaune délavé, un placard en bois, quelques étagères, une gazinière et un évier composent le mobilier. Personne ne dit rien. – Eh bien, qu’en dites-vous ? On se croirait un peu dans un refuge de montagne, non ? demande Ronaldo, déçu de ne pas soulever plus d’enthousiasme. – Mais où sont les chambres ? s’inquiète Lucia. – Là, juste après le couloir. Venez. Nous débouchons dans une petite chambre avec deux lits superposés disposés en L, un placard, une chaise et un lavabo. – Mais ne m’avais-tu pas dit qu’il y aurait deux chambres ? insiste Lucia, de plus en plus inquiète. – Si, si, je ne comprends pas. À moins que je n’aie confondu avec les deux lits superposés. Lucia ne répond rien mais je sens l’ambiance se crisper entre les époux. Ronaldo balaie les murs de ses yeux légèrement bridés, dans l’espoir improbable de découvrir une porte dissimulée. Revenant dans le salon, il essaie de détendre l’atmosphère : – Lucia ! Nous pourrons dormir sur le canapé-lit. Venez m’aider. Je vais juste vérifier qu’il fonctionne. Comme personne ne bouge, nous nous avançons avec Pablo pour déplier le lit. Un cri aigu nous fait sursauter. – Ahhhh ! Là ! Un scorpion ! Il est énorme, Ronaldo ! Mais fais quelque chose ! s’écrie Lucia, tétanisée par la peur. D’un geste sec, Pablo s’empare d’un balai et chasse l’intrus par la porte. Livide et
épuisée, la pauvre Lucia fait peine à voir. – Ne vous en faites pas, madame ! Ici, il y en a plein. Vous vous habituerez vite. L’aîné des fils entoure les épaules de sa mère d’un geste tendre. – Allez, maman. Nous sommes tous ensemble. C’est le plus important. – Merci, Juan. Tu as raison, dit-elle en essayant de sourire. – Je crois qu’on va vous laisser maintenant ! annoncé-je prudemment, sentant le découragement submerger pour de bon la mère de famille. – Salut ! lancent les trois garçons. Ronaldo nous raccompagne jusqu’à la porte. – Merci pour le coup de main ! ajoute-t-il chaleureusement en nous éclairant avec sa torche, jusqu’à ce que nous ayons disparu avec la moto. Quand Pablo me dépose devant chez moi, une petite maison pareille à toutes les autres, fermée par une grille en fer rouillée, nous sommes pris d’un énorme fou rire : – Ahhh ! Un scorpion ! s’esclaffe Pablo en imitant le cri aigu de Lucia. Je m’empresse de lui donner la réplique, en exagérant largement les mimiques de mon visage, pour tenir ma réputation de clown. – Ronaldo, mais fais quelque chose ! Je me compose soudain une mine faussement grave, comme si le sort de cette famille parachutée de la ville m’importait vraiment. – Sérieusement, Pablo, combien de temps crois-tu qu’ils vont tenir ?
La famille Oliveira ne pouvait bénéficier d’une meilleure publicité pour annoncer son arrivée à Euclides ! Avec Pablo, nous nous sommes empressés d’apprendre le scoop à nos amis, cette information de première main ne faisant que renforcer notre légitimité de chefs de bande. Depuis, tout le monde guette impatiemment la première sortie des « étrangers ». Le surlendemain, quand la voiture blanche arrive et se gare devant l’école avec les trois garçons qui en descendent, portant tous des vêtements de marque, parents et élèves se taisent aussitôt : ce ne peut être qu’eux ! Sans se laisser impressionner le moins du monde, Lucia interpelle la première venue sur un ton très direct, en arborant un large sourire : – Bonjour ! Nous venons d’arriver à Euclides. Je voudrais dire un petit mot à la directrice. Pouvez-vous m’indiquer où elle se trouve, s’il vous plaît ? Interloquée d’être ainsi apostrophée, la femme reste muette. D’un coup de menton, elle lui indique la direction du premier bâtiment en crépi blanc. Ne voulant pas manquer une si belle occasion de glaner de nouvelles informations, je me précipite au-devant de Lucia : – Salut ! Vous me reconnaissez ? Je vous accompagne si vous voulez. – Décidément, c’est le ciel qui t’envoie chaque fois que nous sommes perdus ! Eh bien, suivons notre ange gardien, les enfants ! Lucia m’emboîte le pas d’un air décidé. Madame Fernandès, une petite femme bien en chair, portant des lunettes en fer au bout d’un nez minuscule, vient à notre rencontre, volubile : – Ah ! Madame Oliveira. Bienvenue dans notre école. Je vous attendais. Vous avez trouvé sans problèmes ? Bonjour, les garçons ! Toi, tu dois être Juan et tu as quinze ans… – Bonjour, madame, c’est bien moi, salue Juan très poliment. – Eh bien, cela tombe bien. Tu es dans la même classe que Carla. Elle pourra te montrer les lieux. Toi, c’est Angelo et tu as douze ans et le dernier, c’est Pedro mais je ne me rappelle plus ton âge. – J’ai huit ans ! annonce Pedro d’une voix claire. – C’est cela ! approuve-t-elle d’un air entendu. – Merci pour votre accueil ! enchaîne Lucia, visiblement touchée que la directrice ait déjà enregistré le prénom de ses fils. Je voulais profiter de notre rencontre pour vous proposer mes services. Un mouvement de stupeur et d’incompréhension fige les traits de madame Fernandès. – Que voulez-vous dire ? Je ne suis pas sûre de bien saisir. – Je peux donner des cours de dessin ou d’anglais. Je me débrouille pas mal puisque nous arrivons des États-Unis. – Mais je ne savais pas que vous étiez enseignante… – Oh non, pas du tout ! Je suis designer mais je peux quand même rendre service. Mais vous n’avez donc pas de parents qui interviennent dans l’école ? – C’est-à-dire que… non. Ce sont uniquement les professeurs qui enseignent. Lucia éclate de rire, dissipant toute gêne. – Je dois être déformée ! Excusez-moi. Nous avons passé sept ans en Floride et là-bas, tous les parents participent à la vie de l’école.
– C’est une expérience sûrement intéressante, admet madame Fernandès, mais je ne crois pas que cela pourrait fonctionner ici. Les parents savent à peine lire et écrire. Mais je prends note de votre offre. Merci beaucoup ! Carla, peux-tu t’occuper de Juan ? Je vais montrer leur classe à Pedro et Angelo. – Tu viens ? demandé-je à mon nouveau camarade, un peu intimidée par son style très branché. Avec son jean Levi’s, son polo Ralph Lauren rose, une mèche tombant sur l’œil, on dirait un mannequin pour un magazine de mode. Il embrasse rapidement sa mère et me suit, sans rien dire. La sonnerie du début des cours retentit. Je me dépêche de monter les escaliers, au milieu de la cohue des élèves, des rires et des sifflets. – Oh, ça va ! m’énervé-je, pressée d’arriver. nde Devant la classe de 2 , je fais signe à Juan d’entrer. Une nuée de curieux accourent pour l’entourer. – Alors, c’est toi le nouveau ? demande Maria-Inès d’une voix sirupeuse, en jouant négligemment avec ses boucles blondes. Mais qu’est-ce qui lui prend de minauder ainsi ? Je les laisse, me promettant de remettre mon amie à sa place, et j’en profite pour rejoindre Pablo. – Alors ? Quoi de neuf ? – Figure-toi que la mère veut venir nous donner des cours ! – C’est pas vrai ! Des cours de quoi ? – D’anglais ou de dessin. Il paraît que c’est comme ça aux États-Unis. Madame Fernandès ne comprenait rien. – Et tu crois qu’elle va dire oui ? – Elle a dit qu’elle allait voir mais, à mon avis, c’était juste pour être polie. Le professeur de maths arrive sur ces entrefaites, coupant court à notre conciliabule.
Ö Deux semaines ont passé. Je n’en reviens pas ! Madame Fernandès nous a annoncé que notre professeur d’anglais partait pour suivre son mari et que madame Oliveira la remplacerait. Toute la classe est surexcitée ce matin d’assister à son premier cours. Le pauvre Juan n’a pas l’air très à l’aise et je le plains sincèrement. Lucia fait son entrée en tenue de jungle : pantalon et veste sans manches multipoches kaki. Il ne manque plus que le chapeau colonial pour compléter la panoplie ! Je pouffe de rire et chuchote à Pablo : – C’est Jane qui est tombée de sa liane. Elle doit chercher Tarzan ! Hello ! Good morning everybody ! Hello, Carla, how nice to see you ! Do you want to say something ? Aïe, aïe, aïe ! Ça se corse ! Elle me parle et je ne comprends rien. Elle ne peut pas parler portugais comme tout le monde ! Elle veut sûrement crâner, avec son accent américain. Toute la classe se met à rire en me regardant. Elle me le paiera, la Jane. Parole de Carla ! Elle poursuit son show à l’américaine, déambulant dans la classe tout en parlant :« What’s your name ? », « How old are you ? », ne tenant pas en place une seconde. Tous les élèves la regardent, étourdis, se demandant quand elle va finir par s’asseoir à son bureau et commencer son cours pour de bon. Mais elle passe toute l’heure debout, nous demandant chacun à notre tour de répéter après elle. À la fin, je ne sais pas qui d’elle ou de nous est le plus fatigué. Soudain, je crois rêver en entendant parler portugais : – Savez-vous pourquoi je suis venue habiter ici ? demande Lucia. Sans réfléchir, ma réponse fuse :
– Parce que votre mari veut sauver les animaux du parc ! – Ah oui, et quels animaux vivent dans le parc ? – Des ours ! – Des tigres ! – Des singes ! – Des animaux très dangereux ! conclut Maria-Inès. Médusée par notre ignorance de la forêt, notre professeur reprend : – Vraiment, vous pensez qu’il y a des tigres et des ours au Brésil ? Nous nous dévisageons tous, interrogateurs. On nous l’a pourtant dit. Enfin, nous n’en sommes plus si sûrs. Nos parents nous ont fait tellement peur en nous interdisant de nous aventurer en forêt. Peut-être était-ce juste pour nous dissuader d’y aller ? Devant nos mines déconfites, Lucia poursuit sa petite enquête : – Qui parmi vous est déjà allé visiter le parc ? Seule une poignée de mains se lève. – Et qu’avez-vous vu ? Les réponses ont l’air de la décevoir encore plus : – Ça monte beaucoup ! affirme José, le premier de la classe. Et puis quand on arrive en haut de la montagne, on voit la forêt et la grande route qui la traverse. C’est tout vert partout ! La sentant un peu assommée, j’en profite pour prendre ma revanche : – Mais, je ne comprends pas bien, madame : vous êtes professeur d’anglais ou de SVT ? Les élèves éclatent de rire. Décontenancée, Lucia me fixe tristement et annonce que le cours est fini. Juan, une rangée plus haut, me lance un regard chargé de reproches. Je me dis que je suis peut-être allée trop loin…
Ö À la fin de la journée, je file avec ma Mobylette jusqu’au supermarché pour relayer maman à la caisse. Cela lui permet de rentrer à la maison pour s’occuper de mes frères et sœur, Felipe, Graça, José-Antonio et Marcos Aurelio, jusqu’à l’heure de la fermeture du magasin. Je viens travailler aussi les samedis pour aider la famille à boucler les fins de mois toujours difficiles. En arrivant, j’enfile l’horrible tablier à fleurs que nous oblige à porter monsieur Torrès, le propriétaire, et applique un baiser sonore sur la joue de maman. Toujours patiente et douce, avec son joli visage légèrement fané, elle écoute un vieux monsieur qui radote. Je lui fais signe de partir. La clochette signalant l’entrée d’un nouveau client me fait relever la tête. Je reconnais Lucia. Je m’empresse de faire semblant d’être très absorbée par la pesée des légumes qu’une femme a posés sur le tapis. Mais, au bout de quelques minutes, le moment fatidique arrive : je me trouve nez à nez avec Lucia qui vient me demander un renseignement. Il faut dire que l’épicerie, pompeusement appelée « supermarché », n’a qu’une caisse. – Tiens, Carla ! Tu travailles ici ? – Faut bien ! – Dis-moi, je cherche le lait. Sais-tu sur quel rayonnage je peux le trouver ? – Là-bas ! dis-je en pointant mon doigt à droite. – Je suis désolée, dit en riant Lucia qui cherche sur les étagères, je ne vois toujours rien qui ressemble à du lait ! – Mais si ! Les sacs, par terre. Visiblement dégoûtée, elle ramasse un sachet en plastique au contenu flasque : – Et il est bon ? finit-elle par me demander. – Ben, c’est du lait, quoi !