Shooting star
62 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Shooting star

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Description

"Nous nous croyions malheureux parce que nous n'avions aucun véritable contact avec le vrai malheur. Nos parents, nos grands-parents étaient peut-être venus ici en fuyant la guerre, la misère ou les deux, mais ils n'en parlaient pas. Ils ne rêvaient pas non plus de villas avec piscine. Ils étaient heureux d'avoir de quoi nourrir leur famille, et l'école gratuite, mais chaque génération crée ses propres besoins, et la nôtre, pour prouver son existence, avait besoin de devenir une star."Un roman coup de poing qui déroule le destin tragique et inexorable d'une jeune fille malaimée, de celles qui n'intéressent personne, prête à tout pour être enfin vue de tous. Une réflexion magistrale sur notre société qui, misant tout sur l'argent et l'image, laisse certains des siens se noyer dans l'indifférence générale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 juillet 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782748508161
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Stéphanie Benson
Syros
Shooting Star


Collection Rat noir
Dirigée par Natalie Beunat et François Guérif

Couverture illustrée par Olivier Balez
© Syros, 2008
Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
ISBN : 978-2-7485-0816-1



Mary mit la tête dans le four peu après, en entendant Bonnie donner un coup de pied dans la malle qui la soutenait. Elles étaient prêtes à s’aider mutuellement si besoin était. Mary respirait peut-être encore quand nous passâmes pour nous rendre au sous-sol, la ratant de moins de six centimètres dans l’obscurité, ainsi que nous le révélèrent les mesures que nous fîmes ensuite. Therese, bourrée de somnifères avalés avec du gin, était quasiment morte quand nous entrâmes dans la maison. Lux fut la dernière à partir, vingt ou trente minutes après notre départ.
Jeffrey Eugenides,
Virgin Suicides ,
traduction de Marc Cholodenko, Plon, 1995

Pour Thierry Frederickson de la Petite Librairie d’Oloron-Sainte-Marie, qui m’a offert le cahier dans lequel j’ai écrit cette histoire...
Pour Solenne, Gillian, Agathe, Simon et Arthur, qui ont écouté le début...
Pour Marie-Claude Pilloix, qui m’a permis d’ordonner mes idées...
Sommaire
Couverture
Copyright
Sommaire
PREMIÈRE PARTIE - Transformation
DEUXIÈME PARTIE - Disparition
TROISIÈME PARTIE - Transfiguration
QUATRIÈME PARTIE - Démonstration
L'auteur
PREMIÈRE PARTIE
Transformation
Elle s’appelait Marie-Madeleine, mais insistait, même auprès des professeurs, pour qu’on l’appelle Maddie, et lorsqu’elle disparut peu avant les épreuves du brevet, aucun de nous ne pensa sérieusement que ça serait le début d’une affaire aussi tragique que sordide. Quand la disparition de Maddie – que, à notre grande honte, nous appelions plus volontiers « la Grosse » que Maddie ou même Marie-Madeleine – nous obligea à revoir nos souvenirs la concernant, nous fûmes d’accord sur le fait que, pour nous, elle avait toujours été là, grosse et maladroite, assise de travers dans un coin de la classe, à jouer avec une mèche de ses cheveux toujours gras. Quand la presse commença à s’intéresser à l’histoire comme une chienne baveuse à la recherche d’un gibier aux trois quarts décomposé, nous dûmes nous rendre à l’évidence. Maddie n’était arrivée chez nous que l’année de notre entrée en sixième, et ce fut sans doute l’émotion de notre saut collectif dans le monde des grands qui avait joué des tours à notre mémoire.
Dès lors, nous nous efforçâmes de déterrer un souvenir d’emménagement, des images d’un camion vomissant son contenu de matelas, cartons et plantes vertes sur le trottoir devant l’immeuble Bérénice de notre cité Racine, mais rien ne vint.
– Elle a dû emménager la nuit, en avait déduit Michalot.
– Elle a dû arriver pendant les vacances, avait renchéri Augustin pour expliquer qu’il n’ait rien vu.
– Quelles vacances ? avait demandé Sonic avec une moue de dégoût. T’es déjà parti en vacances, toi ?
Nous arrivâmes à un compromis : un déménagement discret pendant que nous jouions à « Alerte à Malibu » au bord du lac artificiel créé par la municipalité et bordé de sable, qui resta propre pendant une semaine. Nous étions tous d’accord sur un point au moins : l’été de l’arrivée de Maddie à Racine, il avait fait une chaleur d’enfer, et nous avions tous le cerveau ramolli entre les températures caniculaires et l’angoisse du collège à venir.
Nous l’avions cependant visité, leur fameux collège Voltaire. Visite guidée avec accueil par les quatrièmes (les grands de la troisième étaient déjà trop occupés par les enjeux intellectuels du brevet). Nous avions assisté bouche bée à un cours de français. Nous avions mangé, estomac serré, à la cantine qu’on appelait self. Nous avions contemplé avec un réel effroi ces grands qui criaient, couraient, se bousculaient, remplissant le goudron de la cour de leurs gestes lourds et visages pleins de boutons. Nous avions fait semblant de ne pas être impressionnés, pas le moins du monde. Nous avions regardé ces grandes filles maquillées et coiffées comme des vedettes de feuilletons télévisés, et dont le nombre en si peu d’espace les rendait d’autant plus redoutables. Certains visages nous étaient familiers, certains grands faisaient partie des fantômes d’un autre monde, que nous croisions ou évitions sur les terrains de jeux en bas des immeubles ou dans les escaliers les jours de panne d’ascenseur.
Mais nous avions oublié l’absence de Maddie, comme si elle avait été un accessoire permanent de notre existence de groupe, toujours à nos côtés, jamais bien intéressante.
Nous grandîmes. Nous passâmes pour la plupart d’entre nous l’épreuve des conseils de classe et manœuvres de vengeance de professeurs malmenés par notre refus de rentrer dans le cadre. Nous nous soutînmes pendant les périodes d’orage, les contrôles-surprises et mesures de discipline. Et sur la lisière de notre meute de jeunes loups en quête d’identité, il y avait Maddie, qu’aucun de nous ne prit la peine de connaître.
Aujourd’hui que l’affaire a gagné sa place parmi les faits divers de l’histoire contemporaine et que les vautours de la presse populaire s’en sont rassasiés, nous pourrions parler de honte. De regrets. De la cruauté de l’enfance. D’ignorance. D’égoïsme. Chacun de nous s’est maintes fois posé la question à laquelle il est impossible de répondre : Et si j’avais discuté avec elle, si je l’avais écoutée au lieu de me moquer, est-ce que j’aurais pu la sauver ?
Bien après la mort de la vraie Maddie, son fantôme continue de nous interpeller et son intention n’est pas forcément amicale.
Journal intime de Maddie Michalski, propriété privée, défense absolue de lire par toute personne qui n’est pas moi.

Jeudi 15 février 2003

Cher Journal. Nous ne sommes pas le premier de l’an (voir date ci-dessus), mais je viens de prendre une résolution. À partir d’aujourd’hui, je vais appliquer la méthode de la pensée positive que je viens de lire dans le livre de Benjamin T. Alcott. Quand on veut, on peut. Quand on se voit beau, on l’est. Quand on s’écoute, on trouve les réponses au fond de soi. Il pleut, mais la pluie est bonne pour les fleurs et les arbres, et même pour ces foutus géraniums que Maman bichonne tout l’hiver, alors, vive la pluie ! Tout à l’heure, Karine m’a dit que je devrais me laver les cheveux avec du liquide vaisselle à défaut d’un shampooing de marque, il paraît que ça fait briller les cheveux, alors j’ai essayé. Le résultat n’est pas génial, ça frise dans tous les sens, mais sans doute demain ça ira mieux. En biologie, A.C. n’a pas arrêté de me regarder. Je crois que Christelle a raison. J’ai essayé de lui envoyer un regard lourd de sous-entendus en retour, mais je ne pense pas qu’il l’ait vu. En tout cas, s’il me demande de sortir avec lui, je le laisserai poireauter un jour ou deux avant de dire oui. J’aimerais acheter de nouveaux vêtements, même des pas chers, mais je n’ose pas demander à Maman, elle va encore pleurer et me dire que l’huissier arrive. Elle a peur de l’huissier, mais après tous ces déménagements, il a dû perdre notre trace depuis bien longtemps. Ce matin, il y avait un rouge-gorge sur le rebord de ma fenêtre où j’avais laissé un bout de beignet au chocolat qui avait pourri. Je ne savais pas que les oiseaux mangeaient des choses pourries. Si jamais A.C. me demande de l’embrasser, je lui écraserai les orteils. N’empêche, il est super-beau, et un tout petit peu moins idiot que les autres garçons de la classe. Je demanderai à Maïlyss de me prêter son mascara avant le prochain cours de SVT. En anglais, A.C. est assis derrière moi, et je ne peux quand même pas me retourner. Peut-être que j’arriverai à changer de place. Je demanderai à Angéla si elle veut bien échanger avec moi. Elle n’est pas toujours sympa, mais Karine pense qu’elle est jalouse de moi.
La découverte du journal intime – longtemps après que la disparition se fut transformée en mort, et la mort en enquête et l’enquête en meurtre et le meurtre en meurtrier, avec toute la surprise et l’incrédulité qui ont suivi son arrestation – nous remplit rétrospectivement de stupeur. La Grosse, celle que nous voyions toujours seule, toujours à l’écart, toujours rejetée par les Karine, Christelle et Angéla de la classe, les considérait comme ses amies ! Nous eûmes de longs débats concernant l’identité de A.C. Les initiales ne correspondaient à aucun garçon de la classe. À ce jour, le mystère demeure entier.

Ce fut Augustin qui trouva le journal dans un carton de bandes dessinées déposé à côté de la poubelle de l’immeuble Phèdre. Même pas Bérénice. Et, de toute façon, madame Michalski avait déménagé depuis un moment. Nous fûmes d’abord convaincus de détenir la clef du mystère. Nous nous réunîmes le soir chez Michalot pour disséquer phrase après phrase cette écriture ronde et enfantine, déterminés à trouver toutes les réponses concernant la mort de Maddie Michalski. La première piste que nous suivîmes fut celle de l’huissier. Même si la plupart d’entre nous avions la même appréhension à l’égard de la profession que la mère de Maddie, nous nous rendîmes chez l’huissier le plus proche, envahîmes le bureau de la secrétaire et la bombardâmes de questions à tour de rôle pendant que Lulu, le plus petit d’entre nous, fouillait l’armoire de classement à la lettre « M ».
Rien du tout.
Nous prîmes l’annuaire téléphonique et notâmes les adresses des huissiers de la ville. Puis nous nous rappelâmes que Maddie avait, lors d’un cours d’histoire-géo, fait allusion à un monument aux morts à côté duquel elle avait vécu, de l’autre côté de la ville. Nous consultâmes nos cahiers (seule la mère d’Augustin avait gardé ses cahiers des années précédentes), et un voyage en bus nous permit de rendre visite à l’huissier le plus proche du fameux hommage aux défunts.
La même méthode de distraction de l’attention de la secrétaire fut appliquée pendant que Lulu fouillait les dossiers. Soudain, il disparut du bureau, ce qui nous laissa présager de la suite. Au coin de la rue, il brandissait fièrement un dossier cartonné et estampillé du seul nom Michalski .
– Ce n’est peut-être pas le bon, s’inquiéta Sonic.
Derrière nous, la secrétaire devait se poser des questions. Nous lui avions parlé de saisie illégale de jouets. Nous avions évoqué les droits du citoyen à l’égard de la propriété privée. Nous lui avions parlé d’un certain terrain de foot construit sur les terres communales et qui donc nous appartenait, en tant que membres de ladite commune. Nous lui avions parlé de la déformation de la réalité pratiquée par certains membres de la presse nationale. Nous étions alors en terminale et la philosophie avait donné des ailes à notre maîtrise de la rhétorique.
Extrait de presse n° 6

Le Quotidien du soir, mardi 9 octobre 2004

« Le calvaire d’une mère »

Sans nouvelles de sa fille unique, Marie-Madeleine, quinze ans, disparue dans l’après-midi du 20 juin, Colette Michalski a lancé un appel à témoins pour tenter de retrouver l’adolescente. Marie-Madeleine avait disparu la veille de ses épreuves de brevet, et sa mère avait tout d’abord pensé à une fugue face au stress de l’examen, a-t-elle expliqué devant les gendarmes, pour justifier de ne les avoir contactés que deux jours plus tard. Le commandant Richards de la gendarmerie de Saint-Simon a aussitôt tout mis en œuvre pour retrouver la jeune fille, mais sans résultats à ce jour. La jeune Marie-Madeleine (photo ci-contre) était une fille timide et réservée, a souligné sa mère. Elle n’aurait pas été avec des gens qu’elle ne connaissait pas. Si vous pensez l’avoir vue, la gendarmerie a mis en place une ligne rouge : appelez le 118 et dites Marie-Madeleine.
C’était le visage de Maddie découpé dans la photo de classe, à croire que sa mère n’en avait pas d’autres, et nous nous dîmes une fois de plus que la Grosse n’était pas si grosse que cela. C’étaient ses joues, sans doute, de bonnes grosses joues qui viraient au pivoine dès qu’un professeur lui adressait la parole, qui nous avaient donné l’impression que son corps devait suivre. Ses joues et ses vêtements informes – jusqu’à la Transformation – étaient à peu près tout ce qu’on voyait de Maddie. Ses yeux, elle les gardait invariablement fixés sur le sol. Mais le jour où Maddie arriva au collège transformée en star, nous dûmes reconnaître qu’elle était en fin de compte plutôt bien foutue. Et, comme souvent dans ces cas-là, cela ne réussit qu’à créer une distance encore plus grande entre elle et nous.