Signé : Alouette

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Description

Tout commence par une partie de colin-maillard. Noël, fils d’un magnat de la presse, a les yeux bandés par ses camarades, se heurte à un aveugle devant l’école. Noël se prend rapidement d’amitié pour cet étrange personnage et décide, avec ses copains, de lui offrir un chien. Les adolescents découvrent que l’homme a menti sur sa cécité, qui n’est qu’un des éléments de son déguisement. Et puis il y a les messages codés qui s’affichent à une fenêtre, au dessus de la bijouterie en face de l’école.

Sont-ils destinés à ce prétendu aveugle ? Que manigance-t-il ? Les garçons pensent aux préparatifs d’un braquage et décident de mener l’enquête, ignorant que l’un d’entre eux est en danger.


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Date de parution 25 novembre 2011
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EAN13 9782740434314
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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1 - Colin-Maillard

L’hercule tirait par une ficelle un chien extraordinaire, tenant du lévrier nain et du basset géant : on eût dit une plaisanterie de la nature !

L’homme avait des moustaches à la gauloise qui se perdaient dans une barbe de fleuve. Il portait en bandoulière une caissette noire. À petits pas, il quitta l’avenue Mozart pour s’engager dans la rue du Ranelagh.

Dans la cour de récréation de l’Institution Ludovic, Dominique Dulac discutait affaires avec Ernest Lajoue, le fils du fourreur, auquel il avait donné le surnom imagé de Profil d’Anchois. Il lui proposait un échange : un vieil affûteur de lames de rasoir contre un filet à papillons. Il avait une passion pour tout ce qui peut servir à capturer les gens ou les bêtes. Il collectionnait les nasses, les ratières, fabriquait des collets, ne se déplaçait jamais sans emporter dans sa poche un lasso en fil de Nylon. Son rêve : posséder un piège à loups.

Une âme de chasseur…

Ce qui faisait dire ironiquement à son père : « Ce garçon-là finira par inventer une épuisette pour pêcher la lune dans les étangs ! »

En ajoutant à l’affûteur un timbre-poste du mariage du prince de Monaco avec Grace Kelly (qu’il avait en double), il enleva le filet à papillons.

Une affaire en or !

En effet, l’affûteur de lames de rasoir ne lui avait rien coûté. Il l’avait obtenu de Noël de Saint-Aigle contre un yo-yo. Et le yo-yo non plus n’avait rien coûté à Dominique : il l’avait eu contre deux douzaines de buvards publicitaires. Qui ne lui avaient rien coûté non plus : il les avait gagnés aux billes.

Si bien que le filet à papillons, finalement, lui revenait à zéro sou, zéro centime.

Et dès ce soir, il comptait l’échanger à Jean-Marie Joucaux, le fils du marchand de poissons, contre une nasse à anguilles : il s’en servirait pendant les grandes vacances, qui commenceraient dans un mois (on était le 10 juin).

D’échange en échange, il ne désespérait pas de se voir un jour seul maître – après Dieu ! – à bord d’une baleinière pour aller chasser le cachalot, au harpon, dans l’océan Pacifique ou l’océan Indien.

Dominique se tenait près de la grille de l’Institution Ludovic. Il vit l’hercule approcher à petits pas. Aussitôt, un plan se forma dans son esprit. « Colin-maillard ! » hurla-t-il.

Et il se mit à plier en forme de bandeau, sur son genou, un mouchoir tellement gris qu’il était impossible d’imaginer qu’il eût jamais été blanc. Il le pliait avec une lenteur calculée, en considérant malicieusement la bande des camarades que son appel avait groupés autour de lui – tous ces yeux qui l’épiaient, complices !

Tous savaient qu’il faisait semblant d’hésiter, mais que la victime était choisie d’avance. Ce serait encore à Noël de faire l’aveugle.

Dominique ne détestait pas Noël, mais Noël l’agaçait. Il disait : « C’est une cloche ! »

Le bandeau s’abattit sur les yeux de Noël.

– À toi de t’y coller.

Lui aussi, Noël, savait d’avance qu’il serait choisi. Il y était résigné. Même, en un sens, il était reconnaissant à Dominique de son animosité. Il aurait tout donné pour être l’ami de Dominique. Mais, à défaut de cette amitié, il éprouvait une sorte de joie à être son souffre-douleur. C’était une marque d’intérêt, après tout. Tellement mieux que l’indifférence !

Il se demandait souvent pourquoi Dominique ne l’aimait pas.

Était-ce à cause de son nom : Saint-Aigle, ce nom incitant aisément à la raillerie ? On appelait Noël « de Saint-Merle », « de Saint-Sansonnet », « de Saint-Rossignol ». Et même, parce qu’il était petit et fluet : « de Saint-Moustique ».

Était-ce à cause de la particule ? (Noël s’appelait « de Saint-Aigle », en trois mots. Dominique ne s’appelait que Dulac.) Cela aurait pu s’écrire du Lac, en deux mots. Mais ce n’était que Dulac, en un mot. Non. Ce ne pouvait être cela. Particule ou pas particule, cela était bien égal à Dominique, sûrement.

Jalousait-il Noël parce que M. Hubert de Saint-Aigle était un monsieur très important dans la presse ? (Il dirigeait deux journaux, un hebdomadaire et un quotidien, tandis que M. Dulac était tout bonnement restaurateur : spécialités nord-africaines, couscous, méchoui, chiche-kebab.)

Pendant que Mme Estelle Dulac roulait la semoule dans sa cuisine, Mme Françoise-Paule de Saint-Aigle voltigeait de salons de thé en cocktails, d’instituts de beauté en soirées de gala et s’offrait, grâce aux relations de son mari, la coquetterie de jouer de petits rôles au théâtre, au cinéma, à la télévision, à la radio, sous le pseudonyme plutôt risible de Marylayne (avec deux y !). Certainement, cela aussi laissait Dominique totalement froid. (Françoise-Paule de Saint-Aigle n’était d’ailleurs pas la mère de Noël : celui-ci était un enfant de l’Assistance publique. Il avait été adopté. Mais cela, nul ne le savait, au cours Ludovic.)

Les yeux bandés, Noël tournoyait maladroitement, butait, tâtait le vide, jetant, de temps à autre, comme un pantin articulé, ses mains devant lui, pour n’attraper que du vent ! Les rires fusaient.

– Vers la rue ! chuchota Dominique à Joucaux.

Le mot passa de bouche en bouche et tous s’éloignèrent en piaillant vers la porte de la grille. Noël suivait, à l’oreille.

Et il continuait de se demander pourquoi Dominique ne l’aimait pas.

Était-ce parce que les Saint-Aigle habitaient avenue du Maréchal-Franchet-d’Esperey, en bordure du Bois, à deux pas des lacs, un somptueux appartement avec terrasse fleurie, alors que les Dulac logeaient dans l’étroite et populeuse rue Duban ? Non ! Dominique était au-dessus de ça !

Parce que M. de Saint-Aigle brassait des millions ? L’argent, Dominique s’en moquait éperdument. D’ailleurs, les Dulac ne manquaient pas d’argent : leur affaire était prospère.

Avant de franchir la grille, Dominique balaya la cour d’un regard rapide. Le surveillant, un jeune homme que les élèves surnommaient Bicarbonate de Soude parce qu’il souffrait de brûlures d’estomac, était adossé à un poteau du préau et étudiait Roméo et Juliette, de Shakespeare. (Il préparait une licence d’anglais.)

Personne non plus aux fenêtres de l’Institution Ludovic, installée dans un hôtel particulier cossu, à trois étages. C’est qu’il ne s’agissait surtout pas d’être vu par le directeur ! Sous ses dehors bourrus qu’accentuait une forte moustache à la Clemenceau (ressemblance dont il était fier), M. Ludovic était un excellent homme, mais il ne badinait pas sur le chapitre de la discipline.

Dominique ouvrit la porte de la grille.

Parvenu sur le trottoir, Noël se cogna d’abord contre un arbre. Recula, surpris. Heurta un banc. Décontenancé par ces obstacles imprévus, il n’osa d’abord plus bouger.

Puis, complètement désorienté, il fit quelques pas vers la chaussée.

– Il va se faire écraser ! s’inquiéta Léon Groslier, le fils du charcutier de la rue de Passy.

– Mais non ! J’ai mon plan ! souffla Dominique.

Au même instant, Profil d’Anchois remarqua l’hercule, maintenant tout proche. Il devina l’intention de Dominique.

« Oh, non ! Pas ça. C’est pas chic. »

Déjà, il était trop tard.

Jetant encore une fois ses mains en avant, Noël s’était élancé, dans l’espoir d’attraper Dominique, qui avait ri pour l’attirer.

Et, cette fois, il saisit une proie. C’était l’hercule ! Il le palpait, s’efforçant de remonter vers le visage, cherchant à identifier cette masse énorme.

– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? jeta l’homme, d’une voix curieusement angoissée.

Stupéfait, Noël lâcha prise, retira son bandeau, constata qu’il était sur le trottoir.

– Oh ! pardon, monsieur…

Ce fut seulement alors qu’il regarda vraiment l’homme. Celui-ci tenait une canne blanche ; des lunettes noires cachaient ses yeux.

Un aveugle.

Dominique avait rejoint toute la bande dans la cour. Près de la grille, il ricanait entre ses dents, mais d’un rire pas fier, plutôt honteux.

– Je vous demande pardon, monsieur, balbutiait Noël. J’aurais pu vous faire tomber. On jouait à colin-maillard, et je ne savais pas que j’étais sorti de la cour.

– Il n’y a pas de mal, dit l’hercule, gentiment. C’est amusant de jouer à l’aveugle… quand on a de bons yeux ! Moi aussi j’y ai joué, dans le temps.

Le lévrier mâtiné de basset flairait amicalement les mollets de coq de Noël.

– Est-ce qu’il n’y a pas un banc, par là ? demanda l’aveugle.

– Si, monsieur. Tout près. Venez.

Noël avait pris la main de l’hercule et le guidait.

– Merci.

L’homme s’assit, tapa du plat de la main sur le banc.

– Ici, Spoutnick.

Le chien sauta sur le banc. Il se laissa caresser par Noël.

– Je l’appelle Spoutnick parce qu’en russe il paraît que ça veut dire « le compagnon de voyage ». Et c’est mon compagnon. Sans lui, où est-ce que j’irais ? Dommage qu’il ne sache pas parler : il me raconterait les affiches qu’il y a sur les murs, les programmes des cinémas, la publicité !

Noël avait le cœur affreusement serré.

Bien sûr, il savait qu’il y a des aveugles ; tout le monde le sait. Mais est-ce qu’on y pense vraiment ? Est-ce que l’on essaie de se représenter vraiment ? Des yeux morts. Morts… Être condamné à vivre dans le noir, jusqu’à la fin. Souffrir dans le noir. Et mourir dans le noir !

Le noir, Noël en avait une peur atroce. C’étaient de véritables paniques lorsque, se réveillant au milieu de la nuit, encore dans le demi-sommeil, il ne parvenait pas sur-le-champ à trouver le commutateur.

– Comment t’appelles-tu, mon bonhomme ?

– Noël.

– C’est gentil, comme prénom. Noël comment ?

– Saint-Aigle.

Noël pensait : « Est-ce que les aveugles peuvent pleurer seulement ? »

– Saint-Aigle ! s’étonnait l’hercule. Par exemple !

– Quoi donc ?

– Le Saint-Aigle qui dirige des journaux, ce ne serait pas ton père ?

– Oui. Vous le connaissez ?

– Tu plaisantes ! Je connais son nom, comme tout le monde. Et tu as quel âge ?

– Douze ans.

Noël sursauta, entendant la voix du surveillant.

– Eh bien, Saint-Aigle, en voilà des façons ! Qu’est-ce que nous faisons dehors ?

– Il faut que je rentre, dit l’enfant à l’aveugle. Au revoir, monsieur.

– Au revoir, Noël.

Le surveillant était littéralement en transe à la pensée qu’un accident eût pu arriver à Noël.

– Vous mériteriez que je vous donne deux heures de permanence, samedi après-midi.

Dominique s’avança.

– C’est ma faute, m’sieur. Il avait les yeux bandés. Il ne savait pas qu’il était sur le trottoir.

– C’est donc vous qui méritez la punition. Et doublement !

« Ça y est : mon jeudi est dans le lac ! » se dit Dominique.

Mais le surveillant venait de relire une des scènes les plus attendrissantes de Roméo et Juliette : cela l’inclinait à l’indulgence.

– En raison de votre franchise, je veux bien ne pas sévir, pour cette fois. Mais vous avez une tête, n’est-ce pas ? Une grosse tête, même. Et dites-moi, Dulac, une tête, c’est fait pour quoi, à votre avis ? Uniquement pour qu’il pousse des cheveux dessus ?

Tout le groupe s’esclaffa.

– Sûrement pas, m’sieur.

– C’est fait pour réfléchir. Alors, désormais, réfléchissez aux conséquences possibles de vos actes. Cela vous épargnera bien des sottises.

Et il s’éloigna, le nez dans Shakespeare.

Noël s’en fut s’asseoir sur une marche, à l’écart.

L’aveugle avait posé sur ses genoux la caissette noire, l’avait ouverte et tripotait on ne savait quoi, dedans.

Noël ferma les yeux. Lentement, entre ses paupières closes, deux larmes coulèrent.

– Quand je vous le disais, que c’est une « cloche », fit Dominique. Il pleure parce qu’il a failli attraper une colle ! Saint-Moustique, va !

Ce n’était pas pour cela que Noël pleurait, c’était à cause de l’aveugle. « Jamais plus je ne jouerai à colin-maillard ! » se dit-il.

La cloche annonça la fin de la récréation.

sep

À quatre heures, les élèves de 7e, 6e et 5e eurent répétition de chant, sous la direction du vieux M. Vincent, qu’ils adoraient tous – mais la manie de donner des sobriquets est plus forte que l’affection : ils le surnommaient Double Croche !

On avait à préparer la chansonnette de la Gentille Alouette pour la distribution des prix.

Noël, qui avait une voix d’ange (Noël de Saint-Rossignol !), chanterait en solo et les autres feraient le chœur. Profil d’Anchois en était jaloux et accusait Noël d’être le chouchou de M. Vincent. Ce qui était faux. Profil d’Anchois chantait bien, seulement le cristal de Noël était plus pur, voilà tout !

Alouette, gentille alouette ;

Alouette, je te plumerai !

Je te plumerai la tête…

Mais Noël, cet après-midi-là, n’était pas à la chanson. Il lançait les notes allègres d’une voix morne. M. Vincent était consterné.

– Ce n’est pas ça, petit ! Pas ça du tout ! Vous chantez comme pour un enterrement. Il s’agit d’une fête. De la chaleur, allons ! De la gaieté !

« De la gaieté ! »

Noël pensait à l’aveugle…

Enfin, de nouveau, la cloche.

La liberté !

La porte de la grille livra passage à la ruée. Il y eut le brouhaha habituel :

– Hé, Chapuis, tu viens avec moi acheter du chewing-gum ballon chez la mère Poil-aux-Yeux ?

– Je ne peux pas ! Faut que je file chez mon oncle, voir s’il m’a réparé le klaxon de ma Versailles téléguidée…

– Salut, vieux ! À demain !

– Salut, vieille ! se disaient les filles devant le lycée Molière en se donnant des poignées de main à se décrocher les bras !

Et tous ces petits « vieux » et ces petites « vieilles » de douze à seize ans fonçaient joyeusement, les cartables battant les mollets.

Dans la cour de l’Institution Ludovic, une poignée d’internes les regardaient mélancoliquement s’envoler.

Sur le trottoir, Noël glissa une feuille de copie à Dominique : une rédaction de ce dernier, dont il avait redressé la syntaxe nonchalante et corrigé les fautes d’orthographe. Dominique n’aurait qu’à recopier.

– Merci, Saint-Moustique ! fit-il, goguenard.

Noël fut peiné.

« Je comprends pourquoi il ne m’aime pas. C’est parce que je suis petit, que je ne suis pas fort, et que je ne cours pas vite. »

De fait, Noël, à douze ans, n’en paraissait guère plus de dix, alors que l’on en donnait quinze à Dominique, qui n’en avait que treize.

Mais précisément parce qu’il était fort et qu’il avait des biceps pour deux, Dominique eût été fier de prendre un plus faible sous sa protection, de s’instituer son champion.

Seulement Noël faisait des efforts trop visibles pour gagner cette amitié. Pas seulement des petits cadeaux, pas seulement ses « collaborations » clandestines aux narrations françaises et aux thèmes latins de Dominique, mais aussi des allusions et des regards qui avaient le don de « taper sur les nerfs » de Dominique.

L’amitié ne se mendie pas. Ce n’est pas un sentiment dont on puisse faire l’aumône. Il est dans sa nature de naître spontanément. En revanche, la main tendue la fait fuir immanquablement. C’est l’histoire de ces oiseaux dont on raconte aux tout-petits qu’il faut, pour les attraper, leur poser un grain de sel sur la queue. Pfuit… plus personne !

L’hercule aux lunettes noires était toujours assis sur le banc, penché vers la caissette ouverte sur ses genoux.

– Bonsoir, monsieur, dit Noël.

– Bonsoir, Noël. Vous partez déjà ? Quelle heure est-il donc ?

– Quatre heures et demie, monsieur. On sort tous les jours à quatre heures et demie.

Ils s’étaient groupés, à cinq ou six, autour de l’aveugle. Un petit Nord-Africain de quatorze ans vint se joindre à eux. Ce n’était pas un élève du cours. Il lavait la vaisselle au restaurant Dulac. Un travail fatigant1. Mais il le faisait en riant. D’abord, c’était simple : il riait tout le temps ! Il suffisait qu’on le regarde, qu’on l’appelle : « Ali, viens ici. » Il riait. Même si personne ne le regardait ni ne l’appelait, il lui arrivait de rire. Il avait dans la gorge une inépuisable provision de rires, comme d’autres ont des citernes de gémissements, ou des tombereaux de jurons.

Dominique l’appelait Baba au Rhum. Il avait d’abord transformé son nom d’Ali en Ali Baba, naturellement. Puis Ali Baba avait donné Ali Baba au Rhum. Mais c’était trop long : Ali était tombé ; il n’était resté que Baba au Rhum.

Noël enviait beaucoup le Nord-Africain. Car Baba au Rhum, lui, possédait l’amitié de Dominique. Ils s’entendaient comme le pouce et l’index.

Chaque soir, à quatre heures et demie – sauf les samedis, dimanches et jeudis –, Baba au Rhum, en tenue de commis de cuisine – bleus et tablier blanc constellé de taches de graisse–, venait au-devant de Dominique. Il l’appelait « Grand Chef » et il riait.

La caissette de l’aveugle était garnie de brosses.

– C’est moi qui les fabrique, dit-il. Les aveugles sont formidables pour fabriquer des brosses. De toutes sortes. Pour les vêtements, pour les chaussures. Brosses pour les ongles, brosses à dents. Et même des brosses pour les cils. La brosse pour les cils, c’est ce que je réussis le mieux. Depuis que j’ai perdu mes yeux, c’est comme s’il m’en avait poussé un au bout de chaque doigt. Et un dans chaque oreille, petit insolent ! lança-t-il sévèrement à Profil d’Anchois qui venait de chuchoter à Groslier : « Il fabrique des brosses à dents, mais, les dents, il se les lave tous les trente-six du mois ! »

L’aveugle ajouta :

– Méfiez-vous, je vous vois tous, à ma façon. Et je vous sens ! fit-il en se tournant vers Baba au Rhum. Toi, tu empestes la graisse de mouton.

Ils étaient sidérés.

Il rabattit le couvercle de la caissette.

– Je ferme boutique. Ne te mets pas en retard, Noël, le chauffeur de ton père doit t’attendre.

– Oh ! non, dit Noël. Papa me conduit au cours le matin et à deux heures, en allant à ses journaux, mais à midi et le soir je rentre à pied à la maison. J’habite à dix minutes.

Sur ces entrefaites, des aboiements furieux retentirent : un boxer et un berger allemand vagabondant de compagnie venaient d’apercevoir un chat. Le matou s’était réfugié sous une auto en stationnement. Trop gros pour pouvoir le déloger, les chiens donnaient de la voix, à eux deux, autant qu’une meute autour d’un sanglier.