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Au sortir des forêts

De
152 pages
Au sortir des forêts est un récit qui nous emmène de Chamonix à Marseille, de la montagne effrayante aux rivages accueillants de la Méditerranée. On y suit l'histoire d'une fillette qui est arrachée à son lieu de naissance, Marseille, pour être envoyée en sanatorium dans les Alpes, puis qui revient, adolescente, dans sa ville. Elle fait l'expérience de la vie au travers de moments difficiles aussi bien en collectivité qu'au sein de sa famille, mais aussi de relations fortes, d'amitiés. Les liens affectifs et son amour des livres l'aident à surmonter les épreuves ainsi que l'attachement à la nature autour d'elle. « Il lui semblait que cette nature, que cette beauté que les poètes chantaient dans leurs vers, la réconciliait avec la vie. »
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Isabelle GuyonAu sortir des forêts
Au sortir des forêts est un récit qui nous emmène de Chamonix à
Marseille, de la montagne e rayante aux rivages accueillants de la
Méditerranée. On y suit l’histoire d’une llette qui est arrachée à son
lieu de naissance, Marseille, pour être envoyée en sanatorium dans les Au sortir des forêts
Alpes, puis qui revient, adolescente, dans sa ville. Elle fait l’expérience
de la vie au travers de moments di ciles aussi bien en collectivité qu’au
Récitsein de sa famille, mais aussi de relations fortes, d’amitiés. Les liens
a ectifs et son amour des livres l’aident à surmonter les épreuves ainsi
que l’attachement à la nature autour d’elle. « Il lui semblait que cette
nature, que cette beauté que les poètes chantaient dans leurs vers, la
réconciliait avec la vie. »
« Quelle belle manière de danser avec les mots ! Dans Au sortir des forêts, on
s’identi e très facilement à la narratrice du récit et on est pris dans une atmosphère
comme on le serait à la lecture d’un livre empli d’images colorées, d’histoires
vraies, mais aussi de mondes merveilleux, de voluptés imaginaires… » Philippe
Raimbault, journaliste littéraire.
Après des études de lettres classiques en Khâgne à Marseille, puis
des études théâtrales à Paris, Isabelle Guyon a animé des ateliers
d’écriture et de théâtre en milieu carcéral. Parallèlement à son
travail d’écriture, elle enseigne aujourd’hui la littérature à des
jeunes sourds et malentendants.
Amarante
Série :

Illustration de couverture de Luc Hazebrouck.
collection
ISBN : 978-2-343-10724-0
16 € Amarante
Isabelle Guyon
Au sortir des forêts








Au sortir des forêts





Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr






Isabelle Guyon












Au sortir des forêts


Récit























































































Du même auteur


La Mer des Pluies, récit, L’Harmattan, 2009.

Identification et autres nouvelles, L’Harmattan, 2010.

De Livres en îles, L’Harmattan, 2012.

Marseille retrouvée, L’Harmattan, 2014.

Le Grain du Temps, L’Harmattan, 2015.

Les Sourds sont-ils mal entendus ? L’Harmattan, 2016.












































































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-10724-0
EAN : 9782343107240





A Eve Recevski Chapitre I


J’avançais, entourée d’ombres glacées. Le bruit né du
moindre de mes gestes, de mon poignet agitant ma
minuscule valise et de mes jambes passant l’une devant
l’autre, résonnait aussi fort que si je brisais un vase de verre
dans le silence désertique qui semblait s’être répandu de
chaque côté de la route. L’étroite bande bitumée sur
laquelle je progressais paraissait seule exister, passerelle
suspendue, environnée par le néant. Comme un pont
audessus du vide, le ruban de la chaussée flottait devant moi,
et je pensais que j’allais chavirer d’un moment à l’autre de
ce chemin ténu qui allait probablement s’évanouir,
s’évaporer, emporté par le vent de l’hiver.
Dans le souvenir de mon arrivée à Chamonix, à 6 ans, il
fait toujours nuit, même si cela me paraît étrange.
Peutêtre était-ce une fin d’après-midi d’hiver ?
Chamonix.
Ce nom évoque pour la plupart des gens, je l’ai découvert
plus tard, un lieu de vacances où l’on a envie de se rendre.
Ce nom et celui du « Mont Blanc » me remplissent
d’effroi, encore aujourd’hui.
On m’y avait envoyée, depuis Marseille, pensant que
j’avais contracté la tuberculose. En réalité, il n’en était rien,
mais, probablement ébranlé par les derniers événements
survenus dans ma famille, mon corps était seulement
devenu chétif et affaibli.

J’arrivai donc de nuit à Chamonix.
J’avançais vers une immense bâtisse aux murs sombres,
marchant vers l’inconnu, dans cette nuit nue qui
m’étreignait de ses bras d’acier serrés autour de moi,
désertée par les miens, ne connaissant plus rien, ni les
lieux, ni les personnes.
9 Aucune lumière ne m’accompagnait, hormis celle d’une
lune froide n’éclairant que d’un lait blanchâtre mes pieds
sur la rue gelée. Elle laissait des flaques dégoulinantes
d’argent autour de mes pas. J’avançais, ne voulant que
reculer mais poussée d’un geste ferme vers l’avant par la
personne qui m’avait récupérée à la gare. « Où
allonsnous ? » eus-je la force d’articuler à voix basse. Mais,
n’ayant peut-être pas été entendue, ma question resta sans
réponse. Quelques mètres plus loin, je vis soudain, derrière
la bâtisse vers laquelle je me dirigeais, une masse
indistincte mais démesurée, monstrueuse, comme un aigle
géant qui s’apprête à abattre ses ailes sur une proie.
C’était la montagne obscure, à peine pâlie par les étoiles,
le Mont Blanc, dont la neige drapée de gris bleuté ne
reflétait que par endroits la lune, fantôme ténébreux
envahissant de son suaire le ciel nocturne.


Depuis l’intérieur grisâtre du dortoir, je vis, le lendemain
matin de mon arrivée, d’où venait la lumière, d’un éclat de
néon glacé. Je me dirigeai vers la fenêtre située en face de
nos lits métalliques, encore un peu somnambule après ma
nuit et secouée par mon départ de Marseille. J’étais attirée
par la vitre, phalène aimantée par un rayon plus clair,
comme si elle était une issue par laquelle je pourrais me
sauver, partir loin de cette contrée étrange et étrangère
dans laquelle on m’avait exilée.
Une fois mon visage près de la fenêtre, je n’en crus pas
mes yeux : la montagne immense, à présent entièrement
visible, tellement impressionnante que j’aurais été
incapable d’imaginer qu’il pût en exister d’aussi hautes, se
dressait devant moi, emplissait tout le cadre de la fenêtre,
fermant tous mes espoirs de fuite. Sa blancheur
m’aveuglait, sa taille démesurée m’écrasait, me paralysait,
j’étais transie de peur et de froid devant sa neige brillante,
dure et gelée. D’une dimension horrifiante, elle tombait sur
10 moi, trop pure, trop immaculée pour être soutenue par une
vue humaine. Comme le Petit Poucet face à l’ogre qui va le
dévorer, je levais interminablement les yeux pour la suivre
jusqu’à son sommet, mais il était encore et encore plus
haut, sa tête disparaissant dans le ciel.
Et le Mont Blanc n’était pas seul, d’autres aiguilles de
pierre l’entouraient, comme s’il ne suffisait pas, lui, pour
nous assaillir, il lui fallait encore une armée. Que font des
aiguilles, sinon transpercer ?
Ces pointes rocheuses couvertes de givre, que les couleurs
avaient désertées, hérissées comme les barres d’une grille
fortifiée, murailles géantes, me renversaient, submergée
par le vertige.

11 *

Nous sommes tous dépositaires, au plus profond de nous,
de visions, nous sommes tous habités d’images. Images
gardées par notre mémoire d’instants fugitifs, ou au
contraire d’habitudes d’une époque, lieux ou scènes que
l’on pourrait juger banales mais qui nous ont paru
extraordinaires.
Visions datant souvent de notre enfance, lorsque les
émotions nous prenaient par surprise avec force, alors que
nous étions continûment frappés d’étonnement par tout.
Eaux fortes anciennes si précieuses car elles se
souviennent, elles seules, de notre relation alors si
particulière au monde.
Alors que nous ne savions rien. Alors qu’il nous fallait
tout construire, collecter les pièces éparpillées de la réalité
fragmentée autour de nous, pour réussir, peut-être un jour,
à les assembler et tenter de leur donner un sens.
Si ouverts, encore, à toutes les interprétations, à toutes les
pensées, à toutes les aventures, à toutes les expériences,
puisque chaque nouveau geste accompli était, de toute
façon, une expérience nouvelle.
Si avides de savoir, d’avoir des réponses, de comprendre
les autres, tellement insaisissables et incompréhensibles la
plupart du temps.
Si étonnés par tout, les lieux, les objets, les personnes, les
événements.
Pas encore appuyés sur des certitudes élaborées
graduellement au fil des ans, dont nous nous sommes
efforcés de nous convaincre, ne serait-ce que pour
continuer à subsister, à avancer.
Si curieux de savoir la suite, à la fois effrayés parfois et
inexplicablement confiants à d’autres moments.
Visions auxquelles nous tenons, que nous essayons de
préserver en nous et que nous nous plaisons à faire revenir
dès qu’un objet actuel vient les rappeler, et même si nous
12 nous sommes débarrassés de certaines trop horrifiques
pour être supportées, enfouies dans les coins que nous
avons choisis les plus reculés de notre esprit, et que nous
les avons recouvertes de boisseaux de feuilles, de mots et
de formules d’oubli, les autres, même parfois difficiles,
restent dans nos consciences.

*
13 Dans la forteresse de Chamonix, un sentiment de solitude
ne me quittait pas. Pourtant je n’étais jamais seule et c’est
précisément, avec l’affection, ce qui me manquait le plus :
la possibilité de me retrouver librement en tête à tête avec
moi-même. Je faisais partie d’un groupe d’enfants, un peu
plus âgés ou du même âge que moi. Pourtant je ne me
sentais pas partie d’un groupe, je ne ressentais pas ce
groupe fraternel, mais imposé. Ce collectif était prison
pour nous. Il nous obligeait à suivre des règles,
sempiternelles et tyranniques, tout au long de la journée :
heures de lever, de repas, de sorties, de toilette, de sieste,
de goûter, de coucher. Tout était réglé dans des rituels
contraignants, tout devait se plier dans une forme
commune : les promenades en rang, les coudes hors de la
table, les têtes droites, les bras croisés, la façon de ranger
ses habits, de se laver, de se coucher. Tous les lieux où nous
devions être ou non, étaient assignés : le dortoir, le
réfectoire, les douches, les toilettes, la salle d’étude, la
cour, ce n’étaient jamais nous qui pouvions décider où
nous mèneraient nos pas.
Et toujours tous ensemble, au même moment, comme si
nous étions les uns pour les autres des compagnons de
bagne, les boulets même attachés à nos pieds. Nous nous
tirions, nous nous traînions les uns les autres, dans un
mouvement identique commandé de l’extérieur mais qui
finissait par nous faire croire que c’était ce groupe
inévitable qui en était cause et que nous ne supportions
plus.
Les dortoirs étaient grands, gris et froids, les couloirs
étaient grands, gris et froids, les salles communes étaient
grandes, grises et froides. La bâtisse, dépourvue de
barreaux, mais nous tenant enfermés tout aussi
solidement, se dressait autour de nous et de chacun de nos
mouvements. Nous nous heurtions sans cesse à ses murs
qui se resserraient sur nous dès que nous voulions nous en
échapper, broyant nos bras tendus qui cherchaient à les
14