Chardonnette

-

Livres
193 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Chardonnette ! Voilà un nom frais et riant, qui sent le Nord à une lieue. Le drame dont Chardonnette, pour son malheur, est la principale actrice, se passe dans la petite ville de Condé-sur-l'Escaut, avec sa physionomie d'autrefois, ses mœurs originales et ses merveilleux trésors de couleur locale. C'est un plaisir de voir rire, boire et s'égayer aux dépens du voisin les loustics de la Capelette ! Charles Deulin décrit les joyeuses farces de ces bons drilles, et l'action de son livre ne perd rien, tant s'en faut, à être ainsi encadrée dans ces pittoresques descriptions ! Chardonnette, la fille d'un cafetier de Condé, a reçu de Dieu une beauté ravissante, une voix mélodieuse et des qualités distinctives. Elle ne manque pas d'amoureux. Mais, hélas ! l'imprudente jette son dévolu sur un bellâtre de la localité, aspirant au notariat, le sieur Hector Lefèvre. Ce vaniteux godelureau va violemment abuser de la pauvre et naïve Chardonnette. Il ne remue ni mains ni pattes pour réparer plus tard son outrage. Chardonnette, le roman, est une chronique des « amours de petite ville » et une peinture des mœurs du Nord à la fin XIXe siècle. C'est un constat de la réalité quotidienne et une série de portraits provinciaux fort ressemblants : un vrai roman du Nord.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 octobre 2013
Nombre de visites sur la page 47
EAN13 9782365752084
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0056 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Charles Deulin
Chardonnette
À mon ami
Charles Delcourt,
Bourgeois de Condé-sur-l’Escaut.
Tu m’as quelquefois demandé d’écrire l’histoire de notre petite ville. La voici. Elle se résume presque entièrement dans celle de Chardonnet te Carillon, que nous avons connue au bon temps, au temps où les vieilles mœurs n’avaient pas encore achevé de disparaître.
Je l’ai contée simplement, sans autre souci que de dire la vérité. Les gens de Condé n’ont pas l’esprit plus mal fait que ceux de Paris. Il ne leur déplaira point qu’on les ait montrés tels qu’ils étaient alors, avec leurs défau ts et leurs qualités.
Condéen de naissance, Flamand de cœur, tu aimes d’u n si grand amour notre joli clocher espagnol, que jamais tu n’as voulu le perdre de vue. C’est pourquoi je te dédie ce livre, à toi, mon camarade d’enfance et mon meilleu r ami.
CHARLES DEULIN
er Paris, le 1 septembre 1871
I
Dans la petite ville de Condé, au centre d’un îlot formé par l’Escaut, la Hayne, la Haynette et les watergangs d’un château-fort qui se rt aujourd’hui d’arsenal, se trouve un carrefour qu’on appelle le carrefour de la Capelette.
Ce nom lui vient, selon les uns, d’une chapelle dét ruite par les boulets de Louis XIV ; selon d’autres, et cette opinion paraît la plus acc réditée, d’une grande niche ou chapelette qui décorait la façade d’une maison situ ée à l’angle des rues de l’Escaut et de l’Arsenal.
Au siècle dernier, cette maison était, dit-on, cell e du révérend Charles Lemaire, chanoine de la collégiale Notre-Dame et curé de Con dé, lequel, déguisé en arlequin, baptisa Mlle Clairon dans un bal masqué, et fut l’u n des exécuteurs testamentaires de Jean-Augustin Dubreucq, marchand salinier, dont il sera parlé dans la suite de cette histoire.
À l’époque où elle commence, en 184., le carrefour de la Capelette avait pour habitants cinq ou six bons compères, dont la gaieté a passé e n proverbe dans le canton. Ce n’étaient point de grands personnages, car l’un éta it tailleur, l’autre ébéniste, le troisième drapier, le quatrième carioteux... j’ai voulu dire tourneur ; et ainsi de suite ; mais parlez à un Condéen de Polydore, Nanasse, Rousseli, Baïoque, Tuné, Carillon, vous verrez son visage s’épanouir, et il ne tarira plus sur les pla isants tours que les « wiseux » de la Capelette jouaient à leurs concitoyens.
On les nommait ainsi d’un mot rouchi qui signifie o iseux, parce que, assis sur les billes de bouleau, à la porte de Tuné, les wiseux s’oublia ient volontiers à dauber les pauvres diables qui leur tombaient sous la main.
Tous les jours que Dieu fait, ils se promenaient, a près le dîner, en fumant leur pipe, sur les remparts de la ville, et on se disait, en les v oyant rire : « Bon ! voilà la Capelette qui s’amuse. On entendra parler de quelque chose. »
Ils choisissaient d’ordinaire les villages voisins pour théâtre de leurs malices. Ils s’y rendaient ensemble les jours de fête, autrement dit s de ducasse, et leur bonheur était de s’y faire passer pour des gens simples et d’esprit borné.
Là, le plus sérieusement du monde, ils entamaient e ntre eux, sur les choses de la campagne, les conversations les plus saugrenues. Le s villageois ne tardaient pas à y fourrer le nez pour se moquer de l’ignorance des bo urgeois. De propos en propos, les bourgeois les amenaient doucement à se disputer.
Des mots on en venait aux coups, et rarement les bo nnes gens quittaient le cabaret sans que tout y fût sens dessus dessous.
Leurs plus belles farces étaient celles qu’ils se f aisaient à eux-mêmes. On se rappelle encore le tour pendable qu’ils jouèrent à Baïoque, quand ils le présentèrent, dans un cabaret de Vicq, comme un fou en traitement, qu’ils s’étaient chargés de promener et de distraire.
Baïoque, qui ne se doutait de rien, commença par s’ étonner de la façon dont les paysans le regardaient en chuchotant.
Il en demanda la cause ; on lui fit des réponses év asives. Il montra de l’humeur ; on affecta de lui parler en le câlinant. Il se fâcha ; les paysans en crurent davantage que sa tête déménageait. À force de vouloir le calmer, ils finirent par l’exaspérer au point qu’il brisa tout, chopes et canettes.
On ne put jamais tirer les Vicquelots d’erreur, et, depuis lors, quand ils rencontraient Baïoque dans les rues de Condé, ils se détournaient et passaient à distance. C’est ainsi que, sans avoir jamais lu Rabelais ni Molière, les wiseux de la Capelette renouvelaient les « petites dyableryes » du bon Panurge et refais aient Monsieur de Pourceaugnac pour leur amusement personnel.
Leurs espiègleries n’allaient pas, comme on le voit , sans quelques horions, mais les horions n’engendraient jamais de brouille. On lavai t les yeux pochés, et le lendemain on se revoyait amis comme devant.
Sur le bruit de leur bonne humeur et de leur bon ac cord, un directeur des charbonnages de Thivencelles, nouvellement arrivé dans le pays e t, par conséquent, peu au fait des habitudes flamandes, manifesta un jour à Nanasse le désir de trinquer avec la Capelette. La compagnie résolut de se rendre le dimanche suiva nt à Thivencelles.
Par malheur, c’était le dimanche de la Fête-Dieu ; nos gens faisaient alors partie de la garde nationale ; ils avaient dans la matinée escor té la procession et absorbé, avant de se mettre en route, chacun une quinzaine de pintes de bière. Comme le soleil piquait et qu’ils étaient en uniforme, ils allèrent par étapes , de cabaret en cabaret.
Arrivés à Thivencelles, ils dépêchèrent Nanasse et Rousseli pour prévenir M. le directeur que la Capelette était réunie au Petit-Pâ té. Les quatre autres s’attablèrent. En devisant, Carillon, sans penser à mal, remarqua tou t haut que les épaulettes jaunes seyaient bien à Polydore, lequel était caporal des voltigeurs.
Or, Polydore avait une idée sur les femmes en génér al, qui faisait qu’il était jaloux de la sienne. Il répondit de travers. Une querelle se mon ta. Bref le directeur, à son entrée, trouva Polydore, Carillon et Baïoque aux prises. Tu né fumait philosophiquement sa pipe dans un coin. Nanasse et Rousseli se jetèrent entre les combattants ; ils attrapèrent chacun un coup de poing et en rendirent quatre.
Quand, de guerre lasse, les amis s’arrêtèrent, M. l e directeur avait disparu. Pourtant ils ne rentrèrent en ville qu’au brun soir. Polydore av ait perdu ses épaulettes et Carillon les