La Payse (roman)
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Description

Nommé en 1890 professeur au Havre, Charles Goffic y fait une double expérience : en Normandie il découvre les contrastes insoupçonnés qui existaient entre cette province et sa Bretagne pourtant toute proche : « Normandie et Bretagne qui se touchent sont l’une à l’autre plus étrangères que la Patagonie l’est du Kamtchakan ». Il y connaît cette « rupture révélatrice » qui fit prendre conscience à tant d’écrivains bretons de l’originalité et de la richesse de leur identité provinciale. D’autre part, ce séjour havrais le met en contact avec la colonie des Bretons émigrés — il n’hésite pas à parler d’exode — pour raison économique et qui y sont sans doute plus malheureux que s’ils étaient demeurés chez eux, car déracinés, ils perdent rapidement leur identité bretonne sans réussir à en acquérir une nouvelle.


Il trouve là la trame même de son roman La Payse : exil, déracinement et misère, voilà le fil conducteur de l’existence de la trégoroise Mône Lissillour, de son fiancé breton, émigré comme elle, Hervé Le Gall, et de son amant, chanteur de caf’conc’ sur le retour, alcoolique de surcroît, D’Arvennes. Mais si nous avons là le trio classique d’un vaudeville, c’est une histoire dramatique, qui nous est contée, avec en arrière-fond la crainte que la Bretagne, en s’ouvrant par trop aux modernités d’alors (le roman paraît en 1898), perde son identité et ce qui fait sa force et sa grandeur. Problématique d’ailleurs toujours d’actualité et que l’on peut facilement extrapoler...


Connu et reconnu pour ces recueils de contes traditionnels et de romans régionalistes, Charles Le Goffic (1863-1932) a su prouver un incomparable talent de « metteur en scène » de la Bretagne éternelle.

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Informations

Publié par
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EAN13 9782824050782
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Tous droits de traduction de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Eric Chaplain
Pour la présente édition : © edr/ EDITION S des régionalismes ™ — 2013/2020
Editions des Régionalismes : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 cressé
ISBN 978.2.8240.0004.6 (papier)
ISBN 978.2.8240.5078.2 (numérique : pdf/epub)
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles ou fautes — l’informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... N’hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d’améliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.


AUTEUR

CHARLES LE GOFFIC






TITRE

LA PAYSE (roman)





AVANT-PROPOS
« Maître très cher, s’il vous plaît,
Ecoutez ma patenôtre.
Voici ma Payse : elle est
Bien peu digne de la vôtre
(...)
Je me suis longtemps penché
Sur son tragique visage :
L’aile noire du péché
L’avait frôlée au passage.
(...)
C’est une âme d’Occident
Farouche, intraitable et prompte
Considérez cependant
Qu’elle est morte de sa honte. »
( Poème-dédicace de Charles Le Goffic
à l’auteur du livre La Payse , André Theuriet,
en lui adressant sa Payse .)
E n 1890. Charles Le Goffic, jeune professeur de 27 ans, aspire à être nommé à Paris, pour pouvoir y mener parallèlement une carrière littéraire. Or après trois années de purgatoire en province (Nevers, Evreux), il est nommé, à la rentrée, au Havre, patrie de Bernardin (de Saint-Pierre) et de Casimir (Delavigne). Il y restera jusqu’à son renoncement définitif à l’enseignement, en 1896. Cette mutation aussi imprévue que non souhaitée, vécue d’abord comme une sanction, devait pourtant se révéler rétrospectivement comme une des périodes les pus enrichissantes et les plus fécondes de sa vie et de sa carrière de romancier.
Il y fit en effet une double expérience : en Normandie il découvrit les contrastes insoupçonnés qui existaient entre cette province et sa Bretagne pourtant toute proche : « Normandie et Bretagne qui se touchent sont l’une à l’autre plus étrangères que la Patagonie l’est du Kamtchakan ». Il y connut à son tour cette « rupture révélatrice » qui fit prendre conscience à tant d’écrivains bretons de l’originalité et de la richesse de leur identité provinciale.
D’autre part, c’est ce séjour havrais qui le mit en contact avec la colonie des Bretons émigrés — il n’hésite pas à parler d’exode — pour raison économique et qui y furent sans doute plus malheureux que s’ils étaient demeurés chez eux, car déracinés , ils perdirent rapidement leur identité bretonne sans réussir à en acquérir une nouvelle. Ce fut pour lui l’illustration de ce qu’il avait déjà découvert dans la correspondance d’Henriette Renan avec son frère Ernest : transporté en terre étrangère il semble devenir vite impératif de ne pas y être reconnaissable comme étranger. On s’empresse donc d’abandonner successivement tous les signes extérieurs de son « étrangeté » : le costume sans oublier la coiffe si caractéristique, la langue maternelle, enfin les pratiques de sa religion.
Voici ce qu’il écrivit alors dans un article intitulé « Une déracinée : Henriette Renan » : « Une fois séparé de son milieu breton primitif, le Breton cessait presque aussitôt de s’appartenir et n’opposait aucune résistance à son absorption dans un milieu étranger. L’explication qu’ils (les sociologues) en donnent est que chez les Celtes en général, la part de la personnalité morale est extrêmement restreinte : aucune race n’est plus sensible aux réactions de son entourage. Or c’est surtout en matière de religion que cette influence se fait puissamment sentir (...) mais elle aura d’abord eu pour effet l’abandon de la langue maternelle, le breton ».
Il faut peut-être faire remonter la première idée de ce roman au premier séjour parisien de l’étudiant boursier d’agrégation Charles Le Goffic (1880-1881). Il y avait alors au Quartier latin « une Bretonne, Marie Pagès, (qui) fut populaire. Superbe de race, de franche allure, (...) ardente et douce, et d’humeur changeante, elle menait (...) les amours de toute cette jeunesse ; elle aimait généralement le Droit, la Médecine et la Roumanie, sans rien distinguer. Mais, chose surprenante, elle détestait ceux de Bretagne.
Pour les Bretons elle n’eut jamais que des dédains et des merveilleux regards de mépris ; s’ils répondaient dans la langue du pays, elle s’indignait jusqu ‘à pleurer.
Avait-elle honte ? Quelques uns le crurent C’est une question intéressante. Mais je ne sais que penser. »
Dès 1889, dans « Bretonne de Paris» poème de son recueil Amour breton , il poussait un cri d’alarme :
« Hélas ! tu n’es plus une paysanne,
Le mal des cités a pâli ton front. »
Le salut venait alors d’un retour encore possible au pays où la Bretonne émigrée venait se faire reconnaître et se ressourcer.
Ses découvertes havraises donnèrent lieu dès 1892 à une première publication originale, A travers Le Havre, effets de soir et de nuit , écrite en collaboration avec l’écrivain local Daniel de Venancourt et illustrée par Gaston Prunier. Evoquant la rue d’Edreville où se déroulera une partie de La Payse , il y aborde le problème de cette émigration bretonne qui, « commencée vers 1839, à la suite de l’établissement de la ligne de paquebots Morlaix-Le Havre (créée par Edouard Corbière, père de Tristan) et accélérée par la mise en adjudication de grands travaux du canal de Tancarville et des quartiers de l’Eure, a jeté sur cet îlot désertique une multitude de pauvres gens de Paimpol et de Lannion (dont Le Goffic était originaire), heureux de trouver une cave, une tanière, un bouge quelconque, si noir et humide fût-il, qui leur offrît contre une rémunération trop élevée encore, eu égard à la modicité des salaires, un abri temporaire contre les gelées, la pluie et les vents ».
Ce texte, où il a en quelque sorte planté les décors de son futur roman, sera presque intégralement repris dans La Payse . L’exil et la misère de ces personnages vont s’incarner dans les aventures que vont vivre la trégoroise Mône Lissillour, son fiancé breton, émigré comme elle, Hervé Le Gall, et son amant, piètre chanteur sur le retour, alcoolique de surcroît, D’Arvennes. Mais si nous avons là le trio classique d’un vaudeville, c’est une tout autre histoire, bien plus dramatique, qui va nous être contée. Ce triste personnage en effet incarne ce que Charles Le Goffic n’a cessé de dénoncer comme une corruption perverse de nos mœurs nationales et régionales : la cosmopolitisme représenté par la prolifération des cafés concerts (qu’il accuse d’avoir tué le théâtre) et des music-halls. Il leur en veut d’avoir introduit ces musiques étrangères que sont le jazz et le tango, ainsi que les instruments qu’elles utilisent : le piano mécanique, la guitare, la grosse-caisse et l’accordéon ! Cette mode qui s’est imposée au détriment de l’âme française a su aussi profiter des migration estivales pour venir s’implanter sur les côtes bretonnes aux dépens des modes de vie traditionnels : « Avec nos vieilles mœurs s’en vont la force et la grandeur de la Bretagne ».
Ce roman permit aussi à Charles Le Goffic de mettre en scène des personnages dont le destin a valeur d’exemple : Hervé qui, par certains côtés, ressemble au Yann de Pêcheur d’Islande , a, par amour pour Mône, sacrifié le métier qu’il pratiquait par vocation, la pêche à la morue « à Islande » sur un bateau de Paimpol, pour venir s’embarquer au Havre sur un navire de commerce, la Ville de Belfort . Cherchez l’erreur ! Cette nouvelle vie ne l’enchante guère, notamment parce qu’il est devenu un étranger sans repères, livré à la merci des hôtesses (celles qui tiennent les hôtels où logent les marins) ainsi qu’à des placiers en équipages, véritables « marchands d’hommes ». Condamnés à terre à une oisiveté forcée, s’il n’avait pas eu ses visites à Mône et à sa mère Annan, il n’aurait eu qu’un refuge, le café avec la perspective, à plus ou moins court terme, d’une dérive alcoolique. C’est pour lutter contre cette conduite suicidaire, à ses yeux, que Charles Le Goffic avait rejoint M.de Thézac dans sa croisade pour développer dans les ports ces Abris du Marin où l’on pouvait trouver un accueil bienveillant et des occupations plus valorisantes. C’est sans doute ce qui justifie dans La Payse le passage d’Hervé par une Sailor ’s house qui aurait pu constituer pour lui un lieu de réconfort voire de salut.
La déchéance et la fin lamentable de Mône ne sont que les conséquences d’une fatalité qu’il faut faire remonter au moment où, avec sa mère, elle a quitté son Buzulzo natal. Le mal qui finira par la tuer, « c’est le mal sans nom, celui qu’on respire au contact des hommes d’un autre sang et d’une autre âme, qui s’insinue dans le cœur et pourrit tout ce qu’il touche : amour, famille, religion ». Hervé le Gall, son « fiancé » sera la première victime de la déchéance de Mône : c’est pour la suivre et l’épouser qu’il a tout abandonné. Quand il constate qu’il ne compte plus pour elle, il n’a plus rien. Il lui a tout sacrifié contre des promesses qui n’ont pas survécu à leur exode. Son lointain périple jusqu’en mer de Chine ne sera qu’une lente descente en enfer qui eût pu (ou dû ?) s’achever avec le naufrage de la Ville de Belfort . Il n’en sera rien. Rescapé, il lui reste un ultime espoir : revenir au Havre pour tenter de renouer avec un passé pas si lointain. Il n’y découvrira que la triste réalité. Sans passé désormais, sans avenir non plus c’est-à-dire sans retour envisageable, toute perspective de vie lui paraît tragiquement impossible.
On l’aura compris, l’intrigue de ce roman déborde donc le cadre d’un simple fait divers. Au-delà des personnages, c’est la menace qui pesait alors sur une partie de la Bretagne qui est mise en scène. A travers une aventure sentimentale, c’est un avertissement qui était adressé aux lecteurs de l’époque. A nous de juger aujourd’hui s’il était fondé et surtout si la postérité a su en tenir compte. Le dénouement, à peine esquissé, n’est que la traduction d’une situation bien antérieure. Le symbolisme un peu facile de la dernière image pourra même sembler un peu superflu. C’est oublier la date de parution du roman, 1898, c’est-à-dire en plein triomphe du symbolisme.
Jean André Le Gall




PREMIÈRE PARTIE
I.
H ervé Le Gall n’avait navigué encore que dans les mers du pôle : tout petit, on l’avait embarqué comme mousse sur une goélette qui faisait la pêche de la morue, et, plus tard, libéré du service, il avait continué à bourlinguer six mois de l’an sur les « Islandais » de Binic et de Paimpol.
Ce n’était pas de plein gré qu’il avait troqué la grande pêche pour le commerce. Sa mère, une tante au second degré, la vieille Annan, et Mône, la fille de cette Annan, habitaient sous le même toit, à Lannion. Mais sa mère était morte, — morte à la peine, d’une fluxion de poitrine gagnée dans son rude métier de laveuse. — et la faible Annan, cédant aux instances de Mône, qui se sentait à l’étroit dans un faubourg de petite ville, s’était décidée à suivre l’exode de tant d’autres de ses compatriotes, que l’espoir d’un salaire plus avantageux chasse tous les ans par troupeaux vers les cinq grands centres intérieurs de l’émigration bretonne : Grenelle. Trélasé, Versailles, Saint-Denis et le Havre.
L’agrément de s’y sentir tout de suite en pays de connaissance avait fixé sur cette dernière ville, qui semble attirer particulièrement les émigrants du Trégor, le choix d’abord incertain des Lissillour. Le Havre moderne ne s’est pas substitué à l’ancien Havre : Il l’a laissé debout et s’est étendu tout autour. L’ancien Havre tenait presque en entier dans l’îlot Saint-François. D’une prairie fangeuse, dans un lacis de canaux saumâtres, les lois obscures des relations internationales avaient fait, vers la moitié du précédent siècle, un des grands marchés du monde, le rendez-vous du coton, du café, des épices, des cuirs et des bois de teinture qui y traitaient leurs affaires en famille, devant un bitter tonifiant, spécialité de l’endroit. Cependant toute une ribambelle de boarding houses dégringolait bras dessus bras dessous la rue du Grand-Croissant au rythme épileptique du Yankee doodle, bousculant déjà la vieille Europe et la façonnant au sans-gêne américain ; les casernes, l’inscription maritime, l’Entrepôt, la Banque, la Poste, les docks, les fonderies, les ateliers ronflaient autour des bassins ; cent quinze navires, entrés à la même marée, vomissaient leur fourmilière humaine sur les quais.
Tout cela n’est plus qu’un souvenir. À part quelques rues plus passantes, qui mènent aux embarcadères, la vie s’est retirée de Saint-François. Des bars à tabourets eiffelesques, une demi-douzaine de « beuglants », le sailor’s home de la rue Dauphine et son café annexe du quai de l’île, c’est, avec les poussiéreux étalages des quelques fripiers israélites, tout ce qui reste de l’antique fortune du quartier. Une population étrangère s’est lentement substituée à la population indigène. Le courant d’émigration bretonne, détourné sur Saint-François, vers 1839, par l’établissement de la ligne de paquebots Morlaix-Havre et accéléré par la mise en adjudication des grands travaux du canal de Tancarville et des quartiers de l’Eure, a jeté sur cet îlot désertique une multitude de pauvres gens des Côtes-du-Nord et du Finistère que la glèbe natale ne savait plus nourrir. Le chagrin d’Annan, ce droug ar guer, ce mal de la maison, qui saisit à leur premier pas au dehors les plus résistants de la race, s’en trouva fort adouci : elle était entourée de visages amis ; elle entendait causer breton dans la rue ; enfin, au défaut du recteur. Normand à solide carrure, l’ascétique vicaire de Saint-François s’avérait de pure origine celtique, et son prône dominical se faisait dans la langue des émigrés. Mône, jeune, éveillée, rieuse, goûtait surtout la nouveauté du milieu français. Seul, Hervé gardait de l’inquiétude. Fiancé à Mône, il eût souhaité d’obtenir d’elle quelque répit, du moins jusqu’à leur mariage ; puis il lui en coûtait de quitter l’Islande et les ciels familiers à ses rêves. C’était moins pour lui qu’il craignait, d’ailleurs, que pour les siens : les « marchands d’hommes » ne manquent point au Havre. De fait, quelques semaines après son arrivée, on l’embauchait sur la Ville-de-Belfort, capitaine Courmantel. Le départ du navire était fixé au 2 novembre. Mais dans l’intervalle, ayant à faire passer en Indochine des caissons et de l’artillerie lourde, les Colonies s’entendirent pour le transport de ce fret encombrant avec la Compagnie Orientale : le départ du steamer fut avancé de quinze jours. Il fallut aviser. Hervé, mandé d’urgence au bureau de l’inscription maritime, venait d’y signer son engagement et de toucher ses avances et, par les petites rues noyées d’une bruine crépusculaire, il se hâtait vers Saint-François où les Lissillour tenaient un « débit de crêpes ». Le débit donnait sur un placitre rectangulaire planté d’arbres maigres, dont l’église paroissiale bouchait un des côtés et que longeaient sur les autres la rue Chevalier, la rue Percanville et la rue du Grand-Croissant. Comprimé entre deux bâtisses neuves, la synagogue et un hôtel meublé pour marins, c’était moins une maison qu’un hangar mansardé. Tel quel, si minable et d’un prix cependant disproportionné à son exiguïté, il convenait aux Lissillour qui l’auraient bien voulu louer dans son entier, mais la mansarde était occupée, hantée plutôt, par une espèce de fée Carabosse d’âge invraisemblable qu’on apercevait quelquefois entre un pot de réséda et le perchoir de son perroquet, et qui devait vaquer à ses occupations par la cheminée ou la fenêtre car on ne la rencontrait jamais dans l’escalier. Il fallut aux Lissillour se contenter du rez-de-chaussée, aménagé en boutique, et chercher ailleurs où se loger.
Un réverbère s’alluma tout à point sur la place pour donner à Hervé sa direction et lui montrer sur le pas de sa porte la vieille Annan, l’éclisse au bras, le tablier retroussé. Dans un angle du réduit, près de l’entrée, car la pièce n’avait pas de dégagement sur le derrière et, pour éviter d’enfumer les clients, il fallait garder la porte grande ouverte, été comme hiver, le réchaud luisait à blanc sous sa plaque de tôle cylindrique, où crépitait l’ordinaire mélange de beurre, de fine farine et de lait. Les crêpes, empilées à mesure, refroidissaient à côté sur une escabelle : c’était la réserve pour la clientèle volante. La clientèle stable s’attablait dans le fond du boyau devant une bolée de cidre ou de lait caillé. Mône faisait le service, car, soit qu’elle n’eût point trouvé à se placer comme domestique, soit que cette condition lui déplût, elle était restée près de sa mère, et les deux femmes se relayaient autour du réchaud jusqu’à la fermeture du débit. Mais, ce jour-là justement. Mône était allée voir au quartier de l’Eure une amie d’enfance. Jeanne Kerguidu, dont le père faisait du louage clandestin tout en travaillant comme chauffeur dans un atelier de la Compagnie des Forges. Hervé ne trouva donc au débit que la vieille Annan. Il chercha Mône des yeux. C’est à elle surtout qu’il avait hâte de dire la bonne nouvelle et aussi sa tristesse de s’en aller si tôt. Il ne comprenait point qu’elle eût choisi pour s’absenter l’après-midi même où se décidait son sort ; il « toqua » néanmoins ses joues contre celles de sa tante, trois fois, à la bretonne, puis tous les deux s’assirent à la table du fond.
— C’est paré, dit-il, on me prend sur la Ville-de-Belfort.
— Ah’ ma Doué ! ma Doué ! (mon Dieu ! mon Dieu !) dit Annan, tout heureuse à son tour.
Elle ne trouvait pas d’autres mots ; elle ne songeait même pas à compter les pièces de cinq francs qu’il avait jetées sur la table et qui faisaient sa prime d’embarquement. La pensée du départ, de la séparation prochaine, l’ayant traversée, elle joignit les mains tristement :
— Et quand donc que tu t’en vas, mon pauvre petit ?
— Dans cinq jours, dit Hervé... Et pour loin, pour longtemps, pour la Chine et le Japon, des pays de l’autre côté du monde.
— Ah ! dit Annan, quand Mône va savoir...
— Si elle avait été tant pressée de savoir, elle l’aurait montré, dit Hervé.
Annan le regarda, surprise du ton.
— Patiente un peu, dit-elle. Mône va revenir. La besogne ne pressait pas cet après-midi et elle est allée voir Jeanne Kerguidu en t’espérant.
— Elle aurait pu m’espérer ici, dit Hervé.
Des clients survinrent, deux matelots du commerce en tenue de ville, mais reconnaissables, aux boutons dorés et à la visière de cuir de leur casquette. Ils s’assirent près d’Hervé, au fond de la boutique, à la petite table, et demandèrent du cidre et des crêpes.
— Chom azé (Reste là), dit Annan, qui se leva pour les servir,
— Tiens ! dit l’un des matelots, tu es Breton ?
Hervé regarda celui qui parlait.
— Je suis des Côtes-du-Nord, dit-il. Hervé Le Gall, de Lannion. Et toi ?
— Moi, je suis du Finistère... Yvon Nédélec, de l’île de Siek.
— On est des voisins, opina Hervé.
Les deux hommes se turent. Mais Hervé, d’âme expansive, ne demandait qu’à renouer la conversation
— Est-ce qu’il est du pays aussi ? dit-il en montrant le second matelot, qui, les yeux sur la table, gardait une attitude réservée, quasi farouche.
— Lui, du pays ! dit le Breton en riant. Ah ! bien, si tu ne sais pas distinguer les Mokos des Ponantais !.. Où donc que tu as navigué ?
— En Islande, dit doucement Hervé.
— Alors, c’est pas ici que tu trouveras des engagements. Il y a minute que les Havrais n’arment plus pour la morue.
— Non, dit Hervé, mais on m’a pris sur la Ville-de-Belfort.
— En voilà une histoire !.. Mais je suis aussi sur la Ville-de-Belfort, moi... Seulement, il y a cinq ans que je bourlingue dessus... Et le Moko idem... N’est-ce pas. Marius, qu’on est des vieux pays-jaunes tous les deux ?
Marius, ou le Moko, pour lui donner les deux noms sous lesquels l’avait présenté son camarade, ne s’était pas mêlé jusqu’alors à la conversation. Interpellé, il leva la tête :
— Tu demandes ?
— C’est ça, dit Yvon. Il n’écoutait pas. Si c’est du bon sens ! Voilà que c’est moi qui largue tout le temps du filin maintenant... Le monde renversé, quoi !
— Té, je n’entends goutte à votre charabia, dit durement le Moko.
Les crêpes étaient servies ; l’homme mangeait du bout des lèvres, les yeux perdus. Hervé l’examina plus attentivement. Certes, il manigançait quelque chose, celui-là : une mauvaise flamme couvait dans son regard, il serrait les poings...
— Para hen eneaz ? (Qu’est-ce qu’il a ?) dit tout bas Hervé au Breton.
Mais, avant qu’Yvon eût pu lui répondre, Marius, comme mû par un déclic, s’était dressé, la face congestionnée, les yeux rouges, et, croisant son veston avec un geste décidé, il s’était littéralement jeté dehors. Yvon s’empressa de régler la dépense.
— Barrons-nous ensemble, dit-il à Hervé. Il faut l’empêcher de faire un mauvais coup. C’est mon matelot, un brave cœur, mais une tête chaude...
— Mais qu’est-ce qu’il a donc ? répéta Hervé.
Le Breton hocha la tête.
— Rien. Des idées. Il croit que sa bonne amie lui fait des traits avec un camarade.
Hervé frissonna instinctivement. Il embrassa les choses autour de lui d’un long regard désenchanté. La lampe, fumeuse et trouble, n’éclairait toujours que le même visage de vieille femme ; Mône était toujours là-bas, chez les Kerguidu — ou ailleurs.
Et, comme les deux matelots s’enfonçaient dans la nuit au pas de course, une fine silhouette se découpa dans le carré de la porte : c’était Mône qui rentrait. Annan la gronda bien un peu de son retard ; puis, en attendant le retour d’Hervé, les deux femmes reprirent leurs occupations coutumières. Mais les heures passaient et Hervé ne revenait pas. Annan surtout s’inquiétait. Il était près de minuit quand elle se décida enfin à fermer le débit. Les deux femmes regagnèrent, sans parler, leur taudis nocturne de la rue d’Edreville. Elles s’étendirent côte à côte dans le même lit, mais la même songerie n’habitait pas leurs yeux. Mône évoquait cet inconnu qui l’avait croisée le matin devant le débit : habillé en « monsieur » avec de jolies bottes luisantes, une cravate bien piquée sous le col cassé aux angles, le chapeau mou, la jaquette de nuance claire et le jonc à pomme d’argent, il avait cet air fatal qui est aux yeux du commun une des formes de la distinction. Mais pourquoi ne portait-il ni barbe, ni moustache ? — « Pourquoi Hervé n’est-il pas revenu ? » se demandait parallèlement la vieille Annan. En quête d’une réponse à cette question pour le moins aussi angoissante que celle qui obsédait Mône, sa pensée épousait tour à tour les hypothèses les plus tragiques : rixe, attentat, noyade, arrestation ; elle répétait, comme Cassandre : « Ah ! Ah ! oh ! malheur ! malheur ! » Mais le malheur peut emprunter bien d’autres formes imprévues qu’un accident ou un crime et. s’il lui plaît de s’habiller en bellâtre, la chose n’est pour lui qu’un jeu.
La songerie d’Annan n’avait que le tort d’anticiper.




ii.
C ar aucune catastrophe n’avait encore frappé Hervé. Cependant il lui était arrivé une aventure assez rare, qui était de s’être dérangé, d’avoir fait la noce, enfin.
Oh ! sans le vouloir, bien malgré lui, et par la force des circonstances. Hervé ne buvait pas d’habitude. Morne en Islande, sur ces goélettes de pêche, où, la nuit venue, la barre amarrée, le navire courant grand largue, tout l’équipage du capitaine au mousse, roule ivre mort dans le poste, lui restait à rêvasser, ou bien, après un coup d’eau-de-vie. Il remontait sur le pont et tenait le quart pour ses camarades. Il avait même ainsi, à deux reprises, sauvé la goélette, la première fois d’un abordage avec un dundée, une autre fois d’un choc, plus terrible encore, contre un iceberg en dérive.
Non, pas ivrogne pour deux liards, l’estimable garçon. Mais cette fois, dame, il lui avait bien fallu faire comme les camarades, sous peine de manquer à tous ses devoirs. Le Moko, rattrapé, les deux Bretons l’avaient saisi sous le bras et promené de débit en débit jusqu’à minuit passé où, ivre à rouler, la tête ballante, s’effondrant à chaque pas dans leurs mains, il avait fini par oublier au fond d’un dernier verre ses mécomptes d’amoureux. Yvon était resté près de lui, et Hervé, tant bien que mal, avait regagné son « hôtesse » (1) .
C’était aux cinq cents diables là-bas, cette « hôtesse », sur le quai des Casernes, à la fine pointe du quartier Notre-Dame, et, tant qu’à prendre logement en ville, Hervé eût préféré louer tout de suite une chambre dans la maison de ses parentes. Il avait dû y renoncer. C’eût été se condamner à l’inactivité pour des semaines et des mois... Les placiers d’équipages, que les marins du commerce appellent pittoresquement « marchands d’hommes », ont presque toujours des intérêts chez les « hôtesses » ; il arrive même que l’établissement leur appartient. D’où cette conséquence qu’avant de s’occuper d’eux, comme placiers, ils entendent en avoir fait leur profit d’abord comme hôteliers. Qui ne passe pas par l’hôtesse risque de ne jamais connaître d’embarquement. Douloureuse alternative ! L’hôtesse est un coupe-gorge ; le marin y laisse sa bourse et quelquefois sa santé. S’il regimbe, c’est pire encore, puisqu’il n’a aucune chance de trouver par lui-même un embarquement et que la plupart des capitaines s’adressent, pour les fournitures d’équipages, aux marchands d’hommes qui les débarrassent gratuitement de tous soins.
Heureusement Hervé avait été stylé, au moment de quitter Lannion, par un de ses aînés du commerce, un certain Troadec, garçon d’expérience et qui connaissait son monde.
L’établissement du quai des Casernes, où il lui avait conseillé de descendre, n’avait pas plus d’apparence que les autres ; sa modeste devanture verte, son comptoir, ses tables, ses banquettes n’étaient pas de la première jeunesse ; la patronne du lieu, M me Ambrosine Ledru, plantureuse Cauchoise de quarante ans, coiffée en marmotte, le cou débordant sur la gorge, trônait au comptoir dans une robe verte à ramages qui rehaussait l’insolente carnation de son teint. Elle ne sortait guère de ce comptoir que pour les arrivées de bateaux ; mais elle retrouvait alors, par un miracle de volonté, une élasticité et un entrain admirables. Parlant vite et haut, avec un débraillé de langage, des jurons de corps de garde et toute la mimique populacière de son énorme personne, elle passait à juste litre pour une des meilleures « amarineuses » de matelots. Chacune de ses expéditions lui rapportait en moyenne trois ou quatre nouveaux clients. Et comme elle ne les écorchait pas autant que beaucoup d’hôtesses, qu’elle montrait même pour eux une sorte d’affection maternelle et forçait vraiment son mari, dont le bureau de placement n’était que l’annexe du garni, à s’occuper d’eux en tout bien tout honneur et quand leur gousset commençait à sonner le vide, il était rare que ces nouveaux venus ne devinssent pas à la longue des familiers de sa maison. Les bonnes, comme dans les établissements similaires, avaient bien pour mot d’ordre de pousser à la consommation ; elles s’asseyaient avec le client, rieuses, bien mises, de chair appétissante, mais sans l’entraîner à des excès condamnables, au champagne, aux consommations coûteuses. Et M me Ledru, d’autre part, veillait à leur probité, visitait leurs malles deux fois par semaine. Elle-même se flattait d’une stricte honnêteté dans ses comptes. La note n’était jamais majorée. Elle y trouvait encore un suffisant bénéfice.
Hervé avait bien été un peu interloqué de ces mœurs singulières et, plus que tout, des arrangements équivoques qu’il entendait conclure à côté de lui, presque à voix haute, entre marins et servantes. Les premiers jours, une des bonnes de l’établissement était venue s’asseoir auprès de lui, l’avait tâté, comme on dit, mais elle s’était vite aperçu qu’il n’y avait pas grand’chose à tirer de ce garçon candide et scrupuleux, et Hervé obtint la paix plus rapidement qu’il n’eût osé l’espérer. Troadec l’avait averti de tenir sa langue, de ne pas parler du petit pécule confié à la vieille Annan et presque entièrement absorbé, d’ailleurs, par les frais d’installation du débit. Ses certificats étaient excellents. Qu’on explique enfin cette sympathie comme on voudra et quoi qu’il consommât le moins possible en dehors de ses repas, pour ne pas trop charger sa note, il avait « tapé dans l’œil » de la patronne, — et, par corrélation, de son conjoint et associé M. Ledru. C’est ainsi qu’il se trouva pourvu avant le temps d’un bon engagement au voyage sur une des Compagnies les plus riches du Havre.
La petite bamboche où il se laissa entraîner à la suite du Moko et d’Yvon put être mise sans trop d’invraisemblance sur le compte de sa joie. Personne n’y prit garde. Le lendemain, tout confus, la tête lourde et honteux d’un excès bien pardonnable, il s’était levé de grand matin pour aller voir ses parentes et les rassurer. Toutefois, comme il savait que Mône ne se levait pas avant sept ou huit heures (Annan seule, quoique obligée à des veilles fatigantes, n’avait pu rompre avec ses habitudes matinales et continuait de se lever à cinq heures), il avait fait un tour sur les quais avant de grimper rue d’Edreville...
Une rue ? Un couloir à ciel ouvert plutôt, si étroit qu’une charrette n’y pouvait passer, et long et froid et noir, flanqué de vieilles bâtisses cadavéreuses, de masures en décomposition, toutes pourries, leur plâtre tombé, avec de grandes lézardes qui les fendaient du haut en bas et qui suintaient comme des ulcères. Et les autres rues de Saint-François. à l’exception d’une ou deux, n’avaient pas meilleure mine. Même délabrement, même pestilence, même agonie rebutante et sinistre. Cela s’étendait, gagnait de proche en proche, jusqu’à former tout un quartier lamentable, une cité de misère au milieu de la grande ville bourgeoise : tel le noyau carié d’un beau fruit.
La maison des Lissillour, un ancien hôtel d’armateur, comptait parmi les plus lugubres de Saint-François, à croire qu’on l’avait bâtie en lave ou en briquettes de charbon. Elle tenait de l’égout par sa cour pestilentielle, de la prison par ses barreaux et ses herses. Vingt ménages s’empilaient là, et, pour loger ce personnel d’arche de Noé, les anciennes pièces, magistrales, avaient été divisées en une multitude de petits carrés. Vraies cages à poules. Celle des Lissillour, si exiguë, était encore une des plus larges ; elle donnait sur la rue et, comme le toit de la maison surplombait légèrement le toit de la maison d’en face, il y pénétrait un peu d’air et de clarté. Mône en profita tout de suite pour placer sur le bord de la fenêtre une petite caisse peinte en bleu par Hervé, qui, comme tous les marins, nourrissait un culte pour cette couleur sentimentale ; elle y comptait semer au printemps des graines de liserons et de capucines ; elle avait, du reste, des qualités d’ordre, de propreté, un souci du bien-être assez rares chez les Bretonnes. Les carreaux de la mansarde étaient toujours clairs, les rideaux bien tirés. Cela contrastait du dehors avec les autres fenêtres du rez-de-chaussée et des étages supérieurs, grises, poussiéreuses, tendues de ficelles où essayaient de sécher de tristes linges, des drapeaux et des layettes d’enfants. Et, de même, chez elle, dans cette pièce sans feu, dans ce galetas de dix ou douze pieds carrés, où l’on avait eu peine à loger quelques meubles, c’était décent : le parquet rincé à grande eau, l’armoire polie comme une glace, le lit avenant sous ses rideaux de cretonne à fleurs, tous les autres objets bien rangés aux murs ou dans l’embrasure de la croisée. Elle apportait dans son intérieur la même recherche délicate que dans son vêtement, toujours tirée à quatre épingles, avec des robes et des corsages très soignés, un petit châle de mérinos, mais sans tache, sans reprises, et à qui elle communiquait sa rare élégance de belle brune, lavant, repassant, tuyautant elle-même ses dessous, ses guimpes et les fines coiffes de mousseline où elle tordait au matin l’ébène de ses nattes abondantes. Combien différente ainsi de tant de filles de sa race, trop promptes à prendre les choses comme elles viennent, incapables d’un effort, et qui, dans ce milieu à souhait pour leur malpropreté native, s’y laissaient glisser tout de suite avec la résignation de l’habitude !..
Mône se coiffait en chantonnant devant son miroir quand Hervé demanda l’entrée. Même contenue jusqu’au murmure, cette voix de Mône était si étrangement profonde qu’il regretta de l’avoir interrompue. Malheureusement Annan avait déjà ouvert et Hervé surprit sa promise les bras nus, levés sur l’ombre chaude des aisselles, et n’ayant qu’un corset qui laissait voir son cou fin et blanc. Elle jeta à la hâte un mouchoir sur ses épaules, acheva de tordre sa natte, qu’elle assura de l’épingle placée entre ses dents, et se retourna vers Hervé. Mais Annan l’avait accaparé dès le seuil et, le forçant à s’asseoir, maternelle et grondeuse, elle lui disait son inquiétude de la veille et parlait, en l’exagérant, du dépit de sa promise qui ne se pardonnait pas d’être arrivée en retard et croyait qu’il avait fait exprès de se sauver pour la punir.
— C’est vrai. Mône ? dit Hervé avec une bonne joie franche dans les yeux.
— Mais... certainement... répondit Mône d’un ton détaché. Nous avions peur qu’il ne te fût arrivé malheur... Est-ce qu’on sait jamais, avec tous ces gens des navires ?
Il n’y en a pas un qui parle la même langue que l’autre... Et j’ai entendu dire qu’il y avait à prendre garde dans leur compagnie.
Hervé crut qu’elle faisait allusion au Moko et à son ami.
— Voilà ! dit-il. Ce n’est pas trop de ma faute. C’est le Moko, un pauvre garçon qui se met tout le temps les sangs à l’envers, rapport à sa promise qui lui fait défiance... Bien sûr qu’il a tort, donc, et que sa promise est une fille honnête. Mais il y a des gens comme ça, qui se martyrisent à douter des autres... Et il voulait la massacrer... Alors, pour l’empêcher de faire un mauvais coup, nous ne l’avons pas lâché, son ami et moi, et nous avons tiré des embardées avec lui dans tout le quartier tant qu’il n’a plus pu dire : ouf !.. Ç’a été long, mais il n’y avait pas d’autre moyen...
Il parlait bas, sans lever les yeux, avec une mine de chat fouetté. Annan et Mône ne répondaient rien et il estima convenable d’aller au-devant d’une prévention secrète qu’il croyait deviner en elles.
— Ah ! pour sûr, non, dit-il, je ne voudrais pas que ce soit tous les soirs comme ça... C’est bon une fois, par hasard, pour soulager un camarade. Mais je ne voudrais pas recommencer, non, vous pouvez être certaine, ma tante...
Et se tournant vers Mône, d’une voix humble :
— Et toi aussi, Mône.
Songeait-elle seulement à lui reprocher sa bamboche de la veille ? Il avait l’air de le croire et elle fut près d’en rire, tant la chose la laissait indifférente. Mais Annan l’avait prévenue :
— Oh ! certainement, mon pauvre gars, dit-elle à Hervé, Mône est comme moi ; elle sait que tu n’es pas un godailleur... AlIons, ma fille, ajouta-t-elle, embrasse ton promis et ne parlons plus de ce qui est passé.
Mône tendit la joue docilement et Hervé l’accola avec un émoi presque religieux...
Il l’aimait, certes, et de toute son âme, mais, il ne savait pourquoi, il sentait toujours comme un obstacle entre elle et lui. Peut-être la trouvait-il trop belle pour lui, si lourd, si gauche, avec ses épaules trop larges, ses mains déformées et noueuses et le buisson de crins rudes qui hérissait sa figure. Il était toujours surpris qu’avec une telle beauté elle eût pu condescendre à lui permettre de l’aimer et il avait devant elle toujours la même crainte, le même sentiment confus d’infinie reconnaissance, d’appréhension et de tristesse.
Ce fut Mône qui dénoua la première l’étreinte, trop longue à son gré. Annan s’était remise à nettoyer et à ranger les objets. Il allait falloir se rendre au débit, qui ouvrait à neuf heures.
— Viendras-tu avec nous ? dit-elle à Hervé. C’est aujourd’hui vendredi, et les crêpes marchent grand train ce jour-là.
Mais Hervé avait son plan, qu’il commença de dérouler aux deux femmes. Si sa tante n’y voyait pas d’empêchement et comme tout son temps était pris le lendemain, il aurait voulu profiter de cette journée de liberté pour emmener Mône à la promenade et la garder avec lui jusqu’au soir. Ils auraient été d’abord chez un photographe dont il avait remarqué les cadres, rue Séry, pleins de jolies figures de « messieurs et dames » de la ville, et il aurait fait « tirer son portrait » et celui de Mône ensemble, comme c’est l’usage pour les promis. C’était même dans cette intention qu’il avait capelé son complet numéro un ; Mône aussi pourrait sortir son grand pavois, sa catiole et son châle à franges... Ils iraient ensuite déjeuner dans une auberge de Sainte-Adresse, en cabinet particulier, comme les gens chic ; puis l’après-midi, par ce beau temps sec, ils feraient le tour des phares, la promenade rituelle par La Hève et Notre-Dame-des-Flots. Donc, si sa tante le permettait et si Mône voulait bien...
— Oh ! moi, mon pauvre gars, dit Annan, je suis contente. Et je pense bien que Mône... Tu veux bien faire ce plaisir à Hervé, n’est-ce pas, Mône ? dit-elle en se tournant vers sa fille qui achevait sa toilette devant le petit miroir, sans prendre garde à la conversation.
Hervé aussi se retourna vers Mône et il guettait anxieusement sa réponse. Mais l’esprit de Mône n’était plus là : il s’était évadé par la fenêtre entr’ouverte à la rencontre d’une voix d’homme un peu usée et fatiguée déjà, mais assez pure encore, qui chantait, avec un tremblement sentimental, la romance à la mode, une élégie imbécile fabriquée par quelque sous-chef de bureau en mal d’octosyllabes. Et Hervé, qui regardait Mône, s’aperçut alors que c’était cette voix qu’elle écoutait et qui l’avait empêchée de répondre à sa mère.
— Ah ! Ma Doué ! où est-ce que tu as la tête, Mône ? dit Annan. Hervé ne peut pas t’espérer comme cela jusqu’à demain. Dis tout de suite si tu veux sortir avec lui...
— Au besoin, Mône, dit Hervé, nous abrégerons la promenade...
Il cherchait, comme toujours, à devancer les moindres désirs de sa promise, et, si doucement qu’il s’exprimât, il y avait naturellement dans cette voix de matelot, demeurée âpre des cris, des appels dans l’orage et de la rude salure des mers, une opposition singulière avec la voix qui entrait par la fenêtre, la voix filée et captieuse qui ravissait Mône.
Et c’est pourquoi sans doute la mogliere mobile ne parvenait pas à se décider. À tout autre moment, peut-être eût-elle accepté la proposition d’Hervé, sinon avec plaisir, du moins avec indifférence ; mais, ce matin-là, elle ne se sentait pas en : elle préférait aider sa mère au débit...
— Une autre fois, une autre fois.
— Une autre fois, dit Hervé tout décontenancé. Mais quand ? Je n’ai plus que dimanche prochain de disponible, Mône. Demain, il faut que je passe la visite et que je règle mes comptes d’hôtesse et de marchand d’hommes.
— Eh bien, c’est cela, dimanche prochain.
— Sûr ? Tu ne changeras pas d’idée ?
— Non, non, c’est entendu, dimanche.
Elle aurait promis tout ce qu’on eût voulu pour rester seule. Cette voix qui venait d’on ne savait où, cette voix toute proche qu’elle n’avait point entendue encore et qui chantait de si tendres choses, les choses qu’elle avait dans l’âme et qu’elle n’aurait jamais su exprimer, comme elle la berçait et la pénétrait délicieusement ! Il lui semblait qu’un nouveau sens s’ouvrait en elle, que commençait de ce moment son initiation à la vie amoureuse. Petite fille, en Bretagne, on lui avait souvent fait compliment de sa voix. Aux mois de Marie, c’était elle toujours qui menait le chœur ; son chant dominait, s’épanouissait au-dessus des autres, et il advint même qu’une dame de la ville, frappée de cette précocité, s’offrit pour lui apprendre le solfège. Annan déclina la proposition, ne sentant point le bénéfice qu’en pourrait tirer l’enfant. Celle-ci en resta au répertoire habituel des confréries religieuses, accru, plus tard, des lambeaux de chansons populaires qu’elle attrapait au passage. Tristes chansons ! Qu’étaient, près de la jolie romance française, du roucoulement langoureux qui tremblotait à sa fenêtre, comme un craintif appel de l’amour, les vieux airs traditionnels du pays, ces cantiques d’enterrement qu’elle n’osait plus fredonner qu’à l’écart et qui ne remuaient en elle que des souvenirs fastidieux !..
— Va devant, dit-elle à sa mère. Va devant avec Hervé, si tu veux... Tu aideras maman à ouvrir la boutique, n’est-ce pas, Hervé ?.. J’ai un point à faire à ma jupe... Je vous rejoins tout de suite après...
Annan la regarda pour la seconde fois avec une inquiétude secrète. Elle commençait à ne plus comprendre très bien sa fille, mais neuf heures étaient sonnées ; elle manquerait la vente en tardant davantage. Elle sortit avec Hervé. Mône ne les rejoignit que quand l’invisible chanteur se fût tu.


Dans la langue du bord « hôtesse » est synonyme d’hôtel.



III.
I l arriva enfin, ce dimanche dont le pauvre Hervé comptait recueillir si grande joie et le réconfort nécessaire pour supporter les maux de l’absence. Par hasard, il faisait un temps délicieux depuis trois jours. Le ciel, d’un bleu léger et frissonnant comme en mai, n’avait pas un nuage ; l’eau dormait dans les bassins, si calme qu’elle réfléchissait à l’envers les moindres détails du quai. C’était l’heure de la mer basse et. à part deux cargos anglais qui déchargeaient des blocs d’anthracite devant l’arsenal, tout le port reposait.
Hervé, levé de bonne heure, s’était rendu à son navire, où Yvon Nédélec et le Moko l’attendaient pour lui montrer sa place de chambrée. Depuis cette fameuse bordée nocturne, où il avait aidé son « pays » à rentrer le jaloux Provençal, Hervé s’était pris d’amitié pour les deux matelots. Yvon surtout lui plaisait. Plus âgé de quelques années, déjà rompu à la vie des ports marchands, garçon de cœur et de sens, il lui apparaissait comme une façon de protecteur naturel, de frère aîné tutélaire et bienveillant. Hervé avait plus de peine à se faire au Provençal, dont la brusquerie, les perpétuelles sautes de caractère, le mélange d’enfantillage et de férocité déconcertaient un peu sa sommaire expérience du monde. Il apercevait mal le fond, sous ces bouillonnements passionnels. Ce qu’il y démêlait le mieux, c’était l’inquiétude, la poignante et lancinante angoisse d’un cœur touché de jalousie et qui, par elle, souffrait mille morts en une journée. Et une grande pitié le prenait, pour ce cœur tumultueux. Il lui semblait bien qu’à la place du Moko sa conduite serait différente, qu’il n’aurait pas ces alternatives de vive humeur et de frénésie, que son chagrin, concentré, profond, il l’enfermerait en lui pour tout le monde et que la pudeur seule, à défaut d’autre raison, l’empêcherait de le montrer même à son meilleur ami. C’était comme une blessure qu’on eût pris plaisir à étaler, cette jalousie du Moko. Et, malgré lui, il se penchait sur la plaie ; il la regardait saigner avec une curiosité passionnée et triste et comme un obscur pressentiment de ce qui l’attendait un jour.
Yvon et le Moko conduisirent Hervé dans la chambre d’équipage, où ils lui indiquèrent son hamac et son coffre. Puis les trois hommes remontés sur le pont demeurèrent quelque temps près de la coupée à causer de choses et d’autres. Le Moko, par extraordinaire, s’était éveillé de belle humeur. Hervé l’écoutait, emporté malgré lui dans ce torrent de mots sonores bondissant comme au lever d’une vanne. Mais, dans le lointain, une cloche s’étant mise à tinter, il crut reconnaître la sonnerie de Saint-François, appelant pour la messe de neuf heures et demie où il devait conduire Mône et, rapidement, il prit congé des deux matelots.
Quand il arriva rue d’Edreville, il trouva Mône tout habillée, son paroissien à la main, qui l’attendait depuis un quart d’heure. L’impatience la rendait un peu nerveuse et elle le fit sentir à Hervé qui s’en décontenança. Elle était coiffée du simple « jubilé », ayant renoncé définitivement à la catiole, trop singulière à son gré avec sa double flèche de cathédrale gothique, et excellant, d’ailleurs, par d’habiles retroussis, à moderniser sa coiffe de tous les jours.
Mais elle gardait encore le long châle à franges dont le pli, cassé à la taille, fait valoir si habilement la cambrure des hanches, qu’elle avait souples et pleines. Une agrafe dorée le rattachait par derrière à la guimpe montante, et il se croisait de l’autre côté sur un devantier de satin noir. La jupe toute droite, sans volants, tombait jusqu’aux pieds, chaussés de fines galoches. C’était, à la catiole près, le costume de fête des artisanes lannionnaises, et, si seyant déjà, ce costume servait admirablement la beauté savoureuse de Mône. Les deux promis se rendirent de compagnie jusqu’à l’église, mais sans se donner le bras. Hervé n’osait, et, d’ailleurs, ce n’est point la mode de Bretagne où les amoureux, par timidité ou gaucherie, tiennent quelquefois les deux côtés de la route. Le pauvre Hervé, gêné de ses mains, supplia seulement Mône de lui laisser porter son parapluie, à quoi elle consentit en souriant, ce qui lui rendit un peu de courage.
L’église, pauvre et nue, et d’architecture barbare, était aux trois quarts pleine quand ils entrèrent. Hommes et femmes s’y mêlaient, contrairement aux habitudes du pays breton où le transept est réservé aux hommes, le chœur et les bas côtés aux femmes. Toute l’assistance, ou presque, se composait de Cornouaillais et de Trégorrois : têtes minables, faces dures et tristes, pâlies de chlorose et d’anémie, maigres échines, cassées par d’excessifs servages, et. çà et là, quelques sveltes tailles de belles filles, arrivées d’hier comme Mône et que n’avait point touchées encore le vent de misère qui ployait les autres. La messe commença, « la messe bretonne », dite par le vicaire, et où l’assistance entière donnait les répons, hommes et femmes alternant. Pas une note fausse dans ces voix graves, assouplies au plain-chant, et qui remplissaient l’abside d’un murmure égal de grandes vagues Hervé faisait sa partie dans le chœur des hommes. Il avait l’âme religieuse. L’Islande, les longues nuits polaires, ces limbes brumeux traversés de formes spectrales, n’avaient pu qu’aviver sa ferveur naturelle. Mais Mône. quoiqu’elle possédât une voix ample et bien timbrée, dont elle ignorait encore l’étendue, chantait à peine du bout des lèvres ; visiblement son esprit était ailleurs et Hervé s’en inquiétait. Il avait envie de la pousser du coude pour lui rappeler, à certains passages du Credo ou du Pater , que c’était son tour de répondre.
— Oh ! Mône, toi qui as une si belle voix !..
Elle faisait mine de ne pas comprendre et promenait un œil distrait sur cette foule agenouillée dans un grand acte de foi et dont elle ne voyait que la misère et l’humilité. Aucune sympathie n’allait d’elle à ces gens. Dans sa ville natale déjà, elle préférait à la grand’messe ou aux messes basses de six heures, qui sont pour le commun, la messe mondaine de huit heures, la messe du « Valy » avec son court sermon français, les toilettes tapageuses de « ces dames » et l’équivoque attitude des gandins de la bourgeoisie, cherchant l’ombre des piliers et glissant des rendez-vous dans le cou des jolies artisanes qui se mêlaient, comme elle, à ces élégances. Et au Havre aussi, puisqu’elle faisait tant de suivre encore les offices, c’était à Notre-Dame, l’église aristocratique, lourde et riche, qu’elle préférait les entendre plutôt qu’à Saint-François, dont le public malodorant froissait sa délicatesse.
Pieuse ? Elle ne l’était sans doute plus et ne l’avait jamais été à l’excès ; mais elle n’imaginait pas encore qu’on put cesser de croire. Elle pratiquait, moins par besoin que par habitude, et comme elle mangeait ou dormait, comme on s’acquitte d’une fonction naturelle, sans y apporter la passion qu’elle voyait à d’autres. Ces hosannas sauvages, ces cantiques bretons qu’elle avait pour la plupart oubliés, tant d’exubérance populaire lui semblait peu distingué. Elle n’aimait pas, d’ailleurs, à parler breton. Sa mère, maladroite au vocabulaire des villes, était à peu près la seule personne avec qui elle s’entretînt dans cette langue. Mais avec Hervé lui-même elle se servait du français, ce « français » singulier des villes bretonnes, chantant et composite, bourré d’idiotismes, d’ aussi donc, de oui pour et de non vat ...
Le dernier évangile était dit. L’officiant avait prononcé l’ Ite, missa est , et quelques groupes plus pressés gagnaient déjà le portail. Mône ferma son paroissien et se tourna vers Hervé toujours immobile.
— Allons-nous-en. La messe est finie.
— Non, dit doucement Hervé, il y a encore le cantique à Sainte-Anne. Attends qu’on l’ait chanté et nous partirons.
Mône fit une petite moue significative en regardant son fiancé. Une dévotion si scrupuleuse lui semblait bien proche de la faiblesse d’esprit. Mais déjà l’abside s’emplissait d’un grand orage de voix masculines s’enflant et s’exaltant jusqu’à l’explosion finale du refrain :
Itron santez Annan, mamm goz ar Bretonned...
Et la voix d’Hervé, une voix rude, mais expressive, lâchée dans cette tempête, éclatait comme une dominante, jetait vers la « vieille mère des Bretons », cette sainte Anne en qui les pauvres gens voient leur plus sûre intermédiaire, toute la grande jubilation de son âme, le cri débordé de sa reconnaissance pour les faveurs dont elle le comblait en lui donnant à la fois un embarquement et le cœur de Mône...
Un mouvement de reflux dans la foule : une ondulation de coiffes blanches vers les portes de l’abside et du transept... Hervé et Mône, celle-ci hâtivement signée, se trouvèrent dehors sur le placitre. Onze heures sonnaient au même instant et Hervé se rappela tout à coup que le photographe, chez qui ils devaient se rendre, fermait à midi.
— Pressons-nous, dit-il à Mône. Nous n’avons que le temps d’arriver.
Ils prirent par la rue Percanville et la passerelle du Commerce, d’où ils gagnèrent la rue Séry. Au numéro 4, ils stoppèrent devant une enseigne en lettres d’or : Amilcar Procopio, photographe.
Un type, cet Amilcar basane et ravagé, épave du loyalisme bourbonien, tour à tour chef de bande à Gaète, marchand de pastèques à Nice, pêcheur d’éponges à Rhodes, barretero dans une mine de salpêtre chilienne et, pour finir, photographe au Havre. Ses vitrines, aux deux côtés de la porte, exhibaient une collection assortie de militaires, de calicots, de lycéens, de chanteuses et de conseillers municipaux qui lui faisaient le plus net de sa clientèle et ne l’empêchaient pas de s’intituler emphatiquement sur ses cartes : Fournisseur ordinaire de S. M. Marie-Sophie. Un portrait grandeur nature de cette malheureuse princesse occupait la place d’honneur dans le vestibule et n’avait pas été sans peser sur la détermination d’Hervé qui ne connaissait rien de trop beau pour sa promise. Tous deux pénétrèrent, non sans une certaine gêne, dans le salon de plain-pied où Procopio en personne recevait sa clientèle. Hervé, sa casquette à la main, qu’il roulait par façon de contenance, expliqua ce qu’il désirait, et, comme l’éloquence n’était point son fort, il arriva que l’explication prit un certain temps.
— Per Dio , accoussez, dit l’artiste... Comméint voulez-vous la posé ? Comméint ?..
— Dame ! je ne sais pas trop, moi, dit Hervé. Demandez à Mône...
Mais Mône, depuis un moment, faisait manœuvrer un porte-cartes à volets placé sur un guéridon et dont une des photographies, représentant un homme de quarante ans environ, grand, soigneusement rasé, au regard fatal, à la lèvre amère, absorba soudain son attention. À qui donc avait-elle vu cette expression-là ? Elle ne le pouvait dire, mais, au choc qu’elle venait d’éprouver, à cette palpitation soudaine de son cœur, elle s’effrayait presque, il lui semblait qu’elle avait déjà ressenti une émotion pareille et devant le même visage.
— Tu entends. Mône, dit Hervé en la touchant du coude, comment veux-tu qu’on nous prenne ?..
— Eh ! dit l’artiste en se penchant, dove io ho la testa ? c’est lé beau d’Arvennes qué Madémoiselle étoudie avec cette attention... L’oun de mes derniers clients, Madémoiselle... Zé vous lé recommande... Oun hommé dou monde et oun ténor essellent... Artiste dou Star, d’ailleurs, lé prémier concerto dé la villé... Zé n’ai ici qué des notoriétés...
Il se rengorgeait, faisait l’avantageux comme devant une dame, séduit au fond par cette grâce naturelle qui, chez certaines artisanes, est encore une manière de distinction.
— D’Arvennes ! murmura Mône.
— Est-ce que tu le connais ? dit Hervé que cette attention persistante finissait par rendre soupçonneux.
— Moi ? dit Mône, qui rougit. Où veux-tu ?..
Et elle ajouta très vite, comme pour détourner la conversation :
— Dépêchons-nous. Hervé. Monsieur n’a pas le temps.
— Dis donc alors comment tu veux qu’on nous prenne, répéta le brave garçon.
— Zoustimint, appuya l’artiste. Faisons-nous votre portrait à part ou avec célui de Moussié ?
— À part, dit Mône d’un ton net.
Hervé crut que Mône s’était mal expliquée.
— Mais non, dit-il, tu te trompes. C’est tous deux ensemble que Monsieur doit nous prendre, puisque...
Mône devina ce qu’il allait dire et, pour l’arrêter et cacher sa confusion, toussa légèrement dans ses mains...
— Puisque tu es ma promise, continua Hervé sans prendre garde, et que je suis ton promis...
— Ce n’est pas une raison, dit Mône sèchement.
— Pourtant, dit Hervé, souviens-toi. Mône : c’est comme cela qu’on représente toujours les fiancés. C’est comme cela aussi que je voudrais te posséder, quand tu ne seras plus avec moi, et il me semble que de nous voir ainsi tous les deux sur une photographie je croirai que tu ne m’as pas tout à fait quitté...
— Quelle folie ! dit Mône. Nous échangerons nos portraits, ce sera la même chose.
— Bien sûr que non, dit Hervé.
Mais plus il insistait, plus elle s’entêtait. Sans doute une secrète répugnance lui faisait repousser ce compagnonnage photographique : il lui semblait qu’à fixer ainsi un moment de sa vie elle engageait le reste. Et peut-être qu’un autre sentiment, moins avouable, l’inclinait encore à s’isoler d’Hervé : l’ennui qu’elle aurait éprouvé, si légère, si fine, à l’avoir ainsi, lourd et gauche, éternellement rivé à elle sur ce carton.
Hervé, devant cette obstination, sentait ses yeux se mouiller. Il avait envie de prendre Mône dans ses bras, de lui planter son regard dans le front et de lui dire : « Tu ne m’aimes donc pas que tu ne veux pas que nos deux images soient mêlées ? » Une pudeur le retenait, et, comme Mône, sentant sa détresse, lui inventait mille raisons pour le calmer et le ranger à sa manière de voir, il finit par céder. Mais le photographe avait besoin de nouvelles indications : comment Mademoiselle désirait-elle les portraits, en pied, de buste, de face, de profil ? Mône hésitait. Elle finit par montrer la photographie du ténor :
— Comme cela, dit-elle.
— Ottimo, giudiciossimo ! jargonna Procopio, qui ne remarqua pas la brusque flamme dont s’allumèrent les yeux d’Hervé et se mit en devoir de placer la jolie fille devant son objectif.
Hervé à son tour s’y plaça. Mais il n’avait plus son visage épanoui de naguère et, quoi qu’il fît, un peu de sa détresse intérieure passa dans ce portrait de lui qu’il devait laisser à Mône et qui éterniserait sa disgrâce. Le photographe s’engagea à livrer les cartes pour le lendemain soir.
— Anché ! z’y azoutérai. par-déssous lé marché, oun portrait en pied dé Mademoiselle... oun portrait grand format... C’est lé moins qu’on pouissé faire pour ses beaux yeux...
Un rappel énergique d’Hervé l’arrêta sur cette pente dangereuse. Le matelot versa un acompte et partit avec sa promise. Les rues étaient pleines d’une foule endimanchée qui revenait de l’avant-port et des jetées. Pour abréger le trajet, midi sonnant, ils décidèrent de prendre le tramway de Saint-Adresse et, le long des rues montantes, entre une double haie de pavillons criards, de chalets norvégiens et de castels gothiques où, par l’embouchure de quelque étroite venelle, le bleu léger de la mer faisait çà et là une percée reposante, ils gagnèrent l’extrémité de la ligne, un rond-point gardé par des auberges à l’instar de Robinson dans une vallée close et douce qui descendait jusqu’à la plage.
L’une de ces auberges, dont un treillage de bois vert couvrait toute la façade, avait tenté Hervé. On y vantait, sur l’enseigne, l’excellence du cidre : « Au pur jus normand », et les bosquets intérieurs, garnis de petites tables et de bancs rustiques, avaient une intimité qui ravissait par avance l’amoureux. Il commanda le menu, composé de « rocailles », vignots et crevettes grises, dont, par une bizarrerie véritable, les marins sont plus friands que personne, d’œufs frais et d’un lapin aux pruneaux signalé à leur attention par la fille de service. Le cidre, dans un pichet de grès brun, riait d’une mousse légère ; la nappe était rude et blanche et Mône n’avait jamais été plus jolie. Et, malgré tout, le dîner traîna, fut triste, Hervé parlant à peine, la gorge serrée, Mône distraite par quelque rêve inavoué. Décidément la journée se gâtait. Hervé voulait se raisonner, essayait des plaisanteries et n’arrivait qu’à paraître plus lourd et plus maladroit. Près d’eux, dans une tonnelle, des couples chantaient, calicots de la Boule-d’Or ou du Grand-Bazar en bonne fortune, dont la gaieté tapageuse s’avivait de se sentir observée. Ce voisinage, qui distrayait Mône, paralysait davantage le pauvre garçon. La carte payée, il entraîna sa promise. Tous deux s’en allèrent presque sans parler, sur la route de mer. Des villas s’étageaient sur leur droite, dans une verdure métallique d’automne ; un triangle d’argent s’élargissait devant eux ; sur la hauteur, une petite chapelle gothique s’effilait en plein ciel et, à mi-côte, un cône blanc, pareil à un énorme pain de sucre, luisait comme un réflecteur. Ils traversèrent le Boulevard Maritime et s’assirent contre un des épis qui divisent la plage en une multitude de petits compartiments. Près d’eux la falaise se modelait puissamment, comme une grande arche rompue. La mer montait et la léchait sourdement ; quelques vagues plus fortes, lames de fond, gonflées et grises, disaient seules qu’il ne fallait pas se fier à cette paix trompeuse.
Ni Hervé ni Mône ne regardaient la falaise. Des bouffées de musique leur arrivaient du casino Marie-Christine, dont les toits aigus émergeaient à mi-côte d’une verdure de savane. La courbe légère du Boulevard Maritime se terminait au-dessus d’eux. Il était nouvellement achevé. L’ancien coteau d’Ingouville, nu, âpre, presque à vif sous les coups de mer qui désagrégeaient l’argile, ressemblait maintenant à un jardin : les roses y foisonnaient dans les villas en bordure, et les tamaris lui faisaient contre la pluie et l’embrun un long écran de houppes vertes.