Paul Bourget - Oeuvres
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Description

Ce volume 114 contient 24 oeuvres de Paul Bourget.


Paul Bourget, né à Amiens le 2 septembre 1852 et mort à Paris le 25 décembre 1935, est un écrivain et essayiste catholique français issu d’une famille originaire d’Ardèche. Ayant donné le signal d’une réaction contre le naturalisme en littérature, Bourget est d’abord tenté par le roman d’analyse expérimental. La finesse de ses études de mœurs et de caractères séduit le public mondain qu’il fréquente dans les salons parisiens de la Troisième République. Le romancier change ensuite de direction et s’oriente vers le « roman à thèse », c’est-à-dire le roman d'idées. Il ne se contente plus de l’analyse des mœurs mais en dévoile les origines et les causes, soumises à des lois inéluctables et dont la transgression amène tous les désordres individuels et sociaux. (Wikip.)


Version 3.0 : Nouveaux pastels


CONTENU DE CE VOLUME


ROMANS
CRUELLE ÉNIGME (Illustré)
ANDRÉ CORNÉLIS
MENSONGES (Illustré)
LE DISCIPLE
PHYSIOLOGIE DE L’AMOUR MODERNE
UN CŒUR DE FEMME
LA TERRE PROMISE
UNE IDYLLE TRAGIQUE
LE FANTÔME
LA DAME QUI A PERDU SON PEINTRE
LAURENCE ALBANI
L’ÉCUYÈRE
LE DANSEUR MONDAIN
NOUVELLES
PAUVRE PETITE !
PASTELS
NOUVEAUX PASTELS
LA DUCHESSE BLEUE
DRAMES DE FAMILLE
L’EAU PROFONDE et LES PAS DANS LES PAS
LES DEUX SŒURS
UNE NUIT DE NOËL SOUS LA TERREUR
UNE LABORANTINE
POÉSIES
POÈMES DANS LE PARNASSE CONTEMPORAIN
AUTRE
PRÉFACE À AMAÏDÉE
RÉPONSE DE M. PAUL BOURGET AU DISCOURS DE M. ANDRÉ THEURIET


Les livrels de lci-eBooks sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine public : les textes d’un même auteur sont regroupés dans un eBook à la mise en page soignée, pour la plus grande commodité du lecteur. On trouvera le catalogue sur le site de l'éditeur.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9782918042440
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PAUL BOURGET
ŒUVRES N° 114
Les livrels de l c i - e B o o k s sont des compilations d’auteurs classiques : les ouvrages d’un
même auteur sont regroupés dans un eBook à la mise en page soignée, pour la plus
grande commodité du lecteur.
M E N T I O N S
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et il se peut qu’ils reflètent les préjugés de son temps ou de son lieu. (4) L’orthographe
originelle a été généralement conservée et peut se trouver différer de celle en vigueur.
ISBN : 978-2-918042-44-0
pour la version 3.x au format EPUB et sans DRM.
Historique des versions : 3.2 (02/01/2020), 3.1 (10/11/2019), 3.0 (22/11/2018), 2.2
(09/03/2018), 2.1 (05/12/2017), 2.0 (27/09/2017), 1.1 (04/03/2017), 1.0 (19/04/2016).SOURCES
Cet eBook a été élaboré à partir des ressources suivantes sur le Web. Pour accéder à
des hyperliens cliquables pour chacune, on consultera la page générale des ressources
sur le site internet.
— Wikisource : Poèmes dans le parnasse contemporain (Gallica / BnF [Bibliothèque
nationale de France]), Cruelle énigme (Internet Archive / UToronto [Université de Toronto]
/ Robarts [Internet Archive / UToronto / Robarts, 54 images]), Préface à Amaïdé (Internet
Archive / Google Livres / University of California Libraries), Drames de famille (Internet
Archive / UToronto / Robarts), Le Fantôme (Internet Archive / UToronto / Robarts),
Réponse de M. Paul Bourget… (Internet Archive / MSN / Utoronto-Robarts), Une idylle
tragique (Internet Archive / UToronto / Robarts), Les deux sœurs (ELG), Une nuit de Noël
sous la terreur (Internet Archive / Google Livres / Université d’Oxford, 3 images),
Laurence Albani (Internet Archive / MSN / Robarts-UToronto) [v. 2] Le Disciple (Gallica /
BnF)
— Project Gutenberg : Pastels (Gallica / BnF), André Cornélis (Gallica / BnF), Pauvre
petite (Gallica / BnF), Mensonges (Gallica / BnF [Internet Archive / uOttawa [Université
d’Ottawa], 56 images]), Physiologie de l’amour moderne (Gallica / BnF), Un cœur de
femme (Gallica / BnF), La terre promise (Gallica / BnF), L’eau profonde (Gallica / BnF),
L’Ecuyère, [v. 2] La Dame qui a perdu son peintre (Internet Archive / UToronto / Robarts),
La Duchesse bleue (Internet Archive / University of Illinois Urbana-Champaign),
Nouveaux Pastels (Gallica / BnF)
— Ebooks libres et gratuits : Le danseur mondain, Une laborantine.
— Couverture : Photographie par Charles Gallot. (Manuscripts and Archives Division,
The New York Public Library. The New York Public Library Digital Collections. Wikimedia
Commons.)
— Page de titre : 1929. Par M. Willy. Marquée « À M. Willy Michel, en le remerciant de
sa sympathie. Paul Bourget. » (Wikimedia Commons /Jigsaww / 2010 / Archives
personnelles. Image d’un photomaton donc domaine public.)
— Page pré-sommaire : [1893.] Photo par Benjamin J. Falk. Dans Contemporary
French novelists, par René Doumie, traduction par Marie D. Frost, Thomas Y. Crowell &
Company, [c. 1899]. (Internet Archive / MSN / University of California Libraries.)
Si vous estimez qu’un contenu quelconque de ce livre (texte ou image) n’a pas le droit
de s’y trouver ou n’est pas attribué correctement, veuillez le signaler par le formulaire du
site ou à : contact@lci-ebooks.com.LISTE DES TITRES
PAUL BOURGET (1852 - 1935)
ROMANS
CRUELLE ÉNIGME (Illustré) 1885
ANDRÉ CORNÉLIS 1887
MENSONGES (Illustré) 1887
LE DISCIPLE 1889
PHYSIOLOGIE DE L’AMOUR MODERNE 1890
UN CŒUR DE FEMME 1890
LA TERRE PROMISE 1892
UNE IDYLLE TRAGIQUE 1896
LA DUCHESSE BLEUE 1898
LE FANTÔME 1900
LAURENCE ALBANI 1919
L’ÉCUYÈRE 1921
LE DANSEUR MONDAIN 1929
NOUVELLES
PAUVRE PETITE ! 1887
PASTELS 1889
NOUVEAUX PASTELS 1891
DRAMES DE FAMILLE 1900
L’EAU PROFONDE et LES PAS DANS LES PAS 1903
LES DEUX SŒURS 1905
UNE NUIT DE NOËL SOUS LA TERREUR 1907
LA DAME QUI A PERDU SON PEINTRE 1910
UNE LABORANTINE 1934
POÉSIES
POÈMES DANS LE PARNASSE CONTEMPORAIN 1876
AUTRE
PRÉFACE À AMAÏDÉE 1889
RÉPONSE DE M. PAUL BOURGET AU DISCOURS DE M. ANDRÉ THEURIET 1897P A G I N A T I O N
Ce volume contient 1 560 142 mots et 3 881 pages
01. POÈMES DANS LE PARNASSE CONTEMPORAIN 8 pages
02. CRUELLE ÉNIGME (Illustré) 149 pages
03. ANDRÉ CORNÉLIS 162 pages
04. PAUVRE PETITE ! 39 pages
05. MENSONGES (Illustré) 273 pages
06. PASTELS 152 pages
07. LE DISCIPLE 199 pages
08. PHYSIOLOGIE DE L’AMOUR MODERNE 240 pages
09. UN CŒUR DE FEMME 216 pages
10. PRÉFACE À AMAÏDÉE 4 pages
11. NOUVEAUX PASTELS 232 pages
12. LA TERRE PROMISE 232 pages
13. UNE IDYLLE TRAGIQUE 21 pages
14. RÉPONSE DE M. PAUL BOURGET AU DISCOURS DE M. ANDRÉ THEURIET 21 pages
15. LA DUCHESSE BLEUE 197 pages
16. DRAMES DE FAMILLE 209 pages
17. LE FANTÔME 176 pages
18. L’EAU PROFONDE et LES PAS DANS LES PAS 265 pages
19. LES DEUX SŒURS 200 pages
20. UNE NUIT DE NOËL SOUS LA TERREUR 110 pages
21. LA DAME QUI A PERDU SON PEINTRE 209 pages
22. LAURENCE ALBANI 37 pages
23. L’ÉCUYÈRE 114 pages
24. LE DANSEUR MONDAIN 216 pages
25. UNE LABORANTINE 112 pages
POÈMES DANS LE PARNASSE
CONTEMPORAIN
Éléments bibliographiques :
Parution en revue :
Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveaux,
Sources de la présente édition :
Slatkine Reprints, 1971, III. 1876 (pp. 49-50).
8 pagesT A B L E
ZANTE
SOIR D’ÉTÉ
LE SOMMEIL SINCÈRE
LA RÉVOLTE
Titre suivant : CRUELLE ÉNIGMEZANTE
« Zante fior di levante. »
(Dicton italien.)
Quand le vaisseau, bercé par la mer caressante,
S’arrête aux bords heureux de la terre de Zante
Que les Italiens nomment « fleur du Levant »‚
Le voyageur vers lui voit voler cent nacelles,
Toutes pleines de fleurs humides et nouvelles
Dont l’âme errante flotte et parfume le vent.

On dirait des jardins balancés sur les lames,
Et ce sont des œillets plus rouges que les flammes,
D’autres blancs, délicats comme un beau teint d’enfant,
Et des roses de pourpre et des roses pâlies,
Et de grands lis royaux, dont les mélancolies
Gardent je ne sais quoi d’âpre et de triomphant.
Et lorsque le vaisseau, parti pour d’autres mondes,
Escalade les plis démesurés des ondes
Qui l’emportent au ciel brumeux de l’Occident,
Longtemps encor, malgré la vapeur, les cordages
Et les groupes bronzés des matelots sauvages,
Les fleurs de Zante en font un oasis flottant.

Moi-même, aux jours obscurs où mes tristes pensées
Évoquent la beauté des heures éclipsées,
Que de fois j’ai revu, — mirage décevant, —
Ton ciel clair, tes flots bleus semés de pierreries,
Et les riches bouquets de tes barques fleuries,
O Zante, fleur lointaine et douce du Levant !SOIR D’ÉTÉ
Dans le ciel du couchant, délicat, tendre et clair,
Une étoile faisait trembler sa douce flamme,
Et tes yeux souriants et calmes avaient l’air
De laisser transparaître et luire ta chère âme.

Dans ton petit jardin nous marchions pas à pas,
Et moi je savourais l’émotion profonde
De sentir sur mon bras s’abandonner ton bras.
Oh ! dis ! — nous croyais-tu, comme moi, seuls au monde ?

Nous nous sommes assis sous un arbre tranquille,
Et, là, je t’embrassais en silence et longtemps,
Tandis que j’écoutais frémir la grande ville
Autour du frais enclos qu’embaumait le printemps.

Je ne sais quel chagrin t’avait un peu pâlie ;
Et, me voyant ainsi triste et silencieux,
Tu te laissas gagner à ma mélancolie,
Et comme pour dormir tu fermas tes deux yeux.

Tu pourras m’oublier, et je pourrai vers d’autres
Porter un cœur changeant qui t’appartint un jour ;
Mais ce pur souvenir des soirs qui furent nôtres
Survivra dans nos cœurs à l’inconstant amour.

Plus que les baisers fous, plus que les nuits d’ivresse,
Plus que les mots brûlants balbutiés tout bas.
C’est la pure, l’intime et suave caresse
Qu’avec plus de regrets tu te rappelleras,

Comme je te verrai toujours dans ma pensée
Pencher sur mon épaule avec tant de douceur
Ta tête confiante, amicale et lassée.
Ce soir où je t’aimais comme on aime une sœur.LE SOMMEIL SINCÈRE
Sur le grand lit drapé de rideaux de dentelle
Qu’une pâle veilleuse éclairait à demi,
Je m’assis en silence, et, m’accoudant près d’elle,
Longtemps je contemplai son visage endormi.

Est-il des cœurs si faux que leur sommeil nous mente ?
— Qui croire alors ? — Penché sur elle et sans parler,
Je regardais dormir cette tête charmante
Qu’un rêve malfaisant semblait parfois troubler.

Elle, l’enfant moqueuse et la gaîté des fêtes,
Qui vivait comme on chante, un éclair dans les yeux,
Quel flot mal contenu de douleurs inquiètes,
Du fond de son sommeil, battait son front joyeux ?

Elle, la folle aimée, et dont la seule envie
Était de tout risquer pour un brûlant plaisir,
Et de jouer à « quitte ou double » avec la vie,
Quel frisson singulier venait de la saisir ?

Endormie, elle était toute semblable aux vierges
Que les peintres pieux prosternaient autrefois
Au milieu des encens, des anges et des cierges,
Aux pieds d’un Christ sanglant et cloué sur sa croix.

Et la pâle veilleuse éclairait cette femme ;
La ville se taisait autour de son repos,
Et son souffle inégal était comme son âme,
Fébrile, interrompu par de fréquents sanglots.

Longtemps, à chaque éclat de sa gaîté menteuse,
Quand elle jettera ses deux bras à mon cou,
Tour à tour familière et tour à tour boudeuse,
Je penserai qu’elle a le cœur je ne sais où.

Je ne sais où ! — parmi les pays de ses songes.
Là seulement fleurit son étrange idéal,
Là tout en elle est triste et libre des mensonges
Dont elle s’est masquée en entrant dans le mal.

Ce paradis sublime où souffre ta vraie âme,
En serai-je à jamais, — ô chère ! — expatrié ?
J’ai des trésors d’amour pour tes douleurs de femme,
Et pour tes repentirs des trésors de pitié.

Parle-moi comme on parle à son heure suprême,
Quand la farce est jouée et qu’on se sent mourir.
Ne ris pas. Ne mens pas. — Je suis le seul qui t’aimeAu point de ne jamais te voir sans m’attendrir.

Laisse mes doigts brûlants rouler tes boucles blondes,
Mes lèvres s’appuyer sur tes yeux palpitants,
Et dis-moi le secret de ces peines profondes
Qui te faisaient souffrir par ce soir de printemps.

Quand sur le lit drapé de rideaux de dentelle
Tes rêves torturaient ton visage endormi,
Tandis que j’adorais ta tête ardente et belle
Que la pâle veilleuse éclairait à demi.LA RÉVOLTE
La campagne était fraîche et tout ensoleillée ;
Le souffle du matin passait les blés verts,
Et je marchais dans l’herbe odorante et mouillée
En récitant des vers.

J’étais gai, bien portant, et libre au fond de l’âme ;
J’avais enfin dompté mon douloureux amour,
Et nul amer regret, nul souvenir de femme
Ne troublait ce beau jour.

J’ouvrais à pleins poumons ma poitrine profonde
Aux vents qui se roulaient sur les arbres en fleur,
Et je sentais aussi la jeunesse du monde
Refleurir dans mon cœur.

O toi qui veux, touchant à la terre qui crée,
Reprendre un peu de force avant les durs combats
Et boire un coup de vin à la coupe sacrée,
N’aime pas ! — N’aime pas !

Brise ta chaîne, esclave, et, seul, avec courage,
Sans attendrissements, sans remords et sans fiel,
Viens courir dans les prés comme un cheval sauvage
Sous la beauté du ciel.
CRUELLE ÉNIGME
Illustrations d’après les aquarelles de A. CALBET
Éléments bibliographiques :
Édition originale :
Alphonse Lemerre, 1885
Édition de référence :
Édition définitive, Librairie Plon-Nourrit, 1902
Source des illustrations :
ieArthème Fayard et C , 1904
149 pagesT A B L E
À HENRY JAMES
I DEUX SAINTES
II HUBERT LIAURAN
III JEUNES AMOURS
IV UN RÊVE VÉCU
V LA MÈRE ET LE FILS
VI HORIZON NOIR
VII TEMPÊTE INTIME
VIII LA CHUTE
IX DERNIÈRE NOBLESSE
X UNE DALILA TENDRE
XI DU CŒUR AUX SENS
XII COMME LES AUTRES
Titre suivant : ANDRÉ CORNÉLISÀ HENRY JAMES
Permettez-moi, mon cher Henry James, de placer votre nom à la première page de ce
livre, en souvenir du temps où je commençai à l’écrire, qui fut le temps aussi où nous
nous sommes connus. Dans nos conversations de l’été dernier, en Angleterre,
prolongées tantôt à une des tables de l’hospitalier Athenœum-club, tantôt sous les
ombrages des arbres de quelque vaste parc, tantôt sur cette esplanade de Douvres,
retentissante du fracas des lames, nous avons souvent discuté au sujet de cet art du
roman, le plus moderne de tous, parce qu’il est le plus souple, le plus capable de
s’accommoder aux nécessités variées de chaque nature humaine. Nous tombions
d’accord que les lois imposées au romancier par les diverses esthétiques se ramènent
en définitive à une seule : donner une impression personnelle de la Vie. Trouverez-vous
cette impression-là dans Cruelle Énigme ? Je le souhaite, afin que cette œuvre soit
vraiment digne de vous être offerte, à vous dont j’ai pu apprécier, comme lecteur, le rare
et subtil talent ; comme confrère, la sympathie intelligente, et comme ami, le noble
caractère.
P. B.
Paris, 9 février 1885.I

DEUX SAINTES

Tous les hommes habitués à sentir avec leur imagination connaissent bien la sorte de
mélancolie, sans analogue, qu’inflige une trop complète ressemblance entre une mère et
sa fille, lorsque cette mère a cinquante ans, que cette fille en a vingt-cinq, et que l’une se
trouve ainsi présenter le spectre anticipé de la vieillesse de l’autre. Qu’elle est féconde
en amertumes pour un amoureux, cette vision de l’inévitable flétrissure réservée à la
beauté qu’il chérit ! Au regard d’un observateur désintéressé, de telles ressemblances
abondent en réflexions singulièrement suggestives. Il est rare, en effet, que l’analogie
des traits entre les deux visages aille jusqu’à l’identité ; plus rare encore que l’expression
en soit tout à fait pareille. D’une génération à l’autre, il y a eu comme une marche en
avant du tempérament commun. La qualité dominante de la physionomie est devenue
plus dominante, — symbole visible d’un développement du caractère produit par
l’hérédité. Trop fin déjà, le visage s’est affiné davantage ; sensuel, il s’est matérialisé ;
volontaire, il s’est durci et séché. À l’époque où la vie a terminé son œuvre, lorsque la
mère a passé la soixantième année, la fille la quarantième, cette gradation dans les
ressemblances devient comme palpable au contemplateur, et avec elle l’histoire des
circonstances morales où s’est débattue cette âme de la race dont ces deux êtres
marquent deux étapes. La perception des fatalités du sang devient si lucide alors, que
parfois elle tourne à l’angoisse. Dans ces rencontres se révèle, même aux esprits les
plus dépourvus du sens des idées générales, l’implacable, la tragique action des lois de
la nature ; et, pour peu que cette action s’exerce contre des créatures qui nous tiennent
au cœur, même en dehors de l’amour, cela fait si mal de la constater !Bien qu’à soixante et douze ans, avec une maladie de foie contractée en Afrique, cinq
blessures et quinze campagnes, un homme, parti jadis comme simple soldat et retraité
comme divisionnaire, ne soit pas très disposé aux songeries philosophiques, c’est
pourtant à des impressions de cet ordre que le général comte Alexandre Scilly
s’abandonnait, ce soir-là, au sortir du salon d’un petit hôtel de la rue Vaneau, où il avait
laissé en tête à tête sa vieille amie Mme Castel et la fille de cette amie, Mme Liauran.
Onze heures venaient de sonner à la pendule du plus pur style Empire — un cadeau de
Napoléon 1er au père de Mme Castel — posée sur la cheminée de ce salon. Le général
s’était levé, comme d’habitude, exactement au premier coup, afin de gagner sa voiture
annoncée. À vrai dire, le comte avait les plus fortes raisons du monde pour être
obscurément et profondément troublé. Après la campagne de 1870, qui lui avait valu ses
dernières épaulettes, mais aussi une ruine de sa santé, définitive, cet homme s’était
trouvé à Paris sans autres parents que des cousins éloignés et qu’il n’aimait pas, ayant
eu à se plaindre d’eux lors de la succession d’une cousine commune. N’avaient-ils pasattaqué le testament de la vieille dame et accusé de captation, qui ? lui, le comte Scilly,
le propre fils du héros de Leipsick ! Avec ce besoin de remplacer pas des habitudes fixes
la sécurité de la famille absente, qui distingue les célibataires de tout âge, le général fut
conduit à se créer un intérieur en dehors de son appartement de soldat au repos. Les
circonstances firent de lui le commensal quasi quotidien de l’hôtel de la rue Vaneau où
habitaient deux femmes auxquelles il était d’ailleurs attaché depuis longtemps. La plus
âgée, Mme Marie-Alice Castel, était la veuve de son premier protecteur, du capitaine
Hubert Castel, tué à ses côtés en Algérie, quand il n’était encore, lui, Scilly, que simple
sergent. La seconde, Mme Marie-Alice Liauran, était veuve de son plus cher protégé, du
capitaine Alfred Liauran, tué en Italie. Toutes les personnes qui ont un peu étudié le
caractère du vieux garçon et du vieil officier — cela fait comme deux célibats l’un sur
l’autre — comprendront, au simple énoncé de ces faits, quelle place cette mère et cette
fille occupaient dans l’existence du général. Chaque fois qu’il sortait de chez elles, et
durant le temps que mettait sa voiture à le ramener chez lui, son unique préoccupation
était de revenir sur les moindres incidents de sa visite, — et ce temps était long, car le
général habitait, au quai d’Orléans, le rez-de-chaussée d’une antique maison, léguée
précisément par sa cousine. La voiture n’allait pas vite : elle était attelée d’un ancien
cheval de régiment, très âgé, très doux, débonnairement conduit par un ancien soldat
d’ordonnance, le fidèle Bertrand, qui n’aurait pas fouetté la bête pour un tonneau
d’eaude-vie de marc, sa boisson favorite. Le véhicule lui-même ne roulait pas aisément, bas et
lourd comme il était, — un véritable coupé de douairière, que le général avait gardé tel
quel, avec le cuir vert pâle de la garniture et la nuance vert sombre de ses panneaux.
Est-il besoin d’ajouter que Scilly avait hérité cette voiture en même temps que la
maison ? Dans son ignorance de vieux grognard habitué aux rudesses d’un métier qu’il
avait pris très au sérieux, il considérait naïvement ce pesant carrosse comme un comble
de confortable, et, la main passée dans une des brassières, assis sur le bord de la
banquette où sa cousine s’allongeait voluptueusement autrefois, ce qu’il revoyait sans
cesse, c’était le salon de la rue Vaneau et les deux habitantes de ce calme asile, — si
calme, avec ses hautes fenêtres fermées, derrière lesquelles s’étend le princier jardin qui
va de la rue de Varenne à la rue de Babylone, — oui, si calme et si connu de lui, Scilly,
dans les moindres détails. Sur les murs étaient appendus trois grands portraits attestant
que, depuis la Révolution, tous les hommes de cette famille avaient été soldats. C’était
d’abord le colonel Hubert Castel, le grand-père, représenté par le peintre Gros sous le
sévère uniforme des cuirassiers de l’Empire, la tête nue, sa robuste nuque prise dans le
collet d’un bleu noir, son torse revêtu de la cuirasse, ses bras serrés dans le drap sombre
des manches et ses mains couvertes de gantelets à crispin blanc. Napoléon était tombé
du trône trop tôt pour récompenser, comme il le voulait, cet officier qui lui sauva la vie
dans la campagne de Russie. C’était ensuite le fils de ce dur cavalier, le capitaine de
l’armée d’Afrique, peint par Delacroix avec la tunique bleue à pans plissés et le large
pantalon rouge serré aux pieds. Puis le portrait, par Flandrin, d’Alfred Liauran, dans la
tenue d’officier de la ligne, telle que Scilly l’avait portée lui-même. De-ci de-là, des
miniatures représentaient le colonel Castel encore, mais avant qu’il eut atteint son grade,
et aussi des hommes et des femmes de l’ancien régime ; car Mme Castel est une
demoiselle de Trans, — des Trans de Provence, une très nombreuse et très noble famille
des environs d’Aigues-Mortes. Le père du colonel Castel, simple intendant du père de
Marie-Alice, avait sauvé les biens d’une branche de cette famille, à la vérité assez peu
considérables, pendant la tourmente de 1792, et lorsqu’en 1829 Mlle de Trans avait
voulu épouser le petit-fils de cet honnête homme, et qui se trouvait être le fils d’un soldat
célèbre, elle n’avait rencontré aucune résistance. Tout le passé de Mme Castel et de safille était donc épars sur les murs de ce salon, austère à la fois et très intime, comme
toutes les pièces habitées beaucoup, et par des personnes qui ont le culte des
souvenirs. L’ameublement, composé d’un curieux mélange d’objets du premier Empire,
de la Restauration et de la monarchie de Juillet, ne correspondait certes pas à la fortune
des deux femmes, devenue très grande par suite de la modestie de leur genre
d’existence ; mais il n’était pas un de ces meubles qui ne parlât d’un être cher, et à elles,
et à Scilly, qui se trouvait, depuis son enfance, ne rien ignorer des choses de cette
famille. Son père n’avait-il pas été créé comte le jour même où Castel, son compagnon
d’armes, avait été nommé colonel ? Et justement c’était cette connaissance profonde de
là vie de ces deux femmes, cette connaissance par les causes, qui rendait le vieillard si
étrangement sensible à leur endroit. Il s’était identifié avec elles au point de ne pouvoir
dormir de la nuit lorsqu’il les avait laissées visiblement préoccupées. Cet homme, maigre
et comme tassé sur lui-même, chez qui tout révélait la stricte discipline, depuis
l’effacement de son regard jusqu’à la régularité de sa démarche et la rigueur ponctuelle
de sa tenue, découvrait en lui, lorsqu’il s’agissait de ses deux amies, les trésors d’une
sensibilité que son genre d’existence ne lui avait guère permis de dépenser, et, par ce
soir du mois de février 1880, il se trouvait dans l’état d’agitation d’un amant qui a vu les
yeux de sa maîtresse noyés de larmes sans en savoir le motif.
— « Quel sujet de chagrin peuvent-elles avoir qu’elles ne me disent pas ?… » Cette
question passait et repassait dans la tête du général, tandis que sa voiture allait, battue
par le vent et fouettée par la pluie. Il faisait un « prussien de temps », pour parler comme
le cocher du comte ; mais ce dernier ne songeait même pas à relever la vitre de la
portière, par la baie de laquelle des rafales entraient, de cinq minutes en cinq minutes, et
toujours il en revenait à sa question ; car ses pauvres amies avaient été mortellement
tristes durant la soirée, et le général les voyait toutes les deux en esprit telles que son
dernier regard les avait saisies. La mère était assise au coin du feu, dans une bergère,
avec ses cheveux tout blancs, son profil demeuré fier et ses yeux étrangement noirs
dans un visage ridé de ces longues rides, verticales qui disent la noblesse de la vie. En
tout moment la pâleur extraordinaire de son teint, décoloré, comme vidé de sang, révélait
les immenses chagrins d’un veuvage qu’aucune distraction n’avait consolé. Mais cette
pâleur avait paru au comte plus saisissante encore ce soir, de même que l’inquiétude de
la physionomie de la fille. Quoique Mme Liauran eût quarante ans passés, pas un fil
d’argent ne se mêlait encore à ses bandeaux noirs, qui couronnaient un visage, fané
sans être flétri, où les traits de sa mère se retrouvaient, mais émaciés davantage et
endoloris. Une maladie nerveuse la tenait presque toujours couchée sur sa chaise
longue, qui faisait, ce soir-là, exactement face à la bergère de Mme Castel, de sorte que
le général, en quittant le salon, avait pu voir à la fois les deux femmes et sentir
confusément que sur la seconde pesait un double veuvage. Non. Il n’y avait plus dans
cette créature de quoi supporter la vie sans en saigner. Pour Scilly, qui connaissait dans
quelle atmosphère de tendresse et de chagrin la seconde Marie-Alice avait grandi, avant
d’entrer elle-même dans une atmosphère de nouvelles peines, cette sorte de
redoublement de veuvage expliquait trop l’exagération, chez la fille, d’une sensibilité déjà
aiguë chez la mère. Mais aussi n’y avait-il pas des années que la mélancolie des deux
veuves s’égayait, ou plutôt se parait, de la présence d’un enfant, de cet Alexandre-Hubert
Liauran, né quelques mois avant la guerre d’Italie, charmant être, un peu trop frêle au gré
de son parrain, le général, qui l’appelait volontiers « mademoiselle Hubert », et si
gracieux, comme tous les jeunes gens élevés uniquement par des femmes ? Dans les
conditions où sa mère et sa grand’mère se trouvaient, comment ce garçon n’aurait-il pas
été le monde entier pour elles ? « Si elles sont si tristes, ce ne peut être qu’à cause delui, » se dit le comte ; « il ne s’agit pourtant pas de guerre… » Le vieux soldat se rappelait
la promesse que le jeune homme lui avait faite de s’engager aussitôt, si jamais une
nouvelle lutte mettait aux prises l’Allemagne et la France. Cette condition seule l’avait
décidé à ne pas combattre le désir épouvanté des deux femmes, qui avaient voulu
garder leur fils auprès d’elles. Le jeune homme, en effet, s’était senti attiré d’abord par le
métier militaire ; mais la seule idée de voir cet enfant revêtu d’un uniforme avait été pour
Mme Castel et Mme Liauran un trop dur martyre, et Hubert était demeuré auprès d’elles,
sans autre carrière que de les aimer et d’en être aimé.
Le souvenir de son filleul éveilla chez le comte une nouvelle suite de rêveries. Son
coupé, après avoir descendu la rue du Bac, s’engageait maintenant sur les quais. Un
paquet de pluie s’abattit sur la joue du vieux soldat, qui ferma enfin le carreau resté
ouvert. La sensation soudaine du froid le fit se recroqueviller davantage dans le coin de
sa voiture et dans ses pensées. La sorte de reploiement que nous inflige une contrariété
physique produit souvent cet étrange effet d’aviver la puissance du souvenir. Ce fut le
cas pour le général, qui se prit soudain à réfléchir que depuis plusieurs semaines son
filleul avait rarement passé la soirée rue Vaneau. Il ne s’en était pas inquiété, sachant
que Mme Liauran tenait beaucoup à ce que le jeune homme allât dans le monde. Elle
avait si peur qu’il ne se lassât de leur vie étroite ! Un instinct secret forçait maintenant
Scilly de rattacher à ces absences l’inexplicable tristesse répandue sur le visage des
deux femmes. Il comprenait si bien que les forces vives du cœur de la grand’mère et de
celui de la mère avaient pour aboutissement suprême l’existence de cet enfant ! Et
pêlemêle il se représentait les mille scènes d’affection passionnée auxquelles il avait assisté
depuis l’époque où Hubert était né. Il se rappelait les recrudescences de pâleur de Mme
Castel et les migraines meurtrières de Mme Liauran au moindre malaise du petit garçon.
Il revoyait les journées de son éducation, que sa mère avait suivie elle-même. Que de
fois il avait admiré la jeune femme accoudée sur une petite table et employant ses
heures du soir à étudier dans un livre de latin ou de grec la page que son cher écolierdevait réciter le lendemain ! Par une de ces touchantes folies de tendresse propres à
certaines mères, que ferait souffrir le moindre divorce survenu entre leur esprit et celui de
leur fils, Mme Liauran avait voulu s’associer, heure par heure, au développement de
l’intelligence de son enfant. Hubert n’avait pas pris une leçon dans la chambre d’en haut
du petit hôtel sans que la mère fût là, travaillant à quelque ouvrage de charité, tricotant
une couverture, ourlant des mouchoirs de pauvres, mais écoutant avec toute son
attention ce que disait le maître. Elle avait poussé la divine susceptibilité de sa jalousie
d’âme jusqu’à ne pas vouloir d’un précepteur. Hubert avait donc reçu les enseignements
de professeurs particuliers, que Mme Liauran avait pris sur les recommandations du curé
de Sainte-Clotilde, son directeur, et aucun d’eux n’avait pu lui disputer une influence dont
elle n’admettait le partage qu’avec l’aïeule. Quand il avait fallu que le jeune homme apprît
l’équitation et l’escrime, la malheureuse femme, pour laquelle une heure passée loin de
son fils était une période d’angoisse à peine dissimulée, avait mis des mois et des mois à
se décider. Elle avait enfin consenti à disposer en salle d’armes une chambre du
rez-dechaussée de l’hôtel. Un ancien prévôt de régiment, établi rue Jacob, et que le général
Scilly avait eu sous ses ordres au service, le père Lecontre, venait trois fois par semaine.
La mère n’osait pas dire que le seul bruit du battement des fleurets, en éveillant chez elle
la crainte de quelque accident, lui causait une émotion presque insurmontable. Le
général avait de même décidé Mme Liauran à lui confier son fils pour le conduire au
manège ; mais c’avait été sous la condition qu’il ne le quitterait pas d’une minute, et
chaque départ pour cette séance de cheval avait encore été une occasion de secrète
agonie. Toutes ces nuances de sentiments, qui avaient fait de l’éducation du jeune
homme un mystérieux poème de folles terreurs, de félicités douloureuses, de continuels
frémissements, le comte Scilly les avait comprises, si étrangères qu’elles fussent à son
caractère, grâce à l’intelligence de l’affection la plus dévouée, et il savait que Mme
Castel, pour rester en apparence plus maîtresse d’elle-même que sa fille, n’était guère
plus sage. Que de regards n’avait-il pas surpris de cette femme si pâle, enveloppant
Marie-Alice Liauran et Hubert d’une trop ardente, d’une trop absolue idolâtrie !…
Les jours avaient passé ; leur enfant atteignait sa vingt-deuxième année, et les deux
veuves continuaient à l’enlacer, à l’étreindre de ces mille prévenances par lesquelles, oumères, ou épouses, ou amantes, les femmes passionnées savent se rendre
indispensables à l’être qui fait l’objet de leur passion. Avec une minutie de soins féconde
en intimes délices, elles s’étaient complu à aménager pour Hubert le plus adorable
appartement de garçon qui se pût rêver. Elles avaient fait agrandir un pavillon qui se
trouvait par derrière l’hôtel, en retour sur un petit jardin, contigu lui-même au jardin
immense de la rue de Varenne. Des fenêtres de sa chambre à coucher, Mme Liauran
pouvait voir les fenêtres de son fils, qui possédait ainsi à lui un petit univers indépendant.
Les deux femmes avaient eu l’esprit de comprendre qu’elles ne retiendraient Hubert tout
à fait auprès d’elles qu’en devançant le désir d’une existence personnelle, inévitable
chez un homme de vingt ans. Au rez-de-chaussée de ce pavillon, deux vastes salles, de
plain-pied avec le jardin, renfermaient, l’une un billard, l’autre l’appareil nécessaire à
l’escrime. C’est là qu’Hubert recevait ses amis, lesquels se composaient de quelques
jeunes gens du faubourg Saint-Germain ; car Mme Castel et Mme Liauran, quoiqu’elles
ne fissent guère de visites, avaient conservé des relations suivies avec toutes les
personnes de ce centre qui s’occupent d’œuvres de charité. Cela fait une société à part,
très différente du clan mondain et unie d’une manière d’autant plus étroite que les
rapports y sont très fréquents, très sérieux et très personnels. Mais, certes, aucun des
jeunes amis d’Hubert ne se mouvait dans une installation comparable à celle que les
deux femmes avaient organisée au premier étage du pavillon. Elles qui vivaient dans une
simplicité de veuves sans espérance, et qui n’eussent pour rien au monde modifié quoi
que ce fût à l’antique mobilier de l’hôtel, leur sentiment pour Hubert leur avait soudain
révélé le luxe et le confort modernes. La chambre à coucher du jeune homme était
tendue d’étoffe du Japon, d’une jolie et coquette fantaisie, et tous les meubles venaient
d’Angleterre. Mme Castel et Mme Liauran avaient vu chez un de leurs parents éloignés,
anglomane forcené, quelques modèles qui les avaient séduites, et elles s’étaient offert,
comme un caprice d’amoureuses, le plaisir de donner à leur enfant cette élégance, alors
originale. Il y avait ainsi dans cette pièce, située au midi et toujours ensoleillée, une
charmante armoire à triple panneau, un revêtement de bois et une glace à étagère
audessus de la cheminée, deux gracieuses encoignures, un lit bas et carré, des fauteuils à
ne pouvoir jamais s’en relever ; — enfin c’était bien réellement ce home d’une commodité
raffinée que chaque Anglais riche aime à se procurer. Une salle de bain attenait à cette
chambre et un fumoir. Bien qu’Hubert ne fût pas encore adonné au tabac, les deux
femmes avaient prévu jusqu’à cette habitude, trouvant là un prétexte pour disposer une
petite pièce tout orientale, avec une profusion de tapis de Perse et un large divan drapé
d’étoffes algériennes que le général avait rapportées de ses campagnes. Des étoffes
pareilles garnissaient le plafond et les murs, sur lesquels se voyaient les armes laissées
par trois générations d’officiers. Des sabres égyptiens rappelaient la première campagne
faite par Hubert Castel à la suite de Bonaparte ; le capitaine de l’armée d’Afrique avait
possédé ces fusils arabes, et ces souvenirs de Crimée attestaient la présence du
souslieutenant Liauran sous les murs de Sébastopol. En sortant du fumoir, on entrait dans le
cabinet de travail, dont les croisées étaient doubles, et celles du dedans en vitraux
coloriés, si bien que, par les journées tristes, on pouvait ne pas s’apercevoir de la
nuance de l’heure. Les deux femmes avaient subi de si affreuses récurrences de leurs
mélancolies par des après-midi brouillés et sous des cieux cruels ! Un grand bureau posé
au milieu de la pièce avait devant lui un de ces fauteuils à pivot qui permettent au
travailleur de se retourner vers la cheminée sans même se lever. Une petite table
Tronchin offrait son pupitre dressé, si la fantaisie prenait au jeune : homme d’écrire
debout, comme une chaise longue attendait ses paresses. Un piano droit était posé dans
l’angle, et tout au fond de la pièce régnait une bibliothèque longue et basse. Le choixparticulier des livres qui garnissaient les tablettes de ce dernier meuble traduisait, mieux
encore que les autres détails, si spéciaux et significatifs fussent-ils, la sollicitude craintive
avec laquelle Mme Castel et Mme Liauran avaient tout disposé pour demeurer
maîtresses de leur fils, pendant ces difficiles années qui vont de la vingtième à la
trentième. Comme elles avaient toutes les deux, en leur qualité de veuves de soldats,
conservé le culte de la vie d’action, en même temps que leur excessive tendresse pour
Hubert les rendait incapables de supporter qu’il l’affrontât, elles avaient trouvé un
compromis de leur conscience dans le rêve, formé pour lui, d’une existence d’études
spéciales. Elles caressaient naïvement le désir qu’il entreprît un long travail d’histoire
militaire, comme un des Trans du dix-huitième siècle en a laissé un sur les campagnes
du maréchal de Saxe. N’était-ce pas le plus sur moyen qu’il restât beaucoup chez lui, —
et beaucoup chez elles ? Aussi avaient-elles, grâce aux conseils de Scilly, réuni une
bonne collection de livres utiles à ce projet. La correspondance complète de l’Empereur,
la suite des mémoires relatifs à l’histoire de France, une profusion de volumes de
voyages, formaient le fonds de cette bibliothèque. Quelques ouvrages de religion, un
petit nombre de romans, et, parmi les écrivains modernes, les œuvres du seul Lamartine
achevaient de garnir les rayons. Il est juste de dire que, dans ce coin du monde où l’on
ne recevait aucun journal, la littérature contemporaine était parfaitement inconnue. Les
idées du général et celles des deux femmes s’accordaient trop sur ce point. Il en était du
monde contemporain tout entier à peu près comme de la littérature. On aurait pu
entendre, dans ce salon de la rue Vaneau, d’étonnantes conversations, où le comte
expliquait à ses amies que la Commune avait été faite avec l’argent de M. de Bismarck
sur l’ordre du chef d’une société secrète, et d’autres théories politiques de cette portée.
Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Comme dans les très petites
villes de province, la monotonie des habitudes avait abouti chez les deux veuves à une
monotonie analogue de la pensée. Les sentiments étaient très profonds et les idées très
étroites, dans ce vieil hôtel dont la porte cochère s’ouvrait rarement. Le promeneur
apercevait alors, au fond d’une cour, un bâtiment sur le fronton duquel se lisait une
devise latine, jadis gravée en l’honneur du maréchal de Créquy, premier propriétaire de
la maison : « Marti invicto atque indefesso. — À Mars invaincu et infatigable. » Les
hautes fenêtres du premier étage et du rez-de-chaussée, la couleur ancienne de la
pierre, le silence propre de la cour, tout s’harmonisait au caractère des deux habitantes,
dont les préjugés étaient infinis. Mme Castel et sa fille croyaient aux pressentiments, à la
double vue, aux somnambules. Elles étaient persuadées que l’empereur Napoléon III
avait entrepris la guerre d’Italie pour obéir à un serment de carbonaro. Jamais ces deux
femmes, si divinement bonnes, n’eussent accordé leur amitié à un protestant ou à un
Israélite. La seule idée qu’il y eût un libre penseur de bonne foi les bouleversait comme si
on leur eût parlé de la sainteté d’un criminel. Enfin, même le général les jugeait naïves.
Pourtant, comme il arrive à quelques officiers que leur vie errante et des timidités
cachées sous une apparence martiale ont condamnés à des amours de passage, Scilly
connaissait trop peu les femmes pour apprécier combien était réelle cette naïveté et à
quelle profondeur d’ignorance du mal vivaient les deux Marie-Alice. Il supposait que
toutes les femmes honnêtes étaient ainsi, et il confondait toutes les autres sous le terme
de « gueuses ». Il lui arrivait de prononcer ce mot, quand son foie le faisait par trop
souffrir, d’un ton qui laissait soupçonner dans son passé quelque déception amère. Mais
qu’il eût été ou non trompé par une aventurière de garnison, qui songeait à s’en inquiéter
parmi les rares personnes qu’il rencontrait chez « ses deux Saintes », ainsi qu’il appelait
Mme Castel et sa fille ?Toujours bercé par le roulement de sa voiture, le général continuait à s’abandonner à
la crise de mémoire qu’il subissait depuis son départ de la rue Vaneau et qui venait de lui
faire repasser en un quart d’heure l’existence entière de ses amies ; et voici qu’autour de
ces deux figures d’autres visages s’évoquaient, ceux par exemple de la cousine
germaine de Mme Castel, une Mme de Trans qui habitait la province une partie de
l’année, et qui venait, avec ses trois filles : Yolande, Yseult et Ysabeau, passer l’hiver à
Paris. Ces quatre dames s’installaient dans un appartement de la rue de Monsieur, et
leur vie parisienne consistait à entendre, dès les sept heures du matin, une messe basse
dans la chapelle privée d’un couvent situé rue de la Barouillère, à visiter d’autres
couvents ou à travailler dans les ouvroirs durant l’après-midi. Elles se couchaient vers
huit heures et demie, après avoir dîné à midi et soupe à six. Deux fois la semaine, « ces
dames de Trans, « comme disait le général, passaient la soirée chez leurs cousines.
Elles rentraient ces soirs-là rue de Monsieur à dix heures, et leur domestique venait les
chercher avec le paquet de leurs socques et une lanterne, afin qu’elles pussent traverser
sans danger la cour de l’hôtel Liauran. La comtesse de Trans et ses trois tilles avaient
des visages de paysannes, hâlés et semés de taches de rousseur. Leurs costumes
étaient coupés à la maison par des couturières que leur désignaient des religieuses.
Leurs goûts de parcimonie étaient écrits dans la mesquinerie de tout leur être, et un
détail révélait leur aristocratie native : leurs mains charmantes et leurs pieds délicieux,
que ne parvenaient pas à déshonorer des chaussures de confection, achetées dans une
pieuse maison de la rue de Sèvres. Le contraste le plus singulier s’établissait entre ces
quatre femmes et un autre cousin, venu, celui-là, du côté de la seconde Marie-Alice,
George Liauran. Ce dernier représentait, dans le salon de la rue Vaneau, les grandes
élégances. C’était un homme de quarante-cinq ans, lancé dans un monde très riche avec
une fortune d’abord moyenne, puis grossie par de savantes spéculations de Bourse. Il
avait son appartement au cercle Impérial, où il déjeunait, et chaque soir son couvert mis
dans une des maisons dont il était le familier. Il était petit, maigre et très brun. S’il
entretenait la jeunesse de sa barbe taillée en pointe et de ses cheveux coupés très court
par quelque artifice de teinture,c’était une question débattue depuis longtemps entre les
trois demoiselles de Trans, qui s’hébétaient à étudier la tenue supérieure de George, ses
souliers du soir vernis sous la semelle, les baguettes brodées de ses chaussettes de
soie, les boutons d’or guilloché de ses manchettes, la perle unique de son plastron de
chemise, en un mot, les moindres brimborions de cet homme, aux yeux bridés et fins,
dont la toilette leur représentait une existence d’une prodigalité fastueuse. Il était
convenu entre elles qu’il exerçait une fatale influence sur Hubert. Tel n’était sans doute
pas l’avis de Mme Liauran, car elle avait chargé George de chaperonner le jeune homme
à travers la vie mondaine, lorsqu’elle avait désiré que son fils cultivât leurs relations de
famille. La noble femme récompensait par cette marque de confiance la longue assiduité
de son cousin. Il venait dans le paisible hôtel très régulièrement et depuis des années,
soit que la sécurité de cette affection lui fût une douceur parmi les mensonges de la
société parisienne, soit qu’il eût conçu depuis longtemps pour sa cousine Liauran un de
ces cultes secrets comme les femmes très pures en inspirent parfois à leur insu aux
misanthropes, et George avait cette nuance de pessimisme qui se rencontre chezbeaucoup de viveurs de cercle. Le genre de caractère de cet homme, qui, en toute
matière, était toujours incliné à croire le mal, faisait pour le général l’objet d’un
étonnement que l’habitude n’avait pas calmé ; mais ce soir-là il négligeait d’y réfléchir, le
souvenir de George Liauran ne faisant qu’aviver davantage celui d’Hubert.
Invinciblement, le digne homme en arrivait à cette évidence : les deux pauvres Saintes
ne pouvaient être tristes à ce degré qu’à cause de leur enfant. — Oui, mais pourquoi ?…
Ce point d’interrogation, où se résumait toute cette rêverie, était plus présent que jamais
à l’esprit du comte lorsque son équipage de douairière s’arrêta devant sa maison. De
l’autre côté de la porte cochère, une autre voiture stationnait, dans laquelle Scilly crut
reconnaître le petit coupé que Mme Liauran avait donné à son fils. « Est-ce vous,
Jean ? » cria-t-il au cocher à travers la pluie. « Oui, monsieur le comte… » répondit une
voix que Scilly reconnut avec saisissement. « Hubert m’attend chez moi, » se dit-il ; et il
franchit le seuil de la porte, en proie à une curiosité qu’il n’avait pas éprouvée à ce degré
depuis des années.II

HUBERT LIAURAN

En dépit de cette curiosité, cependant, le général ne fit pas un geste plus rapide.
L’habitude de la minutie militaire était trop forte chez lui pour qu’aucune émotion en
triomphât. Il remit lui-même sa canne dans le porte-cannes, ôta ses gants fourrés l’un
après l’autre et les posa sur la table de l’antichambre à côté de son chapeau,
soigneusement placé sur le côté. Son domestique lui enleva son pardessus avec la
même lenteur. Alors seulement il entra dans la pièce où ce domestique venait de lui dire
que le jeune homme l’attendait depuis une demi-heure. C’était une salle d’un aspect
sévère et qui indiquait la simplicité d’une existence réduite à ses besoins les plus stricts.
Des rayons en bois de chêne, surchargés de livres, dont la seule apparence révélait des
publications officielles, couraient sur deux des côtés. Des cartes et quelques trophées
d’armes décoraient le reste. Un bureau, placé au milieu de la pièce, étalait des papiers
classés par groupes, notes du grand ouvrage que le comte préparait indéfiniment sur la
réforme de l’armée, en collaboration avec son ancien collègue et ami le général de
Jardes. Deux manches de lustrine pliées avec méthode étaient posées entre les
équerres et les règles. Un buste de Bugeaud ornait la cheminée, garnie d’une grille où un
feu de coke achevait de brûler. Cette pièce était carrelée, et le tapis sur lequel portaient
les pieds de la table ne les dépassait pas beaucoup. Sur cette table posait une lampe de
cuivre poli, allumée en ce moment, dont l’abat-jour en carton vert éclairait mieux le
visage du jeune Liauran, qui regardait le feu, assis de côté sur le fauteuil de paille et son
menton appuyé sur sa main. Il était à ce point absorbé dans sa rêverie, qu’il paraissait
n’avoir entendu ni le roulement de la voiture ni l’entrée du général dans la pièce. Jamais
non plus ce dernier n’avait été frappé, comme à cette minute, par l’étonnante
ressemblance qu’offrait la physionomie de cet enfant avec celle des deux femmes qui
l’avaient élevé. Si Mme Liauran paraissait déjà plus frêle que sa mère, moins capable de
suffire aux amertumes de la vie, cette fragilité s’exagérait encore chez Hubert. Son frac
de drap mince — il était en tenue de soirée, avec un bouquet blanc à la boutonnière —
dessinait ses grêles épaules. Les doigts qu’il allongeait contre sa tempe avaient la
finesse de ceux d’une femme. La pâleur de son teint, que l’extrême régularité de sa vie
teintait d’ordinaire de rosé, trahissait, en cette heure de tristesse, la profondeur duretentissement que chaque émotion éveillait dans cet organisme trop délicat. Un cercle
de nacre se creusait autour de ses beaux yeux noirs ; mais, en même temps, un je ne
sais quoi de hautain dans la ligne du front, coupé noblement ; la minceur énergique du
nez, à peine busqué ; le pli de la lèvre, où s’effilait une moustache sombre ; l’arrêt du
menton, frappé d’une mâle fossette ; d’autres signes encore, tels que la barre épaisse
des sourcils froncés, trahissaient l’hérédité d’une race d’action chez l’enfant trop câliné
des deux femmes solitaires. Si le général avait été aussi bon connaisseur en peinture
qu’il était expert en armes, il eût certainement songé, devant ce visage, à ces portraits de
jeunes princes peints par Van Dyck, où la finesse presque morbide d’une race vieillie se
mélange à la persistante fierté d’un sang héroïque. Ce n’étaient pas des souvenirs de cet
ordre qui le firent s’arrêter quelques secondes à cette contemplation avant de marcher
vers la table. Hubert redressa cette tête charmante, que ses boucles brunes, en ce
moment dérangées, achevaient de rendre presque pareille aux portraits exécutés par le
peintre de Charles Ier. Il vit son parrain et se leva pour le saluer. Il était bien pris dans ;
une taille petite, et rien qu’à la grâce avec laquelle il tendait la main on devinait la longue
surveillance des yeux maternels. Nos façons ne restent-elles pas l’œuvre indestructible
des regards qui nous ont suivis et jugés durant notre enfance ?
— « Tu as donc à me parler d’affaires bien graves ? » dit le général, allant droit au fait.
« Je m’en doutais, » ajouta-t-il ; « j’ai laissé ta mère et ta grand’mère plus tristes que je
ne les avais vues depuis la guerre d’Italie. Pourquoi n’étais-tu pas auprès d’elles ce
soir ?… Si tu ne rends pas ces deux femmes heureuses, Hubert, tu es cruellement ingrat,
car elles donneraient leur vie pour ton bonheur… Enfin, que se passe-t-il ?… »
Le général avait prononcé cette phrase en continuant à voix haute les pensées qui
l’avaient tourmenté durant le trajet de la rue Vaneau à son logis. Il put voir, à mesure qu’il
parlait, les traits du jeune homme s’altérer d’émotion. C’était une fatalité héréditaire du
tempérament de cet enfant trop aimé, qu’un son de voix dure lui donnât toujours un petit
spasme douloureux au cœur. Mais, sans doute, la dureté de l’accent du comte Scilly
s’augmentait d’une autre dureté, celle de la signification de ses paroles. Elles mettaient à
nu, brutalement, une plaie vive. Hubert s’assit comme brisé ; puis il répondit d’une voix
qui, un peu voilée par nature, s’assourdissait encore à cette minute, sans essayer même
de nier qu’il fût la cause du chagrin des deux femmes :
— « Ne m’interrogez pas, mon parrain ; je vous donne ma parole d’honneur que je ne
suis pas coupable. Seulement, je ne peux pas vous expliquer le malentendu qui fait que
je leur suis un objet de peine. Je ne le peux pas… Je suis sorti plus souvent que
d’habitude, et c’est là mon seul crime… »— « Tu ne me dis pas ; toute la vérité, »répliqua Scilly, adouci, bien qu’il en eût, par
l’évidente douleur du jeune homme. « Ta mère et ta grand-mère te veulent par trop dans
leurs jupons. Cela, je l’ai toujours pensé. On t’aurait élevé plus rudement si j’avais été ton
père. Les femmes ne s’entendent pas à former un homme… Mais, depuis deux ans,
estce qu’elles ne te poussent pas à fréquenter le monde ? Ce ne sont donc pas tes sorties
qui leur font de la peine, c’est leur motif… » En prononçant cette phrase, qu’il considérait
comme très habile, le comte regardait son filleul à travers la fumée d’une petite pipe de
bois de bruyère qu’il venait d’allumer, — machinale habitude qui expliquait suffisamment
l’acre atmosphère dont la chambre était saturée. Il vit les joues d’Hubert se colorer d’un
soudain afflux de sang qui eût été, pour un observateur plus perspicace, un indéniable
aveu. Il n’y a qu’une allusion, ou la crainte d’une allusion, sur une femme aimée qui ait le
pouvoir de tant troubler un jeune homme aussi évidemment pur. Celui-ci appréhenda
sans doute de s’être trahi, car il fut plus embarrassé encore pour répondre :
— « Je vous affirme, mon parrain, qu’il n’y a dans ma conduite rien dont je doive avoir
honte. C’est la première fois que ni ma mère ni ma grand’-mère ne me comprennent..Mais je ne leur céderai pas sur le point où nous sommes en lutte. Elles y sont injustes,
affreusement injustes… » continua-t-il en se levant et faisant quelques pas. Cette fois,
son visage exprimait non plus la souffrance, mais l’orgueil indomptable que l’atavisme
militaire avait mis dans son sang. Il ne laissa pas au général le temps de relever des
paroles qui, dans sa bouche de fils ordinairement très soumis, décelaient une
extraordinaire intensité de passion. Il contracta son sourcil, secoua la tête comme pour
chasser une obsédante idée, et, redevenu maître de lui :
— « Je ne suis pas venu ici pour me plaindre à vous, mon parrain, » dit-il ; « vous me
recevriez mal, et vous n’auriez pas tort… J’ai à vous demander un service, un grand
service. Mais je voudrais que tout restât entre nous de ce que je vais vous confier. »
— « Je ne prends pas de ces engagements-là, » fit le comte. « On n’a pas toujours le
droit de se taire, » ajouta-t-il. « Ce que je peux te promettre, c’est de garder ton secret si
mon affection pour qui tu sais ne me fait pas un devoir de parler. Va, maintenant, et
décide toi-même… »
— « Soit, » repartit le jeune homme après un silence durant lequel il avait, sans doute,
jugé la situation où il se trouvait ; « vous agirez comme vous voudrez… Ce que j’ai à
vous dire tient dans une courte phrase. Mon parrain, pouvez-vous me prêter trois mille
francs ? »
Cette question était tellement inattendue pour le comte qu’elle changea, du coup, la
suite de ses idées. Depuis le début de l’entretien, il cherchait à deviner le secret du jeune
homme, qui était aussi le secret de ses deux amies, et il avait nécessairement pensé
qu’il s’agissait de quelque aventure de femme. À vrai dire, cela n’était point pour le
choquer. Bien que très dévot, Scilly était demeuré trop essentiellement soldat pour
n’avoir pas sur l’amour des théories d’une entière indulgence. La vie militaire conduit
ceux qui la mènent à une simplification de pensée qui leur fait admettre tous les faits,
quels qu’ils soient, dans leur vérité. Une « gueuse », aux yeux de Scilly, c’était, pour ainsi
dire, la maladie nécessaire. Il suffisait que cette maladie ne se prolongeât point et que le
jeune homme n’y laissât pas trop de lui-même. Il conçut soudain un doute, pour lui plus
affreux, car il considérait les cartes, sur son expérience du régiment, comme beaucoup
plus dangereuses que les femmes.
— « Tu as joué ? » fit-il brusquement.
— « Non, mon parrain, » répondit le jeune homme en hésitant. « J’ai tout simplement
dépensé ces mois-ci plus que ma pension ; j’ai des dettes à régler, et, » ajouta-t-il, « je
pars après-demain pour l’Angleterre. »
— « Et ta mère sait ce voyage ? »
— « Sans doute ; je vais passer quinze jours à Londres chez mon ami de l’ambassade,
Emmanuel Deroy, que vous connaissez. »
— « Si ta mère te laisse partir, » reprit le vieillard, qui continuait de poursuivre son
enquête avec logique, « c’est que ta conduite à Paris l’a fait cruellement souffrir.
Réponds-moi avec franchise. Tu as une maîtresse ? »
— « Non, » répondit vivement Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses
joues ; « je n’ai pas de maîtresse. »
— « Si ce n’est ni la dame de pique ni celle de cœur, » fit le général, qui ne douta pas
une minute de la véracité de son filleul, — il le savait incapable d’un mensonge, — « me
feras-tu l’honneur de me dire où s’en sont allés les cinq cents francs par mois que ta
mère te donne, une paye de colonel, et pour ton argent de poche ?… »
— « Ah ! mon parrain, » reprit le jeune homme, visiblement soulagé, vous ne
connaissez pas les exigences de la vie du monde. Tenez ! Hier, j’ai rendu à dîner au
Café Anglais à trois amis ; c’est tout près de huit louis. J’ai dû offrir plusieurs bouquets,pris des voitures pour aller à la campagne, envoyé quelques souvenirs. On est si vite au
bout de ces cinq billets de banque !… Bref, je vous le répète, j’ai des dettes que je veux
payer, j’ai à suffire aux frais de mon voyage, et je ne veux pas m’adresser à ma mère en
ce moment, ni à ma grand’mère. Elles ne savent pas ce que c’est que l’existence d’un
jeune homme à Paris. À un premier malentendu, je ne veux pas en ajouter un second.
Étant donnés nos rapports d’aujourd’hui, elles verraient des fautes où il n’y a eu que des
nécessités inévitables. Et puis, une scène avec ma mère, je ne peux pas la supporter
physiquement. »
— « Et si je refuse ?… » interrogea Scilly.
— « Je m’adresserai ailleurs, » fit Hubert ; « cela me sera terriblement pénible, mais je
le ferai. »
Il y eut un silence entre les deux hommes. Toute l’histoire s’obscurcissait encore au
regard du général, comme la fumée qu’il envoyait de sa pipe par bouffées méthodiques.
Mais ce qu’il voyait nettement, c’était le caractère définitif de la résolution d’Hubert,
quelle qu’en fût la cause secrète. Lui répondre non, autant l’envoyer à un usurier
peutêtre, ou du moins le contraindre à quelque démarche mortifiante pour son amour-propre.
Avancer cette somme à son filleul, c’était s’acquérir, au contraire, un droit à suivre de
plus près le mystère qui se cachait au fond de son exaltation, comme derrière la
mélancolie des deux femmes. Et puis, pour tout dire, le comte aimait Hubert d’une
affection bien voisine de la faiblesse. S’il avait été remué profondément par le désespoir
morne de Mme Liauran et de Mme Castel, il était maintenant bouleversé par la
douloureuse angoisse écrite sur le visage de cet enfant, qu’il traitait dans sa pensée en
fils adoptif aussi cher que l’eût été un fils véritable.
— « Mon ami, » dit-il en prenant la main d’Hubert et avec un son de voix où rien ne
transparaissait plus de la dureté du commencement de leur conversation, « je t’estime
trop pour croire que tu m’associerais à quelque action qui déplût à ta mère. Je ferai ce
que tu désires, mais à une condition… » et comme les yeux d’Hubert trahissaient une
inquiétude nouvelle : « Rassure-toi, c’est tout simplement que tu me fixes la date où tu
comptes me rembourser cet argent. Je veux bien t’obliger, » continua le vieux soldat ;
« mais cela ne serait digne ni de toi, si tu m’empruntais une somme que tu crusses ne
pas pouvoir rendre, ni de moi, si je me prêtais à un calcul de cet ordre… Veux-tu revenir
demain dans l’après-midi ? Tu m’apporteras le tableau de ce que tu peux distraire
chaque mois de ta pension… Ah ! il ne faudra plus offrir de bouquets, de dîners au Café
Anglais ni de souvenirs… Mais n’as-tu pas vécu si longtemps sans cette sotte dépense ?
… » Ce petit discours, où l’esprit d’ordre essentiel au général, sa bonté de cœur et son
sentiment de la régularité de la vie se mélangeaient en égale proportion, toucha Hubert siprofondément qu’il serra les doigts de son parrain sans répondre, comme brisé par des
émotions qu’il n’avait pas dites. Il se doutait bien, tandis que cette entrevue avait lieu au
quai d’Orléans, que la veillée se prolongeait à l’hôtel de la rue Vaneau et que deux êtres
profondément aimés y commentaient son absence. Comme si un fil mystérieux l’eût uni à
ces deux femmes assises au coin de leur feu solitaire, il souffrait des douleurs qu’il
causait… En effet, dans le petit salon paisible, une fois le général parti, les « deux
Saintes » étaient demeurées longtemps silencieuses. Du fracas de la vie parisienne, il
n’arrivait à elles qu’un vaste et confus bourdonnement, analogue à celui d’une mer
entendu de très loin. C’était le symbole de ce qu’avait été si longtemps la destinée de
Mme Castel et de sa fille, que l’intimité de cette pièce close, avec cette rumeur de la vie
au dehors. Marie-Alice Liauran, couchée sur sa chaise longue, si mince dans ses
vêtements noirs, semblait écouter cette rumeur, — ou ses pensées, — car elle avait
abandonné l’ouvrage auquel elle travaillait, tandis que sa mère continuait de manier le
crochet d’écaillé de son tricot, assise dans sa bergère, toute en noir aussi ; et,
quelquefois, elle levait les yeux, avec un regard où se lisait une double inquiétude. Les
sensations que sa fille ressentait, elle les éprouvait, elle, et pour Hubert, et pour cette fille
dont elle connaissait la délicatesse presque morbide. Ce ne fut pas elle, cependant, qui
rompit la première le silence. Ce fut Mme Liauran, qui, tout d’un coup et comme
prolongeant sa rêverie, se prit à gémir :
— « Ce qui rend ma peine plus intolérable encore, c’est qu’il voit la blessure qu’il m’a
faite au cœur, et que cela ne l’arrête pas, lui qui, toujours, depuis son enfance jusqu’à
ces derniers six mois, ne pouvait pas rencontrer une ombre dans mes yeux, un pli sur
mon front, sans que son visage s’altérât. Voilà ce qui me démontre la profondeur de sa
passion pour cette femme… Quelle passion et quelle femme !… »
— « Ne t’exalte pas, » dit Mme Castel en se levant et s’agenouillant devant la chaise
longue de sa fille. » Tu as la fièvre, » fit-elle en lui prenant la main. Puis, d’une voix
abaissée et comme descendant au fond de sa conscience : « Hélas ! mon enfant, tu es
jalouse de ton fils comme j’ai été jalouse de toi. J’ai mis tant de jours, je peux bien te le
dire maintenant, à aimer ton mari… »
— « Ah ! ma mère, » reprit Mme Liauran, « ce n’est pas la même douleur. Je ne me
dégradais pas en donnant une partie de mon cœur à l’homme que vous m’aviez permis
de choisir, tandis que vous savez ce que notre cousin George nous a dit de cette Mme
de Sauve, et de son éducation par cette mère indigne, et de sa réputation depuis qu’elle
est mariée, et de ce mari qui tolère que sa femme tienne un salon de conversations plus
que libres, et de ce père, cet ancien préfet, qui, devenu veuf, a élevé sa fille pêle-mêle
avec ses maîtresses. Je l’avoue, maman, si c’est un égoïsme de l’amour maternel, j’ai eu
cet égoïsme : j’ai souffert d’avance à l’idée qu’Hubert se marierait, qu’il continuerait sa
vie en dehors de la mienne. Mais je me donnais si tort de sentir ainsi, — au lieu que,
maintenant, on me l’a pris pour le flétrir !… »
Pendant quelques minutes encore, elle prolongea cette violente lamentation, dans
laquelle se révélait l’espèce de frénésie passionnée qui avait fait se concentrer autour de
son fils toutes les énergies de son cœur. Ce n’était pas seulement la mère qui souffrait
en elle, c’était la catholique fervente, pour qui les fautes humaines étaient des crimes
abominables ; c’était la veuve isolée et triste, à qui la rivalité avec une femme, élégante,
riche et jeune, infligeait une secrète humiliation ; enfin, tout son cœur saignait à toutes
ses places. Le spectacle de cette souffrance poignait si cruellement Mme Castel, et ses
yeux exprimèrent une si douloureuse pitié, que Marie-Alice Liauran s’interrompit pourtant
de sa plainte. Elle se releva sur sa chaise longue, mit un baiser sur ces pauvres yeux, —
si pareils aux siens, — et elle dit : « Pardonnez-moi, maman, mais à qui dirais-je monmal, si ce n’est à vous ? Et puis, ne le verriez-vous point ?… Hubert ne rentre pas, »
fitelle en regardant la pendule, dont le balancier continuait d’aller et de venir paisiblement,
« Est-ce que vous croyez que je n’aurais pas dû m’opposer à ce voyage en
Angleterre ? »
— « Non, mon enfant. S’il va rendre visite à son ami, pourquoi user ton pouvoir en
vain ? Et s’il partait pour quelque autre motif, il ne t’obéirait pas. Songe qu’il a vingt-deux
ans et qu’il est un homme. »
— « Je deviens folle, ma mère. Il y a longtemps que ce voyage était arrêté. J’ai vu les
lettres d’Emmanuel. Mais quand je souffre, je ne peux plus raisonner. Je ne vois que
mon chagrin, qui me bouche toute ma pensée… Ah ! comme je suis malheureuse !… »III

JEUNES AMOURS
S’il fallait une preuve nouvelle aux vieilles théories sur là multiplicité foncière de notre
personne, on la trouverait dans cette loi, habituel objet d’indignation pour les moralistes,
qui veut que le chagrin des êtres les plus aimés ne puisse, à de certaines minutes, nous
empêcher d’être heureux. Il semble que nos sentiments soutiennent dans notre cœur, et
les uns contre les autres, une sorte de lutte pour la vie. L’intensité d’existence de l’un
d’entre eux, même momentanée, ne s’obtient guère que par l’exténuation des autres. Il
est certain qu’Hubert Liauran chérissait éperdument ses deux mères, — comme il
appelait toujours les deux femmes qui l’avaient élevé. Il est certain qu’il avait deviné
qu’elles tenaient ensemble, depuis bien des jours, des conversations analogues à celle
du soir où il avait emprunté à son parrain les trois mille francs dont il avait besoin pour
régler ses dettes et suffire à son voyage. Et cependant, lorsqu’il fut monté, au
surlendemain de ce soir, dans le train qui l’emportait vers Boulogne, il lui fut impossible
de ne pas se sentir l’âme comme noyée dans une félicité divine. Il ne se demandait pas
si le comte Scilly parlerait ou non de sa démarche ; il écartait cette appréhension, comme
il éloignait le souvenir des yeux de Mme Liauran à l’instant de son départ, comme il
étouffait les scrupules que pouvait lui donner sa piété intransigeante. S’il n’avait pas
menti absolument à sa mère en lui disant qu’il allait rejoindre à Londres son ami
Emmanuel Deroy, il avait pourtant trompé cette mère jalouse en lui cachant qu’à
Folkestone il retrouverait Mme de Sauve. Or, Mme de Sauve n’était pas libre. Mme de
Sauve était mariée, et pour un jeune homme élevé comme l’avait été le pieux Hubert,
aimer une femme mariée constituait une faute inexpiable. Hubert devait se croire et se
croyait en état de péché mortel. Son catholicisme, qui n’était pas une religion de mode et
d’attitude, ne lui laissait aucun doute sur ce point. Mais, religion, famille, devoir de
franchise, crainte de l’avenir, ces nobles fantômes de la conscience ne lui apparaissaient
qu’à l’état de fantômes, vaines images sans puissance et qui s’évanouissaient devant
l’évocation vivante de cette femme qui, depuis cinq mois, était entrée dans son cœur
pour tout y renouveler ; — de la femme qu’il aimait et dont il se savait aimé. En répondant
à son parrain qu’il n’avait pas de maîtresse, Hubert avait dit vrai, en ceci qu’il n’était pas
l’amant de Mme de Sauve au sens de possession physique et entière où l’on prend
aujourd’hui ce terme. Elle ne lui avait jamais appartenu, et c’était la première fois qu’il
allait se trouver réellement seul avec elle dans cette solitude d’un pays étranger, — rêvesecret de chaque être qui aime. Tandis que le train courait à toute vapeur parmi les
plaines tour à tour ondulées de collines, coupées de cours d’eau, hérissées d’arbres
dénudés, le jeune homme égrenait longuement le secret rosaire de ses souvenirs. Le
charme des heures passées lui était rendu plus cher par l’attente d’il ne savait quel
immense bonheur. Quoique le fils de Mme Liauran eût vingt-deux ans, la rigueur de son
éducation l’avait maintenu dans cet état de pureté si rare parmi les jeunes gens de Paris,
lesquels ont pour la plupart épuisé le plaisir avant d’avoir même soupçonné l’amour.
Mais ce dont cet enfant ne se rendait pas compte, c’est que, précisément, cette pureté
avait agi, mieux que les roueries les plus savantes, sur l’imagination romanesque de la
femme dont le profil passait et repassait devant ses regards au gré des mouvements du
wagon, se détachant tour à tour sur les bois, sur les coteaux et sur les dunes. Combien
d’images emporte ainsi un train qui fuit, et, avec elles, combien de destinées, précipitées
vers le bonheur ou vers le malheur, dans le lointain et l’inconnu !… C’est au
commencement du mois d’octobre de l’année précédente qu’Hubert avait vu Mme de
Sauve pour la première fois. À cause de la santé de Mme Liauran, que le moindre
voyage eût menacée, les deux femmes ne quittaient jamais Paris ; mais le jeune homme
allait parfois, durant l’été ou l’automne, passer une moitié de semaine dans quelque
château. Il revenait d’une de ces visites, en compagnie de son cousin George. À une
station située sur cette même ligne du Nord qu’il suivait maintenant, il avait, en montant
dans un wagon, rencontré la jeune femme avec son mari. Les de Sauve étaient en
relations avec George, et c’est ainsi qu’Hubert avait été présenté. M. de Sauve était un
homme d’environ quarante-sept ans, très grand et fort, avec un visage déjà trop rouge et
les traces, à travers sa vigueur, d’une usure qui s’expliquait, rien qu’à écouter sa
conversation, par sa manière d’entendre la vie. Exister, pour lui, c’était se prodiguer, et il
réalisait ce programme dans tous les sens. Chef de cabinet d’un ministre en 1869, jeté
après la guerre dans la campagne de propagande bonapartiste, député depuis lors et
toujours réélu, mais député agissant et qui pratiquait ses électeurs, il s’était en même
temps de plus en plus lancé dans ce monde de luxe et de plaisir qui a son quartier
général entre le parc Monceau et les Champs-Elysées. Il avait un salon, donnait des
dîners, s’occupait de sport, et il trouvait encore le loisir de s’intéresser avec compétence
et succès à des entreprises financières. Ajoutez à cela qu’avant son mariage il avait
beaucoup fréquenté le corps de ballet, les coulisses des petits théâtres et les cabinets
particuliers. La nature fabrique ainsi certains tempéraments, comme des machines à
grosses dépenses, et, par suite, à grosses recettes. Tout, dans André de Sauve, révélait
le goût de ce qui est ample et puissant, depuis la construction de son grand corps
jusqu’à sa manière de se vêtir et jusqu’au geste par lequel il prenait un long et noir cigare
dans son étui, pour le fumer. Hubert se souvenait d’avoir éprouvé pour cet homme aux
mains et aux oreilles velues, aux larges pieds, à l’encolure de dragon, la sorte de
répulsion physique dont nous souffrons à la rencontre d’une physiologie exactement
contraire à la nôtre. N’y a-t-il pas des respirations, des circulations du sang, des jeux de
muscles que nous sentons hostiles, probablement grâce à cet indéfinissable instinct de
la vie qui pousse deux animaux d’espèce différente à se déchirer aussitôt qu’ils
s’affrontent ? A. vrai dire, l’antipathie du délicat Hubert pouvait s’expliquer plus
simplement par une inconsciente et subite jalousie envers le mari de Mme de Sauve ; car
Thérèse, comme ce mari l’appelait en la tutoyant, avait aussitôt exercé sur le jeune
homme un attrait irrésistible. Il avait souvent feuilleté, durant son enfance, un portefeuille
de gravures rapportées d’Italie par son grand-aïeul, le soldat de Bonaparte, et, au
premier regard jeté sur cette femme, il ne put s’empêcher de se souvenir des têtes
dessinées par les maîtres de l’École lombarde, tant la ressemblance était frappante entrece visage et celui des Salomés ou des madones familières à Luini et à ses élèves. C’était
le même front plein et large, les mêmes grands yeux chargés de paupières un peu
lourdes, le même ovale délicieux du bas des joues, terminé sur un menton presque
carré, la même sinuosité des lèvres la même suave attache des sourcils à la naissance
du nez, et, sur ces traits charmants, comme une suffusion de volupté, de grâce et de
mystère. Mme de Sauve avait aussi, de ce type si absolument Italien, le cou vigoureux,
les épaules larges, tous les signes d’une race fine et forte, avec une taille mince, des
mains et des pieds d’enfant. Ce qui la distinguait des femmes Luinesques, c’était la
couleur de ses cheveux, qu’elle avait non pas roux et dorés, mais très noirs, et de ses
prunelles, dont le gris brouillé tirait sur le vert. La pâleur ambrée de son teint achevait,
ainsi que la lenteur languissante qu’elle mettait à ses moindres mouvements, de donner
à sa beauté un caractère singulier. Il était impossible, devant cette créature, de ne pas
penser à quelque portrait du temps passé, quoiqu’elle respirât la jeunesse, avec la
pourpre de sa bouche et le fluide vivant de ses yeux, et quoiqu’elle fût habillée à la mode
du jour, le buste serré dans une jaquette ajustée de nuance sombre. La jupe de sa robe
taillée dans une étoffe anglaise d’une teinte grise, ses pieds chaussés de bottines
jaunes, son petit col d’homme, sa cravate droite piquée d’une épingle garnie d’un mince
fer à cheval en diamants, ses gants de Suède et son chapeau rond ne rappelaient guère
la toilette des princesses du seizième siècle ; et cependant elle offrait au regard le
modèle accompli de la grâce milanaise, même sous ce costume d’une Parisienne
élégante. Par quel mystère ? Elle était la fille de Mme Lussac, née Bressuire, dont les
parents n’avaient pas quitté la rue Saint-Honore depuis trois générations, et d’Adolphe
Lussac, le préfet de l’Empire, venu d’Auvergne à la suite de M. Rouher. La chronique des
clubs aurait répondu à cette question en rappelant le passage à Paris, vers les environs
de 1855, du beau comte Branciforte, ses yeux d’un gris verdâtre, sa pâleur mate, son
assiduité auprès de Mme Lussac et sa disparition soudaine hors d’un milieu où, pendant
des mois et des mois, il avait été toujours présent. Mais ces renseignements-là, Hubert
ne devait jamais les avoir. Il appartenait, de par son éducation et de par sa nature, à la
lignée de ceux qui acceptent les données officielles de la vie et qui en ignorent les
causes profondes, l’animalité foncière, la tragique doublure, — race heureuse, car à elle
appartient la jouissance de la fleur des choses ; race vouée d’avance aux catastrophes,
car, seule, la vue nette du réel permet de manier un peu le réel. Non ; ce qu’Hubert
Liauran se rappelait de cette première entrevue, ce n’était pas des réflexions sur la
singularité du charme de Mme de Sauve. Il ne s’était pas davantage interrogé sur la
nuance de caractère que pouvaient indiquer les mouvements de cette femme. Au lieu
d’étudier ce visage, il en avait joui, comme un enfant goûte la fraîcheur d’une
atmosphère, avec une sorte de délice inconscient. L’absence complète d’ironie qui
distinguait Thérèse et se reconnaissait à son lent sourire, à son calme regard, à sa voix
égale, à ses gestes tranquilles, lui avait été aussitôt une douceur. Il n’avait pas senti
devant elle ces angoisses de la timidité douloureuse que le coup d’œil incisif de la
plupart des Parisiennes inflige aux très jeunes gens. Durant le trajet qu’ils avaient fait
ensemble, lui placé en face d’elle, et tandis qu’André de Sauve et George Liauran
parlaient d’une loi sur les congrégations religieuses dont la teneur remuait alors tous les
partis, il avait pu causer avec Thérèse longuement et, sans qu’il comprit pourquoi,
intimement. Lui qui se taisait d’ordinaire sur lui-même, avec l’obscure idée que
l’excitabilité presque folle de son être faisait de lui une exception sans analogue, il s’était
ouvert à cette femme de vingt-cinq ans, et qu’il connaissait depuis une demi-heure, plus
que cela ne lui était jamais arrivé avec des personnes chez lesquelles il dînait tous les
quinze jours. À propos d’une question de Thérèse sur ses voyages de l’été, il avaitcomme naturellement parlé de sa mère malade, puis de sa grand’mère, puis de leur vie
en commun. Il avait entre-bâillé pour cette étrangère le secret asile de l’hôtel de la rue
Vaneau, — non pas sans remords ; mais le remords était venu plus tard, et moins d’un
sentiment de pudeur profanée que de la crainte d’avoir déplu, et lorsqu’il était sorti du
cercle de ses regards. Qu’ils étaient captivants, en effet, ces lents regards ! Il émanait
d’eux une inexprimable caresse ; et quand ils se posaient sur vos yeux, bien en face,
c’était comme un attouchement tendre, presque une volupté physique. Après des jours,
Hubert se rappelait encore l’espèce de bien-être enivrant qu’il avait éprouvé dès cette
première causerie, rien qu’à se sentir regardé ainsi ; et ce bien-être avait grandi aux
entrevues suivantes, jusqu’à devenir aussitôt un véritable besoin pour lui, comme de
respirer et comme de dormir. Mme de Sauve lui avait dit, en descendant du wagon,
qu’elle était chez elle chaque jeudi, et il avait bientôt appris le chemin de l’appartement
où elle habitait, dans la portion du boulevard Haussmann qui touche à l’Opéra. Dans quel
recoin de son cœur avait-il trouvé l’énergie de faire cette visite dès le premier jeudi, qui
tombait le surlendemain de leur rencontre ? Il avait été prié à dîner. Il se rappelait si
vivement l’enfantin plaisir qu’il avait eu à lire et à relire l’insignifiant billet d’invitation, à en
respirer le parfum léger, à suivre le détail des lettres de son nom écrites par la main de
Thérèse.C’était une écriture à laquelle l’abondance des petits traits inutiles donnait un aspect
particulier, léger et fantasque, où un graphologue aurait voulu lire le signe d’une nature
romanesque. En même temps, la large façon dont les lignes étaient jetées et la fermeté
des pleins, où la plume appuyait un peu grassement, indiquaient une façon de vivre
volontiers pratique et presque matérielle. Hubert, lui, ne raisonna pas tant ; mais, dès ce
premier billet, chaque lettre de cette écriture devint pour ses yeux une personne qu’ils
auraient reconnue entre des milliers d’autres. Avec quelle félicité il s’était habillé pour se
rendre à ce dîner, en se disant qu’il allait voir Mme de Sauve pendant de longues heures,
— des heures qui, comptées par avance, lui paraissaient infinies ! Il avait éprouvé un
étonnement un peu fâché lorsque sa mère, au moment où il prenait congé d’elle, avait
émis une observation critique sur les habitudes de familiarité inaugurées par le monde
d’aujourd’hui. Séparé de ces événements par des mois, il retrouvait, grâce à l’imagination
spéciale dont il était doué, comme toutes les créatures très sensibles, l’exacte nuance de
l’émotion que lui avaient causée durant ce dîner et durant la soirée l’attitude desconvives et celle de Thérèse.. C’est le plus ou moins de puissance que nous avons de
nous figurer à nouveau les peines et les plaisirs passés qui fait de nous des êtres
capables de froid calcul ou des esclaves de notre vie sentimentale. Hélas ! toutes les
facultés d’Hubert conspiraient pour river autour de son cœur la chaîne meurtrissante des
trop chers souvenirs. Thérèse portait, ce premier soir, une robe de dentelle noire avec
des nœuds rosés, et nul autre bijou qu’une lourde tresse d’or massif à chacun de ses
poignets. Elle était à demi décolletée, trop peu pour que le jeune homme, dont la pudeur
était, sur ce point, d’une susceptibilité virginale, en fût choqué. Il y avait dans le salon,
lorsqu’il y entra, quelques personnes, dont pas une, à l’exception de George Liauran, ne
lui était connue. C’étaient, pour la plupart, des hommes célèbres, à des titres divers,
dans la société plus particulièrement nommée parisienne par les journaux qui se piquent
de suivre la mode. La première sensation d’Hubert avait été un léger froissement, par ce
seul fait que quelques-uns de ces hommes offraient à l’observateur malveillant plusieurs
des petites hérésies de toilette familières aux plus méticuleux s’ils sont allés trop tard
dans le monde. C’est un habit d’une coupe ancienne, un col de chemise mal taillé, plus
mal blanchi, une cravate d’un blanc qui tourne au bleu et nouée d’une main maladroite.
Ces misères devaient apparaître comme les signes d’un rien de bohème — le mot sous
lequel les gens corrects confondent toutes les irrégularités sociales — au regard d’un
jeune homme habitué à vivre sous la surveillance continue de deux femmes d’une rare
éducation, qui avaient voulu faire de lui quelque chose d’irréprochable. Mais ces menus
signes d’une tenue insuffisante avaient rendu plus gracieuse encore à ses yeux la
distinction accomplie de Thérèse, de même que la liberté parfois cynique des discours
débités à table avait donné pour lui une signification charmante aux silences de la
maîtresse de la maison. Mme Liauran ne s’était pas trompée en affirmant qu’il se tenait
chez les de Sauve des propos très hardis. Le soir où Hubert dînait là pour la première
fois, il fut question, dans la demi-heure du début, d’un procès en adultère, et un grand
avocat donna quelques détails inédits du dossier ; — des mœurs abominables d’un
homme politique, arrêté aux Champs-Élysées ; — des deux maîtresses d’un autre
politicien et de leur rivalité, — cela raconté comme on raconte seulement à Paris, avec
ces demi-mots qui permettent de tout dire. Beaucoup d’allusions échappaient à Hubert ;
aussi était-il moins choqué de pareils récits qu’il ne l’était d’autres discours portant sur
les idées, tels que ce paradoxe lancé par Claude Larcher, alors dans tout l’éclat de ses
premiers succès au théâtre, et qui d’ailleurs n’en croyait pas un mot : « Hé, ! le divorce !
le divorce ! » disait Claude, avec les gestes excessifs dont il ne devait jamais se
déshabituer, « il a du bon ; mais c’est une solution beaucoup trop simple pour un
problème très compliqué… Ici, comme ailleurs, le christianisme a faussé toutes nos
idées… Le propre des sociétés avancées est de produire beaucoup d’hommes
d’espèces très différentes, et le problème consiste à fabriquer un aussi grand nombre de
morales qu’il y a de ces espèces… Je voudrais, moi, que la loi reconnût des mariages de
cinq, de dix, de vingt catégories, suivant le degré de délicatesse des conjoints… Nous
aurions ainsi des unions pour la vie, destinées aux personnes d’un scrupule
aristocratique… Pour les personnes d’une conscience moins raffinée, nous établirions
des contrats avec facilité pour un, pour deux, pour trois divorces. Pour des personnes
encore inférieures, nous aurions les liaisons temporaires de cinq ans, de trois ans, d’un
an. »
— « On se marierait comme on fait un bail, alors… « dit un mauvais plaisant.
— « Pourquoi pas ? » continua Claude ; « le siècle se vante d’être révolutionnaire, et il
n’a jamais osé ce que le plus petit législateur de l’antiquité entreprenait sans hésitation :
toucher aux mœurs. »— « Je vous vois venir, » répliqua André de Sauve ; « vous voudriez assimiler les
mariages aux enterrements : première, seconde, troisième classe… »
Aucun des convives, que cette tirade et la réponse divertissaient parmi l’éclat des
cristaux, les parures des femmes, les pyramides des fruits et les touffes de fleurs, ne se
doutait de l’indignation qu’une pareille causerie soulevait chez Hubert. Qui donc aurait
pris garde à ce tout jeune homme, silencieux et modeste, à l’un des bouts de la table ? Il
se sentait, lui, cependant, froissé jusqu’à l’âme dans les convictions intimes de son
enfance et de sa jeunesse, et il jetait à la dérobée le regard sur Thérèse. Elle ne
prononça pas cinquante paroles durant ce dîner. Elle semblait être partie, en idée, bien
loin de cette conversation qu’elle était censée gouverner ; et, comme si on eût été
habitué à ces absences, personne n’essayait d’interrompre sa rêverie. Elle avait ainsi
des heures entières où elle s’absorbait en elle-même. La pâleur de son visage devenait
plus chaude ; l’éclat de ses yeux se retournait en dedans, pour ainsi dire ; ses dents
apparaissaient blanches, minces et serrées, à travers ses lèvres, qui s’entr’ouvraient. À
quoi pensait-elle, en ces minutes, et par quelle secrète magie ces mêmes minutes
étaient-elles celles où elle agissait le plus fortement sur l’imagination de ceux qui
subissaient son charme ? Un physiologiste aurait sans doute attribué ces soudaines
torpeurs à des passages d’émotion nerveuse. N’y avait-il pas là le signe d’un égarement
de sensualité contre lequel cette passionnée créature luttait de toutes ses forces ?
Hubert Liauran n’avait vu dans le silence de ce soir que la désapprobation d’une femme
délicate contre les discours des amis imposés par son mari. Ç’avait été pour lui une
suprême douceur de se rapprocher d’elle et de lui parler au sortir de ce dîner où ses plus
chères croyances avaient été blessées. Il s’était assis sous le regard de ses yeux,
redevenus limpides, et dans un des coins du salon, — une pièce toute meublée à la
moderne ; et l’opulence de ce petit musée, ses peluches, ses étoffes anciennes, ses
bibelots japonais, contrastaient aussi absolument avec l’appartement sévère de la rue
Vaneau que l’existence de Mme Castel et de Mme Liauran pouvait contraster avec celle
de Mme de Sauve. Au lieu de reconnaître cette évidente différence et de partir de là pour
étudier la nouveauté du monde où il se trouvait, Hubert s’abandonnait à un sentiment
trop naturel à ceux dont l’enfance a grandi dans une atmosphère de féminine gâterie.
Habitué par les deux nobles créatures qui avaient veillé sur sa jeunesse à toujours
associer l’idée de la femme à quelque chose d’inexprimablement délicat et pur, il était
immanquable que l’éveil de l’amour s’accomplît chez lui dans une sorte de religieuse
presque et de respectueuse émotion. Il devait étendre sur la personne qu’il chérirait,
quelle qu’elle fut, la dévotion conçue par lui pour les saintes dont il était le fils. En proie à
cet étrange déplacement d’idées, il avait, dès ce premier soir, et rentré chez lui, parlé de
Thérèse à sa mère et à sa grand’mère, qui l’attendaient, dans des termes qui avaient dû
éveiller la défiance des deux femmes. Il le comprenait aujourd’hui. Mais quel est le jeune
homme qui a pu commencer d’aimer sans être précipité par la dangereuse ivresse des
débuts d’une passion dans des confidences irréparables et trop souvent meurtrières àl’avenir même de son sentiment ? De quelle manière et par quelles étapes ce sentiment
avait-il pénétré en lui ? Cela, il n’aurait pas su le dire. Lorsqu’une fois on aime, ne
semble-il pas qu’on ait aimé toujours ? Des scènes s’évoquaient cependant et
rappelaient à Hubert l’insensible accoutumance qui l’avait conduit à voir Thérèse
plusieurs fois par semaine. Mais n’avait-il pas été présenté peu à peu chez elle à toutes
ses amies, et, aussitôt ses cartes déposées, ne l’avait-on pas prié de toutes parts dans
ce monde qu’il connaissait à peine et qui se composait, pour une partie, de hauts
fonctionnaires du régime tombé ; pour une autre partie, de grands industriels et de
financiers Israélites ; pour un tiers enfin, d’artistes célèbres et de riches étrangers ? Cela
faisait une libre société de luxe, de plaisir et de mouvement, dont le ton devait beaucoup
déplaire au jeune homme ; car, s’il n’en pouvait comprendre les qualités d’élégance et de
finesse, il en sentait bien le terrible défaut : le manque de silence, de vie morale et de
longues habitudes. Ah ! il s’agissait bien pour lui d’observations de ce genre, préoccupé
qu’il était uniquement de savoir où il apercevrait Mme de Sauve et ses tendres yeux.
D’innombrables heures se représentaient à lui où il l’avait rencontrée : — tantôt chez elle,
assise au coin de son feu vers la tombée de l’après-midi et abîmée dans une de ses
taciturnes rêveries ; — tantôt en visite, habillée d’une toilette de ville, et souriant, avec sa
bouche d’Hérodiade, à des conversations de robes ou de chapeaux ; — tantôt sur le
devant d’une loge de théâtre et causant à mi-voix durant un entr’acte ; — tantôt dans le
tumulte de la rue, emportée par son cheval bai cerise et inclinant sa tête à la portière par
un geste gracieux. Le souvenir de cette voiture déterminait chez Hubert une nouvelle
association d’idées, et il revoyait l’instant où il avait, pour la première fois, avoué le
secret de ses sentiments. Mme de Sauve et lui s’étaient, ce jour-là, rencontrés vers les
cinq heures dans un salon de l’avenue du Bois-de-Boulogne, et comme la pluie
commençait à s’abattre, intarissable, la jeune femme avait proposé à Hubert, venu à
pied, de le reconduire dans sa voiture, ayant, disait-elle, une visite à faire près de la rue
Vaneau, qui lui permettrait de le déposer sur le chemin, à sa porte. Il avait pris place, en
effet, auprès d’elle dans l’étroit coupé doublé de cuir vert où traînait un peu de cette
atmosphère subtile qui fait de la voiture d’une femme élégante un petit boudoir roulant,
avec les vingt menus objets d’une jolie installation. La boule d’eau chaude tiédissait sous
les pieds ; sur le devant, la glace posée dans sa gaine attendait un regard ; le carnet
placé dans la coupe, avec son crayon et ses cartes de visite, parlait de corvées
mondaines ; la pendule accrochée à droite marquait la rapidité de la fuite de ces minutes
douces ; un livre entr’ouvert et glissé à la place où l’on met d’ordinaire les emplettes
portatives révélait que Thérèse avait pris chez le libraire le roman à la mode. Au dehors,
c’était, dans les rues, où les lumières commençaient de s’allumer, le déchaînement d’un
glacial orage d’hiver. Thérèse, enveloppée d’un long manteau qui dessinait sa taille, se
taisait. Au triple reflet des lanternes de la voiture, du gaz de la rue et du jour mourant, elle
était si adorablement pâle et belle, qu’à bout d’émotion Hubert lui prit la main. Elle ne la
retira pas. Elle le regardait avec des yeux immobiles, comme noyés de larmes qu’elle
n’eût pas osé répandre. Il lui dit, sans même entendre le son de ses propres paroles, tant
ce regard le grisait : « Ah ! comme je vous aime !… » Elle pâlit davantage encore, et elle
lui mit sur la bouche sa main gantée pour le faire taire. Il se mit à baiser cette main
follement, en cherchant la place où l’échancrure du gant permettait de sentir la chaleur
vivante du poignet. Elle répondit à cette caresse par ce mot que toutes les femmes
prononcent dans des minutes pareilles, mot si simple, mais dans lequel tant d’inflexions
se glissent, depuis la plus mortelle indifférence jusqu’à la tendresse la plus émue : —
« Vous êtes un enfant… » Il l’interrogea : — « M’aimez-vous un peu ?… » Et alors,
comme elle le regardait avec ces mêmes yeux par lesquels un rayon de félicités’échappait, il put l’entendre qui, d’une voix étouffée, murmurait : — « Beaucoup. »
Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scène aurait été le prélude d’un
effort vers la complète possession d’une créature aussi évidemment éprise, et cet effort
eût peut-être échoué. Car une femme du monde qui veut se défendre trouve mille
moyens de ne pas se donner, même après des aveux de ce genre ou des marques plus
compromettantes d’attachement, pour peu qu’elle soit coquette. La coquetterie n’était
pas plus le cas de Mme de Sauve que l’audace physique n’était le cas de l’enfant de
vingt-deux ans dont elle était aimée. Ces deux êtres ne se voyaient-ils point placés par le
hasard dans une situation de la plus étrange délicatesse ? Il était, lui, incapable
d’entreprendre davantage, à cause de son entière pureté. Quant à elle, comment
n’aurait-elle pas compris que s’offrir à lui, c’était risquer d’être aimée moins ? De telles
difficultés sont plus fréquentes que la fatuité des hommes ne l’avoue, dans les conditions
faites aux sentiments par les habitudes modernes. Entre deux personnes qui s’aiment,
dans l’état présent des mœurs, toute action devient en même temps un signe ; et
comment une femme qui sait cela n’hésiterait-elle pas à compromettre pour jamais son
bonheur en voulant l’étreindre trop vite ? Thérèse obéissait-elle à cette raison de
prudence, ou bien trouvait-elle dans les respects brûlants de son ami un plaisir de cœur
d’une nouveauté délicieuse ? Chez tous les hommes qu’elle avait rencontrés avant
celuici, l’amour n’était qu’une forme déguisée du désir, et le désir lui-même une forme enivrée
de l’amour-propre. Toujours est-il que, durant les mois qui suivirent ce premier aveu, elle
accorda au jeune homme chacun des rendez-vous qu’il lui demanda, et chacun de ces
rendez-vous demeura aussi essentiellement innocent qu’il était clandestin. Tandis que le
train de Boulogne emportait Hubert vers la plus désirée de ces rencontres, il se
ressouvenait des anciennes, de ces passionnantes et dangereuses promenades,
hasardées presque toutes à travers le Paris matinal. Ils avaient ainsi aventuré leur naïve
et coupable idylle dans les divers endroits où il semblait le plus invraisemblable qu’une
personne de leur monde pût les rencontrer. Combien de fois avaient-ils visité, par
exemple, les tours de Notre-Dame, où Thérèse aimait à promener sa grâce jeune parmi
les vieux monstres de pierre sculptés sur les balustrades ? À travers les minces fenêtres
en ogive de la montée, ils regardaient tour à tour l’horizon du fleuve encaissé entre ses
quais et de la rue encaissée entre ses maisons. Il y avait, dans une des bâtisses tapies à
l’ombre de la cathédrale, du côté de la rue Chanoinesse, un petit appartement au
cinquième étage, prolongé par, une terrasse, derrière les vitres duquel ils imaginaient un
roman pareil au leur, parce qu’ils y avaient vu deux fois une jeune femme et un jeune
homme qui déjeunaient, assis à une même table ronde et la fenêtre entr’ouverte.
Quelquefois les rafales du vent de décembre grondaient autour de la basilique. Des
tourmentes de neige fondue battaient les murs. Thérèse n’en était pas moins exacte au
rendez-vous, descendant de son fiacre devant le grand portail, traversant l’église pour
sortir sur le côté, puis retrouver Hubert dans le sombre péristyle qui précède les tours.
Ses fines dents brillaient dans son joli sourire ; sa taille mince paraissait plus élégante
encore dans ce décor de l’ancienne cité. Sa grâce heureuse semblait agir même sur la
vieille gardienne qui distribue les cartes, du fond de sa loge et parmi ses chats, car elle
lui envoyait un sourire de reconnaissance. C’est dans l’escalier de ces antiques tours
qu’Hubert s’était hasardé à mettre pour la première fois un baiser sur ce pâle visage,
pour lui divin. Thérèse gravissait devant lui, ce matin-là, les marches creusées qui
tournent autour du pilier de pierre. Elle s’arrêta une minute pour respirer ; il la soutint
dans ses bras, et comme elle se renversait doucement en appuyant la tête sur son
épaule, leurs lèvres se rencontrèrent. L’émotion fut si forte qu’il pensa mourir. Ce premier
baiser avait été suivi d’un autre, puis de dix, puis d’autres encore, si nombreux qu’ils n’ensavaient plus le nombre. Oh ! les longs, les angoissants, les profonds baisers, et dont
elle disait tendrement, comme pour se justifier dans la pensée de son doux complice :
« J’aime les baisers comme une petite fille !… » De ces voluptueux baisers, ils avaient
ainsi peuplé follement tous les asiles où leur imprudent amour s’était abrité. Hubert se
souvenait d’avoir embrassé Thérèse, assis tous les deux sur une pierre de tombeau,
dans une allée déserte d’un des cimetières de Paris, tandis que le jardin des morts
étendait autour d’eux, par une matinée bleue et tiède, son paysage funèbre d’arbres
toujours verts et de sépulcres. Il l’avait embrassée encore sur un des bancs de ce parc
lointain de Montsouris, un des plus inconnus de la ville, parc alors nouvellement planté,
qu’un chemin de fer traverse, que domine un pavillon d’architecture exotique et autour
duquel s’étend l’horizon d’usines du lamentable quartier de la Glacière. D’autres fois, ils
s’étaient promenés, indéfiniment, en voiture, le long du morne talus des fortifications, et
lorsque l’heure arrivait de rentrer, c’était toujours Thérèse qui partait la première. Il la
voyait, caché lui-même dans le fiacre arrêté, qui, de son pied svelte, franchissait les
ruisseaux. Elle marchait sur le trottoir sans qu’une tache de boue déshonorât sa robe,
puis elle se retournait comme involontairement pour l’envelopper d’un dernier regard.
Dans ces occasions-là il sentait trop bien quels dangers il faisait courir à cette femme ;
mais quand il lui parlait de ses craintes, elle répondait en secouant sa tête d’une
expression si aisément tragique : « Je n’ai pas d’enfants… Quel mal peut-on me faire,
sinon de te prendre à moi ?… » Ils en étaient venus, bien qu’ils continuassent à ne pas
s’appartenir entièrement, aux familiarités de langage dont s’accompagne la passion
partagée. Ils s’écrivaient chaque matin des billets dont un seul eût suffi pour établir que
Thérèse était la maîtresse d’Hubert, et cependant elle ne l’était point. Mais, à quelque
détail que s’arrêtât le souvenir du jeune homme, il trouvait toujours qu’elle ne lui avait
disputé aucune des marques de tendresse qu’il lui avait demandées. Seulement il n’osait
rien concevoir au delà de lui prendre les mains, la taille, le visage, et de s’appuyer,
comme un enfant, sur son cœur. Elle avait avec lui cet abandon de l’âme, si entier, si
confiant, si indulgent, le seul signe du véritable amour que la plus habile coquetterie ne
puisse imiter. Et par contraste à cette tendresse, pour en mieux aviver encore la douceur,
à chacune des scènes de cette idylle avait correspondu quelque douloureuse explication
du jeune homme avec sa mère, ou quelque cruelle angoisse à retrouver Mme de Sauve,
le soir, auprès de son mari. Ce dernier ne faisait réellement aucune attention à Hubert,
mais le fils de Mme Liauran n’était pas encore habitué aux déshonorants mensonges des
cordiales poignées de main offertes à l’homme que l’on trompe… Qu’importaient ces
misères cependant, puisqu’ils allaient, lui la retrouver, elle l’attendre, dans la petite ville
anglaise où ils passeraient ensemble deux jours ? Était-ce d’Hubert, était-ce de Thérèse
que venait cette idée ? Le jeune homme n’aurait pas su le dire. André de Sauve se
trouvait en Algérie pour une enquête parlementaire. Thérèse avait une amie de couvent,
et qui habitait la province, assez sûre pour qu’elle pût se donner comme étant allée chez
elle. Elle prétendait, d’autre part, que la position sur le chemin de Paris à Londres fait de
Folkestone, en hiver, le plus sûr abri, parce que les voyageurs français traversent cette
ville sans jamais s’y arrêter. À la seule idée de revoir sa lointaine amie, le cœur d’Hubert
se fondait dans sa poitrine, et il se sentait, avec un frémissement impossible à définir, sur
le point de rouler dans un gouffre de mystère, d’enivrant oubli et de félicité.IV

UN RÊVE VÉCU

Le paquebot approchait de la jetée de Folkestone. La mer toute verte, à peine striée
d’écume d’argent, soulevait la coque svelte. Les deux cheminées blanches lançaient une
fumée qui s’incurvait en arrière sous la pression de l’air déchiré par la course. Les
énormes roues, toutes rouges, battaient les lames, et, derrière le bateau, se creusait un
mouvant sillage, sorte de chemin glauque et frangé de mousse. C’était par un jour d’un
bleu tiède et voilé, comme il en fait parfois sur la côte anglaise dans les fins d’hiver, —
jour de tendresse et qui s’associait divinement aux pensées du jeune homme. Il s’était
accoudé sur le bastingage de l’avant, et il n’en avait pas bougé depuis le commencement
de la traversée, laquelle avait été d’une rare douceur. Il voyait maintenant les moindres
détails de l’approche du port : la ligne crayeuse de la côte à droite, avec son revêtement
de maigre gazon ; à gauche, la jetée soutenue par ses pilotis, et par delà cette jetée, plus
à gauche encore, la petite ville qui échelonne ses maisons depuis la base de la falaise
jusqu’à sa crête. Il les examinait une par une, ces maisons qui se détachaient avec une
netteté de plus en plus précise. Laquelle pouvait bien être l’asile où son bonheur
l’attendait sous les traits aimés de Thérèse de Sauve ; laquelle, ce Star Hotel que son
amie avait choisi dans le guide, à cause de ce nom de Star, qui veut dire étoile ? — « Je
suis superstitieuse, » avait-elle dit enfantinement, « et puis, n’es-tu pas ma chère
étoile ? » — Elle avait ainsi de ces caresses soudaines de langage auxquelles Hubert
songeait ensuite indéfiniment. Il savait bien qu’elle ne serait pas sur le quai à l’attendre,
et il la cherchait des yeux malgré lui. Mais elle avait multiplié les précautions, jusqu’à être
venue, elle, la veille, par Calais et Douvres… Le paquebot approche toujours. On
distingue le visage de quelques habitants de la ville, dont l’unique distraction consiste à
se tenir au bout de cette jetée afin d’assister à l’arrivée du bateau de marée. Encore
quelques minutes, et Hubert sera auprès de Thérèse. Ah ! si elle allait manquer au
rendez-vous ? Si elle avait été malade ou bien surprise ? Si elle était morte en route ?
Toute la légion des folles hypothèses défile devant la pensée de l’amant inquiet. Le
bateau est dans le port, les passagers débarquent et se précipitent vers les wagons.
Hubert est presque le seul qui s’arrête dans la petite ville. Il laisse sa malle partir pour
Londres, et il prend place avec sa valise dans une des voitures qui stationnent devant lagare. Il a bien eu comme un passage de mélancolie en parlant au cocher et en
constatant, quoiqu’il en soit à son premier voyage en Angleterre, combien son anglais est
correct et intelligible. Il se rappelle son enfance, sa gouvernante venue du Yorkshire, le
soin que sa mère avait de le faire causer tous les jours. Si elle le voyait pourtant, cette
pauvre mère !… Puis, ce souvenir s’efface, à mesure que la légère calèche, enlevée au
trot d’un petit cheval, gravit allègrement la rampe rude par laquelle on accède à la ville
haute. L’admirable paysage de mer se développe à la gauche du jeune homme, gouffre
démesuré d’un vert pâle, confondu à sa ligne extrême avec un gouffre bleu, et parsemé
de barques, de goélettes, de bateaux à vapeur. Sur la hauteur, le chemin tourne. La
voiture abandonne la falaise ; elle entre dans une rue, puis dans une seconde, puis dans
une troisième, bordées de maisons basses dont les fenêtres en saillie laissent apparaître
derrière leurs vitres des rangées de géraniums rouges et de fougères. À un détour,
Hubert aperçoit la porte d’un vaste bâtiment gothique et une plaque noire, dont la seule
inscription en lettres dorées lui fait sauter le cœur. Il se trouve devant le Star Hotel. Le
temps de demander au bureau si Mme Sylvie est arrivée, — c’est le nom que Thérèse a
voulu prendre à cause des initiales gravées sur tous ses objets de toilette, et elle a dû
être inscrite sur le livre comme artiste dramatique ; le temps encore de monter deux
étages, de suivre un long corridor. Le domestique ouvre la porte d’un petit appartement,
et, assise à une table, dans un salon, avec son visage, dont la pâleur est augmentée par
l’émotion profonde, la taille prise dans un vêtement en étoffe de soie rouge dont les plis
gracieux dessinent son buste sans s’y ajuster, c’est Thérèse. Le feu de charbon grésille
dans la cheminée, dont les parois intérieures sont garnies de faïence coloriée. Une
fenêtre en rotonde, du genre de celles que les Anglais appellent bow-windows, termine la
pièce, à laquelle l’ameublement ordinaire de ces sortes de salles dans la
GrandeBretagne donne un aspect de paisible intimité. « C’est bien toi ?… » dit le jeune homme
en s’approchant de Thérèse, qui lui sourit, et il mit la main sur la poitrine de son amie
comme pour se convaincre de son existence. Cette douce pression lui fit sentir les
battements affolés, sous la mince étoffe, de ce cœur de femme heureuse « Oui ! c’est
bien moi, » répondit-elle avec plus de langueur que d’habitude. Il s’assit auprès d’elle et
leurs bouches se cherchèrent. Ce fut un de ces baisers d’une suprême douceur, où deux
amants qui se retrouvent après une absence s’efforcent de mettre, avec la tendresse de
l’heure présente, toutes les tendresses inexprimées des heures perdues. Un léger coup
frappé à la porte les sépara.
— « C’est pour tes bagages, » dit Thérèse en repoussant son ami d’un geste de regret.
Et avec un fin sourire : « Veux-tu voir ta chambre ? Je suis ici depuis hier soir ; j’espère
que tout te plaira. J’ai tant pensé à toi en faisant préparer le petit appartement… »
Elle l’entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la fenêtre donnait sur
le jardin de l’hôtel. Le feu était allumé dans la cheminée. Des fleurs égayaient les vases
posés sur l’encoignure et aussi la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui
donner un air plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé trois
cadres avec les portraits d’elle que le jeune homme préférait. Il se retourna pour la
remercier, et il rencontra un de ces regards qui font défaillir tout le cœur, par lesquels une
femme attendrie semble remercier celui qu’elle aime du plaisir qu’il a bien voulu recevoir
d’elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d’ouvrir la valise,
l’empêcha de répondre à ce regard par un baiser.
— « Tu dois être lassé, » fit-elle ; « tandis que tu achèves de t’installer, je vais dire
qu’on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il m’est doux de te servir !… »
— « Va ! » dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant l’émotion heureuse
envahissait l’âme de son âme. « Mais comme je l’aime ! » ajouta-t-il tout bas, et pour luiseul, tandis qu’il la regardait disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche
de très jeune fille que lui avait laissées son mariage sans enfants ; et il fut obligé de
s’asseoir pour ne pas s’évanouir devant l’évidence de son bonheur. La créature humaine
est si naturellement organisée pour l’infortune, que la réalisation complète du désir
comporte un je ne sais quoi d’affolant, comme la soudaine entrée dans le miracle et dans
le songe, et, à un certain degré d’intensité, il semble que la joie ne soit pas vraie. Et puis
l’étrangeté de la situation ne devait-elle pas agir comme une sorte d’opium sur le cerveau
de cet enfant, qui ne pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance
pour sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d’un plus complet
abandon de sa personne ?
Oui, cette joie était-elle vraie ?… Hubert se le demandait, un quart d’heure plus tard,
assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée du petit salon, sur laquelle était
disposé l’appareil nécessaire pour le goûter : la théière d’argent, l’aiguière d’eau chaude,
les fines tasses. N’avait-elle pas emporté ces deux tasses de Paris avec elle, afin, sans
doute, de les garder toujours ? Elle le servait, comme elle l’avait dit, de ses jolies mains,
d’où elle avait retiré son anneau d’alliance, pour éloigner de la pensée du jeune homme
toute occasion de se rappeler qu’elle n’était pas libre. Durant ces heures de l’après-midi,
le silence de la petite ville se faisait comme palpable autour d’eux, et la sensation de la
solitude partagée s’approfondissait dans leurs cœurs, si intense qu’ils ne se parlaient
pas, comme s’ils eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte du
sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa main et regardait
Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans cette minute, si voisine de son être le plus
secret, qu’il ne ressentait même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la
première, rompit ce silence, dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa chaise et
vint s’asseoir aux pieds du jeune homme, la tête sur ses genoux. Puis, comme il
continuait à ne pas bouger, une inquiétude passa dans ses yeux, et, docilement, avec ce
son de voix vaincu auquel nul amant n’a jamais résisté : « Si tu savais, » dit-elle
« comme je tremble de te déplaire ? J’ai pleuré, hier au soir, toute seule, au coin de ce
feu, dans cette chambre où je t’attendais, en songeant que tu m’aimerais sans doute
moins après être venu ici. Ah ! tu m’en voudras de t’aimer trop et d’avoir osé ce que j’ai
osé pour toi… » L’angoisse à laquelle la charmante femme se trouvait en proie était si
forte qu’Hubert vit ses traits s’altérer un peu tandis qu’elle prononçait cette phrase. Le
drame moral qui s’était joué en elle depuis le commencement de cette liaison se
formulait pour la première fois. Surtout à cette minute, le voyant si jeune, si pur, si
dépourvu de brutalité, si selon son rêve, elle éprouvait un insensé besoin de lui prodiguer
les marques de sa tendresse, et elle tremblait plus que jamais de l’effaroucher, peut-être
aussi, — car il y a de ces replis étranges dans les consciences féminines, — de le
corrompre. Elle continuait, se livrant au plaisir de penser haut sur ces choses pour la
première fois : « Nous autres femmes, nous ne savons rien qu’aimer, lorsque nous
aimons. Du jour où je t’ai rencontré, en revenant de la campagne, je t’ai appartenu. Je
t’aurais suivi où tu m’aurais demandé de te suivre. Rien n’a plus existé pour moi, rien, si
ce n’est toi… Non ! » ajouta-t-elle avec un regard fixe, « ni bien, ni mal, ni devoirs, ni
souvenirs. Mais peux-tu comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que
c’est un crime d’aimer quand on n’est pas libre ? »
— « Je ne sais plus rien, » répondit Hubert en se penchant vers elle pour la relever,
« sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus chère, »
— « Non ! laisse-moi rester à tes pieds comme ta petite esclave… » reprit-elle avec
une expression d’extase. « Mais est-ce vraiment vrai ? Jure-moi que jamais tu ne diras
de mal de cette heure. »— « Je te le jure, » dit le jeune homme, que l’émotion de son amie gagnait sans qu’il
pût bien se l’expliquer. Cette simple parole la fit se redresser. Légère comme une jeune
fille, elle se releva, et, penchée sur Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de
baisers passionnés ; puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle
le quitta, passa sa main sur ses yeux, et, d’une voix encore mal assurée, mais plus
calme : « Je suis folle, » dit-elle, « il faut sortir. Je vais mettre mon chapeau et nous
allons faire une promenade. Will you be so kind as to ask for a carriage, will you ? »
ajouta-t-elle en anglais. Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait
quelque chose de joliment gracieux, de presque enfantin ; et elle sortit du salon par une
porte opposée à celle de la chambre d’Hubert, en lui envoyant un petit salut de la main,
coquettement.
Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation et d’enfantillage
tendre continua de sa part durant cette promenade, qui se composa, pour l’un et pour
l’autre, d’une suite d’émotions suprêmes. Par un hasard comme il ne s’en produit pas
deux au cours d’une vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les
circonstances qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d’amour. Le
monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il existait aussi peu pour
leur pensée que le cocher qui, juché haut par derrière et invisible, conduisait le léger cab
où ils erraient en tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgate et à Hythe. Le
monde de l’espérance s’ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin paré des plus
belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de son innocence, elle de la réserve que
sa raison lui avait imposée, par une impression aussi délicieuse que rare : ils jouissaient
de l’intimité du cœur, qui ne s’obtient d’ordinaire qu’après une longue possession, et ils
en jouissaient dans la fraîcheur du désir timide. Mais ce désir timide avait pour
arrièrefonds chez tous les deux une enivrante certitude, perspicace chez Thérèse, obscure
encore chez Hubert, et c’était dans un vaste et noble paysage qu’ils promenaient ces
sensations rares. Ils suivaient donc cette route de Folkestone à Hythe, mince ruban qui
court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers, mais sa hauteur suffit pour
donner au chemin qu’elle surplombe cette physionomie d’asile abrité, reposant attrait des
vallées au pied des montagnes. La plage de galets était recouverte par la marée haute.
Le large Océan remuait, sans qu’un oiseau volât au-dessus des lames. Son immensité
verdâtre se fonçait Jusqu’au violet à mesure que le jour tombant assombrissait l’azur
froid du ciel. La voiture allait vite sur ses deux roues, traînée par un cheval fortement
râblé, que son mors trop dur forçait par instants à relever la tête en tordant la bouche.
Thérèse et Hubert, serrés l’un contre l’autre dans la petite guérite roulante ouverte à
moitié, se tenaient la main sous le plaid de voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur
passion se dilater comme cette large mer, frémir en eux avec la plénitude de ces houles,
s’ensauvager comme cette côte stérile. Depuis que la jeune femme avait demandé à son
ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgré des passages de
soudaine rêverie qui se résolvaient en effusions muettes. Lui, de son côté, ne l’avait
jamais si absolument aimée. Il lui fallait sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans
ses bras. Un infini besoin de se rapprocher d’elle encore davantage montait à sa tête etle grisait ; et, cependant, il appréhendait l’arrivée du soir avec cette mortelle angoisse de
ceux pour qui l’univers féminin est un mystère. Malgré les preuves de passion que lui
donnait Thérèse, il se sentait devant elle en proie à une défaillance de sa volonté,
insurmontable, qui serait devenue de la douleur s’il n’avait pas eu en même temps une
immense confiance dans l’âme de cette femme. Cette impression de l’abîme inconnu
dans lequel allait se plonger leur amour, et qui l’eût épouvanté d’une terreur presque
animale, se faisait plus tranquille parce qu’il descendait dans cet abîme avec elle.
Véritablement, elle avait une intelligence adorable des troubles qui devaient traverser
celui qu’elle aimait. N’était-ce pas pour ménager ses nerfs trop vibrants qu’elle l’avait
entraîné à cette promenade, durant laquelle le grandiose spectacle, le vent du large et
les marches à pied à de certaines minutes maintenaient et lui et elle au-dessus des
troubles inévitables du trop ardent désir ? Ils allèrent ainsi, jusqu’à l’heure tragique où les
astres éclatent dans le ciel nocturne, tantôt cheminant sur les galets, tantôt remontant
dans la petite voiture, prenant et reprenant sans cesse les mêmes sentiers, sans pouvoir
se décider à retourner, comme s’ils eussent compris qu’ils retrouveraient d’autres
instants de bonheur, mais d’un bonheur comme celui-là, jamais ! L’obscure intuition de
l’âme universelle, dont les visibles formes et les invisibles sentiments sont le commun
effet, leur révélait, sans qu’ils s’en rendissent compte, une secrète analogie et comme
une correspondance mystique entre la face particulière de ce coin de nature et l’essence
indéfinie de leur tendresse. Elle lui disait : « Être auprès de toi ici, c’est un bonheur à ne
pouvoir ensuite rentrer dans la vie ! » et il ne souriait pas d’incrédulité à cette phrase,
comme elle ne doutait pas lorsqu’il lui disait : « Il me semble que je n’ai jamais ouvert les
yeux sur un paysage avant cette minute. » Et quand ils marchaient, c’est lui qui prenait le
bras de Thérèse et qui s’y appuyait câlinement. Il symbolisait ainsi, sans le savoir,
l’étrange renversement des rôles, qui voulait que, dans cette liaison, il eût toujours
représenté l’élément féminin, avec sa frêle personne, son innocence entière, la candeur
de ses émotions craintives. Certes, elle était bien femme aussi, par sa démarche souple,
par la finesse féline de ses manières, par ses yeux fondus, qui se donnaient à chaque
regard. Elle paraissait pourtant une créature plus forte, mieux armée pour la vie que le
délicat enfant, œuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu’elle avait enlacé
d’un si léger tissu de séduction, et qui, à peine plus grand qu’elle de trois lignes du front,
s’abandonnait avec une fraternelle confiance ; et le mouvement même de leur démarche,
d’une parfaite harmonie de rythme, disait assez la complète union des cœurs qui les
faisait vibrer ensemble à ce moment d’une étroite manière.Ils rentrèrent. Le dîner qui suivit cet après-midi de songe fut silencieux et presque
sombre. Il semblait que tous deux eussent peur l’un de l’autre. Ou bien seulement
étaitce chez elle une recrudescence de cette crainte de déplaire qui lui avait fait différer
jusqu’à cette heure l’abandon de sa personne, et chez lui la farouche mélancolie, dernier
signe de l’animalité primitive, qui précède chez l’homme toute entrée dans le complet
amour ? Comme il arrive à des moments pareils, leurs discours se faisaient d’autant plus
calmes et indifférents que leurs cœurs étaient plus troublés. Ces deux amants, qui se
retrouvaient, après une journée dans la plus romanesque exaltation, dans la solitude de
cet asile étranger, semblaient n’avoir à se dire que des phrases sur le monde qu’ils
avaient quitté. Ils se séparèrent de bonne heure et comme s’ils se fussent dit adieu pour
ne se voir que le lendemain, quoiqu’ils sentissent bien tous deux que dormir séparés l’un
de l’autre ne leur était pas possible. Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son cœur
battit à se rompre, lorsque, au moment où il allait lui-même se rendre auprès d’elle, il
entendit la clef tourner dans la porte. Thérèse entra, vêtue d’un long peignoir souple de
dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur passionnée. « Ah ! » dit-elle en
fermant de sa main parfumée les paupières d’Hubert, « je voudrais tant reposer sur ton
cœur ! »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s’éveilla, et, cherchant des lèvres le visage
de celle à qui il pouvait désormais donner vraiment le doux nom de maîtresse, il trouva
que ces joues, qu’il ne voyait pas, étaient inondées de pleurs. « Tu souffres ? » lui dit-il.
— « Non, » répondit-elle, « ce sont des larmes de reconnaissance. Ah ! » continua-t-elle,
« comment a-t-on pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis
indigne de toi !… » Énigmatiques paroles qu’Hubert devait se rappeler si souvent plus
tard, et qui, même à cette minute et sous ces baisers, firent soudain se lever en lui la
vapeur de la tristesse, accompagnement habituel du plaisir. À travers cette vapeur de
tristesse, il aperçut, comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages
penchés sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes qui l’avaient
élevé. Ce ne fut qu’une seconde, et il posa sa tête sur la poitrine de Thérèse pour oublier
toute pensée, tandis que la vague plainte de la mer arrivait jusqu’à lui, adoucie par la
distance, — rumeur mystérieuse et lointaine comme l’approche de la destinée.V

LA MÈRE ET LE FILS

Quinze jours plus tard, Hubert Liauran descendait sur le quai de la gare du Nord, vers
cinq heures du soir, revenant de Londres par le train de jour. Le comte Scilly et Mme
Castel l’attendaient. Que devint-il lorsqu’il aperçut, parmi les visages qui se pressaient
autour des portes, celui de Thérèse ? Ils avaient arrêté par lettres qu’ils se
rencontreraient le soir de ce jour, qui était un mardi, au Théâtre-Français, dans sa loge.
Elle, pourtant, n’avait pas résisté au désir de le revoir quelques heures plus tôt, et dans
ses yeux éclatait une émotion suprême, faite du bonheur de le contempler et du chagrin
d’être séparée de lui ; car ils ne purent échanger qu’un salut, qui échappa heureusement
à la grand’mère. Thérèse disparut, et tandis que le jeune homme se tenait dans la salle
des bagages, un involontaire mouvement de mauvaise humeur s’élevait en lui, qui lui
faisait se dire que les deux vieilles gens, dont il était pourtant si aimé, auraient bien dû
n’être pas là. Cette petite impression pénible, qui lui montrait, à la minute même de son
retour, la chaîne pesante des tendresses de famille, se renouvela aussitôt qu’il se
retrouva en face de sa mère. Dès le premier regard, il se sentit étudié, et, comme il
n’avait guère l’habitude des dissimulations, il se crut deviné. Ses yeux, en effet, avaient
changé, comme changent ceux d’une jeune fille devenue femme, d’un de ces
changements imperceptibles qui résident dans une si légère différence d’expression.
Comment la mère s’y serait-elle trompée, elle qui depuis tant d’années suivait les plus
vagues reflets de ces prunelles noires, et qui maintenant y saisissait un fonds de félicité
enivrée et insondable ? Mais poser une question à ce sujet, la pauvre femme ne le
pouvait pas. Les nuances, ces événements de la vie du cœur, échappent aux formules
des phrases, et de là naissent les pires malentendus. Hubert fut très gai durant le dîner,
d’une gaieté que rendait un peu nerveuse la prévision d’une difficulté toute prochaine.
Comment sa mère allait-elle prendre sa sortie du soir ? Il n’y avait pas une demi-heure
qu’on avait quitté la table, lorsqu’il se leva, comme quelqu’un qui va dire adieu.
« Tu nous laisses ? » fit Mme Liauran.
— « Oui, maman, « répondit-il avec une légère rougeur à ses joues ; « Emmanuel
Deroy m’a chargé d’une commission extrêmement pressée et que je dois exécuter dèsce soir… »
— « Tu ne peux pas la remettre à demain et nous donner ta première soirée ? » fit
Mme Castel, qui voulut épargner à sa fille l’humiliation d’un refus qu’elle prévoyait.
— « Véritablement non, grand’mère, » répliqua-il avec un ton de badinage enfantin ;
« ce ne serait pas gracieux pour mon ami, qui a été si gentil à Londres… »
— « Il nous ment, » se dit Mme Liauran ; et, comme le silence s’était fait parmi les
hôtes du salon après le départ d’Hubert, elle écouta si la porte d’entrée de l’hôtel allait
s’ouvrir aussitôt. Il s’écoula une demi-heure sans qu’elle entendît le bruit du battant. Elle
n’y put tenir et pria le général d’aller jusque dans l’appartement du jeune homme, sous le
prétexte de prendre un livre, afin de savoir s’il s’était habillé. Il s’était habillé en effet. Il
allait donc chez Mme de Sauve, ou bien dans le monde, afin de l’y revoir. Ce fut la
conclusion que tira de cet indice la mère jalouse, qui, pour la première fois, avoua au
comte ses longues inquiétudes. L’accent dont elle parlait empêcha ce dernier de
confesser à son tour l’emprunt qu’Hubert lui avait fait des trois mille francs, dépensés
sans doute, songea-t-il, à suivre cette femme.
— « Il m’a menti une fois encore, » s’écria Mme Liauran, « lui qui avait une telle
horreur du mensonge. Ah ! comme elle me l’a changé ! » Ainsi, l’évidence d’une
métamorphose de caractère subie par son fils la torturait dès ce premier jour. Ce fut pis
encore durant ceux qui suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que
son cher, son candide Hubert fût l’amant de Mme de Sauve. Elle ne se résignait pas à
l’idée qu’il put se rendre coupable d’une faute de cet ordre sans de terribles remords. Elle
l’avait élevé dans de si étroits principes de religion ! Elle ignorait que précisément le
premier soin de Thérèse avait été d’endormir tous les scrupules de conscience de son
jeune ami, en le conduisant, par d’insensibles degrés, de la tendresse timide à la passion
brûlante. Pris au lacet de ce doux piège, Hubert n’avait à la lettre jamais jugé sa vie
depuis ces cinq mois, et la nature s’était faite la complice de la femme aimante. Nous
nous repentons bien de nos plaisirs, mais il est malaisé d’avoir des remords du bonheur,
et l’enfant était heureux d’une de ces félicités absolues qui ne voient même pas les
souffrances qu’elles causent. C’était cependant sur le pouvoir de sa souffrance que Mme
Liauran comptait presque uniquement dans la campagne qu’elle avait entreprise, elle,
une simple femme qui ne savait de la vie que ses devoirs, contre une créature qu’elle
imaginait à la fois prestigieuse et fatale, ensorcelante et meurtrière. Elle avait adopté le
naïf système commun à toutes les jalousies tendres, et qui consiste à montrer sa peine.
Elle se disait : « Il verra que j’agonise. Est-ce que cela ne suffira pas ? » Le malheur était
qu’Hubert, enivré par sa passion, n’apercevait dans la peine de sa mère qu’une injustice
tyrannique à l’égard d’une femme qu’il considérait comme divine, et d’un amour qu’il
estimait sublime Lorsqu’il revenait du bois de Boulogne, le matin, après s’être promené à
cheval et avoir vu passer Mme de Sauve dans sa voiture attelée de deux ponettes grises
qu’elle conduisait elle-même, il rencontrait à déjeuner le profil attristé de sa mère, et il se
disait : « Elle n’a pas le droit d’être triste. Je ne lui ai rien pris de mon affection. » Il
raisonnait, au lieu de sentir. Sa mère lui mettait son cœur saignant sur son chemin, et il
passait outre. Quand il devait dîner au dehors, et qu’à l’instant du départ l’adieu de sa
mère lui présageait que Mme Liauran passerait à le regretter une soirée de mélancolie, il
songeait : « Si elle savait pourtant que Thérèse me reproche de consacrer à notre amour
trop de mes heures ? » Et c’était vrai. La maîtresse avait cette générosité facile des
femmes qui se savent immensément préférées, et qui se gardent bien de demander à
celui qui les aime d’agir comme elles le désirent. Le plaisir est si délicat de laisser son
amant libre, de l’encourager même à vous sacrifier à d’autres devoirs, quand on est
certaine de ce que sera sa décision ! Il arrivait aussi qu’Hubert revînt à l’hôtel de la rueVaneau ayant eu avec Thérèse un rendez-vous secret dans la journée. — Emmanuel
Deroy avait mis à la disposition de son ami la petite garçonnière qu’il conservait avenue
Friedland. — Mais alors, soit que la tristesse nerveuse dont s’accompagnent les trop vifs
plaisirs le rendit cruel, soit que de secrets remords de conscience vinssent le tourmenter,
soit que le contraste fût trop fort entre les formes charmantes que prenait la tendresse de
Thérèse et les formes tristes que revêtait celle de Mme Liauran, le jeune homme
devenait réellement ingrat. L’irritation grandissait en lui, et non la pitié, devant le chagrin
de celle dont il était pourtant le fils idolâtré. Marie-Alice saisissait cette nuance, et elle en
souffrait plus que de tout le reste, sans deviner que l’excès de sa douleur était une faute
irréparable de conduite et qu’une comparaison démoralisante s’établissait dans l’esprit
d’Hubert entre les sévérités de la famille et les caressantes délices de l’affection choisie.
La mère, épuisée par une inquiétude continuelle, était à bout de forces, quand un
événement inattendu, quoique facile à prévoir, mit davantage encore en saillie
l’antagonisme qui la faisait se heurter sans cesse contre son fils. On était dans la
semaine sainte. Elle avait compté sur la confession et la communion d’Hubert pour
hasarder une tentative suprême et le décider à rompre des relations qu’elle jugeait
encore incomplètement coupables, mais si dangereuses. Il ne pouvait pas entrer dans sa
tête de fervente chrétienne que son fils manquât au devoir pascal. Aussi n’avait-elle
aucun doute sur sa réponse, en lui demandant, à un moment où ils se trouvaient seuls :
— « Quel jour feras-tu tes pâques cette année ? »
— « Maman, » répondit Hubert avec un sensible embarras « je vous demande pardon
du chagrin que je vais vous causer. Il faut que je vous l’avoue cependant, des doutes me
sont venus, et, en toute conscience, je ne crois pas pouvoir m’approcher de la Sainte
Table. »
Cette réponse fut l’éclair qui montra soudain à Marie-Alice l’abîme où son fils avait
roulé, tandis qu’elle le croyait seulement sur le bord. Elle ne fut pas la dupe une minute
du prétexte imaginé par Hubert. Et d’où lui seraient venus des doutes religieux, à lui qui
depuis des mois ne lisait aucun livre ? Elle connaissait d’ailleurs la simplicité d’âme de
cet enfant, à l’instruction de qui elle avait présidé. Non. S’il ne voulait pas communier,
c’est qu’il ne voulait pas se confesser. Il avait horreur d’avouer une faute inavouable.
Laquelle, sinon celle qui avait été l’œuvre mauvaise de ces six mois ?… Adultère ! Son
fils était adultère ! Mot terrible et qui lui représentait, à elle, si loyale, si pure, si pieuse, la
plus répugnante des bassesses, l’ignominie du mensonge mélangée aux turpitudes de la
chair. Elle trouva dans son indignation l’énergie d’ouvrir enfin son cœur à Hubert. Elle lui
dit, bouleversée comme elle était par ses craintes religieuses pour le salut de cet enfant
aimé, des phrases qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir prononcer, nommant Mme de
Sauve, l’accablant des plus durs reproches, la flétrissant de tout ce qu’une femme
honnête peut trouver en elle de mépris pour une femme qui ne l’est pas, invoquant le
souvenir du passé commun, menaçante tour à tour et suppliante, déchaînée enfin et ne
calculant plus.
— « Vous vous trompez, maman, » répondit Hubert, qui avait subi ce premier assaut
sans parler. « Mme de Sauve n’est rien de ce que vous dites. Mais comme je n’admets
pas qu’on insulte mes amies devant moi, à la prochaine conversation de ce genre que
nous aurons ensemble, je vous préviens que je quitterai la maison… » Et sur cette
réplique, prononcée avec le sang-froid que lui avait laissé le sentiment de l’injustice de
sa mère, il sortit de la chambre sans ajouter un mot.
— « Elle lui a perverti le cœur, elle en a fait un monstre, » disait Mme Liauran à Mme
Castel en lui racontant cette scène, qui fut suivie de vingt jours de silence entre la mère
et le fils. Ce dernier se montrait au déjeuner, baisait sa mère au front et lui demandait deses nouvelles, s’asseyait à table et n’ouvrait pas la bouche durant les repas. Le plus
souvent, il n’assistait pas au dîner. Il avait confié ce chagrin, comme il confiait tous ses
chagrins, à Thérèse, qui l’avait supplié de céder.
— « Fais cela, » disait-elle, « quand ce ne serait que pour moi. Il m’est si cruel de
songer que je suis dans ta vie le principe d’une mauvaise action… »
— « Noble amie ! » avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de baisers et se
noyant sous le regard de ses yeux, pour lui si doux. Mais s’il avait mieux aimé sa
maîtresse à cause de cette générosité, il avait ressenti davantage la rancune que les
phrases de leur pénible querelle avaient soulevée en lui contre sa mère. Celle-ci
cependant avait été secouée par cette brouille au point d’en avoir une recrudescence de
sa maladie nerveuse, qu’elle voulut cacher à celui qui en était la cause. Il lui fut presque
absolument interdit de bouger, ce qui ne l’empêchait pas, la nuit, et au prix d’atroces
souffrances, de se traîner jusqu’à sa fenêtre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets,
avec une précaution de criminelle, silencieusement, afin de voir, au moment de la rentrée
d’Hubert, ses croisées à lui s’éclairer, et devant cette lumière qui filtrait par un mince filet,
attestant la présence de ce fils à la fois si cher et si perdu, elle sentait sa colère se
détendre et le désespoir l’envahir.
Ils se réconcilièrent, grâce à l’entremise de Mme Castel, qui souffrait entre ces deux
hostilités un double martyre. Elle obtint de la mère la promesse qu’il ne serait plus jamais
parlé de Mme de Sauve, et du fils, des excuses pour sa bouderie de tant de jours. Une
nouvelle période commença, où Marie-Alice essaya de retenir Hubert à la maison en
modifiant un peu son train de vie.
Acharnée à espérer même dans le désespoir, comme il arrive toutes les fois qu’on a
dans le cœur un trop passionné désir, elle se dit que la puissance de cette femme sur
son fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa société lui procurait. L’intérieur de
la rue Vaneau n’était-il pas bien monotone pour un jeune homme inoccupé ? Elle sentait
maintenant qu’elle avait été bien imprudente, trouvant Hubert de santé trop délicate et
d’ailleurs si désireuse de sa présence, de ne l’attacher à aucune carrière. Elle eut la
naïveté de se dire qu’il fallait égayer un peu leur solitude, et, pour la première fois depuis
son veuvage, elle donna de grands dîners. Les portes de l’hôtel s’ouvrirent. Les lustres
s’allumèrent. La vieille argenterie aux armes des Trans orna la table, autour de laquelle
se pressèrent quelques vieilles gens et quelques charmantes jeunes filles, aussi
élégantes et jolies que les cousines de Trans étaient provinciales et gauches. Mais
Hubert, depuis qu’il aimait Thérèse, s’était interdit, par une douce exagération de fidélité,
de regarder jamais une autre femme qu’elle. Et puis, on était au mois de mai. Les
journées se faisaient tièdes, longues et claires. Sa maîtresse et lui s’étaient hasardés à
faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris : à Saint-Cloud,
à Chaville, dans la forêt de Marly. Assis dans la salle à manger de la rue Vaneau, Hubert
se rappelait le sourire de Thérèse lui offrant une fleur, l’alternance sur son front de la
lumière du soleil et de l’ombre des feuillages, la pâleur de son teint parmi les verdures,
un geste qu’elle avait eu, la pose de son pied sur l’herbe d’un sentier. S’il écoutait la
conversation, c’était pour comparer les propos des convives de Mme Liauran aux
reparties des convives de Mme de Sauve. Les premiers abondaient en préjugés ; c’est
l’inévitable rançon d’une vie morale très profonde. Les seconds étaient imprégnés de cet
esprit parisien dont le jeune homme n’apercevait plus la triste vacuité. Il assistait donc
aux dîners de sa mère avec le visage de quelqu’un dont l’âme est ailleurs.
— « Ah ! que faire ? que faire ? » sanglotait Mme Liauran : « tout l’ennuie de nous et
tout l’amuse de cette femme. »
— « Attendre, » répondait Mme Castel.Attendre ! C’est le mot dernier de la sagesse ; mais, dans l’attente, l’âme passionnée
se dévore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la vie était tout entière concentrée
sur son enfant, chaque heure maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui était
impossible de ne pas se livrer sans cesse à cette inquisition du petit détail dont les plus
nobles jalousies sont victimes. Elle remarquait chaque nouveau brimborion de jeune
homme que son fils portait, et elle se demandait s’il ne s’y rattachait pas quelque
souvenir de son coupable amour. Il avait ainsi au petit doigt un anneau d’or qu’elle ne lui
connaissait point. Que n’aurait-elle pas donné pour savoir s’il y avait une date et des
mots gravés à l’intérieur ! Il lui arrivait, lorsqu’elle l’embrassait, de respirer sur lui un
parfum dont elle ignorait le nom, et qui était certainement celui qu’employait sa
maîtresse. Toutes les fois que Mme Liauran retrouvait cette odeur, d’une finesse
pénétrante et voluptueuse, c’était comme si une main lui eût physiquement serré le
cœur. Enfin, au degré de passion où elle était montée, tout devait faire et faisait blessure.
Si elle constatait qu’il avait les yeux battus, le teint pâli, elle disait à sa mère : « Elle mele tuera. » C’avait toujours été l’habitude, dans cette maison de mœurs simples, que les
lettres fussent remises en mains propres à Mme Liauran, qui les distribuait ensuite à
chacun. Hubert n’avait pas osé demander à Firmin, le concierge, de faire infraction pour
lui à cette règle. N’était-ce pas mettre ce domestique dans le secret des dissentiments
qui le séparaient de sa mère ? Or, sa maîtresse et lui s’écrivaient tous les jours, qu’ils se
fussent ou non rencontrés déjà, par cette prodigalité de cœur des nouveaux amants, qui
ne savent de quelle manière se donner l’un à l’autre davantage. Hubert parvenait souvent
à éviter que sa mère ne vît ces lettres, en convenant bien exactement de l’heure où
Thérèse mettrait son billet à la poste, et il se hâtait de descendre de chez lui à temps
pour prendre le courrier lui-même aux mains du concierge. Souvent aussi la lettre arrivait
inexactement, et il fallait qu’elle passât par celles de Mme Liauran. Cette dernière ne s’y
trompait jamais. Elle reconnaissait l’écriture, pour elle la plus haïssable qui fût au monde.
Souvent encore Thérèse envoyait, au lieu d’une lettre, une de ces petites dépêches
bleues qui vont si vite, et la sensation que ce papier avait été manié, une heure
auparavant, par les doigts de la maîtresse de son fils était intolérable à la pauvre femme.
Afin d’éviter à Hubert des ruses déshonorantes, et à elle-même une horrible palpitation
du cœur, elle prit le parti de donner l’ordre que les lettres de son fils lui fussent remises
directement. Mais alors elle perdit les seuls signes qu’elle eût de la réalité des relations
du jeune homme et de Mme de Sauve, et cela fut une source de nouvelles espérances,
par suite, de nouvelles désillusions. Au mois de juillet, Hubert ayant cessé de sortir le
soir, elle s’imagina qu’ils étaient brouillés ; puis George Liauran, qu’elle avait pris pour
confident de ses inquiétudes, parce qu’elle savait qu’il connaissait Thérèse, lui apprit que
Mme de Sauve était partie pour Trouville, et cette déception lui fut un coup de plus. C’est
le privilège et le fléau des organismes où les nerfs prédominent, que les douleurs, au lieu
de s’assoupir par l’accoutumance, s’exagèrent et s’exaspèrent infatigablement. Les plus
menus détails renferment en eux un infini de chagrin, comme une goutte d’eau l’infini du
ciel.VI

HORIZON NOIR

Des quelques personnes qui composaient l’intimité de la rue Vaneau, celle qui
s’inquiétait le plus des chagrins de Marie-Alice était précisément ce George Liauran,
parce qu’il était aussi celui auquel cette femme montrait le plus complètement sa peine.
Elle comprenait qu’il était le seul à pouvoir un jour la servir. À chaque visite nouvelle, il
mesurait le ravage produit chez elle par l’idée fixe. Ses traits s’atténuaient, ses joues se
creusaient, son teint se plombait, ses cheveux, demeurés si noirs jusque-là,
blanchissaient par touffes. Il arrivait parfois à George d’aller dans le monde au sortir
d’une de ces visites et d’y rencontrer son cousin Hubert, presque toujours dans le même
cercle que Mme de Sauve, élégant, joli, les yeux brillants, la bouche heureuse. Ce
contraste soulevait dans cet homme d’étranges sentiments, tout mélangés de bien et de
mal. D’une part, en effet, George aimait beaucoup Marie-Alice, et d’une affection qui avait
été autrefois très romanesque, durant les premiers jours de leur jeunesse à eux deux.
D’autre part, la liaison, pour lui certaine, de ce charmant Hubert et de Thérèse l’irritait,
sans qu’il comprît bien pourquoi, d’une colère nerveuse. Il éprouvait à l’égard de son
cousin l’invincible malveillance que les hommes de plus de quarante ans et de moins de
cinquante professent pour les très jeunes gens qu’ils voient se pousser dans le monde
et, en définitive, prendre leur place. Et puis, il était de ces viveurs finissants qui haïssent
l’amour, soit qu’ils en aient trop souffert, soit qu’ils le regrettent trop. Cette haine de
l’amour se compliquait d’un entier mépris pour les femmes qui commettent des fautes, et
il soupçonnait Thérèse d’avoir eu déjà deux intrigues : l’une, très courte, avec un célèbre
député de la droite, le baron Frédéric Desforges ; l’autre, plus longue, avec un écrivain
presque illustre, Jacques Molan. Il était de ceux qui jugent d’une femme par ses amants,
— ce en quoi il avait tort, car les raisons pour lesquelles une pauvre créature se donne
sont le plus souvent personnelles, étrangères à la nature et au caractère de celui qui fait
l’occasion de cet abandon. Or, le baron Dcsforges cachait sous sa grande franchise de
manières un cynisme terrible, et Jacques Molan était un assez joli garçon aux manières
fines, dont la câlinerie dissimulait à peine le féroce égoïsme de l’artiste adroit, pour lequel
tout n’est qu’un moyen de parvenir, depuis ses habiletés de prosateur jusqu’à ses succès
d’alcôve. C’était sur le germe de corruption déposé dans le cœur de Thérèse par cesdeux personnages que George comptait secrètement lorsqu’il imaginait une fin probable
à la liaison d’Hubert. Il se disait que Mme de Sauve avait dû contracter auprès de ces
hommes dont il connaissait les idées et les mœurs, des habitudes de plaisir et des
exigences de sensations. Il calculait que la pureté d’Hubert devait un jour la laisser
inassouvie, — et, ce jour-là, il était presque immanquable qu’elle le trompât. « Après
tout, » se disait-il, « cela lui fera de la peine, mais il apprendra la vie. » George Liauran,
pareil sur ce point aux trois quarts des personnes de son âge et de son monde, était
persuadé qu’un jeune homme doit se former le plus tôt possible une philosophie pratique,
c’est-à-dire, suivant les vieilles formules de la misanthropie, peu croire à l’amitié,
considérer la plupart des femmes comme des coquines et interpréter par l’intérêt, avoué
ou déguisé, toutes les actions humaines. Le pessimisme mondain n’a pas beaucoup plus
d’originalité que cela. Le malheur veut qu’il ait presque toujours raison.
Telles étaient les dispositions du cousin de Mme Liauran à l’endroit du sentiment
d’Hubert et de Thérèse, lorsqu’il lui arriva, au mois d’octobre de cette même année, de se
trouver dans un cabinet particulier du Café Anglais, en train de dîner avec cinq autres
personnes. Le repas avait été délicat et bien entendu, les vins exquis, et l’on bavardait,
entre hommes, le café servi, les cigares allumés ; et voici le bout de dialogue que George
surprit entre son voisin de gauche et un des convives, — cela au moment où lui-même
venait de causer avec son voisin de droite, de sorte que toute la portée de la phrase lui
échappa d’abord :
— « Nous les voyions, » disait le conteur, « de la chambre d’en haut du chalet de
Miraut, celle qui lui sert d’atelier, en regardant avec la longue-vue, aussi bien qu’à trois
mètres. Elle entra comme on nous avait dit qu’elle avait fait là veille. À peiné entrée, il lui
campa sur la bouche un baiser, mais, là, un de ces baisers !… » Et il fit claquer ses
lèvres en humant une dernière goutte de liqueur restée au fond de son verre.— « Qui, il ? » demanda George Liauran.
— « La Croix-Firmin. »
— « Et qui, elle ? »
— « Mme de Sauve. »
— « Par exemple, » se dit George en lui-même, « voilà qui est singulier et qui valait la
peine d’accepter l’invitation de cet imbécile. » Et, ce pensant, il regardait l’amphitryon, un
certain Louis de Figon, élégant de bas étage, qui exultait de joie de traiter quelques
hommes du Petit Cercle, dont il faisait le siège patiemment.
— « Nous nous attendions à mieux, » continuait l’autre, « mais elle voulut absolument
baisser les rideaux… Ce que nous avons taquiné Ludovic sur son teint fatigué, le soir !…
On n’a parlé que de cela entre Trouville et Deauville pendant une semaine. Elle s’en est
doutée, car elle est partie bien vite. Mais je parie vingt-cinq louis qu’elle n’en sera pas
moins reçue partout cet hiver… La société devient d’une tolérance… »
— « De maison… » fit un des convives ; et les propos continuèrent d’aller, les cigaresde se consumer, le kummel et la fine Champagne de remplir les petits verres, et ces
moralistes de juger la vie. Le jeune homme qui avait raconté au cours de la conversation
l’anecdote scandaleuse sur Mme de Sauve était l’aimable Philippe de Vardes, un des
moins durs d’entre les viveurs. Avec cela, un parfait honnête homme et qui se serait
brûlé la cervelle plutôt que de ne pas payer une dette de jeu dans le délai fixé. Philippe
n’avait jamais refusé une affaire d’honneur, et ses amis pouvaient compter sur lui pour
une démarche, même difficile, ou un service d’argent, même considérable. Mais dire ce
que l’on sait des intrigues d’une femme du monde, après boire, où en serait-on s’il fallait
s’interdire ce sujet de causerie, ainsi que les hypothèses sur le secret de la naissance
des enfants adultérins ? Peut-être même ce joyeux étourdi qui avait ainsi affirmé, comme
témoin oculaire, les légèretés de Thérèse de Sauve aurait-il versé de réelles larmes de
chagrin s’il avait su que son discours servirait d’arme contre le bonheur de la jeune
femme. C’est un inépuisable sujet de mélancolie pour celui qui va dans le monde sans
s’y pervertir le cœur, que de voir comment les férocités s’y accomplissent parfois avec
une entière sécurité de conscience. D’ailleurs, George Liauran n’aurait-il pas, tôt ou tard,
appris de quelque autre source tous les détails que l’indiscrétion de son compagnon de
table venait de lui révéler si soudainement et avec cette indiscutable précision ? À vrai
dire, il ne s’en étonna pas une minute. Il se répéta bien deux ou trois fois, en rentrant
chez lui : « Pauvre Hubert ! » mais il éprouvait secrètement le vilain et irrésistible
chatouillement d’égoïsme que procure neuf fois sur dix la vision du malheur d’autrui. Ses
pronostics ne se trouvaient-ils pas vérifiés ? Et cela aussi n’allait pas sans une certaine
douceur. La misanthropie vulgaire a beaucoup de ces satisfactions. Elles endurcissent
chaque fois un peu davantage le cœur qui les éprouve. On finit, lorsqu’on méprise
l’humanité d’un mépris sans nuance, par s’applaudir de sa misère, au lieu d’en saigner.
Quant au doute, il ne l’admit pas une minute, surtout en se rappelant ce qu’il savait de
Ludovic de La Croix-Firmin. C’était une espèce de fat, qui pouvait, à la réflexion, paraître
dépourvu de toute supériorité ; il plaisait aux femmes par ces motifs mystérieux que nous
ne comprenons pas plus, nous autres hommes, que les femmes ne comprennent le
secret de la puissance sur nous de quelques-unes d’entre elles. Il est probable qu’il entre
dans ces motifs beaucoup de cette bestialité toujours présente au fond de nos relations
de personne à personne. La Croix-Firmin avait vingt-sept ans, l’âge de la pleine vigueur,
des cheveux blonds et tirant sur le roux, avec des yeux bleus dans un teint clair, et des
dents qui luisaient à chacun de ses sourires, très blanches entre des lèvres très fraîches.
Quand il souriait ainsi, avec son menton creusé d’une fossette, son nez court et carré, les
boucles frisées de sa chevelure, il rappelait ce type, immortel à travers les races, du
visage du Faune, où les anciens ont incarné la sensualité heureuse. Ce qui achevait de
lui donner ce caractère d’un charme physique auquel il devait d’avoir inspiré de
nombreuses fantaisies, c’était la souplesse de mouvements particulière aux êtres chez
lesquels la force vitale est très complète. Il était de moyenne taille, mais athlétique.
Quoiqu’il fût particulièrement ignorant et d’une intelligence très médiocre, il possédait le
don qui fait d’un homme ainsi bâti un personnage dangereux : il avait à un rare degré ce
tact et ce flair qui révèlent la minute où l’on peut oser, où la femme, créature en rapides
passages, en fugitives émotions, appartient au libertin qui la devine. La Croix-Firmin avait
donc eu beaucoup d’aventures, et, quoique sa naissance et sa fortune dussent faire de
lui un parfait gentleman, il les racontait volontiers. Ces indiscrétions, au lieu de le perdre,
lui servaient, si l’on peut dire, de réclame. En dépit de ses légers discours et de son
insolente fatuité, ce jeune homme n’avait gardé pour ennemie aucune des femmes qui
s’étaient compromises pour lui, peut-être parce qu’il ne représentait à leur mémoire que
de la sensation heureuse et sans lendemain. C’est l’étoffe des meilleurs souvenirs,disent les cyniques. Ce fut précisément sur l’indiscrétion de La Croix-Firmin que George
compta pour réunir quelques preuves nouvelles à l’appui du fait qu’il avait appris dans le
dîner du Café Anglais. En sa qualité de vieux garçon, il avait l’imagination triste et
prévoyait plutôt la mauvaise fortune que la bonne. Par suite, il s’était habitué depuis
longtemps à y voir clair dans les dessous du monde social. Il savait l’art d’aller à la
chasse de la vérité secrète, et il excellait à ramasser en un corps les propos épars qui
flottent dans l’atmosphère des conversations de Paris. Dans la circonstance, il n’était pas
besoin de beaucoup d’efforts. Il s’agissait uniquement de trouver de quoi corroborer un
détail par lui-même indiscutable. Quelques visites à des femmes du monde qui avaient
passé la saison à Trouville, et une seule à une femme du demi-monde, Gladys Harvey, la
maîtresse en titre du meilleur camarade de La Croix-Firmin, suffirent à cette enquête. Il
était bien certain que Ludovic avait été l’amant de Mme de Sauve, et cela de notoriété
publique ainsi que de son propre aveu, à lui, aux bains de mer. Un départ hâtif avait seul
préservé Thérèse de quelque avanie inévitable, et maintenant que l’existence parisienne
recommençait, dix scandales nouveaux faisaient déjà oublier ce scandale d’été, destiné
à devenir douteux comme tant d’autres. George Liauran y aperçut un sûr moyen de
rompre enfin la liaison d’Hubert et de Thérèse. Il suffisait pour cela de prévenir
MarieAlice. Il eut bien une minute d’hésitation, car, enfin, il se mêlait d’une histoire qui ne le
regardait en rien ; mais le fonds inavoué de haine qu’il cachait en lui à l’égard des deux
amants l’emporta sur ce scrupule de délicatesse, et aussi le réel désir de délivrer d’un
chagrin mortel une femme qu’il chérissait. Le soir même du jour où il avait causé avec
Gladys, qui lui avait rapporté, sans y attacher d’autre importance, les confidences de
Ludovic à son amant, il était à l’hôtel de la rue Vaneau, et il racontait à Mme Liauran,
couchée auprès de la bergère de Mme Castel, l’inattendue nouvelle qui devait changer
du coup la face de la lutte entre la mère et la maîtresse.
— « Ah ! la malheureuse ! » s’écria cette femme à demi mourante de ses longues
angoisses : « elle n’était même pas capable de l’aimer… » — Elle dit cette phrase avec
un accent profond, où se résumaient les idées qu’elle s’était faites depuis tant de jours
sur la maîtresse de son fils. Elle avait tant pensé à ce que pouvait être cette passion
d’une créature coupable, pour qu’elle agit plus fortement sur le cœur d’Hubert que son
amour à elle, qu’elle sentait pourtant infini ! Elle continua, en secouant sa tête blanchie,
que la rêverie avait tant lassée : « Et c’est pour une pareille femme qu’il nous a
torturées ?… Ah ! maman, lorsqu’il comparera ce qu’il a sacrifié et ce qu’il a préféré, il ne
se comprendra plus lui-même. » Et, tendant la main à George : « Merci, mon cousin, »
fitelle, « vous m’avez sauvée. Si cette horrible aventure avait duré, je serais morte. »
— « Hélas ! ma pauvre fille, » dit Mme Castel en lui caressant les cheveux, « ne te
nourris pas de vaines espérances. Si Hubert l’a aimée, il l’aime encore. Rien n’est
changé. Il n’y a qu’une mauvaise action de plus, commise par cette femme, et elle doit y
être habituée… »
— « Vous croyez donc qu’il ne saura pas tout cela ? » dit Marie-Alice en se redressant.
« Mais je serais la dernière des dernières si je n’ouvrais pas les yeux à ce misérable
enfant. Tant que j’ai cru qu’elle l’aimait, je pouvais me taire. Si coupable que fût cet
amour, c’était de la passion encore, quelque chose de sincère après tout, d’égaré, mais
d’exalté… Maintenant, de quel nom appelez-vous ces vilenies-là ? »
— « Soyez prudente, ma cousine, » fit George Liauran, un peu inquiété par la colère
avec laquelle ces derniers mots avaient été prononcés. « Songez que nous n’avons pas
à donner au pauvre Hubert de preuves palpables et indéniables qui déconcertent toute
discussion. »
— « Mais quelle preuve vous faut-il donc de plus, » interrompit-elle, « que l’affirmationde quelqu’un qui a vu ? »
— « Bah ! » dit George, « pour ceux qui aiment !… »
— « Vous ne connaissez pas mon fils, » reprit la mère fièrement. « Il n’a pas de ces
complaisances-là. Je ne veux de vous, avant d’agir, qu’une promesse : vous lui
raconterez ce que vous nous avez dit, comme vous nous l’avez dit, s’il vous le
demande. »
— « Certes ! » fit George après un silence ; « je lui dirai ce que je sais, et il conclura
comme il voudra. »
— « Et s’il allait chercher querelle à ce M. de La Croix-Firmin ? » interrogea Mme
Castel.
— « Il ne le peut pas, » repartit la mère, que sa surexcitation d’espérance rendait à
cette minute perspicace, comme George lui-même eût pu l’être, des lois du monde ;
« notre Hubert est trop galant homme pour vouloir que le nom d’une femme soit prononcé
à son sujet, fût-ce le nom de celle-là… » Oui, le pauvre Hubert ! — Elle se rapprochait
ainsi de lui, heure par heure, cette destinée dont la rumeur de la mer, entendue la nuit, lui
aurait été le symbole durant sa veillée divine de Folkestone, s’il avait su la vie
davantage. Elle se rapprochait, cette destinée, prenant pour instrument, tour à tour,
l’indifférence malveillante de George Liauran et l’aveugle passion de Marie-Alice. Cette
dernière, du moins, croyait travailler au bonheur de son enfant, sans comprendre qu’il
vaut mieux, lorsqu’on aime, être trompé, même beaucoup, que de le soupçonner, même
un peu. Et pourtant, quoiqu’elle eût dit dans son entretien avec son cousin, elle ne se
sentit pas la force de parler elle-même à son fils. Elle était incapable de supporter le
premier éclat de sa douleur. Assurément, les preuves données par George lui
paraissaient impossibles à réfuter, et, d’autre part, elle considérait, dans sa conscience
de mère pieuse, que son devoir absolu était d’arracher son fils au monstre qui le
corrompait. Mais entendre, écouter le cri de révolte qui suivrait cette révélation, comment
l’eût-elle pu ? Elle espérait cependant qu’il reviendrait à elle dans les minutes de son
désespoir… Elle lui ouvrirait ses bras, et tout ce cauchemar de malentendus se fondrait
en une effusion, — comme autrefois. Involontairement et par un mirage familier à toutes
les mères, comme à tous les pères, elle ne se rendait pas un compte exact du
changement d’âme accompli dans son fils. Elle le revoyait toujours tel qu’enfant elle
l’avait connu, se rapprochant d’elle à la moindre de ses peines. Il lui semblait, par une
fausse logique de sa tendresse, qu’une fois l’obstacle enlevé qui les avait séparés, ils se
retrouveraient en face l’un de l’autre et les mêmes qu’auparavant. Sa première pensée
fut de l’envoyer aussitôt chez George ; puis elle réfléchit, avec son délicat esprit de
femme, qu’il y aurait là pour lui une inévitable blessure d’amour-propre. Elle eut donc
recours, encore une fois, à la vieille amitié du général Scilly, à qui elle demanda de tout
raconter au jeune homme.
— « Vous me donnez là une commission terriblement difficile, » répondit ce dernier
quand elle lui eut tout expliqué. « J’obéirai, si vous l’exigez. Mais, croyez-moi, il vaudrait
mieux vous taire. J’ai traversé cela, moi qui vous parle, » ajouta-t-il, « et dans des
conditions presque pareilles. Une gueuse est une gueuse, et toutes se ressemblent. Mais
le premier qui m’en aurait touché un mot aurait passé un mauvais quart d’heure. On n’a
pas eu à m’en parler, d’ailleurs. J’ai tout su moi-même. »
— « Et qu’avez-vous fait ? » interrogea Marie-Alice.
— « Ce que l’on fait quand on a une jambe brisée par un éclat d’obus, » dit le vieux
soldat ; « je me suis amputé bravement le cœur. Ç’a été dur, mais j’ai coupé net. »
— « Vous voyez bien qu’il faut que mon fils apprenne tout ! » répondit la mère avec un
accent de triomphe à la fois et de pitié.VII

TEMPÊTE INTIME

Ce fut au sortir d’un déjeuner chez une amie de Mme de Sauve, et après avoir goûté le
plaisir de voir sa maîtresse entrer au moment du café, qu’Hubert Liauran se rendit au
quai d’Orléans, où un mot du général l’avait prié de se trouver vers les trois heures. Le
jeune homme s’était imaginé, au reçu du billet de son parrain, qu’il s’agissait des arriérés
de sa dette. Il savait le comte méticuleux, et plusieurs mois s’étaient écoulés sans qu’il
eût acquitté les paiements promis. L’entretien commença donc par quelques paroles
d’excuse, qu’il balbutia aussitôt entré dans la pièce du rez-de-chaussée, où il n’était pas
revenu depuis la veille de son départ pour Folkestone. Il éprouva en pensée toutes ses
sensations d’alors, à retrouver le visage de la chambre exactement tel qu’il l’avait laissé.
Les notes sur la réorganisation de l’armée couvraient toujours la table ; le buste du
maréchal Bugeaud ornait la cheminée, et le général, habillé d’une veste de chambre
taillée en forme de dolman, fumait avec méthode dans sa courte pipe de bois de bruyère.
Aux premiers mots prononcés par son filleul, il répondit simplement : « Il ne s’agit pas de
cela, mon ami, » d’une voix tout ensemble grave et triste. À cette intonation seule, Hubert
comprit trop bien qu’il se préparait une scène d’une importance pour lui capitale. S’il est
puéril de croire aux pressentiments, dans la nuance où les gens du peuple prennent ce
terme, aucune créature finement douée ne saurait nier que de très petits détails ne
suffisent à provoquer la vision précise d’un prochain danger. Le général se taisait, et
Hubert voyait dans ses yeux et sur ses lèvres le nom de Mme de Sauve, quoique jamais
ce nom n’eût été prononcé entre lui et son parrain. Il attendit donc que la conversation
reprît, avec ce battement affolé du cœur qui fait de l’impatience un supplice presque
intolérable pour les êtres trop vibrants. Scilly, dont toute l’expérience sentimentale se
résumait, depuis sa jeunesse, dans une déception d’amour, se trouvait maintenant saisi
d’une grande pitié devant le coup qu’il allait porter à cet enfant si cher, et les phrases
qu’il avait combinées, ce matin durant, lui paraissaient n’avoir pas le sens commun. Il
fallait parler, cependant. Aux minutes de suprême incertitude, c’est le trait imprimé en
nous par notre métier qui se manifeste d’ordinaire et gouverne notre action. Scilly était un
soldat, courageux et précis. Il devait aller et il alla droit au fait.
— « Mon enfant, » dit-il avec une certaine solennité, « tu dois savoir d’abord que jeconnais ta vie. Tu es l’amant d’une femme mariée, qui s’appelle Mme de Sauve. Ne nie
pas. L’honneur te défend de me dire la vérité. Mais l’essentiel est de mettre tout de suite
les points sur les i. »
— « Pourquoi me parlez-vous de cela, « répondit le jeune homme en se levant et
prenant son chapeau, « puisque vous avouez que l’honneur me commande de ne pas
même vous écouter ? Tenez ! mon parrain, si vous m’avez fait venir pour entamer ce
sujet, brisons là. J’aime mieux vous dire adieu avant de m’être brouillé avec vous. »
— « Aussi n’est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t’ai demandé cet
entretien, « répliqua le comte en prenant dans sa main la main crispée que lui avait
tendue sèchement Hubert. « C’est pour te dire un fait très grave et dont il faut, oui ! il faut
que tu sois informé. Mme de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n’est pas toi. »
— « Mon parrain, » fit le jeune homme en dégageant ses doigts de ceux du vieillard et
pâlissant d’une subite colère, « je ne sais pas pourquoi vous voulez que je cesse de
vous respecter. C’est une infamie que de dire d’une femme ce que vous venez de dire de
celle-là. »
— « S’il ne s’agissait de toi, » répondit le comte en se levant, — et le sérieux triste de
son visage contrastait étrangement avec les traits égarés de son filleul, — « tu le sais
bien, je ne te parlerais ni de Mme de Sauve ni d’une autre femme. Mais je t’aime comme
j’aimerais mon fils, et je te dis ce que je dirais à mon fils : tu as mal placé ton amour ;
cette femme a un autre amant. »
— « Qui ? Quand ? Où ? Quelles sont vos preuves ? » répondit Hubert, exaspéré au
delà de toutes limites par l’insistance et le sang-froid du général. « Mais dites ! dites !… »
— « Quand ? cet été… Qui ? un monsieur de La Croix-Firmin… Où ? à Trouville… Mais
c’est le bruit de tous les salons, » continua Scilly, et il raconta, sans nommer George ni
personne, les détails si indiscutables que ce dernier avait confiés à Mme Liauran, depuis
le récit de Philippe de Vardes, le témoin oculaire, jusqu’aux indiscrétions de La
CroixFirmin. Le jeune homme écoutait sans interrompre ; mais, pour quelqu’un qui le
connaissait, l’expression de son visage était terrible. Une colère faite de douleur et
d’indignation pâlissait jusqu’à sa bouche.
— « Et de qui tenez-vous cette histoire ? » interrogea-t-il.
— « Que t’importe ? » dit le général, lequel comprit qu’indiquer en ce premier moment
le véritable auteur de tout ce récit à Hubert, c’était exposer George à une scène dont
l’issue pouvait être tragique. « Oui, que t’importe, puisque tu n’es pas l’amant de Mme de
Sauve ? »
— « Je suis son ami, » répliqua Hubert, « et j’ai le droit de la défendre, comme je vous
défendrais, contre d’odieuses calomnies… D’ailleurs, » ajouta-t-il en regardant fixement
son parrain, « si vous refusez de répondre à ma question, je vous donne ma parole
d’honneur que d’ici à deux jours j’aurai trouvé ce M. de La Croix-Firmin qui se permet les
coquineries de ces calomnies-là, et que j’aurai une affaire avec lui sans qu’aucun nom de
femme soit prononcé. »
Le général, voyant l’état de surexcitation où se trouvait Hubert, et ne sachant par
quelles paroles combattre une fureur qu’il n’avait pas prévue, car elle était fondée sur la
plus absolue incrédulité, se dit en lui-même que Mme Liauran seule possédait le pouvoir
de calmer son fils.
— « Je t’ai dit ce que j’avais à te dire, » reprit-il mélancoliquement. « Si tu veux en
savoir davantage, demande à ta mère… »
— « Ma mère ? » fit le jeune homme avec violence. « J’aurais dû m’en douter. Hé
bien ! j’y vais. » Et une demi-heure plus tard il entrait dans le petit salon de la rue
Vaneau, où Mme Liauran se tenait seule à cette minute. Elle attendait son fils, en effet,mais dans une mortelle angoisse. Elle savait que c’était l’instant de son explication avec
Scilly, et l’issue l’en épouvantait maintenant. La vue de la physionomie d’Hubert redoubla
encore ses craintes. Il était livide, avec un cercle de bistre sous les yeux, et Marie-Alice
ressentit aussitôt le contre-coup de cette émotion visible,
— « Je viens de chez mon parrain, ma mère, » commença le jeune homme, « et il m’a
dit des choses que je ne lui pardonnerai de ma vie. Ce qui m’a peiné davantage encore,
c’est qu’il a prétendu tenir de vous les calomnies qu’il m’a répétées sur le compte d’une
personne que vous pouvez ne pas aimer… Mais je ne vous reconnais pas le droit de la
flétrir auprès de moi, pour qui elle a toujours été parfaite… »— « Ne me parle pas avec cette voix, Hubert, » dit Mme Liauran, « tu me fais si mal.
C’est comme si tu m’enfonçais un couteau ici… » elle montrait son sein. Ah ! ce n’était
pas la voix seule d’Hubert, cette voix brève et dure, qui la torturait, c’était par-dessus
tout, et une fois de plus, l’évidence du sentiment qui l’attachait à Mme de Sauve. « Entre
elle et moi, » songeait-elle, « il la choisirait. » Sa douleur eut aussitôt pour résultat de
raviver sa haine contre la cause de cette douleur, qui était cette femme. Elle trouva dans
ce mouvement d’aversion la force de continuer l’entretien : « Tu as perdu le sentiment de
notre intérieur, mon enfant, » fit-elle d’un ton plus calme ; « tu ne comprends plus quelle
tendresse nous attache à toi et quels devoirs elle nous impose. »
— « Étranges devoirs, s’ils consistent à vous faire l’écho de bruits avilissants pour
quelqu’un dont le seul tort est de m’avoir inspiré une amitié profonde. »
— « Non, » dit Mme Liauran, qui s’exaltait à son tour ; « il ne s’agit pas de reprendre
une discussion qui déjà t’a mis en face de moi comme pour un duel sacrilège, » et en ce
moment le regard du fils et celui de la mère se croisaient comme deux lames d’épées.« Il s’agit de ceci : que tu aimes une créature indigne de toi, et que moi, ta mère, je te l’ai
fait dire et je te le redis. »
— « Et moi, votre fils, je vous réponds.. » et il eut le mot de mensonge sur la bouche ;
puis, comme effrayé de ce qu’il allait dire : « que vous vous trompez, ma mère. Je vous
demande pardon de vous parler sur ce ton, » ajouta-t-il en lui prenant la main, qu’il
baisa ; « je ne suis pas maître de moi… »
— « Écoute, mon enfant, » dit Marie-Alice, dans les yeux de laquelle la douceur
inattendue de ce geste fit courir des larmes, « je ne peux pas entrer avec toi dans tout ce
triste détail ; » elle lui touchait les cheveux en ce moment comme aux jours où il était
petit : « Va trouver ton cousin George. Il te répétera ce qu’il nous a raconté. Car c’est lui
qui, dans sa sollicitude, a cru devoir nous prévenir. Mais retiens ce que ta mère te dit
maintenant. Je crois à la double vue du cœur. Je n’aurais pas haï cette femme comme
j’ai fait dès les premiers jours, si elle ne devait pas t’être fatale. Allons ! adieu, mon
enfant. Embrasse-moi, » dit-elle avec un accent brisé. — Comprenait-elle que depuis
cette heure les baisers de son fils ne seraient plus jamais pour elle ce qu’ils avaient été ?
Hubert s’élança de l’appartement, sauta dans un fiacre et donna au cocher l’adresse
du Cercle Impérial, où il espérait trouver George. Mais tandis que cet homme, stimulé par
la promesse d’un fort pourboire, fouettait sa bête à coups redoublés, le malheureux
enfant commençait à réfléchir sur le coup si entièrement inattendu qui venait de le
frapper. Le caractère de la race d’action à laquelle il appartenait se manifesta par une
reprise de possession de lui-même. Il écarta dès l’abord toute idée d’une invention
calomnieuse de la part de sa mère et de son parrain. Que ces deux êtres détestassent
Thérèse, il le savait. Qu’ils fussent capables d’oser beaucoup pour le détacher d’elle, il
venait d’en avoir la preuve. Oui, Mme Liauran et le comte pouvaient tout oser, tout,
excepté mentir. — Ils croyaient donc à ce qu’ils avaient dit, et ils le croyaient sur la foi de
George Liauran, lequel avait colporté un des mille bruits infâmes de Paris ; mais dans
quel but ? L’esprit d’Hubert, en ce moment, n’admettait pas qu’il y eût un atome de vérité
dans l’histoire des relations de sa maîtresse avec un autre homme. Il ne s’attarda pas à
discuter le fait en lui-même, il pensa uniquement au personnage de la bouche de qui
venait le récit. À quel mobile avait donc obéi ce cousin auquel il allait maintenant
demander une explication ? Il le vit en imagination avec son visage mince, sa barbe en
pointe, ses cheveux courts et son fin regard. Cette vision suscita en lui un singulier
sentiment de malaise qui était, sans qu’il s’en doutât, l’œuvre de Mme de Sauve. Jamais
George n’avait jusqu’ici parlé d’elle à Hubert d’une manière qui comportât une allusion ou
une moquerie. Mais les femmes ont un sûr instinct de défiance, et celle-ci s’était rendu
compte, dès les premiers temps, que son amour était nécessairement antipathique au
cousin d’Hubert. Elle devinait qu’il voyait seulement une fantaisie de blasée, là où elle
voyait, elle, une religion. Une femme pardonne des médisances précises plutôt encore
qu’elle ne pardonne le ton avec lequel on parle d’elle, et elle comprenait que le simple
accent de la voix de George prononçant son nom était en désaccord absolu avec les
sentiments qu’elle souhaitait inspirer à Hubert. Et puis, pour tout dire, elle avait un passé,
et George pouvait connaître ce passé. Un frisson la parcourait tout entière à cette seule
idée. Pour ces diverses raisons, elle avait employé sa plus fine et sa plus secrète
diplomatie à détacher les deux cousins l’un de l’autre. Ce travail portait aujourd’hui ses
fruits, et c’était la cause qui inspirait à Hubert une invincible défiance, tandis que le fiacre
l’emportait vers le cercle de la rue Boissy-d’Anglas. « Par quel moyen, » songea-t-il,
« questionner George ? Je ne peux cependant pas lui dire : Je suis l’amant de Mme de
Sauve, vous l’avez accusée de m’avoir trompé, prouvez-le-moi… » L’impossibilité morale
d’un tel entretien était devenue, à la minute où la voiture s’arrêta devant le cercle, uneimpossibilité physique. Hubert se dit : « Après tout, je suis bien enfant de m’occuper de
ce que croit ou ne croit pas M. George Liauran. » Il renvoya son fiacre, et, au lieu d’entrer
au club, il marcha dans la direction des Champs-Elysées.
Ce qui constitue l’essence merveilleuse de l’amour et son charme unique, c’est qu’il
ramasse comme en un faisceau et fait vibrer à l’unisson les trois êtres qui sont en nous :
celui de pensée, celui de sentiment et celui d’instinct, — le cerveau, le cœur et toute la
chair. Mais c’est aussi cet unisson qui est sa terrible infirmité. Il demeure sans défense
contre l’envahissement de l’imagination physique, et cette faiblesse apparaît surtout dans
la naissance de la jalousie. Ainsi s’explique la monstrueuse facilité avec laquelle le
soupçon surgit dans l’âme de l’homme qui se sait le plus aimé, si un détail quelconque
fait se former devant les yeux de son esprit un tableau où il voit sa maîtresse le trompant.
Sans doute, l’amoureux ne croit pas à la vérité de ce tableau, mais il ne peut pas non
plus l’oublier entièrement, et il en souffre jusqu’à ce qu’une preuve vienne rendre cette
image de tous points absurde. Comme il entre dans la formation de ce tableau une
grande part de vie physique, plus la preuve sera matérielle, plus la guérison sera
complète. C’est exactement ce qui arrive à celui qui se réveille d’un cauchemar, lorsque
l’assaut des sensations environnantes vient dissiper le mirage torturant qui l’hallucinait
dans son sommeil. Certes, Hubert Liauran, depuis une année qu’il aimait Thérèse de
Sauve, n’avait jamais eu un doute, même d’une minute, sur cet amour, dont, par une
délicatesse qui se trouvait être de la prudence, il n’avait jamais parlé à personne ; et
encore maintenant, après les accusations formulées contre elle par le comte Scilly et
Mme Liauran, il ne la croyait pas capable d’une trahison. Cependant ces accusations
emportaient avec elles une réalité possible, et tandis qu’il remontait vers
l’Arc-deTriomphe, voici que le souvenir des phrases prononcées par son parrain et sa mère
évoqua en lui le spectacle de Thérèse s’abandonnant à un autre homme. Ce ne fut qu’un
éclair, et à peine cette vision de hideur eut-elle frappé l’esprit d’Hubert, qu’elle détermina
une réaction. Par un violent effort, il chassa cette image, qui s’effaça pour quelques
minutes ; puis elle reparut, accompagnée cette fois de tout un cortège d’idées
probatrices. Hubert se rappela soudain que, durant le voyage à Trouville, et d’un jour à
l’autre, plusieurs lettres de sa maîtresse s’étaient trouvées écrites d’une écriture un peu
autre. Il semblait qu’elle se fût mise à sa table en hâte, pour s’acquitter de sa doucecorvée d’amour comme d’une tâche précipitamment accomplie. Hubert avait été peiné de
ce petit changement momentané, puis il s’était reproché comme une ingratitude cette
tendre susceptibilité de cœur. Oui, mais n’était-ce pas aussitôt après cette courte période
des lettres négligées que Thérèse avait quitté Trouville, sous le prétexte que l’air de la
mer ne lui valait rien ? Ce départ avait été décidé en vingt-quatre heures. Hubert
ressentait encore le mouvement de joie étonnée que lui avait procuré ce retour subit. Il
ne s’attendait pas à voir Mme de Sauve rentrer à Paris avant le mois d’octobre, et il la
retrouvait dans la première semaine de septembre. Cette joie d’alors se transformait
rétrospectivement en une vague inquiétude. Est-ce qu’il n’y avait aucun rapport entre le
trouble évident des lettres écrites avant ce départ, ce départ même et l’abominable action
dont Thérèse avait été accusée ? Mais c’était une infamie à lui que d’admettre, même en
imagination, des idées pareilles. Il rejeta sa tête en arrière, ferma ses yeux, plissa son
front, et, réunissant toute son énergie d’âme, il put encore une fois chasser le soupçon.
Il était maintenant dans la plus haute partie de l’avenue. Il se sentit tellement las qu’il fit
une action pour lui extraordinaire. Il chercha un café où il put s’arrêter et se reposer. Il
avisa une petite taverne anglaise, perdue dans ce coin de Paris élégant, pour l’usage des
cochers et des bookmakers. Il y entra. Deux hommes à face rouge, à forte encolure, et
que l’on devinait devoir sentir l’écurie, se tenaient debout devant le comptoir. Par cette fin
d’un après-midi d’automne, l’ombre envahissait sinistrement ce coin désert. En face du
bar courait une banquette vide, et une longue table de bois était chargée d’un numéro de
journal anglais à plusieurs feuilles. Hubert s’assit et se laissa servir un verre de vin de
Porto, qu’il but machinalement, et qui eut sur ses nerfs tendus un effet d’excitation
nouvelle. La vision lui revint, pour la troisième fois, accompagnée d’un nombre d’idées
plus grand encore qui, d’elles-mêmes, se classaient en un corps de raisonnement.
Thérèse était donc revenue à Paris, si vite, et elle s’était rendue à l’un de leurs
rendezvous clandestins. Pourquoi donc avait-elle eu, entre ses bras mêmes, un si violent accès
de sanglots ? Elle était souvent mélancolique dans la volupté. Les ivresses de l’amour
aboutissaient d’ordinaire en elle à l’attendrissement triste. Mais qu’il y avait loin de son
habituelle et rêveuse langueur à cette frénésie de désespoir ! Hubert en était demeuré
comme épouvanté, puis elle lui avait répondu : « Il y avait si longtemps que je n’avais
goûté tes baisers. Ils me sont si doux qu’ils me font mal. Mais c’est un cher mal !… »
avait-elle ajouté en l’attirant sur son cœur et en le berçant entre ses bras. Ce désespoir
ne s’était pourtant dissipé entièrement ni le lendemain ni durant les semaines suivantes,
qu’elle avait passées dans une maison de campagne des environs de Paris, chez une de
ses amies qu’Hubert connaissait. Il était allé pour l’y voir, et il l’avait trouvée plus
silencieuse que jamais, et par instants presque morne. Elle était revenue à Paris dans le
même état, le visage un peu altéré ; mais il avait attribué ce changement à un malaise
physique. Une subite et nouvelle association d’idées lui faisait se dire maintenant : « Si
c’était un remords ?… Quel remords ?… Mais de cette infamie… » Il se leva, sortit du
café, reprit sa marche et secoua cette affreuse hypothèse. « Insensé que je suis ! »
pensa-t-il. » Si elle m’avait trompé, c’est qu’elle ne m’aimerait pas, et quel motif
auraitelle alors de me mentir ?… » Cette objection, qui lui parut irréfutable, chassa le soupçon
pour quelques minutes. Puis le soupçon revint, — comme il revient toujours. « Mais qui
est ce comte de La Croix-Firmin ? M’en a-t-elle jamais parlé ? » se demanda-t-il. En
fouillant anxieusement tous ses souvenirs, il ne put trouver que ce nom eût jamais été
prononcé par elle… Si, cependant… Il aperçut soudain, et dans un coin perdu de sa
mémoire, les syllabes de ce nom haï déjà. Il les avait vues imprimées dans un article de
journal sur les fêtes de Trouville. C’était sur une feuille du boulevard, certainement, et
dans une série où il avait remarqué aussi le nom de sa maîtresse. Par quel hasard cepetit fait, insignifiant en lui-même, revenait-il le tourmenter à ce moment ? Il douta de son
exactitude et prit une voiture pour aller jusqu’aux bureaux du seul journal qu’il lût
d’habitude. Il feuilleta la collection et remit la main sur l’entrefilet, dont il se souvenait
sans doute parce qu’il l’avait lu plusieurs fois à cause de Thérèse. C’était le compte
rendu d’une garden party organisée chez une marquise de Jussat. Est-ce que cela
prouvait seulement que ce M. de La Croix-Firmin eût été présenté à Mme de Sauve ?
« Ah ! » s’écria le pauvre enfant à la suite de ces meurtrières réflexions, « est-ce que je
vais devenir jaloux ? » Cela lui représentait une idée insupportable, car rien n’était plus
contraire que la défiance à la loyauté innée de toute sa nature. Il se ressouvint alors de la
chaude tendresse que son amie lui avait prodiguée depuis le premier jour, et, comme il
avait dès lors pris l’habitude douce de lui ouvrir tout son cœur, il se dit qu’il avait un
moyen assuré d’éloigner pour toujours cette mauvaise vision. Il fallait simplement voir
Thérèse et tout lui dire. D’abord, c’était la prévenir d’une calomnie à laquelle elle avait à
couper court aussitôt. Puis il sentait qu’un seul mot sorti de la bouche de cette femme
dissiperait immédiatement jusqu’à l’ombre de l’inquiétude dans sa pensée, il entra dans
un bureau de poste et griffonna sur le papier bleu d’une petite dépêche pneumatique :
« Mardi, cinq heures. — L’ami est triste et ne peut se passer de son amie. Des méchants
lui ont parlé d’elle en lui faisant mal. À qui dire tout cela, sinon à la chère confidente de
toute douleur et de tout bonheur ? Peut-elle venir demain où elle sait, à dix heures, dans
la matinée ? Qu’elle le puisse, et elle sera plus aimée encore, s’il est possible, de son H.
L…, qui signifie par cette fin d’après-midi : Horrible Lassitude. » C’est sur ce ton de
puérilité tendre qu’il lui écrivait, avec la mignardise de mots où la passion dissimule
souvent sa violence native. Il glissa la fine dépêche dans la boîte, et il fut étonné de se
sentir redevenu presque paisible. Il avait agi, et la présence du réel avait chassé la
vision.VIII

LA CHUTE

Au moment où Thérèse de Sauve reçut la dépêche d’Hubert, elle se préparait à
s’habiller pour sortir et dîner en ville. Elle décommanda aussitôt sa voiture, et elle écrivit
un mot en hâte pour mettre son absence sur le compte d’une indisposition subite. Elle
venait, à la lecture des simples phrases de ce billet bleu, d’être prise d’une sueur glacée
et d’un tremblement. Elle consigna sa porte et s’accroupit sur une chaise basse, la tête
dans ses mains, devant le feu de la cheminée de sa chambre à coucher. Depuis son
retour de Trouville, elle vivait dans une continuelle angoisse, et ce qu’elle redoutait à
l’égal de la mort était arrivé. Pour que son ami tant aimé, qu’elle avait quitté à deux
heures si parfaitement tranquille et joyeux, fût tombé dans l’état d’esprit qu’elle
pressentait derrière le plaintif enfantillage de son billet, il fallait qu’une catastrophe fût
survenue. Quelle catastrophe ? Thérèse le devinait trop. On n’avait pas menti à George
Liauran. Pendant le séjour de la malheureuse femme aux bains de mer, il s’était joué
dans sa vie un de ces drames secrets d’infidélité comme il s’en joue en effet beaucoup
dans la vie des femmes qui sont une fois sorties du droit chemin. Mais nos actions, si
coupables soient-elles, ne donnent pas toujours la mesure de notre âme. Il y avait, dans
la nature de Mme de Sauve, des portions très hautes à côté de portions très basses, un
mélange singulier de corruption et de noblesse. Elle pouvait bien commettre des fautes
abominables, mais se les pardonner, comme c’est l’habitude heureuse de la plupart des
femmes de ce genre, elle ne le pouvait pas, et maintenant moins que jamais, après ce
qu’avait représenté dans sa vie cette passion de plusieurs mois pour Hubert. Ah ! sa vie ! sa vie ! C’est elle que Thérèse de Sauve apercevait dans les flammes
tremblantes de la cheminée, par cette fin d’une journée d’automne, et le cœur bourrelé
d’appréhensions. Tout le poids des erreurs anciennes, des criminelles erreurs, lui
retombait maintenant sur le cœur, et elle se souvenait de l’état de morne agonie où elle
se trouvait lorsqu’elle avait rencontré Hubert. Elle avait été douée par la nature des
dispositions qui sont les plus funestes à une femme au milieu de la société moderne, à
moins que cette femme ne se marie dans des conditions rares, ou bien que la maternité
ne la sauve d’elle-même en brisant les énergies de sa vitalité physique et en accaparant
les ardeurs de sa vitalité morale. Elle avait le cœur romanesque, et son tempérament
faisait d’elle une créature passionnée, c’est-à-dire qu’elle nourrissait à la fois des rêveries
de sentiments et d’invincibles appétits de sensations. Lorsque les personnes de ce genre
rencontrent, au début de leur existence, un homme qui satisfait les doubles besoins de
leur être, c’est entre elles et cet homme de ces fêtes mystérieuses de l’amour comme les
poètes en conçoivent sans jamais les étreindre. Lorsque leur destinée veut qu’ellessoient livrées, ainsi que l’avait été Thérèse à son mari, à un homme qui les traite dès
l’abord en courtisanes et les initie, en fait et en pensée, à la science du plaisir, sans avoir
assez de finesse pour contenter l’autre moitié de leur âme, ces femmes-là deviennent
nécessairement des curieuses, capables de tomber dans les pires expériences, — et
alors leur stérilité même est un bonheur ; car, du moins, elles ne transmettent par cette
flamme de vie sentimentale et sensuelle qu’elles ont d’ordinaire héritée de la faute d’une
mère. C’était de sa mère, en effet, misérable créature conduite par l’ennui et l’abandon,
toute froide qu’elle fût, à de coupables égarements, que Thérèse tenait son imagination
rêveuse, tandis qu’il coulait dans ses veines le sang brûlant de son vrai père, le beau
comte Branciforte. Avec cela cette enfant d’un libertin et d’une affolée avait été élevée,
sans principes religieux ni frein d’aucune sorte, par Adolphe Lussac, homme très immoral
que les vivacités de la petite fille amusaient et qui, de bonne heure, avait fait d’elle la
convive de bien des dîners où elle entendait tout ce qu’elle n’aurait pas dû entendre, où
elle devinait tout ce qu’elle aurait dû ignorer. Qui calculera la part d’influence attribuable,
dans les chutes d’une femme de vingt-cinq ans, aux discours écoutés ou surpris par la
fillette en robe courte ?
Thérèse, ainsi élevée, mariée très jeune, n’était donc pas arrivée jusqu’à sa rencontre
avec Hubert sans avoir eu de ces aventures que la plupart des femmes ont aussitôt,
contrairement à la théorie célèbre de la crise, ou qu’elles n’ont jamais. Mais les deux
intrigues qu’elle avait traversées de la sorte avaient été pour elle l’occasion de tels
dégoûts qu’elle s’était juré de ne plus jamais avoir d’amant. Hélas ! il en est des bonnes
résolutions d’une femme qui est tombée et qui a souffert de sa chute, comme des fermes
propos d’un joueur qui a perdu trois mille louis et d’un ivrogne qui a dit ses secrets durant
son ivresse. Les causes profondes qui ont produit le premier adultère continuent de
subsister après que la faute a cruellement abreuvé la coupable de toutes les amertumes.
La femme qui prend un amant aime moins cet amant qu’elle n’aime l’amour, et elle
continue d’aimer encore l’amour quand l’amant choisi l’a déçue, jusqu’à ce qu’elle arrive,
de désillusions en désillusions, à aimer le plaisir sans amour, et quelquefois le plus
dégradant plaisir. Thérèse de Sauve ne devait jamais en descendre là, parce qu’un
sentiment de l’idéal persistait en elle, trop faible pour contre-balancer les fièvres des
sens, assez fort pour éclairer à ses propres yeux l’abîme de ses défaillances. Cette
taciturne, dans laquelle passaient par instants les frissons d’un désir presque brutal,
n’était pas une épicurienne, une légère et gaie courtisane du monde. Conçue parmi les
remords de sa mère, Thérèse avait l’âme tragique. Elle était capable de dépravation,
mais, incapable de cet oubli amusé qui cueille l’heure fugitive et qui ne retrouve qu’avec
effort le nom du premier amant parmi tant d’autres. Non, ce premier amant, ce baron
Desforges, soupçonné avec justice par George Liauran, jamais elle ne devait y songer
sans une nausée intime, en se rappelant quels tristes motifs l’avaient livrée à lui. C’était
un homme réfléchi jusqu’à la rouerie et spirituel jusqu’au cynisme, de la sorte d’esprit
parisien qui a cours entre l’Opéra, Tortoni et le Café Anglais. Il avait eu, en faisant la cour
à Thérèse, le bon sens de ne pas se perdre, comme les nombreux rivaux qu’il avait alors
auprès d’elle, troupe de bêtes de proie en train de flairer une victime, dans les mièvreries
des flirtations à la mode. Il lui avait nettement, avec une grande adresse de discours et
une profondeur dans le vice, offert d’arranger avec lui une sorte d’association pour le
plaisir, secrète, sûre, sans avenir, et l’infortunée avait accepté, — pourquoi ? Parce
qu’elle s’ennuyait mortellement, parce qu’elle enlevait momentanément Desforges à
Suzanne Moraines, une de ses rivales d’élégance ; parce qu’elle était avide de
sensations nouvelles et que ce viveur vieillissant avait autour de lui un étrange prestige
de libertinage. De cette liaison, que le baron, fidèle du moins à sa parole, n’avait pasessayé de prolonger, Thérèse avait eu bientôt une honte profonde, et elle s’en était
échappée comme d’un bagne. Après une année passée à subir ses remords et à se
sentir souillée par ce que l’intimité de cet homme lui avait révélé de science du vice, elle
avait cru trouver de quoi satisfaire ses besoins de cœur dans la personne de Jacques
Molan, l’un des romanciers les plus subtils de ce temps. Est-ce que tous les livres de ce
charmant conteur, depuis son premier et unique volume de poésie jusqu’à son dernier
recueil de nouvelles, ne révélaient pas l’entente la plus minutieuse et la plus attendrie du
doux esprit féminin ? Dans cette seconde liaison commencée sur la plus enivrante
espérance, celle de consoler les secrètes déceptions d’un artiste admiré, Thérèse s’était
bientôt heurtée à l’implacable sécheresse du littérateur usé, chez lequel le divorce est
absolu entre le sentiment et son expression écrite. (Voir la Duchesse bleue.) Elle s’était
pourtant obstinée à rester la maîtresse de cet homme, même détrompée, par cette raison
qui veut que de tous les amours de femmes, le deuxième soit le plus long à finir. Elles
veulent bien admettre que le premier ait été une erreur, mais l’erreur du mariage et
l’erreur de ce premier amour, cela fait deux ; à la troisième faute, elles se rendent compte
que la cause de leur inconduite est en elles et non pas dans les circonstances, et c’est là
un aveu trop cruel pour l’orgueil intérieur. Puis l’égoïsme de l’écrivain s’était révélé avec
une telle dureté, une fois sûr d’elle, que la révolte avait été trop forte, et Thérèse avait
brisé.
C’est dans la période d’acre détresse postérieure à cette rupture qu’elle avait rencontré
Hubert Liauran. Ce qu’avait été pour elle la découverte de ce cœur d’enfant tendre, du
coin de son feu solitaire auprès duquel elle s’obstinait à veiller, elle le voyait si nettement.
Dans cette existence, où tout n’avait été que blessure ou flétrissure, — même ses plus
vives douleurs n’étaient-elles point déshonorées à l’avance par leur cause ? — avec
quelle émotion ravie elle avait mesuré la pureté de cette âme de jeune homme ! Quelle
inquiétude elle avait ressentie et quelle crainte de ne pas lui plaire ! Quelle crainte
encore, sachant qu’elle lui avait plu, de se perdre dans son esprit ! Comme elle avait
tremblé qu’un des cruels indiscrets du monde ne révélât son passé à Hubert ! Comme
elle avait employé tout son art de femme à faire de cet amour un adorable poème où rien
ne manquât de ce qui peut enchanter une âme innocente et neuve à la vie ! Comme elle
avait joui de ses respects et comme elle les avait laissés se prolonger ! Ah ! ces deux
journées de Folkestone, quand elle y songeait maintenant, à peine pouvait-elle croire
qu’elles eussent été réelles et qu’elle eût eu le courage de leur survivre. Elle se rappelait
avoir conduit Hubert à la gare, en dépit de toutes les prudences. Elle l’avait vu disparaître
du côté de Londres, penché à la portière du wagon pour la regarder plus longtemps. Elle
était rentrée dans l’appartement qu’ils avaient occupé tous les deux, avant de prendre
elle-même le train de Douvres. Elle avait passé là deux heures dans le mortel abandon
d’une âme comblée de désespoir à la fois et de félicité. Sous le poids des souvenirs,
cette âme penchait, comme les fleurs chargées de trop de parfums qui se mouraient
autour d’elle, maintenant, dans les vases. C’est qu’elle avait connu là une complète
union de ses deux natures, la vibration presque affolante de son être entier. Elle s’était à
demi pardonné son passé en s’excusant elle-même par cette phrase qu’elle disait
mentalement à Hubert, comme tant de femmes l’ont dite tout haut à des hommes jaloux
d’un autrefois qui fut à d’autres : « Je ne te connaissais pas ! » Rentrés à Paris ensuite,
durant le printemps et l’été, qu’elle s’était soigneusement, pieusement, appliquée à vivre
de manière à ne pas démériter de lui une seule minute ! Elle avait retrouvé toutes les
pudeurs que comporte l’amour complet, mais ennobli par l’âme. Elle tremblait toujours
que ses caresses ne fussent une cause de corruption pour cet être si jeune de cœur, si
jeune de corps, qu’elle voulait enivrer sans le profaner. Quoiqu’elle fût éperdumentéprise, elle avait voulu que les rendez-vous se fissent rares dans le petit appartement de
l’avenue Friedland, de peur de ne pas conserver assez longtemps à ses yeux son
charme de divine nouveauté. Ils n’avaient pas été bien nombreux, — elle aurait pu les
compter et goûter en songe la douceur distincte de chacun, — les après-midi où elle
avait retrouvé les délices des heures de Folkestone, tous volets clos, sans
lumière,ensevelie dans les bras de son amant, morte à ce qui n’était pas cette minute et
cette ivresse. Elle en était venue à ce point d’idolâtrie pour Hubert qu’elle adorait Mme
Liauran, quoiqu’elle sût bien qu’elle en était haïe. Oui, elle l’adorait d’avoir élevé ce fils
dans cette atmosphère de sensibilité frémissante et pure. Elle l’adorait de le lui avoir
gardé, à travers les années de l’adolescence et de la jeunesse, si délicat, si gracieux, si
tendre, si à elle, si uniquement à elle dans le passé, dans le présent et dans l’avenir. Car
elle avait l’orgueil, presque la folie de son propre amour Elle lui disait : « Ta vie
commence, la mienne finit. Oui, enfant, à trente ans une femme est presque à la fin de sa
jeunesse, et toi, tu as tant d’années devant toi ! Mais jamais, jamais on ne t’aimera
comme je t’aime, et jamais tu ne m’oublieras, jamais, jamais… » Et d’autres fois : « Tu te
marieras, » disait-elle. « Elle vit pourtant, elle respire, et je ne la connais pas, celle qui
doit te prendre à moi, celle qui dormira sur ton cœur, toutes les nuits, comme moi à
Folkestone. Ah ! faut-il que je t’aie rencontré si tard et que je ne puisse te lier à mes
baisers !… » Et elle lui entourait le cou avec les tresses défaites de ses longs cheveux
noirs. Elle avait repris l’habitude qu’elle avait eue, jeune fille, de se coiffer elle-même, afin
qu’il pût manier librement ces beaux cheveux. Puis, quand elle s’était ainsi recoiffée toute
seule, qu’elle s’était habillée et voilée, elle revenait auprès de lui, ne voulant pas lui dire
adieu ailleurs que dans la chambre mystérieuse où ils s’étaient aimés, et aucune
sensation n’était plus forte pour Hubert, elle le comprenait aux palpitations de son cœur,
que ce baiser d’adieu qu’elle lui donnait avec des lèvres presque froides. Elle s’en allait,
en proie à une tristesse sans nom, mais qu’elle disait du moins à son ami. Car elle ne lui
disait pas toutes ses tristesses. Elle était mariée, et, quoiqu’elle eût de tout temps
possédé sa chambre à elle, il fallait qu’elle y reçût quelquefois son mari. Hélas ! il le
fallait d’autant plus qu’elle avait un amant. Sinistre expiation de son grand amour, dont
elle se justifiait en se disant qu’elle devait cela à Hubert ! Si jamais elle devenait mère,
pouvait-elle s’enfuir avec lui et lui prendre sa vie ? Et l’implacable nécessité des
meurtriers mensonges et des avilissants partages venait la torturer en plein bonheur. Elle
s’en absolvait cependant, puisque c’était pour lui, son bien-aimé, qu’elle mentait…Oui, mais quelle monstrueuse énigme se dressait souvent devant elle ? Ah ! la cruelle,
cruelle énigme ! Comment, avec cet amour sublime dans son cœur, avait-elle pu faire ce
quelle avait fait ? Car c’était bien elle et non pas une autre, elle, avec ses pieds qu’elle
sentait glacés, avec ses mains qui pressaient son front où battait la fièvre ; elle, avec tout
son être physique enfin, qui était partie pour Trouville à la fin du mois de juillet ; elle,
Thérèse de Sauve, qui s’était installée pour la saison dans une villa sur la hauteur. Oui,
c’était elle… Et pourtant, non ! Il n’était pas possible que la maîtresse d’Hubert eût fait
cela… Quoi ? cela ? Ah ! cruelle, cruelle énigme !… De quelles profondeurs de la
mémoire de ses sens étaient donc sortis ces passages étranges, ces sourdes tentations
de luxure qui avaient commencé de l’assaillir ? Mais est-ce que les sens ont vraiment
une mémoire ? Est-ce que les coupables fièvres ne veulent pas s’en aller pour toujours
du sang qu’elles ont brûlé dans des heures mauvaises ? Une fois établie en sa villa, elle
avait retrouvé des amies d’autrefois, très négligées depuis le commencement de sa
liaison avec Hubert. Elle avait fait avec ces femmes et leurs attentifs, leurs fancy men, —
comme disait une lady mêlée à ce cercle, — plusieurs parties de campagne, très gaies et
très innocentes. Et voici que, jour à jour, elle se prenait, non pas à moins aimer Hubert,
mais à vivre un peu à côté de cet amour, à se complaire de nouveau dans les habitudes
de familiarités masculines qu’elle s’était interdites depuis une année. Elle était si oisive
dans sa villa, sans occupation d’intérieur, sans lecture même. Car elle n’avait jamais
beaucoup aimé les livres, et sa liaison avec Jacques Molan l’avait dégoûtée à jamais du
mensonge des belles phrases. Quand elle avait écrit à Hubert longuement, puis
brièvement à son mari, qui venait d’ailleurs la voir chaque semaine, il lui fallait bien
tromper l’ennui, et par moments il lui arrivait comme des bouffées d’idées qu’elle n’osait
pas s’avouer à elle-même. Des besoins de sensations s’élevaient en elle, qui
l’étonnaient. Elle savait, pour l’avoir entendu dire, que presque tous les hommes, si
tendres soient-ils, ne demeurent pas loin de leur maîtresse, si aimée soit-elle, sans
éprouver des tentations irrésistibles de la tromper avec la première fille venue. Mais cela
était vrai des hommes et non des femmes. Pourquoi donc se trouvait-elle en proie à ces
troubles inexplicables, à cette ardeur intime, à cette soif d’ivresses sensuelles dont elles’était crue à jamais guérie par l’influence de son ennoblissant, de son idéal amour ? La
créature dépravée qu’elle avait été autrefois se réveillait peu à peu. La nuit, durant son
sommeil, elle était hantée par les visions de son passé. En vain elle avait lutté, en vain
maudit sa perversion secrète. Puis elle s’était laissé faire la cour par le jeune comte de
La Croix-Firmin. Elle se rappelait avec horreur la sorte de fascination animale que la
présence de cet homme, son sourire, ses yeux, avaient exercée sur elle. Puis, — elle
aurait voulu mourir à ce souvenir, — un après-midi qu’il était monté chez elle, qu’il faisait
une de ces torrides chaleurs par lesquelles la volonté se sent comme malade, il avait été
audacieux, et elle s’était abandonnée à lui, d’abord lâchement, puis fougueusement,
rageusement. Pendant huit jours elle avait été sa maîtresse, en proie à l’égarement de la
passion physique, chassant, chassant toujours le souvenir d’Hubert, se sentant rouler
dans un gouffre d’infamie et s’y précipitant plus avant encore, jusqu’au jour où elle s’était
réveillée de cette fureur sensuelle ainsi que d’un songe. — Elle avait ouvert les yeux, elle
avait jugé sa honte, et, comme une blessée, comme une agonisante, elle avait fui cet
endroit maudit, ce complice exécré, pour revenir — à quoi ? et à qui ?
Mélancolique et navrant retour vers ce qui avait été la réparation de sa vie entière et
qu’elle avait flétri à jamais ! Elle était rentrée dans l’appartement des heures douces, et
elle avait retrouvé Hubert, son Hubert, — mais pouvait-elle encore l’appeler ainsi ? —
plus tendre, plus aimant, plus aimé encore. Hélas ! son inexpiable tromperie l’avait-elle
rendue pour toujours impuissante à goûter un bonheur dont elle n’était plus digne ? Entre
les bras du jeune homme et sur son cœur, elle s’était souvenue de l’autre, et l’extase
d’autrefois, la délicieuse et ineffable défaillance dans le trop sentir, l’avait fuie. C’est alors
qu’Hubert l’avait vue sangloter désespérément, et une immense tristesse l’avait envahie,
une torpeur de mort, traversée de l’inquiétude atroce qu’une indiscrétion quelconque
n’arrivât jusqu’à son ami et n’éveillât ses soupçons. De sa réputation, à elle, elle ne se
souciait guère ; elle savait bien qu’après s’être conduite comme elle avait fait avec LaCroix-Firmin elle ne pouvait guère compter que sur son mépris et sur sa haine. Elle savait
aussi ce que vaut la délicatesse des hommes dont c’est la profession d’avoir des
femmes. Ce qui la torturait, pourtant, ce n’était pas la crainte qu’en parlant il ne
compromît sa sécurité personnelle. Après tout, sans enfants, et riche d’une fortune
indépendante, qu’avait-elle à redouter de son mari ? Mais une défiance dans les yeux
d’Hubert, elle sentait qu’elle ne pourrait pas la supporter. Peut-être, néanmoins,
vaudraitil mieux qu’il sût l’affreuse vérité ? Il la chasserait comme une malheureuse ; mais tout lui
semblait, par instants, préférable au supplice d’avoir ce remords sur le cœur et de mentir
sans cesse à ce noble enfant. Elle s’était remise à l’aimer avec une frénésie désespérée,
et comme sa révolte contre la partie basse de sa nature la précipitait à l’excès dans
l’autre sens, c’est-à-dire vers le romanesque, un insensé désir l’envahissait de tout lui
dire, afin que du moins l’humiliation volontaire de son aveu fût comme un rachat de son
infamie. Et cependant, quoique le silence fût bien un mensonge, ce mensonge-là, elle
avait encore la force de le soutenir ; mais un mensonge effectif, si jamais il l’interrogeait,
elle souffrait trop pour en avoir la honteuse énergie. Et cette interrogation, elle allait avoir
à l’affronter ; elle la lisait entre les lignes de la dépêche. Ah ! qu’allait-elle faire,
maintenant, si elle avait deviné juste ? Elle avait bu du fiel de la honte tout ce qu’elle en
pouvait supporter. Aurait-elle le cœur de boire cette goutte encore, la plus amère, et de
trahir une fois de plus son unique amour par une nouvelle tromperie ? Du moins, si elle
était franche, il faudrait bien qu’Hubert l’estimât de cette franchise, et si elle ne l’était pas,
comment elle-même se supporterait-elle ? — Oui ; mais parler, c’était la mort de son
bonheur. Hélas ! est-ce qu’il n’était pas mort déjà depuis son retour ? Est-ce qu’elle
retrouverait jamais ce qu’elle avait senti autrefois ? À quoi bon disputer au sort ce reste
mutilé, souillé, d’un divin songe ?… Et, toute cette nuit, elle plia sous l’agonie de ces
pensées, faible créature née pour toutes les noblesses de l’amour unique et fidèle, qui
avait entrevu, possédé son rêve ; et puis elle en avait été dépossédée par la faute d’un
être caché en elle, mais qui, cependant, n’était pas elle tout entière.IX

DERNIÈRE NOBLESSE

Dans le fiacre qui l’emportait vers l’avenue Friedland, au lendemain de cette nuit
d’agonie, Thérèse de Sauve ne prit aucune des précautions qui lui étaient habituelles,
comme de changer de voiture en route, de nouer sur son visage une double voilette,
d’épier au détour des rues, par la petite vitre de derrière, si rien de suspect
n’accompagnait sa promenade clandestine. Toute cette craintive cachotterie de l’amour
défendu lui plaisait autrefois délicieusement, à cause d’Hubert. Assurer le mystère de
leur intrigue, n’était-ce pas en assurer la durée ? Il s’agissait bien de cela, maintenant !
Elle tenait dans sa main non gantée une petite clef d’or pendue à la chaînette d’un
bracelet, — joli bijou de tendresse que son amant avait fait forger pour elle. Cette clef, qui
ne quittait jamais son poignet, servait à ouvrir la porte du rez-de-chaussée prêté par
Emmanuel Deroy, asile adoré des quelques journées où elle avait vraiment vécu sa vie,
oasis de rêve vers laquelle la malheureuse allait à présent comme vers un cimetière. Il
devait y avoir de l’orage dans la journée, car l’atmosphère de ce matin d’automne était
lourde et toute chargée d’une torpeur électrique, dont l’influence exaspérait encore ces
nerfs malades de femme. Elle ne dit pas à son cocher, comme elle faisait toujours, de
pousser la voiture dans l’allée ; car la maison avait deux issues, et la porte cochère
grand ouverte lui permettait d’arriver avec le fiacre devant la porte même de
l’appartement sans être vue du concierge, dont la discrétion était d’ailleurs garantie par
les profits que rapportait la liaison de l’ami de son locataire. Tout le long du chemin, elle
avait fixé les yeux sur les moindres détails des rues successivement traversées ; elle les
connaissait si bien, depuis les enseignes des boutiques jusqu’à la physionomie des
maisons, parce que ces images étaient associées aux plus heureux souvenirs de son
trop court roman. Elle leur disait en pensée le même adieu funèbre qu’à son bonheur.
Elle aussi, en proie aux hallucinations de l’épouvante, et ne distinguant plus le possible
du réel, elle ne doutait plus qu’Hubert ne sût tout. Elle relisait le billet reçu la veille et dont
chaque mot, pour elle qui connaissait si bien le caractère du jeune homme, trahissait une
profonde angoisse. D’où cette angoisse serait-elle venue, sinon d’un événement relatif à
leur amour ? Et de quel événement, sinon d’une révélation sur l’horrible tromperie, surl’acte infâme commis par elle, oui, par elle-même ? Dieu ! s’il était quelque part une eau
sacrée où se laver le sang, où noyer le souvenir de toutes les fièvres mauvaises ! Mais
non ! il continue de courir dans nos veines, ce sang chargé de nos péchés les plus
honteux. Il n’y a pas eu d’interruption entre le battement de notre pouls à l’heure du
remords et son battement à l’heure de la faute. Et Thérèse sentait de nouveau s’appuyer
sur son visage les baisers de l’homme avec lequel elle avait trahi Hubert ; elle les avait
rendus, cependant, ces affreux baisers.
— « S’il m’interroge, comment trouver la force de lui mentir, et à quoi bon ?… » Cette
phrase à laquelle aboutissaient depuis la veille toutes ses méditations, elle se la disait
encore à la minute où elle se trouvait devant la porte derrière laquelle allait, sans doute,
se jouer une des scènes les plus tragiques pour elle du drame de sa vie. Elle eut du mal
à glisser la petite clef d’or dans la serrure, tant ses doigts tremblaient, — cette clef
donnée pour être maniée avec d’autres sentiments ! Elle savait, à n’en pas douter, qu’au
seul bruit du pêne tournant sur la gâche Hubert serait là, derrière cette porte, à l’attendre.
Il était là, en effet, qui la reçut dans ses bras. Il sentit ses lèvres toutes froides. Il la
regarda, ainsi qu’il faisait chaque fois, après l’avoir pressée contre lui. On eût dit qu’il
voulait se mieux démontrer la vérité de cette présence. Ce premier baiser infligeait
toujours à Thérèse un spasme au cœur, et il lui fallait son invincible crainte de déplaire à
son ami pour se détacher de ses bras. Encore à ce moment, et malgré les tortures de la
nuit, elle tressaillit jusqu’au fond de l’être, et comme un désir fou s’empara d’elle de
griser Hubert par tant de caresses qu’ils oubliassent tous deux, lui, ce qu’il avait à
demander ; elle, ce qu’elle avait à répondre. Ce ne fut qu’un frisson, pourtant, et qui
tomba rien qu’à entendre la voix du jeune homme la questionner avec anxiété. « Tu es
malade ? » disait-il. La voyant toute pâlie, le tendre enfant se reprochait de l’avoir fait
venir par cette matinée, et devant cette évidente souffrance il avait déjà oublié le motif du
rendez-vous. D’ailleurs, sa confiance dans l’issue de l’entretien était telle qu’il n’avait pas
subi une seule reprise de ses soupçons depuis la veille. « Tu es malade ? » répéta-t-il en
l’entraînant dans l’autre pièce et la faisant s’asseoir sur un divan. Comme Emmanuel
Deroy avait été attaché à la légation de Tanger avant d’aller à Londres, son appartement
était tout garni d’étoffes d’Orient, et ce grand divan, drapé de tapis, placé juste en face de
la porte d’un petit jardin, était particulièrement chéri d’Hubert et de Thérèse. Ils avaient
tant causé parmi ces coussins où reposaient leurs têtes unies, dans ces minutes de
l’intimité qui suivent les ivresses de l’amour, — intimité que lui, du moins, préférait à ces
ivresses. Il avait beau aimer Thérèse jusqu’à tout lui sacrifier, il n’en était pas moins
demeuré catholique au fond de sa conscience, et un obscur remords mêlait sa secrète
amertume à la douceur que lui versaient les baisers. Il pensait à sa propre faute et
surtout au péché qu’il faisait commettre à Thérèse. Dans la naïveté de son cœur, il
s’imaginait l’avoir séduite ! Elle s’affaissa plutôt qu’elle ne s’assit sur ce profond divan, et
il commença de lui ôter sa voilette, son chapeau et son manteau. Elle le laissait faire en
lui souriant avec un attendrissement infini. Au sortir de ses heures de tourmentante
insomnie, c’était pour elle quelque chose d’amer tout à la fois et de pénétrant que
l’impression de la câlinerie du jeune homme. Elle le trouvait si affectueux, si délicatement
intime, si pareil à lui-même, qu’elle songea que, sans doute, elle s’était trompée sur le
sens du billet, et à la question sur sa santé, afin de sortir d’incertitude tout de suite, elle
répondit :
— « Non, je ne suis pas malade ; mais le ton de ta dépêche était si étrange qu’il m’a
inquiétée. »
— « Ma dépêche ? » reprit Hubert en lui serrant les mains, qu’elle avait froides, pour
les réchauffer. « Ah ! ce n’était pas la peine… Tiens ! maintenant je n’ose plus mêmet’avouer pourquoi je l’ai écrite. »
— « Avoue tout de même, » fit-elle avec une insistance déjà angoissée, car l’embarras
d’Hubert venait de lui rendre l’inquiétude dont elle avait tant souffert.
— « On est si étrange ! » reprit le jeune homme en secouant la tête. « On a des
heures où l’on doute malgré soi de ce que l’on sait le mieux… Mais il faut d’abord que tu
me pardonnes d’avance. »
— « Te pardonner, » dit-elle, « mon ange ! Ah ! Je t’aime trop !… Te pardonner ? »
répéta-t-elle ; et ces syllabes, qu’elle entendait sa propre voix prononcer, retentissaient
dans sa conscience d’une façon presque intolérable. Qu’elle aurait voulu, en effet, avoir à
pardonner et non pas à être pardonnée ! « Mais quoi ?… » interrogea-t-elle d’une voix
plus basse et qui révélait le recommencement de son trouble intérieur.
— « D’avoir pu me laisser troubler une minute par une infâme calomnie, que des
personnes qui haïssent notre amour m’ont rapportée sur ta vie à Trouville… Mais
qu’astu ?… » — Cette phrase, et plus encore le son de voix avec lequel elle avait été
prononcée, était entrée dans le cœur de Thérèse comme une lame. Peut-être si Hubert
l’avait accueillie, dès son arrivée, par des paroles de soupçon, ainsi que les hommes
savent en inventer, dont chaque mot suppose une absence de foi qui devance les
preuves, aurait-elle trouvé dans son orgueil de femme l’énergie d’affronter le soupçon et
de nier. Mais il y avait dans l’attitude du jeune homme, depuis le début de cette
explication, la sorte de confiance tendre, candide et désarmée qui impose la sincérité à
toute âme demeurée un peu noble ; et, malgré ses défaillances, Thérèse n’était pas née
pour les compromis des adultères ni surtout pour les complications des trahisons. Elle
était de ces créatures capables de grands mouvements de conscience, de soudains
reflux de générosité, qui, descendues à un certain degré, disent : « C’est assez
d’abjection ! » et préfèrent se perdre entièrement à s’abaisser davantage. Les remords
des dernières semaines l’avaient d’ailleurs amenée à cet état de sensibilité souffrante qui
pousse aux actes les plus déraisonnables, pourvu que ces actes terminent la souffrance.
Et puis, l’énervement de la nuit d’insomnie, augmenté encore par le malaise du jour
orageux, lui rendait aussi impossible de dissimuler ses émotions qu’il l’est à un soldat,
frappé de panique, de dissimuler sa peur. En ce moment, son visage était à la lettre
bouleversé par l’effet de ce qu’elle venait d’écouter et par l’attente de ce que son
inconscient bourreau allait dire. Il y eut une minute d’un silence plus que pénible pour
tous les deux. Le jeune homme, assis sur le divan à côté de sa maîtresse, la regardait
avec ses paupières baissées, sa bouche entr’ouverte, sa face de morte. L’excès de ce
trouble avait quelque chose de si étonnamment significatif, que tous les soupçons,
soulevés et chassés la veille, se réveillèrent à la fois dans la pensée de l’enfant. Il vit
soudain devant lui des gouffres, dans l’éclair d’une de ces intuitions instantanées qui
nous illuminent parfois tout le cerveau, à des heures d’émotion suprême.
— « Thérèse ! » cria-t-il, épouvanté de sa propre vision et de l’horreur subite qui
l’envahissait. « Non ! ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible !… »
— « Quoi ? « fit-elle encore. « Parlez, je vous répondrai. »
Le passage du tendre « tu » de leur intimité à ce « vous », que son accent vaincu
rendait si humble, acheva d’affoler Hubert. — « Mais non ! » continua-t-il en se levant et
se mettant à marcher à travers la chambre d’un pas brusque dont le bruit piétinait le
cœur de la pauvre femme ; « je ne peux même pas formuler cela… Je ne peux pas… Eh
bien ! si !… » fit-il en s’arrêtant devant elle : « On m’a dit que tu avais été à Trouville la
maîtresse d’un comte de La Croix-Firmin, que c’était la fable de l’endroit, que des jeunes
gens t’avaient vue entrer chez lui et l’embrasser, que lui-même s’était vanté d’avoir été
ton amant… Voilà ce qu’on m’a dit, et dit avec une telle insistance que j’ai subi uneminute l’affolement de cette calomnie ; et alors j’ai éprouvé le besoin maladif de te voir,
de t’entendre m’affirmer seulement que ce n’est pas vrai. Cela suffira pour que je n’y
pense plus jamais… Réponds, mon amour, que tu me pardonnes d’avoir pu douter de toi,
que tu m’aimes, que tu m’as aimé, que tout cela n’est qu’un odieux mensonge !… » Il
s’était jeté à ses genoux en disant ces paroles ; il lui prenait les mains, les bras, la taille ;
il se suspendait à elle, comme, au moment de se noyer, il se serait accroché au corps de
celui qui se fût jeté à l’eau pour le sauver.
— « Que je vous aime, cela est vrai, » lui répondit-elle d’une voix à peine distincte,
— « Et tout le reste est un mensonge ?… » supplia-t-il éperdu.
Ah ! pour un mot sorti de cette bouche, il eût donné sa vie, à cette seconde. Mais la
bouche restait muette, et, sur les joues si pâles de cette femme, des larmes se mirent à
couler, lentes et longues, sans un sanglot, sans un soupir, comme si c’eût été son âme
qui pleurait ainsi. Un tel silence, de telles larmes, dans un tel instant, n’était-ce pas la
plus claire, la plus cruelle de toutes les réponses ?
— « C’est donc vrai ?… » interrogea-t-il encore. Et comme elle continuait à se taire :
« Mais réponds, réponds ! » reprit-il avec une violence effrayante, qui arracha à cette
bouche, dans les coins de laquelle continuaient à couler ces larmes lentes, un « oui » si
faible qu’il l’entendit à peine, et cependant il devait l’entendre toujours ! — Il se releva
d’un bond et tourna les yeux autour de lui avec égarement. Il y avait des armes
appendues aux murs. Une tentation de lacérer cette femme avec un des poignards dont
l’acier brillait s’empara de ce fils de soldat, si forte qu’il recula. Il regarda de nouveau ce
visage sur lequel les mêmes larmes coulaient, intarissables. Il jeta ce « ah ! » d’agonie,
sorte de cri de bête blessée à mort, qu’arrache un spectacle d’horreur, et, comme s’il eût
eu peur de tout, de ce spectacle, de ces murs, de cette femme, de lui-même, il s’enfuit de
la chambre et de l’appartement, la tête nue, l’âme affolée. Il avait eu assez de force pour
sentir qu’après cinq minutes il serait devenu un meurtrier.Il s’enfuit, où ? comment ? par quels chemins ? Jamais il ne sut avec netteté ce qu’il
avait fait durant cette journée. Il se rappela, le lendemain, et parce qu’il en eut la preuve
palpable auprès de lui, qu’à un moment il s’était vu dans la glace d’une devanture, la
face hagarde, les cheveux au vent, et que, par une bizarre survivance du sentiment de la
tenue, il était entré dans une boutique pour y acheter un chapeau. Puis il avait marché
droit devant lui, traversant d’interminables quartiers de Paris. Les maisons succédaient
aux maisons, indéfiniment. À une minute, il fut dans la campagne de la banlieue. L’orage
éclata, et il put s’abriter sous un pont de chemin de fer. Combien de temps resta-t-il
ainsi ? La pluie tombait par torrents. Il était appuyé contre une des parois du pont.
D’intervalle en intervalle, des trains passaient, ébranlant toutes les pierres. La pluie
cessa. Il se remit en marche, s’éclaboussant aux flaques d’eau, n’ayant rien mangé
depuis le matin et n’y prenant pas garde. Le mouvement automatique de son corps lui
était nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie, et, instinctivement, il allait. La
monstrueuse chose qu’il avait aperçue à travers le saisissement d’une foudroyanteépouvante était là, devant ses yeux ; il la voyait, il la savait réelle, et il ne la comprenait
pas. Il était comme un homme assommé. Il éprouvait une sensation si insupportable
qu’elle n’était même plus de la douleur, tant elle dépassait les forces de son être en les
écrasant. Le soir tombait. Il se retrouva sur la route de sa maison, conduit par l’impulsion
machinale qui ramène l’animal saignant du côté de sa tanière. Vers dix heures, il sonnait
à la porte de l’hôtel de la rue Vaneau.
— « Il n’est rien arrivé à monsieur Hubert ? » fit le concierge ; « ces dames étaient si
inquiètes… »
— « Fais-leur dire que je suis rentré, « dit le jeune homme, « mais que je suis souffrant
et que je désire être seul, absolument seul, tu entends, Firmin. »
Le ton avec lequel cette phrase était dite coupa toute question sur la bouche du vieux
domestique. Comme hébété par l’éclair de fureur qu’il venait de surprendre dans les yeux
de son jeune maître et par le désordre de sa toilette, il suivit Hubert. Il le vit traverser le
vestibule, entrer dans le pavillon, et il monta lui-même jusqu’au salon pour transmettre à
sa maîtresse l’étrange commission dont il était chargé. La mère avait attendu le fils pour
le déjeuner. Hubert n’était pas rentré. Quoique cela ne lui fût jamais arrivé de manquer
sans prévenir, elle s’était efforcée de ne pas trop s’inquiéter. L’après-midi s’était passé
sans nouvelles, puis l’heure du dîner avait sonné. Pas de nouvelles encore.
— « Maman, » avait dit Mme Liauran à madame Castel, « il est arrivé un malheur. Qui
sait où le désespoir l’aura entraîné ? »
— « Il aura été retenu par des amis, » avait répondu la vieille dame, dissimulant sa
propre inquiétude pour dominer celle de sa fille.
Lorsque la porte s’était ouverte à dix heures, avec sa finesse d’ouïe et du fond du
salon, Mme Liauran avait entendu le bruit, et elle avait dit à sa mère et au comte Scilly,
prévenu depuis le dîner : « C’est Hubert. » Quand Firmin eut rapporté la phrase du jeune
homme : « Il faut que je lui parle ! » s’était écriée la malade. Et elle s’était redressée sur
son séant, comme ne se souvenant pas qu’elle ne pouvait plus marcher.
— « Le comte va se rendre auprès de lui, » fit Mme Castel, « et nous le ramener. »
Au bout de dix minutes, Scilly revint, mais seul. Il avait frappé à la porte, puis essayé
de l’ouvrir. Elle était fermée à double tour. Il avait appelé Hubert plusieurs fois ; ce dernier
l’avait enfin supplié de le laisser.
— « Et pas un mot pour nous ? » demanda Mme Liauran.
— « Pas un mot, » répondit le général.
— « Qu’avons-nous fait ? » reprit la mère. « À quoi cela m’aura-t-il servi de le détacher
de cette femme, si j’ai perdu son cœur ! »
— « Demain, » répliqua Scilly, « vous le verrez revenir à vous plus tendre que jamais.
Au premier moment, cela vous terrasse. Il a cherché des preuves de ce que nous lui
avions dit, et il en a trouvé : voilà l’explication de son absence et de sa conduite. »
— « Et il n’est pas venu souffrir auprès de moi ! » fit la mère. « Mon Dieu ! est-ce qu’en
croyant l’aimer pour lui, je ne l’aurais aimé que pour moi ? Voulez-vous sonner, général,
qu’on me porte dans ma chambre ? » Et lorsqu’on eut roulé dans l’autre pièce le fauteuil
qu’elle ne quittait plus maintenant, et qu’elle fut couchée dans son lit : « Maman, » dit-elle
à Mme Castel, « écarte le rideau, que je regarde ses fenêtres. » Puis, comme Hubert
n’avait pas fermé ses volets et qu’on voyait passer et repasser son ombre : « Ah !
maman, » dit-elle encore, « pourquoi les enfants grandissent-ils ? Autrefois, il n’aurait
pas eu une peine sans venir la pleurer sur mon épaule, comme je fais sur la vôtre, et
maintenant… »
— « Maintenant, il n’est pas plus raisonnable que sa mère, » dit la vieille dame, qui
n’avait presque point parlé de la soirée, et qui, mettant un baiser sur les cheveux de safille, la fit se taire en prononçant cette phrase où se révélait son propre martyre : « J’ai
mal à vos deux cœurs. »X

UNE DALILA TENDRE

Quand, au matin, Mme Liauran fit prendre des nouvelles de son fils, ce dernier répondit
qu’il descendrait pour déjeuner. À midi, en effet, il parut. Sa mère et lui n’échangèrent
qu’un regard, et aussitôt elle comprit l’étendue de la souffrance qu’il avait ressentie, rien
qu’à la sorte de frisson dont il fut saisi en la revoyant. Elle était associée comme
occasion, sinon comme cause, à cette souffrance, et il ne devait plus l’oublier. Ses yeux
avaient un je ne sais quoi de si particulièrement distant, sa bouche un pli de lèvres si
fermé, tout son visage exprimait si bien la volonté de n’admettre aucune explication
d’aucune sorte, que ni Mme Liauran ni Mme Castel n’osèrent l’interroger. Ces trois êtres
avaient eu, depuis une année, bien des repas silencieux dans la salle à manger revêtue
d’anciennes boiseries, vaste salle qui faisait paraître petite la table ronde placée au
milieu. Mais tous les trois n’avaient jamais ressenti, comme ce jour-là, l’impression qu’il y
aurait entre eux dorénavant, même s’ils se parlaient, un silence impossible à briser,
quelque chose qui ne se formulerait pas et qui mettrait, pour bien longtemps, un
arrièrefonds de mutisme sous leurs plus cordiales expansions. Quand, après le déjeuner,
Hubert, qui n’avait fait que toucher aux plats, prit le bouton de la porte pour sortir du petit
salon où il s’était à peine tenu cinq minutes, sa mère éprouva un désir timide et presque
repentant de lui demander pardon pour la peine qu’elle lisait sur son visage taciturne.
— « Hubert ? » dit-elle.
— « Maman ? » répondit-il en se retournant.
— « Tu vas tout à fait bien aujourd’hui ? » interrogea-t-elle.
— « Tout à fait bien, » répondit-il d’une voix blanche, — une de ces voix qui
suppriment du coup toute possibilité de conversation ; et il ajouta : « Je serai exact à
l’heure du dîner, ce soir. »
Une préoccupation singulière s’était emparée du jeune homme. Après une nuit d’une
torture si continûment aiguë qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais rien subi de pareil, il
était redevenu maître de lui. Il avait traversé la première crise de son chagrin, celle après
quoi l’on ne meurt plus de désespoir, parce que l’on a réellement touché le fond du fond
de la douleur. Puis il avait repris ce calme momentané qui succède aux prodigieuses
déperditions de force nerveuse, et il avait pu penser. C’est alors qu’une inquiétude l’avaitsaisi à l’endroit de Mme de Sauve, — inquiétude dépourvue de tendresse, car à cette
minute, après l’assaut de chagrin qu’il venait de soutenir, il avait l’âme tarie, sa léthargie
intérieure était absolue, il ne lui restait plus de quoi sentir. Mais il s’était souvenu tout
d’un coup d’avoir laissé Thérèse dans le petit rez-de-chaussée de l’avenue Friedland, et
son imagination n’osait pas se former de conjectures sur ce qui s’était passé après son
départ. C’est précisément à la fin du déjeuner que cette idée l’avait assailli ; elle lui avait
aussitôt donné, par-dessus sa douleur fondamentale, la seule émotion dont il fût capable,
un frisson de terreur physique. Il alla directement de la rue Vaneau à l’avenue, et quand il
se trouva devant la maison, il n’osa pas entrer, bien qu’il eût la clef dans sa main. Il
appela le concierge, vilain personnage auquel il ne parlait jamais sans répulsion, tant il
haïssait sa face effrontée et glabre, son œil servile à la fois et insolent et son ton de
complice grassement payé.
— « Je fais toutes mes excuses à Monsieur, » dit cet homme avant même qu’Hubert
l’eût interrogé. « Je ne savais pas que Madame fût encore là. J’avais vu sortir Monsieur ;
je suis entré, dans l’après-midi, pour donner un coup d’œil au ménage, comme je fais
tous les jours. J’ai trouvé Madame assise sur le canapé. Elle semblait bien souffrante.
Est-ce qu’elle va mieux aujourd’hui, monsieur ? » ajouta-t-il.
— « Elle va très bien… » répondit Hubert ; et comme il éprouvait subitement une
invincible répugnance à entrer dans l’appartement, et que d’autre part il voulait à tout prix
ne pas mettre cet homme, pour lui si antipathique, à même de rien soupçonner du drame
de sa vie, il reprit : « Je suis venu régler votre note. Je pars pour un voyage… »
— « Mais Monsieur m’a déjà payé au commencement du mois, » dit l’autre.
— « Je serai peut-être absent longtemps, » fit Hubert, qui tira un billet de banque de
son portefeuille. « Vous mettrez cela en compte. »
— « Monsieur n’entre pas ? » reprit le concierge.
— « Non, » fit Hubert, qui s’éloigna en se disant : « Je suis un innocent. Est-ce que ces
femmes-là se tuent ? »
Ces femmes-là ! — Cette formule, qui lui était venue naturellement à l’esprit, à lui
l’enfant jusque-là si naïf, si doux, si délicat, traduisait bien la sensation qui le dominait à
cette heure, et qui dura plusieurs jours. C’était un immense dégoût, une nausée intime ;
mais si entière, si profonde, qu’elle ne laissait la place à rien d’autre dans son cœur. Il
n’aurait même pas su dire s’il souffrait, tant le mépris absorbait les forces vives de son
être. Il apercevait cette femme, qu’il avait si religieusement idolâtrée et avec une ferveur
si noble, comme plongée, comme vautrée dans un tel abîme de déchéance qu’il se
faisait à lui-même l’impression de s’être, en l’aimant, roulé dans la boue. C’était la vision
physique dont il était la victime maintenant, d’un bout à l’autre du jour, à ce point qu’il ne
pouvait l’interpréter, ni former quelque hypothèse sur le caractère de Thérèse. Cette
vision s’infligeait à lui avec une précision matérielle qui touchait à l’hallucination. Oui, il
voyait l’acte, et l’acte seul, sans avoir la force de secouer cette hideuse, cette obsédante
hantise. Cela le paralysait d’horreur, et il ne pouvait penser qu’à cela. Une sorte de
mirage ininterrompu lui montrait la prostitution de sa maîtresse, l’exécrable souillure, et,
comme un homme atteint de la jaunisse regarde tous les objets à travers la bile qui lui
injecte les yeux, c’est à travers ce dégoût que toute la vie lui apparaissait. Son âme était
comme saturée d’amertume et cependant affreusement sèche. Il n’était pas une
impression qui ne se transformât pour lui dans ce sentiment du sale et du triste. Il se
levait, passait la matinée parmi ses livres, les ouvrait, ne les lisait pas. Il déjeunait, et la
vue de sa mère, au lieu de l’attendrir, le crispait. Il rentrait dans sa chambre et reprenait
son oisiveté morne de la matinée. Il dînait, puis, aussitôt après le dîner, quittait le salon,
pour ne rencontrer ni le général ni son cousin, de qui la présence lui était insupportable.La nuit, s’il s’éveillait, il continuait de voir la scène maudite, avec la même impossibilité
de parvenir à la douleur détendue S’il s’endormait, il lui fallait, une fois sur deux,
supporter le cauchemar de cette même vision. Comme il n’avait aucune idée sur la
physionomie de l’homme avec lequel sa maîtresse l’avait trompé, ce qui surgissait
devant son sommeil morbide, c’était d’horribles songes où toutes sortes de visages
différents étaient mêlés. Le mal que lui faisait cette imagination le réveillait. La sueur
inondait son corps ; il éprouvait un déchirement au sein, comme si son cœur, qui battait
trop vite, allait se décrocher ; et, à travers cette souffrance, c’était la même prostration de
ses puissances affectueuses, si complète qu’il ne s’inquiétait même plus de savoir ce
que Thérèse était devenue.
— « Après tout, » se disait-il un matin en se levant, « je vivais bien avant de la
connaître ! Je n’ai qu’à me remettre en pensée dans l’état où je me trouvais avant ce 12
octobre… » —Il se rappelait exactement la date. — « Il n’y a pas beaucoup plus d’un an.
J’étais si paisible alors ! J’aurai fait un mauvais rêve, voilà tout. Mais il faut détruire tout
ce qui pourrait me rappeler ce souvenir. »
Il s’assit devant son bureau, après avoir mis de nouveau du bois dans le feu afin
d’activer la flambée et fermé la porte à double tour. Il se rappela involontairement qu’il
agissait ainsi autrefois, lorsqu’il voulait revoir le cher trésor de ses reliques d’amour. Il
ouvrit le tiroir où ce trésor était caché : il consistait en un coffret de maroquin noir sur
lequel étaient entrelacées deux initiales, un T et un H. Thérèse et lui avaient échangé
deux de ces coffrets pour y conserver leurs lettres. Sur celui qu’il avait donné à son amie,
il avait fait, à défaut des deux initiales, autographier le nom de Thérèse en entier. « Ai-je
été enfant ! » songea-t-il à l’idée des mille petites délicatesses de cet ordre auxquelles il
s’était livré. Il y a toujours de la puérilité, en effet, dans ces extrêmes délicatesses ; mais
c’est du jour où l’on est sur le chemin de la dureté du cœur que l’on pense ainsi. À côté
de ce coffret gisaient deux objets qu’Hubert avait jetés là, le soir même du jour où il avait
appris la trahison de sa maîtresse : l’un était sa bague, l’autre une fine chaîne d’or à
laquelle était suspendue une clef toute mince. Il prit dans sa main le petit anneau et
regarda malgré lui la surface intérieure. Thérèse y avait fait graver une étoile et la date de
leur séjour à Folkestone. Ce simple signe évoqua soudain devant Hubert une perspective
indéfinie de réminiscences : il revit la porte de l’hôtel, l’escalier et son tapis rouge, le
salon où ils avaient dîné, le garçon qui les servait, avec son visage d’une respectabilité
britannique, sa lèvre rasée, son menton trop long. Il l’entendit qui disait : « I beg your
pardon ; » et à travers ces détails si insignifiants en eux-mêmes, pour lui uniques, le
sourire de Thérèse lui apparut. Quelle langueur flottait dans ses yeux alors, ces yeux
dont la nuance d’un gris vert était toute fondue, toute noyée d’un complet
abandonnement de l’être intime ; ces yeux où dormait un sommeil qui semblait l’inviter à
en être le rêve ! Hubert passa la bague à son doigt machinalement, puis il la lança
presque avec colère dans le tiroir, contre le bois duquel le métal rebondit. Pour ouvrir le
coffret, il dut manier la chaîne. C’était un jaseron ancien qui lui venait de Thérèse. Il lui
avait donné, lui, le bracelet auquel était attachée la clef de l’appartement, et elle lui avait,
elle, donné cette chaînette pour qu’il pût porter à son cou la clef du coffret. Il avait gardé
ce scapulaire d’amour des mois et des mois, et bien souvent cherché avec la main le
petit bijou sous sa chemise, pour se faire un peu de mal en se l’enfonçant contre la
poitrine. Il se rappelait ainsi le tendre mystère de son cher bonheur. Que toute cette
ivresse était loin aujourd’hui ; ah ! combien loin, combien perdue dans l’abîme du passé,
d’où s’échappe une si affreuse odeur de mort ! Quand il eut soulevé le couvercle du
coffret, il s’accouda, et, le front dans sa main, il contempla ce qui restait de son bonheur,
ces quelques riens si parfaitement indifférents pour tout autre, pour lui si pénétrésd’âme : un mouchoir brodé, un gant, une voilette, un paquet de lettres, un paquet de
petites dépêches bleues, mises les unes dans les autres et formant comme un menu
livre de tendresse. Et les enveloppes des lettres avaient été ouvertes avec tant de soin,
le papier des dépêches déchiré si exactement ! Les moindres détails remémoraient à
Hubert les scrupules de piété amoureuse qu’il avait ressentis pour tout ce qui venait de
sa maîtresse. Il y avait encore, par-dessous les lettres et les dépêches, un portrait d’elle,
où elle était représentée dans le costume qu’elle portait à Folkestone : une simple
jaquette ajustée en drap et un chapeau avancé dont l’ombre tombait un peu sur le haut
du visage. Elle avait fait faire cette photographie pour le seul Hubert, et, en la lui donnant,
elle lui avait dit : « Je pensais tant à nous, pendant que je posais… Si tu savais comme
ce portrait t’aime !… » Et Hubert se sentait réellement aimé par ce portrait. Il lui semblait
que de cet ovale du visage, que de cette bouche fine, que de ces yeux baignés de
songe, un effluve tendre se détachait, l’enveloppait ; et c’est alors qu’à côté de la vision
de la perfidie commença de nouveau à se dresser la vision de l’amour de Thérèse. Aussi
évidemment qu’il savait, par son aveu, que cette femme l’avait trompé, il savait, par ses
souvenirs, qu’elle l’avait aimé, qu’elle l’aimait encore. Il la revit telle qu’il l’avait laissée
sur le canapé de leur cher asile, avec sa face convulsée et ses larmes, surtout, Dieu !
quelles larmes ! Pour la première fois depuis cette heure fatale, il se rendit compte de la
noblesse avec laquelle elle s’était confessée de sa faute, quand il lui était si aisé de
mentir, et il laissa soudain échapper ce cri qui ne lui était pas encore venu à travers ses
journées de douleur desséchée et déchirante : « Mais pourquoi ? pourquoi ? »Oui, pourquoi ? pourquoi ? — Cette angoisse d’ordre tout moral accompagna dès cette
minute l’angoisse de la vision physique. Hubert commença de penser, non plus
seulement à son mal, mais à la cause de son mal. Brûler ces lettres, lacérer ce portrait,
briser, jeter la chaîne, la bague, détruire ce résidu suprême de son amour, cela lui aurait
été aussi impossible que de déchirer avec le fer le corps frémissant de sa maîtresse.
C’étaient, ces objets, des personnes vivantes, avec des regards, des caresses, des
palpitations, une voix. Il referma le tiroir, incapable de supporter plus longtemps la
présence de ces choses qui lui semblaient faites avec la substance même de son cœur.
Il se jeta sur la chaise longue, et il se perdit dans le gouffre de ses réflexions. Oui,
Thérèse l’avait aimé, Thérèse l’aimait ! Il y a des larmes, des étreintes, une chaleur
d’âme, qui ne mentent pas. Elle l’aimait, et elle l’avait trahi ! Elle s’était donnée à un
autre, avec son nom à lui dans le cœur, moins de six semaines après l’avoir quitté ! Mais
pourquoi ? pourquoi ? Poussée par quelle force ? Entraînée par quel vertige ? Envahie
par quelle ivresse ? Qu’était-ce donc que la nature, non plus de « ces femmes-là », —iln’avait plus de férocités de pensée maintenant, — mais de la femme, pour qu’une aussi
monstrueuse action fût seulement possible ? de quelle chair était-elle donc pétrie, cette
créature décevante, pour qu’avec toutes les apparences, avec toutes les réalités du
sentiment, on ne pût pas faire plus de fonds sur elle que sur de l’eau ? Qu’elles étaient
douces, ces mains de la femme, et qu’elles semblaient loyales ; et cependant leur confier
son cœur, dans la sécurité de l’affection partagée, c’était la plus folle des folies ! Elle
vous sourit, elle vous pleure, et déjà elle a remarqué celui qui passe, celui auquel, s’il
l’amuse une heure, elle sacrifiera toute votre tendresse, une flamme aux yeux, la grâce
aux lèvres ! Pourquoi ? Pourquoi ? Qu’y a-t-il pourtant de vrai au monde, si même
l’amour n’est pas vrai ? Et quel amour ? Hubert scrutait son passé intime maintenant ; il
faisait comme un examen de conscience de son attachement pour Thérèse, et il se
rendait cette justice qu’il n’avait pas eu depuis des mois une pensée qui ne fût pour elle.
Certes, il avait commis des fautes, mais pour elle toujours, et, à cette heure pourtant si
triste, il ne pouvait pas se repentir de ces fautes-là. Il aurait éprouvé un soulagement de
toute sa peine à s’agenouiller devant le prêtre qui l’avait élevé et à lui dire : « Mon père,
j’ai péché. » Mais non ; il était au-dessus de ses forces de regretter les actions
auxquelles Thérèse, sa Thérèse, était mêlée. Oui, il l’avait idolâtrée avec une ferveur
sans défaillance, et c’était son premier amour, et ce serait le dernier, du moins il le
croyait ainsi, et il lui avait montré cette confiance dans la durée de leur sentiment avec
une ingénuité sans calcul. Rien de tout cela n’avait eu sur elle assez d’influence pour
l’arrêter au moment de commettre son infamie, —avec le même corps ! Il en respirait
l’arôme subitement, il en retrouvait l’impression sur tout son être ; puis c’était une
résurrection de la jalousie, douloureuse jusqu’à la torture, et toujours il reprenait le
« pourquoi ? pourquoi ? », désespéré, lui, chétif, après tant d’autres, de se heurter à
cette énigme funeste qu’est l’âme de la femme, coupable une fois, coupable deux fois,
coupable jusqu’aux cheveux blancs, jusqu’à la mort.
Cette nouvelle forme de chagrin dura des jours encore et des jours. Le jeune homme
donnait plein accès en lui à un sentiment nouveau qu’il n’avait jamais soupçonné
jusquelà, qu’il devait toujours subir désormais, — la défiance. Il avait vécu depuis ses premières
années dans une foi complète aux apparences qui l’entouraient. Il avait cru en sa mère. Il
avait cru en ses amis. Il avait cru à la sincérité de toutes les paroles et de toutes les
caresses. Il avait cru, par-dessus tout, en Thérèse de Sauve. Il l’avait, dans sa pensée,
assimilée au reste de sa vie. Autour de lui tout était vérité ; aussi l’amour de Thérèse luiétait-il apparu comme une vérité suprême. Et voici que maintenant, par une révolution
d’esprit où se trahissait le vice originel de son éducation, il assimilait à cette femme de
mensonge tout le reste de sa vie. Il avait été façonné par sa mère à ne faire aucune part
au scepticisme. C’est probablement le plus sur procédé pour que la première déception
transforme le trop croyant en un négateur absolu. Il n’est jamais bon d’attendre beaucoup
des hommes et de la nature. Car ils sont, eux, des animaux féroces à peine masqués de
convenances ; et quant à elle, son apparente harmonie est faite d’une injustice qui ne
connaît pas de rémission. Pour garder de l’idéal en soi, jusqu’à ce que la mort nous
délivre enfin dû dangereux esclavage des autres et de nous-mêmes, il faut s’être habitué
de bonne heure à considérer l’univers de la beauté morale comme le fumeur d’opium
considère les songes de son ivresse. Ce qui constitue leur charme, c’est d’être des
songes, partant de ne correspondre à rien de réel — du moins ici-bas. Hubert était si
accoutumé, au contraire, à remuer son intelligence tout d’une pièce, qu’il ne pouvait ni
douter ni croire à moitié. Si Thérèse lui avait menti, pourquoi tout ne mentirait-il point
aussi ? Cette idée ne se formulait pas sous une forme abstraite, et il n’y arrivait pas avec
l’aide du raisonnement : c’était une façon de sentir qui se substituait à une autre. Il se
surprenait, durant cette cruelle période, à douter de Thérèse dans leur passé commun. Il
se demandait si sa trahison de Trouville était la première, si elle n’avait pas eu d’autre
amant que lui au temps de leur passion la plus enivrée. La perfidie de cette femme lui
corrompait jusqu’à ses souvenirs. Elle faisait pire : sous cette influence de misanthropie,
il commettait le plus grand des crimes moraux, il doutait de la tendresse de sa mère.
Dans cette affection passionnée de Mme Liauran, le malheureux ne voyait plus qu’un
égoïsme jaloux. « Si elle m’aimait vraiment, elle ne m’aurait pas appris, » se disait-il, « ce
qu’elle m’a appris. » Il se trouvait ainsi dans cet état de cœur auquel le langage populaire
a donné le nom si expressif de désenchantement. Il avait fini de voir la beauté de l’âme
humaine, et il commençait d’en constater la misère, et toujours il retombait sur cette
question comme sur une pointe d’épée : « Mais pourquoi ? pourquoi ? » Et il creusait le
caractère de Thérèse sans aboutir à une réponse. Autant valait demander pourquoi
Thérèse avait des sens en même temps qu’un cœur, et pourquoi le divorce s’établissait à
de certaines heures entre les besoins de ce cœur et la tyrannie de ces sens, comme
chez les hommes. Les débauchés en qui le libertinage n’a pas tué le sentimentalisme
connaissent le secret de ces divorces ; mais Hubert n’était pas un débauché. Il devait
rester pur, même dans son désespoir, et jamais il ne lui vint à la pensée de demander
l’oubli de son mal aux enivrements des baisers sans amour. Il ignora toujours les
tentations des alcôves vénales et consolatrices, — où l’on perd en effet ses regrets, mais
en perdant son rêve.Et cependant, comme il était jeune, comme dans son intimité avec Thérèse il avait
contracté l’habitude du plus ardent plaisir, celui qui exalte à la fois l’esprit et le corps
dans une communion divine, après quelques semaines de ces douleurs et de ces
réflexions, il commença de ressentir l’obscur désir, l’appétit inavoué de cette femme,
dont il ne voulait plus rien savoir, qu’il devait considérer comme morte et qu’il méprisait si
absolument. Cet étrange et inconscient retour vers les délices de son amour, mais un
retour qu’aucun idéal n’ennoblissait plus, se manifesta par une de ces curiosités qui
sortent des profondeurs insondables de notre être. Il éprouva un besoin maladif de voir
de ses yeux cet homme qui avait été l’amant de Thérèse, ce La Croix-Firmin auquel sa
maîtresse s’était donnée, dans les bras duquel elle avait frémi de volupté, comme dans
ses bras, à lui. Pour un directeur de conscience qui aurait suivi, période à période, le
ravage qu’accomplissait dans cette âme le ferment de corruption inoculé par la trahison
de Thérèse, cette curiosité eût sans doute paru le symptôme le plus décisif d’une
métamorphose chez cet enfant grandi parmi toutes les pudeurs. N’était-ce point le
passage de l’horreur absolue devant le mal, tourment et gloire des êtres vierges, à cette
sorte d’attrait encore épouvanté, si voisin de la dépravation ? Mais, surtout, c’était
l’affreuse complaisance de l’imagination autour de l’impureté d’une femme désirée, qui
veut que, par une des plus tristes lois de notre nature, la constatation de l’infidélité, en
avilissant l’amant, en déshonorant la maîtresse, avive si souvent l’amour. Il est probable
que, dans ce cas, l’idée de la perfidie agit à l’état de tableau infâme ; et ainsi s’expliquent
ces accès de sensualité dans la haine qui étonnent le moraliste au cours de certains
procès fondés sur les drames de la jalousie. Certes, le pauvre Hubert n’en était pas à
donner place en lui à des instincts de cette bassesse ; et cependant sa curiosité de
connaître son rival de Trouville était déjà bien malsaine. Il en était d’elle comme de la
faute de Thérèse. C’est la ténébreuse, l’indestructible mémoire de la chair, qui agit à
l’insu de l’être qu’elle domine. Il y avait un peu du souvenir de toutes les caresses
données et reçues depuis la nuit de Folkestone, dans ce désir de constater l’existence
réelle de l’homme haï et d’en repaître ses regards. Cela devint quelque chose de si âpre
et de si cuisant, qu’après avoir lutté longtemps, et avec la sensation qu’il se diminuait
étrangement, Hubert n’y put résister ; et voici quel procédé presque enfantin il employa
pour réaliser son singulier désir : il calcula que La Croix-Firmin devait appartenir à un
cercle à la mode, et il eut tôt fait de découvrir son nom et son adresse dans l’annuaired’un club élégant. C’est à ce club qu’il recourut pour savoir si le personnage était à Paris.
La réponse fut affirmative. Hubert fit la reconnaissance de la rue de La Pérouse, au
numéro 14 ter de laquelle habitait son rival, et il se convainquit aussitôt qu’en se tenant
sur le trottoir d’une des places que coupe cette rue il pourrait surveiller la maison, un
hôtel à deux étages qui ne contenait certainement qu’un très petit nombre de locataires.
Il s’était dit qu’il se posterait là un matin : il attendrait jusqu’au moment où il verrait sortir
un homme qui lui parût être celui qu’il cherchait ; il questionnerait alors le concierge, sous
un prétexte quelconque, et il serait sans doute renseigné. C’était un moyen d’une
simplicité primitive, dans lequel tous ceux dont la jeunesse a nourri un culte passionné
pour quelque écrivain célèbre retrouveront la naïveté des ruses employées afin de voir
leur grand homme. Si ce plan échouait, Hubert se réservait de s’adresser à une des
personnes qu’il connaissait parmi les membres du cercle ; mais sa répugnance était
grande à une telle démarche… Il était donc là, par un matin froid de décembre, dès neuf
heures. Le temps était sec et clair, le ciel d’un bleu pâle, et ce quartier à demi élégant, à
demi exotique, traversé par son peuple de fournisseurs et de palefreniers. De la maison
qu’il examinait, Hubert vit sortir successivement des domestiques, une vieille dame, un
petit garçon suivi d’un abbé, puis enfin, sur les onze heures et demie, un homme encore
jeune, de taille moyenne, élégant de tournure, mince et robuste dans son pardessus
doublé de loutre. Cet homme achevait de boutonner son collet en se dirigeant droit du
côté d’Hubert. Ce dernier s’avança aussi et frôla l’inconnu. Il vit un profil un peu lourd,
des moustaches de la couleur de l’or bruni et, dans un teint que le saisissement du froid
colorait déjà, un œil légèrement bridé, l’œil d’un viveur qui s’est couché trop tard, après
une nuit passée au jeu ou ailleurs. Un serrement de cœur inexprimable précipita l’amant
jaloux vers l’hôtel.
— « M. de La Croix-Firmin ? » demanda-t-il.
— « M. le comte n’est pas à la maison, » répondit le concierge.
— « Il m’avait cependant donné rendez-vous à onze heures et demie, et je suis
exact, » fit Hubert en tirant sa montre. « Y a-t-il longtemps qu’il est sorti ? »
— « Mais Monsieur aurait dû rencontrer M. le comte. M. le comte était là voici cinq
minutes ; il n’a pas détourné la rue. »
Hubert savait ce qu’il voulait savoir. Il se précipita du côté où il avait croisé La
CroixFirmin, et, après quelques pas, il l’aperçut de nouveau qui se préparait à prendre le
trottoir de l’avenue du côté de l’Arc-de-Triomphe. C’était donc lui. Hubert le suivait d’un
peu loin, lentement, et le regardait avec une sorte d’angoisse dévorante. Il le voyait
marcher d’une jolie manière, avec une souplesse tout ensemble robuste et fine. Il se
rappelait ce qui s’était passé à Trouville, et chacun des mouvements de La Croix-Firmin
ravivait la vision physique. Hubert se comparait mentalement, frêle et mince comme il
était, à ce solide et fier garçon, qui, plus haut que lui de la moitié de la tête, s’en allait
ainsi, tenant sa canne à la façon anglaise, par le milieu et à quelque distance de son
corps, sous le joli ciel de ce matin d’hiver, d’un pas qui disait la certitude de la force. La
comparaison expliquait trop bien les causes déterminantes de la faute de Thérèse, et
pour la première fois le jeune homme les aperçut, ces causes meurtrières, dans leur
brutalité vraie. « Ah ! le pourquoi ? le pourquoi ? Mais le voilà ! » songeait-il en
considérant avec une envie douloureuse cet être si animalement énergique. Cette
première émotion fut trop amère, et le misérable enfant allait renoncer à sa poursuite,
lorsqu’il vit La Croix-Firmin monter dans un fiacre. Il en héla un lui-même.
— » Suivez cette voiture, » fit-il au cocher.
L’idée que son ennemi allait chez Thérèse venait de rendre à Hubert sa frénésie. Il se
penchait de temps à autre à la portière de son coupé de rencontre, et il y voyait roulercelui qui emportait son rival. C’était un fiacre de couleur jaune, qui descendit les
Champs-Elysées, suivit la rue Royale, s’engagea dans la rue Saint-Honoré, puis s’arrêta
devant le café Voisin. La Croix-Firmin allait tout simplement déjeuner. Hubert ne put
s’empêcher de sourire du piteux résultat de sa curiosité. Machinalement, il entra, lui
aussi, dans le restaurant. Le jeune comte était assis déjà devant une table, avec deux
amis qui l’avaient attendu. À une autre extrémité de la salle, une seule table était libre, à
laquelle Hubert prit place. Il pouvait de là, non pas entendre la conversation des trois
convives, — le bruit du restaurant était trop fort, — mais étudier la physionomie de
l’homme qu’il détestait. Il commanda au hasard son propre repas et s’abîma dans une
sorte d’analyse que connaissent bien les observateurs de goût et de profession, ceux qui
entrent dans un théâtre, un estaminet, un wagon, avec le seul désir de voir fonctionner
des physiologies humaines, de suivre dans des gestes et des regards, dans des bruits
de souffle et dans des attitudes, les instinctives manifestations des tempéraments. Par
instant, un éclat de voix apportait à Hubert quelque lambeau de phrase. Il n’y prenait pas
garde, abîmé dans la contemplation de l’homme lui-même, qu’il voyait presque en face,
avec ses yeux hardis, son cou un peu court, ses fortes mâchoires. La Croix-Firmin était
entré le teint battu et couperosé ; mais, dès la première moitié du déjeuner, le travail de
la digestion commença de lui pousser à la face un afflux de sang. Il mangeait posément
et beaucoup, avec une lenteur puissante. Il riait haut. Ses mains, qui tenaient la
fourchette et le couteau, étaient fortes et montraient chacune deux bagues. Sur son front,
que des boucles courtes découvraient dans son étroitesse, jamais une flamme de
pensée n’avait brillé. Cela faisait un ensemble qui, même au regard hostile d’Hubert, ne
manquait pas d’une beauté mâle et saine ; mais c’était la beauté brutale d’un être de
chair et de sang, sur le compte duquel il était impossible qu’une personne délicate se fît
illusion une heure. Dire d’une femme qu’elle s’était donnée à cet homme, c’était dire
qu’elle avait cédé à un instinct d’un ordre tout physique. Plus Hubert s’identifiait à ce
tempérament par l’observation, plus cela lui devenait évident. Il interprétait la nature de
Thérèse à cette minute mieux qu’il ne l’avait jamais fait. Il en saisissait l’ambiguïté avec
une certitude affreuse ; et c’est alors que s’éleva dans son cœur le plus triste, mais aussi
le plus noble des sentiments qu’il eût éprouvés depuis son aventure, le seul qui fût
vraiment digne de ce qu’avait été autrefois son âme, celui par lequel l’homme trouve
encore, devant les perfidies de la femme, de quoi ne pas se perdre tout à fait le cœur : —
la pitié. Un attendrissement, d’une amertume à la fois et d’une mélancolie infinies,
l’envahit à l’idée que la créature charmante qu’il avait connue, sa chère silencieuse,
comme il l’appelait, celle qui s’était montrée si délicatement fine dans l’art de lui plaire, se
fût livrée aux caresses de cet homme. Il se rappela tout d’un coup les larmes de la nuit
de Folkestone, les larmes aussi de la dernière entrevue ; et comme s’il en eût enfin
compris le sens, il ne trouva plus en lui-même qu’un seul mot, qu’il prononça tout bas
dans cette salle de restaurant emplie de la fumée des cigares, puis tout haut sous les
arbres défeuillés des Tuileries, puis dans la solitude de la chambre de la rue Vaneau, —
un seul mot, mais rempli de la perception des fatalités avilissantes de la vie : « Quelle
misère ! mon Dieu, quelle misère ! »XI

DU CŒUR AUX SENS

Que faisait Thérèse tandis qu’il souffrait ainsi, et pourquoi ne lui donnait-elle aucun
signe de son existence ? Quoique le jeune homme se fût interdit de penser à elle, il y
pensait cependant, et cette question venait ajouter une inquiétude à ses autres
angoisses. Des hypothèses contradictoires lui traversaient l’esprit tour à tour. Thérèse
était-elle malade de remords ? Avait-elle cessé de l’aimer ? Avait-elle repris La
CroixFirmin comme amant ? Suivait-elle une nouvelle intrigue ? Tout semblait possible à
Hubert, le pire comme le meilleur, de la part de cette femme qu’il avait pu connaître si
étrangement capable de délicatesse et de libertinage, de perfidie et de noblesse. Il
constatait alors, à la brûlure de cœur que lui donnaient certaines de ses hypothèses, par
quelles fibres vivantes il tenait à cet être dont il se voulait détaché. Il était sur le point de
faire quelque démarche pour apprendre du moins quelles étaient ses dispositions d’âme,
à elle, en ce moment. Puis il se méprisait de cette faiblesse, et, pour se réconforter, il se
répétait quelques vers qui correspondaient à son état d’esprit. Il les avait trouvés, étrange
ironie de la destinée qu’il ne soupçonnait pas, dans l’unique recueil de poésies de
Jacques Molan. Ce volume, réimprimé depuis que les romans de high life du poète
l’avaient rendu célèbre, s’appelait d’un titre qui, à lui seul, révélait la jeunesse : les
Premières Fiertés. Hubert avait dîné avec l’écrivain chez Mme de Sauve, sans se douter
que la pauvre femme éprouvait un frisson d’horreur, ainsi contrainte par son mari de
recevoir à sa table l’amant qu’elle idolâtrait et celui avec qui elle avait rompu. Molan avait
causé avec esprit ce soir-là, et c’est à la suite de ce dîner que le jeune homme, par une
curiosité très naturelle, avait pris chez un libraire le livre de vers. Le poème qui lui plaisait
aujourd’hui était un sonnet, assez prétentieusement appelé Cruauté tendre :
Tais-toi, mon cœur ! Orgueil féroce, parle, toi !
Dis-moi qu’où j’ai passé je dois seul rester maître
Et ne point pardonner qui m’osa méconnaître
Jusqu’à dormir au lit d’un autre, étant à moi.

Du moins je l’aurai vue, aussi muet qu’un roi,
Se traîner à mes pieds et, du fond de son être.
Pleurer, chercher mes yeux, où j’ai pu ne rien mettre ;Et je m’en suis allé sans avoir dit pourquoi.

Elle ne savait pas qu’à l’heure où, comme folle,
Plaintive, elle implorait une seule parole,
Je souffrais autant qu’elle, et que je l’adorais.
L’homme outragé n’a rien de mieux que le silence,
Car se venger est un aveu des maux secrets,
Et je veux qu’on me croie au-dessus de l’offense.
— « Oui, » se disait Hubert, « il a raison : — le silence… « Ces vers le remuaient,
enfantinement, comme il arrive aux lecteurs ordinaires qui demandent à une œuvre de
poésie seulement d’aviver ou d’apaiser la plaie intérieure. « Le silence… » reprenait-il.
« Est-ce qu’on parle à une morte ? Hé bien ! Thérèse est une morte pour moi. »
En s’exprimant ainsi dans la solitaire chambre de travail où il passait maintenant
presque toutes ses journées, Hubert n’avait plus de rancune contre sa maîtresse.
Comme aucun fait récent ne venait susciter en lui des sentiments nouveaux, les anciens
reparaissaient, ceux d’avant la trahison. Ces images de ses souvenirs abondaient en lui
sans qu’il les chassât, et, petit à petit, sous cette influence, sa colère devenait quelque
chose d’abstrait et de rationnel, si l’on peut dire, de convenu à ses yeux. En réalité, il
n’avait jamais autant aimé cette femme que dans ces heures où il se croyait sûr de ne
plus la revoir. Il l’aimait comme une morte, en effet ; mais qui ne sait que ce sont là les
plus indestructibles, les plus frénétiques tendresses ? Quand l’irrévocable séparation n’a
pas pour premier résultat de tuer l’amour, elle l’exalte, au contraire, d’une façon étrange.
Impossible à étreindre, si présente et si lointaine, la vague forme du fantôme désiré flotte
devant notre regard, avec sa beauté que la vie ne détruira plus, et notre âme s’en va vers
lui, tristement, passionnément. La durée des jours s’abolit. La douceur du passé reflue
tout entière en nous. Et alors commence un enchantement rétrospectif et singulier, qui
est comme l’hallucination du cœur. Thérèse de Sauve eût été une femme ensevelie,
cousue dans le linceul, couchée dans la froideur du caveau funèbre et pour toujours,
qu’Hubert ne se serait pas abandonné davantage aux dangereux endolorissements de sa
mémoire, à la folle ardeur de l’amour sans espérance, sans désir, tout fait de l’extase de
ce qui fut une fois, — de ce qui ne saurait plus être jamais. Heure par heure, au moyen
des billets qu’il avait gardés d’elle et qu’il relisait jusqu’à en savoir par cœur chaque mot,
il reconstituait les délicieux mois de son ivresse finie. Thérèse avait l’habitude de ne
jamais dater ses lettres et d’écrire simplement en tête le nom du jour : « ce jeudi… ce
vendredi… ce samedi… » Hubert retrouvait le quantième du mois au timbre de la poste,
grâce au soin pieux qu’il avait eu de conserver toutes les enveloppes, pour l’enfantine
raison qu’il n’aurait pas détruit, sans douleur, une ligne de cette écriture. Il n’avait pu,
après tant et tant de semaines, se blaser sur l’émotion que lui procurait la vue des lettres
de son nom tracées de la main de Thérèse. — Oui, heure par heure, il revivait sa vie
vécue déjà. Le charme des minutes écoulées se représentait, si complet, si ravissant, si
navrant ! Cela s’en était allé comme tout s’en va, et le jeune homme en arrivait à ne plus
se révolter contre l’énigme dont il était victime. À la notion chrétienne de responsabilité
succédait en lui un obscur fatalisme. La fin de son bonheur s’expliquait maintenant à ses
yeux par l’inévitable misère humaine. Il absolvait presque son fantôme d’une faute qui lui
semblait tenir à des fatalités naturelles ; puis il se prenait à songer que ce fantôme était
non pas celui d’une femme morte, aux yeux clos, à la poitrine immobile, à la bouche
fermée, mais une créature vivante, de qui les paupières battaient, de qui le cœur
palpitait, de qui la bouche s’ouvrait, fraîche et tiède ; et, malgré lui, tourmenté par il ne
savait quel obscur désir, il se surprenait à murmurer : « Que fait-elle ? »
Que faisait donc Thérèse, et comment n’avait-elle tenté aucun effort pour revoir celui
qu’elle aimait ? Quelles idées, quelles sensations avait-elle traversées depuis la terriblescène qui l’avait séparée d’Hubert ? Pour elle aussi les journées avaient succédé aux
journées ; mais tandis que le jeune homme, en proie à une métamorphose d’âme
provoquée par la plus inattendue et la plus tragique déception, les laissait s’en aller, ces
journées, rapides et brûlantes, passant d’une extrémité à l’autre de l’univers du
sentiment, — elle, la coupable ; elle, la vaincue, s’absorbait en une pensée unique. En
cela pareille à toutes les femmes qui aiment, elle aurait donné les gouttes de son sang,
les unes après les autres, pour guérir la douleur qu’elle avait causée à son amant. Ce
n’est pas que les détails visibles de son existence fussent modifiés. Sauf la première
semaine, durant laquelle une continue et lancinante migraine l’avait, pour ainsi dire,
terrassée, contrecoup peut-être salutaire de tant d’émotions ressenties, elle avait repris
son métier de femme à la mode, son train accoutumé de courses et de visites, de grands
dîners et de réceptions, de séances au théâtre ou dans les soirées. Mais ce mouvement
extérieur n’a jamais plus empêché le rêve que ne fait le travail de l’aiguille à tapisserie.
Chose étrange au premier abord : il s’était produit dans cette âme, après l’explication de
l’avenue Friedland, une détente à demi apaisée, tout simplement parce que l’aveu
volontaire avait, comme toujours, diminué le remords. C’est sur cette loi inexpliquée de
notre conscience que la fine psychologie de l’Église catholique a fondé le principe de la
confession. Si Thérèse ne se pardonnait pas tout à fait sa faute, du moins, en y
songeant, n’avait-elle plus à subir la vision d’une bassesse absolue. L’idée d’une
certaine hauteur morale s’y trouvait associée et l’ennoblissait elle-même à ses propres
yeux. Ce sommeil de ses remords la rendait libre de s’abîmer dans le souvenir d’Hubert.
Elle vivait maintenant dans une mortelle inquiétude à son endroit, dominée par le fixe
désir de le revoir, non qu’elle espérât obtenir de lui son pardon ; mais elle savait qu’il
était malheureux, et elle sentait un tel amour en son être pour cet enfant blessé par elle,
qu’elle trouverait bien le moyen de panser, de fermer cette plaie. Comment ? Elle n’aurait
su le dire ; mais il n’était pas possible qu’une telle tendresse, et si profondément
repentante, fût inefficace. En tout cas, il fallait qu’elle montrât du moins à Hubert
l’étendue de la passion qu’elle ressentait pour lui. Est-ce que cela ne le toucherait pas,
n e le pénétrerait pas, ne l’arracherait pas au désespoir ? Maintenant qu’elle ne se
trouvait plus sous l’accablement immédiat de son infidélité, elle ne la jugeait pas du point
de vue essentiellement masculin, c’est-à-dire comme quelque chose d’absolu et
d’irréparable. Chez la femme, créature beaucoup plus instinctive que nous autres
hommes, beaucoup plus voisine de la nature, les puissances de renouveau sont
beaucoup plus intactes. Une femme trompée pardonne, pourvu qu’elle se sente aimée, et
une femme qui a trompé ne comprend guère qu’on ne lui pardonne pas. La faute
commise, c’est une idée, une ombre, une chimère. L’amour éprouvé, c’est un fait, une
réalité. Thérèse était donc sortie entièrement de la période de dépression morale dont
son aveu avait marqué l’extrême limite. Certes, elle ne regrettait pas cet aveu, ainsi que
tant d’autres femmes eussent fait dans des circonstances semblables ; mais elle désirait,
elle espérait, elle voulait que cet aveu n’eût pas marqué la fin de son bonheur, car, après
tout, elle aimait, et elle était aimée.
Cependant son désir ne l’aveuglait pas au point de lui faire oublier ce qu’elle savait du
caractère de son ami. Fier et pur comme elle le connaissait, que ce rapprochement était
difficile ! Et d’ailleurs quels moyens employer pour se trouver avec lui, ne fut-ce qu’une
heure ? Écrire ? elle le fit, non pas une fois, mais dix. La lettre cachetée, elle la jetait
dans un tiroir et ne l’envoyait point. D’abord aucune phrase ne lui paraissait suffisamment
câline et humble, enlaçante et tendre. Puis elle appréhendait avec épouvante qu’Hubert
n’ouvrit même pas l’enveloppe et qu’il la lui retournât sans répondre. Le retrouver à un
dîner, dans une visite ? Elle redoutait un tel hasard affreusement. De quel cœursupporter son regard, qui serait cruel, et qu’elle ne pourrait même pas essayer de
désarmer ? Aller rue Vaneau et obtenir de lui un entretien ? Elle savait trop que ce n’était
pas possible. Lui faire parler ? Par qui ? La seule personne qu’elle eût mise dans la
confidence de son amour était l’amie de province qu’elle avait chargée de jeter ses
lettres à la poste pour son mari, tandis qu’elle-même était à Folkestone. Parmi tous les
hommes qu’elle rencontrait dans le monde, celui qui était assez dans l’intimité d’Hubert
pour servir de messager dans une pareille ambassade était aussi celui dans lequel son
instinct de femme lui montrait l’auteur probable de l’indiscrétion qui l’avait perdue,
George Liauran. Elle était liée des mille menus fils que la société attache aux membres
de ses esclaves. Quelles misérables, mais aussi quelles imbrisables étreintes !
Elle finit, sans calcul et en obéissant aux impulsions de son propre cœur, par trouver
un moyen qui lui parut presque infaillible pour arriver à une explication. Elle éprouva un
irrésistible besoin de se rendre au petit appartement de l’avenue Friedland, et elle se dit
qu’Hubert ressentirait, tôt ou tard, ce besoin comme elle. Il fallait, de toute nécessité,
qu’elle se rencontrât face à face avec lui à une de ces visites. Sous l’influence de cette
idée, elle commença de faire de longues séances solitaires dans ce rez-de-chaussée
dont chaque recoin lui parlait de son bonheur perdu. La première fois qu’elle y vint ainsi,
l’heure qu’elle passa parmi ces meubles fut pour elle le principe d’une émotion si
intolérable qu’elle faillit retomber dans l’excès de son premier désespoir. Elle y revint
cependant, et, peu à peu, ce lui fut une étrange douceur que d’accomplir presque chaque
jour ce pèlerinage d’amour. Le concierge allumait le feu ; elle laissait la flamme éclairer le
petit salon d’une lueur vacillante qui luttait contre l’envahissement du crépuscule ; elle se
couchait sur le divan, et c’était pour elle une sensation à la fois torturante et délicieuse,
toute mélangée d’attente, de mélancolie et de souvenirs. À chaque fois, elle avait soin de
demander d’abord : « Monsieur est-il venu ? » et la réponse négative lui rendait l’espoir
que le hasard ferait coïncider la visite du jeune homme avec la sienne. Elle épiait le plus
léger bruit, le cœur battant. L’ombre noyait autour d’elle les objets que la flambée du
foyer ne colorait pas. L’appartement était parfumé de l’exhalaison des fleurs dont elle
parait elle-même les vases et les coupes, et, tour à tour, elle redoutait, elle souhaitait
l’entrée d’Hubert. Lui pardonnerait-il ? La repousserait-il ? Et enfin elle devait quitter cet
asile de son suprême espoir, et elle s’en allait, la voilette baissée, l’âme noyée de la
même tristesse que jadis, lorsqu’elle sentait encore les baisers d’Hubert sur ses lèvres,
épouvantée et consolée au même moment par cette idée : « Quand le reverrai-je ?…
Sera-ce demain ? .. »Un après-midi qu’elle était ainsi étendue sur le divan et abîmée parmi ses songes, il lui
sembla entendre qu’une clef tournait dans la serrure de la porte d’entrée. Elle se
redressa soudain avec une palpitation affolée du cœur… Oui, la porte s’ouvrait, se
refermait. Un pas résonnait dans l’antichambre. Une main ouvrait la seconde porte. Elle
se renversa de nouveau sur les coussins du divan, incapable de supporter l’approche de
ce qu’elle avait tant espéré, trouvant ainsi, à force de sincérité, l’attitude vaincue que la
plus raffinée coquetterie aurait choisie, celle qui pouvait agir avec le plus de force sur son
amant, — si c’était lui ?… Mais quel autre pouvait venir, et ne reconnaissait-elle point son
pas ? Oui, c’était bien Hubert qui entrait à cette minute. Depuis leur rupture, il avait désiré
souvent, lui aussi, retourner dans le petit rez-de-chaussée dont la pendule lui avait sonné
de si douces heures, —cette pendule sur laquelle Thérèse jetait gracieusement la
dentelle noire de sa seconde voilette, — « pour mieux endormir le temps, » disait-elle.
Puis il n’avait pas osé. Les trop chers souvenirs rendent timide. On a peur à la fois, en y
touchant à nouveau, de trop sentir et de sentir trop peu. Cet après-midi, cependant, —
était-ce l’influence du ciel brouillé d’hiver et de son ensorcelante mélancolie ? était-ce lalecture, faite la veille, d’un des plus adorables billets de Thérèse, daté précisément du
même jour, à une année de distance ? — Hubert s’était trouvé, sans y avoir pensé, sur le
chemin de l’avenue Friedland. Il avait suivi, pour s’y rendre, un lacis de rues détournées,
machinalement, comme il faisait jadis, afin d’éviter les espions. Quel besoin de ces ruses
naïves aujourd’hui ? Et le contraste lui avait serré le cœur. Sur sa route, il dut passer
devant un bureau télégraphique dans lequel il entrait autrefois, au sortir de ces
rendezvous, afin de prolonger leur volupté en écrivant à Thérèse un billet qui la surprît à peine
revenue chez elle, — écho étouffé, lointain et si tendre, des soupirs enivrés du jour ! Il vit
la porte du bureau, sa couleur sombre, son inscription, l’ouverture de la boîte réservée
aux cartes-télégrammes, et il manqua de défaillir. Mais déjà il suivait le trottoir de la
fatale avenue, il apercevait la maison, les persiennes closes sur le devant du
rez-dechaussée, l’allée commandée par la porte cochère. Que devint-il lorsque le concierge,
après lui avoir demandé si « Monsieur avait fait un bon voyage », ajouta de son accent
haïssable d’obséquiosité : « Madame est là… » ? Il n’avait pas encore pris la clef dans
sa poche lorsque cette nouvelle, peut-être moins inattendue qu’il ne voulait se l’avouer,
le frappa comme un coup droit, en pleine poitrine. Que faire ? La dignité lui ordonnait de
s’en aller tout de suite. Mais le désir inconscient et profond qu’il avait de revoir Thérèse
lui suggéra un de ces sophismes grâce auxquels nous trouvons toujours le moyen de
préférer avec notre raison ce que nous désirons le plus avec notre instinct. « Si je n’entre
pas, » se dit-il en regardant du côté de la loge, « ce dangereux drôle comprendra qu’elle
et moi, nous sommes brouillés. Il est capable de pousser l’effronterie jusqu’à parler à
Thérèse de ma visite interrompue… Je dois à celle-ci de lui épargner cette humiliation,
et, d’ailleurs, il faut régler cette question de l’appartement une fois pour toutes… Je ne
serai donc jamais un homme ?… » C’est à cette minute, et après l’éclair de ce
raisonnement subit, qu’il ouvrit la porte, se rendant bien compte qu’il y avait dans la pièce
voisine une créature que ce simple bruit bouleversait depuis les pieds jusqu’aux
cheveux. Il les avait réchauffés de tant de baisers, ces pieds fins, et si souvent maniés,
ces longs cheveux noirs ! « Si elle est venue, c’est qu’elle m’aime encore… » Cette idée
le remuait malgré lui, et il tremblait lorsqu’il pénétra dans le salon, où l’agonie du
crépuscule luttait contre les flammes du foyer. Il fut surpris par l’arôme caressant des
fleurs posées dans les vases de la cheminée, auquel se mêlait la senteur d’un parfum
qu’il connaissait trop. Il vit sur le divan, au fond de la chambre, la forme prostrée d’un
corps, puis le mouvement d’un buste, la pâleur d’un visage, et il se trouva face à face
avec Thérèse, maintenant assise et qui le regardait. Leur silence, à tous deux, était tel
qu’il entendait les coups secs de son propre cœur et le souffle de cette femme,
évidemment perdue d’émotion. Cette présence de sa maîtresse lui avait du coup rendu
sa colère nerveuse. Ce qu’il sentait à ce moment, c’était l’affreux besoin de brutaliser la
femme, l’être de ruse et de mensonge, qui s’empare de l’homme, être de force et de
férocité, chaque fois que la jalousie physique réveille en lui le mâle primitif placé vis-à-vis
de la femelle dans la vérité de la nature. À une certaine profondeur, toutes les différences
des éducations et des caractères s’abolissent devant les nécessités inévitables des lois
du sexe.Ce fut Thérèse qui rompit la première le silence. Elle comprenait trop bien la gravité de
l’explication qui allait suivre, pour que ses plus intimes facultés de finesse féminine ne
fussent pas mises en jeu. Elle aimait Hubert, à cette seconde, aussi passionnément
qu’au jour où elle s’était confessée à lui de son inexplicable faute ; mais elle était
maîtresse d’elle-même à présent, et elle pouvait mesurer la portée de ses paroles.
D’ailleurs, elle n’avait pas de comédie à jouer. Il lui suffisait de se montrer telle qu’elle
était, dans l’humilité infinie de la plus repentante des tendresses, et ce fut d’une voix
presque basse qu’elle commença de parler, du coin d’ombre où elle se sentait assise.
— « Je vous demande pardon de me trouver ici, » dit-elle ; « je vais partir. En me
permettant de venir dans cet appartement, quelquefois, toute seule, je n’ai cru rien faire
qui vous déplût… C’était un pèlerinage vers ce qui a été l’unique bonheur de ma vie,
mais je ne le recommencerai plus, je vous le promets… »
— « C’est à moi de me retirer, madame, » répondit Hubert, que le son de cette voix
troublait d’une émotion impossible à définir. « Elle est venue plusieurs fois, » songea-t-il,
et cette idée l’irritait, comme il arrive quand on ne veut pas s’abandonner à une sensation
tendre. « J’avoue, » continua-t-il tout haut, « que je ne m’attendais pas à vous revoir ici
après ce qui s’est passé. Il me semblait que vous deviez fuir certains souvenirs plutôtque de les rechercher… »
— « Ne me parlez pas avec dureté, » reprit-elle avec plus de douceur encore. « Mais
pourquoi me parleriez-vous autrement ? » ajouta-t-elle d’un ton mélancolique. « Je ne
peux pas me justifier à vos yeux. Réfléchissez pourtant que, si je n’avais pas tenu,
comme j’y tenais, à la beauté du sentiment qui nous a unis, je n’aurais pas été sincère
avec vous comme je l’ai été. Hélas ! c’est que je vous aimais comme je vous aime,
comme je vous aimerai toujours. »
—- « N’employez pas le mot d’amour, » répliqua Hubert, « vous n’en avez plus le
droit »
— « Ah ! » répondit-elle avec une exaltation grandissante, « vous ne pouvez pas
m’empêcher de sentir. Oui ! Hubert, je vous aime, et si je n’ai plus d’espoir que cet amour
soit partagé, il n’en est pas moins vivant ici ! » et elle se frappa la poitrine. « Et il faut que
vous le sachiez, » continua-t-elle, « c’est ma seule consolation dans le plus complet
malheur, de penser que j’aurai pu vous dire une dernière fois ce que je vous ai tant dit en
des jours heureux : je vous aime. Ne voyez pas là un rêve de pardon ; je n’essayerai pas
de vous fléchir et vous ne me condamnerez jamais autant que je me condamne. Mais il
n’en est pas moins vrai que je vous aime — plus que jamais. »
— « Hé bien ! » reprit Hubert, « cet amour sera la seule vengeance que je veuille tirer
de vous… Sachez-le donc, cet homme que vous aimez, vous lui avez fait supporter un
martyre à ne pas y survivre ; vous lui avez déchiré le cœur, vous avez été son bourreau,
bourreau de toutes les heures, de toutes les minutes… Il n’y a plus en moi qu’une plaie,
et c’est vous, vous qui l’avez ouverte… Je ne crois plus à rien, je n’espère plus rien, et
c’est vous qui en êtes la cause… Et cela durera longtemps, longtemps, et tous les matins
il faudra que vous vous disiez et tous les soirs : Celui que j’aime est dans l’agonie, et
c’est moi qui le tue… » Et il continuait, soulageant son âme de sa douleur de tant de
jours avec tout ce que la colère lui fournissait de paroles cruelles pour cette femme, qui
l’écoutait les paupières baissées, le visage décomposé, effrayante de pâleur dans
l’ombre où résonnait cette voix pour elle terrible. Ne lui infligeait-il pas, rien qu’en
obéissant à sa passion, le plus torturant des supplices : celui de saigner devant elle
d’une blessure qu’elle lui avait faite et qu’elle ne pouvait guérir ?
— « Frappez-moi ! » répondit-elle simplement, « j’ai tout mérité. »
— « Ce sont là des phrases, » dit Hubert après un nouveau silence, durant lequel il
avait marché d’un bout à l’autre de la pièce pour user sa fureur. « Venons aux faits. Il faut
que cette entrevue ait une conclusion pratique. Nous devons nous revoir dans le monde
et chez vous. Mon absence des maisons où je vous ai connue ne peut plus s’expliquer,
comme je l’ai expliquée, par un petit voyage. Ai-je besoin de vous dire que je me
conduirai comme un honnête homme et que personne ne soupçonnera rien de ce qui a
pu se passer entre nous ? Il reste la question de cet appartement. Je vais écrire à Deroy
pour le prévenir que je n’y viendrai plus. Il est inutile que nous nous retrouvions ici. Nous
n’avons plus rien à nous dire. »
— « Vous avez raison, » fit Thérèse d’un accent brisé ; puis, comme prenant une
résolution suprême, elle se leva. Elle passa ses deux mains sur ses yeux, et, détachant
de son poignet le bracelet auquel était appendue la petite clef, elle tendit ce bijou à
Hubert sans prononcer une parole. Il prit la chaînette d’or, et ses doigts rencontrèrent
ceux de la jeune femme. Ni l’un ni l’autre ne retira sa main. Ils se regardèrent, et il la vit
bien en face pour la première fois depuis son entrée dans l’appartement. Elle était à cet
instant d’une beauté sublime. Sa bouche s’entr’ouvrait comme si la respiration lui eût
manqué, ses yeux étaient chargés de langueur, ses doigts pressèrent les doigts de son
amant d’une caresse lente, et une flamme subtile courut soudain en lui. Comme prisd’ivresse, il se rapprocha d’elle et la prit dans ses bras en lui donnant un baiser. Elle
défaillit, et ils s’étreignirent d’une de ces étreintes affolées et silencieuses dans
lesquelles se fondent toutes les rancunes, justes et injustes, mais aussi toutes les
dignités. Ce sont des minutes où ni l’homme ni la femme ne prononcent le mot : je t’aime,
comme s’ils éprouvaient que ces égarements-là n’ont, en effet, plus rien de commun
avec l’amour.

Quand ils reprirent leurs sens, et qu’ils se retrouvèrent l’un auprès de l’autre sur le
divan, elle le regarda. Elle tremblait de le voir céder à l’horrible mouvement familier aux
hommes au sortir de chutes pareilles, et qui les pousse à punir leur propre faiblesse sur
leur complice, en l’accablant de mépris. Si Hubert fut saisi d’un frisson de révolte, il eut
du moins la générosité d’en épargner la vue à Thérèse ; et alors, d’une voix que la
crainte rendait si captivante : « Ah ! mon Hubert, » disait-elle, « je t’ai donc de nouveau à
moi… Si tu savais ! Je n’aurais pas survécu à notre séparation. J’en serais morte ; je
t’aime trop… Je serai si douce, si douce pour toi, je te rendrai si heureux… Mais ne me
quitte pas. Si tu ne m’aimes plus, laisse-moi t’aimer. Prends-moi, renvoie-moi, au gré de
ton caprice. Je suis ton esclave, ta chose, ton bien. Ah ! si je pouvais mourir maintenant !
… » Et elle couvrait le visage amaigri du jeune homme de baisers passionnés. Lui
cependant restait immobile, la bouche et les yeux clos, et il songeait où il en était tombé.
Maintenant que l’ivresse était dissipée, il pouvait comparer ce qu’il venait de ressentir à
ce qu’il avait ressenti autrefois. Le symbole du changement accompli était dans le
contraste entre la brutalité de ce plaisir, pris ainsi, sur ce divan, et la divine pudeur des
anciens jours. Il n’avait point pardonné à Thérèse, et il n’avait pu lui résister ; mais, par
cela même, il avait à jamais perdu le droit de lui reprocher sa trahison. Et puis, l’aurait-il
eu de nouveau, ce droit, comment en user ? Il y avait dans les caresses de cette femme
un ensorcellement trop fort. Il devina qu’il allait le subir à partir de ce jour, et que c’en
était fait de son rêve. Il avait aimé cette femme du plus sublime amour ; elle le tenait
maintenant par ce qu’il y avait de plus obscur et de moins noble en lui. Quelque chose
était mort dans sa vie morale, qu’il ne devait plus jamais retrouver. C’était un de ces
naufrages d’âme que ceux qui les subissent sentent irrémédiables. Il avait cessé de
s’estimer, après avoir cessé d’estimer sa maîtresse. La Dalila éternelle avait une fois de
plus accompli son œuvre, et, comme les lèvres de la femme étaient frémissantes et
caressantes, il lui rendit ses baisers.XII

COMME LES AUTRES

Quinze jours environ après cette scène, Hubert avait recommencé de dîner en ville et
de sortir presque tous les soirs, à la grande stupeur de sa mère, qui, après s’être tue
devant un chagrin sur lequel elle était impuissante, rencontrait maintenant chez son fils
un air de fièvre enivrée qui l’épouvantait. Elle ne put s’empêcher de s’ouvrir de cet
étonnement à George Liauran, un soir que ce dernier était venu, comme de coutume,
prendre sa place dans le petit salon témoin de tant d’agonies de la pauvre femme. Le
vent soufflait au dehors, comme dans la nuit où le général Scilly avait commencé de
songer au malheur de ses amies ; et le vieux soldat, qui était, lui aussi, sur son fauteuil
ordinaire, ne put s’empêcher de constater combien ces quelques mois avaient produit de
ravages sur les deux veuves.
— « Je n’y comprends rien, » répondit George à l’interrogation de sa cousine. « Hubert
et moi, nous n’avons pas eu d’entretien. Il est certain que son désespoir est inexplicable,
s’il n’a pas cru à la faute, de Mme de Sauve, et il est certain qu’il est de nouveau au
mieux avec elle. »
— « Après ce qu’il sait ? » dit le comte. « Il n’est pas fier. »
— « Que voulez-vous ? » reprit George. « Il est comme les autres… »
Mme Liauran, couchée sur sa chaise longue, tenait la main de Mme Castel, tandis que
son cousin prononçait cette parole, dont il ne mesurait pas la portée. Les doigts de la
mère et ceux de la vieille grand’mère échangèrent une pression par laquelle les deux
femmes se dirent l’une à l’autre la souffrance dont ni l’une ni l’autre ne devaient jamais
guérir. Elles n’avaient pas élevé leur enfant pour qu’il devînt comme les autres. Elles
entrevoyaient la métamorphose inévitable qui allait s’accomplir dans leur Hubert, à
présent… Hélas ! C’est une profonde vérité, que « l’homme est tel que son amour » ;
mais cet amour, pourquoi et d’où nous vient-il ? Question sans réponse, et, — comme la
trahison de la femme, comme la faiblesse de l’homme, comme le duel de la chair et de
l’esprit, comme la vie même, dans ce ténébreux univers de la chute, — cruelle, cruelle
énigme !
Londres, juillet-septembre 1884. ANDRÉ CORNÉLIS
Éléments bibliographiques :
Première édition et édition de référence :
Alphonse Lemerre, ach. d’impr. 20 janv. 1887
162 pagesT A B L E
DÉDICACE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
Titre suivant : PAUVRE PETITE !


PAUL BOURGET
————
ANDRÉ CORNÉLIS
Tu ne tueras point.
Ex. XX, 13.
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
M D CCC LXXXVIIDÉDICACE
À MONSIEUR HIPPOLYTE TAINE,
«L’ouvrage auquel on a le plus réfléchi doit être honoré par le nom de l’ami qu’on a le
plus respecté...» Permettez-moi, mon cher Maître, d’emprunter cette phrase à la
dédicace de votre livre De l’Intelligence, pour vous offrir celle de mes études qui, me
semble-t-il, s’éloigne le moins de mon rêve d’art:—un roman d’analyse exécuté avec les
données actuelles de la science de l’esprit. Certes, la différence est grande entre votre
vaste traité de psychologie et cette simple planche d’anatomie morale, quelque
conscience que j’aie mise à en graver le minutieux détail. Mais le sentiment de
vénération qu’exprime votre dédicace à l’égard du noble et infortuné Franz Wœpke
n’était pas supérieur à celui dont vous apporte aujourd’hui un faible témoignage votre
fidèle
Paul Bourget.
Paris, 7 janvier 1887.I
Quand j’étais enfant, je me confessais. Combien j’ai souhaité de fois être encore celui qui
entrait dans la chapelle vers les cinq heures du soir, cette vide et froide chapelle du
collège avec ses murs crépis à la chaux, avec ses bancs numérotés, son maigre
harmonium, sa criarde Sainte Famille, sa voûte peinte en bleu et semée d’étoiles. Un
maître nous amenait, dix par dix. Quand arrivait mon tour de m’agenouiller dans l’une des
deux cases réservées aux pénitents sur chaque côté de l’étroite guérite en bois, mon
cœur battait à se rompre. J’entendais, sans bien distinguer les paroles, la voix de
l’aumônier en train de questionner le camarade à la confession duquel succèderait la
mienne. Ce chuchotement me poignait, comme aussi le demi-jour et le silence de la
chapelle. Ces sensations, jointes à la honte de mes péchés à dire, me rendaient presque
insupportable le bruit de la planchette que tirait le prêtre. À travers la grille, je voyais son
regard aigu, son profil si arrêté, quoique le visage fût gras et congestionné. Quelle minute
d’angoisse à en mourir, mais aussi quelle douceur ensuite! Quelle impression de
suprême liberté, d’intime allégeance, de faute effacée, et comme d’une belle page
blanche offerte à ma ferveur pour la bien remplir! Je suis trop étranger aujourd’hui à cette
foi religieuse de mes premières années pour m’imaginer qu’il y eût là un phénomène
d’ordre surnaturel. Où gisait donc le principe de délivrance qui me rajeunissait toute
l’âme? Uniquement dans le fait d’avoir dit mes fautes, jeté au dehors ce poids de la
conscience qui nous étouffe. C’était le coup de bistouri qui vide l’abcès. Hélas! Je n’ai
pas de confessionnal où m’agenouiller, plus de prière à murmurer, plus de Dieu en qui
espérer! Il faut que je me débarrasse pourtant de ces intolérables souvenirs. La tragédie
intime que j’ai subie pèse trop lourdement sur ma mémoire. Et pas un ami à qui parler,
pas un écho où jeter ma plainte. Certaines phrases ne peuvent pas être prononcées,
puisqu’elles ne doivent pas avoir été entendues... C’est alors que j’ai conçu l’idée, afin de
tromper ma douleur, de me confesser ici, pour moi seul, sur un cahier de papier blanc,—
comme je ferais au prêtre. Je jetterai là tout le détail de cette affreuse histoire, morceau
par morceau, comme le souvenir viendra. Une fois cette confession finie, je verrai bien si
l’angoisse est finie aussi. Ah! diminuée seulement!... Qu’elle soit moindre! Que je puisse
aller et venir, avoir ma part de la jeunesse et de la vie! J’ai tant souffert et depuis si
longtemps, et je l’aime, cette vie, malgré ces souffrances. Un verre de cette noire drogue,
de ce laudanum que j’ai dans un flacon, pour les nuits où je ne dors pas, et cette lente
torture de mes remords cesserait du coup. Mais je ne peux pas, je ne veux pas. L’instinct
animal de durer s’agite en moi, plus fort que toutes les raisons morales d’en finir. Vis
donc, malheureux, puisque la nature te fait trembler à l’image de la mort. La nature?... Et
c’est aussi que je ne veux pas aller encore là-bas, dans cet obscur monde où l’on se
retrouve peut-être. Non, pas cette épouvante-là. Je me suis promis de me posséder, et
déjà je me perds. Reprenons. Voici donc mon projet: fixer sur ces feuilles cette image de
ma destinée que je ne regarde qu’avec tant de trouble dans le miroir incertain de ma
pensée. Je brûlerai ces feuilles quand elles seront couvertes de ma mauvaise écriture.
Mais cela aura pris corps et se tiendra devant moi, comme un être. J’aurai mis de la
lumière dans ce chaos d’atroces souvenirs qui m’affole. Je saurai où j’en suis de mes
forces. Ici, dans cet appartement où j’ai pris la résolution suprême, il m’est trop aisé de
me souvenir. Allons! Au fait! Je me donne ma parole de tout écrire.—Pauvre cœur,
laisse-moi compter tes plaies.II
Le souvenir?—J’ai l’impression d’avoir, durant des années, gravi un calvaire de douleur!
Mais quel fut mon premier pas sur ce chemin tout mouillé de taches de sang? Par où
prendre cette histoire du lent martyre dont je subis aujourd’hui les affres dernières? Je ne
sais plus.—Les sentiments ressemblent à ces plages mangées de lagunes qui ne
laissent pas deviner où commence, où finit la mer, vague pays, sables noyés d’eau, ligne
incertaine et changeante d’une côte sans cesse reformée et déformée. Cela n’a pas de
bornes et pas de contours. On dessine pourtant ces contrées sur la carte, et nos
sentiments aussi, nous les dessinons après coup, par la réflexion et avec de l’analyse.
Mais la réalité, qu’elle est flottante et mouvante! Comme elle échappe à l’étreinte!
Énigme des énigmes que la minute exacte où une plaie s’ouvre dans le cœur,—une de
ces plaies qui ne se sont pas refermées dans le mien.—Afin de tout simplifier et de ne
pas sombrer dans cette douloureuse torpeur de la rêverie qui m’envahit comme un
opium, attaquons cette histoire par les événements. Marquons du moins le fait précis qui
fut la cause première et déterminante de tout le reste: cette mort de mon père, si tragique
et si mystérieuse. Essayons de retrouver la sorte d’émotion qui me terrassa, dès lors,
sans y rien mêler de ce que j’ai compris et senti depuis...
J’avais neuf ans. C’était en 1864, au mois de juin, par une brûlante et claire fin
d’aprèsmidi. Comme d’ordinaire, je travaillais dans ma chambre, au retour du lycée Bonaparte,
toutes persiennes closes. Nous habitions rue Tronchet, auprès de la Madeleine, dans la
septième maison à gauche, en venant de l’église. On accédait à cette petite pièce,
coquettement meublée et toute bleue, où j’ai passé les dernières journées complètement
heureuses de ma vie, par trois marches cirées sur lesquelles j’ai buté bien souvent. Tout
se précise: j’étais vêtu d’un grand sarreau noir, et, assis à ma table, je recopiais les
temps d’un verbe latin sur une copie réglée à l’avance et divisée en plusieurs
compartiments... J’entendis soudain un grand cri, puis des voix affolées, puis des pas
rapides le long du couloir contre lequel donnait la porte de ma chambre. D’instinct, je me
précipitai vers cette porte, et, dans le corridor, je me heurtai à un valet de chambre qui
courait, tout pâle, une pile de linge à la main,—j’en compris l’usage ensuite.—Je n’eus
pas à questionner cet homme. Il m’eut à peine vu qu’il s’écria comme malgré lui:
—Ah! Monsieur André, quel affreux malheur!...
Puis, épouvanté de ses paroles et reprenant son esprit:
—Rentrez dans votre chambre, rentrez vite...
Avant que j’eusse pu répondre, il me saisissait dans ses bras, me jetait plutôt qu’il ne
me déposait sur les marches de mon escalier, refermait la porte à double tour, et je
l’entendais s’éloigner en toute hâte.
—Non, m’écriai-je en me précipitant sur la porte; dites-moi tout, je veux tout savoir...
Pas de réponse. Je pesai sur la serrure, je frappai le battant de mes poings, je
m’arcboutai contre le bois avec mon épaule. Vaines colères! Et, m’asseyant sur la
seconde marche, j’écoutai, fou d’inquiétude, aller et venir dans le couloir les gens qui
savaient, eux, «l’affreux malheur»,—mais que savaient-ils? Tout enfant que je fusse, je
me rendais compte de la terrible signification que le cri du domestique portait avec lui,
dans les circonstances actuelles. Il y avait deux jours que mon père était sorti, suivant
son habitude, après le déjeuner, pour se rendre à son cabinet d’affaires, installé depuis
quatre ans rue de la Victoire. Il avait été soucieux durant le repas, mais, depuis des mois,
son humeur, si gaie jadis, s’était assombrie. Au moment de cette sortie, nous étions à
table, ma mère, moi-même et un des familiers de notre maison, un M. Jacques
Termonde, que mon père avait connu à l’École de Droit. Mon père s’était levé avant la fin
du repas, après avoir regardé la pendule et demandé l’heure exacte.—Voyons, Cornélis, vous êtes si pressé? avait dit Termonde.
—Oui, avait répondu mon père, j’ai rendez-vous avec un client qui se trouve souffrant...
un étranger... Je dois passer à son hôtel pour y prendre des pièces importantes... Un
singulier homme et que je ne suis pas fâché de voir de plus près... J’ai fait pour lui
quelques démarches, et je suis presque tenté de les regretter.
Et depuis lors, aucune nouvelle. Le soir de ce jour, quand le dîner, reculé de quart
d’heure en quart d’heure, eut eu lieu sans que mon père rentrât, lui, si méticuleux, si
ponctuel, ma mère commença de montrer une inquiétude qui ne fit que grandir, et qu’elle
put d’autant moins me cacher que les dernières phrases de l’absent vibraient encore
dans mes oreilles. C’était chose si rare qu’il parlât ainsi de ses occupations! La nuit
passa, puis une matinée, puis une après-midi. La soirée revint. Ma mère et moi, nous
nous retrouvâmes en tête-à-tête, assis à la table carrée où le couvert, tout dressé devant
la chaise vide, donnait comme un corps à notre épouvante. M. Jacques Termonde,
qu’elle avait prévenu par une lettre, était arrivé après le repas. On m’avait renvoyé tout
de suite, mais non sans que j’eusse eu le temps de remarquer l’extraordinaire éclat des
yeux de cet homme,—des yeux bleus qui d’habitude luisaient froidement dans ce visage
fin, encadré de cheveux blonds et d’une barbe presque pâle. Les enfants ramassent ainsi
de menus détails, aussitôt effacés, mais qui réapparaissent plus tard, au contact de la
vie, comme certaines encres invisibles se montrent sur le papier à l’approche du feu.
Tandis que j’insistais pour rester, machinalement j’observai avec quelle agitation ses
belles mains, qu’il tenait derrière son dos, tournaient et retournaient une canne de jonc,
objet de mes plus secrètes envies. Si je n’avais pas tant admiré cette canne, et le
combat de centaures, travail de la Renaissance, qui se tordait sur le pommeau d’argent,
ce signe d’extrême trouble m’eût échappé. Mais comment M. Termonde n’eût-il pas été
saisi de la disparition de son meilleur ami? Sa voix cependant était calme, cette voix si
douce qui veloutait chacune de ses phrases, et il disait:
—Demain, je ferai toutes les recherches, si Cornélis n’est pas revenu... mais il
reviendra... Tout s’expliquera après coup... Qu’il soit parti pour l’affaire dont il vous
parlait, confiant une lettre à un commissionnaire, et que cette lettre n’ait pas été remise....
—Ah! disait ma mère, vous croyez que c’est possible?...
Que j’ai souvent évoqué ce dialogue dans mes mauvaises heures, et revu la pièce où il
se prononçait,—un étroit salon qu’affectionnait ma mère, tout garni d’étoffes à longues
raies rouges et blanches, jaunes et noires, que mon père avait rapportées d’un voyage
au Maroc, et je la revoyais, elle aussi, ma mère, avec ses cheveux noirs, ses yeux bruns,
sa bouche tremblante. Elle était blanche comme la robe d’été qu’elle portait ce soir-là. M.
Termonde était, lui, en redingote ajustée, élégant et svelte. Que cela me fait sourire
lorsqu’on parle des pressentiments! Je m’en allai tout rassuré de ce qu’il avait dit. Je
l’admirais d’une manière si enfantine, et, jusque-là, il ne représentait pour moi que des
gâteries. J’avais donc assisté aux deux classes du lycée, le cœur sinon tranquille, au
moins plus apaisé... Mais, tandis que j’étais assis sur les marches de mon petit escalier,
toutes mes inquiétudes avaient recommencé. De temps à autre, je frappais de nouveau
sur la porte, j’appelais. On ne me répondait pas, jusqu’au moment où la bonne qui
m’avait élevé entra dans ma chambre.
—Mon père? m’écriais-je, où est mon père?
—Pauvre! pauvre!... fit la vieille femme en me prenant dans ses bras.
On l’avait chargée de m’annoncer l’atroce nouvelle. Les forces lui manquaient. Je
m’échappai d’elle et courus dans le couloir. J’enfilai deux pièces vides et j’arrivai dans la
chambre à coucher de mon père, avant qu’on pût m’arrêter. Ah! sur le lit, ce corps dont le
drap moulait la rigidité, sur l’oreiller cette face exsangue, immobile, avec ses yeux fixeset grands ouverts, comme de quelqu’un à qui l’on n’a pas fermé les paupières, cette
mentonnière blanche et cette serviette autour du front, et, au pied, agenouillée, écrasée
de douleur, une femme encore vêtue de couleurs gaies... c’était mon père et c’était ma
mère! Je me jetai sur elle comme un insensé. «Mon fils, mon André!» dit-elle en
m’étreignant avec passion. Il y avait dans ce cri une si ardente douleur, une si frénétique
tendresse dans cet embrassement, son cœur était si gros de larmes dans cette minute,
que j’ai encore chaud jusqu’au fond de l’âme, lorsque j’y pense. Puis, tout de suite, elle
m’emporta hors de la chambre, pour que je ne visse plus le spectacle horrible. Ses
forces étaient décuplées par l’exaltation. «Dieu me punit! Dieu me punit!...» répétait-elle
sans prendre garde aux paroles qu’elle prononçait.—Elle avait toujours eu des moments
de piété mystique.—Et elle couvrait mon visage, mon cou, mes cheveux, de baisers et de
larmes.—Pour la sincérité de ces larmes à cette seconde, que toutes nos souffrances,
celles du mort et les miennes, te soient, pauvre mère, pardonnées! Vois-tu, même aux
plus noires heures, et quand le fantôme était là, qui m’appelait, du moins ta douleur
d’alors a plaidé pour toi plus haut que sa plainte. J’ai pu croire en toi toujours, malgré
tout, à cause des baisers de cette seconde. Oui, ces larmes et ces baisers ne cachèrent
pas une arrière-pensée. Ton cœur tout entier se révolta contre la terrible aventure qui me
privait de mon père. J’en jure par nos sanglots unis de cette seconde, tu n’étais pour rien
dans l’affreux complot. Ah! pardonne-moi d’avoir, encore aujourd’hui, besoin de
m’affirmer cela, de redoubler cette évidence. Si tu savais comme on a soif et faim de
certitude, quelquefois,—jusqu’à l’agonie.III
Quand je demandai à ma mère, à ce moment-là, un récit de l’affreux événement, elle me
dit que mon père avait été frappé d’une attaque dans une voiture, et, comme il n’avait
point de papiers sur lui, on était demeuré deux jours sans le reconnaître. Les grandes
personnes croient trop volontiers qu’il est également aisé de mentir à tous les enfants.
J’étais de ceux qui travaillent longuement en pensée sur les discours qu’on leur tient. À
force de mettre ensemble une masse de petits faits, j’arrivai bien vite à voir que je ne
savais pas toute la vérité. Si mon père était mort comme on me l’avait raconté, pourquoi
le valet de chambre m’avait-il demandé, un jour qu’il me ramenait chez nous, «ce que
l’on m’avait dit»? Et pourquoi cet homme avait-il ensuite gardé le silence, lui si loquace
d’ordinaire? Ce même silence, pourquoi le sentais-je flotter autour de moi, s’abattre sur
toutes les bouches, dormir dans tous les regards? Pourquoi changeait-on sans cesse de
sujet de conversation, lorsque j’approchais? Je le devinais à tant de menus signes!
Pourquoi ne laissait-on plus traîner un seul journal, tandis que, du vivant de mon père,
les trois feuilles auxquelles nous étions abonnés se trouvaient toujours sur la table du
salon? Pourquoi surtout, lorsque je rentrai au collège, dans les premiers jours d’octobre,
près de quatre mois après ce malheur, les yeux de mes camarades et même ceux des
maîtres se fixèrent-ils sur moi si curieusement? Ce fut, hélas! cette curiosité qui me
révéla toute l’étendue de la catastrophe. Il n’y avait pas deux semaines que les cours
avaient recommencé. Je me trouvais, un matin, à jouer avec deux nouveaux; je me
souviens de leurs noms: Rastouaix et Servoin. Je revois leurs visages, la grosse face
bouffie du premier et la mine chafouine du second. C’était dans le quart d’heure de
récréation que nous prenions, quoique externes, à l’intérieur, entre la classe de latin et
celle d’anglais. Les deux enfants m’avaient retenu, depuis la veille, pour une partie de
billes, et voici qu’à la fin de cette partie, s’approchant de moi, s’encourageant du regard,
ils me demandent, comme cela, sans préparatifs:
—Est-ce que c’est vrai qu’on vient d’arrêter l’assassin de ton père?...
—Et qu’on va le guillotiner?...
Après seize ans, je ne peux pas me rappeler sans horreur la sorte de battement de
cœur qui me saisit à ces deux questions. Je dus devenir affreusement pâle, car les deux
étourdis qui m’avaient porté ce coup avec la légèreté de leur âge,—de notre âge,—
restèrent là tout décontenancés. Une colère aveugle s’emparait de moi qui me poussait à
leur ordonner de se taire et à me jeter sur eux à poings fermés, s’ils continuaient; une
curiosité folle, en même temps;—si c’était là l’explication de ce silence dont je me sentais
enveloppé?—une timidité aussi, la peur de l’inconnu. Et un flot de sang me monta au
visage, tandis que je balbutiais:
—Je ne sais pas.
Le tambour qui appelait les élèves en classe nous sépara. Quelle journée je passai,
perdu d’angoisse, à prendre et à reprendre les deux phrases qui m’avaient bouleversé! Il
eût été naturel que je questionnasse ma mère, mais le fait est que je me sentis incapable
de lui répéter ce que mes deux bourreaux inconscients m’avaient dit. Chose étrange! Dès
cette époque, cette femme que j’aimais pourtant de tout mon cœur exerçait sur moi une
influence paralysante. Elle était si belle dans sa pâleur, si royalement belle et fière! Non,
je n’aurais jamais osé lui montrer le doute irrésistible que deux simples demandes
d’écoliers avaient soulevé en moi, et instinctivement, sur le récit qu’elle m’avait fait. Mais
comme j’aurais étouffé de silence, je pris le parti de m’adresser à Julie, la bonne qui
m’avait élevé. C’était une vieille fille de cinquante ans, petite, avec une face plate et ridée
comme une pomme trop mûre. Que de bonté dans ses yeux noirs, et sur toute cette face,
quoique ses lèvres un peu rentrées, à cause de la chute de ses dents de devant, luidonnassent une bouche de sorcière! Elle avait pleuré mon père auprès de moi, l’ayant
servi autrefois, bien avant son mariage. On la gardait pour mon service particulier et de
menus ouvrages, à côté de la femme de chambre, de la cuisinière et du domestique
mâle. C’était elle qui me couchait le soir, bordant mon lit, me faisant dire mes prières et
me confessant de mes petites peines. «Ah, les mauvais!... s’écria-t-elle naïvement quand
je lui eus ouvert mon cœur et répété les phrases qui m’avaient tant remué, mais quoi?
On ne pouvait pas te le cacher toujours...» Et ce fut elle qui dans ma chambrette de petit
garçon, à voix basse, et tandis que je sanglotais dans mon lit étroit,—oui, ce fut elle qui
me raconta la vérité. Du moins elle en souffrait autant que moi, et sa vieille main sèche
de travailleuse aux doigts piqués par l’aiguille était bien douce aux boucles de mes
cheveux, qu’elle caressait tout en parlant.
Cette lugubre histoire, et qui mit le poids de son mystère impénétrable sur toute ma
jeunesse,—je l’ai retrouvée écrite dans les journaux de l’époque, mais pas plus nette
qu’elle ne sortit de la bouche fanée de ma vieille bonne. La voici, dans l’aridité de ses
détails, telle que je l’ai tournée et retournée, des jours et des jours, avec la stérile
espérance d’éclairer d’un rayon ce mystère. Mon père, avocat distingué, avait depuis
quelques années quitté la Cour, et acheté, dans l’intention d’arriver plus vite à la grande
fortune, un important cabinet d’affaires. Quelques relations officielles, une probité
scrupuleuse, une entente accomplie des questions les plus ardues, une puissance rare
de travail lui avaient assuré bien vite une place à part. Il occupait dix secrétaires, et le
million et demi, dont nous héritâmes, ma mère et moi, n’était que le commencement
d’une richesse qu’il voulait considérable, un peu pour lui, beaucoup pour son fils, mais
surtout pour sa femme dont il était follement épris. Les notes et les lettres trouvées dans
ses papiers attestèrent qu’il était, à l’époque de sa mort, en correspondance depuis un
mois avec un certain William Henry Rochdale, ou soi-disant tel, chargé par la maison
Crawford de San-Francisco, d’obtenir du gouvernement français une concession de
chemin de fer dans la Cochinchine, alors tout récemment conquise. C’était à un
rendezvous avec ce Rochdale que mon père allait en nous quittant, après avoir déjeuné avec
ma mère, M. Termonde et moi-même. Cela, l’instruction n’eut aucune peine à l’établir. Le
lieu de ce rendez-vous était l’hôtel Impérial,—un grand bâtiment à longue façade, situé
rue de Rivoli, pas très loin du ministère de la marine. Les incendies de la Commune ont
détruit ce paquet de maisons, mais que de fois, durant mon enfance, j’ai demandé à ma
bonne de passer là, pour regarder, avec une émotion poignante, la cour garnie de
verdures, l’escalier et son tapis, la plaque de marbre noir incrustée de lettres d’or,
l’entrée de cette funeste demeure vers laquelle ce pauvre père s’acheminait, tandis que
ma mère causait avec M. Termonde et que je jouais auprès d’eux! Mon père nous avait
quittés à midi un quart et il avait dû aller à pied en un quart d’heure, car le concierge de
l’hôtel, après avoir vu le cadavre, le reconnut et se rappela que mon père lui avait
demandé le numéro des chambres occupées par M. Rochdale, aux environs de midi et
demi. Cet étranger était arrivé de la veille, et, après quelque hésitation, il s’était décidé
pour un appartement au second étage, composé d’une chambre à coucher et d’un salon,
le tout séparé du couloir par une petite pièce. Il n’était pas sorti depuis ce moment, et il
avait pris dans son salon le dîner du soir, puis le déjeuner du lendemain. Le concierge se
rappelait encore que, vers deux heures, ce même Rochdale était descendu, seul; mais,
habitué aux continuelles allées et venues, cet homme n’avait même pas songé à se
demander si le visiteur de midi et demi était ou non reparti. Rochdale avait remis la clef
de son appartement, en donnant l’ordre, si quelqu’un venait pour lui, qu’on fît attendre en
haut. Il était parti ainsi, de son pas tranquille, une serviette sous le bras, fumant un
cigare, et il n’avait point reparu.La journée se passa. Vers la nuit, les femmes de chambre entrèrent dans
l’appartement de l’étranger pour préparer le lit. Elles traversèrent le salon sans y rien
remarquer d’anormal. Les bagages du voyageur, composés d’une grande malle très
fatiguée et d’un petit nécessaire tout neuf, étaient là, ainsi que les objets de toilette
disposés sur la commode. Le lendemain matin, vers midi, les mêmes servantes
entrèrent, et, trouvant que le voyageur avait découché, elles ne se donnèrent pas d’autre
peine que de recouvrir le lit sans s’occuper du salon. Le même manège se répéta le soir.
Ce fut seulement le surlendemain qu’une de ces femmes, étant entrée dans
l’appartement au matin, et trouvant de nouveau toutes choses intactes, s’en étonna,
fureta un peu et découvrit sous le canapé un corps couché tout du long, la tête
enveloppée de serviettes. Au cri qu’elle poussa, d’autres domestiques accoururent, et le
cadavre de mon père,—c’était lui, hélas!—fut tiré de la cachette où l’assassin l’avait
placé. Il ne fut pas malaisé de reconstituer la scène du meurtre. Un trou à la nuque
indiquait assez que le malheureux avait été tué par derrière, presque à bout portant, sans
doute quand il était assis à la table, examinant des papiers. Le bruit du coup n’avait pas
été entendu, en raison de cette proximité même d’une part, puis à cause du fracas de la
rue et aussi de la place du salon, isolé derrière son antichambre. D’ailleurs les
précautions prises par le meurtrier permettaient de croire qu’il s’était muni d’armes assez
soigneusement choisies pour que la détonation fût très légère. La balle avait touché la
moelle allongée, et la mort avait dû être foudroyante. L’assassin avait préparé les
serviettes toutes neuves et sans chiffres dont il enveloppa aussitôt le visage et le cou de
sa victime, afin d’éviter toute trace de sang. Il s’était essuyé les mains à une serviette
semblable et il avait employé pour cela l’eau de la carafe, qu’il vida ensuite à nouveau
dans cette même carafe qu’on retrouva cachée sous le tablier baissé de la cheminée.
Était-ce un vol ou une simulation de vol? Mon père n’avait plus sur lui ni sa montre, ni
son portefeuille, ni aucun papier propre à reconnaître son identité, qu’une indication
fortuite découvrit cependant aussitôt. Il portait à l’intérieur de la poche de sa jaquette une
petite bande de toile, mise là par son tailleur, avec le numéro de la fourniture et l’adresse
de la maison d’où venait le vêtement. On s’y transporta et c’est ainsi que l’après-midi qui
suivit la triste découverte, et après les constatations légales, le corps put être déposé
chez nous.
Et l’assassin? Les seules données offertes à la justice furent bien vite épuisées. On
ouvrit la malle laissée par ce mystérieux Rochdale,—mais ce n’était certainement pas
son nom;—elle était remplie d’objets achetés au hasard, comme la malle elle-même,
chez un marchand de bric-à-brac que l’on retrouva, et qui donna un signalement très
différent de celui qu’avait fourni le concierge de l’hôtel Impérial, car il dépeignit le
prétendu Rochdale comme un homme blond et sans barbe, tandis que le concierge le
décrivait comme un homme très brun, très barbu, et très basané. On retrouva aussi le
fiacre qui avait chargé la malle aussitôt achetée, et la déposition du cocher fut identique
à celle du marchand de bric-à-brac. L’assassin s’était fait conduire par ce fiacre, d’abord
dans une boutique d’objets de voyage, où il avait acheté un nécessaire, puis dans un
magasin de blanc, où il s’était procuré les serviettes, puis à la gare de Lyon, où il avait
déposé la malle et le nécessaire à la consigne. On retrouva l’autre fiacre, celui qui trois
semaines plus tard l’avait amené de la gare à l’hôtel Impérial, et le signalement donné
par ce second cocher se trouva être le même que celui de la déposition du concierge. On
en conclut que dans l’intervalle de ces trois semaines l’assassin s’était grimé,—car les
témoignages concordaient sur l’allure, le timbre de la voix, les manières et la carrure.—
Cette hypothèse fut confirmée par un coiffeur du nom de Jullien, lequel vint raconter de
lui-même ce singulier détail: un personnage au teint clair, aux cheveux blonds, glabre,grand et large d’épaules, comme le marchand de bibelots et le premier cocher
décrivaient Rochdale, était venu, le mois précédent, à sa boutique, commander une
perruque et une barbe assez bien exécutées pour qu’on ne pût le reconnaître. Il
s’agissait, disait-il, de figurer dans une soirée costumée. Cet inconnu prit livraison, en
effet, d’une perruque et d’une barbe noires; il se munit de tous les ingrédients
nécessaires pour se grimer en Américain du Sud, il acheta du Khôl pour se noircir les
paupières, une composition de terre de Sienne et d’ambre pour colorer son teint. Le
maquillage lui réussit assez bien pour qu’il pût revenir chez Jullien sans que ce dernier le
reconnût. Le coiffeur avait été trop étonné de cette perfection dans le déguisement, et
aussi de l’étrangeté de ce bal masqué donné en plein été, pour que son attention ne fût
pas attirée lors des articles des journaux sur le mystère de l’hôtel Impérial, comme on
appela cette affaire. Mais quoi? cette révélation rendait plus difficile encore la tâche des
magistrats en démontrant quelles précautions avait multipliées l’inconnu. On découvrit
chez mon père deux lettres signées Rochdale, datées de Londres, mais sans leurs
enveloppes, et toutes deux écrites d’une écriture renversée, que les experts jugèrent
simulée. Il avait dû remettre quelque mémoire justificatif. Peut-être mon père le portait-il
dans la serviette que l’assassin avait prise aussitôt son crime accompli. La maison
Crawford de San-Francisco existait réellement, mais elle n’avait jamais formé le projet
d’une entreprise de voie ferrée en Cochinchine. On était en présence d’un de ces
problèmes criminels qui défient l’imagination. Ce n’était probablement pas pour voler que
l’assassin avait multiplié à ce degré les habiletés de ses ruses. On n’attire pas un homme
d’affaires dans un piège combiné avec cette perfection, pour lui dérober quelques billets
de mille francs et une montre. Était-ce une vengeance? On fouilla dans la vie privée de
mon père, et l’on découvrit qu’il avait eu quelques-unes de ces faiblesses communes aux
jeunes gens de sa classe et de son temps. Il avait été lié autrefois avec une femme
mariée, mais cette intrigue était rompue depuis longtemps, et, si le mari l’avait jamais
soupçonnée, pourquoi aurait-il attendu, avant de s’en venger, que cette relation fût
brisée? D’ailleurs cet homme, vieux de cinquante-cinq ans à cette époque, engagé dans
de grandes entreprises industrielles, n’avait pas un caractère à pousser ainsi une
passion jusqu’au crime, et son signalement de Parisien chétif ne correspondait en rien à
celui du faux Rochdale. Était-il admissible que sa femme eût voulu se venger, elle, par
quelque instrument docile, d’un abandon ancien? Dans le délire de mes premières
recherches, plus tard, j’en suis venu à rêver cela. J’ai tenu à la connaître. Je l’ai vue. Elle
avait des cheveux blancs et un fils plus âgé que moi,—qui sait? peut-être mon frère?
L’étrange impression que je ressentis à songer que mon père avait aimé cette femme qui
me regardait avec des yeux où elle ne savait pas que je cherchais une inquiétude! Et je
ne trouvais dans ces beaux yeux bleus, demeurés la seule jeunesse d’un visage vieilli,
qu’un attendrissement profond, quelque chose de si doux et de si triste, une telle pitié
mélangée à tant de souvenirs que j’eus honte de mes soupçons comme d’une infamie.
La justice, qui n’a pas de ces pudeurs sentimentales, eut-elle ce soupçon comme moi,
ou d’autres encore? S’il en fut ainsi, l’imagination de ses représentants se heurta au point
indiscutable et inexplicable, à la réalité de ce Rochdale, dont l’existence ne pouvait pas
être contestée, non plus que sa présence à l’hôtel Impérial depuis les sept heures du soir
la veille jusqu’à deux heures de l’après-midi le lendemain; et puis il s’était évanoui,
comme un être fantastique, sans qu’une seule trace en demeurât,—une seule. Cet
homme était venu, d’autres hommes lui avaient parlé. On savait où il avait passé la nuit
et la matinée d’avant le crime. Il avait accompli son œuvre de meurtre, et puis rien. Tout
Paris se passionna pour cette affaire, et depuis, lorsque j’ai voulu rechercher la collection
des journaux relatifs à elle, j’ai trouvé que, pendant plus de six semaines, leschroniqueurs en avaient parlé chaque matin. Ensuite la rubrique fatale avait disparu des
colonnes des journaux, comme le souvenir de cette lugubre énigme s’était effacé de la
mémoire des lecteurs, comme le souci de cette enquête de la pensée des limiers de
police. La vie avait continué, roulant cette épave dans sa vague qui emporte toutes
choses. Oui; mais moi, le fils? Comment oublier jamais le récit de la vieille femme, qui
avait rempli d’une tragique épouvante ma petite chambre d’enfant? Comment ne pas
revoir toujours et toujours la face pâle de l’assassiné, ses yeux ouverts, sa bouche
fermée par une mentonnière, le linge noué de son front? Comment ne pas dire: je te
vengerai, pauvre mort.—Pauvre mort!...—Lorsque je lus l’ H a m l e t de Shakespeare pour la
première fois, avec cette avidité passionnante que donne à l’esprit une analogie entre la
situation morale étudiée dans une œuvre d’art et quelque crise de notre propre vie, je me
souviens que ce jeune homme me fit horreur. Ah! si le fantôme de mon père était venu
me raconter, à moi, avec ses lèvres sans souffle, le drame qui l’avait tué, aurais-je hésité
une minute? Non! m’écriais-je; et puis j’ai tout su, et puis j’ai hésité, comme lui, moins
que lui pourtant, à oser l’action terrible.—Silence! Silence!... Revenons encore aux faits.IV
Les faits qui suivirent? Je me les rappelle à peine. Ils furent si petits, si médiocres, entre
cette première vision d’épouvante et la vision de tristesse qui lui succéda deux années
plus tard. En 1864, mon père mourait. En 1866, ma mère épousait M. Jacques
Termonde. Dans l’intervalle de ces deux dates se place une période qui n’est pourtant
pas abolie de mon souvenir, car c’est la seule où ma mère se soit occupée de moi avec
une attention suivie. Avant la date fatale, c’était mon père, et, plus tard, ce ne fut
personne. Nous avions quitté notre appartement de la rue Tronchet, qui nous rappelait
trop le sinistre drame, et nous nous installâmes dans un petit hôtel du boulevard de
Latour-Maubourg, qui avait appartenu à un peintre amateur. Un mince jardin l’entourait,
qui semblait plus grand parce que d’autres jardins verdoyaient derrière son mur d’enclos.
Cet hôtel renfermait une espèce de hall qui avait été l’atelier du précédent propriétaire, et
dont ma mère fit presque tout de suite sa pièce d’habitation. Il y avait en elle, je le
comprends aujourd’hui à distance, quelque chose d’irréel et d’un peu théâtral, mais si
naïvement, qui la poussait à exagérer l’expression visible de tous les sentiments qu’elle
éprouvait. Tandis qu’elle s’occupait à étudier avec une enfantine coquetterie les attitudes
propres à traduire son émotion, elle laissait cette émotion elle-même s’en aller de son
cœur. C’est ainsi que, dans l’exil volontaire où elle voulut se cloîtrer après son malheur,
ne recevant plus qu’un petit nombre d’amis dont était M. Jacques Termonde, elle
recommença bien vite de se parer et de parer toutes choses autour d’elle, avec le goût
délicat et subtil qui lui était inné. C’était une femme d’une beauté singulière, mince et
pâle, avec des cheveux si longs qu’ils tombaient réellement jusqu’à terre quand elle les
peignait devant moi le matin. Devait-elle cette beauté originale de son fin profil, de ses
yeux si doux et de sa fragile personne aux gouttes du sang grec qui coulaient dans ses
veines? Son aïeul maternel était un M. Votronto, venu du Levant à Marseille, lors de
l’annexion des îles Ioniennes à la France. Toujours est-il que souvent depuis j’ai pensé
au contraste étrange de cette beauté si rare et si menue avec la solide et lourde carrure
de mon père, et avec la mienne propre. Qui peut dire que ce ne fut pas là une grande
cause à tant de malentendus irréparables? Mais, à cette époque, je ne raisonnais pas. Je
subissais le charme de cet être gracieux qui me disait: «mon fils». Quand elle était assise
à son piano dans cet asile élégant qu’elle s’était organisé parmi les étoffes drapées, les
plantes vertes et tout un petit décor si à elle, je la contemplais avec une idolâtrie infinie. À
cause d’elle, je m’efforçais, malgré ma maladresse native, de me garder bien propre
dans les costumes de plus en plus composés qu’elle me faisait porter, et de plus en plus
aussi la terrible image de l’assassiné s’effaçait de cet intérieur,—dont toute la délicatesse
était cependant payée par la fortune que nous avait laissée son travail à lui. La vie
moderne comporte si peu le drame sanglant, les rudes sauvageries du meurtre et de la
passion, que les scènes tragiques auxquelles une famille a pu assister semblent bien
vite, aux personnes mêmes de cette famille, une espèce de songe, un cauchemar dont il
est impossible de douter et auquel on ne croit pourtant pas entièrement.
Oui, la vie avait repris son cours presque normal quand le second mariage de ma mère
me fut annoncé. Je me souviens, cette fois, avec une précision minutieuse, non
seulement de l’époque, mais du jour et de l’heure. Je me trouvais en vacances chez mon
unique tante, une sœur de mon père, vieille demoiselle de quarante-cinq ans, qui habitait
Compiègne. Elle vivait là, dans une maison située à l’extrémité de la ville, avec trois
domestiques, parmi lesquels était ma bonne Julie, dont le caractère ne convenait pas à
maman. Ma tante Louise était petite, avec un air d’une personne de province;—à peine si
elle consentait à visiter Paris pour quarante-huit heures, quand vivait mon père. Elle
portait presque toujours une robe de soie noire faite à la maison, avec une ligne de blancau cou et aux poignets, et autour du cou aussi une vieille chaîne d’or, très longue, qui
passait sous son corsage et ressortait à sa ceinture avec sa montre et des breloques
anciennes. Quand elle n’avait pas son bonnet à rubans, noirs comme sa robe, ses
cheveux grisonnants montraient leurs bandeaux et encadraient un front et des yeux
d’une telle expression de douceur, que la pauvre femme plaisait tout de suite, malgré son
nez un peu fort, ses lèvres trop larges et son menton trop long. Elle avait élevé mon père
ici même, dans cette petite ville de Compiègne. Elle lui avait donné de sa fortune ce
qu’elle avait pu distraire des besoins si simples de sa vie. Quand il avait voulu épouser
lleM de Slane, c’était le nom de jeune fille de maman, elle l’avait doté pour que la famille
où il voulait entrer s’ouvrît plus aisément devant lui. Combien elle avait souffert depuis
deux ans, le contraste entre le portrait que j’avais d’elle dans mon album d’enfant et de
son visage actuel le disait assez. Ses cheveux avaient beaucoup blanchi, les rides qui
vont des narines aux coins des lèvres s’étaient creusées, ses paupières s’étaient comme
flétries. Et cependant elle ne s’était livrée à aucune démonstration. À mon regard de petit
garçon observateur, l’antithèse entre le caractère de ma mère et celui de ma tante se
précisait dans la différence de leurs douleurs. Alors j’avais de la peine à comprendre la
réserve de la vieille fille dont je ne pouvais cependant pas suspecter la tendresse.
Aujourd’hui, c’est pour l’autre sorte de nature que je suis injuste. Ma mère aussi avait
l’âme tendre, si tendre qu’elle ne s’était pas sentie capable de me révéler sa vie nouvelle,
et c’était ma tante qui s’en chargeait. Elle n’avait pas voulu assister au mariage, et M.
Termonde avait préféré, je l’ai su depuis, que je n’y assistasse point, afin sans doute
d’épargner la sensibilité de celle qui devenait sa femme. Mon Dieu! comme ma tante
Louise, malgré sa surveillance d’elle-même, avait des larmes au bord de ses yeux bruns
lorsqu’elle m’emmena dans le fond du jardin, où mon père avait joué, enfant comme moi.
Les teintes dorées du mois de septembre commençaient à s’étendre sur le feuillage des
arbres. Le berceau sous lequel nous nous assîmes était garni d’une vigne dont les
raisins, déjà presque blonds, attiraient un vol bourdonnant de guêpes. Ma tante prit mes
deux mains dans les siennes et commença:
—André, j’ai à te faire part d’une grande nouvelle.
Je la regardai avec anxiété. De la secousse que m’avait infligée l’affreux événement, il
me restait une sorte de susceptibilité nerveuse. Pour la moindre surprise, mon cœur
battait à me faire mal.
—Ta mère se remarie, dit simplement la vieille fille, à laquelle mon trouble ne put
échapper.
Chose étrange, cette phrase ne me causa pas tout de suite l’impression que mon
regard de tout à l’heure aurait fait prévoir. À l’accent de ma tante, j’avais pensé qu’elle
allait m’apprendre une maladie de maman ou sa mort. Mon imagination frappée avait de
ces peurs. Ce fut donc avec un certain calme que je répondis:
—Avec qui?
—Tu ne devines pas? demanda ma tante.
—Avec M. Termonde? fis-je brusquement.
Encore aujourd’hui, je ne me rends pas compte des raisons qui me poussèrent ce nom
aux lèvres, comme cela, tout de suite. Sans doute M. Termonde était venu souvent chez
nous depuis le veuvage de ma mère. Mais n’y venait-il pas autant, sinon davantage,
avant que ma mère ne fût veuve? Ne s’était-il pas occupé du détail de nos affaires avec
une fidélité que je comprenais dès lors être bien rare? Et pourquoi la nouvelle de son
mariage avec ma mère m’apparaissait-elle tout d’un coup comme plus triste que si elle
eût épousé n’importe quel autre? C’est la sensation contraire qui aurait dû se produire,
semblait-il. Je connaissais cet homme depuis si longtemps. Il m’avait beaucoup gâtéautrefois, et il me gâtait encore. Mes plus beaux jouets m’étaient venus de lui, et mes
plus beaux livres,—un merveilleux cheval de bois quand j’avais sept ans, qui marchait
avec une mécanique; avais-je assez amusé mon pauvre père en lui disant de ce cheval
qu’il était «deux fois pur sang»?—le Don Quichotte, de Gustave Doré, cette année même,
et sans cesse quelque nouveau cadeau. Et cependant, je ne me sentais plus en sa
présence le cœur ouvert comme jadis. Quand ce malaise avait-il commencé? Je n’aurais
pu le dire; mais je le trouvais trop souvent entre ma mère et moi. J’en étais jaloux, pour
tout avouer, de cette jalousie inconsciente des enfants, qui me faisait, quand il était dans
la chambre, prodiguer les caresses à maman pour mieux lui montrer qu’elle était ma
mère et qu’elle ne lui était rien, à lui. Avait-il reconnu ce sentiment?... Qui sait? L’avait-il
partagé? Toujours est-il que je trouvais maintenant dans son regard, malgré sa voix
toujours flatteuse et ses manières toujours polies, une antipathie pareille à la mienne. À
l’âge que j’avais, l’instinct ne se trompe guère sur ces impressions-là. C’était bien de quoi
expliquer le petit frisson qui me saisit à prononcer son nom. Mais, à ce frisson et au cri
que j’avais jeté, je vis ma tante tressaillir.
—Avec M. Termonde, fit-elle, oui, c’est vrai; mais pourquoi as-tu pensé à lui tout de
suite?... Et, me regardant jusqu’au fond des yeux, elle me dit, à voix basse, comme si
elle avait eu honte de poser une question semblable à un enfant:
—Que sais-tu?
À ces mots, et sans autre motif qu’une espèce d’énervement presque maladif auquel
j’étais en proie depuis la mort de mon père, je me mis à fondre en larmes.—Des crises
pareilles me prenaient quelquefois, tout seul, enfermé dans ma chambre, le verrou tiré,
victime d’une angoisse dont je ne pouvais pas triompher, et comme à l’approche d’un
danger. Je prévoyais d’avance les pires accidents: par exemple, que ma mère allait être
assassinée comme mon père, et moi ensuite, et j’épiais sous tous les meubles. Quand je
me promenais avec un domestique, il m’arrivait de me demander si cet homme n’était
pas complice du mystérieux criminel et chargé de me conduire à lui, ou tout au moins de
me perdre. Mon imagination, trop excitée, me dominait. Je me voyais échappant au
complot, et, pour mieux m’y dérober, gagnant Compiègne. Aurais-je assez d’argent? Et je
me disais qu’il serait possible de vendre ma montre à un vieil horloger que je regardais,
en allant au lycée, travailler, sa loupe contre son œil droit, derrière la vitre d’une petite
échoppe. Triste puissance de prévoir le pire qui m’a ainsi empoisonné tant d’heures
inoffensives de mon enfance!—C’était elle encore qui me faisait à ce moment, et sous la
tonnelle de ce jardin d’automne, éclater en sanglots tandis que ma tante me demandait
de lui dire ce que j’avais sur le cœur contre M. Termonde. Le plus douloureux de mes
griefs d’alors, je le lui contai, la tête appuyée contre son épaule, et ce grief résumait tous
les autres. Il y avait de cela deux mois à peine. Je revenais du collège, vers les cinq
heures, contre l’habitude parfaitement gai. Le professeur, comme il arrivait dans les
dernières classes de l’année, nous avait fait une lecture divertissante, et j’avais reçu de
sa bouche, à la sortie, des compliments sur mes compositions de prix. Quelle bonne
nouvelle à rapporter chez nous et qui me vaudrait un baiser plus tendre! Je me précipitai,
aussitôt mes cahiers déposés et mes mains lavées sagement, vers le petit salon où se
tenait ma mère. J’entrai sans frapper, avec tant de vivacité qu’elle poussa un léger cri
lorsque je m’élançai vers elle pour l’embrasser. Elle était debout contre la cheminée,
toute pâle, et M. Termonde auprès d’elle, debout aussi, qui me saisit par le bras, pour
m’écarter.
—Ah! disait ma mère, que tu m’as fait peur!...
—Est-ce que c’est une manière d’entrer dans un salon? reprit, de son côté, M.
Termonde.Sa voix s’était faite brutale comme son geste. En me prenant le bras, il m’avait serré
assez fort pour que, le soir, j’eusse trouvé une marque noire à la place où ses doigts
m’avaient étreint. Ce ne fut ni cette phrase insolente ni la souffrance de cette étreinte qui
me firent demeurer comme stupide et le cœur oppressé. Non, mais d’entendre ma mère
qui répondait:
—Ne le grondez pas trop, il est si jeune... Il se corrigera...
Elle bouclait mes cheveux de ses doigts, et, dans ses paroles, dans leur accent, dans
son regard, dans son demi-sourire, je surprenais une timidité singulière, presque une
supplication adressée à cet homme qui fronçait le sourcil en tirant sa moustache de ses
doigts nerveux, comme impatient de ma présence. De quel droit m’avait-il parlé en maître
et chez nous, lui, un étranger? Pourquoi avait-il porté la main sur moi, si légèrement que
ce fût? Oui, de quel droit? Est-ce que j’étais son fils ou son élève? Pourquoi ma mère ne
me défendait-elle pas contre lui? Même si j’étais fautif, je ne l’étais qu’envers elle. Un
accès de colère s’empara de moi, qui me donna une envie furieuse de sauter sur M.
Termonde, comme une bête, de le griffer au visage et de le mordre. Je le regardai avec
rage, et aussi ma mère, et je m’en allai de la chambre, sans rien répondre. J’étais
boudeur, défaut douloureux qui tenait à mon excessive et presque morbide sensibilité.
Toutes mes émotions s’exagéraient, en sorte que je me fâchais pour des riens, et que de
revenir m’était un supplice. L’impression de la honte à dompter était trop forte. Même
mon père avait eu beaucoup de peine à triompher autrefois de ces accès de
susceptibilité blessée, durant lesquelles je luttais contre mes propres attendrissements
avec une colère froide et contenue, qui me soulageait tout ensemble et me torturait. Je
me connaissais cette infirmité morale, et, avec la bonne foi d’un enfant très honnête, j’en
rougissais. Ce me fut donc un comble d’humiliation que M. Termonde, au moment où je
sortais de la chambre, dît à ma mère:
—En voilà pour huit jours de bouderie maintenant. C’est un caractère vraiment
insupportable...
Ce dernier mot eut cet avantage que je mis un point d’honneur à le démentir et que je
ne boudai pas. Mais cette simple scène m’avait trop profondément ulcéré pour que je
l’eusse oubliée, et voici que tout mon ressentiment se réveillait à mesure que je faisais
ce récit à ma tante. Hélas! ma double vue presque inconsciente d’enfant trop sensible ne
s’y trompait pas. C’était toute l’histoire de ma jeunesse que cette scène puérile et
douloureuse symbolisait ainsi: mon invincible antipathie envers l’homme qui allait
occuper la place de mon père, et la partialité aveugle, en sa faveur, de celle qui aurait dû
me défendre d’abord et toujours.
—Il me déteste, disais-je en pleurant à ma tante Louise, que lui ai-je fait?...
—Calme-toi, répondait l’excellente fille; tu es là, comme ton pauvre père, à outrer
toujours tes moindres chagrins... Et puis, tâche d’être gentil pour lui, à cause de ta mère,
de ne pas t’abandonner à ces violences qui me font peur... Ne t’en fais pas un ennemi,
ajouta-t-elle.
C’était si simple qu’elle me parlât de la sorte, et cependant son insistance me parut un
peu étrange, dès ce moment-là. Je ne sais pourquoi aussi elle me sembla comme
surprise de ma réponse à sa question: «Que sais-tu?» Elle voulait m’apaiser, et elle
augmenta encore l’appréhension où j’étais de l’usurpateur,—ainsi je l’appelai depuis,—
par le léger tremblement qu’elle avait dans la voix lorsqu’elle en parlait.
—Il faut que tu leur écrives dès ce soir, dit-elle enfin.
Leur écrire! Cette simple formule me fit mal. Ils étaient unis. Jamais, jamais je ne
pourrais plus penser à l’un sans penser à l’autre.
—Et vous? demandai-je à ma tante.—J’ai déjà écrit, répondit-elle.
—Et quand se fait le mariage?
—Il est fait d’hier, fit-elle d’une voix si basse que je l’entendis à peine.
—Et où? demandai-je de nouveau après un silence.
—À la campagne, chez des amis communs, dit-elle; et, tout de suite:—Ils ont préféré
que tu n’y fusses pas, pour ne pas déranger tes vacances. Ils sont partis pour trois
semaines, puis ils viendront te voir à Paris avant d’aller en Italie... Moi, tu sais que je ne
suis pas assez bien pour voyager. Je te garderai jusque-là... Sois doux, ajouta-t-elle, et
va écrire.
J’avais bien d’autres questions à lui poser, bien d’autres larmes à répandre. Je me
contins pourtant, et, un quart d’heure plus tard, j’étais assis dans le salon de la bonne et
chère tante, et à son bureau. Que j’aimais cette pièce du rez-de-chaussée qu’une
portefenêtre séparait du jardin! C’était une chambre tapissée de souvenirs. À côté du
secrétaire ancien, je pouvais voir, appendus au mur dans leurs cadres de toutes formes,
les portraits de ceux que la sainte fille avait aimés et qui étaient morts. Que ce petit coin
funèbre remuait doucement ma rêverie! Il y avait là une miniature coloriée, représentant
mon arrière-grand’mère, la mère de mon aïeule, en costume du Directoire, avec une taille
courte et des cheveux à la Prudhon. Il y avait encore mon grand-oncle, son fils, une
miniature aussi. Quel aimable et important visage à toupet d’admirateur de Louis-Philippe
et de M. Thiers! Il y avait mon grand-père paternel avec sa rude physionomie de parvenu,
—et mon père à tous les âges. Plusieurs de ces portraits, déjà très anciens, avaient été
faits au daguerréotype; la lumière qui jouait sur les plaques à demi effacées rendait
difficile de bien distinguer tous les traits. Une bibliothèque basse régnait un peu plus loin,
où je retrouvais tous les livres de prix de mon père, gardés pieusement. Mon Dieu!
comme je me sentais protégé par les portières en velours vert traversées de longues
bandes de tapisseries,—chef-d’œuvre de ma tante,—qui tombaient à gros plis sur les
portes! Comme je regardais avec complaisance le tapis aux nuances passées, dont
j’avais, tout petit, voulu cueillir les fleurs! C’était une des légendes de ma première
enfance, de ces anecdotes qui se redisent sur un fils qu’on chérit et qui lui font sentir
combien les moindres détails de son existence ont été regardés, compris, aimés. J’ai
touché plus tard la glace de l’indifférence... Ma tante surtout, parmi ces meubles aux
formes démodées, comme je l’aimais, avec son visage où je ne lisais que tendresse
absolue pour moi, avec ses yeux dont le regard me faisait du bien à une place
mystérieuse de mon âme! Je la sentais si voisine de moi par la seule ressemblance avec
mon père,—et ce jour-là davantage encore,—si bien que je me levai quatre ou cinq fois
de table pour l’embrasser dans l’intervalle du temps que je mis à écrire ma lettre de
félicitations adressée au pire ennemi que je me connusse au monde.—Et ce fut la
seconde date ineffaçable de ma vie.V
Ineffaçables? Oui, ces deux dates le sont demeurées, et elles seules... Lorsque je
reviens en arrière, toujours et toujours je me heurte à elles. Mon père assassiné, ma
mère remariée, ces deux idées ont si longtemps pesé sur mon cœur. Les autres enfants
ont des âmes mobiles, souples et qui se prêtent à toutes les sensations. Ils se donnent
en entier à la minute présente. Ils vont, ils viennent d’une gaieté à une peine, oubliant,
chaque soir, ce qu’ils ont éprouvé le matin, nouveaux à tous les aspects du sentier
tournant de leur vie... Et moi, non!... Mes deux souvenirs réapparaissaient sans cesse
devant ma pensée. Une hallucination continue me montrait le profil du mort sur l’oreiller
du lit au pied duquel pleurait ma mère,—ou bien j’entendais la voix de ma tante,
m’annonçant l’autre nouvelle. Je revoyais son visage triste, ses yeux bruns, les rubans
noirs de son bonnet qui tremblaient au vent de l’après-midi de septembre. Puis
j’éprouvais, comme alors, l’impression de déchirure intime que j’avais ressentie par deux
fois, combien cruelle, combien inguérissable! Aujourd’hui encore que je m’essaye à
retrouver l’histoire de mon âme, de l’André Cornélis véritable et solitaire, je ne rencontre
pas un souvenir qui ne disparaisse devant ces deux-là, pas une phase de ma jeunesse
que ces deux faits premiers ne dominent, qu’ils n’expliquent, qu’ils ne contiennent en
eux, comme le nuage contient la foudre, et l’incendie, et la ruine des maisons frappées
de cette foudre. Par delà toutes les images qui assiègent ma mémoire me représentant
celui que je fus, durant mes longues années d’enfance et de jeunesse, ce sont toujours
ces deux journées de malheur que j’aperçois en arrière. Fond sinistre du tableau de ma
vie, morne horizon d’un plus morne pays...
Quelles images?... Une grande cour plantée d’arbres anciens, des enfants qui jouent,
par une fin de jour en automne, et d’autres enfants qui ne jouent pas, mais qui regardent,
s’appuient au tronc des arbres jaunis, ou se promènent avec des airs de petites
créatures abandonnées... C’est le préau du lycée de Versailles. Les écoliers joueurs sont
les anciens; les autres, les timides, les exilés, sont les nouveaux, et je suis l’un d’eux.
Voici quatre petites semaines que ma tante me disait le mariage de ma mère, et déjà ma
vie est toute changée. À mon retour des vacances, il a été décidé que j’entrerais comme
interne au collège. Ma mère et mon beau-père entreprennent un voyage en Italie qui
durera jusqu’à l’été. M’emmener? Il n’en a pas été question une seconde. Me laisser
externe à Bonaparte sous la surveillance de ma tante qui viendrait s’établir à Paris? Ma
mère a proposé ce moyen, que mon beau-père a repoussé tout de suite avec des
arguments trop raisonnables. Pourquoi imposer un tel sacrifice d’habitudes à une vieille
fille? Pourquoi redouter cette rudesse de l’internat qui façonne les caractères?
—Et il a besoin de cette école, a-t-il ajouté en me regardant avec des yeux froids,
comme au moment où il m’a serré le bras si fort. Bref, on a résolu que je serais
pensionnaire, mais pas dans un collège de Paris.
—L’air y est trop mauvais..., a dit mon beau-père.
Pourquoi ne lui sais-je aucun gré du souci qu’il semble prendre de ma santé? Je ne
prévois pourtant guère ce qu’il prévoit déjà, lui, l’homme qui veut m’écarter à jamais de
ma mère, qu’il sera plus aisé de me laisser interne dans un collège situé hors de la ville,
quand ils reviendront. Quel besoin a-t-il de ces calculs? Est-ce qu’il ne lui suffit pas
med’énoncer une volonté pour que M Termonde lui obéisse? Comme je souffre lorsque
j’entends sa voix, à elle, lui dire «tu», de même qu’à mon père! Et je pense à mes
rentrées d’autrefois lorsque je commençais mes classes à Bonaparte, et que ce pauvre
père m’aidait à mes devoirs. C’est mon beau-père qui m’a conduit au lycée, hier dans
l’après-midi. C’est lui qui m’a présenté au proviseur, un maigre et long bonhomme à tête
chauve qui m’a tapé sur la joue en me disant:—Ah! il vient de Bonaparte... le collège des muscadins...
J’ai eu, le soir même, la curiosité de chercher ce mot dans le dictionnaire, et j’ai trouvé
cette définition: «Jeune homme qui a de la recherche dans sa parure...» Et c’est vrai
qu’avec mes vêtements coquets où s’est complue la fantaisie de ma mère, mon grand
col blanc, mes bottines anglaises, ma veste joliment coupée, je ne ressemble point aux
garnements en tunique parmi lesquels je vais vivre. Ils ont leurs képis déformés. Presque
tous leurs boutons sont arrachés. Leurs gros bas bleus tombent sur leurs souliers éculés.
Ils achèvent d’user à l’intérieur des costumes de l’an passé. Plusieurs m’ont regardé
avec curiosité dès les premières récréations de ce premier jour. Un d’entre eux m’a
même demandé: «Que fait ton père?» Je n’ai pas répondu. Ce que j’appréhende avec
une angoisse insoutenable, c’est qu’on me parle de cela. Hier, tandis que le train nous
amenait à Versailles, mon beau-père et moi, dans ce vagon où nous n’avons pas
échangé une parole, comme j’aurais voulu dire cette épouvante, le conjurer de ne pas
me jeter au milieu d’autres enfants, ainsi abandonné à leurs indiscrètes férocités, lui
promettre, si je demeurais à la maison, de travailler plus et mieux qu’autrefois! Mais le
regard de ses yeux bleus est si aigu quand il se pose sur moi; j’ai besoin de tant d’efforts
pour prononcer, en m’adressant à lui, ces enfantines syllabes, ce mot de «papa» que je
dis toujours en pensée à l’autre, à l’endormi sans réveil possible qui est là-bas dans le
cimetière de Compiègne! Et je n’ai pas supplié M. Termonde, et je me suis laissé
enfermer au lycée sans une phrase de regret. J’aime encore mieux, plutôt que de m’être
plaint à lui, errer comme je le fais parmi les étrangers. Maman doit venir demain, veille de
son départ, et cette entrevue toute prochaine m’empêche de trop sentir l’inévitable
séparation. Pourvu qu’elle vienne sans mon beau-père?...
Elle est venue,—et avec lui. Dans ce parloir, décoré de mauvais portraits des élèves
qui ont obtenu le prix d’honneur au concours général, elle s’est assise. Mes camarades
causaient aussi avec leurs mères, mais laquelle était digne d’être aimée comme la
mienne? Avec la sveltesse de sa taille, la grâce de son cou un peu long, ses yeux
profonds, son fin sourire, encore une fois elle m’est apparue si belle! Et je n’ai rien pu lui
dire parce que mon beau-père, «Jack», comme elle l’appelle avec la mutinerie d’une
prononciation anglaise, était là aussi, entre nous. Ah! cette antipathie qui paralyse toutes
les puissances affectueuses du cœur, l’ai-je assez connue alors, et depuis? J’ai cru voir
que ma mère était étonnée, presque attristée de ma froideur à cette minute de nos
adieux. Mais n’aurait-elle pas dû comprendre que je ne lui montrerais jamais ma
tendresse, à elle, devant lui? Et elle est partie, elle voyage, et moi je suis resté...
D’autres images surgissent qui me montrent notre salle d’étude pendant les soirs de ce
premier hiver de mon emprisonnement. Le poêle de fonte rougeoie au milieu de cette
salle éclairée au gaz. Un bol rempli d’eau est posé sur le couvercle de peur que la
chaleur ne nous entête. Tout le long des murs court la ligne de nos pupitres, et derrière
chacun de nous se trouve un petit placard où nous rangeons nos livres et nos papiers.
Un grand silence pèse sur la vaste pièce, rendu comme plus perceptible par le
bruissement des feuillets tournés, le grincement des plumes, et une toux étouffée de
moment à autre. Le maître se tient là-bas, sur une estrade haute de deux marches. Il
s’appelle Rodolphe Sorbelle, et il est poète. L’autre jour, il a laissé tomber de sa poche
un papier chargé de ratures sur lequel nous avons déchiffré les vers suivants:
Je voudrais être oiseau des champs,
Avoir un bec,
Chanter avec;
Je voudrais être oiseau des champs,
Avoir des ailes,
Voler sur elles.
Mais je ne puis en faire autant, Car j’ai le bec
Beaucoup trop sec,
Et je suis pion,
Cré nom de nom!...
Cette prodigieuse poésie a fait notre joie, à nous autres petits collégiens féroces. Nous
la chantons continuellement, au dortoir, en promenade, en cour, fredonnant les dernières
paroles sur l’air classique des «lampions». Mais le vieux chien de cour a la dent
mauvaise, il se défend à coups de retenues et on ne le brave guère en face. La lampe
suspendue au-dessus de sa tête éclaire ses cheveux d’un gris verdâtre, son front rouge,
et son paletot jadis bleu, aujourd’hui blanchâtre à force d’usure. Il rime sans doute, car il
écrit, il efface, et, par instants, il relève ce front où les veines se gonflent, ses gros yeux
bleus, qui expriment une si réelle bonté lorsque nous ne le tourmentons pas de nos
taquineries, fouillent la salle et font le tour des trente-cinq pupitres. Moi aussi je regarde
ces compagnons de mon esclavage actuel. Ils ont des visages que je commence à si
bien connaître: Rocquain, tout petit, avec un nez trop grand, rouge dans une face longue
et blême;—Parizelle, immense, avec sa mâchoire en avant. Il est blond, il a des yeux
verts, des taches de rousseur, et par gageure, l’autre été, il a mangé un hanneton. Il y a
aussi Gervais, un brun tout frisé, qui écrit son testament chaque semaine. Il m’a
communiqué le dernier de ces opuscules où se trouve cette clause: «Je lègue à
Leyreloup un bon conseil enfermé dans ma lettre à Cornélis». Leyreloup est son ancien
ami qui lui a joué le tour de le rouler, l’automne dernier, dans un tas de feuilles sèches,
entraîné à cette malice par le grand Parizelle, que le rancuneux Gervais considère depuis
lors comme un scélérat, et le conseil enfermé dans la lettre posthume est un avis de
défiance à l’égard du géant... Tout ce petit monde est la proie de mille intérêts puérils et
qui, dès cette époque, m’apparaissent tels, quand je les compare aux souvenirs que je
porte en moi. Et eux aussi, mes camarades, semblent comprendre qu’il y a dans ma vie
quelque chose qui n’est pas dans la leur; ils ne m’ont infligé aucune des misères qui sont
l’épreuve accoutumée des nouveaux, mais je ne suis l’ami d’aucun d’eux, excepté de ce
même Gervais qui va en rangs avec moi lorsque nous sortons. C’est un garçon imaginatif
et qui dévore chez lui une collection de numéros du Journal pour tous. Il a découvert là
une suite de romans qui s’appellent: l’Homme aux figures de cire, le Roi des Gabiers, le
Chat du bord, et, de jeudi en jeudi, les jours de promenade, il me les raconte. Le fond
tragique de mes rêveries me fait trouver un étrange plaisir à ces récits où le crime joue le
rôle principal. J’ai eu le malheur de dire cette malsaine distraction à ma bonne tante, et le
proviseur a séparé le feuilletoniste improvisé de son public. On nous défend, à Gervais et
à moi, d’aller ensemble à la promenade. Ma tante Louise a cru ainsi calmer les frénésies
d’une sensibilité qui l’effraye. Pauvre femme! Ni la sollicitude de sa tendresse, ni les
soins pieux de sa prévoyance,—elle vient de Compiègne à Versailles chaque dimanche
pour me faire sortir,—ni mon travail,—car je redouble d’efforts pour que mon beau-père
ne puisse pas triompher de mes mauvaises notes,—ni ma religion exaltée,—car je suis
devenu le plus fervent de nous tous à la chapelle,—non, rien n’apaise l’espèce de démon
intérieur qui me ravage l’âme. Durant les études du soir, et dans mes repos entre deux
séances de travail, je relis une lettre dont l’enveloppe porte un timbre à l’effigie du roi
Victor-Emmanuel. C’est ma pâture de la semaine que ces pages qui me viennent de
maman. Elles me disent sur son voyage beaucoup de détails que je ne comprends
guère. Ce que je comprends, c’est qu’elle est heureuse, sans moi, hors de moi;—c’est
que la pensée de mon père et de sa mort mystérieuse ne la hante pas?—c’est surtout
qu’elle aime son nouveau mari, et je suis jaloux, misérablement, vilainement jaloux. Mon
imagination, qui a ses lacunes étranges, a ses minuties singulières... Je vois ma mère
dans une chambre d’hôtel, et, disposées sur une table, les pièces de son nécessaire devoyage qui sont en vermeil avec son chiffre en relief, son prénom tout entier et la
première lettre de son nom de femme entrelacée aux lettres de ce prénom: Marie C...—
Ah! n’était-ce pas son droit de refaire loyalement son existence? Pourquoi renierait-elle
son passé? Pourquoi ce mélange de ce passé à son présent me fait-il si mal,—si mal
que tout à l’heure, au dortoir, étendu sur mon étroit lit de fer, je ne pourrai pas fermer les
yeux?
Qu’elles me semblaient longues, ces nuits, lorsque je me couchais sur cette
impression-là, et comme je luttais en vain pour obtenir l’anéantissement de mon esprit
dans le doux abîme du sommeil! Je demandais ce sommeil à Dieu, de toutes les forces
de ma piété d’enfant. Je disais mentalement douze fois douze Pater et douze Ave,—et je
ne dormais pas. J’essayais alors de me forger une chimère. J’appelais ainsi un bizarre
pouvoir dont je me savais doué. Tout petit garçon, et une fois que je souffrais d’une rage
de dents, j’avais fermé les yeux, ramené mon âme sur elle-même et forcé mon esprit à
se représenter une scène heureuse dont je fusse le héros. J’avais pu ainsi aliéner ma
sensation présente au point de ne plus me douter de mon mal. Maintenant, chaque fois
que je souffre, je fais de même, et ce procédé me réussit presque toujours.—Je l’emploie
en vain lorsqu’il s’agit de maman. Au lieu du tableau de félicité que j’évoque, l’autre
tableau se présente, celui de l’intimité de l’être que j’aime le plus au monde avec
l’homme que je hais le plus. Car je le hais, animalement, et sans que j’en puisse donner
d’autre motif, sinon qu’il a pris la première place dans ce cœur qui fut tout à moi. Allons,
j’entendrai les heures sonner, une fois au clocher d’une église voisine, et une fois à
l’horloge de notre collège,—un tintement grave, puis un tintement grêle. J’entendrai le
vieux Sorbelle marcher le long du dortoir, tristement éclairé de quelques quinquets, puis
rentrer dans la chambre qu’il occupe à une des extrémités. Que les deux rangées de nos
petits lits sont lugubres à regarder, avec leurs boules de cuivre qui brillent dans l’ombre,
et le ronflement des dormeurs odieux à entendre! D’intervalle à intervalle, un veilleur
passe, un ancien soldat à la face large, à la grosse moustache noire. Il est engoncé dans
un caban de drap brun et porte une lanterne sourde. Est-ce qu’il n’a pas peur la nuit, tout
seul, le long des escaliers de pierre du lycée où le vent s’engouffre avec un bruit sinistre?
Que je n’aimerais pas à en descendre les marches, dans ce frisson des ténèbres, de
crainte d’y rencontrer un revenant! Je chasse cette nouvelle idée, mais vainement
encore, et puis je songe... Où est celui qui a tué mon père? Est-ce d’épouvante, est-ce
d’horreur que je frémis à cette question? Et je songe toujours... Sait-il que je suis ici? Et
la panique m’affole, et je me demande si l’assassin ne serait pas capable de se déguiser
en garçon de collège pour venir me frapper à mon tour? Je recommande mon âme à
Dieu, et c’est sur ces affreuses pensées que je m’endors enfin, très tard, pour être
réveillé en sursaut à cinq heures et demie du matin, la tête lassée, les nerfs tendus, ma
pauvre âme malade, d’une maladie qui ne peut pas guérir.VI
Autres images.—Trois années se sont écoulées depuis le soir d’automne où une voiture
de place nous a déposés, mon beau-père et moi, dans ce coin d’une des avenues du
vieux Versailles qu’attriste la muraille du collège. Je devais passer dans ce collège dix
mois seulement, ceux que ma mère passerait, elle, en Italie. Oui, c’était un soir de
l’automne de 1866,—nous voici dans l’hiver de 1870, et je suis demeuré interne dans ce
lycée «où l’air est si bon, où je travaille si bien»,—ce sont les raisons que ma mère a
données pour ne pas me reprendre chez elle; et la naïve femme est de bonne foi en
répétant les phrases de M. Termonde. D’ailleurs ne m’a-t-elle pas consulté? N’ai-je pas
répondu, moi aussi, que je préférais l’internat? Une expérience de quelques semaines de
vacances, au retour de leur voyage, m’a démontré que mon cœur saignerait trop, à la
voir aimer son mari comme elle l’aime. Mes yeux aigus d’enfant jaloux, et qui se
souvient, surprennent trop de signes de ce sentiment. Elle passe, comme autrefois, ses
blanches mains sur ma tête, pour me caresser, mais cette flatterie ne m’est plus douce
depuis qu’une seconde alliance brille sur une de ces mains, et un jour arriva où cette
seconde alliance y demeura seule! Du vivant de mon père, et lorsqu’il s’approchait d’elle
pour l’embrasser, toujours elle avait un premier geste de défense, l’écartant de son bras,
ou détournant la tête. Comme elle est soumise aujourd’hui et docile à poser cette même
tête sur l’épaule de M. Termonde! Il la prend, sans qu’elle se défende, par cette taille
qu’elle a gardée si souple. Il posé un baiser sur ce front qui ne se retire pas et que des
boucles encadrent, au lieu des bandeaux qui plaisaient à mon père. Chacune de ces
familiarités m’est une torture. Comment le devinerait-elle? Durant ces premières
vacances, une après-midi que nous devions sortir et que la femme de chambre n’était
pas là, M. Termonde lui a boutonné ses bottines de promenade. Je l’ai vu qui lui prenait
le pied, après lui avoir ôté un petit soulier découvert, et qui mettait enfantinement un
baiser sur ce pied chaussé d’un bas couleur pensée. J’ai subi un trop fort accès de rage
lors de cette petite scène pour ne pas préférer le collège, qui ne me rappelle, du moins,
ni le second mariage que je déteste, ni mon père si profondément oublié là où je voudrais
tant que sa mémoire survécût. Et j’ai dit: Oui, au désir de mon beau-père; et j’ai gardé la
tunique.
Pourquoi cet hiver de 1869-1870 se représente-t-il à mon souvenir? Ce n’est pas qu’il
ait été distingué par aucun événement nouveau; mais j’ai là devant les yeux une
photographie de moi à cette date, et je retrouve, en la regardant, la trace plus vive de
mon âme d’alors. Je m’apparais à moi-même comme une sorte de spectre rétrospectif,
avec ma tête tondue, ma maigreur de garçon qui a trop grandi. C’était l’époque des
conversations grossièrement libres, des lectures hâtives et désordonnées, de l’irréligion
précoce et outrageante. Les visages de mes camarades me reviennent aussi dans le
demi-jour de ce passé déjà si distant. Rocquain, plus blême que jamais avec son nez
rouge d’acteur comique, chante des chansons de café-concert, fume des cigarettes dans
des endroits inavouables, et collectionne des photographies d’actrices... Gervais,
toujours brun et frisé, s’est passionné pour les courses; il y joue avec bonheur; il s’est
réconcilié avec Leyreloup, «l’hérissé», comme nous l’appelons, et il lui a communiqué sa
dangereuse manie. Ils organisent à eux deux des steeple-chases d’insectes, de chenilles
et de tortues. Ils ont même imaginé une combinaison de paris à laquelle prennent part
une dizaine d’entre nous. Le jeu consiste à placer devant un dictionnaire plusieurs
morceaux de papier sur chacun desquels est inscrit un nom de cheval. On ouvre et on
ferme le dictionnaire avec rapidité. Celui des morceaux de papier que ce petit coup de
vent porte le plus loin a gagné le prix, et ceux qui ont parié sur lui se partagent les
enjeux. L’immense Parizelle a grandi encore. À seize ans, il porte déjà la barbe et il a desmaîtresses. Des sous-officiers d’artillerie, dont il a fait la connaissance, un jour que son
correspondant l’avait laissé vagabonder seul dans le parc, l’ont mené dans un certain
café dont il nous montre le chemin quand nous allons en promenade. Il nous décrit ce
café par le menu, les vitres dépolies, la salle remplie de femmes habillées comme des
bébés, avec des chemisettes toutes courtes, des bas de couleur, de hautes bottines à
boutons dorés, et là-dedans un tapage, une gaieté, des chansons, des soldats debout
qui boivent, d’autres assis qui ont pendu aux murs leur sabre et leur shako,—et les
escaliers qui résonnent sous les grosses bottes de ceux qui descendent. Quant à moi,
j’ai un nouvel ami, Joseph Dediot, qui m’a fait connaître quelques vers de Musset. Nous
raffolons de ce poète. Dediot se trouve placé en classe à côté de Scelles, le fils du
libraire, celui que nous avons surnommé Bel-Œil, parce qu’il est louche. Bel-Œil est
paresseux comme un homard, et Dediot a passé avec lui le plus étrange marché. Dediot
lui fait tous ses devoirs, et, en retour de chacun, Bel-Œil livre la copie de vingt vers de
Rolla. Moyennant je ne sais combien de versions, de thèmes et de vers latins, mon ami
s’est procuré tout le poème, et nous récitons avec frénésie:
Ô Christ! je ne suis pas de ceux que la prière...
Et encore, appliquant ces vers à notre lycée dont les mœurs sont celles de tous les
internats:
.......Et la corruption
Y baise en plein soleil la prostitution.
Nous sommes devenus sceptiques et misanthropes. Nous jouons à l’athéisme
désespéré, comme Parizelle et Rocquain jouent à la débauche, Gervais au sport et au
chic, d’autres à la politique et d’autres à l’amour. Le père Sorbelle, renvoyé du lycée,
vient de publier un pamphlet où il se peint lui-même sous le pseudonyme de Lebros, et le
proviseur sous le nom de M. Bifteck. Ce petit livre nous occupe tout cet hiver et nous
décide à une conspiration qui n’aboutit pas. Nous voilà jouant aux révolutionnaires.
L’étrange discipline que celle de ces infâmes collèges, où les adolescents gâtent leurs
années d’innocence heureuse par la copie puérile et anticipée des passions dont ils
souffriront réellement un jour;—tels les enfants qui doivent mourir à la guerre, et font les
soldats avec leurs boucles blondes et leurs rires gais! Hélas! le jeu, pour moi, a fini trop
vite.
C’était pourtant mon home, l’endroit où je me sentais vraiment chez moi,—ce
maussade collège avec ses cours stériles, ses études renfermées, son réfectoire
empoisonné d’odeur de vaisselle, ses classes dont les pupitres étaient tatoués
d’inscriptions au canif, ses dortoirs aux lavabos douteux. J’aimais ce bagne qui tenait de
la caserne et de l’hôpital, parce que là du moins je ne retrouvais pas la preuve
incessante de mon double malheur. Je m’y détendais, après tout, dans la naïveté de mon
âge, et je cessais de m’hypnotiser dans l’idée fixe du meurtrier de mon père à découvrir
et de mon beau-père à détester. Mes jours de sortie étaient pour moi des jours de
supplice qui m’auraient fait appréhender avec terreur la fin de mes années de lycée, si je
n’avais su qu’au lendemain de mon baccalauréat j’aurais ma fortune et que je pourrais
m’adonner tout entier à la recherche qui devait être le but suprême de ma vie. Je m’étais
juré d’atteindre, moi, ce mystérieux assassin que la justice n’avait pas découvert, et je
trouvais dans cette résolution, que je gardais au fond de moi sans jamais en parler, une
extraordinaire force morale. Cela ne m’empêchait pas de souffrir pour des vétilles,
aussitôt que ces vétilles me devenaient des signes que j’étais deux fois orphelin... Qu’ils
me sont de nouveau présents les supplices de ces jours de sortie! Quand le domestique
qui doit me conduire chez ma mère vient me chercher, ces dimanches-là, vers les huitheures, je reconnais à son sans-gêne que je ne suis plus le fils de la maison, l’enfant-roi
auquel la servilité des gens tient à plaire. Celui-ci, cet infâme François Niquet, avec son
menton rasé, son œil insolent, ne lève pas son chapeau quand j’arrive au parloir où il
m’attend. Quelquefois, et lorsque le temps est mauvais, il se permet de bougonner. Il
allume sa pipe dans le compartiment du vagon, sans me demander la permission, et la
fumée du tabac m’écœure. Je mourrais plutôt que de lui faire une observation; car il
m’est arrivé une fois de me plaindre du valet de chambre de mon beau-père, un méchant
drôle à qui l’on a donné raison, et depuis lors j’ai décidé que jamais plus je ne
m’exposerais à cet affront. D’ailleurs, j’ai déjà trop souffert, et souffrir, ainsi apprend à
mépriser... Le train marche sans que j’échange cinquante mots avec ce manant. Je sais
que je passe pour très fier et très difficile; mais par la même disposition d’esprit qui, tout
enfant, me rendait boudeur, j’aime à déplaire à qui me déplaît... À travers ce silence et la
fumerie du rustre, nous arrivons à la gare Montparnasse. Jamais une voiture qui
m’attende, quelque temps qu’il fasse. Nous allons à pied jusqu’au boulevard de
LatourMaubourg, le long des avenues bordées de masures, d’hospices et de boutiques de
bricà-brac. Nous contournons l’église Saint-François-Xavier avec ses deux grêles tours, puis
nous traversons la place des Invalides et nous voici devant notre hôtel. Je hais la figure
de la maison. Je hais le concierge, une autre créature de M. Termonde, et sa large face,
où je lis une hostilité qui n’est sans doute qu’une entière indifférence. Mais tout se
transforme pour moi en signe de haine, depuis ces visages des domestiques jusqu’au
visage de ma chambre. M. Termonde m’a pris ma chambre d’autrefois, une belle et claire
pièce inondée de soleil avec une fenêtre ouverte sur le jardin et une porte sur la chambre
de ma mère. J’occupe maintenant une espèce de grand cabinet, au Nord, d’où j’ai pour
unique vue un chantier de bois. Quand j’arrive à la maison par ces matins de dimanche,
c’est là que je dois monter, en attendant que ma mère soit levée et puisse me recevoir.
On ne s’est pas donné la peine d’allumer du feu; j’en demande, et tandis que le
domestique accroupi souffle sur les fagots, je m’assieds sur une chaise, je regarde le
portrait de mon père, exilé aujourd’hui chez moi, après avoir si longtemps figuré sur un
chevalet, drapé d’une étoffe noire, dans le petit salon de maman. L’odeur du bois humide
qui s’enflamme, âcre et forte, se mêle à la fade senteur de cette pièce que l’on n’a pas
aérée de toute la semaine. J’ai là quelques minutes amères à passer. Ces mesquines
douleurs me font sentir l’abandon moral où je suis plongé, plus cruellement. Et ma mère
vit, elle respire à quelques pas de moi,—et elle m’aime!
Maintenant que je jette un regard lucide sur cette jeunesse malheureuse, je reconnais
que mon caractère entra pour beaucoup dans le malentendu qui n’a pas cessé entre
cette pauvre mère et moi. Oui, elle m’aimait et elle aimait en même temps son mari.
C’était à moi de lui expliquer la sorte de peine qu’elle me causait, en unissant dans son
cœur et en mélangeant ces deux tendresses. Elle m’aurait compris, elle m’aurait épargné
cette suite de petits chagrins muets qui ont fini par nous rendre impossible toute
explication intime. Ces matins de mes jours de sortie, quand je la retrouvais vers les
onze heures, avant le déjeuner, elle attendait de moi un élan, une effusion, comment
eûtelle su que la présence de son mari me paralysait, de même que jadis au moment de nos
adieux, lors de son départ pour l’Italie? C’était un mystère inintelligible pour elle que cette
incapacité absolue de montrer mon âme, cette atonie qui m’accablait aussitôt que nous
n’étions plus seuls, elle et moi, moi et elle,—et nous ne l’étions jamais. Il n’est presque
pas de visite à Versailles,—elle venait une fois la semaine, le mercredi,—durant laquelle
mon beau-père ne l’ait accompagnée. Je ne lui ai pas écrit une lettre qu’elle ne l’ait
montrée à son mari, comme elle faisait de toutes ses autres lettres. Je savais si bien son
habitude, et qu’elle devait dire: «André m’a écrit», puis tendre à cet homme la feuille depapier où je ne pouvais pas tracer une ligne sincère, émue, confiante,—à cause de cette
idée que ses yeux, à lui, s’y poseraient. En ai-je déchiré de ces billets où j’essayais de lui
raconter le détail des troubles parmi lesquels je vivais! Oui, j’aurais dû lui parler tout de
même, m’expliquer un peu, confesser ma peine, ma folle jalousie, mon ombrageuse
tristesse, le besoin d’avoir dans sa pensée un coin à moi seul, ne fût-ce qu’une pitié... et
je n’osais pas. Une fatalité de ma nature voulait que je sentisse trop fortement la peine
que je lui causerais en parlant, et je me trouvais incapable de la supporter. Les agitations
diverses de mon cœur aboutissaient donc à un silence timide, à une gêne devant elle,
qui la gagnait. Elle était, comme beaucoup de femmes, impuissante à comprendre un
caractère différent du sien, une façon de sentir opposée à la sienne. Elle était heureuse
dans son second mariage, elle aimait, elle était aimée. Elle avait rencontré dans M.
Termonde un homme à qui elle avait tout donné de sa vie, et elle m’avait donné aussi,
naïvement, généreusement. J’étais son fils, il lui semblait si naturel que celui qu’elle
aimait aimât aussi son enfant. Et, de fait, M. Termonde n’avait-il pas été pour moi un
protecteur vigilant, irréprochable? N’avait-il pas pris garde aux moindres détails de mon
éducation? Sans doute il avait insisté pour que je fusse interne; mais j’avais été, moi
aussi, de cet avis. Il m’avait choisi des maîtres de toutes choses: j’apprenais l’escrime,
l’équitation, la danse, la musique, les langues étrangères. Il s’était occupé et il continuait
à s’occuper des plus menus détails, depuis le cadeau du jour de l’an, qu’il me donnait
magnifique, jusqu’au chiffre de ma pension de chaque jeudi, de «ma semaine», comme
nous disions, qui atteignait le maximum permis par le règlement. Jamais cet homme, si
naturellement impérieux, n’élevait la voix en me parlant. Il ne s’était plus une fois, depuis
son mariage, départi avec moi d’une politesse parfaite où une femme amoureuse devait
trouver la preuve du tact le plus exquis et de l’affection la plus dévouée... Formuler mes
griefs contre mon beau-père? Eh bien! non, je ne le pouvais pas. Ils résidaient tous dans
des nuances dont je n’aurais pas su articuler avec des mots l’expression juste, et je me
taisais. Ce mutisme, mon absence de démonstrations à l’égard de mon beau-père, ma
réserve avec elle, comment ma mère se serait-elle expliqué toutes ces singularités
d’humeur, sinon par mon égoïsme et ma sécheresse? Elle me croyait, en effet, un enfant
égoïste et sec; et moi, par une maladive disposition d’âme, je me sentais, en sa
présence, devenir malgré moi celui qu’elle croyait. Je me contractais et me repliais
comme un animal effarouché. Mais pourquoi ne m’épargnait-elle pas ces épreuves qui
achevaient de nous aliéner l’un à l’autre? Dans ce revoir de chaque dimanche, pourquoi
ne me ménageait-elle pas les cinq minutes de tête à tête qui m’eussent permis, non pas
de lui parler, je n’en demandais pas tant, mais de l’embrasser, comme je l’aimais, avec
tout mon cœur. J’arrivais dans cette espèce de petit atelier qu’elle avait transformé en un
salon intime. J’en connaissais si bien les moindres recoins pour y avoir joué, à mon gré,
quand j’étais le maître, le fils gâté dont chaque désir était un ordre. M. Termonde était là
dans son costume de matin, qui fumait des cigarettes en lisant les journaux. Rien que le
bruit du papier qu’il froissait, rien que le son de sa voix quand il me disait bonjour, rien
que le contact de sa main dont il ne me donnait que le bout des doigts;—et je me
ramassais sur moi-même. Mon antipathie était si forte que je ne me rappelle pas avoir
jamais mangé de bon appétit, assis à une table où il se trouvait. Aussi les déjeuners et
les dîners de ces dimanches portaient-ils mon malaise à son extrême. Ah! je haïssais
tout de lui, et ses yeux bleus presque trop écartés qu’il fixait parfois, et qui d’autres fois
roulaient un peu dans leurs orbites, et son front haut, avancé, précocement encadré de
cheveux gris, et la finesse de son profil et la distinction de ses manières qui contrastaient
avec la lourdeur de ma nature,—jusqu’à la cambrure de son pied dans sa bottine. Il me
semble que, même à l’heure présente, je reconnaîtrais entre mille un vêtement porté parlui, tant je l’ai senti vivant, sous l’influence de cette aversion! Avec mon instinct d’enfant
je comprenais si bien que cet homme mince, aux gestes félins, à la voix flatteuse, avec
son aristocratie native et acquise, était le vrai mari de la créature gracieuse, parée et
presque idéale à qui je ressemblais aussi peu, moi son fils, que lui avait ressemblé mon
pauvre père.—Dieu! la sensation amère!
De ces abîmes de silence où je roulais par ces jours tristes de mes sorties, avec quel
intérêt passionné je suivais les conversations qui se tenaient devant moi, surtout durant
les déjeuners et les dîners que nous prenions à d’autres heures que du vivant de mon
père, dans la salle à manger meublée à nouveau comme tout l’hôtel! Et cette nouveauté
d’ameublement était bien le symbole de la nouveauté de la vie de ma mère. M.
Termonde, fils d’un agent de change et qui avait traversé la diplomatie, se trouvait avoir
conservé des relations toutes différentes de celles qui étaient les nôtres autrefois. Ma
mère et lui étaient lancés dans cette société cosmopolite et mêlée que dès lors on
appelait la société élégante. Qu’étaient devenus les habitués des rares soirées que mon
père donnait rue Tronchet? Il y avait bien trois ou quatre personnes à dîner, pas plus, qui
venaient, les dames en robe montante et les hommes en redingote. On causait politique
et affaires. Un ancien ministre du roi Louis-Philippe, rentré au barreau, était l’oracle de ce
cercle. On mangeait à six heures et demie ces jours-là au lieu de sept heures, parce que
le vieil homme d’État se retirait à dix heures. Dans ce coin de bourgeoisie riche et simple,
aller au théâtre était un événement et un bal faisait époque. Du moins les choses se
représentaient ainsi à mon imagination d’enfant. Maintenant le vieil homme d’État ne
mevenait plus, ni M Largeyx, la veuve de l’ingénieur que mon père citait toujours comme
modèle à maman, et celle-ci appelait plaisamment la vieille dame «ma belle-mère».
Maintenant, mon beau-père et ma mère sortaient presque chaque soir. Ils avaient des
chevaux et plusieurs voitures, au lieu du coupé loué au mois dont se contentait la femme
de l’avocat en renom. Les hommes que je voyais venir après le repas, les femmes que je
rencontrais à six heures chez ma mère avaient comme un air si jeune, si fringant. Il
n’était question que de divertissements, de comédies nouvelles et de bals costumés, de
courses et de toilettes. Mon père, imprégné des idées de la monarchie de Juillet, comme
l’ancien ministre son maître, parlait jadis avec sévérité du régime impérial. Maintenant
ma mère était invitée aux grandes réceptions des Tuileries. Comment aurais-je osé
l’entretenir des pauvretés de ma vie de collège qui me paraissaient si mesquines en
regard de sa brillante et opulente existence? Jadis, quand je suivais les cours de
Bonaparte, je lui racontais par le menu les moindres faits et gestes de mes camarades.
J’aurais presque eu honte aujourd’hui de l’ennuyer avec Rocquain, Gervais, Leyreloup et
les autres. Il me semblait qu’elle ne pourrait jamais s’intéresser à l’histoire, pour moi
tragique, de Joseph Dediot, lequel venait d’être trahi par sa cousine Cécile. Malgré des
boucles de cheveux données, un bouquet de roses accepté, un baiser surpris et rendu,
cette infidèle avait épousé un pharmacien d’Avranches. Dediot écrivit même sur son
infortune deux poèmes, dont l’un, à moi dédié, commençait par ce vers:
Sèche ton cœur, André, ne sois jamais aimant...
Comment aurais-je parlé de ce petit monde, avec ses petits intérêts, ses petites
passions, à une femme qui dînait chez la duchesse d’Arcole, qui avait pour amies intimes
une maréchale, deux marquises, et dont les fêtes étaient racontées dans les journaux?
Ma mère était à présent la belle Madame Termonde, et son nouveau nom avait si bien
remplacé son nom d’autrefois, que je me trouvais presque le seul à me souvenir qu’elle
était aussi la veuve de M. Cornélis,—celui dont les mêmes journaux avaient détaillé
autrefois la fin sinistre.—Elle-même l’avait-elle oublié? Se le rappelait-elle?...«L’oubli? Est-ce donc là vraiment la loi du monde?...» me demandais-je avec la révolte
d’un cœur tout jeune et qui n’admet pas les compromis inévitables du sentiment.—Et je
me répondais que non. Il y avait une personne qui se souvenait, autant que moi,—une
personne pour laquelle la mort tragique de mon père continuait d’être un cauchemar,—
une personne à qui je pouvais dire toute ma pensée et toute ma douleur,—c’était ma
bonne et douce tante. Chez elle du moins, rien n’avait bougé des tendresses d’autrefois.
Quand je me rendais à Compiègne, chaque mois d’août, pour y passer une partie de mes
vacances, je retrouvais toute chose à sa place, et dans la maison de la vieille fille et dans
son cœur. Elle avait consenti à rester en relations suivies avec maman,—parce que cela
valait mieux pour moi, je le sentais bien,—et elle dînait boulevard de Latour-Maubourg
trois ou quatre fois par an. Chère tante Louise! Qu’elle avait de complaisance à
m’écouter me plaindre enfantinement, et toujours elle me renvoyait adouci, presque
calmé, plus indulgent pour ma mère et convaincu que j’avais tort de juger M. Termonde
comme je le faisais. Pourtant je ne lui disais pas mes représailles contre l’homme que
j’accusais de m’avoir volé le cœur de maman. Il m’était arrivé, de très bonne heure, de
surprendre, chez mon beau-père, des signes d’antipathie pareils à ceux que je constatais
en moi. Lorsque j’entrais au salon un peu brusquement et qu’il soutenait une
conversation soit avec ma mère, soit avec un de ses amis, ma présence suffisait pour
faire subir à sa voix une légère altération, imperceptible peut-être à un autre; mais elle ne
m’échappait guère à moi qui, de mon côté, sentais ma gorge se serrer, mes lèvres
trembler, ma poitrine se contracter. Je n’aurais pas été l’adolescent réfléchi et rancunier
d’alors, si je n’avais pas songé à utiliser au profit de ma haine cet étrange pouvoir de
troubler cet homme exécré. Mon procédé consistait à lui infliger cette sensation aiguë de
ma présence en me taisant et en le poursuivant de mes regards. Si maître de lui fût-il,
jamais je n’ai fixé ainsi mes yeux sur lui du fond d’une chambre, sans qu’à un moment il
ne tournât, lui aussi, les yeux vers moi. Ses prunelles alors fuyaient les miennes; il
continuait à causer, puis, comme malgré lui, me regardait encore; nos yeux se croisaient
et les siens se dérobaient de nouveau. À un pli qui se formait sur son front, je
comprenais qu’il était sur le point de me défendre de le regarder de la sorte. Puis il se
domptait, et quelquefois quittait la pièce. Cette sorte de renonciation à toute lutte avec
moi était un parti pris chez lui, je le devinais, car je le savais de nature très énergique et
surtout incapable de supporter qu’on le bravât. Il aimait à raconter ce trait de sa jeunesse
qu’il avait, attaché d’ambassade à Madrid, et sur le défi d’un jeune Espagnol, tué un
taureau dans une course d’amateurs. Il devait terriblement en coûter à son orgueil de me
permettre la silencieuse insolence de mes yeux, mais il me la permettait, et moi je
n’avouais pas ce puéril triomphe à ma tante Louise. Il faut tout dire, j’étais un enfant
malheureux; je me savais tel, et j’aimais à ne rien diminuer de mon malheur en le lui
racontant, à l’exagérer plutôt, pour avoir cette tendre sympathie qui émanait d’elle et me
caressait le cœur. Parfois aussi je lui parlais de mon serment intime, de cette promesse
solennelle que je m’étais faite de découvrir l’assassin de mon père et de m’en venger, et
elle me mettait la main sur la bouche. Elle était pieuse et me répétait les mots de
l’Évangile: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir, disait-elle, ses volontés sont
impénétrables...» Elle reprenait: «Souviens-toi des phrases sacrées: Pardonnez, on vous
pardonnera... ne dites jamais œil pour œil, dent pour dent... Ah! chasse de ton cœur la
haine, même celle-là...» Et elle avait dans les yeux des larmes!VII
Pauvre tante! Elle me croyait l’âme plus forte que je ne l’avais. Il n’était pas besoin de
ses conseils pour empêcher que je ne me consumasse tout entier à suivre ce désir de
vengeance qui avait été l’étoile fixe de ma première jeunesse, le phare couleur de sang
allumé dans ma nuit! Ah! les résolutions de l’adolescence, les serments d’Annibal faits
avec nous-mêmes, le rêve de consacrer notre énergie à un unique but et qui ne change
pas,—la vie se charge de balayer tout cela, pêle-mêle avec les généreuses illusions, les
enthousiasmes naïfs, les nobles espoirs. Entre le garçon de quinze ans, malheureux
mais si fier, que j’étais en 1870, et le jeune homme que je me trouvais être en 1878, huit
années seulement plus tard, quelle différence, quelle diminution déjà!... Et dire que sans
des hasards, si impossibles à prévoir, je le serais encore, ce jeune homme, dont j’ai là,
tandis que j’écris, le portrait accroché au-dessus de ma table de travail. Certes, les
visiteurs qui regardèrent ce portrait au Salon de cette année-là, parmi tant d’autres, n’ont
pas soupçonné qu’il représentait le fils d’un père assassiné si tragiquement. Je la
regarde, à mon tour, cette image banale d’un Parisien banal, avec son teint pâli par les
veilles imbéciles, avec ses yeux où aucune forte volonté n’allume son éclair, avec ses
cheveux coupés à la mode, la correction de toute sa tenue, et je demeure étonné
moimême de songer que j’aie pu vivre comme je vivais à cette époque-là. Mais quoi? Entre
les malheurs qui ont frappé mon enfance et les tout derniers qui viennent de me
bouleverser pour toujours, mon existence ne s’était-elle pas écoulée, si vulgaire, si terne,
si pareille à celle du premier venu? Notons-en les simples étapes.—Dans la seconde
moitié de 1870, c’est la guerre. L’invasion me surprend à Compiègne, où je suis en
vacances auprès de ma tante. Mon beau-père et ma mère passent le siège à Paris, moi
je travaille chez un vieux prêtre de la petite ville, celui qui a fait faire à mon père sa
première communion. Dans l’automne de 1871, je rentre à Versailles en rhétorique. En
1873, au mois d’août, je suis bachelier, je fais tout de suite mon volontariat d’un an à
Angers et dans des conditions parfaitement douces. Le colonel était le père de mon vieux
camarade Rocquain. En 1874, et sur le conseil de mon beau-père, on m’émancipe.
C’était le moment où je devais commencer mon œuvre de justicier; et, quatre ans plus
tard, en 1878, je n’avais pas accompli cette vengeance qui avait été le tragique roman et
comme la religion de mon âme d’enfant; je ne l’avais pas accomplie,—et je m’en
occupais plus.
Cette indifférence me faisait honte, quand j’y songeais,—cruellement. Mais je me rends
compte aujourd’hui qu’elle ne résultait pas tant de la faiblesse de ma nature, que de
causes étrangères à moi qui eussent agi de même sur tout jeune homme placé dans ma
situation. Dès l’abord et quand je m’attaquai à ma besogne de fils vengeur, un obstacle
se dressa devant moi, infranchissable. Il est aussi aisé que sublime de s’exalter, de se
prendre la main, de se dire: je jure de ne pas m’arrêter avant d’avoir puni le coupable.
Dans la réalité, on n’agit jamais que par détails, et que pouvais-je? Il me fallait procéder
comme la justice, recommencer l’enquête qu’elle avait poussée jusqu’à son extrémité
sans rien découvrir. Je m’abouchai avec le juge d’instruction, maintenant conseiller à la
Cour, qui avait conduit l’affaire. C’était un homme de cinquante ans, aux mœurs très
simples, qui habitait, dans l’île Saint-Louis, le premier étage d’une antique maison d’où la
vue s’étendait sur Notre-Dame, le Paris primitif et la Seine, mince à cet endroit comme un
canal. M. Massol, c’était son nom, voulut bien se prêter à reprendre avec moi l’analyse
des données fournies par l’instruction...—Sur la personnalité de l’assassin, aucun doute,
non plus que sur l’heure du crime. Mon père avait été tué entre midi et demi et deux
heures, sans lutte, par ce personnage à haute taille, à larges épaules, dont les
extraordinaires déguisements annonçaient, d’après le magistrat, un «amateur». L’excèsde complication est toujours une imprudence, car elle multiplie les chances d’insuccès.
L’assassin s’était-il grimé parce que mon père le connaissait? «Non, répondait M.
Massol, car M. Cornélis, très observateur et qui, en outre, était sur ses gardes, ainsi que
l’attestent ses dernières paroles quand il vous a quittés, l’aurait reconnu à la voix, au
regard et à l’attitude. On ne change ni sa taille ni sa carrure comme son visage...» M.
Massol expliquait, lui, ce déguisement par le simple désir de gagner du temps pour sortir
de France, au cas où le cadavre eût été découvert le jour même. En admettant qu’on eût
télégraphié de tous côtés le signalement d’un homme très brun, à barbe très noire,
l’assassin, débarbouillé de son maquillage, débarrassé de sa perruque et de cette barbe,
habillé d’autres vêtements, passait la frontière sans être même soupçonné. D’après cette
induction et une autre encore, le faux Rochdale habitait l’étranger. Il avait parlé anglais à
l’hôtel, et les gens l’avaient pris réellement pour un Américain. Cela supposait ou qu’il
appartenait à ce pays, ou qu’il y séjournait d’habitude. En outre, les quelques notes
données par lui à mon père témoignaient d’une connaissance très précise des procédés
d’affaires pratiqués aux États-Unis. Donc un étranger, Américain ou Anglais, peut-être un
Français établi en Amérique, voilà pour le criminel. Quant au mobile d’un crime aussi
compliqué, il était difficile d’admettre que ce fût le vol. «Et cependant, faisait observer le
juge d’instruction, nous ne savons pas ce que contenait le portefeuille emporté par
l’assassin... Mais, ajoutait-il, ce qui me paraît détruire l’hypothèse du vol, c’est le soin
que le faux Rochdale a pris de dépouiller le mort de sa montre en lui laissant au doigt un
diamant qui valait plus que la montre... J’en conclus que ç’a été là une simple précaution
pour dépister la police. Je suppose, moi, que cet homme a tué M. Cornélis par
vengeance...» Et l’ancien juge d’instruction me citait quelques exemples singuliers des
ressentiments qui poursuivent soit des médecins légistes, soit des procureurs de la
république, soit des présidents d’assises. Il concluait que dans sa vie d’avocat, au palais,
mon père pouvait avoir excité une de ces persistantes et féroces rancunes. Il avait gagné
force procès importants; il devait avoir eu pour ennemis ceux contre lesquels s’était
exercé son talent. Qu’un de ceux-là, ruiné par la suite, lui eût attribué sa ruine, et c’était
de quoi expliquer tout l’appareil de cette vengeance. M. Massol me faisait observer que
l’assassin, étranger ou non, était connu à Paris. Comment rendre compte sans cela du
soin que cet homme avait pris de ne pas se montrer dans la rue? On avait retrouvé la
trace de son premier séjour, fait à Paris à l’époque de la livraison de la perruque et de la
barbe. Cette fois-là, il était descendu rue d’Aboukir, dans un petit hôtel où il s’était inscrit
sous le nom de Rochester, et il ne sortait jamais qu’en fiacre. «Remarquez aussi, disait le
juge, qu’il a gardé la chambre la veille et le matin du jour où M. Cornélis a été tué. Il a
déjeuné dans son appartement, comme il y avait déjeuné et dîné la veille, tandis qu’à
Londres et quand il habitait l’hôtel où votre père lui adressait ses premières lettres, il
allait et venait sans précautions aucunes...» Et c’était tout. Trois adresses d’hôtel, de
quoi suivre une piste psychologique, si l’on peut dire, voilà quels pauvres détails
fournissait la sagacité du magistrat, que j’écoutais avec passion. Puis il s’arrêtait. Avec
ses yeux futés qui luisaient, tout clairs, dans son visage presque poupin, il avait une
expression de finesse extrême. Toujours bien rasé, de langage mesuré, tout ensemble
froid, complaisant et doux, on devinait, à le voir, un de ces esprits équilibrés et
méthodiques dont la force professionnelle doit être très grande. Il avouait n’avoir rien pu
découvrir dans une analyse très minutieuse de toute la situation présente de mon père,
non plus que dans son passé. «Ah! c’est une affaire à laquelle j’ai beaucoup songé,»
disait-il, et il ajoutait qu’avant de quitter son cabinet de juge d’instruction en 1872 il avait
repris le dossier resté entre ses mains. Il avait interrogé de nouveau le concierge de
l’hôtel impérial et quelques autres personnes. Depuis qu’il était conseiller à la cour, ilavait cru pouvoir indiquer une piste à son successeur, un vol commis par un Anglais
soigneusement grimé lui avait fait croire à une identité entre ce voleur et le prétendu
Rochdale. Puis rien. «Ces actes ont eu du moins cet avantage, insistait-il, d’interrompre
la prescription...» Je le consultais alors sur la durée du temps qui me restait pour
chercher de mon côté. Le dernier acte d’instruction était de 1873. J’avais donc jusqu’en
1883 pour découvrir le coupable et le livrer à la vindicte publique... Quelle folie! dix
années avaient déjà passé depuis le crime, et tout seul, moi, chétif, sans les ressources
énormes dont dispose la police, j’avais la prétention de triompher, là où un fureteur de
cette habileté avait échoué! J’essayai néanmoins. C’est à cette date que je me crus très
perspicace en nouant des relations avec l’ancienne maîtresse de mon père, cette femme
mariée dans les yeux de laquelle je lus tant de pitié pour moi et un tel reflet d’anciennes
tendresses. À cette date aussi, je me plongeai dans la lecture de tous les papiers du
mort. Ma mère en avait confié la garde à mon beau-père, avec cette tendresse absolue
pour lui qui me faisait tant souffrir. Hélas! pourquoi aurait-elle compris sur ce point, plus
que sur les autres, les susceptibilités de mon cœur qui répugnait si profondément à ces
confusions de sa vie passée avec sa vie présente? M. Termonde avait du moins
respecté scrupuleusement ces paquets de feuilles jaunies, où je trouvai de tout, depuis
des projets de Société jusqu’à des lettres intimes, et, parmi ces lettres, un certain nombre
étaient de M. Termonde lui-même et me prouvaient quelle amitié avait uni autrefois le
second mari de ma mère au premier. Est-ce que je ne le savais pas et pourquoi en
souffrir? Et rien toujours, aucun indice qui me mît sur la voie même d’un soupçon...
J’évoquais l’image de mon père vivant, telle qu’elle m’était apparue pour la dernière fois;
je l’entendais répondant à la question de M. Termonde, dans la salle à manger de la rue
Tronchet, et parlant de celui qui l’attendait pour le tuer: «un singulier homme et que je ne
suis pas fâché de voir de plus près»... Et il était sorti, et il avait marché vers la mort,
tandis que je jouais dans le petit salon, que ma mère travaillait en causant avec l’ami qui
devait être un jour son maître et le mien. Quel spectacle d’intimité,—tandis que là-bas!...
Ne saurais-je donc jamais le mot de cette énigme sanglante? Mais où aller? Que faire? À
quelle porte frapper?
En même temps que ce sentiment de l’impossible décourageait mon effort, les facilités
soudaines de ma nouvelle existence contribuaient à détendre en moi le ressort de la
volonté. Durant mes années de collège, les souffrances de la jalousie conçue à l’égard
de mon beau-père, les déceptions de mes tendresses comprimées, la médiocrité, la
pauvreté des choses autour de moi, dix influences de chagrin avaient entretenu l’ardeur
inquiète de mon cœur. Cela aussi avait changé. Certes, je continuais à aimer
profondément, douloureusement ma mère, mais sans plus lui demander ce que je savais
qu’elle ne me donnerait pas, ma place unique, mon asile à part dans sa tendresse.
J’acceptais son caractère au lieu de me révolter là contre. Je n’avais pas cessé non plus
de tenir mon beau-père en une sombre antipathie, mais je ne le haïssais plus avec la
même violence. Ses procédés avec moi depuis ma sortie du collège avaient été
irréprochables. De même qu’il s’était fait, durant mon enfance, un point d’honneur de ne
jamais élever la voix en me parlant, il semblait qu’il se piquât de n’intervenir en rien dans
la direction de ma vie d’homme fait. Lorsque, mon baccalauréat passé, je déclarai que je
ne voulais suivre aucune carrière, sans en donner de raison,—en réalité pour me
dévouer tout entier à l’idée fixe de mon œuvre de justice,—il ne trouva pas un mot de
critique pour cette étrange résolution. Ce fut lui qui la fit admettre par ma mère, lui encore
qui voulut qu’on m’émancipât. Quand on me remit en mains ma fortune, il se trouva que
ma mère, qui m’avait servi de tutrice, et mon beau-père, son co-tuteur, s’étaient entendus
pour ne pas toucher à mes revenus durant toute mon éducation; ces revenus s’étaientcapitalisés et j’héritai, non pas de sept cent cinquante mille francs, mais de plus d’un
million. Si pénible que me fût l’obligation de la reconnaissance envers celui que je
considérais depuis des années comme mon ennemi, je dus m’avouer qu’il agissait
envers moi en très galant homme. Il n’existait aucune contradiction, je le sentais trop,
entre cette délicatesse de procédés et la dureté avec laquelle il m’avait interné au collège
et comme relégué en exil. Pourvu que je renonçasse à me mettre en tiers entre lui et sa
femme, il n’aurait avec moi que des rapports de parfaite courtoisie. Mais il fallait que je
fusse hors de la maison maternelle. Il voulait régner tout entier sur le cœur et sur la vie
de celle qui portait son nom. Comment aurais-je lutté contre lui? Comment aussi
l’auraisje blâmé, puisque je comprenais si bien qu’à sa place et jaloux comme j’étais, ma
conduite eût été pareille?... Je cédai donc par impuissance à combattre une tendresse
qui rendait ma mère heureuse, par dégoût de soutenir la froideur quotidienne de mes
relations avec elle et lui, par espoir, d’ailleurs, de me trouver plus apte à ma tâche de
justicier, une fois libre. Moi-même je demandai qu’on me laissât quitter la maison, de
sorte qu’à dix-neuf ans j’avais mon indépendance absolue, un appartement à moi, que je
choisis avenue Montaigne, tout près du rond-point des Champs-Élysées, plus de
cinquante mille francs de rente, une porte ouverte dans chacun des salons que
fréquentait ma mère, et une porte ouverte aussi dans tous les endroits où l’on s’amuse.
Comment aurais-je résisté aux entraînements qu’une pareille situation comporte?
Oui, j’avais rêvé d’être le Vengeur, le Justicier, et je me laissai rouler presque aussitôt
par le tourbillon de cette vie de plaisir dont ceux qui la voient du dehors ne peuvent
mesurer le pouvoir destructeur. C’est une existence futile et dévorante qui vous
déchiquette vos heures comme elle vous déchiquette l’âme, qui met en charpie fil par fil
l’étoffe irréparable du temps et l’étoffe plus précieuse encore de notre énergie. Je me
trouvais, par rapport à ma besogne de vengeur, incapable d’agir immédiatement—à quoi
et à qui m’attaquer?—Je m’abandonnai donc à toutes les occasions qui s’offraient de
tromper mon inaction par du mouvement, et bientôt les journées se précipitèrent, les
unes après les autres, parmi ces mille distractions qui deviennent, pour les élégants de
métier, comme un code de devoirs à remplir. Avec la promenade au Bois le matin, les
visites dans l’après-midi, les dîners en ville, les parties de théâtre, et, après minuit, les
séances de jeu au cercle ou de débauche, ailleurs,—comment trouver le loisir de suivre
un projet? J’eus des chevaux, quelques intrigues, un duel ridicule où du moins le fond
d’idées tragiques sur lequel je vivais, malgré tout, me servit à bien me tenir. Une femme
de quarante ans me persuada que je l’avais séduite, je fus son amant; puis je me
persuadai, moi, que j’étais amoureux d’une autre femme, une grande dame russe, établie
à Paris. Celle-là était, elle est encore une de ces illustres comédiennes du monde, qui
emploient à s’entourer d’une cour d’adorateurs, plus ou moins récompensés, toutes les
séductions du luxe, de l’esprit et de la beauté, sans une rêverie dans la tête, sans une
émotion dans le cœur, avec les plus adorables dehors des plus délicates rêveries et des
plus fines émotions. Je menai cette existence d’esclave attaché aux caprices d’une
coquette sans âme pendant six mois environ. Je me consolai des faussetés de cette
cabotine exotique en m’acoquinant avec une fille entretenue. Cette nouvelle aventure me
prouva que la galanterie demi-mondaine ne vaut pas beaucoup mieux que l’autre. Les
femmes du monde sont intolérables de mensonge, de prétention et de vanité; les autres
de vulgarité, de sottise, et de sordide amour du lucre. J’oubliai ces liaisons absurdes aux
tables de jeu, tout en me rendant bien compte de la misère de ce divertissement, qui ne
cesse de devenir insipide que pour devenir hideux, comme un bon calcul d’argent à
gagner sans travail. Il y avait en moi quelque chose d’effréné à la fois et de dégoûté qui
me poussait à outrer tout ensemble et à flétrir mes sensations. Il est vrai de dire que jene pouvais me donner entièrement à aucune. Je retrouvais toujours, dans les plus
intimes replis de mon être, le souvenir de mon père, qui m’empoisonnait toutes mes
pensées, comme à leur source. Lorsque, vers les trois heures du matin, je traversais la
ville en voiture pour regagner mon appartement d’où j’étais sorti à sept heures, habillé
comme à Londres, en cravate blanche, en petits souliers, un bouquet à la boutonnière de
mon frac, mon portefeuille bourré de billets de banque, je regardais le ciel de la nuit, les
nuages qui couraient sur les étoiles, la froide et pâle lune, les vastes rues noires avec la
guirlande de leurs becs de gaz, et une émotion inexprimable s’éveillait en moi qui me
faisait sentir que toute existence est un rêve. Une impression d’obscur fatalisme
envahissait mon esprit malade. C’était si étrange que je vécusse, moi, comme je vivais,
et je vivais ainsi pourtant, et le moi visible ressemblait si peu au moi intime! Une destinée
pesait-elle donc sur moi, pauvre être, comme sur l’univers entier? «Qu’elle me pousse,»
me disais-je, et je me livrais à elle. Je me couchais sur des idées de philosophie noire, et
je me réveillais pour continuer une existence sans dignité, dans laquelle je perdais, avec
ma force d’exécuter mon programme de réparation envers le fantôme qui hantait mes
songes, toute estime propre et toute conscience. Qui m’aurait aidé à remonter le
courant?... Ma mère? Elle ne voyait de cette vie que son décor mondain, et elle se
félicitait que je me fusse, comme elle disait, désauvagé.... Mon beau-père? Mais il avait,
volontairement ou non, favorisé tout ce désordre. Ne m’avait-il pas rendu maître de ma
fortune à l’âge le plus dangereux? N’avait-il pas aidé, aussitôt l’âge venu, à mon
admission dans les cercles dont il était membre? N’avait-il pas facilité de toutes manières
mon entrée dans le monde?... Ma tante? Oui, ma tante souffrait de mon genre de vie. Et
cependant n’aimait-elle pas mieux que j’oubliasse du moins les sinistres résolutions de
haine qui l’avaient toujours épouvantée? Et puis je ne la voyais guère. Mes voyages à
Compiègne se faisaient rares. J’étais à l’âge où l’on trouve toujours du temps pour ses
plaisirs, où l’on n’en trouve pas pour les devoirs qui vous tiennent le plus au cœur... S’il y
avait quelqu’un dont la voix s’élevât sans cesse contre la dissipation de mon énergie
dans de vulgaires plaisirs, c’était celle du mort qui gisait sous terre, sans vengeance;
cette voix montait, montait sans cesse des profondeurs de toutes mes rêveries, mais je
m’habituais à ne plus lui répondre. Était-ce ma faute si tout conspirait à paralyser ma
volonté, depuis les plus importantes des circonstances jusqu’aux plus petites?—Et je
m’alanguissais dans une torpeur douloureuse que ne distrayait même pas le
remueménage de mes fausses passions et de mes faux-plaisirs.
Un coup de foudre me réveilla de ce lâche sommeil de ma volonté. Ma tante Louise fut
frappée d’une attaque de paralysie. C’était vers la fin de cette morne année de 1878, au
mois de décembre. J’étais rentré le soir, ou plutôt le matin, après avoir gagné au jeu
quelques milliers de francs. Des lettres m’attendaient et une dépêche. Je déchirai
l’enveloppe bleue en chantonnant un air à la mode, une cigarette aux lèvres, et sans me
douter que j’allais apprendre un événement qui deviendrait, après la mort de mon père et
le second mariage de ma mère, la troisième grande date de ma vie. Le télégramme,
signé du nom de Julie, mon ancienne bonne, m’annonçait la maladie soudaine de ma
tante et me demandait de venir aussitôt, bien qu’on espérât la sauver. Un détail me rendit
cette subite nouvelle plus affreuse encore. J’avais reçu de ma tante une lettre, il y avait
juste huit jours, dans laquelle la pauvre se plaignait, à son ordinaire, de ne pas me voir,
et ma lettre de réponse, à moi, était là, sur ma table de travail, à demi-écrite. Je ne l’avais
pas achevée. Dieu sait pour quelle futile raison? Il ne faut rien moins que l’arrivée de la
sinistre visiteuse, la mort, pour nous faire comprendre que nous devons nous hâter de
bien aimer ceux que nous aimons, si nous ne voulons pas qu’ils s’en aillent à jamais,
avant que nous ne les ayons assez aimés. À l’anxiété que me causa le danger où setrouvait la chère vieille fille se mélangea le remords de ne pas lui avoir témoigné assez
combien elle m’était chère. Il était deux heures du matin, le premier train pour Compiègne
partait à six heures, elle pouvait mourir dans l’intervalle... Qu’elles furent longues ces
minutes d’attente que je tuai en repassant dans mon esprit, avec une amertume extrême,
tous mes torts envers cette sœur unique de mon père, ma seule vraie parente! La
possibilité d’une irréparable séparation me faisait me juger si ingrat! Mon malaise moral
augmenta encore dans le vagon, tandis que je traversais, à la triste clarté d’une aube
d’hiver, le paysage parcouru si souvent jadis. Je redevenais, en reconnaissant chaque
détail, le collégien qui allait là-bas, le cœur débordant de tendresses inépanchées, le
cerveau chargé du poids d’une redoutable mission. Je devançais en pensée le train si
lent à mon gré. J’évoquais ce visage aimé, si simple et si loyal, cette bouche aux lèvres
un peu fortes, ces yeux doublés de tant de bonté, que cernaient des paupières plissées,
machurées, comme rongées par les larmes, ces bandeaux grisonnants. Dans quel état la
reverrais-je? Peut-être si cette nuit de repentir, cette angoisse, tout ce trouble intérieur
n’avaient pas tendu mes nerfs comme des cordes trop sensibles, oui, peut-être
n’auraisje pas subi devant ce lit d’agonie les folles intuitions qui m’assaillirent, qui me rendirent
capable de désobéir à la mourante... Mais comment regretter cette désobéissance, qui
seule m’a mis sur la voie de la vérité?—Non, je ne regrette rien, j’aime mieux avoir fait ce
que j’ai fait.VIII
La vieille Julie m’attendait à la gare; elle n’y voyait presque plus clair à présent, elle était
bien cassée, bien usée, avec sa face plus plate et plus ridée encore, ses lèvres plus
rentrées; mais elle était toujours la bonne, la fidèle Julie, qui continuait à me dire: tu,
comme au temps où elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque soir, dans
ma chambre de la rue Tronchet. Malgré ses mauvais yeux de soixante-dix ans, elle me
reconnut aussitôt que je descendis de vagon, et elle commença de me parler, comme
elle faisait d’habitude, interminablement, aussitôt que nous fûmes montés dans le coupé
de louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine enfance. Je
connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture, les coussins de cuir jaunâtre et
le cocher que j’avais toujours vu au service du loueur, un petit homme à figure guillerette
avec des yeux clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce
matin-là.
—C’est hier que ça l’a prise, me racontait Julie, tandis que le véhicule dévalait par les
rues, lourdement; mais, vois-tu, ça devait arriver... La pauvre demoiselle changeait,
changeait depuis des semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle
furetait, elle soupçonnait. Elle avait les idées tournées, quoi?.... Elle ne parlait que de
voleurs, que d’assassins... Elle croyait que tous lui voulaient du mal, les fournisseurs,
Jean, Mariette, moi-même... Oui, moi aussi... Elle descendait à la cave, tous les jours,
compter les bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le lendemain,
elle retrouvait le même compte et elle soutenait que ce n’était pas le même papier, elle
reniait sa propre écriture... Je voulais te dire cela quand tu es venu la dernière fois, je n’ai
pas osé, j’avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c’était des gyries, qu’elle
était lunée, que ça passerait... Enfin, hier, je descends à l’heure du dîner pour lui tenir
compagnie, comme elle voulait bien, car, tu sais, elle m’aimait au fond, même malade...
Je ne la trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu’à ce que ce
dernier a eu l’idée de lâcher le chien, qui nous a conduits droit au bûcher. Nous la voyons
là, tombée de son long à terre... Elle était allée sans doute vérifier le bois. Nous la
relevons, la pauvre chère demoiselle. Sa bouche était toute tirée de travers, elle avait un
côté qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit à parler... Alors nous l’avons crue folle.
C’étaient des mots sans suite que nous ne comprenions pas. Mais le docteur prétend
qu’elle a toute sa tête, seulement qu’elle dit une parole pour une autre... Et elle
s’impatiente qu’on ne lui obéisse pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des
épingles; je lui en apporte, elle se fâche. Croirais-tu que c’était l’heure qu’elle voulait
savoir? Enfin à force de la questionner, et par ses oui et par ses non, qu’elle exprime
avec sa main restée bonne, comme cela, je la devine... Si tu savais comme elle était
agitée cette nuit à cause de toi? Je l’ai bien vu. Je lui ai prononcé ton nom, ses yeux ont
brillé. Elle répète des mots, des mots... Tu penserais qu’elle divague, elle t’appelle...
Vois-tu, ce qui l’a rendue malade, c’est les idées qu’elle se forgeait par rapport à ton
pauvre père. Les dernières semaines, elle ne parlait pas d’autre chose. Elle disait:—
Pourvu qu’on ne tue pas aussi André, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si
doux...—et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la contrepointais:—Qui
voulezvous qui cherche du mal à Monsieur André, lui demandais-je?—Alors elle s’écartait de
moi avec une défiance qui me faisait gros cœur; pourtant je comprenais qu’elle n’avait
pas sa tête... Le docteur a dit qu’elle se croyait persécutée, que c’était une manie; il dit
aussi qu’elle ne retrouvera plus la parole, mais qu’elle peut guérir...
J’écoutais le bavardage de Julie et je ne répondais pas. Que ma tante Louise eût un
commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait guère, après les chagrins
qu’elle avait traversés, et je m’expliquais ainsi bien des singularités que j’avaisobservées dans son attitude envers moi, lors de mes dernières visites. Elle m’avait
stupéfié en me réclamant un des livres de mon père que je n’avais jamais songé à
emporter. «Rends-le-moi...» m’avait-elle dit, avec une telle insistance que je m’étais mis
à la recherche du livre. J’avais fini par le découvrir sous une pile d’autres, comme caché
à dessein dans le bas d’une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que
m’éclairer sur la triste cause de ce qui m’avait semblé une bizarrerie de vieille fille
minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre avec autant de
philosophie que faisait mon ancienne bonne, c’étaient les idées de ma tante sur la mort
de mon père. Quelles idées? Il m’était arrivé plusieurs fois, au cours de conversations
avec elle, de sentir vaguement qu’elle ne m’ouvrait pas tout son cœur. L’obstination
qu’elle avait mise à combattre mes projets d’enquête personnelle pouvait provenir de sa
piété, qui répugnait à toute volonté de vengeance. Mais cette piété entrait-elle seule en
cause? L’inquiétude qu’elle m’avait si souvent montrée à l’endroit de ma sécurité, allant
jusqu’à me supplier de m’armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les
compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimité dans le souci de
ma personne avait sans doute pour principe une exaltation morbide; mais aussi ces
terreurs pouvaient reposer sur un fondement moins vague que je ne l’imaginais. Aussi
remarquai-je avec une certaine appréhension que ces craintes étranges avaient reparu
plus fortes encore aussitôt qu’elle avait cessé de dominer entièrement son esprit.
—«Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces idées fixes ne sont pas
naturelles chez une personne dont le cerveau est travaillé par la manie des persécutions
et qui a perdu un frère adoré dans des circonstances aussi mystérieuses que
tragiques?» En écoutant Julie et raisonnant ainsi presque malgré moi, nous arrivâmes
devant la maison de ma tante,—vraie maison de drame et de malheur, par ce matin de
décembre, avec la ligne sinistre de la forêt dépouillée sur l’horizon, avec les nuages qui
voûtaient de gris le ciel tout bas, avec la solitude de ce coin de petite ville qu’enveloppait
le plus triste des silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de
moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc, que j’avais par
plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise, surnommé Don Juan. Je le repoussai
presque avec dureté, tant j’avais le cœur serré à l’idée de l’état où j’allais retrouver la
malheureuse femme, et je gravis trois par trois les marches de l’escalier qui conduisait à
sa chambre.
Lorsque j’entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m’arrêta d’un geste sur le pas
de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je vins donc, en assurant mon pied sur
le tapis, m’asseoir dans une bergère au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la
face tournée du côté du mur, au fond du vieux lit à colonnes droites qui avait été celui de
ma grand’mère, dans la ville de Provence d’où notre famille est sortie. Les rideaux
d’étoffe rouge brodée de velours noir que ma tante avait fait suspendre aux tringles de ce
lit, à la place des rideaux de mousseline destinés à écarter les moustiques, la dérobaient
à demi à ma vue. J’écoutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui m’était
aussi familière que le salon d’en bas, où j’avais écrit ma lettre de compliment à mon
beau-père lors de son mariage. Ces rideaux rouges étaient aujourd’hui d’une nuance
passée qui s’harmonisait aux formes antiques des meubles, au papier fané du paravent
plié devant la fenêtre, à la couleur blanche du tapis, au reps décoloré des fauteuils, à tout
ce qu’il y avait, de ci de là, de vieilleries, épaves de notre vie de famille, pieusement
ramassées par la vieille fille; et elle était si méticuleuse, ses mains à mitaines noires
savaient si bien poursuivre le grain de poussière oublié par Jean, le jardinier valet de
chambre, que ces objets usés, grâce à la teinte brunie du bois de lit, des chaises et de la
commode à poignées de bronze, donnaient à la pièce la physionomie intime que lespeintres primitifs recherchent dans leurs tableaux de nativité. Le contraste était saisissant
entre mon appartement de jeune homme à la mode et cette paisible retraite. J’avais trop
brusquement passé de l’un à l’autre pour ne pas sentir, et ce contraste, et le muet
reproche qui se dégageait pour moi de cette chambre de malade, dont l’atmosphère était
maintenant affadie par l’odeur de la tisane, au lieu d’être vivifiée par le frais arôme de
lavande cher à ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi à écouter son sommeil
et à songer à sa vie solitaire, au coin du feu qui brûlait à petit bruit, de quels reproches ne
m’accablai-je pas! Quelles résolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprès
d’elle, quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre qu’elle fût en
danger de mort, et j’attendais la minute où elle se réveillerait pour lui demander pardon,
pour lui dire combien je l’aimais. Tout d’un coup, elle poussa un soupir plus fort que les
autres, je la vis qui soulevait son bras demeuré libre, et qui le remuait plusieurs fois de
bas en haut, par un geste qui avait quelque chose de désespéré.
—Elle est réveillée, me dit Julie, qui avait remplacé au chevet du lit la jeune
domestique.
Je m’approchai de ma tante et je l’appelai par son nom; je vis son pauvre visage
déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me penchais sur elle pour
l’embrasser, de sa main valide elle toucha ma joue. Elle me fit cette caresse qui lui était
accoutumée, plusieurs fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait
une peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu’elle pût bien me voir; elle me
regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux, dans lesquels je lisais
une tendresse folle, une angoisse suprême et une pitié inexprimable. J’y répondis par
des larmes, moi aussi, qu’elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler, mais
elle ne put prononcer qu’une phrase incohérente qui acheva de me fendre le cœur. Elle
vit, à l’expression de mes traits, que je ne l’avais pas comprise; elle fit un effort pour
trouver les mots qui traduiraient une pensée, qu’elle avait là précise et lucide. Elle dit
encore une phrase inintelligible, et c’est alors qu’elle recommença de faire ce geste
d’impuissance navrée qui m’avait tant frappé à son réveil. Cependant elle parut, à une
question que je lui posai: «Que voulez-vous de moi, chère tante?» reprendre courage.
Elle fit signe qu’elle désirait que Julie sortît, et à peine fûmes-nous seuls que son visage
changea. Elle put, aidée par moi, glisser sa main sous son oreiller, d’où elle retira le
trousseau de ses clefs, et, en isolant une des autres, elle fit le geste d’ouvrir une serrure.
Je pensai aussitôt à ces craintes chimériques d’être volée, dont je la savais victime, et je
lui demandai si elle voulait la cassette qu’ouvrait cette clef. C’était une toute petite clef
avec des dentelures au bout, et un cran un peu bas, comme on en fabrique pour les
serrures de sûreté, dites à pompe. Je vis que je ne m’étais pas trompé. Elle put dire: oui,
et, en même temps, ses yeux s’éclairaient.
—Mais, où est cette cassette?... lui demandai-je encore.
Elle répliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le sens, et, comme je la
voyais retomber dans son agitation douloureuse, je la suppliai de me laisser l’interroger
et qu’elle me répondît par des gestes. Après quelques minutes, j’étais parvenu, de
tâtonnements en tâtonnements, à savoir qu’il s’agissait d’un coffret enfermé dans une
des deux grandes armoires d’en bas, laquelle s’ouvrait par une clef attachée aussi au
trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle me fit signe qu’elle le désirait. Je
n’eus pas de peine à trouver le coffret auquel la petite clef s’adaptait, quoiqu’il fût placé
soigneusement derrière un carton à chapeaux et des étuis d’argenterie. Il était de bois
odorant, avec les initiales J. C. incrustées en lettres de platine et d’or... J. C.—Justin
Cornélis...—Il avait donc appartenu à mon père. J’ai supposé, depuis, que ce petit
meuble d’un travail délicat et d’une capacité moyenne, lui avait été donné en échange dequelque coffret semblable avec d’autres initiales, par une amie qui lui avait demandé
d’enfermer là tous les menus objets qui sont les reliques d’une affection cachée: les
billets parfumés, les voiles portés pendant une promenade heureuse, les bouquets
séchés, les portraits tirés à un seul exemplaire. Peut-être, cette amie était-elle la femme
que j’avais si indignement soupçonnée de complicité dans le crime de l’hôtel Impérial?
Puis, mon père s’était marié. Il n’avait voulu ni conserver, ni détruire ce souvenir d’un
passé avec lequel il rompait pour toujours, et il l’avait confié en garde à ma tante... Sur le
moment, je ne m’en demandai pas si long, j’essayai la clef à la serrure pour bien
m’assurer que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai presque
machinalement, convaincu que j’allais trouver des liasses d’obligations, quelques écrins
à bijoux, des rouleaux de napoléons, tout un petit trésor, enfin, craintivement enseveli. Au
lieu de cela, je vis plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J’en pris un
et je pus lire: «Lettres de Justin...» et le chiffre de l’année; même inscription sur le
deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C’était toute la correspondance de mon
père que ma tante conservait ainsi, avec la religion qu’elle mettait à ne laisser ni se
perdre, ni se détériorer un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus
profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m’avait-elle jamais parlé de ce trésor-ci,
plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai cette question en refermant le
coffret. Puis, je me dis qu’elle avait sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu’à la
dernière minute. Je remontai dans ces pensées. Dès la porte je rencontrai ses yeux. Ils
exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. À peine eut-elle la petite cassette
sur son lit qu’elle l’ouvrit, saisit un paquet de lettres, puis un autre, finit par en garder un
seul, remit ceux qu’elle avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le
coffret sur la commode. Tandis que j’exécutais cet ordre et que j’écartais les petits
bibelots dont cette commode était encombrée, je vis la malade, dans la glace posée
devant moi. Elle s’était, par un effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main
libre, elle essayait de lancer le paquet de lettres, qu’elle avait mis à part des autres, dans
la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du chevet, à un mètre seulement. Mais
elle put à peine se soulever, son élan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par
terre. J’accourus vers elle, afin de lui remettre la tête sur les oreillers et le corps au milieu
du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle recommença de faire son grand geste
triste, crispant sur le drap ses doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses
pauvres yeux.—Ah! comme j’ai honte de ce que je vais écrire ici!... Je l’écrirai pourtant,
car je me suis juré d’être vrai jusqu’à cette faute, jusqu’à une pire encore!—Je n’avais
pas eu de peine à comprendre ce qui s’était passé dans l’esprit de la malade.
Évidemment, le petit paquet, tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit,
contenait des lettres qu’elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les lusse pas.
Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle redoutait pour moi la fatale
influence. Je comprenais qu’elle eût reculé d’année en année, de jour en jour peut-être,
moi qui savais de quel culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à
mon père. Ne l’avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand il venait à
Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s’y trouvaient lors de sa dernière visite?
Oui, elle avait dû attendre, attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces chères
et dangereuses lettres. Puis la maladie l’avait surprise et, tout de suite, elle avait ressenti
l’angoisse que ce paquet demeurât en ma possession. Je me rendais compte qu’une
défiance déraisonnable, celle de ses derniers moments, l’avait empêchée de demander
le coffret à Jean ou à Julie. C’était là, je le compris à cette minute même, le secret de
l’impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le secret aussi du
trouble où je l’avais vue. Et maintenant ses forces l’avaient trahie. Elle avait tentévainement de jeter les lettres dans le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans
pouvoir se soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions qui
se présentèrent d’un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur le moment, elles se
fondirent en un immense mouvement de pitié devant l’excès de la souffrance de la
malheureuse femme.
—Ne vous tourmentez pas, chère tante, lui dis-je, en ramenant la couverture jusqu’à
ses épaules; je vais brûler ces lettres.
Elle leva des yeux remplis d’une supplication anxieuse. Je lui fermai les paupières
avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit paquet. Sur le papier qui lui
servait d’enveloppe, je lus distinctement cette date: «1864.—Lettres de Justin.» 1864!
c’était la dernière année de la vie de mon père!—Je le sens, ce que je fis à ce moment-là
fut infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne devais pas,
non, je ne devais pas tromper celle qui était là, sur le point de me quitter pour toujours, et
dont j’entendais le souffle devenir plus rapide à cette seconde.—Ce fut un passage
tourbillonnant d’idées plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnément,
follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c’est qu’elles pouvaient me mettre sur la
voie de la vengeance... Des lettres de la dernière année de mon père, et dont elle ne
m’avait jamais parlé, à moi!... Je ne raisonnai pas, je n’hésitai pas, j’aperçus dans un
éclair cette possibilité d’apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais d’apprendre... Au lieu
de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je le lançai à côté sous un fauteuil, je revins
me pencher sur la malade, et, d’une voix que je tentai de faire assurée et calme, je lui dis
que son désir était accompli, et que les lettres brûlaient. Elle me prit la main et la baisa.
Comme cette caresse me fit mal! Je m’assis à côté de son lit en cachant ma tête dans
les draps pour que ses yeux ne rencontrassent pas les miens. Hélas! je n’eus pas
longtemps à craindre son regard. Vers les dix heures, elle s’assoupit. À midi, son
agitation recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements. Elle eut
une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute connaissance et elle mourut dans la
nuit...
Chère morte, ce mensonge que je t’ai fait ainsi, à ta dernière heure, me le
pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres fatales, qui ont commencé
d’éclairer le passé d’une si terrible lumière, tu espérais m’épargner des soupçons qui
t’avaient torturée toi-même. Sur ton lit de mort, tu ne pensais qu’à mon bonheur. Me
pardonneras-tu d’avoir rendu vaine cette prévoyance de ton agonie? Il faut que je te
parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd’hui, ou m’entendre, ou
seulement sentir l’émotion qui va du plus intime de moi vers ta mémoire, douce morte.
Vois: j’ai tant de honte de t’avoir menti, quand tu ne songeais, toi, qu’à m’être bonne, si
bonne, si bonne qu’aucune créature humaine n’a jamais été meilleure pour une autre. Il
faut que je te dise cela, tendre femme, qu’ils ont ensevelie parmi des draperies blanches,
comme il convenait à ton être si pur. De toi, du moins, je n’ai jamais douté. En pensant à
toi, je n’ai pas une amertume, sinon de ne t’avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon
d’avoir trahi le dernier vœu qu’ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes yeux qui
disaient que dans ton cœur il n’y avait pas une tache; mais que de blessures!... Tu viens
à moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu caresses ma joue, triste, si triste caresse que
tu m’as donnée, avant de t’en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus
s’étreindre, ni les larmes se mêler. Si la mort n’était pas venue sur toi trop vite, si j’avais
obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le secret de tes doutes les plus
douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me blâmes plus maintenant, n’est-ce pas, d’avoir
voulu savoir? Tu ne me blâmes plus d’avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une
destinée qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice reprenne sondroit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette puissance le sait, et elle emploie
à son œuvre de réparation des armes bien étranges. Il était dit, sœur pieuse de mon
père, que ton culte fidèle de cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté
qui s’endormait. Ame dévouée, âme inquiète, ne me reproche pas les tourments que je
me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j’ai abîmé ma jeunesse. Et repose,
repose; que la paix descende sur le tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble,
mon père et toi, dans ce cimetière de Compiègne qui me recevra un jour moi aussi. Dire
que ce jour pourrait être demain!...IX
La tante était morte vers les neuf heures du soir. Je lui fermai les yeux et je restai
longtemps à pleurer. À onze heures, la vieille Julie vint me chercher et me força de
descendre pour manger un peu. Je n’avais rien pris de la journée qu’une tasse de café
noir à midi. Quel sinistre repas je fis ainsi, dans cette salle aux murs garnis d’assiettes
anciennes, où je m’étais assis tant de fois en face d’elle, la pauvre morte! Une lampe
posée sur la table éclairait la nappe, devant moi, sans dissiper entièrement les ombres
de la pièce, que chauffait un grand poêle de faïence, tout fendillé par le feu. J’écoutais le
bruit de ce poêle qui me rappelait les soirées de mon enfance, durant lesquelles je
mettais des châtaignes à cuire dans la braise d’un feu tout semblable, après les avoir
fendues, par crainte des éclats qui sautent. Je regardais Julie qui avait voulu me servir
elle-même, et qui essuyait, du coin de son tablier bleu, de grosses larmes le long de ses
joues ridées. J’ai traversé dans ma vie des heures plus cruelles, je n’en ai pas connu
d’aussi poignantes. Je peux me rendre la justice que le chagrin commença par abolir en
moi toute autre pensée. Je ne songeai pas un instant à ouvrir, durant cette nuit funèbre,
le paquet de lettres que je m’étais approprié par un mensonge si honteux. J’avais oublié
jusqu’à son existence, quoique j’eusse pris le soin, dans l’après-midi, de le ramasser et
de le porter dans ma chambre. Que m’importait maintenant la curiosité de savoir les
secrets de ces lettres? Je savais que je venais de perdre pour toujours le seul être qui
m’eut aimé complètement, et cette idée me fendait le cœur. Je voulus veiller la morte une
partie de la nuit. Je ne pouvais me détacher de ce visage immobile, sur lequel j’avais lu,
pendant des années, la tendresse absolue, entière, et, maintenant, rien que des traits
rigides, des lèvres serrées, des paupières baissées, et une sorte de tristesse navrée que
je n’ai vue sur la face d’aucun autre mort. Toutes les pensées mélancoliques, dont la
vivante s’était empoisonné le cœur en silence, remontaient à la surface de cette
physionomie rendue à sa vérité. Ah! Cette seule expression d’infinie tristesse aurait dû
me pousser dès cette minute à en rechercher la cause mystérieuse dans les lettres, qui
avaient préoccupé son esprit jusqu’au bord des éternelles ténèbres, mais comment
aurais-je trouvé en moi la force de raisonner devant cette figure douloureuse? Je me
disais que cette bouche ne m’avait jamais fait entendre que des paroles si douces et
qu’elle, ne me parlerait plus, que ces mains n’avaient eu pour moi que des caresses et
qu’elles ne répondraient plus à mon étreinte. Le désespoir s’unissait en moi à une
espèce d’étonnement épouvanté. Devant un mort qui nous fut cher, on a tant de peine à
croire que cela soit réel, bien réel, qu’il n’y ait plus que le silence, et pour toujours, là où
battait un cœur, où un esprit brillait, où une âme aimait. Une sœur, qui veillait ma tante
auprès de moi, disait des prières. Je me laissai aller, moi aussi, à répéter les formules
auxquelles je ne croyais plus. Je récitai: «Notre père, qui êtes aux cieux...» et «Je vous
salue, Marie...» Et je songeais combien de fois elle avait dû, elle, la pauvre vieille fille,
prononcer ces prières en demandant à Dieu, pour moi, la paix et le bonheur!...
À trois heures du matin, Julie vint me remplacer au chevet de la morte. Je passai dans
ma chambre, qui était sur le même étage que celle de ma tante. Un cabinet de débarras
séparait les deux pièces. Je me jetai sur mon lit, recru de fatigue. La nature triompha de
ma douleur. Je m’endormis de ce sommeil qui suit les grandes déperditions de force
nerveuse, et d’où l’on sort capable de vivre à nouveau et de supporter ce qui semblait
insupportable. Quand je me réveillai, il faisait jour. Un triste et sombre ciel d’hiver, voilé
comme celui de la veille, mais plus menaçant à cause de la nuance plus noire des
nuages, s’appesantissait sur le jardin dépouillé. J’allai à la fenêtre contempler longtemps
le sinistre paysage que fermait la ligne de la forêt. Je note ces petits détails afin de mieux
retrouver mon impression exacte d’alors. En me retournant et marchant vers la cheminéepour chauffer mes mains au feu que la domestique venait d’allumer, mon regard tomba
sur le paquet des lettres volées à ma tante... Oui, volées, c’était bien le mot... Il était là,
comme je l’avais posé la veille, en hâte, sur le marbre de la cheminée, entre mon
portemonnaie, le trousseau de mes clefs et mon étui à cigarettes. Je le pris avec un battement
de cœur, ce petit paquet, dont les plis témoignaient qu’il avait été souvent rouvert et
refermé. Il m’était encore possible de réparer le criminel mensonge que j’avais fait à
l’agonisante. Je n’avais qu’à étendre la main, et ces papiers tombaient dans la flamme,
et la volonté dernière de la morte se trouvait accomplie. Je me laissai aller sur un fauteuil
et je regardai quelques minutes cette flamme qui montait, jaune et souple, autour des
bûches. Je soupesai le paquet. Au juger, il devait contenir un grand nombre de lettres. Je
me sentis en proie à tout le malaise physique de l’indécision. Je ne cherche pas à
justifier cette seconde défaite de ma loyauté, je cherche à la comprendre... Non, ces
lettres n’étaient pas à moi. Je n’aurais jamais dû me les approprier. Je devais les détruire
sans les avoir ouvertes, d’autant plus que l’entraînement des premières secondes était
passé, ce soudain afflux d’idées qui m’avait empêché d’obéir à la supplication angoissée
de ma tante. «Pourquoi cette angoisse?» me demandai-je cependant de nouveau, tandis
que je relisais l’inscription tracée par ma tante sur l’enveloppe: «Lettres de Justin, 1864.»
Comme la chambre où j’étais là, partagé entre un devoir de piété indiscutable et le désir
de savoir, m’était une mauvaise conseillère!... Ç’avait été autrefois celle de mon père, et
le mobilier n’avait pas changé depuis cette époque. Le temps avait seulement un peu
effacé la nuance de l’étoffe claire dont ma tante avait fait tendre la pièce pour que son
frère y reposât ses yeux. Il s’était chauffé à cette cheminée par des matins d’hiver pareils
à celui-ci, froids et noirs. Il s’était assis pour rêver, sur le fauteuil profond où je me tenais.
Il avait écouté le tintement des heures passer dans le timbre à demi faux de la pendule
d’albâtre, qui me sonnait à moi maintenant cette heure de trouble. Le petit dogue de
bronze, à face bourrue, à bajoues pendantes, qui se tenait sur cette pendule, l’avait vu
aller et venir sur ce tapis aux fleurs éteintes. Il avait dormi son sommeil de jeune homme
et d’homme fait dans cette alcôve et sur ce lit que je venais de quitter. Il avait travaillé,
assis à ce bureau posé près de la fenêtre, en travers, dans le jour qu’il affectionnait. Non,
cette chambre ne me laissait plus libre d’agir; elle me rendait mon père trop vivant.
C’était comme si le fantôme de l’assassiné fût sorti de son tombeau pour me supplier de
tenir la promesse de vengeance jurée tant de fois à sa mémoire. Quand ces lettres
n’eussent offert qu’une seule chance, une contre mille, de me donner une indication, une
seule, sur les secrets de la vie intime de mon père, je ne pouvais pas hésiter. Que
m’importaient ces puériles scrupules de respect pour ce qui n’avait été sans doute que le
caprice dernier d’une malade d’esprit? Je dressai contre mes restes de piété ce
raisonnement sacrilège, afin de les abattre. Je n’avais pas besoin d’arguments pour
céder à l’effréné désir qui grandissait, grandissait en moi. Ces lettres, les dernières que
sa main eût écrites; ces lettres qui me montreraient à nu sa vie intime, à la veille du
sanglant attentat, je les avais là et je ne les lirais point!... Allons donc!... C’en était assez
de ces enfantines lenteurs!... Et je défis brusquement l’enveloppe qui contenait cette
correspondance. Les feuillets tremblaient entre mes doigts, maintenant, tout jaunis, avec
leurs caractères un peu décolorés. Je reconnaissais l’écriture, tassée, carrée et nette,
avec des trous au milieu des mots. Les dates avaient été souvent omises par mon père,
et alors ma tante avait réparé l’omission en écrivant le quantième du mois elle-même.
Pauvre tante dont ce soin religieux attestait la tendresse, je ne songeais plus, dans mon
excitation folle, qu’à deux pas de moi était sa chambre funéraire. À Julie, qui vint me
demander des instructions pour tous les détails matériels dont s’accompagne la mort, je
répondis que j’étais trop accablé, qu’elle décidât tout à son gré, que je voulais être seuldurant cette matinée, et je me plongeai dans ma lecture au point d’en oublier et l’heure
qui passait, et les événements autour de moi, et de manger, et de m’habiller, et même
d’aller revoir celle que j’avais perdue, tandis que je pouvais encore me repaître de ses
traits... Oui, pauvre tante, et envers laquelle j’étais si ingrat, si traître aussi!... Dès les
premières pages, je compris trop bien pourquoi elle avait voulu m’empêcher de boire le
poison que chaque phrase distillait dans mon cœur, comme elle l’avait distillé dans le
sien. Les terribles lettres! C’était maintenant comme si le fantôme eût parlé, de cette
parole sourde qui est celle des confessions, et un drame caché se déroulait devant moi,
dont je n’avais pas rêvé la tristesse. J’étais tout enfant, lorsque se passaient les mille
petites scènes dont cette correspondance me représentait le détail. Je ne savais pas
déchiffrer l’énigme d’une situation, et, depuis, la seule personne qui eût pu m’initier à
cette lugubre histoire était précisément celle qui avait poussé la discrétion jusqu’à me
cacher, toute sa vie, l’existence de ces papiers trop éloquents; celle qui, sur son lit de
mort, avait pensé à les détruire plus qu’à son salut éternel, et qui, sans doute, s’accusait,
comme d’un crime, d’avoir différé de jour en jour à brûler ces feuilles fatales. Quand elle
s’y était décidée, c’était trop tard.
La première lettre était datée de janvier 1864. Elle commençait par des remerciements
adressés à ma tante pour mon cadeau d’étrennes de cette année-là: un fort avec des
soldats de plomb, qui m’avaient charmé, disait la lettre, parce que les cavaliers étaient en
deux morceaux, l’homme se détachant de la bête... Et, tout de suite, les phrases banales
de ce remerciement se changeaient en une effusion de tendresse souffrante. Rien qu’à
l’accent avec lequel le frère parlait à sa sœur, se répandant en regrets pour son enfance
passée et leur vie commune, on devinait une âme anxieuse, avide d’affection et
mécontente de son sort actuel. Il s’exhalait, de cette première lettre, une plainte contenue
qui m’étonna aussitôt, car j’avais toujours cru que mon père et ma mère avaient été
parfaitement heureux l’un par l’autre. Hélas! cette plainte ne faisait que grandir, que se
préciser aussi. Mon père écrivait à sa sœur, chaque dimanche, même quand il l’avait vue
dans la semaine. Comme il arrive dans les correspondances fréquentes et régulières, les
moindres événements se trouvaient notés dans leur minutie, et toutes nos habitudes
d’alors ressuscitaient devant ma pensée à cette lecture, mais accompagnées d’un
commentaire de mélancolie qui trahissait des malentendus irréparables entre ceux que je
jugeais alors si unis. Je revoyais mon père, tel qu’il m’accueillait, à sept heures du matin,
dans son costume de chambre, qu’il passait pour déjeuner avec moi. Je devais partir
pour le collège à huit heures, et mon père me faisait répéter mes leçons brièvement; puis
nous nous asseyions dans la salle à manger, devant la table sans nappe, sur laquelle
Julie nous servait deux tasses d’un chocolat dont l’odeur sucrée flattait mes gourmandes
narines d’enfant. Ma mère, elle, se levait beaucoup plus tard, et, depuis que j’allais au
collège, mon père, afin de ne pas la réveiller si tôt, occupait une chambre à part. Que
j’étais content de ce repas du matin, durant lequel je bavardais à mon aise, parlant de
mes devoirs à faire, de mes lectures, de mes camarades! J’en avais gardé un délicieux
souvenir de minutes insouciantes, cordiales, délicieuses. Mon père aussi dans ses
lettres parlait de ces déjeuners du matin, mais en homme qui souffrait de découvrir dans
nos causeries que ma mère s’occupait trop peu de moi à son gré, que je ne remplissais
pas assez sa vie de femme rêveuse et volontiers frivole. Il écrivait des phrases que
l’avenir s’était chargé de rendre tristement prophétiques: «Si je lui manquais jamais, que
deviendrait-il?...» À dix heures, je revenais de classe; mon père était déjà occupé à ses
affaires, j’avais moi-même un devoir à préparer, et je ne le revoyais qu’à onze heures et
demie, au second déjeuner. Maman était là, dans une de ces toilettes du matin qui
seyaient merveilleusement à sa beauté mince et souple. À distance, et par delà mesfroides années d’adolescent, cette table de famille m’était si souvent apparue dans un
mirage de chaude intimité. En avais-je assez éprouvé la nostalgie, plus tard, quand je
m’asseyais entre ma mère et M. Termonde, à nos déjeuners des jours de sortie? Et
maintenant je retrouvais, dans les lettres de mon père, la preuve que le divorce des
cœurs existait dès lors à notre table, entre les deux personnes que mon culte de fils
réunissait dans une seule tendresse; et le même divorce se retrouvait dans nos dîners
pris en commun et dans nos soirées à trois. Mon père aimait passionnément sa femme,
et il sentait que sa femme ne l’aimait pas. C’était là le sentiment sans cesse exprimé
dans ces lettres, non pas de cette manière brutale et positive; mais comment n’aurais-je
pas compris cette signification secrète de toutes les phrases, moi qui avais traversé une
adolescence d’une si étrange analogie avec le drame de cette vie d’homme? Comme
moi, plus que moi encore, mon père était un silencieux. Il avait laissé des malentendus
irréparables s’établir entre ma mère et lui. Comme moi plus tard, passionné, gauche,
étouffant de timidité devant cette femme si aristocratique, si fière, si différente de lui, le
fils d’un demi-paysan devenu ingénieur civil par la force de son génie personnel, comme
moi, ah! pas plus que moi, il avait connu la torture des situations fausses qui ne peuvent
pas être éclairées, sinon par des mots que la bouche n’aura jamais l’énergie de
prononcer. Quelle pitié que les destinées se recommencent ainsi, et que les mêmes
dispositions de l’âme se développent chez le fils, après s’être développées chez le père,
afin que le malheur de l’un soit identique au malheur de l’autre!... Père trop semblable à
moi, ses lettres étaient pleines de soupirs que ma mère n’avait jamais soupçonnés,—
vains soupirs vers une fusion complète de leurs deux cœurs,—tendres soupirs vers
l’impossible chimère d’un bonheur partagé,—soupirs désespérés vers le terme d’une
séparation morale d’autant plus définitive que la cause en était, non point dans des torts
réciproques (tout se pardonne quand on s’aime), mais dans un contraste indestructible,
presque animal, de deux natures. Il ne lui plaisait par aucune de ses qualités, il lui
déplaisait par tout ce qu’il pouvait avoir de défauts en lui, et il l’adorait... J’avais assez vu
de variétés de ménages mal arrangés, depuis que j’allais dans le monde, pour ne pas
comprendre quel enfer taciturne avait dû être celui-là, et les deux figures se dessinaient
devant moi, si nettes: ma mère avec ses gestes naturellement un peu maniérés, la
délicatesse fragile de ses mains, sa pâleur, ses tours de tête, sa voix volontiers basse, le
je ne sais quoi de presque immatériel répandu sur toute sa personne, ses yeux dont le
regard pouvait se faire si froid, si dédaigneux, et, d’autre part, la carrure robuste de grand
travailleur qui était celle de mon père, ses larges rires quand il s’abandonnait à la gaieté,
le caractère professionnel, utilitaire, et, à vrai dire, plébéien de tout son être, idées et
façons, gestes et discours. Mais ce plébéien était si noble, si haut par sa généreuse
sensibilité. Il ne savait pas la montrer, c’était là son crime. Sur quelles misères reposent,
quand on y songe, la félicité absolue ou l’irrémédiable infortune!
Déjà, au cours de ces premières lettres, le nom de M. Termonde passait et repassait
sous la plume de mon père, et voilà que la onzième ou la douzième de ces lettres, je ne
sais plus laquelle, éclatait en un cri de souffrance aiguë qui fit bondir mon cœur, trembler
mes mains, se mouiller mes yeux. Soudainement, et dans quelques pages datées de la
nuit, dont l’écriture seule trahissait une émotion profonde, le mari, jusque-là maître de lui,
avouait à sa sœur, à sa douce et fidèle confidente, qu’il était jaloux... Il était jaloux, et de
qui?... De celui-là même qui devait, un jour, le remplacer à son foyer, donner un nom
menouveau à celle qui avait été M Cornélis; de cet homme aux allures félines, aux
prunelles pâles, à qui mon instinct d’enfant avait voué une si précoce, une si fixe haine;
—il était jaloux de Jacques Termonde! Il la racontait, cette jalousie, dans cette
confession subite, avec l’âpreté d’accent qui soulage le cœur des malaises troplongtemps contenus. Dans cette lettre, le début d’une série que la mort seule devait
interrompre, il disait la date lointaine de cette jalousie, et comme elle lui était venue, à
surprendre le regard dont Termonde enveloppait ma mère. Il disait qu’il avait cru dès lors
à une passion naissante chez cet homme, puis que Termonde était parti pour un grand
voyage et que lui, mon père, avait attribué cette absence à une loyauté d’ami sincère, à
un noble effort pour combattre dès le commencement une inclination criminelle. Puis,
Termonde était revenu. Ses visites à la maison avaient repris, de plus en plus
fréquentes. Tout l’y autorisait: mon père l’avait eu comme camarade intime à l’École de
Droit, il l’aurait choisi comme témoin de son mariage si l’autre n’eût pas été retenu hors
de France, à cette époque, par ses fonctions diplomatiques. Mon père avouait, dans
cette lettre, et aussi dans les suivantes, l’avoir tendrement aimé, au point d’avoir
considéré sa propre jalousie comme un sentiment indigne et comme une espèce de
trahison. Mais on a beau se reprocher une passion, elle n’en est pas moins là, dans notre
cœur, qui nous le déchire et nous le ronge. Depuis le retour de Termonde, cette jalousie
avait augmenté, avec la certitude que l’amour de celui qui en était le principe augmentait
aussi. Le malheureux homme ne s’était pas cru le droit cependant de fermer la porte à
son ami. Sa femme n’était-elle pas la plus pure, la plus honnête des femmes? Même le
penchant au mysticisme et à la dévotion exaltée, qu’il lui reprochait quelquefois, offrait
une garantie qu’elle ne se permettrait jamais rien qui fût une tache sur sa conscience.
D’ailleurs, les assiduités de Termonde s’accompagnaient d’un si évident, d’un si absolu
respect, qu’elles ne donnaient aucune prise au reproche. Que faire? Avoir une explication
avec sa femme, lui qui était pris d’un battement de cœur à la seule idée de discuter
contre elle? Exiger qu’elle cessât de recevoir son ami, à lui? Mais si elle cédait, il l’aurait
privée d’une distraction réelle, et il ne se le serait point pardonné à lui-même. Si elle ne
cédait pas?... Et mon pauvre père avait préféré se débattre dans cette géhenne de la
faiblesse et de l’indécision, où roulent, pour n’en plus sortir, les silencieux et les timides.
Et il détaillait cette misère à ma tante, et il insistait sur le caractère maladif de son
sentiment, implorant un conseil, une pitié, accusant la puérilité de sa jalousie, s’en
moquant; et jaloux tout de même, et ne pouvant se retenir de parler, de reparler de cette
plaie ouverte dans son âme, et incapable de l’énergie qui eût été sa guérison.
Les lettres se faisaient plus sombres encore. Comme il arrive quand on n’a pas coupé
court aussitôt à une situation fausse, mon père souffrait des conséquences de sa
faiblesse, et il les voyait se développer devant lui,—sans agir, parce qu’il aurait fallu, pour
les arrêter maintenant, subir d’affreuses scènes. Après avoir toléré que son ami multipliât
ses visites, ce lui était un martyre de constater que sa femme avait subi à ce degré
l’influence envahissante de cette intimité. Il la voyait prendre des conseils de Termonde
pour les petites choses de la vie,—sur un point de toilette, pour l’achat d’un cadeau, le
choix d’une lecture. Il retrouvait la trace de cet homme dans les changements de goût de
ma mère, en musique, par exemple. Il aimait, quand nous étions seuls à la maison, le
soir, qu’elle se mît au piano et qu’elle jouât, longuement, au hasard. Elle n’exécutait plus
aujourd’hui que des morceaux indiqués par Termonde, qui avait rapporté de ses voyages
une connaissance assez approfondie des maîtres allemands, au lieu que mon père,
élevé en province et auprès de sa sœur, élève elle-même d’un professeur de province,
en était resté au culte des musiciens italiens. Et puis ma mère se rattachait par sa famille
à une société toute différente de celle où mon père la faisait vivre. Les triomphes que son
extrême beauté lui assurait dans cette dernière, joints à sa native douceur, avaient
empêché, d’abord, qu’elle ne regrettât son ancien milieu. Il en fut autrement, lorsque sa
familiarité avec Termonde qui appartenait, lui, au monde le plus élégant, lui rendit de
nouveau présentes toutes les habitudes de ce monde. Mon père la vit qui s’ennuyaitdans son propre salon, dont elle faisait les honneurs avec une pensée absente. Il n’était
pas jusqu’aux opinions politiques de son ami qu’il ne retrouvât sur les lèvres de sa
femme. Elle le raillait finement de ce qui lui restait d’utopies libérales, et, derrière cette
moquerie sans méchanceté, mais qui était une moquerie pourtant, comme derrière ses
nouvelles sensations d’art, toujours il retrouvait Termonde, et encore Termonde. Il se
taisait pourtant, la timidité dont il avait toujours été victime devant ma mère s’exaspérant
avec sa jalousie. Plus il était malheureux, plus il devenait sensible, incapable de montrer
sa peine. Il y a des âmes ainsi façonnées, que la souffrance les paralyse et les empêche
d’agir. Et puis c’était derechef la même question: Que faire? Par quel biais aborder une
explication, quand il n’avait en définitive rien de précis à dire, pas un reproche positif qu’il
pût articuler? Est-ce qu’on dresse un acte d’accusation avec des nuances? Il continuait à
ne pas douter de l’honnêteté de sa femme. Du moins, il affirmait son entière estime pour
elle, à chaque page, suppliant ma tante de ne pas retirer une parcelle de son amitié à sa
chère Marie, la conjurant de ne faire jamais devant elle, qui en était l’innocente cause,
une allusion à des tourments dont il rougissait lui-même. Et il insistait sur ses propres
torts, il s’accusait de ne pas être assez tendre, de ne pas savoir se faire aimer, et
c’étaient des tableaux de son triste intérieur, évoqués d’un mot, avec une humilité
navrante. Il se décrivait, durant leur tête-à-tête du soir, regardant sa femme, qui, couchée
parmi de petits coussins brodés, dans un fauteuil, en toilette claire, appuyait ses pieds
chaussés de bas à jour sur un tabouret à bascule et qui lisait à la clarté d’une lampe
posée à côté d’elle, sur une table mobile. Que lisait-elle? Un roman prêté par Termonde.
Elle lisait, caressant ses cheveux distraitement avec un couteau à papier en or ciselé,
donné par Termonde au jour de l’an. Mon père déposait la revue qu’il tenait à la main. Il
cherchait une phrase par laquelle il pût atteindre cet être qu’il sentait si lointain, si
étranger à lui,—et si aimé. Mais ces phrases-là, on ne les prononce pas ainsi. C’est le
cœur contre le cœur, les mains unies, entre deux caresses, qu’un homme tendre et fier
peut avouer cette torture déshonorante lorsqu’elle n’est pas touchante,—la jalousie dans
l’estime. Les autres, les brutaux, ne connaissent pas ces scrupules. Ils disent: «Je suis
jaloux,» sans plus s’inquiéter si c’est là une insulte ou non. Ils ferment leur porte à qui
leur déplaît, ils imposent à leur femme un: «Suis-je le maître?» qui ne tient compte que
de leur bon plaisir, à eux. Ont-ils raison? En tous cas, cette brutalité n’était pas le fait de
mon pauvre père. Il trouvait en lui assez de force pour montrer à Termonde un visage
glacé, pour ne lui parler qu’à peine, pour lui tendre la main avec cette politesse insultante
qui creuse un abîme entre deux sincères amis. L’autre n’avait pas l’air de s’en
apercevoir. Mon père, qui ne voulait pas d’une scène avec lui, parce que cette scène eût
eu pour conséquence immédiate une autre scène avec ma mère, multipliait les petits
affronts. Termonde en était quitte pour venir aux heures où l’homme d’affaires était
retenu à son bureau. Et mon père racontait les rages qui le poignaient, à l’idée que sa
femme et celui dont il était jaloux causaient ensemble, intimement, parmi les fleurs du
petit salon, tandis qu’il s’abîmait, lui, le malheureux, dans le plus aride travail, pour
assurer toutes les royautés du luxe à cette femme dont il ne serait jamais, jamais aimé,
bien qu’elle portât son nom, bien qu’il la crût fidèle. Mais cette fidélité glacée, ah! ce
n’était pas de cela qu’il avait soif, l’infortuné qui terminait sa dernière lettre par cette
phrase,—me la suis-je assez souvent répétée! «C’est si triste de sentir qu’on est de trop
dans sa propre maison, qu’on possède une femme par tous les droits, qu’elle vous donne
tout ce que ses devoirs l’obligent à vous donner, tout, excepté son cœur qui est à un
autre, sans qu’elle s’en doute peut-être, à moins que... Vois-tu, j’ai d’affreuses heures où
je me dis que je suis un niais, un lâche, qu’il est son amant, qu’elle est sa maîtresse,
qu’ils se moquent de moi ensemble, de ma stupide confiance, de mon aveuglement....Ne me gronde pas, ma pauvre Louise. Cette idée est infâme, et je la chasse en me
réfugiant auprès de toi, pour qui, du moins, je suis tout au monde...»
À moins que?...—et cette lettre était du premier dimanche du mois de juin 1864, et le
jeudi suivant, quatre jours plus tard, celui qui avait écrit cette lettre et supporté ces
douleurs allait au rendez-vous où il devait trouver une mort mystérieuse,—cette mort qui
allait permettre à sa veuve d’épouser l’ami félon... Quelle idée aussi affreuse, aussi
infâme que celle dont mon père s’accusait dans cette terrible dernière lettre venait de
s’éveiller en moi? Je posai sur la cheminée la liasse de ces feuilles révélatrices, je pris
ma tête dans mes mains et la tempête des imaginations cruelles passa sur cette tête, où
je sentais le sang battre la fièvre. Ah! la hideuse, la sinistre chose, l’innommable!... Mon
âme l’entrevoyait et elle se rejetait en arrière... Mais quoi? le monstrueux soupçon, ma
tante n’en avait-elle pas subi l’assaut? Et, comme un encouragement à oser penser ce
qui me donnait un tel frisson d’horreur, de petits faits ressuscitaient dans ma mémoire,
me montrant cette sœur fidèle de mon père en proie à cette idée qui venait de m’envahir
si fortement. Que de bizarreries je comprenais tout d’un coup, que je n’avais pas
comprises! Le jour où elle m’avait annoncé le second mariage de ma mère, et quand
j’avais prononcé de moi-même le nom maudit de Termonde, pourquoi m’avait-elle
demandé d’une voix tremblante et comme affolée: «Que sais-tu?» Que craignait-elle
donc que je n’eusse deviné? Quel renseignement redoutable attendait-elle de mon
innocente observation d’enfant?... Plus tard, et lorsqu’elle me conjurait d’abandonner le
soin de venger notre cher mort, lorsqu’elle me répétait la parole sainte: «Je me suis
réservé la vengeance, dit le seigneur», quels coupables prévoyait-elle donc que je
rencontrerais sur ma route? Quand elle me suppliait de ménager mon beau-père, de me
le concilier plutôt, de ne pas m’en faire un ennemi, ses conseils n’avaient-ils pour but que
la facilité de ma vie quotidienne, ou bien croyait-elle qu’un autre danger pût me menacer
de ce côté-là? Lorsque les craintes se multipliaient dans son cerveau, affaibli par la
maladie, et qu’elle en revenait toujours à ce conseil de prendre garde à mes sorties du
soir, quelle vision d’épouvante lui revenait à l’esprit, lui montrant dans l’ombre une main
capable de me frapper,—la même main qui avait frappé mon père? Lorsque, à ses
derniers moments, elle réunissait toutes ses forces afin de détruire cette
correspondance, sur quelle piste supposait-elle donc que ces lettres me jetteraient? Tout
s’éclairait soudain d’une effrayante lumière... Ce que ma tante avait aperçu par delà ces
lettres je l’apercevais aussi. Ah! je n’ai pas craint de penser ainsi, et j’ai honte à présent
d’écrire ce que j’ai pensé. Mais, comment aurais-je pu échapper à la logique de la
situation? Que ma tante eût livré ces lettres au juge chargé d’instruire l’affaire, est-ce que
ce magistrat n’aurait pas supposé aussitôt ce que je ne pouvais pas m’empêcher de
supposer? Non, je ne le pouvais pas... Un homme est assassiné auquel on ne connaît
pas d’ennemis; il est avéré que le meurtre n’a pas le vol pour mobile, sa femme a un
amant, et, presque aussitôt après la mort de son mari, elle épouse cet amant... «Mais
c’est eux, c’est eux les coupables; ils ont tué le mari,» dirait le juge, dirait le premier
venu. Pourquoi ma tante qui avait ces lettres de mon père entre les mains ne les
avaitelles pas données à la justice?—Je le comprenais trop: elle ne voulait pas que j’eusse à
penser de ma mère ce que j’en pensais, à cette minute, dans un accès de folle douleur:
—qu’elle avait trompé mon père, qu’elle avait été la maîtresse de Jacques Termonde,
que là gisait le secret de l’assassinat.—Concevoir cela comme seulement possible,
c’était commettre un parricide moral, c’était la grande, l’inexpiable faute envers celle qui
m’avait tiré de sa chair et porté dans son sein. J’avais toujours tant aimé ma mère, si
tristement, si tendrement. Jamais, non, jamais, je ne l’avais jugée. Que de fois, me
trouvant en tête à tête avec elle, et ne sachant pas lui dire ce qui m’oppressait le cœur,que de fois il m’était arrivé de songer que l’obstacle dressé entre nous deux ne nous
séparerait pas toujours! Je deviendrais peut-être, un jour, son unique soutien, elle verrait
alors combien elle m’était restée chère.—Mes souffrances n’avaient rien entamé de ma
tendresse. Malheureux qu’elle me refusât une certaine sorte d’affection, je ne la
condamnais pas de ce qu’elle prodiguait cette affection à un autre. Il y a une telle
différence à souffrir d’un être qu’on aime, dans le bien ou dans le mal, à le sentir noble
ou bas dans les chagrins qu’il nous inflige. En définitive, et avant que ces fatales lettres
n’eussent fait sur moi leur œuvre de désenchantement, de quoi était-elle coupable à mes
yeux? De s’être remariée? D’avoir voulu, demeurée veuve à moins de trente ans, refaire
sa vie? Rien de plus légitime. De n’avoir pas compris les relations de l’enfant qui lui
restait avec l’homme qu’elle avait choisi? Rien de plus naturel. Elle était plus épouse que
mère, et puis, les êtres un peu chimériques et frêles, comme elle, répugnent aux luttes
quotidiennes. Ils préfèrent ne pas voir en face la réalité qui leur imposerait une énergie
de tous les instants. J’avais admis, d’instinct d’abord, à la réflexion ensuite, toutes ces
explications de l’attitude de ma mère à mon égard. Quelle source d’indulgence jaillit en
nous, chaude, profonde, inépuisable, pour ceux qui nous tiennent vraiment à la racine du
cœur, et cette source venait de se tarir tout d’un coup, et à sa place je sentais s’épancher
en moi le flot empoisonné des plus odieux, des plus abominables soupçons....
Cette première, cette soudaine invasion d’une si affreuse idée ne dura pas. Je n’y
aurais point résisté; j’aurais pris un pistolet pour me tuer et détruire du coup l’excessive
douleur, si cette idée s’était implantée en moi, comme cela, précise, accablante
d’évidence, impossible à repousser. Elle fut ainsi durant les instants qui suivirent la
lecture des lettres. Puis la crise diminua, je réfléchis, et tout de suite ma tendresse pour
ma mère entra en lutte contre le cauchemar. À l’attaque de ces exécrables imaginations,
j’opposai des faits, dans leur certitude et leur netteté. Je me rappelai par le menu les
moments où j’avais vu ma mère et mon père, en présence l’un de l’autre, pour la dernière
fois. C’était à la table du déjeuner d’où il s’était levé pour aller là-bas, vers l’assassin.
Mais est-ce que ma mère n’était pas rieuse, à son ordinaire, ce matin-là? Est-ce que
Jacques Termonde n’avait pas déjeuné avec nous? N’était-il pas demeuré ensuite, après
le départ de mon père, à causer, tandis que je jouais? C’était à ce moment même, entre
une heure et deux, que le mystérieux Rochdale commettait le crime. Termonde ne
pouvait pas être à la fois dans notre salon et à l’hôtel Impérial, pas plus que ma mère
n’aurait pu, impressionnable comme je la connaissais, parler ainsi paisiblement,
heureusement, si elle avait su qu’à cette heure-là son mari tombait pour ne plus se
relever... J’étais un fou d’avoir laissé une pareille hypothèse dessiner son image
monstrueuse devant mes yeux, une seule minute. J’étais un infâme d’avoir aussitôt
dépassé les plus insultantes défiances de mon père. Déjà et sans preuve aucune que
l’expression d’une jalousie qui s’avouait elle-même déraisonnable, j’en étais arrivé où cet
homme, malheureux mais aimant, n’avait pas osé aller: à cette extrémité d’outrage
envers ma mère de croire qu’elle avait été la maîtresse de Termonde. Et, quand bien
même elle eût inspiré, du vivant de son premier mari, un sentiment trop vif à celui qu’elle
devait épouser un jour, est-ce que cela prouvait qu’elle eût partagé ce sentiment?
L’eûtelle partagé, cela prouvait-il qu’elle y eût cédé jusqu’au don entier de sa personne?
Précisément, les femmes délicates comme elle était, ces créatures très fines, et qui
vivent à côté du réel, caressent si volontiers la chimère de romanesques affections
qu’elles croient innocentes, puisque toute action coupable en est bannie. Pourquoi
n’aurait-elle pas aimé Termonde d’une de ces affections-là, fidèle, en fait, à ses devoirs,
et livrée en pensée à une intimité dont il était trop naturel qu’un époux fût jaloux, mais
qui, au demeurant, n’entachait en rien l’honneur de l’épouse? Je la justifiais ainsi, nonseulement de toute participation au crime, mais encore de toute faute contre ses devoirs.
Cela l’aurait flétrie si profondément pour mon cœur qu’elle eût eu un amant... Et puis mes
idées changeaient de nouveau; je me souvenais du cri qu’elle avait jeté devant le
cadavre de mon père: «Dieu me punit...» Je ne lui faisais pas la charité d’admettre que
ce cri eût trahi simplement les scrupules d’une âme exaltée, qui se reprochait maintenant
jusqu’à ses pensées. Je me souvenais aussi des yeux étincelants de Termonde et de
ses mains frémissantes, lorsqu’il parlait avec ma mère de la disparition mystérieuse de
mon père. S’ils étaient complices, ils jouaient la comédie devant moi, innocent témoin,
pour qu’ils pussent, à l’occasion, invoquer ma parole d’enfant... Ces souvenirs me
rejetaient sur la voie funeste. L’idée d’une liaison coupable entre elle et lui me saisissait
de nouveau, et, presque tout de suite, la pensée qu’ils avaient profité de l’assassinat,
qu’ils y avaient eu un intérêt puissant et unique... L’assaut du soupçon recommençait, si
violent, qu’il triomphait de toutes les barrières que je dressais là contre. J’accumulais
toutes les objections tirées d’un alibi physique et d’une invraisemblance morale. J’en
arrivais à me dire: il est strictement impossible qu’ils soient pour rien dans le meurtre;
impossible, impossible, impossible,—je me répétais ce mot avec frénésie, puis
l’hallucination me revenait, terrassante. Il y a des moments où l’âme désemparée se
trouve inhabile à dompter des visions qu’elle sait fausses, où l’imaginaire et le réel se
confondent en un cauchemar, pareil à ceux de la panique, et sans que le jugement sache
distinguer l’un de l’autre. Cette paralysie du jugement, qui a été jaloux sans la connaître?
Que j’en ai souffert, durant la journée qui suivit la lecture de ces lettres! J’allais, je venais
à travers la maison, incapable de vaquer au moindre devoir, comme foudroyé par des
émotions que les gens qui m’entouraient attribuèrent au chagrin de la perte que je venais
de faire. À plusieurs reprises, je voulus m’asseoir au chevet de la morte. La vue de son
visage, aux narines déjà pincées, avec son expression de tristesse encore accrue,
m’était intolérable. Elle renouvelait trop mes misérables doutes... Vers quatre heures, un
télégramme vint. Il était signé de ma mère et m’annonçait son arrivée par le train du
soir... Lorsque je tins cette feuille de papier bleu dans ma main, ce fut une détente
momentanée à mon angoisse... Elle venait... Elle avait pensé à ma peine... Elle venait...
Cette seule assurance dissipait mes soupçons. J’allais la revoir... Pourvu qu’elle ne les
devinât pas, ces soupçons criminels, sur mon visage? Et puis les hypothèses absurdes
et infâmes me reprenaient... Elle pense peut-être que la correspondance entre mon père
et ma tante n’a pas été détruite, elle vient pour essayer d’avoir ces lettres avant moi, pour
savoir ce que ma tante m’a dit en mourant. S’ils sont coupables, elle et Termonde, ils
doivent s’être défiés toute leur vie de la clairvoyance de la vieille fille.... Certes, j’avais
été très malheureux dans mon enfance, mais que j’aurais voulu retourner en arrière, être
le collégien qui méditait sur la froideur de son beau-père, à l’étude triste et interminable
du soir,—et non pas le jeune homme qui, cette nuit-là, se promenait dans la gare de
Compiègne, attendant une mère soupçonnée ainsi!... Dieu juste! N’ai-je pas tout expié
d’avance par cette heure-là?X
Le train de Paris approchait. J’en entendais la sourde rumeur. Je vis les feux aveuglants
de la locomotive s’avancer dans la nuit rapidement, puis me dépasser. Le train stoppa.
L’homme de garde cria le nom de Compiègne et le chiffre des minutes de l’arrêt, tout en
ouvrant les portières les unes après les autres. Chacun de ces détails me parut durer un
temps bien long... J’allais de voiture en voiture, cherchant ma mère sans la trouver. Au
dernier moment n’avait-elle pu se décider à venir? Quelle épreuve pour moi s’il en était
ainsi! Quelle nuit je passerais, en proie à cette tourmente des soupçons que sa présence
seule dissiperait,—je le comprenais trop. Une voix m’appela. C’était la sienne. Je
l’aperçus, toute en noir. Non, jamais je ne m’étais jeté dans ses bras comme je fis à cette
minute, oubliant tout,—et que nous étions dans un lieu public, et pourquoi elle venait,—
tout, dans la joie de sentir mes horribles imaginations s’en aller, se fondre au simple
contact de cet être que j’aimais si profondément, le seul qui me fût cher, malgré les
malentendus, jusqu’au plus profond de mon cœur, maintenant que je venais de perdre la
sœur de mon père. Après ce premier mouvement presque animal, presque semblable à
l’étreinte par laquelle un noyé saisit le nageur qui plonge vers lui, je regardai ma mère
sans parler, en lui tenant les mains. Elle avait levé son voile, et, dans le jour incertain de
cette gare, je vis qu’elle était très pâle, et qu’elle avait pleuré. Rien qu’à rencontrer ses
yeux où roulaient encore des larmes, je compris que j’avais été fou. Je le compris aux
premières phrases qu’elle prononça, me disant sa peine si tendrement, et qu’elle avait
voulu venir tout de suite, quoique mon beau-père fût souffrant.—M. Termonde était sujet
depuis deux ans à de violentes crises de foie.—Mais ni le chagrin éprouvé à cause de
moi, ni le souci de la santé de son mari, n’avaient empêché cette pauvre mère de songer,
pour ce déplacement de quelques jours, à ses petites préoccupations habituelles de
confort et d’élégance. Sa femme de chambre était là, auprès de nous, accompagnée d’un
porteur; et tous les deux chargés de trois ou quatre sacs de différentes grandeurs, en cuir
anglais, soigneusement boutonnés dans leur housse d’étoffe: un nécessaire, une petite
cassette contenant le papier et les instruments à écrire, une sacoche où placer le
portemonnaie, le mouchoir, le livre, le voile de rechange; et puis une boule où mettre l’eau
chaude pour les pieds, deux coussins pour reposer la tête, et une pendule légère
suspendue dans sa gaine ouverte.
—«Tu me reconnais...», me dit-elle, tandis que j’indiquais la voiture à la femme de
chambre pour s’y débarrasser de ses paquets; et, me montrant sa robe, qui était de drap
marron soutaché de noir: «Tu vois, je n’aurai mes vêtements de deuil que demain... Ils
ne pouvaient pas être prêts, mais on les enverra dès la première heure...» Et comme je
l’installais dans la voiture, elle ajouta: «Il y a encore une boîte à chapeau et une malle...»
Elle souriait à demi en me disant cela, pour me faire sourire à mon tour. C’était une vieille
matière à gentilles querelles entre nous que l’encombrement des menus et inutiles colis
parmi lesquels elle voyageait. En tout autre état d’esprit, j’aurais souffert de retrouver
chez elle, à côté de la marque d’affection qu’elle me donnait en venant, la trace
constante de cette frivolité mondaine. N’était-ce pas là une des petites causes de mes
grands malheurs? Mais cette frivolité m’était, au contraire, si douce à remarquer dans
cette minute... C’était donc là cette femme que je m’imaginais tout à l’heure, arrivant vers
moi avec le projet ténébreux de fouiller les papiers de ma tante morte, de voler ou de
détruire les pages accusatrices qui s’y pourraient rencontrer!... C’était là cette femme que
je me représentais, le matin, comme une criminelle chargée du poids du plus lâche
assassinat!... Oui, j’avais été fou, j’avais ressemblé au cheval emporté qui galope après
son ombre. Mais quel apaisement de constater cette folie, quelle détente! J’en oubliais
presque la douce et chère morte. J’étais bien triste au fond de l’âme, et cependantheureux, tandis que le vieux coupé nous emportait à travers la ville, dont les fenêtres
éclairées brillaient dans la nuit. Je tenais la main de ma mère, j’avais envie de lui
demander pardon, de baiser le bas de sa robe, de lui répéter que je l’aimais, que je la
vénérais. Elle voyait bien mon émotion, qu’elle attribuait au malheur dont je venais d’être
frappé. Elle me plaignait. À plusieurs reprises, elle me dit: «Mon André...» C’était si rare
que je la sentisse ainsi, toute à moi, et juste dans la nuance de cœur que réclamait ma
sensibilité malade!
J’avais fait préparer pour elle la chambre du rez-de-chaussée, à côté du salon. Je me
rappelais que cette chambre était la sienne, lorsqu’elle était venue à Compiègne avec
mon père, quelques jours après son mariage, et je m’étais dit que l’impression produite
sur elle par la vue de la maison d’abord, puis par celle de cette chambre, m’aiderait à
dissiper mes affreux soupçons. Je m’étais juré de noter minutieusement les plus légers
troubles qui passeraient en elle, à la rencontre d’un passé rendu de nouveau vivant par
cette physionomie des choses, qui ne change pas aussi vite que le cœur d’une femme.
Je rougissais à présent de cette idée de policier. Je sentais combien il est honteux de
juger sa mère, de ne pas faire un acte de foi en elle qui prévale même contre l’évidence.
Je le sentais, hélas! d’autant mieux que l’innocente femme se surveillait moins. Elle était
entrée dans sa chambre avec un visage recueilli, elle s’était assise devant le feu,
étendant ses pieds fins du côté de la flamme qui rosait ses joues pâles; et, avec ses
cheveux restés tout noirs, avec sa taille restée toute jeune, elle avait encore, dans le
demi-jour de cette pièce, le charme de délicatesse et d’aristocratie dont parlait mon père
dans ses lettres. Elle regarda longuement autour d’elle, reconnaissant la plupart des
objets que la piété de ma tante avait laissés à leur place. D’une voix triste, elle dit: «Que
de souvenirs!...» Mais l’émotion qui détendait ses traits n’était pas amère. Ah! elle n’a
pas ces yeux, cette bouche, ce front, une femme qui revient dans une chambre où elle a
vécu, vingt ans auparavant, auprès d’un mari qu’elle a fait assassiner après l’avoir
trahi!... Il n’y eut pas un détail durant toute cette soirée qui ne vînt ainsi me démontrer
combien ma puérile et déshonorante imagination avait calomnié complaisamment celle
qui eût dû m’être sacrée. Julie nous avait dressé une espèce de souper qu’elle voulut
nous servir comme elle m’avait servi le jour précédent. Je les regardais toutes les deux,
l’une en face de l’autre, la vieille domestique et son ancienne maîtresse. Je savais que
leurs caractères ne s’étaient pas convenus autrefois, et pourtant elles éprouvaient une
grande douceur à se revoir. Cette pauvre Julie surtout, simple fille, incapable de
dissimuler, était si contente, qu’elle me prit à part quelques minutes avant ce frugal
repas, pour me dire la consolation qu’elle éprouvait dans son chagrin à retrouver ma
mère si bonne pour moi, et à nous servir tous les deux assis à la même table, comme
aux temps lointains. Si, dans ces temps-là, il y eût eu dans la vie de ma mère un de ces
coupables secrets que les domestiques fidèles devinent mieux que personne, non,
l’honnête servante qui nous avait élevés, mon père et moi, ne l’eût pas ignoré, ni
pardonné. J’en aurais surpris la trace sur cette face aux lèvres rentrées, dont chaque ride
avait pour moi son éloquence. Ma mère, de son côté, ne se fût pas complue dans la
présence de ce témoin d’une ancienne faute. Ses gestes eussent traduit une gêne
cachée, quand ce n’eût été que cette hauteur par laquelle nous ripostons, comme à
l’avance, au blâme deviné chez un inférieur. La figure de Julie rentrait pour ma mère
dans la série des choses qui lui représentaient son premier mariage, et soit que la mort
presque subite de ma tante l’eût beaucoup remuée, soit que ce sentiment du passé
flattât son goût pour le romanesque, bien loin de repousser ces souvenirs, elle s’y
abandonnait, et, moi, je la bénissais intérieurement de détruire par son attitude seule les
derniers vestiges de ma muette calomnie. Quel merci je lui murmurai encore dans mapensée lorsque plus tard, dans la nuit, elle me demanda de voir la morte, afin de lui dire
un dernier adieu! Nous entrâmes ensemble dans la pièce où l’agonisante s’était débattue
contre la préoccupation suprême d’où j’avais tiré de si abominables conséquences. Ma
mère s’approcha du lit... La mort, qui a de ces singularités tragiques, avait exagéré la
ressemblance qui existait du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon père.
Ce profil, immobile et livide, surtout à cause de la mentonnière qui maintenait la bouche
fermée, rappelait invinciblement l’autre profil que j’avais gardé dans ma mémoire, et
devant lequel ma mère m’avait embrassé d’une si chaude étreinte. Nous nous trouvions
de nouveau tous les deux en présence d’une vision funèbre. Mais je n’étais plus un
enfant, elle n’était plus une jeune femme. Que d’années avaient passé entre ces deux
morts, et quelles années! Cette comparaison s’imposait à ma mère aussi bien qu’à moi.
Elle demeura d’abord silencieuse, enfin elle me dit: «Comme elle lui ressemble...» Elle
s’approcha de ma tante, appuya un baiser sur ce front glacé, puis elle s’agenouilla au
pied du lit et se mit en prière. Cette épreuve, que j’avais à peine osé rêver, elle-même
était allée au-devant d’une façon si naturelle, si vraie... J’ai eu depuis bien d’autres
signes de la pureté absolue du cœur de ma mère, j’ai entendu sortir de la bouche de
celui qui avait conduit tout le crime des paroles qui purifiaient pleinement la noble femme.
Il n’en était plus besoin. La voir à genoux devant la sœur morte de mon père mort avait
suffi pour exorciser le fantôme.
Quand elle eut achevé de prier, elle voulait rester à veiller auprès de ce triste chevet.
Je l’en empêchai parce que je redoutais pour elle l’émotion d’une nuit ainsi passée et je
la forçai de descendre. Mais elle était trop troublée, et elle me demanda de lui tenir
compagnie encore un peu de temps. J’acceptai avec joie, tant j’avais peur de retrouver
loin d’elle les hallucinations que sa manière d’être avait si complètement dissipées. Je
me sentais si bien son enfant durant cette soirée passée en tête à tête, que je m’extasiai
comme jadis, dans ma véritable enfance, devant ses moindres gestes. J’admirai avec
quel art elle transforma, tout de suite, le coin de la cheminée du salon, où nous nous
tenions, comme en un petit asile de causerie, bien retiré, bien à nous. Elle me fit apporter
le paravent auprès de la chaise longue. Elle posa sur une petite table mobile sa pendule
de voyage, son flacon de sels, la boîte de mes cigarettes. Elle-même avait passé une
robe de chambre blanche, enroulé autour de sa tête et de ses épaules une mantille noire;
sur ses jambes elle mit une couverture de laine rose tricotée à la main avec des rubans.
Elle appuyait sa joue sur un des deux petits coussins revêtus de soie rouge dont elle se
servait dans le chemin de fer. Quelques violettes des bois, dont Julie avait paré un petit
vase, mêlaient leur arôme au frais parfum qu’elle secouait autour d’elle, et je l’aimais
d’être ainsi, de me rappeler par les minuties de sa fine élégance les impressions les plus
lointaines que j’avais eues d’elle. Je l’aimais surtout de me parler comme elle faisait,
m’ouvrant son âme, et en laissant échapper tant de souvenirs. Elle avait commencé par
me questionner sur la maladie de ma tante. Elle continua en m’entretenant de mon père,
ce qui lui arrivait bien rarement. Il était si rare aussi que nous nous vissions dans une
intimité pareille! Dans ce salon tout peuplé des reliques du mort, avec le souvenir, si
présent à mon esprit, des lettres lues ce jour même, ce me fut une sensation bien
étrange de l’entendre me raconter à son tour l’histoire de son mariage. Elle me dit, ce
que je savais déjà, comment s’était fait ce mariage, qu’elle avait rencontré mon père à un
bal chez un grand avocat qui connaissait les dames de Slane par des relations de
monde. Elle me décrivait sa propre toilette à ce bal, puis elle me peignait mon père un
peu engoncé dans son habit noir, avec une cravate blanche mal nouée et des gants trop
longs... «Quand on est jeune fille, ajoutait-elle, on est si sotte... Il s’est fait présenter chez
nous, il m’a demandé une première fois, puis une seconde... Et les deux fois j’ai refuséparce que j’avais dans le souvenir cette puérilité de ces gants trop longs... La troisième
fois, il a voulu me parler en tête-à-tête... Maman avait une grande envie de ce mariage,
malgré certaines différences de milieu et d’éducation... Ton père était un si honnête
homme, si travailleur, si capable, et puis, il admirait maman avec tant de naïveté, comme
une idole... Enfin elle consentit à cette entrevue... Je reçus ton père avec le ferme propos
de lui répondre non, et il me parla si gentiment, avec un tact si exquis, tant d’éloquence...
Je vis si bien qu’il m’aimait... Et je dis oui...» Quel commentaire pour moi de toute la
correspondance de mon père que cette entrée dans le mariage, symbole anticipé de
toutes les années qui allaient suivre! Oui, jusqu’à leur dernier déjeuner pris en commun
avant l’assassinat, ils avaient vécu ainsi, elle, se laissant aimer avec l’indulgente fierté
d’une femme qui se sait plus fine, plus distinguée,—et lui, le laborieux homme d’affaires,
tout voisin du peuple, aimant cette femme délicate et d’un charme rare, avec un
sentiment idolâtre de sa supériorité à elle, avec une méconnaissance naïve de ses
supériorités à lui. Le grand poison du cœur, c’est le silence. Je l’avais déjà trop senti
pour moi-même, et je le sentais pour le compte de celui dont j’étais le fils, dont j’avais
hérité l’âme ombrageuse et concentrée. Et ma mère continuait,—navrante ironie,—
insistant sur les qualités de mon père, sur sa droiture, son énergie et aussi sur les
portions de ce caractère qui lui étaient demeurées fermées. «Depuis qu’il est mort si
tristement, reprenait-elle, je me suis demandé si je l’avais rendu aussi heureux qu’il
aurait pu l’être... J’étais bien jeune alors et nous n’avions guère de goûts communs... J’ai
toujours aimé le monde, c’est de naissance; et lui, il ne l’aimait pas, il ne s’y sentait pas à
l’aise... J’étais très pieuse, et il était très voltairien... Il croyait les autres hommes aussi
bons que lui-même, et il pensait que l’on peut se passer de religion... Nous avons vu,
depuis, où cela mène... Il n’était pas jaloux, jamais il ne m’a fait une observation sur les
quelques amitiés d’hommes que j’avais formées; mais il avait en lui un principe inquiet...
Lorsqu’il était obligé de quitter Paris pour quelques jours, si je mettais un peu trop tard à
la poste ma lettre quotidienne, c’était tout de suite un télégramme qui me demandait
anxieusement des nouvelles de ma santé. Le soir, si je rentrais un peu après mon heure
habituelle, je le trouvais tout soucieux, persuadé qu’il m’était arrivé un malheur... Et puis,
il avait des tristesses sans causes, de grands silences... Je n’osais pas le questionner...
Tu tiens cela de lui, mon pauvre André...»
Puis elle me parlait de cette mort mystérieuse:—«J’en ai tant pleuré, disait-elle, et,
depuis, j’y ai tant pensé. Ton père n’avait pas d’ennemi. Il avait fait sa carrière trop
loyalement... Ma conviction est que l’assassin comptait qu’il apportait avec lui une grosse
somme d’argent. Remarque bien que nous ne savons pas ce que ton père avait en
portefeuille... Ah! mon André, si tu savais quels jours j’ai passés? C’est dans ces
moments-là que j’ai pu connaître mes vrais amis...» Et elle se prit à nommer M.
Termonde et à me détailler les preuves de son dévouement. Mais je ne lui en voulais pas
de ne pas comprendre, à l’heure où nous étions, qu’elle ne pouvait prononcer ce nom
sans me faire de mal. Une fois lancée dans la voie des réminiscences, pourquoi se
serait-elle arrêtée? Quel scrupule l’eût empêchée de m’entretenir du second mariage et
des consolations qu’elle y avait trouvées? Avait-elle jamais deviné ma véritable situation
envers mon beau-père, pas plus qu’autrefois les sentiments de mon père à l’égard du
même personnage? Certes il y avait pour moi une mélancolie affreuse dans ces
confidences qui formaient la contre-partie cruelle des autres, de celles que mon père
faisait à ma tante dans ses lettres. Mais quelque grande que fût ma tristesse à constater
les profondeurs du malentendu qui avait séparé ces deux êtres, qu’était cela auprès du
cauchemar tragique dont j’avais subi l’assaut? Et j’écoutai, toute cette longue soirée
d’hiver, ma mère me parler ainsi, avec la douce, l’enivrante certitude que jamais, plusjamais, les soupçons monstrueux ne me reprendraient. Tout s’expliquait des lettres de
mon père. Il avait été profondément jaloux de sa femme, et il n’avait jamais osé dire cette
jalousie dont le principe était une influence morale, ignorée peut-être de celle-là même
qui la subissait. Non, la créature qui me racontait tout ce passé avec cette clarté dans les
yeux, avec cette douceur dans la voix, avec cette ingénuité dans l’aveu de ses
inintelligences, avec cette évidente sincérité de toute sa personne, non, cette créature ne
pouvait être qu’innocente, même des douleurs qu’elle avait infligées,—ou bien elle eût
été un monstre d’hypocrisie. Du moins je n’ai pas pensé cela de toi, femme si faible mais
si bonne, si capable de méconnaître une souffrance, mais si incapable de la provoquer
en la comprenant; et depuis cette soirée ma foi en toi n’a plus subi d’atteintes. J’étais
sauvé de mes doutes impies.
Oui, je peux me rendre cette justice qu’à partir de ce moment je n’ai plus traversé une
seule crise de ces doutes à l’égard de ma mère. Ni pendant le reste de nuit qui suivit cet
entretien, ni pendant le jour d’après, qui fut celui de l’enterrement, ni pendant les jours
qui succédèrent, et quand elle m’eut quitté, je n’entendis de nouveau la voix honteuse,
celle qui m’avait parlé si fort contre celle que j’aurais dû être le dernier, que j’avais été le
premier à juger coupable. Il n’en fut pas de même à l’endroit de mon beau-père. Lorsque
la défiance est éveillée sur un point, et qu’il s’agit d’un intérêt aussi tragique, aussi
poignant que l’assassinat d’un père, cette défiance ne s’endort pas avant d’avoir touché,
d’avoir palpé, d’avoir étreint une certitude. Je l’avais tenue, cette certitude, à la minute où
j’avais embrassé ma mère, où je l’avais entendue parler. Mais quoi? Est-ce que
l’innocence de ma mère prouvait l’innocence de mon beau-père? Dès que je fus seul, et
que j’eus étudié, par le menu cette fois, les fatales lettres, cette nouvelle position du
problème s’imposa aussitôt à mon esprit. Sauf les mauvais quarts d’heure d’injustice par
excès de souffrance, mon père avait toujours distingué, lui aussi, la responsabilité de sa
femme et celle de son ami dans la relation dont il était jaloux. Toujours il avait innocenté
ma mère dans sa pensée, et jamais, au contraire, il n’avait révoqué en doute la passion
de Termonde pour elle. C’était là le fait positif, indéniable et que j’ignorais, avant la
lecture des lettres: à savoir que cet homme avait eu un intérêt prodigieux à la
suppression de mon père. Je pouvais, avant cette lecture, croire que sa tendresse pour
ma mère était née en lui, seulement lorsqu’elle avait été libre de l’épouser. Malgré mes
jalousies, j’avais trouvé cela si naturel qu’une femme, jeune, belle et malheureuse,
inspirât un passionné désir de la consoler, bien vite transformé en amour, même au plus
intime ami de son mari mort. Les choses m’apparaissaient à présent sous un angle tout
autre. Je relisais les lettres dans la solitude de la maison de Compiègne où je m’attardais
au lieu de rentrer à Paris, en apparence pour régler quelques affaires, en réalité parce
que j’étais comme les animaux blessés qui se terrent pour souffrir. Une relique, entre
toutes celles dont était peuplée cette maison, réveillait, plus que toutes les autres, le
désir de vengeance et de justice qui avait dominé mon enfance. C’était, posé sur un petit
secrétaire et à côté du buvard ayant appartenu à mon père, qui renfermait encore les
enveloppes et le papier à lettres à son chiffre, un de ces calendriers à éphémérides dont
on arrache une feuille chaque jour. Il était, ce calendrier, de l’année 1864; ma tante l’avait
conservé, sans plus y toucher, à la date du jour où elle avait appris la terrible nouvelle de
l’assassinat. Samedi, onze juin, marquait la petite feuille posée sur l’épaisseur des
autres, et ces autres comptaient les jours de cette année-là, que mon père n’avait pas
vécus! Le onze juin 1864!... C’était donc le jeudi, neuf, qu’il avait été tué. J’avais neuf ans
alors, j’en avais vingt-quatre aujourd’hui, et le mort n’était pas vengé... Pourquoi? Parce
que le hasard ne m’avait fourni aucune indication. Je n’avais pu former aucune
hypothèse qui reposât sur un fait observé, vérifié, certain. Aujourd’hui que je tenais unede ces indications, si douteuse fût-elle, une de ces hypothèses, quelle que fut son
invraisemblance, non, je n’avais pas le droit de reculer. Il fallait pousser mes soupçons
jusqu’à leur extrémité. «Si j’allais chez M. Massol, me disais-je, lui remettre cette
correspondance et le consulter, est-ce qu’il considérerait cette nouvelle révélation sur
notre intérieur, sur les sentiments de la victime, sur ceux du second mari de ma mère—
comme un document à négliger?...» Non, mille fois non, si bien que je n’aurais pas osé
lui porter ces lettres. J’aurais tremblé de lancer les limiers de justice sur cette piste. Nous
avions tant cherché, tant étudié, lui et moi, qui pouvait avoir eu intérêt à ce crime? S’il
avait pensé à mon beau-père, il ne m’en avait du moins jamais parlé. Quel indice
possédait-il, qui l’autorisât, une seconde, à jeter ce trouble dans mon esprit? Cet indice,
je pouvais le lui fournir, moi, et je le sentais, d’instinct, si grave, d’une signification si
redoutable! Comment me serais-je empêché de m’y attacher ainsi, de le tourner et de le
retourner, m’abandonnant à cette espèce de dévidement d’idées qui s’accomplit en nous,
presque à notre insu, quand le rouet de notre rêverie a été une fois mis en branle?
Je sentais mieux mon impuissance à dominer ma pensée, grâce au contraste qui
existait entre cette tempête intime et la profonde tranquillité de la maison de la morte. Ma
vie y coulait, si monotone en apparence, et réellement si ardente, si effrénée. Je me
levais tard, je classais des papiers, je les lisais jusqu’à l’heure de mon déjeuner que je
prenais seul, toujours servi par Julie qui continuait à ne pas vouloir qu’une autre
personne s’occupât de moi. Dans cette salle à manger silencieuse, j’avais comme
compagnons le chien de garde don Juan et deux chats, que j’avais donnés moi-même à
ma tante autrefois, deux demi-angoras, surnommés, l’un Boule-de-Poil, à cause de sa
longue fourrure, l’autre Pierrot, pour sa figure spirituelle et sa malice. J’étais là, donnant
la pâture à toutes ces bêtes. Je me souvenais de ce Robinson que j’aimais tant durant
mon enfance, et des scènes où le solitaire s’assied à sa table, entouré de sa ménagerie
privée. Hélas! j’étais, moi, le Robinson qui a vu sur le sable l’empreinte d’un pied
inconnu, et qui, retiré dans l’asile paisible, y transporte avec lui son anxiété. Julie allait et
venait, dans ses vêtements de deuil. Les chats soufflaient lorsque don Juan s’approchait
d’eux. Si je les négligeais, ils étendaient la patte et griffaient la nappe, en allongeant leur
museau futé. J’écoutais le bruit de l’horloge comtoise posée à terre dans sa gaine, et
dont le balancier de cuivre passait et repassait par la lucarne ronde découpée au milieu
du bois. Et dans ce décor si doucement bourgeois, j’étais en train de raisonner les
chances de culpabilité de mon beau-père. Je me disais: «La grande objection préalable à
toute enquête, c’est l’alibi constaté; l’alibi se rapporte aux données physiques du crime,
et dans toute analyse de cet ordre, à côté de la série de ces données physiques, il y a la
série des données morales. Tant qu’elles ne coïncident pas, il y a doute, et la grande
affaire d’un assassin habile est justement de créer ce doute. Si l’on s’en tenait à
l’apparence d’impossibilité matérielle, combien d’instructions on ne pousserait pas?...»
Je me levais parmi ces pensées, et le plus souvent je marchais vers la forêt. Autour de
moi s’étendait l’immense silence des après-midi d’hiver. Les feuilles sèches vêtissaient
la futaie d’admirables teintes fauves sur lesquelles se mouvait par intervalle une tache de
la même nuance, le pelage de quelque chevreuil bondissant. Ces mêmes feuilles sèches
criaient sous mes pieds, et moi je poursuivais mon raisonnement. Je déduisais les
conditions de l’une et de l’autre hypothèse... «Soit, M. Termonde est coupable. Il était, il
est encore passionné jusqu’à la violence: c’est un premier fait. Il aimait ma mère
éperdûment: c’en est un autre. Mon père en était jaloux jusqu’à la douleur: c’est un
troisième fait. Voici où commence l’incertitude: M. Termonde s’est-il aperçu de cette
jalousie? A-t-il eu avec mon père quelques-unes de ces scènes muettes, à la suite
desquelles un homme du monde comprend que la maison de l’ami dont il courtise lafemme va lui être fermée? Cette supposition-là peut être admise sans difficulté. De là au
furieux désir de se débarrasser d’un obstacle qu’on sent à jamais invincible, le passage
est déjà plus malaisé à comprendre, mais la chose est encore possible...» À ce moment
de mon analyse, je me heurtais contre ce que j’appelais les données physiques du crime.
Le faux Rochdale existait, c’était de nouveau un fait, des gens l’avaient vu, l’avaient
entendu, lui avaient parlé. Il attendait dans la chambre de l’hôtel Impérial, tandis que M.
Termonde était à notre table, causant avec nous. Pour que M. Termonde fût coupable du
crime, il fallait donc admettre entre ces deux hommes une complicité, que l’un, le faux
Rochdale, fût un instrument, une espèce de bravo chargé de tuer pour le compte de
l’autre!
Le caractère d’exception de cette nouvelle hypothèse était trop évident pour que je m’y
abandonnasse. La première fois que je conçus cette idée, je me moquai de moi
cruellement. Je me rappelai mes paniques d’enfant et les preuves étranges que j’avais
eues alors de ma facilité à confondre l’imaginaire avec le réel. Il m’était arrivé, à plusieurs
reprises, entre ma septième et ma dixième année, de me réveiller la nuit, et là, seul au
milieu des ténèbres, je me disais que peut-être il faisait jour, et que j’étais devenu
aveugle. C’était une folie. J’écarquillais mes yeux pour percer l’ombre. Le noir
s’épaississait autour de moi; l’angoisse de ma cécité possible devenait si forte alors, que
je devais, pour me rassurer, chercher une allumette à tâtons, la frotter contre le
phosphore de sa boîte; et la vue de la flamme dissipait mon cauchemar. Que j’étais resté
pareil à moi-même, combien incapable de dominer les chimères subitement apparues
devant mon esprit! Je venais d’en avoir la preuve, à l’occasion de maman, et tout de
suite je recommençais d’être la proie docile d’une chimère semblable!... J’avais beau me
répéter cela, et insister sur l’invraisemblance d’une telle aventure: le faux Rochdale
soudoyé par M. Termonde pour assassiner mon père,—en définitive ce n’était là qu’une
invraisemblance et non pas une impossibilité absolue. En matière de crime, la moindre
réflexion démontre que tout arrive. Je me complaisais alors à me souvenir des histoires
extraordinaires de Cour d’assises que me représentait ma mémoire. Mon imagination
devenait couleur de sang, comme l’horizon où le soleil se couchait derrière les taillis
rouillés... Je rentrais. Je dînais, comme j’avais déjeuné, tout seul, puis je passais la
soirée dans le salon, assis à la place où s’était assise ma mère. J’avais si peur des furies
de pensée, auxquelles je me laissais trop aisément entraîner, que je demandais à Julie
de me rejoindre, aussitôt son repas fini. La vieille femme s’installait sur une petite chaise
bretonne, toute basse, dans le coin de l’âtre, comme une personne accoutumée à
s’accagnarder sur le banc du coin de la grande cheminée, à la cuisine. Elle tricotait un
bas, faisait aller et venir les aiguilles d’acier dans les mailles de laine brune, et, pour
cette besogne, elle assurait sur son nez une paire de besicles qui donnaient à sa face
ridée et tirée un aspect de caricature. Il lui arrivait de travailler ainsi toute la soirée, sans
dire un mot, avec Boule-de-Poil, son favori, ronronnant à ses pieds, tandis que Pierrot,
jaloux, frottait sa tête contre elle, mendiant une caresse et dressé sur ses pattes.
D’autres fois, elle parlait, répondant aux questions que je lui posais sur ma tante. Elle me
répétait ce que je savais déjà si bien: les angoisses de la pauvre créature à mon endroit,
ses idées sur les dangers que je pouvais courir, son anxiété à son lit d’agonie. Elle
insistait sur l’inconsolable chagrin que cette sœur fidèle avait eu du mariage de la veuve
de son frère, et sur la haine vouée par elle à M. Termonde. «Chaque fois qu’elle se
décidait à venir chez ta mère, continuait Julie, à cause de toi, André... d’avance elle était
malade d’agitation; et huit jours de tristesse au retour à se ronger l’âme...» Ces petits
détails ne m’étaient pas nouveaux. Je les connaissais depuis bien longtemps; mais avec
ma disposition actuelle, ils me rejetaient sur le chemin des hypothèses cruelles. Jerecommençais par un autre côté l’analyse de mes pensées sur M. Termonde.
«Admettons qu’il soit coupable, reprenais-je, y a-t-il un seul fait, depuis l’événement, qui
ne soit éclairci par cette culpabilité? L’horreur de ma tante est cependant un indice que je
ne suis pas un insensé, car elle a nourri des soupçons pareils aux miens... Mais elle
soupçonnait aussi ma mère, sans quoi elle eût mis son veto à ce mariage, qu’elle devait
considérer comme le plus épouvantable sacrilège. Eh bien! elle pouvait s’être trompée
sur ma mère et avoir raison sur mon beau-père...» Est-ce que l’antipathie de ce dernier
pour moi n’était pas un signe aussi? Je la mesurais à la mienne. N’y avait-il pas là
quelque chose de plus que l’antagonisme d’un beau-père et d’un beau-fils? Mais comme
il a dû me détester si je lui représentais mon père vivant, ce père à qui je ressemblais
d’une manière saisissante, et qu’il aurait tué! Et puis, ces étranges inégalités de son
humeur, ces besoins alternatifs d’étourdissement et de solitude, les noires mélancolies
où je savais, par ma mère, qu’il tombait si souvent... j’avais expliqué jusqu’ici ces
bizarreries de caractère par la maladie de foie qui, depuis quelques années, plombait ses
joues, bistrait ses paupières, et, de temps à autre, le couchait au lit, en proie à des
souffrances si aiguës que cet homme si ferme en criait. Mais ces bizarreries, et cette
maladie elle-même, ne pouvaient-elles pas être aussi l’effet de ce phénomène obscur,
indéniable pourtant et qui revêt des formes étranges, le remords? Est-ce que je ne savais
point par expérience l’étroit rapport du moral et du physique, les ravages de l’idée fixe sur
la santé, la puissance meurtrière et irrésistible de la pensée, moi qui ne traversais pas
une émotion un peu violente sans être terrassé ensuite par la névralgie? Et je me sentais
de nouveau emporté par le soupçon. Combien celui qui doute ainsi est malheureux! C’est
comme un roulis et comme un tangage auquel son esprit ballotté se trouve en proie. Le
bateau s’élève, puis il retombe, et, de droite à gauche, de bas en haut, le passager
malade est balancé, couvert de sueur, toute son énergie vaincue, et, à chaque fois, il
croit qu’il va mourir...XI
Contre cet intolérable malaise, je n’avais qu’un remède, celui-là même qui venait de si
bien me réussir vis-à-vis de ma mère. Aux envahissements de l’imagination, il fallait
opposer le réel, me mettre en présence de l’homme que je soupçonnais, le voir droit en
face, tel qu’il était, non point tel que me le présentait mon esprit, de jour en jour plus
fiévreux, plus incapable de juger ses visions. Je discernerais alors si j’avais été victime
d’un cauchemar; et le plus tôt serait le mieux, car mon angoisse grandissait, grandissait
dans ma solitude. Ma tête se troublait. Je finissais par ne plus même douter. Ce qui
n’aurait dû être qu’un tout faible indice faisait maintenant preuve accablante dans ma
pensée. Il n’était que temps de réagir, dans l’intérêt même de mon enquête, si je devais
être amené à pousser plus avant; ou bien je tomberais dans cet état nerveux que je
connaissais trop, et qui me rendait toute action de sang-froid impossible... Je me décidai
donc à quitter Compiègne. Je voulais revenir à Paris, voir mon beau-père, et, d’après la
première impression que je lui produirais en me présentant devant lui à l’improviste, je
jugerais du plus ou moins de valeur de mes soupçons. Je fondais cette espérance sur un
raisonnement que je m’étais déjà fait à l’occasion de ma mère. Je me disais que M.
Termonde, s’il était mêlé à l’assassinat de mon père, avait redouté par-dessus tout la
pénétration de ma tante. Leurs relations avaient été cérémonieuses, avec un fond de
haine de sa part, à elle, qui n’avait certes pas échappé à cet homme si fin. Coupable, ne
devait-il pas craindre qu’à son lit de mort la vieille fille ne m’eût confié ses pensées?
L’attitude qu’il aurait avec moi, lors de notre première entrevue, serait donc une épreuve
d’autant plus concluante que cette entrevue serait plus subite et qu’il aurait moins de
temps pour s’y préparer. Que risquais-je à la tenter, cette épreuve? Tout au plus
resterais-je dans le doute, mais il était probable que je serais rassuré du coup.
Je rentrai donc à Paris, sans avoir prévenu personne, pas même mon valet de
chambre et mon concierge, et, presque aussitôt, je m’acheminai vers le boulevard de
Latour-Maubourg. Je me vois encore, m’arrêtant à la porte du petit hôtel, vers deux
heures de l’après-midi. C’était le moment où j’étais presque certain de rencontrer M.
Termonde à la maison. D’ordinaire, il restait là jusqu’à trois heures à fumer dans le hall
après le déjeuner. Puis ma mère et lui vaquaient, chacun de son côté, aux diverses
courses et aux visites, pour se retrouver vers sept heures, avant le dîner. J’étais venu à
pied, afin d’user mes nerfs par l’exercice, me traitant d’ailleurs tout le long de la route
avec le dernier mépris. À mesure que je me rapprochais de la réalité, les chimères
évoquées dans ma solitude me semblaient le produit d’une fantaisie d’enfant malade. Je
songeais à ce qu’il y avait eu d’humiliant, de ridicule dans l’arrivée de ma mère à
Compiègne. J’étais allé au-devant d’elle comme Oreste au-devant de Clytemnestre, et
j’avais trouvé une femme occupée de sa robe de deuil, de son chapeau, de ses sacs de
voyage et de ses petits coussins. Le même ironique contraste m’attendait-il dans ce
premier entretien avec mon beau-père? C’était vraisemblable, et je me convaincrais, une
fois de plus, de ma facilité à me griser de mes propres idées. Cela me peinait toujours
profondément de constater cette faiblesse, et ma constante impuissance à y voir juste,
précis et net. Je me comparais en pensée aux taureaux que j’avais vus dans le cirque de
Saint-Sébastien, lors d’un voyage de vacances aux Pyrénées, à ces stupides bêtes qui
s’affolent contre un morceau d’étoffe écarlate au lieu de fondre tout droit sur le gladiateur
alerte qui se joue de leur colère. Je tirai la sonnette dans ces dispositions découragées.
Durant la demi-minute que j’attendis là, je regardai l’espèce d’édifice de bûches
artistement dressé presque à la hauteur de la maison par le marchand qui occupait le
terrain d’à côté. Je me rappelai mes matinées du dimanche, autrefois, passées à
contempler ces piles symétriques et leurs dessins compliqués. Étais-je beaucoup plusraisonnable qu’alors?... La porte s’ouvrit. Je reconnus la cour étroite, la cage vitrée de la
marquise, le tapis rouge de l’escalier. Le concierge, qui me salua, n’était plus celui par
lequel je me croyais méprisé dans mon enfance; mais le valet de chambre qui m’ouvrit la
porte n’avait pas changé. Son visage rasé m’offrit son impassible physionomie
d’autrefois, celle qui me donnait, quand j’arrivais du collège, une telle impression
d’insolence et d’outrage,—ô puérilité! À une question que je lui fis, cet homme me
merépondit que ma mère était là, ainsi que M. Termonde et une dame de leurs amis, M
Bernard. Ce nom acheva de me remettre au vrai point de la situation. C’était une assez
jolie personne, toute mince et très brune, avec des cheveux sur le front, un nez un peu
retroussé, des dents très blanches, que découvrait dans un sourire continuel sa lèvre
supérieure un peu courte, l’air d’un watteau-gavroche, et tout le bagout d’une femme du
monde au fait des moindres potins. Je tombais du haut de mes songes de justicier
imaginaire en pleine frivolité parisienne. J’allais entendre parler de la pièce à la mode, de
quelques procès en séparation, d’adultères et de chapeaux. C’était bien la peine de
m’être mangé le cœur tous ces jours derniers,—amère nourriture.
Le domestique m’introduisit donc dans le hall que je connaissais si bien, avec son
divan oriental, avec ses plantes vertes, ses meubles singuliers, ses tapis aux nuances
doucement passées, son Meissonier sur un chevalet drapé, à la place où était autrefois
le portrait de mon père, son fouillis de bibelots, l’énorme parasol japonais ouvert au
milieu du plafond. Sur les murs, de grands morceaux d’étoffe chinoise montraient leurs
personnages dont les moustaches, la barbe et les cheveux étaient brodés avec de la
soie blanche ou noire. Du premier coup d’œil, je vis ma mère, à demi-couchée sur un
fauteuil américain, qui s’abritait du feu avec un écran; Madame Bernard, assise en face,
tenait son manchon d’une main et de l’autre faisait un geste; M. Termonde en redingote,
écoutait, debout, le dos à la cheminée, la jambe repliée pour chauffer la semelle de sa
bottine, en fumant un cigare. À mon entrée, ma mère jeta un petit cri de joyeux
étonnement et se leva pour venir à ma rencontre. Madame Bernard prit aussitôt cet air
contrit d’une femme distinguée qui se prépare à témoigner une sympathie de commande
à une personne de sa connaissance éprouvée par un grand malheur. Oui, j’aperçus ces
petits détails tout de suite, et aussi le haut-de-corps de M. Termonde, le battement subit
de ses paupières, l’expression, bien vite dissimulée, de désagréable surprise que lui
causait ma présence. Mais quoi? N’en était-il pas ainsi de moi-même? J’aurais juré qu’à
cette minute-là, son cœur se serrait un peu comme le mien, qu’il subissait une sensation
de gêne à la gorge et à la poitrine. Qu’est-ce que cela prouvait? Qu’il existait, de lui à
moi, le même courant d’antipathie que de moi à lui. Était-ce une raison pour que cet
homme fût un assassin? C’était mon beau-père simplement, et un beau-père qui n’aimait
pas son beau-fils. Cela durait depuis des années, et pourtant, après la semaine
d’angoisse soupçonneuse dont je sortais, cet involontaire et fugitif passage me frappa
d’une impression singulière, tandis que je lui prenais la main après avoir embrassé ma
mère et salué Madame Bernard. La main? Non, mais, comme toujours, le bout des
doigts, et qui tremblaient un peu entre les miens. Que de fois ma main, à moi, avait frémi
de même, à ce contact, par une invincible répulsion!... Je l’écoutai me débiter les
phrases de sympathie qu’il me devait dans ma peine et qu’il m’avait déjà écrites à la
campagne. J’écoutai Madame Bernard en prononcer d’autres. Puis, la conversation reprit
son cours, et, pendant la demi-heure que la jeune femme resta encore, je regardai plutôt
que je ne parlai, comparant mentalement la physionomie de mon beau-père à la
physionomie de la visiteuse et à celle de ma mère. J’éprouvais devant ces trois visages
une impression qui ne s’était jamais ainsi précisée pour ma pensée, celle de leur
différence, non pas simplement d’âge, mais d’intensité, mais de profondeur. Que celui dema mère était peu mystérieux, facile à lire comme une page écrite en caractères bien
nets! Que l’âme de Madame Bernard, cette légère, cette innocente et pauvre âme
mondaine, se révélait aussi au premier regard, à travers des traits délicats tout ensemble
et communs! Qu’il y avait peu de réflexion, de parti-pris volontaires, de quant à soi
impénétrable, derrière la grâce poétique de l’une et derrière les gracieuses minauderies
de l’autre! Quel masque personnel, au contraire, et violemment expressif que celui de
mon beau-père! Avec ses yeux bleus, un peu écartés, et qui semblaient toujours fuir
l’observation, avec les touffes de ses cheveux prématurément blanchis, avec les grandes
rides amères de sa bouche, avec son teint brouillé de bile, obscur et trouble, comme ce
visage semblait révéler, chez l’homme du monde qui causait avec ces deux femmes du
monde, une créature d’une autre race! Quelles passions avaient ravagé ce sang, quelles
pensées creusé ce front, quelles veilles meurtri ces paupières? Était-ce la figure d’un
homme heureux, à qui tous les événements ont réussi; qui, né riche, d’une excellente
famille, a épousé la femme qu’il aimait; qui n’a connu ni les âpres soucis de l’ambition, ni
les tracas d’une fortune à faire, ni les affronts de l’amour-propre humilié? Sans doute, il
souffrait du foie. Mais pourquoi cette réponse dont je m’étais contenté jusqu’alors me
parut-elle soudain enfantine et presque niaise? Pourquoi tous ces signes d’usure et de
tourment me semblèrent-ils les effets d’une cause secrète et que je m’étonnai de ne pas
avoir cherchée plus tôt? Pourquoi me trouvai-je soudain, en sa présence, au rebours de
ce que j’avais prévu, au rebours de ce qui m’était arrivé avec ma mère, plongé plus avant
dans le gouffre de soupçons, duquel j’avais tant espéré sortir? Pourquoi eus-je peur, nos
yeux s’étant rencontrés une seconde, qu’il ne pût lire ma pensée dans les miens et
pourquoi les détournai-je avec une sorte de honte et d’épouvante?... Ah! lâche que
j’étais, triple lâche! Ou bien j’avais tort de penser ainsi, et il fallait à tout prix le savoir, ou
bien j’avais raison, et il fallait le savoir encore! Mais la recherche passionnée de cette
certitude était la seule ressource qui me restât pour continuer de m’estimer moi-même.
Cette recherche était difficile, je m’en rendis compte aussitôt. Des faits? Je ne pouvais
pas en rencontrer. Où et comment m’y prendre? La seule position du problème que
j’avais devant moi m’interdisait toute espérance de découvrir quoi que ce fut par une
enquête matérielle. De quoi s’agissait-il, en effet? De m’assurer si, oui ou non, M.
Termonde était le complice de l’homme qui avait attiré mon père dans un guet-apens.
Mais je ne connaissais pas cet homme lui-même. Je n’avais d’autres données, sur lui,
que les détails de son déguisement et les vagues hypothèses d’un juge d’instruction. Si
seulement j’avais pu le consulter, ce juge, et m’éclairer de son expérience? Que de fois
j’ai saisi le paquet des lettres dénonciatrices, décidé à le lui porter, à implorer de lui un
conseil, une indication, un appui! J’arrivais devant la porte de sa maison et là je
m’arrêtais. L’image de ma mère me barrait l’entrée. S’il allait la soupçonner, comme avait
fait ma tante? Je reprenais alors le chemin de mon appartement, où je m’enfermais
pendant des heures et des heures, couché sur le canapé de mon fumoir, et m’intoxiquant
de tabac. C’était alors que je relisais les fatales lettres, bien que je les susse quasi par
cœur, afin de vérifier ma première impression que j’espérais toujours anéantir. Elle
augmentait, au contraire, à chacune de ces lectures nouvelles. J’y gagnais du moins de
concevoir que cette certitude, dont je m’étais fait un point d’honneur, ne pouvait être que
psychologique. En définitive, toutes mes imaginations avaient pour point de départ les
données morales du crime, en dehors des données physiques que je ne pouvais pas
atteindre. Il fallait donc m’attacher uniquement, passionnément, à ces données morales.
Et je recommençais à raisonner comme à Compiègne. «Supposons, me disais-je, que M.
Termonde soit coupable, dans quel état d’esprit doit-il être? Cet état d’esprit une fois
donné, comment agir de manière à lui arracher, à lui-même, quelque signe de saculpabilité?...» Sur l’état d’esprit, je n’avais aucun doute. Souffrant et sombre comme je
le connaissais, l’âme angoissée jusqu’au tourment, si cette souffrance, cette tristesse,
cette angoisse s’accompagnaient du souvenir d’un meurtre commis dans le passé, cet
homme était la victime d’un secret remords. La question était donc d’inventer un procédé
qui donnât comme une forme à ce remords, de dresser devant lui le spectre de l’action
commise, brusquement, brutalement. Coupable, il était impossible qu’il ne frémît pas;
innocent, il ne s’apercevrait pas même de l’épreuve. Mais cette soudaine évocation du
crime sous les yeux de celui que je soupçonnais, comment la produire? C’est au théâtre
et dans les romans qu’on représente une scène d’assassinat devant l’assassin, en épiant
sur son visage la seconde où il ne se possède plus. Dans la réalité, on n’a guère à son
service, quand on veut donner un coup de sonde à travers la conscience de quelqu’un,
que l’outil de la parole, si malaisé à manier. Je ne pouvais pourtant pas aller droit à M.
Termonde et lui dire en face: «Vous avez fait tuer mon père...» Innocent ou coupable, il
me jetterait à la porte comme un fou!
Après bien des heures de réflexion, je compris qu’un seul plan était raisonnable, un
seul utile: c’était d’avoir avec mon beau-père, en tête à tête et au moment où il s’y
attendrait le moins, un entretien tout en nuances, tout en sous-entendus, dont chaque
mot fût comme un doigt appuyé sur les places les plus douloureuses de sa pensée, au
cas où cette pensée serait celle d’un meurtrier. Il fallait que chacune de mes phrases le
contraignît à se demander: «Pourquoi me dit-il cela, s’il ne sait rien? Il sait quelque
chose?... Que sait-il?...» Je connaissais ses moindres jeux de physionomie, ses gestes
les plus simples. Je le possédais si bien physiquement! Aucun signe de trouble, si léger
fût-il, ne m’échapperait. Si je ne rencontrais pas le point malade en procédant de la sorte,
j’en concluerais à l’inanité des soupçons qui, depuis la mort de ma tante, renaissaient et
renaissaient sans cesse. J’admettrais cette simple, cette vraisemblable explication, que
rien ne démentait des lettres de mon père, à savoir que M. Termonde avait aimé ma
mère sans espérance du vivant de son premier mari, puis bénéficié d’un veuvage auquel
il n’aurait pas même osé penser. Si, au contraire, je le voyais, durant notre entretien,
comprendre mes soupçons, les deviner, suivre mes paroles avec anxiété, si je
surprenais dans son regard cet éclair qui révèle l’épouvante instinctive d’un animal
attaqué à l’instant où il se croit le plus en sûreté, si l’épreuve réussissait, alors... alors...
Je n’osais pas penser à cet alors. Cette seule possibilité me bouleversait trop
profondément. Mais cette conversation, en aurais-je, moi, la force? Ç’allait être un de ces
combats, pareils aux duels au sabre, où la victoire est à celui qui prend tout de suite la
garde haute; et je me rendais bien compte que ma sensibilité toujours frémissante me
rendait ce rôle plus difficile qu’à un autre. Rien qu’à y songer, mon cœur battait plus vite,
mes nerfs se crispaient... Quoi? c’était la première occasion offerte d’agir, de me dévouer
à la besogne de vengeance, acceptée, convoitée durant toute ma jeunesse, et
j’hésiterais... Heureusement, ou malheureusement, j’avais pour me conseiller un
compagnon plus fort que mes hésitations: le portrait de mon père, suspendu à présent
dans mon fumoir de jeune homme. La nuit, je me réveillais, bourrelé par ces pensées.
J’allumais ma bougie et j’allais le regarder, détaché en clair sur la tenture en face de moi.
Comme nous nous ressemblions, quoique je fusse un peu moins robuste d’encolure! Que
nous étions bien le même être! Que je le sentais voisin de moi! Que je l’aimais! Ce front
haut, ces yeux bruns, cette bouche un peu large, ce menton un peu long.—je les
contemplais avec une émotion indicible. Cette bouche surtout, que cachait à demi une
moustache noire, coupée comme la mienne, elle n’avait pas besoin de s’ouvrir et de me
crier: «André, André, souviens-toi de moi!» Non, pauvre mort, je ne pouvais pas te laisser
ainsi sans avoir tenté jusqu’à l’impossible pour te venger, et c’était une conversation àsoutenir—rien qu’une conversation. Mon malaise nerveux cédait la place à une volonté
tout à la fois fiévreuse et froide,—oui, les deux ensemble; et ce fut avec une maîtrise de
moi-même presque absolue, qu’après une période assez longue de ces luttes intimes, le
plan de mon discours très arrêté, je me rendis à l’hôtel du boulevard de Latour-Maubourg
par une après-midi du commencement de février. J’étais presque assuré de trouver mon
beau-père seul. Ma mère déjeunait chez Madame Bernard ce jour-là; je le savais. Il était
à la maison, et seul en effet.—«Allons, André, me dit la voix intérieure qui défend au
soldat de reculer, sois un homme.» Une fois de plus, je sentis combien l’action est
apaisante, et quel bienfait l’audace emporte avec elle. C’est de trop penser qu’on souffre
et de trop regarder son propre cœur. Hélas! on ne peut pas toujours agir.
M. Termonde se tenait dans son cabinet de travail. Lorsque j’entrai, il fumait, assis sur
un fauteuil bas, frileusement, au coin du feu. Lui aussi, comme moi dans mes mauvaises
heures, se grisait de tabac, ne quittant un cigare que pour en prendre un autre. Cette
pièce, où je venais rarement, n’offrait aucun caractère très spécial et qui permît de rien
préjuger sur la personne qui s’était choisi ce décor intime. C’était une vaste chambre,
luxueuse à la fois et insignifiante. Les voussures de bois du plafond, toutes sombres, le
cuir de Cordoue tendu, sur les murs, de couleur feuille-morte avec des rehauts d’or, la
nuance du tapis d’un rouge obscur et les teintes effacées des gobelins des portières,
s’harmonisaient avec le demi-jour, tamisé par des vitraux mobiles, en ce moment fermés.
Et c’était une profusion de meubles de toutes provenances qui rappelaient les voyages
du diplomate élégant: deux b a r g u e ñ o s d’Espagne aux éclatants reflets de pourpre, des
chaises basses aux dossiers sculptés de style florentin, dans la cheminée, de hauts
chenets en fer forgé achetés à Nuremberg, avec les monstres chimériques de leur
ciselure, et, au-dessus de cette cheminée, une vieille copie du portrait de César Borgia
par Raphaël. Une large bibliothèque occupait un des pans de la pièce. Les livres
d’histoire et d’économie politique y montraient leur reliure verte ou noire, au-dessus des
casiers où s’empilaient d’autres livres brochés, aux couvertures claires, qui étaient les
romans à la mode. Un grand bureau plat s’étendait au milieu de la chambre, avec les
objets nécessaires pour écrire, soigneusement rangés, et quelques photographies dans
leurs cadres de maroquin, celle de ma mère, celles du père et de la mère de M.
Termonde. Ce cabinet de travail révélait au moins un trait dominant de celui qui
l’emplissait, en ce moment, de la fumée bleuâtre de son cigare: le souci méticuleux de la
correction. Mais ce souci, qui lui était commun avec tant de personnes de son monde,
peut servir de paravent à la banalité la plus entière, comme à l’hypocrisie la plus raffinée.
Ce n’était pas seulement dans la tenue extérieure de sa vie que mon beau-père se
montrait ainsi impénétrable, sans qu’on devinât s’il cachait ou non des pensées
profondes derrière sa politesse et son élégance. Ces réflexions, je les avais faites
souvent, à une époque où je n’avais guère qu’un intérêt de curiosité à comprendre le
plus intime repli de ce caractère d’homme. Elles me saisirent avec une extrême intensité,
à cette minute où je venais à lui avec une volonté si nette de lire dans son passé.
Cependant, nous nous serrions la main, je prenais place à l’autre côté de la cheminée,
j’allumais, moi, une cigarette, et je lui disais afin d’expliquer mon insolite présence:
—Maman n’y est pas?
—Mais ne t’a-t-elle pas raconté, l’autre jour, qu’elle déjeunait chez Madame Bernard?...
me répondit-il. C’est une petite expédition dans l’atelier de Lozano,—c’était le nom d’un
peintre espagnol très goûté depuis deux ans,—pour voir le portrait qu’il termine de
Madame Bernard... Est-ce que tu as quelque chose à faire dire à ta mère?... ajouta-t-il
simplement.
Ce peu de mots suffisaient à me montrer qu’il avait remarqué la singularité de mavisite. Devais-je m’en affliger ou m’en réjouir?... Je le voyais donc prévenu que j’arrivais
poussé par un motif particulier, mais cela même donnerait toute leur portée à mes
paroles. Je commençai par mettre la conversation sur une matière indifférente, parlant de
ce peintre dont je connaissais un bon tableau, une danse de gitanes dans une chambre
d’auberge à Grenade. Je lui décrivais les poses hardies, les teints pâles, les œillets
rouges dans les cheveux noirs, la face de Maure du guitariste, et je le questionnais sur
l’Espagne. Visiblement, il me répondait par simple politesse. Tout en continuant de fumer
son cigare, il fouillait le feu avec des pincettes, prenant entre leurs pointes un morceau
de braise, puis un autre. Au frémissement de ses doigts, le seul signe de sa sensibilité
nerveuse qu’il ne sût pas bien dompter, je constatais que ma présence lui était, comme
toujours, désagréable. Il causait cependant avec son habituelle courtoisie, de cette voix
douce, presque sans timbre, qui donnait l’impression qu’il s’était dressé à parler ainsi;
ses yeux étaient fixés sur la flamme, et son visage, que je voyais de profil, avait cet air
d’infinie lassitude que je connaissais bien, un je ne sais quoi d’immobile et de triste, avec
de longues rides et comme une contraction de la bouche dans une pensée toujours
amère. À un moment, je le fixai, ce profil détesté, avec tout ce que j’avais en moi
d’attention, et, passant d’un sujet à un autre, sans transition, je laissai tomber cette
phrase.
—J’ai fait, ce matin, une visite bien intéressante.
—C’est ce qui te distingue de moi, répliqua-t-il d’un ton indifférent, qui ai gâché ma
matinée à mettre au courant ma correspondance.
—Oui, continuai-je, bien intéressante... J’ai passé deux heures chez M. Massol...
J’avais beaucoup compté sur l’effet de ce nom qui devait lui rappeler tout d’un coup
l’enquête sur le mystère de l’hôtel Impérial. Les muscles de son visage ne bougèrent
pas. Il posa les pincettes, se pencha en arrière sur son fauteuil, et me demanda d’un air
distrait:
—L’ancien juge d’instruction? Que fait-il maintenant?...
Était-il possible qu’il ne sût réellement pas où vivait cet homme, celui dont il devait se
défier le plus, s’il était coupable? Comment savoir si cette indifférence était jouée? Le
traquenard que j’avais tendu me sembla soudain la conception d’un enfant naïf. En
admettant que mon beau-père eût maintenant le cœur serré, que son pouls battît la
fièvre, qu’il se demandât avec angoisse: «Où veut-il en venir?»—mais c’était une raison
pour lui de mieux cacher son émotion... N’importe. J’avais commencé. Il fallait continuer
et frapper fort.
—M. Massol est conseiller à la Cour, répondis-je, et j’ajoutai,—quoique ce ne fût plus
vrai:—Je le vois souvent... Nous avons causé, ce matin, des criminels qui échappent au
châtiment. Imaginez-vous qu’il est persuadé que Troppmann avait un complice. Il croit
cela sur les détails du crime, qui, d’après lui, supposent deux hommes... Si cela est vrai,
il faut avouer que Messieurs les assassins ont leur honneur à eux, quelque bizarre que
cela paraisse, puisque ce monstrueux tueur d’enfants s’est laissé couper le cou sans
dénoncer l’autre... C’est égal, le complice a dû passer de mauvaises heures à partir de la
découverte des cadavres et de l’arrestation de son camarade... Je ne m’y fierais pas, à
cet honneur-là, et, si la fantaisie me prenait de commettre un crime, j’agirais seul... Et
vous? demandai-je, comme en plaisantant.
Ce n’était rien, ces deux petits mots, rien qu’une insignifiante plaisanterie, si celui à qui
je posais cette bizarre question était innocent. Dans le cas contraire, ah! c’était de quoi
lui geler la moelle dans les os. Il m’avait écouté en s’enveloppant de fumée, les
paupières à demi-abaissées sur les yeux. Je ne voyais plus sa main gauche qu’il laissait
pendre de l’autre côté du fauteuil, et il avait passé la droite dans la poche de sa jaquette.Il mit un peu de temps à me répondre—bien peu, mais cette minute peut-être qui sépara
ma demande et sa réponse, s’écoula pour moi si brûlante. Mais quoi? Les conversations
précipitées n’étaient pas dans ses habitudes, puis, ma question n’offrait rien d’intéressant
pour lui s’il n’était pas coupable, et, s’il l’était, ne lui fallait-il pas calculer dans un éclair la
portée de la phrase qu’il me lancerait? Comment le savoir encore?... Il ferma les yeux
tout à fait, ainsi que cela lui arrivait souvent, et il me dit avec l’accent détaché d’un
homme qui parle d’idées générales:
—Il est certain que des morceaux de conscience demeurent intacts chez des gens très
corrompus. Cela se voit surtout quand on habite des pays où les mœurs sont plus vraies
que chez nous, plus voisines de la nature. Tiens, cette Espagne qui t’intéresse tant,
lorsque j’y vivais, elle avait encore ses brigands... On passait des traités avec eux pour
traverser en sûreté un bout de sierra... Il n’y avait guère d’exemple qu’ils manquassent
au contrat... L’histoire des causes célèbres fourmille en scélérats qui ont été des amis
excellents, des fils dévoués, des amants accomplis... Mais je suis comme toi, et je pense
que le mieux est de n’y pas trop compter...
Il souriait, lui aussi, en prononçant ces derniers mots, et, maintenant, il me regardait
avec ses prunelles d’un bleu si clair tout ensemble et si mystérieux, si intraversable. Non,
je n’étais pas de taille à lui lire de force dans le cœur. Il fallait un autre talent que le mien,
une autre acuité de regard, une autre énergie pour jouer vis-à-vis de ce personnage le
rôle du policier qui magnétise un coupable. Pourquoi, néanmoins, mes soupçons
augmentaient-ils à sentir cet homme si dissimulé, si masqué, si boutonné? N’y a-t-il pas
des natures faites ainsi, qui se ferment sans motifs comme d’autres s’ouvrent, des âmes
d’obscurité comme des âmes de jour?... Allons, du courage et frappons encore.
—M. Massol et moi, repris-je, nous nous sommes aussi demandé quelle vie pouvait
bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que nous n’avons pas
renoncé à retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a eu bien soin, avant de quitter son
cabinet, de faire un acte interruptif de la prescription, et nous avons des années devant
nous pour chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, même dans leur
sécurité momentanée, par l’appréhension du danger, par le remords?... Ce serait une
ironie singulière s’ils étaient à présent de bons et tranquilles bourgeois, fumant leur
cigare comme vous et moi, amoureux, aimés?... Est-ce que vous croyez au remords,
vous?
—Oui, j’y crois, répondit-il.
Était-ce le contraste entre la légèreté affectée de mon discours, et le sérieux avec
lequel il avait parlé, qui me fit paraître sa voix grave et profonde? Mais non, je me
trompais, car il avait supporté sans un frisson la nouvelle que la prescription du crime
avait été interrompue,—nouvelle effrayante pour lui s’il était mêlé au meurtre, et il ajouta
d’un ton paisible,—ne retenant de ma question que son côté philosophique.
—Et M. Massol, croit-il au remords?...
—M. Massol, fis-je, est un cynique. Il a vu trop de vilaines histoires. Il dit que c’est là
une question d’estomac et d’éducation religieuse. Il prétend qu’un homme qui digèrerait à
merveille, et à qui, tout enfant, on n’aurait jamais parlé de l’enfer, pourrait voler et tuer du
matin au soir, sans jamais connaître d’autres remords que la crainte des gendarmes...
Cette question de l’autre vie, on ne sait pas quel rôle elle joue dans la solitude, prétend
ce sceptique, et je crois qu’il a raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit, à
penser à la mort, moi qui ne crois plus à grand chose, et j’ai peur... Oui, j’ai peur... Et
vous, continuai-je, croyez-vous à un autre monde?...
—Oui, dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altération dans sa voix.
—Et à la justice de Dieu? insistai-je.—À sa justice et sa miséricorde, répondit-il avec un accent singulier.
—Étrange justice, m’écriai-je, qui, pouvant tout, attendrait pour punir! C’est ce que ma
pauvre tante me disait toujours, quand je lui parlais de venger mon père: Laisse à Dieu le
soin de punir... Eh bien! ajoutai-je, si je tenais l’assassin, si je l’avais là devant moi, si
j’étais sûr... Non, je n’attendrais pas l’heure de cette justice de Dieu...
Je m’étais levé en prononçant ces paroles, en proie à une involontaire exaltation dont
je sentis aussitôt l’enfantillage. M. Termonde s’était, lui, penché de nouveau sur le feu; il
avait repris les pincettes. Il ne répliqua rien à ma sortie. Avait-il vraiment, comme je
l’avais cru pendant une seconde, ressenti un peu de trouble à m’entendre parler de cet
inévitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j’ai si peur, moi, aujourd’hui que j’ai
du sang sur mes mains? Je n’en pus rien savoir. Son profil était, comme tout à l’heure,
impassible et triste. L’agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il
tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mère lui annonçait la disparition de
mon père, autrefois, oui, l’agitation de ses mains était extrême, mais tout à l’heure elles
tisonnaient avec une fièvre pareille. Le silence s’était abattu entre nous subitement, mais
que de silences semblables nous avions traversés, à chaque tête à tête!... Et puis, contre
l’explosion de ma douleur et de ma haine d’orphelin, qu’avait-il à dire ou à faire? Innocent
ou coupable, il devait également se taire, et il se taisait. Un découragement immense me
saisit. Ah! dans cette minute, j’aurais souhaité avoir à mon service les instruments de
torture du moyen âge, les chevalets, les fers rouges, le plomb fondu, de quoi arracher
leur secret aux bouches les mieux fermées. Stérile et impuissante fureur! Mon beau-père
avait regardé la pendule; il s’était levé à son tour, et il me disait: «Veux-tu que je te mette
quelque part sur ma route? J’ai demandé la voiture pour trois heures, j’ai rendez-vous au
cercle à la demie afin de nous entendre sur une élection qui aura lieu demain...» J’avais
devant moi, au lieu du criminel terrassé que j’avais rêvé, un homme du monde en train
de penser à ses devoirs de club. Je déclinai son offre presque en balbutiant. Il me
reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un quart d’heure plus
tard, lorsque nous nous croisâmes sur le quai, par hasard, moi m’en retournant à pied,
lui, dans son coupé...—oui, pourquoi son visage me sembla-t-il si bouleversé, si tragique,
si sombre? Il ne me vit pas. Il était dans le coin. Sa face se détachait, toute terreuse, sur
le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... où et quoi?... C’était une vision de détresse
qui passait devant moi, tellement différente de la physionomie souriante de tout à l’heure,
qu’elle me fit soudain me redresser avec une émotion extraordinaire et me dire, comme
épouvanté de mon succès: «Aurais-je touché juste?»XII
Cette impression d’épouvante me domina durant tout le soir de cette journée et celles qui
suivirent. Il y a une distance infinie entre nos imaginations, si précises soient-elles, et le
moindre atome de réalité. Certes, les lettres de mon père avaient remué en moi des
fibres profondes, évoqué devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple petit fait: le
bouleversement du visage de mon beau-père au sortir de notre entretien me secoua,
pourtant, d’une autre secousse. Au fond de moi, après la lecture des lettres même
répétée, j’avais gardé la secrète espérance que je me trompais, qu’une épreuve légère
dissiperait des soupçons que je jugeais insensés, peut-être parce que j’appréhendais à
l’avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la certitude. J’avais
ressemblé à un amant que le hasard instruit d’une infidélité de sa maîtresse. Trop fier
pour supporter la trahison, il procède à une enquête minutieuse, avec le désir, inavoué,
mais cuisant, mais passionné, que cette femme soit innocente; car, une fois l’enquête
finie, et si elle est démontrée coupable, il faudra vouloir. Il sait trop bien ce que lui
coûtera cette volonté!... Moi aussi, dès la première heure, j’avais entrevu l’inévitable
résultat, si mon beau-père se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je
n’osais pas regarder en face cette nécessité. Non, je ne l’avais pas regardée, avant cette
rencontre de mon ennemi, terrassé de douleur sur les coussins de son coupé.
Maintenant, je m’aventurais à y songer. Qu’aurais-je à vouloir, s’il était coupable?... Une
fois rentré chez moi, j’eus l’énergie de me poser ce problème, nettement, et j’aperçus
toute l’horreur de la situation. De quelque côté que je me tournasse, je rencontrais une
souffrance impossible à soutenir.—Que les choses durassent comme elles étaient, non,
je ne le supporterais pas! Je voyais ma mère s’approcher de M. Termonde comme elle
faisait souvent, lui toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce
front... Qu’elle fut ainsi avec l’assassin de mon père, les os me brûlaient rien que d’y
penser, et c’était comme une pointe de flèche qui me pénétrait la poitrine. Soit! J’agirais,
j’aurais la force d’aller à ma mère et de lui dire: «Cet homme est un assassin...» et de le
lui démontrer; et voici que je ressentais déjà l’effrayante douleur qu’elle éprouverait, elle,
à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui parlant, ses yeux s’ouvrir, et, à travers
ses prunelles, un déchirement de tout son être, jusqu’à son cœur, et que, sur-le-champ,
là, devant moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui parlerais pas
moimême. Si je tenais en main la preuve convaincante, j’irais à la justice, et une scène
nouvelle s’évoquait. J’apercevais ma mère, maintenant, à la minute où l’on arrêtait son
mari. Elle serait là, dans la chambre, auprès de lui. «Et de quel crime est-il accusé?...»
demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible réponse. Et j’en serais la cause
volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour lui épargner une tristesse, tout
étouffé de mes plaintes, à l’époque où mon cœur contenait tant de soupirs, tant de
larmes, tant de douleurs, que me plaindre à elle eût été un soulagement suprême. Je ne
l’avais pas fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la rendait
aveugle à mes peines. Je l’aimais mieux aveugle et heureuse. Et maintenant?... Je ne
pouvais pas te porter ce coup, Être fragile, Être si cher! Cette première vue de la double
perspective d’infortune offerte à mon avenir, si mes soupçons se trouvaient justes, fut
trop cruelle. Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision qui
devait emporter avec elle de pareilles conséquences. Au rebours de mon habitude, je me
fis le complice des hypothèses heureuses... Mon beau-père triste dans son coupé,
qu’est-ce que prouvait cette apparition? N’avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à
commencer par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m’eût été la preuve
absolue, indiscutable: s’il avait tressailli d’un sursaut épouvanté tandis que nous
causions, si je l’avais vu, comme l’oncle d’Hamlet, de mon frère en agonie, se leverlivide, la face convulsée, devant le spectre de son crime évoqué subitement. Pas un
muscle de son visage n’avait bougé, pas un éclair n’avait échappé à ses yeux. Pourquoi
donc interpréter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse, et le
bouleversement des traits que j’avais constaté une demi-heure plus tard comme le
véritable aveu?.. C’étaient là des raisonnements justes, ou du moins ils me paraissent
tels, aujourd’hui que j’écris de sang-froid ces souvenirs. Ils ne prévalaient pas contre
l’espèce d’instinct funeste qui me forçait de suivre cette piste. Oui, c’était absurde, c’était
fou de supposer presque gratuitement cette chose énorme: que M. Termonde eût fait
assassiner mon père par un autre. Cette histoire invraisemblable, je ne pouvais pas
m’empêcher de l’admettre, à tous les moments comme possible, et, à quelques minutes,
comme certaine. Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on
n’est plus maître d’aller, de venir. Ou l’on est un lâche, ou bien on coule à fond sa
pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me devais à moi-même de savoir.
Je me promenai des heures entières dans mon cabinet de travail, roulant ces sinistres
rêves. Il m’arriva plus d’une fois de prendre un pistolet, de l’armer, de me dire: «Une
petite pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...—je faisais le
geste,—et je suis à jamais guéri de cette mortelle angoisse.» Mais de manier seulement
cette arme, de sentir le froid du canon lisse, me rappelait la mystérieuse scène où mon
père avait été frappé. Je me représentais le salon de l’hôtel Impérial, l’homme grimé qui
attendait, mon père qui entrait, qui s’asseyait à la table, feuilletant des papiers, et un
pistolet, comme celui-ci, braqué à quelques centimètres de la nuque, et le foudroiement
subit, la tête s’abattant sur la table, l’assassin enveloppant de serviettes ce cou troué
d’où jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s’il eût achevé une besogne
ordinaire, posément, à loisir. La rage de la vengeance grondait en moi à ces images.
J’allais vers le portrait du mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j’avais des
soupçons sur l’instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vérifier parce que
j’avais peur d’agir ensuite! Ah! je me déterminerais après. Il fallait savoir d’abord, à tout
prix.
Je passai ainsi trois jours à me torturer parmi ces irrésolutions coupées de projets sans
cesse rejetés comme impraticables. Savoir?... C’était bientôt dit, mais je ne pourrais
jamais extorquer son secret, s’il en avait un, à cet homme si maître de lui qui était mon
beau-père, moi si passionné, si énervé, si peu capable de dominer la frénésie de mes
émotions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me faisait redouter
sa présence autant que je la désirais. Au vague et douloureux malaise qui m’avait
toujours rendu intolérable de respirer, de parler, de manger à côté de lui, allait se joindre
l’impression plus pénible encore de la difficulté de mon attitude. J’étais comme un novice
qui doit se battre en duel avec un adversaire très adroit;—il veut se défendre et vaincre, il
est courageux, résolu, mais il doute de son propre sang-froid. Que faire maintenant que
j’avais porté un premier coup, et qui ne s’était pas trouvé décisif? Si cet entretien avait eu
réellement une portée sur sa conscience, comment m’y prendre pour redoubler le
premier effet, pour achever de bouleverser cette âme? J’en étais là de mes réflexions,
formant, reformant des plans toujours détruits, quand un billet de ma mère arriva, se
plaignant que je ne fusse pas revenu depuis le jour où je ne l’avais pas rencontrée, et
m’annonçant que, l’avant-veille, mon beau-père avait été repris d’une crise de foie très
violente... L’avant-veille? C’était donc le lendemain même de notre conversation! Encore
ici on eût dit que le sort se complaisait à redoubler l’ambiguité des indices, principe de
mes pires désespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie angoissée de
mon beau-père dans sa voiture? Était-elle une cause ou bien simplement l’effet de la
foudroyante terreur dont il avait dû être écrasé sous son masque d’indifférence, s’il étaitcoupable, tandis que je lui lançais en face mes phrases menaçantes? Ah! l’abominable
incertitude et que ma mère augmenta encore, dès que je me fus rendu auprès d’elle, par
ses paroles: «C’est la second crise depuis deux mois, disait-elle; jamais les attaques du
mal n’avaient été aussi rapprochées... Ce qui m’effraye le plus, ce sont les doses de
morphine qu’il arrive à prendre pour échapper à ses douleurs... Il n’a jamais eu un bon
sommeil... Voici des années qu’il ne dort pas, une nuit, sans avoir recours aux
narcotiques, mais il était raisonnable, au lieu qu’aujourd’hui...» Elle secouait la tête bien
tristement, la pauvre femme, et moi, au lieu de compatir à son chagrin, je me demandais
si ce n’était pas encore là un signe, si cette perte de sommeil n’était pas liée à un atroce,
à un invincible remords; et cela pouvait être aussi la banale conséquence d’un désordre
organique. «Veux-tu le voir?...» continuait ma mère, presque timidement, et, comme
j’hésitais, arguant de ma crainte de le fatiguer, en réalité tout surpris de cette offre: «C’est
lui-même qui t’a demandé... Il voudrait avoir de toi des nouvelles sur l’élection d’hier au
cercle...» Était-ce bien le véritable motif de ce désir de me voir, que je ne pouvais
m’empêcher de trouver singulier, ou voulait-il me prouver qu’il était demeuré indifférent à
notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il avait chargé ma
mère, un signe de plus de l’extrême importance qu’il attachait aux détails de sa vie
mondaine, ou bien, appréhendant mes défiances, les prévenait-il? Ou encore était-il
luimême torturé par l’idée de savoir, par le besoin de repaître sa curiosité de la vue de mes
traits, pour y déchiffrer ma pensée?
Je me retrouvais, en pénétrant dans cette chambre à coucher qui, tout enfant, avait été
la mienne, mais où je ne venais plus guère depuis des années, dans la même disposition
anxieuse de l’âme que l’autre jour, alors que le valet de chambre m’ouvrait la porte du
cabinet de travail de mon beau-père. J’avais pourtant une espérance de moins, celle que
M. Termonde fût terrassé par mes allusions directes au crime hideux dont je l’imaginais
coupable. Ma première sensation, quand la portière retomba, fut cruelle. J’avais encore
dans la mémoire quelques phrases des lettres de mon père, où il indiquait, sans insister,
le secret divorce d’existence peu à peu établi entre lui et sa femme, et, tout de suite, le
seul aspect de cette chambre à coucher de mon beau-père me fournissait une preuve
nouvelle de l’étroite intimité dans laquelle ma mère avait vécu avec son second mari.
Avec sa couchette mince, avec son mobilier un peu nu, cette pièce n’avait pas cette
physionomie habitée qui atteste une présence continuelle. Mon beau-père n’y dormait
que malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s’y habiller. La tenture d’un vert sombre,
mal éclairée par l’unique lampe, à globe rose, posée sur une petite colonne et assez loin
du lit pour ne pas fatiguer le malade, avait pour toute décoration un portrait de ma mère,
une des premières études de femme qu’ait exécutées Bonnat. Ce n’était qu’un buste et
qu’une tête, mais d’un relief surprenant, et qu’augmentait encore le jour incertain de la
chambre. La toile était pendue entre les deux fenêtres, en face du lit, de manière à ce
que M. Termonde, quand il dormait là, pût reposer son dernier regard, la nuit, et son
premier, le matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu très fortement la beauté de
race, et très finement aussi le je ne sais quoi d’à demi théâtral, le pli un peu affecté de la
bouche, le regard distant, la coiffure compliquée. Je regardai d’abord ce portrait, qui
s’offrit à moi dès que j’eus passé la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce lit,
j’aperçus mon beau-père, et, parmi les oreillers, sa tête aux cheveux blanchis, au
masque jauni et creusé. Il avait autour du cou un foulard d’un bleu pâle que je reconnus
pour l’avoir vu au cou de ma mère; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu’elle
lui avait tricotée, toute pareille à une autre qu’elle avait faite pour moi, un gentil ouvrage
de femme auquel je l’avais vue s’occuper pendant des heures, passementé de rubans et
doublé de soie. Toujours et toujours les plus minces détails renouvelleraient donc lacruelle impression de partage dont j’avais si longtemps souffert! Aujourd’hui, cette
impression m’était rendue plus cruelle encore par mon soupçon. Je sentis que mes yeux
devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en m’asseyant au chevet du lit de
mon beau-père et lui demandant de ses nouvelles, avec une voix que j’entendais comme
si c’eût été celle d’un autre, j’évitai de rencontrer ses yeux à lui. Ma mère était sortie,
aussitôt après m’avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma visite à quelques
menus soins relatifs à la santé de son cher malade. Ce dernier me questionnait sur cette
élection au cercle qu’il avait donnée comme prétexte à son désir de me voir. J’avais le
coude appuyé sur le marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne
visse point son regard, je sentais qu’il étudiait mon visage, et je m’obstinais à fixer dans
le tiroir à demi-ouvert de cette table,—à côté d’une montre et d’une bourse de soie brune,
autre ouvrage de maman,—un tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise.
Quelles préoccupations tragiques révélait la présence de cette arme, placée là ainsi, à la
portée de la main et probablement par une habitude constante? Devina-t-il mes pensées
à la fixité de mon attention? Ou bien lui-même avait-il rencontré des yeux cette arme, par
hasard, et s’abandonnait-il aux idées que lui suggérait cette vue, afin de ne pas laisser
tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est qu’il me dit comme répondant
à la question que je m’adressais mentalement:
—Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n’est-ce pas?...—Il le prit, le tourna, le retourna,
puis le remit dans le tiroir qu’il repoussa.—J’ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas
dormir sans une arme chargée, là, tout près de moi... Après tout, c’est une habitude qui
ne fait de mal à personne et qui peut avoir son avantage... Si ton pauvre père avait eu
sur lui une arme comme celle-là quand il est allé à l’hôtel Impérial, les choses se seraient
passées moins simplement pour l’assassin...
Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les siens. Comment,
s’il était coupable, osait-il rappeler ce souvenir? Pourquoi, s’il ne l’était pas, cette brisure
soudaine, cette fuite de son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon
père, obéissait-il à une simple association d’idées, ou bien tenait-il à marquer la parfaite
liberté de son esprit sur ce qui avait fait la matière de notre dernier entretien? Ou bien
encore était-ce un coup de sonde destiné à mesurer la profondeur de ma défiance? Il
ajouta, prenant texte de cette allusion au meurtre mystérieux qui m’avait rendu orphelin:
—Et, à ce propos, as-tu revu M. Massol?...
—Non, lui dis-je, pas depuis l’autre jour...
—C’est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible histoire, en ma
qualité d’ami intime du cher mort et de ta mère, j’ai causé beaucoup avec lui... Si j’avais
su que tu le voyais, ces temps-ci, je t’aurais dit de le saluer de ma part...
—Il ne vous a pas oublié... répondis-je.—Et je mentais; car M. Massol ne m’avait
jamais parlé de mon beau-père; mais je me sentais repris de cette rage froide qui m’avait
fait, dans la conversation de l’autre soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette
place endolorie que je cherchais dans cette âme obscure, ne la rencontrerais-je donc
jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase pouvait présenter
d’énigmatique ne l’entraîna pas à m’interroger davantage. Tout au contraire, il mit un
doigt sur sa bouche. Habitué aux moindres bruits de la maison, il venait d’entendre qu’un
pas approchait, celui de ma mère. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel il
me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de l’innocente
femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement s’accompagna: «N’éveille
pas de soupçons dans le cœur de ta mère, elle souffrirait trop?...» Était-ce simplement la
préoccupation d’un homme qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?...
Elle entra. Elle nous vit, d’un même regard, réunis sous le même rayon de la lampe, etelle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d’une même tendresse. Ç’avait
été le rêve de toute sa vie, que nous fussions ainsi l’un auprès de l’autre, et tous les deux
auprès d’elle. Elle attribuait à mon caractère ombrageux,—elle m’en avait parlé à
Compiègne,—les difficultés éprouvées dans la réalisation de ce désir. Et toujours
souriante, elle venait à nous, ayant à la main un plateau d’argent avec un verre rempli
d’eau de Vichy, qu’elle tendit à mon beau-père. Celui-ci but avidement et rendit le verre
vide à sa femme en lui baisant la main. «Laissons-le reposer, dit-elle, sa tête est
brûlante...» Et rien qu’à toucher l’extrémité de ses doigts qu’il abandonna dans les miens,
je sentis qu’en effet, il avait la fièvre. Mais de quelle manière interpréter ce symptôme,
aussi ambigu que tous les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier également le
malaise physique et le malaise moral? Je m’étais juré de savoir. Mais comment?
Comment?...
Si j’avais été surpris du désir de me voir, exprimé par mon beau-père durant sa
maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard, d’entendre mon domestique
l’annoncer chez moi en personne, tandis que j’étais dans mon cabinet, en train de
classer de nouveaux papiers de mon père rapportés de Compiègne. J’avais passé ces
deux semaines dans cette ville, prenant pour prétexte la suite de mes affaires à régler,
en réalité pour réfléchir longuement sur la conduite à tenir vis-à-vis de M. Termonde, et
ces réflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma demande, ma mère m’avait écrit
à trois reprises pour me donner des nouvelles du malade. J’avais su ainsi qu’il allait
mieux et qu’il sortait. Revenu de la veille, j’avais choisi, pour me rendre à leur hôtel, un
moment où j’étais presque sûr de ne rencontrer personne. Et voici que, tout de suite,
mon beau-père accourait chez moi, lui qui n’y était pas venu dix fois depuis que je
m’étais installé dans mon appartement.—Ma mère l’avait, me disait-il, chargé pour moi
d’une commission. Elle m’avait prêté deux numéros de revue, dont elle avait besoin pour
envoyer toutes les livraisons de l’année à la reliure; et, comme il passait devant ma
porte, il était monté afin de me les redemander... Je l’examinai, tandis qu’il me donnait
cette explication de sa visite, sans deviner si ce prétexte cachait ou non quelque motif
secret. Il avait le teint plus brouillé que d’habitude; le regard de ses yeux brillait
davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. «Les revues ne sont pas là, lui
répondis-je; peut-être les trouverons-nous dans le fumoir...» C’était faux que les deux
volumes fussent là-bas, et je connaissais très exactement leur place sur la table de mon
cabinet, mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon père, et l’idée m’avait saisi
d’entraîner M. Termonde en face de cette peinture, pour voir de quel front il soutiendrait
la rencontre. Il ne l’aperçut pas tout d’abord, mais je me dirigeai du côté du chevalet qui
le supportait, ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrèrent la toile, ses
paupières battirent, une espèce de sombre frisson courut sur son visage, puis il détourna
ses regards vers un autre petit tableau accroché au mur. Je ne lui laissai pas le temps de
se remettre de la secousse, et, fidèle au système presque brutal qui ne m’avait pourtant
réussi qu’à moitié, j’insistai.
—Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon père me ressemble d’une
manière frappante? Un de mes amis prétendait, l’autre jour, qu’avec la même coiffure,
j’aurais exactement la même tête...
Il me regarda, moi d’abord, puis la toile longuement. On eût dit un expert en tableaux
examinant une œuvre d’art sans autre motif que d’en apprécier l’authenticité. Si cet
homme avait fait tuer celui dont il étudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-même était
véritablement extraordinaire. Mais l’épreuve n’était-elle pas décisive pour lui? Montrer
son trouble, c’était avouer. Que j’aurais voulu mettre la main sur son cœur, à cette
minute, et en compter les battements!—Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas à ce degré... le bas du menton surtout, le nez et
la bouche; mais ce n’est pas du tout le même regard, ni la même coupe de sourcils, du
front et des joues...
—Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour que je pusse
faire tressaillir l’assassin s’il me rencontrait tout à coup, là, ainsi?...—Et je m’avançai en
le regardant jusqu’au fond des prunelles, comme si je mimais une scène dramatique.—
Oui, continuai-je, cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse l’effet
d’un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui que vous avez tué?
—Nous retombons dans notre discussion de l’autre soir, répliqua-t-il, sans que son
visage se contractât davantage; cela dépendrait des remords de cet homme, s’il en avait,
et de son système nerveux.
Nous nous tûmes de nouveau tous les deux. Son masque pâle et tourmenté, mais
immobile, m’exaspérait par son absence complète d’expression. Dans ces minutes-là,—
et combien de scènes pareilles n’avons-nous pas jouées ensemble depuis cette
première époque de mes soupçons,—je me sentais aussi énergique, aussi résolu que je
l’étais peu, tout seul, en tête-à-tête avec ma propre pensée. Cette impassibilité m’affolait,
et, encore à ce moment, je ne me bornai pas à cette seconde tentative. J’en imaginai
aussitôt une troisième qui devait, s’il était coupable, l’angoisser autant que les deux
autres. J’étais comme un homme qui frappe son ennemi en tenant à plein poing la lame
d’un couteau dont le manche est brisé. Le coup qu’il porte l’ensanglante lui-même; ses
doigts se déchirent sur le fil, tandis qu’il fouille la blessure avec la pointe. Mais non, je
n’étais pas exactement cet homme... Je ne pouvais pas douter du mal que je me faisais
à moi-même par ces cruelles épreuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie
que je ne la voyais pas. N’importe, la folie de savoir était plus forte que ma douleur.
—Que ces ressemblances sont étranges, lui dis-je, nous avons, mon père et moi,
exactement la même écriture... Voyez plutôt...
J’ouvris le coffre-fort scellé dans le mur où j’enfermais les papiers auxquels je tenais
particulièrement. J’y avais caché la correspondance de mon père avec ma tante. Je pris
les lettres qui étaient posées sur le paquet, les premières. Je savais, que c’étaient aussi
les dernières en date, et je les lui tendis, telles que je les avais rangées, dans leurs
enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l’adresse de ma tante:
«Mademoiselle Louise Cornélis, à Compiègne». Elles avaient sur elles le sceau de la
poste, et, bien visiblement, la marque du jour de l’expédition, en avril et en mai 1864.
C’était toujours le même procédé. Si M. Termonde était coupable, il devait se dire que
ces lettres expliquaient le changement subit de mon attitude à son égard, l’audace de
mes allusions, l’énergie de mes attaques, et aussi que j’avais trouvé ces lettres dans les
papiers de ma tante morte. Il était impossible qu’il ne se demandât pas, avec une anxiété
affreuse, ce que ces lettres contenaient pour avoir éveillé en moi de tels soupçons.
Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se froncer. Une seconde,
j’eus l’espérance d’avoir brisé ce masque derrière lequel il cachait son vrai visage, celui
où se reflètent les intimes sentiments de l’âme. Ce n’était que la contraction des muscles
de l’œil, familière à celui qui regarde minutieusement. Son front se rasséréna tout de
suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question sur leur contenu.
—Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est réellement surprenante;—puis
revenant à l’objet officiel de sa visite:—Et les revues?... demanda-t-il.
J’aurais versé des larmes de rage. De nouveau, je venais d’avoir la sensation que
j’étais un enfant nerveux en train de lutter contre un homme absolument calme. J’avais
enfermé les lettres dans le coffre-fort. Je bousculai la petite bibliothèque du fumoir, puis
la grande, celle du cabinet. Je finis par feindre un grand étonnement à retrouver les deuxlivraisons sur ma table, parmi d’autres journaux. Puérile comédie! Mon beau-père en
avait-il été seulement la dupe? Quand il eut les deux numéros, il se leva du coin du feu
où il s’était assis pendant ma recherche, dans le fumoir qu’il n’avait pas quitté, le dos
tourné au portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il complu
dans la contemplation d’une image qui ne pouvait lui être que pénible, même innocent.
—Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j’ai mon coupé; viens-tu
avec moi?...
Était-il sincère en me proposant cette promenade en tête à tête si contraire à nos
habitudes? À quel mobile obéissait-il: désir de me démontrer qu’il n’avait seulement pas
compris mes attaques, ou bien attendrissement de malade qui redoute l’isolement?...
J’acceptai à tout hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d’heure plus tard,
nous roulions tous les deux vers l’Arc de Triomphe, dans cette même voiture où je l’avais
vu passer, vaincu, brisé, comme tué, à la suite de notre premier entretien. Cette fois-ci,
on eût dit un autre homme. Enveloppé dans son pardessus fourré de loutre, fumant un
cigare, saluant de la main celui-ci ou celui-là par la fenêtre ouverte, il parlait, parlait, me
racontant, sur les personnes dont la voiture croisait la nôtre, des anecdotes de toutes
sortes, que j’ignorais ou que je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas
avec moi, tant il se préoccupait peu de me répéter ce que je pouvais savoir ou de
m’apprendre ce que je ne savais pas. J’en concluais,—car, dans certaines dispositions
d’esprit, toute nuance devient un signe,—qu’il parlait ainsi pour se dérober à quelque
nouvel assaut de ma part. Mais je n’avais pas l’énergie de recommencer aussitôt mes
vains et douloureux efforts pour faire saigner la blessure de son cœur. Je l’écoutais donc,
et, une fois de plus, je remarquai l’étrange contraste de ses pensées intimes avec les
rigides doctrines qu’il affichait d’ordinaire. On eût dit qu’à ses yeux cette haute société
dont il défendait habituellement les principes n’était qu’une caverne. C’était l’heure où les
femmes du monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dénombrait leurs
scandales, ou vrais ou faux. L’une était, d’après lui, la maîtresse du frère de son mari;
une autre était notoirement entretenue par un vieux diplomate, enrichi lui-même par un
mariage déshonorant; une troisième avait épousé un veuf imbécile, et, pour hériter de
toute la fortune, précipité le fils de cet homme dans des débauches qui l’avaient tué à
dix-neuf ans... Il me débitait ces médisances et ces calomnies avec une horrible gaieté,
comme s’il se fût réjoui de trouver l’humanité abominable. Fallait-il y voir la facile
misanthropie d’un ancien viveur, habitué à ces conversations de club ou de retour de
chasse, durant lesquelles chacun montre à nu la férocité de son égoïsme, et outre
volontiers la noirceur de son désenchantement pour mieux prouver son expérience?
Était-ce le cynisme d’un scélérat, chargé du forfait le plus hideux et content de se
démontrer que les autres valent moins que lui? À l’entendre ainsi rire et parler, je tombai
dans une tristesse singulière. Les derniers hôtels de l’avenue du Bois étaient dépassés.
Nous suivions une allée à droite dans laquelle les coupés se faisaient rares. C’était, sur
les taillis dépouillés, une jolie et fine lumière, ce ciel léger, d’un bleu tout pâle, qui ne se
voit qu’à Paris. Il continuait de ricaner, et je songeais qu’il avait peut-être raison, que
c’était là l’envers infâme du monde... Pourquoi pas?... J’étais bien là, dans la même
voiture que cet homme, et je le soupçonnais d’avoir fait assassiner mon père! Tout le fiel
de la vie me crevait à la fois sur le cœur... Mon beau-père comprit-il, à mon silence et à
mon visage, que sa gaieté me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-même lassé de son
effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous étions arrivés à un coin désert du bois.
Nous descendîmes de voiture pour marcher un peu. Comme cette image est présente à
ma mémoire: le sentier écarté, tout gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel
froid d’hiver, la route à quelques pas de nous, sur laquelle le coupé vide avançaitlentement, traîné par le cheval bai, qui remuait sa tête, et conduit par le cocher au visage
immobile;—puis, devant moi, lui qui marchait, avec sa haute taille prise dans un long
pardessus! Le sombre collet de fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prématurée
de ses cheveux. Il tenait de sa main gantée une canne avec laquelle il chassait les
cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle à cette heure
avec une précision insoutenable? C’est qu’à le voir cheminer ainsi, la tête un peu
penchée, dans ce paysage d’hiver, je fus saisi, comme je ne l’avais jamais été, du
sentiment de son absolue, de son irrémissible misère. Était-ce l’influence de notre
conversation de cette après-midi, de la tristesse où m’avait jeté son ricanement, de la
mort de la nature autour de nous? Pour la première fois depuis que je le connaissais, une
surprise de pitié se mélangea en moi à la haine, tandis qu’il marchait, essayant de se
réchauffer à ce pâle soleil et si contracté, si évidemment lassé, si lamentable. Combien
de temps allâmes-nous ainsi?... Tout d’un coup, il se retourna et me dit, avec un visage
altéré de douleur.
—Je ne me sens pas bien. Rentrons...
Quand nous fûmes en voiture, il reprit, mettant son malaise soudain sur le compte de
sa santé:
—Je n’ai pas longtemps à vivre, je suis touché... Je souffre tant que j’en aurais depuis
bien des années fini avec cette vie, sans ta mère...—Et il commença de me parler d’elle
avec cet aveuglement que j’avais déjà remarqué en lui. Jamais, dans mes heures les
plus hostiles, je n’avais douté que son culte pour sa femme ne fût sincère, et, cette fois
encore, je l’écoutais, dans ce commencement de crépuscule, et tandis que nous
redescendions sur Paris au grand trot, me dire des phrases qui me prouvaient combien il
l’avait aimée. Hélas! sa passion en pensait plus de bien que ma tendresse. Il me vantait
le tact exquis avec lequel ma mère comprenait les choses du cœur; j’avais, moi, tant
connu ses insensibilités! Il exaltait la finesse de son intelligence; elle m’avait si peu
compris! Et il ajoutait, lui qui avait tant contribué à nous séparer:
—Aime-la bien, tu seras bientôt seul à l’aimer...
S’il était le criminel que j’avais osé penser, certes il savait qu’en dressant ainsi ma
mère, entre lui et moi, il m’opposait la seule barrière, que je ne pourrais jamais, jamais
franchir, et je comprenais de mon côté, lucidement, amèrement, que cet obstacle serait
plus fort même que les pires certitudes. À quoi bon tant chercher alors? Pourquoi ne pas
renoncer tout de suite à mon inutile enquête? Mais c’était déjà trop tard.XIII
Ai-je été un lâche? Quand je songe à ce que j’ai pu accomplir, de cette même main qui
tient la plume, il faut bien que je me réponde: «Non.» Comment expliquer, alors, que ces
toutes premières scènes, celle où j’avais essayé de torturer mon beau-père dans son
cabinet de travail en lui parlant des crimes commis à plusieurs et du danger des
complicités;—celle au chevet de son lit, où je lui avais dit en le regardant: «non, M.
Massol ne vous a pas oublié»;—celle dans mon propre appartement où je lui avais mis
en main les lettres accusatrices:—oui, comment expliquer que ces trois scènes aient été
suivies de tant de journées d’inaction? Je me suis reproché cruellement de n’avoir rien
su trouver pendant des mois, qui me donnât enfin la sensation de la vérité. Ah! la preuve
qu’on étreint, qu’on regarde en face, qu’on a auprès de soi, comme une personne, c’est
le hasard qui me l’a fournie. Ce n’est pas moi qui l’ai arrachée des ténèbres où elle gisait.
Mais était-ce ma faute? Du moment que mon beau-père avait trouvé en lui assez
d’énergie pour ne pas succomber au premier assaut, le plus soudain, le moins attendu,
que me restait-il, qu’à veiller, épiant les moindres indices, et aussi à creuser le fond et le
tréfonds de son caractère? J’en revenais à mon raisonnement primitif: puisque les
données matérielles m’échappaient, ramasser du moins toutes les raisons morales de
croire plus ou de croire moins à la probabilité du crime compliqué dont j’accusais cet
homme dans ma pensée. Cela supposait qu’au rebours de mes habitudes anciennes je
vécusse beaucoup dans la maison de ma mère. Cette intimité aurait dû nous être, à M.
Termonde et à moi, un intolérable supplice. Comment me supportait-il, se sentant
soupçonné de la sorte? Et moi, comment supportais-je sa présence, le soupçonnant ainsi
que je le faisais? Eh bien! non... J’avais certes la morsure d’une vipère au cœur lorsque
je le voyais auprès de ma mère, installé dans la sécurité de ce luxe et de cette
tendresse, aimant sa femme, aimé d’elle, respecté de tous et que je me disais:
—Si cet homme pourtant est un assassin, un lâche, un ignoble assassin?...
Et je le voyais tel qu’il aurait dû être, livide, les cheveux coupés, les mains liées,
marchant vers l’échafaud dans le froid de l’aube, avec l’agonie de l’expiation dans les
prunelles, et, devant lui, le couteau de la guillotine, noir sur le ciel pâle... Au lieu de cela:
«Souffres-tu, ami?...—Mon Jacques, pour quelle heure as-tu demandé la voiture?...—
Couvre-toi bien...—Qui aurons-nous à dîner mercredi?...» C’était le jour où ils recevaient
leurs amis, pendant l’hiver et jusqu’à la fin du printemps. La voix douce de ma mère
parlait ainsi, et la constatation de leur vie à deux me crucifiait, mais l’attrait de savoir était
plus fort que cette douleur. Mes soupçons s’exaltaient jusqu’au délire, et ils aboutissaient
à un irrésistible besoin de le tenir, lui, sous mes yeux, de lui infliger le tourment de ma
présence. Il s’y prêtait avec une facilité complaisante qui m’étonnait toujours. Subissait-il
des sensations analogues aux miennes? Aujourd’hui que tous les mystères sont dévoilés
et que je sais la part qu’il avait prise à l’horrible complot, je comprends que j’exerçais sur
lui une attraction torturante. L’idée fixe du meurtre accompli le suppliciait, et je faisais
partie vivante de cette idée fixe, comme il faisait partie vivante de ma continuelle, de ma
sinistre rêverie. Il ne pouvait plus penser qu’à moi, comme je ne pouvais plus penser
qu’à lui. Notre haine nous attirait l’un vers l’autre, comme un amour. Séparés, la tempête
des imaginations folles se déchaînait, trop furieuse. Du moins il en était ainsi pour moi, et
sa présence, qui m’était si douloureuse, calmait en même temps les espèces d’ouragans
intérieurs qui, loin de lui, m’emportaient d’une extrémité à l’autre du possible. À peine
étais-je seul que les projets insensés tourbillonnaient en moi. Je me voyais lui sautant à
la gorge, lui criant: «Assassin...» et le contraignant d’avouer, par la violence. Je me
voyais déterminant M. Massol à reprendre, pour mon compte, l’instruction jadis
abandonnée, et ce dernier arrivant au boulevard de Latour-Maubourg avec les donnéesnouvelles que je lui aurais fournies. Je me voyais soudoyant deux ou trois coquins,
enlevant mon beau-père et l’internant dans quelque maison isolée de la banlieue, jusqu’à
ce qu’il eût confessé le crime. Ma raison s’en allait dans ces divagations auxquelles
m’entraînait l’excès de mon désir, avivé encore par le sentiment de mon impuissance. Et
lui aussi, quand je n’étais pas là, devait traverser des heures pareilles, former mille plans
divers et y renoncer. Il se demandait: «Que sait-il?...» se répondant selon les heures: «Il
sait tout, il ne sait rien...—Que fera-t-il?...» et, tour à tour, concluant que je ferais tout, que
je ne ferais rien. Lorsque nous étions ensemble, au contraire, en face l’un de l’autre, la
réalité s’imposait à nous et détruisait tant de chimères. Nous restions là tous les deux, à
nous étudier, comme deux bêtes qui vont s’affronter, mais aussi chacun de nous deux
comprenait exactement où l’autre en était. Nous ne pouvions montrer pleinement, ni lui
sa défiance, ni moi mes soupçons. Nous constations que nous n’avions pas avancé
d’une ligne depuis notre première causerie à mon retour de Compiègne. Et pour ma part,
cette évidence, tout en me désespérant, m’apaisait un peu, elle soulageait ma
conscience du reproche que je me faisais trop souvent, de demeurer là, inefficace. Que
pouvais-je?
Tristes souvenirs que ceux de cette époque, de ces longs mois qui se passèrent ainsi;
de ce février, de ce mars, de cet avril! Oui, jusqu’au mois de mai de cette année 1879, je
vécus cette vie étrange, voyant mon beau-père quasi chaque jour, en proie, lorsqu’il
n’était pas là, aux pires orages de l’imagination, et, quand il était là, m’ensanglantant le
cœur à cette cruelle présence. Mon champ d’action était circonscrit à l’étude minutieuse
de son caractère, et, cette action-là, j’en usais du moins, et j’en abusais, me livrant à
l’anatomie de son être moral, avec une ardeur de curiosité, tantôt déçue et tantôt
satisfaite, suivant que j’étreignais ou non quelques détails significatifs. Je m’attachais
aux plus petits de préférence, comme plus involontaires, par suite comme moins
susceptibles de tromper, comme plus capables de me renseigner sur les arrière-replis de
cette nature.... Nous montions à cheval, au Bois, le matin, plusieurs fois par semaine et,
ensemble, contrairement à nos habitudes d’autrefois. Il venait me prendre, ou bien nous
nous rencontrions, sans nous être donné rendez-vous, attirés l’un vers l’autre par
l’instinct de notre passion commune. Tandis que nous allions, causant de choses
indifférentes, je le regardais manœuvrer son cheval d’une façon si dure, qu’à chaque
promenade, et quoique excellent écuyer, il courait le risque d’être jeté à terre. Il avait le
goût des bêtes difficiles, et, avec cela, des passages de férocité froide, où il brutalisait
l’animal presque cruellement. Ce qu’il faisait ainsi avec les chevaux, despotique, injuste,
implacable, je songeais en moi-même qu’il l’avait fait avec la vie, pliant toutes les choses
et tous les êtres, autour de lui, à sa volonté. Rancunier à l’excès, au point d’avouer qu’il
ne pouvait pas attacher de sens au mot «pardon», il s’était taillé dans le monde une
situation à part, peu aimé, très redouté, reçu dans les salons du plus difficile accès. Sous
les apparences d’une correction parfaite, il cachait une énergie extrême et qui s’était
montrée pendant la guerre. Il s’était battu sous Paris, admirablement. À propos de sa
tenue à cheval, j’arrivais ainsi aux inductions les plus éloignées de ce point de départ. Sa
violence innée me le faisait juger capable de tout pour satisfaire ses passions.
J’apercevais, dans le courage déployé par lui en 1870, une espèce de contrat passé
avec lui-même, comme une réhabilitation de sa personne à ses propres yeux, au cas où
il aurait réellement commis le crime. D’autres fois je me demandais si ce courage n’avait
pas été tout simplement la mise en œuvre de cet instinct de férocité que je constatais en
lui, ou bien un débouché offert au fond de désespoir sur lequel je le sentais vivre, dans
son décor de bonheur. Mais d’où venait ce désespoir? Était-ce uniquement d’une santé
détruite?... J’examinais alors sa physiologie, pendant que je galopais à son côté,cherchant une correspondance entre la construction de son corps et les équivoques
indices fournis par les livres spéciaux sur l’aspect extérieur des criminels: il avait le buste
trop fort pour ses jambes, les bras trop développés, une expression facilement dure de la
mâchoire inférieure, et le pouce un peu trop long. Ce dernier détail occupait une place
d’autant plus importante dans ma pensée, que mon beau-père avait l’habitude de fermer
la main, ce pouce en dedans, comme pour le cacher. Je me rendais bien compte que je
ne pouvais rien tirer de positif de pareilles remarques, je les rejetais comme puériles, et
aussitôt je les reprenais, afin de les compléter par d’autres qui donnassent une valeur
aux premières. C’est ainsi que, toujours galopant le long des allées du bois, je creusais
l’hérédité de M. Termonde. Son aïeul maternel s’était tiré un coup de pistolet; son frère, à
lui, s’était noyé, après avoir mangé sa fortune, pris du service, et déserté dans des
circonstances honteuses. Il y avait du tragique dans cette famille. Que de fois, tandis que
nous chevauchions botte à botte, tous deux silencieux, ai-je roulé ces mornes et folles
pensées dans ma tête, et de pires encore!...
Nous revenions. Quelquefois j’allais déjeuner chez ma mère, ou j’y passais aussitôt
après mon rapide repas, pris solitairement dans ma petite salle à manger de l’avenue
Montaigne, qui donnait sur le tir de Gastine-Rainette, et le claquement des balles sur les
tôles qui m’arrivait même à travers les fenêtres fermées ne s’associait que trop bien à ma
sombre humeur.—Il était très rare que M. Termonde et moi fussions en tête-à-tête durant
mes visites au boulevard de Latour-Maubourg. Que m’importait maintenant? S’il était le
criminel que je m’obstinais à poursuivre, il était prévenu, et je n’avais plus la chance de
lui arracher son secret par surprise. J’aimais beaucoup mieux l’étudier pendant qu’il
causait, et, au cours de ces causeries soutenues devant moi avec l’un ou l’autre, je
constatais combien sa maîtrise de lui-même était entière. Dans mon enfance et ma
première jeunesse, j’avais haï ce pouvoir de se dominer si complètement que je sentais
être le sien, tandis que moi j’étais si fou, si naturellement victime de ma sensibilité
nerveuse, si incapable du sang-froid qui masque de calme les violentes émotions. À
présent, ce m’était une sorte de joie d’observer la profondeur de son hypocrisie. Il avait
une telle habitude, presque une telle manie de la dissimulation, qu’il se taisait des
moindres événements de sa vie, même à sa femme. Jamais il ne disait ni ses visites, ni
les gens qu’il avait rencontrés, ni ses lectures, ni ses projets. Manifestement, il s’était
dressé à prévoir les conséquences les plus éloignées de chaque phrase qu’il prononçait.
Une surveillance de soi aussi continue, dans une vie d’apparence si aisée, si unie, avait
quelque chose de trop étrange pour que cet homme ne donnât pas, même aux
indifférents, une impression de personnage énigmatique. En ajustant ensemble les
diverses pièces de ce caractère, et rapprochant cette dissimulation de la frénésie
passionnée que j’avais observée en lui, il m’apparaissait, à moi, comme un être
infiniment dangereux. Il questionnait beaucoup et parlait très posément, très sobrement,
à moins qu’il ne fût dans un certain état singulier comme l’après-midi de notre
promenade en voiture, où il semblait s’étourdir du flot de ses paroles. Alors il ricanait
nerveusement, et découvrait des théories presque cyniques ou des particularités d’esprit
qui me faisaient, moi, frissonner. Il avait par exemple une connaissance extraordinaire de
toutes les questions relatives à la médecine légale. À l’occasion d’un procès retentissant
qui se jugeait cet hiver-là, et au cours d’une discussion très animée à laquelle prenaient
part plusieurs personnes, il lui échappa de citer la date du jour où fut arrêté le célèbre
docteur La Pommeraie. Je vérifiai le chiffre, il était exact. Quelle étrange préoccupation
des choses du crime et qui concordait trop bien avec certaines données que je devais à
mes entretiens avec M. Massol! N’était-ce pas l’obsédante, l’unique pensée que le vieux
juge prétendait avoir observée chez la plupart des meurtriers, qui les amène à retournersur les lieux où ils ont tué, à revenir auprès du cadavre de leur victime pour le regarder
lorsque le cadavre est exposé dans un lieu public, à rechercher ceux qui les
soupçonnent, à lire minutieusement les journaux où il est parlé de leurs forfaits, à suivre
les affaires où l’on poursuit des actes pareils au leur?... À d’autres heures, mon
beaupère tombait dans ces silences terribles dont rien ne le tirait, fumant, fumant... Un cigare
alors succédait à un autre, malgré toutes les défenses du médecin, sans interruption
aucune. Le tabac le jour, la morphine la nuit,—quelle souffrance essayait-il donc de
tromper avec cet abus de stupéfiants? Étaient-ce les tortures de sa maladie, ou les
autres, celles que j’imaginais quand je me livrais à mes tragiques hypothèses? Il avait
aussi des instants d’une lassitude telle que même ma présence le laissait indifférent,—
les lassitudes d’un homme arrivé à l’extrémité de ce qu’il peut supporter de douleur, et
dont l’âme se refuse à sentir, pour avoir trop senti. Je le surpris ainsi deux ou trois fois,
seul, dans la demi-obscurité de la nuit commençante, si profondément abîmé dans sa
fatigue, qu’il ne prenait pas garde à moi qui m’asseyais en face de lui, et le regardais
sans rien dire moi-même. J’étais tenté de lui crier: «Avoue, avoue, mais avoue donc
enfin!...» Et je n’aurais pas été surpris qu’il se rendît, qu’il laissât s’échapper son secret,
qu’il me répondît: «C’est vrai...» C’est alors aussi que je sentais l’inanité des petits faits
que j’avais ramassés si soigneusement. Et s’il n’était pas coupable?... Je me taisais, en
proie à cette fièvre de doute qui me rongeait depuis des semaines, et il finissait, lui, par
sortir de son silence pour me parler de ma mère. Il évoquait de nouveau cette image
entre nous. Pourquoi?... Y pensait-il avec tant d’émotion parce qu’il se croyait très
malade et sur le point de la quitter à jamais? Voulait-il se défendre contre moi avec ce
bouclier devant lequel je reculerais toujours, il le savait bien? Était-ce une supplication de
lui éviter, à elle, une suprême douleur? Oui, c’était cela plutôt que tout le reste. Avec sa
bravoure native et sa violence, il n’aurait pas supporté l’outrage de mes yeux fixés sur lui,
les allusions atroces de certaines de mes phrases, la menace continue de ma présence,
s’il n’avait point voulu à tout prix épargner à ma mère une scène entre nous, quoiqu’il fut
bien sûr que de cette scène ne jaillirait aucune preuve certaine... Mais qu’il fut seulement
accusé de cela devant elle, non, il préférait souffrir comme il souffrait. Car il l’aimait. Si
intolérable que ce sentiment pût me paraître, il fallait bien que je l’admisse, même dans
l’hypothèse du crime,—surtout dans cette hypothèse. Et alors je comprenais que, malgré
notre haine, nous nous trouvions devoir agir en commun pour ne pas toucher au bonheur
de cette créature qui nous était si chère à tous les deux. La différence était pourtant
grande entre nous. Que je fusse attaché à ma mère, il pouvait en éprouver une
impression d’ombrage et de jalousie, mais non pas ce frisson d’horreur qui me saisissait
quand je songeais qu’il l’aimait autant que moi, et qu’il en était aimé... peut-être avec le
sang de mon père sur la conscience!
Il l’aimait!... C’était pour elle qu’il avait acheté la main d’un autre et fait répandre ce
sang, et c’était elle qui devait causer sa perte, elle qui se mouvait entre nous deux avec
ce même regard de tendresse heureuse dont elle nous avait enveloppés l’un et l’autre, le
soir où elle m’avait vu assis au chevet de son mari malade et où son sourire s’était fait si
tendre pour lui et pour moi:—le même sourire! Les efforts qu’il faisait pour entretenir la
sécurité dans ce cœur de femme devaient tourner à sa ruine. Oui, toutes les précautions
prises par lui, en vue de parer aux éventualités qu’il croyait possibles, furent le principe
même de cette ruine, depuis ses savantes confidences à la douce créature jusqu’à la
menteuse affection qu’il me témoignait devant elle. Si nous n’avions pas fait semblant, lui
et moi, de nous aimer, elle ne m’aurait jamais parlé comme elle me parla, je n’aurais
jamais su d’elle ce que j’ai su et qui a terminé si brusquement le duel silencieux auquel
s’usait mon impuissante énergie... Y a-t-il donc une fatalité, ainsi que l’ont pensé certainshommes, ceux-là même qui ont, comme Bonaparte, manié le plus vigoureusement les
choses réelles? Ce que je comprends, à regarder ma vie par delà des événements
accomplis, c’est qu’il existe une logique profonde des situations et des caractères, et
cette logique développe toutes les conséquences de nos actions jusqu’à leur terme, si
bien que la réussite même de nos criminels projets emporte avec elle de quoi nous briser
un jour. Quand j’y songe avec un peu de suite, et comment ce fut d’elle, de cette femme
tant aimée par lui, que me vint le suprême indice, que je n’espérais pas, et la certitude
après laquelle je ne pouvais plus reculer, un vertige de terreur m’envahit, comme si le
grand souffle de la destinée passait sur mon front. Oui, cela m’épouvante, parce que j’ai
aussi du sang sur les mains, et cela me rassure en même temps, parce que je me dis
que j’ai été l’ouvrier d’une œuvre inévitable, l’esclave nécessaire d’un maître invisible...
Pauvre mère! Si tu avais su? Toi aussi, tu fus donc l’instrument meurtrier du sort, mais un
instrument aveugle, comme le couteau qui tue et qui ne le sait pas. Au lieu que moi, j’ai
vu, j’ai su, j’ai voulu... Ah! j’ai eu jusqu’à présent la force de tenir le pacte fait avec
moimême, celui de confesser mon histoire simplement, détail par détail, et sans me juger...
Et voici qu’à l’approche de la scène qui détermina la nouvelle et dernière période du
drame de ma vie, mon âme hésite. Lâche! lâche! lâche!... Le rêve me saisit de nouveau,
cette espèce de stupéfaction que ce soit mon histoire à moi, que j’aie agi comme j’ai agi,
que j’aie cela sur ma mémoire... Non, je me suis donné ma parole, je continuerai. Oui, j’ai
commis l’acte, de cette main qui tient ma plume. Oui, j’ai du sang, du sang, une
ineffaçable tache, là, sur ces doigts qui tremblent, mais il faudra bien qu’ils m’obéissent
et qu’ils écrivent l’histoire jusqu’au bout.XIV
J’en étais donc avec mon beau-père, vers le commencement de l’été, six mois après la
mort de ma tante, juste au même point qu’au jour déjà si lointain où j’étais venu dans son
cabinet de travail, affolé de soupçons par les lettres de mon père, jouer le rôle du
médecin qui palpe un corps, et cherche du doigt la place sensible, symptôme probable
de l’abcès caché. Comme à la minute où je l’avais vu, après cet entretien, passer dans
sa voiture la face décomposée, j’avais toutes les intuitions, je n’étreignais pas une seule
certitude. Aurais-je continué cette lutte où je me sentais vaincu d’avance? Aurais-je
renoncé à me débattre dans cette atmosphère vide et noire où j’étouffais?... À coup sûr,
je n’attendais plus de solution au problème posé devant moi pour ma douleur—et quelle
douleur, stérile tout ensemble et mortelle!—lorsque j’eus avec ma mère une conversation
si foudroyante, qu’à l’heure actuelle mon cœur s’arrête de battre en y songeant... Je
parlais de dates ineffaçables; si celle du 25 mai 1879 s’en va jamais de ma mémoire,
c’est que l’André Cornélis qui trace ces lignes, avec un tel tremblement, sera lui-même
anéanti jusqu’au cœur de son cœur, jusqu’à l’âme de son âme... Mon beau-père, qui se
trouvait sur le point de partir pour Vichy, venait de subir une nouvelle crise de foie, la
première depuis celle du mois de janvier, au lendemain de notre terrible conversation.
J’avais la conscience de n’être pour rien dans cette reprise aiguë de son mal, du moins
d’une manière positive et directe. Le combat que nous soutenions l’un contre l’autre,
sans autres témoins que nous-mêmes, et sans qu’un de nous prononçât une parole,
n’avait été marqué par aucun épisode nouveau. J’attribuais donc cette complication au
développement naturel de la maladie chronique dont il était atteint. Je me rappelle très
exactement ce que je pensais ce 25 mai, à cinq heures du soir, tandis que je montais les
marches de l’escalier de l’hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je souhaitais
d’apprendre que mon beau-père allait mieux, d’abord parce que je voyais ma mère
tourmentée depuis une semaine, et puis, il faut tout dire, ce départ pour les eaux
m’apparaissait comme une délivrance, à cause de la séparation qu’il amènerait. J’étais si
las de mes inefficaces douleurs! Mes malheureux nerfs s’étaient tendus au point que les
moindres impressions désagréables me devenaient des blessures. Je ne dormais plus,
moi aussi, qu’à l’aide de narcotiques, et d’un sommeil traversé de rêves cruels où
toujours je me promenais avec mon père, en sachant et sentant qu’il était mort. Il y avait
particulièrement un cauchemar dont le retour régulier me rendait l’appréhension de la nuit
presque insoutenable... Je me trouvais dans une rue pleine de peuple, occupé à regarder
une devanture de magasin. Tout d’un coup j’entendais s’approcher le pas d’un homme,
celui de M. Termonde. Je ne le voyais pas et j’étais sûr que c’était lui... Je voulais m’en
aller,—mes pieds étaient de plomb, me retourner,—mon cou demeurait immobile. Le pas
se rapprochait encore. Mon ennemi était là derrière moi. J’entendais son souffle. Je
savais qu’il allait me frapper. Il passait le bras par-dessus mon épaule. Je voyais sa main
armée d’un couteau, qui cherchait la place de mon cœur; elle y enfonçait le fer
lentement, lentement, et je me réveillais dans une inexprimable agonie... Ce cauchemar
s’était répété si souvent, depuis quelques semaines, que j’en étais venu à compter les
jours qui me séparaient du départ de mon beau-père, d’abord fixé au 20, puis reculé
jusqu’à son rétablissement. J’espérais que ce départ m’apaiserait au moins pour un
temps. Je ne trouvais pas en moi l’énergie de m’en aller plutôt moi-même, attiré que
j’étais chaque jour par cette présence que je haïssais et recherchais à la fois avec fièvre;
mais je me réjouissais secrètement que l’obstacle vînt de lui, et que son éloignement me
fournît l’occasion de respirer, sans avoir à me reprocher ma faiblesse.
Telles étaient mes réflexions tandis que je montais cet escalier de bois, tendu d’un
tapis rouge et joliment éclairé par des fenêtres à vitraux, qui conduisait au hallaffectionné par ma mère. Le valet de chambre, qui m’ouvrit la porte de cette pièce,
répondit, à ma question, que mon beau-père allait mieux, et j’entrai avec plus de gaieté
que d’habitude dans cette pièce où tenaient pourtant mes plus tristes souvenirs. Que
j’étais loin de pressentir que le cartel appendu sur un des murs marquait en ce moment
une des heures les plus solennelles de ma vie! Ma mère était assise devant un petit
bureau, placé au coin de la grande baie vitrée qui fermait la pièce du côté du jardin. Elle
appuyait son front sur sa main gauche, et, de la droite, au lieu de continuer la lettre
commencée, elle tenait son porte-plume levé, immobile,—un porte-plume que je vois
toujours, en or, avec une perle blanche à son extrémité, petit détail qui à lui seul eût
révélé la minutie de son luxe.—Son absorption dans sa rêverie était si forte qu’elle ne
m’entendit pas entrer. Je la regardai longtemps, sans bouger, tout saisi par l’expression
désolée de son fin visage. Quelle pensée sombre fermait sa bouche, plissait son front,
crispait sa main, tendait ses traits? Cette visible préoccupation contrastait trop avec la
sérénité habituelle de cette gracieuse physionomie pour que je n’en demeurasse pas
comme atterré. Rien qu’à la voir toute seule ainsi, par la fin d’une claire journée de
printemps, avec les feuillages verts du jardin qui faisaient comme un fond de gaieté à sa
mélancolie, j’éprouvai, une fois de plus, que j’étais incapable de supporter sur ce visage
chéri les stigmates d’une vraie peine. Mais qu’avait-elle? Son mari allait mieux. Pourquoi
donc son souci de ces derniers jours s’était-il exaspéré jusqu’à la douleur? Se
doutaitelle du drame qui se jouait auprès d’elle, dans sa maison, depuis des mois? M.
Termonde s’était-il décidé à se plaindre à elle, afin que je cessasse de lui infliger la
torture de mes assiduités? Non. S’il m’avait deviné depuis le premier jour, comme je le
croyais, sans en être sûr, il ne pouvait pas lui avoir dit: «André me soupçonne d’avoir fait
tuer son père...» Ou bien le docteur avait-il pronostiqué des symptômes dangereux
derrière l’apparente amélioration de l’état du malade? Si mon beau-père était en péril de
mort? À cette idée, une joie me saisissait, puis aussitôt une souffrance,—la joie qu’il
disparût de ma vie, et à jamais; la souffrance que, coupable, il partît sans que je me
fusse vengé. Par-dessous mes hésitations, mes scrupules, mes doutes, je l’avais laissé
grandir en moi, ce sauvage appétit de la vengeance, que ne contente pas la mort de
l’être haï, si l’on n’en est pas soi-même la cause. J’avais soif de cette vengeance,
comme un chien a soif de l’eau après avoir couru sous le soleil tout un jour d’été. Il me
fallait m’y rouler comme ce chien se roule dans cette eau, fût-ce la bourbe d’une mare...
Je continuais de regarder ma mère et de ne pas bouger. Elle poussa tout d’un coup un
profond soupir; elle dit tout haut: «Ah! mon Dieu, quelle misère!...» et relevant son visage
baigné de larmes, elle me vit. Elle jeta un faible cri de surprise et je m’avançai vers elle...
—Vous souffrez, maman, lui dis-je. Qu’avez-vous?
L’appréhension de, sa réponse rendait ma voix toute tremblante. Je me mis à genoux
devant elle, comme au temps où j’étais tout petit. Je pris ses mains que je couvris de
baisers. Hélas! Encore à cette heure ma bouche rencontra cet anneau d’or, cette alliance
que je haïssais à l’égal d’une personne. Cette impression amère ne m’empêcha pas de
lui parler enfantinement. «Ah! lui disais-je, si vous avez des peines, à qui les confier,
sinon à moi?... Où trouverez-vous quelqu’un qui vous aime plus?... Soyez-moi amie,
reprenais-je, est-ce que vous ne sentez pas combien vous m’êtes chère?...» Elle baissa
la tête deux fois; elle fit le signe qu’elle ne pouvait pas parler, et elle éclata en sanglots.
—Est-ce que je suis pour quelque chose dans votre chagrin?... lui demandai-je.
Elle secoua la tête dans l’autre sens pour me faire comprendre que non. Puis, d’une
voix que l’émotion étouffait, elle me dit, en flattant mes cheveux de sa main, comme
autrefois:
—Tu es si gentil pour moi, mon André...Qu’ils étaient simples, ces quelques mots, et ils me prirent le cœur comme si une main
me l’eût serré!... Lui en avais-je mendié, de ces petites paroles qu’elle ne m’avait jamais
dites, de ces gracieuses phrases qui sont comme des gestes de l’âme, d’involontaires,
de tendres caresses d’esprit à esprit, et voilà que j’obtenais ce que j’avais tant désiré, à
quel moment et par quels moyens! Mais c’était si doux quand même de sentir qu’elle
m’aimait... Et je lui dis, employant, pour lui être bon, des mots dont les syllabes me
brûlaient la bouche:
—Est-ce que notre cher malade va plus mal?
—Non, il est mieux... Il repose maintenant, fit-elle en montrant du doigt la chambre de
mon beau-père.
—Ma mère, repris-je, parlez-moi, confiez-vous à moi, que je pleure avec vous, que je
vous aide peut-être... C’est si cruel qu’il me faille vous surprendre, pour voir vos
larmes!...
Je continuai, la pressant de mes questions et de mes plaintes. Qu’espérais-je donc
arracher à cette bouche dont les lèvres tremblaient sans rien dire? À tout prix, je voulais
savoir. Je n’étais pas en état de supporter de nouveaux mystères. J’étais certain que
l’idée de mon beau-père était mêlée à cet inexplicable chagrin. Lui seul et moi pouvions
bouleverser ainsi ce cœur de femme. Elle ne se tourmentait pas à cause de moi, elle
venait de me le dire. C’était donc à lui que se rapportait ce souci, et ce n’était pas une
affaire de santé. Avait-elle, elle aussi, surpris quelque indice? L’affreux soupçon avait-il
traversé son esprit? À cette simple hypothèse, la fièvre me gagnait. Et j’insistai, j’insistai
encore. Je la sentais céder, rien qu’à la manière dont sa tête se penchait sur moi, à sa
main tremblante sur mes cheveux, au souffle plus court de sa poitrine.
—Si j’étais sûre, dit-elle enfin, que ce secret mourra entre toi et moi?...
—Oh! maman!... fis-je, avec un tel reproche dans la voix qu’elle eut honte et que je vis
le sang monter à ses joues. Peut-être ce petit mouvement de honte acheva-t-il de la
déterminer. Elle me baisa le front longuement, comme pour effacer le nuage que son
injuste défiance venait d’y amasser.
—Pardon, reprit-elle, j’ai tort... À qui confier cela, sinon à toi? À qui demander
conseil?... Et puis, continua-t-elle comme se parlant à elle-même, s’il s’adressait jamais à
lui?...
—Qui, il?... interrogeai-je.
—André, dit-elle presque solennellement, peux-tu me jurer sur ton amour pour moi, que
tu ne feras jamais, entends-tu, jamais la moindre allusion à ce que je vais te raconter?
—Maman! répliquai-je avec le même accent de reproche, et, tout de suite, pour
l’entraîner:—Je vous en donne ma parole d’honneur.
—Ni...
Elle ne prononça pas de nom, mais elle me montra de nouveau du doigt la porte de la
chambre.
—Jamais, répondis-je.
—Tu as entendu parler d’Édouard Termonde, son frère?...
Sa voix s’était faite basse, comme si elle avait eu peur des mots qu’elle prononçait, et,
cette fois la direction seule de ses yeux, tournés vers la porte toujours close, m’avait
indiqué qu’il s’agissait du frère de son mari. Je connaissais vaguement cette histoire.
C’était à ce frère que je pensais, lorsque j’étudiais la vie mentale de la famille de mon
beau-père. Je savais qu’Édouard Termonde avait gaspillé en quelques années sa part
d’héritage, une somme énorme, douze cent mille francs; qu’il s’était ensuite engagé;
qu’au régiment il avait continué sa vie de débauches; que, privé d’argent du côté des
siens, et à la suite d’une perte de jeu, il s’était laissé entraîner à voler, avec complicationde faux. Puis, se voyant sur le point d’être découvert, il avait déserté. Enfin, il s’était fait
justice en se jetant à la Seine, après avoir demandé pardon à son frère dans une lettre
dont les termes prouvaient un dernier reste de délicatesse morale. L’argent volé avait été
restitué par mon beau-père, le scandale étouffé, grâce à la disparition du misérable.
J’avais reconstitué toute cette aventure d’après les indiscrétions de ma vieille bonne
dans mon enfance, et pour en avoir trouvé la trace dans quelques passages de la
correspondance de mon père. Aussi, quand ma mère me posa sa question d’un air si
ému, je prévis qu’elle allait me parler des peines de famille éprouvées par son mari,
lesquelles m’étaient absolument indifférentes, et ce fut avec un sentiment de déception
que je lui demandai:
—Édouard Termonde?... Celui qui s’est tué?...
Elle inclina la tête pour répondre: oui, à la première partie de ma phrase; puis, d’une
voix plus basse encore:
—Il ne s’est pas tué, il vit toujours, dit elle.
—Il vit toujours... répétai-je machinalement, et sans comprendre quel rapport unissait
l’existence de ce frère aux larmes que je venais de voir sur ses joues à elle.
—Tu sais maintenant le secret de ma douleur, reprit-elle d’un ton plus ferme et comme
soulagée, c’est ce frère infâme qui est le bourreau de Jacques, lui qui l’assassine jour
par jour avec les transes affreuses qu’il lui donne... Non, ce suicide n’eut pas lieu. Des
hommes comme celui-là n’ont pas le cœur qu’il faut pour se tuer... Ce fut Jacques qui lui
dicta cette lettre pour le sauver du bagne, après avoir tout préparé pour sa fuite et lui
avoir donné de quoi refaire sa vie, s’il l’avait voulu... Pauvre ami, qui espérait du moins
préserver de cette horrible histoire l’intégrité de son nom!... Ce nom de Termonde, il fallut
bien qu’Édouard le quittât pour échapper à toute recherche, et il passa en Amérique... Il y
vécut... comme il avait vécu ici. L’argent qu’il avait emporté fut bientôt dévoré. Il eut de
nouveau recours à son frère... Ah! le misérable avait compris que Jacques avait fait tant
de sacrifices à l’honneur du nom, et, quand mon mari lui refusa l’argent qu’il demandait, il
se servit de cette arme qu’il savait sûre... Alors commença le plus odieux, le plus
épouvantable chantage: Édouard menaça son frère de revenir à Paris... Aller au bagne
en France ou mourir de faim en Amérique, il aimait mieux le bagne ici, disait-il, et
Jacques a cédé une première fois... Il l’aimait, malgré tout, c’était son frère unique... Tu
sais, quand on a montré à ces gens-là une faiblesse, on est perdu... Cette menace de
revenir avait réussi. L’autre en a usé jusqu’à extorquer des sommes dont tu ne te fais pas
une idée.... Il y a des années que dure cette abominable exploitation, mais je ne la sais,
moi, que depuis la guerre... Je voyais mon mari si triste, si triste. Je sentais qu’un chagrin
le rongeait, et puis, un jour, il m’a tout dit... Le croirais-tu? C’était pour moi qu’il avait
peur... Que veux-tu qu’il me fasse? lui demandais-je.—Ah! il est capable de tout pour se
venger, me répondait-il... Et puis, il me voyait si tourmentée moi-même de ses
mélancolies!... Je l’ai tant supplié qu’il a résisté à la fin. Il a refusé net tout secours
nouveau. Nous n’avons plus entendu parler du misérable pendant quelque temps... Il a
tenu sa menace, il est à Paris!...
J’avais écouté ma mère avec une attention croissante. À toute époque de ma vie, moi,
qui n’avais pas les mêmes illusions qu’elle sur la sensibilité de mon beau-père, je me
serais étonné de l’influence étrange exercée par ce frère déshonoré. Il y a des fléaux
semblables dans trop de familles pour que le monde n’ait pas intérêt à séparer les uns
des autres les divers représentants d’un même nom. Energique et violent comme je le
connaissais, je me serais demandé pourquoi M. Termonde pliait sous la menace d’un
scandale qu’il devait estimer à sa juste valeur. Puis j’aurais expliqué cette faiblesse par
des souvenirs d’enfance, par une promesse faite à des parents à leur lit de mort. Maisdans la disposition d’âme où je me trouvais, avec les soupçons que je nourrissais depuis
des semaines, il n’était pas possible qu’une autre pensée ne se présentât point à moi. Et
cette pensée grandissait, grandissait, prenait corps. Mes yeux exprimèrent sans doute
l’épouvante subite que me donna l’éclair de cette idée soudaine. Car ma mère
s’interrompit de sa confidence pour me dire:
—Est-ce que tu te sens mal, André?...
—Non, eus-je la force de répondre, c’est de vous avoir surprise à pleurer tout à l’heure
qui m’a donné un coup. Cela va passer...
Elle me crut. Elle venait de me voir si bouleversé de son émotion. Elle m’embrassa
tendrement, et je la priai de continuer son récit. Elle me dit alors que la semaine
précédente un étranger avait demandé à voir mon beau-père, venant de la part d’un de
leurs amis de Londres. On l’avait introduit dans ce même hall et devant elle. Aussitôt que
M. Termonde avait aperçu cet homme, elle avait deviné, à son agitation extraordinaire,
que c’était Édouard. Les deux frères s’étaient enfermés dans le cabinet de travail. Elle
était restée là, elle, morte d’anxiété, entendant par minutes les voix qui grondaient sans
pouvoir distinguer les paroles. Le frère était sorti enfin par le hall, et l’avait regardée en
passant, avec des yeux qui l’avaient glacée de terreur.
—Et le soir même, dit-elle encore, Jacques prenait le lit... Comprends-tu mon
désespoir à présent?... Ah! ce n’est pas notre nom qui m’importe à moi... Je m’épuise à
le lui répéter: qu’est-ce que cela nous fait? Est-ce que cette boue peut nous salir?... Mais
sa santé!... Le médecin dit que chaque émotion violente est pour lui un verre de poison...
Ah! s’écria-t-elle, il me le tuera...
Ce cri, qui me révélait une fois de plus la profondeur de sa passion pour mon
beaupère, l’entendre à cette minute, et penser ce que je pensais!
—Vous l’avez vu? demandai-je sans presque me rendre compte de mes propres
paroles.
—Mais puisque je te dis qu’il a passé là,—et elle me montrait la place du tapis, avec la
terreur peinte sur son visage.
—Et vous êtes sûre que c’était son frère?
—Jacques me l’a dit le soir, fit-elle; mais je n’avais pas besoin de cela, je l’aurais
reconnu aux yeux... Comme c’est étrange! Ces deux frères si différents, Jacques si fin, si
distingué, une âme si noble... Et lui ce gros, ce lourd personnage ignoble, commun, un
abominable scélérat... ils ont le même regard...
—Et sous quel nom est-il à Paris?
—Je ne sais pas, répondit-elle, je n’ose plus en parler. S’il savait que je te l’ai dit...
avec ses idées?... Mais quoi, petit, tu l’aurais toujours appris un jour?... Et puis,
ajouta-telle avec fermeté, il y a longtemps que je t’aurais parlé de ce triste secret, si j’avais osé...
Tu es un homme, toi, et tu n’es pas retenu par ce scrupule excessif de l’affection
fraternelle. Conseille-moi, André, que faut-il faire?
—Je ne vous comprends pas, lui répondis-je.
—Oui, reprit-elle, il doit y avoir un moyen de prévenir la police et de le faire arrêter sans
qu’on en parle dans les journaux ni ailleurs... Jacques ne voudrait pas, lui, parce que
c’est son frère... Mais si nous agissions, nous, de notre côté?... Je t’ai entendu dire que
tu voyais ce M. Massol, que nous avons connu lors de notre malheur... Si j’allais le
trouver, lui demander conseil? Ah! s’écria-t-elle, je veux que mon mari vive, je l’aime
trop!...
Pourquoi une panique s’empara-t-elle de moi à la pensée qu’elle pourrait donner suite
à ce projet nouveau et s’adresser au vieux juge d’instruction,—moi qui n’avais pas osé
retourner chez lui depuis la mort de ma tante, de peur qu’il ne devinât mes soupçons,rien qu’à me regarder? Qu’entrevoyais-je donc avec tant de netteté, pour que je me
misse à la supplier au nom même de cet amour qu’elle portait à son mari?
—Vous ne ferez pas cela, lui disais-je, vous n’en avez pas le droit... Il ne vous
pardonnerait pas et il aurait raison... Ce serait le trahir.
—Le trahir, dit-elle... ce serait le sauver!...
—Et si l’arrestation de son frère lui portait un coup nouveau?... Si vous le voyiez
malade, plus malade à cause de ce que vous auriez fait?...
J’avais trouvé le seul argument qui pût la convaincre. Étrange ironie du sort! Je la
calmai, je lui persuadai de ne pas agir, moi qui venais de concevoir soudain cette
monstrueuse hypothèse:—que l’exécuteur du crime, l’instrument docile entre les mains
de mon beau-père, avait été ce frère infâme, qu’Édouard Termonde et Rochdale ne
faisaient qu’un.—Ô vision terrible!...XV
La nuit que je passai après cette conversation est restée dans mon souvenir comme la
plus tourmentée que j’aie dû subir,—et cependant que j’en ai connu de ces insomnies, de
ces luttes, dans l’universel sommeil autour de moi, avec une pensée qui me tenait éveillé
moi-même et me rongeait le cœur!... J’étais pareil au prisonnier qui a sondé toutes les
places de son cachot, les murailles, le plancher, le plafond, et qui, étreignant pour la
centième fois les barreaux de sa fenêtre, sent une de ces tiges de fer se desceller sous
la pression. À peine s’il ose croire à cette fortune, et il s’assied à terre, rendu comme fou
par la seule possibilité de la délivrance apparue à son esprit. Depuis si longtemps, j’étais
là, comme verrouillé dans mon angoisse, me heurtant de toutes parts à d’invincibles
barrières et, tout d’un coup, quelle perspective s’offrait devant moi!... «Du sang-froid», me
disais-je, en marchant d’un bout à l’autre de mon fumoir où je m’étais retiré, sans avoir
touché au repas que m’avait servi mon valet de chambre. Le soir était venu, puis la nuit
noire; l’aube arriva, puis le grand jour; et j’étais encore là, qui essayais d’y voir clair dans
le tourbillon d’hypothèses nouvelles qu’un événement par lui-même si simple,—mais
avec l’état de crise aiguë de soupçons où je me trouvais il n’y avait plus d’événements
simples,—venait de soulever en moi... J’étais déjà trop habitué à ces tempêtes intimes,
pour ne pas savoir que le seul moyen de salut consiste à s’attacher aux faits positifs
comme à des rocs solides et qui ne bougent pas. Dans le cas actuel, ces faits positifs se
réduisaient à deux:—je venais d’apprendre, premièrement, qu’il existait un frère de M.
Termonde, qui passait pour mort et dont mon beau-père ne parlait jamais;—
secondement, que ce frère, déshonoré, proscrit, ruiné, sans état-civil, exerçait sur son
frère, riche, honoré, irréprochable, une dictature de terreur. De ces deux faits, le premier
s’expliquait de soi. C’était tout naturel que Jacques Termonde ne démentît point la
légende de suicide imaginée par lui-même et qui jadis avait sauvé l’autre du bagne. Il
n’est jamais agréable de reconnaître pour son plus proche parent, un voleur, un faussaire
et un déserteur... Mais ce n’est qu’un désagrément cruel. Il n’en allait pas ainsi du
second fait. La disproportion était trop forte entre cette cause avouée par mon beau-père
et le résultat d’épouvante produit sur lui. L’empire d’Édouard Termonde sur son frère ne
se justifiait point par la menace d’un retour sans autre conséquence qu’un scandale de
monde aussitôt étouffé. Ma mère pouvait se contenter de cette raison-là, elle, au regard
de qui son mari était un grand cœur, une belle âme, mais non pas moi... L’idée me vint
de consulter le Code de justice militaire. J’y trouvai à l’article 184 que la prescription du
délit de désertion ne commence à courir que du jour où l’insoumis atteint quarante-sept
ans. Vraisemblablement Édouard Termonde tombait encore sous le coup de la loi. Est-ce
que le désir d’épargner à ce frère infâme un châtiment disciplinaire pouvait justifier chez
mon beau-père une si longue faiblesse et dans des conditions d’inquiétude semblable?
J’apercevais une autre raison à cet empire, quelque ténébreux, quelque effrayant lien de
complicité entre les deux hommes. Je venais de penser que peut-être Jacques
Termonde avait employé son frère à tuer mon père. Et si cela était, si l’assassin
possédait quelque preuve de cette complicité? Sans doute il se trouvait les mains liées à
l’égard des magistrats, mais c’était de quoi éclairer ma mère, par exemple, et cette
menace devait suffire à faire trembler un mari aimant, à mater son féroce orgueil?
«Du sang-froid, me répétais-je, du sang-froid.» Et je mettais toute ma force à reprendre
les données physiques et morales que je possédais sur le crime. Il s’agissait, pour moi,
de chercher si un point, un seul point demeurait obscur avec l’hypothèse de l’identité de
Rochdale et d’Édouard Termonde. Les témoignages s’étaient accordés à représenter
Rochdale comme grand et fort, ma mère m’avait dépeint Édouard Termonde comme gros
et lourd. Il y avait quinze ans de distance entre l’assassin de 1864 et le noceur vieilli de1879, mais rien qui empêchât que ce ne fût le même personnage. Ma mère avait insisté
sur la couleur des yeux d’Édouard Termonde, bleus et pâles comme ceux de son frère.
Or, le concierge de l’hôtel Impérial avait, dans sa déposition, que je savais par cœur pour
l’avoir si souvent relue, signalé la nuance très bleue et très claire des prunelles du
soidisant Rochdale. Il avait remarqué ce détail à cause du contraste des yeux avec le ton
bistré du visage. Édouard Termonde s’était réfugié en Amérique, au lendemain de son
faux suicide, et qu’avait dit M. Massol? Je l’entendais encore me répéter, avec sa voix
flûtée et le geste méthodique de sa main: «Un étranger, un Américain ou un Anglais,
peut-être un Français établi en Amérique...» D’impossibilité matérielle, je n’en trouvais
pas. Et d’impossibilité morale? Pas davantage. Afin de mieux m’en convaincre, je
reprenais l’histoire du crime au moment même où la correspondance de mon père se
faisait explicite sur le compte de Jacques Termonde, c’est-à-dire en Janvier 1864. Pour
dégager mon jugement de toute impression de haine personnelle, je supprimais les noms
dans ma pensée. Je ramenais cette sinistre aventure, dont j’avais tant souffert, à la
sécheresse d’une anecdote abstraite... Un homme est éperdûment amoureux de la
femme d’un de ses amis intimes. Cet homme sait cette femme profondément,
absolument honnête; si elle était libre, elle l’aimerait, il le sent, il le voit; mais, n’étant pas
libre, elle ne sera jamais, jamais, à lui. Cet homme est doué du tempérament qui fait les
criminels: une violence effrénée dans les passions, aucun scrupule, une volonté
despotique, l’habitude de tout briser devant son désir. Il s’aperçoit que son ami devient
jaloux. Encore quelque temps, et la porte de la maison lui sera fermée. Comment cette
pensée ne lui viendrait-elle pas: si le mari disparaissait, cependant?... Ce rêve de la mort
de celui qui fait seul obstacle à son bonheur trouble la tête de cet homme, une fois, deux
fois. Il la tourne et la retourne, cette idée fatale, il s’y accoutume. Il en arrive au: «Si
j’osais», point de départ des scélératesses les plus affreuses. L’idée se précise devant
son esprit. Il conçoit qu’il pourrait faire tuer celui qu’il hait maintenant et dont il se sent
haï. N’a-t-il pas, très au loin, un frère misérable dont tout le monde ignore non seulement
le domicile actuel, mais jusqu’à l’existence? Quel admirable ouvrier de meurtre que ce
frère dépravé, besogneux, infâme, qu’il tient à sa dévotion par les secours d’argent qu’il
lui envoie!... Et la tentation s’accroît toujours. Une heure sonne où elle est plus forte que
tout le reste. Cet homme résolu à jouer cette partie suprême appelle à Paris son frère...
Comment? Par une ou deux lettres qui font miroiter aux yeux du drôle l’espérance d’une
énorme somme à gagner, en même temps qu’elles mettent comme condition à cette
espérance un mystère absolu dans le voyage. L’autre accepte. Il débarque en Europe
après avoir multiplié autour de lui les précautions. Quoi de plus aisé?... Ce failli de la vie
n’a point de parents, point de relations; il mène, depuis des années, une existence
anonyme et de hasard... Voici les deux frères face à face... Jusque-là rien que de
logique, rien que de conforme aux étapes possibles d’un projet de cet ordre.
J’en arrivais à l’exécution, et je continuais à raisonner de même, d’une manière
impersonnelle. Le frère riche propose au frère pauvre le marché de sang. Il lui offre de
l’argent, beaucoup d’argent: cent mille francs, deux cent mille francs, trois cent mille
francs. Quels motifs empêcheraient le misérable d’accepter? Les idées morales?... Que
vaut la moralité d’un viveur qui a passé du libertinage au vol? Depuis des années et sous
l’influence de mes préoccupations vengeresses, j’avais lu trop assidument les faits divers
des journaux et les comptes rendus des procès pour ne pas savoir comment on devient
meurtrier. Des besoins d’argent et l’habitude de la débauche, voilà un assassin en
disponibilité. Que de coups de couteau ont été donnés, que de révolvers mis en jeu, que
de gouttes de poison versées dans des verres, avec une incertitude absolue du gain,
parmi les pires conditions de danger, simplement pour aller, tout à l’heure, dépenserl’argent du meurtre dans quelque bouge. La crainte de l’échafaud?... Personne ne tuerait
alors. Les débauchés, d’ailleurs, qu’ils s’en tiennent au vice, ou qu’ils roulent jusqu’au
crime, n’ont pas la vision de l’avenir. La sensation présente est pour eux trop forte. Son
image abolit toutes les autres images, elle absorbe toutes les forces vives du
tempérament et de l’âme. Une vieille mère mourante, des enfants qui ont faim, une
femme qui se désespère,—ces tableaux des conséquences de leurs actes, ont-ils jamais
arrêté les ivrognes, les joueurs et les coureurs de filles? Et pas davantage les fantômes
tragiques du tribunal, de la prison et de la guillotine, quand, altérés d’or, ils tuent pour
s’en procurer. L’échafaud est loin, la porte du lupanar est au coin de la rue, et le goujat
saigne un rentier, comme un boucher saigne une bête, pour aller ensuite là-bas, la poche
garnie, vers le gros numéro, où il y a de la crapule assurée. C’est le train quotidien du
crime, cela. Pourquoi le désir d’une débauche plus relevée n’exercerait-elle pas le même
attrait scélérat sur des hommes plus raffinés, mais aussi incapables de noblesse morale
que les chourineurs du cabaret borgne? Ah! c’était une pensée trop cruelle et que je ne
pouvais supporter,—que le sang de mon père eût payé cela, des soupers dans un
restaurant de nuit à New-York... Je perdais l’énergie de continuer ma déduction froide, et
une hallucination commençait, qui me montrait un cabinet particulier semblable à ceux
où j’avais passé: la table servie, le divan de velours aux ressorts fatigués, la glace rayée
de lettres gravées avec le diamant des bagues, le piano ouvert où l’on joue des valses
canailles, et le Champagne qui mousse dans les verres, et la fille qui rit, avec sa blanche
gorge dégrafée, ses bas de soie, ses dents de bête, l’odeur des parfums de sa chair
mélangée à l’odeur des mets, du tabac, des vins,—et l’homme à côté d’elle... «Non, ne
mange pas ce souper, ne bois pas ce vin, ne te laisse pas pétrir par ces mains, ne
prends pas cet or. Il y a du sang sur toutes ces choses... Cet homme qui t’embrasse, qui
te désire, qui t’a payée, est un assassin, un assassin, un assassin!...»
Ma raison se perd, me disais-je, lorsque j’étais là, immobile, le cœur battant, les yeux
fixes, en proie à la même émotion que si j’eusse vu réellement la scène hideuse, et je la
voyais, en effet, dans un éclair. Je me tournais alors vers le portrait de mon père, je le
regardais longtemps, je lui parlais comme s’il eût pu m’entendre, je le suppliais:
«Aidemoi... Aide-moi...» Et je retrouvais, non pas le calme, mais la force du moins de
reprendre la féroce hypothèse et de la critiquer détail par détail. Elle avait contre elle, tout
d’abord, d’être invraisemblable comme le cauchemar d’une imagination malade. Un frère
qui emploie son frère à l’assassinat d’un homme dont il veut épouser la femme!... Bien
que la conception et l’offre d’un pareil complot rentraient dans le domaine des plus
extraordinaires fantaisies... «Soit, me disais-je, mais en matière de crime, il n’y a pas
d’invraisemblance. Par cela seul qu’il se décide au meurtre, l’assassin cesse de se
mouvoir dans le cadre d’habitudes de la vie sociale.» Et vingt exemples se présentaient
à ma mémoire, de forfaits commis dans des circonstances aussi exceptionnelles, aussi
étranges que celles dont je discutais en ce moment le plus ou moins de probabilité. Une
objection surgissait tout de suite. En admettant que ce crime compliqué fût seulement
possible, comment étais-je le premier à en avoir le soupçon? Pourquoi M. Massol, le
vieux magistrat si fin, si délié, si habile, n’avait-il pas cherché de ce côté-là une
explication du sanglant mystère devant lequel il s’avouait impuissant? «Eh bien! me
répondis-je, M. Massol n’y a point pensé, voilà tout. La question est de savoir, non si le
juge d’instruction a soupçonné le fait ou non, mais si ce fait en lui-même est réel ou s’il
ne l’est point.» Et puis, quels indices auraient mis M. Massol sur cette piste? S’il avait
étudié à fond le ménage de mon père, il avait acquis la certitude que ma mère était une
très honnête femme. Il avait vu sa douleur sincère, et il n’avait pas eu, comme moi, entre
les mains, les lettres où mon père avouait sa jalousie et dénonçait la passion de son fauxami. Est-ce que, d’ailleurs, Jacques Termonde n’avait pas dû se pourvoir à l’avance d’un
alibi sentimental, comme il s’était prémuni d’un alibi physique, et entretenir à cette
époque une maîtresse affichée? Mais supposons que le juge ait cherché de ce côté-là,
qu’il ait soupçonné dès les premiers jours la félonie de mon futur beau-père. Il s’agissait
de découvrir le complice, puisqu’en tout état de choses la présence de M. Termonde
chez nous à l’heure du meurtre était un fait avéré. M. Massol est arrivé à penser au frère
disparu, soit. Où trouver les traces de ce frère? Où et comment? Si Édouard et Jacques
ont été complices dans le crime, leur premier soin n’a-t-il pas dû être d’imaginer un
moyen de correspondance qui défiât la surveillance de la police? N’ont-ils même pas
cessé, pour un temps, tout commerce de lettres? Qu’avaient-ils à se communiquer?
Édouard tenait l’argent du meurtre, Jacques s’occupait d’achever de conquérir le cœur
de ma mère... «Soit encore, reprenais-je; mais si M. Massol manquait du document
essentiel, s’il ignorait la passion de Jacques Termonde pour la femme de l’assassiné,—
ma tante, elle, savait cette passion, elle avait en mains la preuve indiscutable des
défiances de mon père, comment n’avait-elle pas pensé ce que je pensais à l’heure
présente?...» Et qui m’assurait qu’elle ne l’eût pas pensé? Les soupçons l’avaient
dévorée, elle aussi; elle avait vécu, elle était morte parmi eux. Seulement elle y avait
évidemment mêlé ma mère, incapable de lui pardonner les souffrances d’un frère qu’elle
adorait. Agir contre ma mère, c’était agir contre moi. Cela, elle se l’était interdit à jamais.
L’eût-elle osé, comment fût-elle sortie du domaine des vagues inductions, puisqu’elle ne
pouvait ni douter, elle non plus, de l’alibi de mon beau-père, ni rien savoir de l’existence
actuelle d’Édouard Termonde?... Non, que je fusse le premier à expliquer l’assassinat de
mon père comme je faisais, cela prouvait uniquement que je possédais des données
nouvelles sur les alentours du crime, et non pas que les hypothèses fondées sur ces
données fussent insensées.
D’autres objections se présentaient. Si mon beau-père avait employé son frère à cette
besogne d’assassinat, comment avait-il révélé à sa femme l’existence de ce frère? La
réponse à cette question s’offrait d’elle-même. Si le crime avait été commis dans ces
conditions de complicité, une seule preuve pouvait en demeurer, à savoir les deux ou
trois lettres écrites par Jacques Termonde à Édouard pour l’appeler en Europe et lui
tracer son itinéraire. Ces lettres, Édouard les avait gardées. C’était par elles qu’il devait
tenir son frère et par la menace de les livrer à ma mère. Prévenir cette dernière comme
mon beau-père l’avait fait et dans cette mesure, c’était parer d’avance à cette menace,
au moins en partie. Si jamais l’ouvrier du meurtre se décidait à livrer le commun secret à
la veuve de la victime, devenue la femme de l’inspirateur de ce meurtre, ce dernier
pourrait à tout le moins nier l’authenticité des lettres, arguer de la confidence ancienne,
montrer, dans la dénonciation, l’infamie d’une atroce vengeance compliquée d’un faux. Et
puis, cette confidence à ma mère n’était-elle pas justifiée par une autre raison,
précisément si le crime avait été commis de la manière que j’imaginais? Ces remords,
dont je croyais mon beau-père torturé, n’avaient certes pas échappé à l’affection inquiète
de sa femme. Elle n’avait pas eu de peine à démêler dans l’âme de celui qu’elle aimait,
et dont elle se savait aimée, la sombre et fixe présence d’une tristesse jamais chassée.
Que de nuages elle avait dû voir sur ce front, que sa présence ne dissipait pas! Que de
rêveries mornes dans ces yeux, que sa tendresse ne suffisait point à remplir d’un
profond, d’un absolu bonheur! Qui sait? Elle avait peut-être connu cette jalousie, la pire
de toutes, celle d’une pensée constante et qu’on ne vous dit pas, d’une émotion
étrangère et qu’on vous cache. Et il lui avait révélé une portion de la vérité, afin de lui
épargner, à elle, une certaine sorte d’inquiétude, afin de s’épargner à lui-même des
questions que sa conscience lui rendait intolérables. Il n’y avait donc pas decontradiction entre cette demi-confidence faite à ma mère et mon hypothèse sur la
complicité des deux frères... Je comprenais aussi que, dans cette confidence, il n’avait
pas pu insister, au delà d’un certain point, sur la nécessité du silence à mon égard,—
silence qui n’eût jamais été rompu sans un hasard d’émotion, sans mon insistance
attendrie, sans cette arrivée subite d’Édouard Termonde qui avait littéralement affolé la
pauvre femme... Mais comment expliquer cette imprudence d’avoir refusé de l’argent à
ce frère aux abois et capable de tout oser? De cela encore, j’arrivais à me rendre
compte. C’était avant la mort de ma tante, à une époque où mon beau-père se jugeait
pour toujours garanti de mon côté. Il se croyait abrité de la justice par la prescription. Il se
sentait malade. Quoi de plus naturel que de désirer reprendre à tout prix ces papiers qui
pouvaient, lui, une fois mort, et entre des mains scélérates, devenir un moyen de
chantage exercé sur sa veuve et déshonorer sa mémoire dans le cœur de cette femme,
aimée jusqu’au crime? Une négociation pareille ne pouvait être tentée que de vive voix.
Mon beau-père s’était dit que son frère n’exécuterait pas sa menace sans avoir essayé
une dernière tentative. Il viendrait à Paris, les deux complices se retrouveraient face à
face après tant d’années. Ce serait une nouvelle offre d’argent à faire, mais la dernière et
contre la livraison de la seule preuve capable d’éclairer les ténèbres du mystère de
l’hôtel Impérial. Dans ce calcul, mon beau-père avait omis de prévoir que son frère
arriverait aussi à l’hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, qu’on l’introduirait dans le
salon devant ma mère, et que la secousse trop forte lui donnerait, à lui-même, déjà
ébranlé par de longues angoisses, une crise de sa maladie du foie. Il y a dans les
événements une part d’inconnu qui déjoue les habiletés de nos plus subtiles prudences.
Et quand je songeais que tant de ruse, une si continuelle surveillance de soi-même et
des autres avaient abouti à ce résultat, je sentais de nouveau le passage sur nous tous
du souffle de la destinée,—à moins que ces hypothèses ne fussent un roman éclos dans
mon cerveau, envahi par la fièvre et par le désir de vengeance qui me consumait!
Réalité ou roman, ces hypothèses se tenaient là, devant moi qui ne pouvais pas
demeurer sur une ignorance et sur un doute. À l’extrémité de ces raisonnements divers,
dont les uns appuyaient, les autres combattaient la vraisemblance de ma nouvelle
explication du sanglant mystère, je rencontrais aussi un fait positif:—à tort ou à raison
j’avais conçu la possibilité d’un complot dans lequel Édouard Termonde aurait servi
d’instrument de meurtre à son frère. Quand il n’y eût eu qu’une chance, une seule contre
un millier, pour que mon père eût été tué de la sorte, je devais suivre cette piste jusqu’au
bout, sous peine de me mépriser comme le dernier des lâches. Le temps était passé des
douloureuses rêveries; il fallait agir, et ici, agir, c’était savoir.
Le matin arrivait parmi ces pensées. Ma lampe, qui avait éclairé cette veillée funèbre,
mêlait sa clarté triste à la pâle lumière de l’aube. J’ouvris ma fenêtre, je vis la face livide
des hautes maisons dans le jour naissant, et je me jurai solennellement, devant ce réveil
de la vie, que ce jour me verrait commencer de faire ce que je devais, et le lendemain
continuer, et les autres jours, jusqu’à ce que je pusse me dire: «Je suis certain..» J’eus
l’énergie de dompter la tempête de sensations folles qui s’était déchaînée en moi durant
toute la nuit et de fixer mon esprit sur ce problème: «Existe-t-il un moyen de vérifier si
Édouard Termonde et le soi-disant Rochdale de 1864 ne font qu’un?» Pour répondre à
cette question ainsi posée, je ne pouvais compter que sur moi seul, sur les ressources
de mon intelligence et de ma volonté personnelles. Je dois me rendre ce témoignage que
je n’eus pas une minute, durant ces cruelles heures, la tentation de me décharger une
fois pour toutes des difficultés de ma tâche tragique en m’adressant à la justice, comme
j’aurais fait, si je n’avais pas tenu compte de la souffrance de ma mère. Je m’étais dit que
jamais elle ne recevrait par moi ce coup horrible: apprendre qu’elle avait été, quinze ansdurant, la femme d’un assassin. Pour qu’elle ignorât toujours ce drame criminel, il fallait
que la lutte restât circonscrite entre mon beau-père et moi. Et cependant, si je le trouve
coupable? pensais-je... À cette seule idée qui maintenant n’était plus vague et lointaine,
qui pouvait devenir une vérité indiscutable, aujourd’hui, demain, dans quelques heures,
un projet terrible se dessinait devant les yeux de mon esprit.—Mais je ne voulais pas
regarder de ce côté-là; je me répondais: «J’y songerai plus tard,» et je me contraignais à
porter toutes mes réflexions sur le jour actuel. Je reprenais mon problème: «Comment
vérifier l’identité d’Édouard Termonde et du faux Rochdale?» Arracher ce secret à mon
beau-père était impossible. Vainement, depuis des mois, j’avais cherché le défaut de
cette cuirasse de dissimulation contre les mailles de laquelle j’avais brisé, non pas un,
mais dix, mais vingt poignards. J’aurais eu à mon service tous les bourreaux de
l’Inquisition que je n’aurais pas desserré ces lèvres minces, ni extorqué une confidence à
ce visage, si douloureux et si impénétrable à la fois. Restait l’autre. Mais pour m’attaquer
à lui, je devais découvrir, d’abord, sous quel nom il était caché à Paris et à quelle
adresse. Il n’était pas besoin de beaucoup d’imagination pour apercevoir un moyen
assuré de cette découverte. Il ne suffisait que je me rappelasse les circonstances mêmes
où j’avais appris l’arrivée d’Édouard Termonde à Paris. Pour une raison ou pour une
autre,—souvenir d’une sanglante complicité ou crainte d’un scandale mondain,—mon
beau-père tremblait d’épouvante à la seule idée du retour de son frère. Ce frère était
revenu. Mon beau-père ferait certainement tous ses efforts pour le décider à partir de
nouveau. Il le reverrait, et pas à l’hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, à cause de ma
mère et à cause des domestiques. J’avais donc un procédé sûr pour savoir la demeure
d’Édouard Termonde: je ferais suivre mon beau-père.
De deux choses l’une;—ou bien il donnerait rendez-vous à son frère dans quelque
endroit désert, ou bien il se transporterait au domicile choisi par l’autre. Dans le second
cas, je tenais mon renseignement tout de suite; dans le premier cas, il suffisait de donner
le signalement d’Édouard Termonde, tel que je l’avais recueilli de la bouche de ma mère
et de le faire suivre aussi, au moment même où il rentrerait chez lui au sortir de ce
rendez-vous. L’espionnage m’a toujours paru quelque chose d’infâme, et, même à cette
minute, je me rendais compte de l’ignominie de ce traquenard tendu à mon beau-père.
Mais, quand on se bat, on ne choisit pas ses armes. Pour aller au but, que je voyais
briller comme un phare, j’aurais marché sur tout ce qui n’était pas le chagrin de ma
mère... «Eh bien! reprenais-je, une fois que je saurai le faux nom d’Édouard Termonde et
son adresse, que faire?»... Je ne pouvais pas, à l’imitation de la police judiciaire, mettre
main basse sur sa personne et ses papiers, quitte à le relâcher avec force excuses, une
fois la perquisition finie. Je me souviens d’avoir machiné en pensée vingt plans
successifs, tous plus ou moins ingénieux et tous rejetés. Je finis par m’attacher de
nouveau aux faits. À supposer que cet homme eût tué mon père, il était impossible que
la scène du meurtre ne fût pas demeurée dans sa mémoire en traits ineffaçables. Il
devait donc avoir souvent revu, dans ses mauvaises heures, le visage de ce mort auquel
je ressemblais tant. Je regardai de nouveau ce visage sur la toile que mon beau-père
avait à peine osé fixer. Je me souvins de la conversation que nous avions eue dans cette
même pièce et de ce que je lui avais dit: «Croyez-vous que la ressemblance soit
suffisante pour que je fasse au criminel une impression de spectre?»... Pourquoi ne pas
utiliser cette ressemblance? Je n’avais qu’à me présenter à Édouard Termonde
brusquement, et à l’interpeller en même temps de ce nom de Rochdale dont les syllabes
devaient sonner pour lui comme un glas. Oui, c’était cela: entrer dans sa chambre
actuelle, comme mon père était entré dans sa chambre de l’hôtel Impérial, et le
demander par le nom sous lequel mon père l’avait demandé, en lui montrant le visagemême de sa victime.—S’il n’était pas coupable, j’en serais quitte pour m’excuser d’avoir
frappé à sa porte, comme d’une erreur; s’il était coupable, il subirait pendant quelques
instants un mouvement de terreur, qui équivaudrait à un aveu. Ce serait à moi de
m’emparer de cette terreur pour lui arracher tout son secret. Quels mobiles pourraient
agir sur lui? Deux sans plus: la crainte de l’expiation et l’amour de l’argent. Il fallait arriver
à lui, armé, avec une forte somme, et lui donner le choix entre ces deux alternatives: ou
bien il me vendrait les quelques lettres qui lui avaient permis de tyranniser son frère
depuis des années, ou bien je le menacerais de lui brûler la cervelle. Et s’il refusait de
me livrer les lettres? Allons donc... Est-ce qu’un bandit comme celui-là pouvait hésiter?
Soit, il accepterait le marché. Il me donnerait les papiers qui convainquaient mon
beaupère d’assassinat,—et il s’en irait ainsi, je le laisserais partir comme il était parti de l’hôtel
Impérial, fumant un cigare et payé de sa trahison envers son frère comme il avait été
payé de sa trahison envers mon père!... Oui, je le laisserais s’en aller ainsi, puisque le
tuer de ma main ce serait me mettre dans la nécessité de tout dévoiler du crime que je
voulais à tout prix cacher. «Ah! ma mère! ce que tu m’auras coûté!...» sanglotais-je. Et je
revenais au portrait du mort et il me semblait que de cette bouche, que de ces yeux
s’échappait un ordre de ne jamais toucher au cœur de celle que ce mort avait tant aimée,
—fût-ce pour le venger!—«Je t’obéirai,» répondais-je à mon père... et je disais adieu à
cette partie de ma vengeance.—Cela m’était très cruel; c’était cependant possible. Après
tout, éprouvais-je de la haine pour le misérable? Il avait frappé, c’est vrai, mais comme
un instrument servile au bras d’un autre. Ah! cet autre, je ne le laisserais pas échapper,
celui-là, quand je le tiendrais, lui qui avait conçu, médité, machiné, payé l’attentat, lui qui
m’avait tout volé, depuis la vie de mon père jusqu’à la tendresse de ma mère, lui, le réel,
l’unique coupable. Oui, je le tiendrais, et j’aurais du loisir pour combiner ma vengeance,
pour l’exécuter, sans que ma mère soupçonnât rien de ce duel d’où je sortirais
vainqueur. L’ivresse du supplice que je trouverais le moyen d’infliger à cet homme
exécré m’enivrait à l’avance. J’avais chaud dans le cœur en y songeant. Cela me payait
de ce long, de ce dur martyre... «À l’action! À l’action!...» me dis-je. Je tremblais que tout
cet espoir ne fût qu’un leurre, qu’Édouard Termonde fût déjà reparti, que mon beau-père
eût déjà payé son silence... Dès neuf heures j’étais dans une de ces abominables
agences d’espionnage privé dont passer seulement le seuil m’eût paru, la veille encore,
une telle honte! À dix heures, je donnais au bureau de la Société, où j’avais en dépôt une
partie de ma fortune, l’ordre de vendre pour cent mille francs de valeurs. Ce jour passa,
puis un second. Comment je supportai ces heures les unes après les autres, je ne sais
plus. Ce que je sais bien, c’est que je n’eus pas le courage de passer au boulevard de
Latour-Maubourg, ni de revoir ma mère. Je tremblais qu’elle ne devinât dans mes yeux
ma folle espérance et qu’elle ne prévînt mon beau-père sans même s’en douter, comme
elle m’avait prévenu, par une phrase, un mot. Vers midi, le troisième jour, j’appris que
mon beau-père était sorti le matin même. C’était un mercredi; ce jour-là, ma mère se
rendait à une œuvre pieuse dont le siège était dans le quartier de Grenelle.—M.
Termonde avait changé de fiacre deux fois, et il s’était fait conduire au Grand-Hôtel. Il y
avait rendu visite à un voyageur qui occupait, au second étage, une chambre numérotée
353; ce voyageur était inscrit comme arrivant de New-York et sous le nom de Stanbury. À
midi, je savais ces détails, et, à deux heures, un revolver chargé dans ma poche, mon
portefeuille garni des cent billets de banque qui devaient me servir à l’achat des lettres,
décidé à jouer la partie jusqu au bout, et à la gagner, je montais l’escalier du
GrandHôtel... Touchais-je à une scène formidable du drame de ma vie, ou bien étais-je au
moment de me convaincre qu’une fois encore j’avais été dupe de mon imagination? Du
moins j’aurais fait tout mon devoir.XVI
J’étais arrivé au second étage. À l’angle d’un long corridor, était fixée une plaque sur
laquelle je pus lire écrit: «Du numéro 300 au numéro 360...» Dans le corridor, un garçon
de service passait en sifflant. Deux filles riaient dans une espèce d’office ménagé à la
sortie de l’escalier. Un grand bruit montait de la cour à travers les fenêtres ouvertes. Le
moment était bien choisi pour l’exécution de mon projet. L’homme ne pourrait pas
espérer une fuite facile à travers la maison ainsi remplie de monde. 345... 350... 351...
353... J’étais devant la porte de la chambre où logeait Édouard Termonde. La clef était
sur la porte; le hasard servait donc mon projet au delà de ce que j’eusse osé souhaiter.
Ce petit détail témoignait aussi de la sécurité où vivait celui que je venais surprendre.
Soupçonnait-il seulement mon existence? Je m’arrêtai une minute devant cette porte
close. Je m’étais habillé avec un veston, afin d’avoir mon revolver dans ma poche, bien à
portée. J’assurai ma main droite sur la crosse, et j’ouvris la porte sans frapper.
—Qui est là?... fit la voix d’un homme qui lisait un journal, en fumant, couché plutôt
qu’assis dans un fauteuil, les pieds posés sur une table, le dos tourné à l’entrée; il ne se
donna même pas la peine de se lever pour voir qui avait ouvert, persuadé sans doute
que c’était un domestique de l’hôtel. Je ne lui laissai pas le temps de se retourner tout à
fait.
—Monsieur Rochdale?... demandai-je.
À peine eus-je prononcé ces mots que l’homme fut sur pieds. Il repoussa le fauteuil et
se réfugia de l’autre côté de la table, me regardant en face avec un visage décomposé...
Ses yeux s’ouvraient démesurément, tout clairs, dans ce visage livide qu’encadrait une
barbe jadis blonde, aujourd’hui grisonnante. Sa bouche béait, ses jambes flageolaient.
Tout ce grand et robuste corps venait de subir une de ces secousses d’épouvante folle,
devant lesquelles toutes les puissances de la vie sont comme paralysées. Il avait
seulement jeté un cri dans sa terreur: «Cornélis!...»
Cette preuve que je poursuivais depuis des mois, je la tenais donc enfin! À cette
seconde, je sentais, moi, tous les ressorts de mon être tendu. Oui, j’étais aussi lucide,
aussi maître de moi que mon adversaire était bouleversé. Il n’avait pas, comme son
complice, l’habitude quotidienne et réfléchie de la dissimulation. Ce nom de Rochdale,
cette ressemblance effrayante, cette arrivée inattendue... Je ne m’étais pas trompé dans
mon calcul. J’aperçus, avec cette prodigieuse rapidité de pensée dont s’accompagne
l’action, qu’il fallait redoubler ce premier sursaut de terreur morale par un sursaut de
terreur physique... Sinon, cet homme allait s’élancer sur moi, dans le mouvement de
réaction qui suivrait ce saisissement, il me bousculerait, il s’enfuirait comme un fou, au
risque d’être arrêté dans l’escalier par les gens qui le verraient courir, éperdu, et alors...
Mais j’avais déjà tiré mon revolver de ma poche. J’avais mis en joue le misérable et je lui
disais, l’appelant par son vrai nom, pour lui prouver que je savais tout de lui:
—Monsieur Édouard Termonde, si vous faites un mouvement vers moi, je vous tue,
comme un assassin que vous êtes, comme vous avez tué mon père...
J’ajoutai, lui montrant une chaise au coin de la fenêtre entrebâillée:
—Asseyez-vous!
Il m’obéit machinalement. J’exerçais sur lui, à cet instant, une espèce de domination
absolue, qui allait cesser, je le sentais, aussitôt qu’il reprendrait ses esprits. Mais, quand
le reste de l’entretien tournerait contre moi, maintenant, est-ce que cela empêchait que je
ne fusse maître d’une certitude? J’avais voulu savoir si Édouard Termonde et Rochdale
ne faisaient qu’un seul et même personnage; cela, je le savais. Je venais d’en étreindre
l’indéniable preuve. Je me devais cependant d’arracher à mon ennemi l’autre preuve,
celle qui mettrait mon beau-père à ma discrétion. C’était une nouvelle phase de la lutte.D’un coup d’œil je fis le tour de la chambre où je me trouvais enfermé avec l’assassin.
Sur le lit, à ma gauche, une canne plombée, un chapeau et un pardessus; sur la table de
nuit, un coup de poing en acier et un revolver. À ma droite, la commode, avec un
couteau-poignard parmi des objets de toilette; une malle, à côté de cette commode,
contre une porte condamnée; une armoire à glace contre une autre porte condamnée
aussi, le lavabo...,—et lui, acculé, sous le coup de mon arme braquée, entre la table et la
fenêtre. Il ne pouvait ni s’échapper, ni atteindre aucun moyen de défense sans engager
avec moi une lutte corps à corps. Mais il devrait essuyer mon feu d’abord, et puis, s’il
était grand et robuste, je n’étais, moi, ni petit ni faible. J’avais vingt-cinq ans. Il en avait
cinquante. Toutes les forces morales étaient pour moi. Je devais vaincre.
—Maintenant, lui dis-je en m’asseyant moi-même et sans cesser de le tenir en joue,
causons...
—Qu’est-ce que vous voulez de moi? répliqua-t-il brutalement.
Sa voix était sourde à la fois et rauque. Le sang était remonté à ses joues, ses yeux
brillaient, ces yeux si pareils à ceux de son frère. C’était l’animal qui revient à lui après
avoir subi un effroyable danger, comme stupéfait de se retrouver encore vivant.
—Allons, ajouta-t-il en fermant les poings, je suis pris... Tirez-moi dessus et que ce soit
fini...
Et comme je ne répondais rien et que je continuais de le tenir ainsi, sous la menace de
mon pistolet:
—Ah! s’écria-t-il, je comprends; c’est cette canaille de Jacques qui m’a vendu à vous
pour se débarrasser de moi... Il y a prescription... Il se croit en sûreté, lui. Mais est-ce
qu’il vous a dit aussi qu’il en était, lui, l’honnête homme, que j’en ai la preuve?... Ah! il
croit que je vais vous laisser me tuer comme cela, sans parler?... Non pas, je vais crier,
on nous arrêtera, et l’on saura tout...
La fureur le gagnait. Il allait appeler: «Au secours!...» Le pire était que la colère me
saisissait moi-même... C’était lui, de cette même main que je voyais errer sur la table,
forte, velue, cherchant un objet à me jeter, oui, c’était lui qui avait tué mon père... Un
degré d’émotion de plus, et j’étais perdu, je lui logeais une balle dans le corps, je voyais
son sang couler... Que cela m’eût fait de bien! Mais non. J’avais sacrifié cette
vengeance-là. En une seconde, je me vis arrêté, obligé d’expliquer tout, et la douleur
réservée à ma mère. Heureusement pour moi, il eut, lui aussi, un passage de réflexion.
La première idée qui avait dû lui venir à l’esprit était que son frère l’avait trahi, en ne
disant que la moitié de la vérité, afin de le livrer à ma vengeance. La seconde fut sans
doute que, pour un fils qui vient venger son père mort, je paraissais peu décidé à en finir
tout de suite. Il y eut un court silence entre nous, qui me permit de reconquérir toute ma
tête, et de lui dire:—«Vous vous trompez, Monsieur», avec un calme qui fit naître une
stupeur nouvelle dans ses yeux. Il me regarda, puis je le vis fermer les paupières en
plissant le front. Ma ressemblance avec mon père lui était insupportable, je le sentais.
—Oui, vous vous trompez,—continuai-je posément et pour amener ce terrible entretien
sur le ton d’une conversation d’affaires—je ne suis venu, ni pour vous faire arrêter, ni
pour vous tuer... À moins, ajoutai-je, que vous ne m’y obligiez vous-même, comme j’ai
craint que vous ne fissiez tout à l’heure... Je suis venu vous proposer un marché, mais
c’est à la condition que vous m’écouterez, comme je vous parle, avec sang-froid...
Nous nous tûmes de nouveau l’un et l’autre. Un bruit de voix et de pas se faisait
entendre dans le couloir, presque contre la porte, et des éclats de rire. C’en était assez
pour me rappeler à moi la nécessité de me dominer, et à lui qu’il jouait une partie
dangereuse. Une détonation d’arme, un cri, et quelqu’un entrait dans cette chambre,
placée comme elle était, contre le corridor. Édouard Termonde m’avait écouté avec uneattention extrême. Un éclair d’espérance avait passé sur son visage, puis une singulière
expression de défiance.
—Faites vos conditions, dit-il d’une voix sourde encore, mais apaisée.
—Si j’avais voulu vous tuer, repris-je en insistant, afin de mieux le convaincre de ma
bonne foi par l’évidence... vous seriez déjà mort,—et je levai mon arme.—Si j’avais voulu
vous faire arrêter, je ne me serais pas donné la peine d’entrer moi-même, deux agents
de police auraient suffi, car vous n’oubliez pas que vous êtes déserteur et toujours sous
le coup de la loi.
—Juste, répliqua-t-il simplement.
Puis il ajouta, suivant un raisonnement intérieur qui avait son importance capitale pour
l’issue de notre entretien:
—Si ce n’est pas Jacques, qui m’a vendu?
—Je vous tenais à ma disposition, continuai-je sans relever sa phrase, et je n’en ai pas
usé... J’avais donc une raison puissante pour vous épargner hier, avant-hier, ce matin,
tout à l’heure... maintenant... Et il dépend de vous que je vous épargne tout à fait...
—Et vous voulez que je vous croie, répondit-il, en montrant du doigt mon revolver que
je continuais à tenir dans ma main, mais sans plus le braquer sur lui. Non, non... fit-il; et il
ajouta, employant un terme énergique où réapparaissait le sous-officier qu’il avait été:—
Je ne coupe pas dans ces ponts-là...
—Écoutez-moi, répliquai-je sur un ton d’extrême mépris. Cette raison puissante que j’ai
de ne pas vous abattre comme un chien enragé, je vais vous la dire... Je ne veux pas
que ma mère sache jamais quel homme elle a épousé dans votre frère...
Comprenezvous maintenant pourquoi je suis décidé à vous laisser aller?... si vous vous y prêtez
toutefois? Car même l’idée de ma mère ne m’arrêterait pas, si vous me poussiez à bout.
J’ajouterai, pour votre gouverne, que la prescription, par laquelle vous vous croyez
couvert au sujet du meurtre de 1864, a été interrompue; vous jouez donc votre tête en ce
moment... En deux mots, voici ce que je vous propose: Depuis une dizaine d’années,
vous exercez sur votre frère un chantage qui vous a réussi assez bien... Je ne suppose
pas que vous fassiez vibrer en lui la corde de l’affection fraternelle, n’est-il pas vrai?...
Quand vous êtes venu d’Amérique pour tenir le personnage de Rochdale, il a bien fallu
qu’il vous envoyât quelques instructions... Ces lettres, vous les avez gardées... Je vous
en offre cent mille francs.
—Monsieur, me répondit-il,—et rien qu’à son accent je pouvais constater qu’il était
momentanément redevenu maître de lui,—pourquoi voulez-vous que je prenne au
sérieux une proposition pareille?... En admettant que ces lettres aient été écrites, et que
je les ai gardées, pourquoi vous livrerais-je un document comme celui-là?... Qui me
garantirait qu’une fois ces papiers entre les mains, vous ne me feriez pas empoigner
aussitôt?... Ah! dit-il en me regardant cette fois bien en face, vous ne saviez rien?... Ce
nom... Cette ressemblance... Idiot que je suis, vous m’avez joué...
La fureur empourpra de nouveau son visage; il poussa un juron.
—Tu me le paieras, cria-t-il. Et, à cette seconde où je ne le tenais pas au bout du
canon de mon arme, il poussa la table sur moi si violemment, que j’eusse été renversé si
je n’avais fait un bond en arrière, mais il avait eu le temps déjà de se jeter sur moi et de
me prendre à bras-le-corps. Heureusement pour moi, la violence de l’attaque avait fait
tomber de mes mains mon pistolet, en sorte que je ne pus être tenté de m’en servir, et
une lutte commença entre nous durant laquelle nous ne prononçâmes ni l’un ni l’autre
une parole. De son premier élan il m’avait jeté à terre, mais j’étais vigoureux, et les
étranges préoccupations de danger dont ma jeunesse avait été la victime m’avaient
poussé à développer en moi toutes les énergies et toutes les adresses physiques. Jesentais son souffle sur mon visage, sa peau contre ma peau, ses muscles sur les miens,
l’odeur de son corps. La haine décuplait mes forces, et, en même temps, l’angoisse que
l’on entendît le bruit de notre lutte me donnait le sang-froid qu’il avait perdu. Après
quelques minutes de cette sauvage étreinte, et, comme il se sentait faiblir, il me mordit à
l’épaule si cruellement que la douleur m’affola; je pus dégager un de mes bras, et je le
saisis à la gorge au risque de l’étouffer... Je le tenais sous moi maintenant, et je lui
frappai la tête contre le parquet comme pour la briser. Il demeura une minute sans
mouvement. Je crus l’avoir tué. Je ramassai mon pistolet qui avait roulé jusqu’à la porte,
et je revins lui baigner le front avec de l’eau pour le faire revenir à lui.
Quand je me vis dans l’armoire à glace de la chambre, le collet de mon veston déchiré,
la figure meurtrie, la cravate en lambeaux, je fus pris d’un frisson comme si j’avais eu là
devant moi le spectre d’un autre André Cornélis. L’ignoble caractère de cette aventure
me fit frémir de dégoût, mais il ne s’agissait pas de mes délicatesses de gentleman. Mon
ennemi revenait à lui. Cette fois, j’étais résolu à en finir. J’avais la conscience d’avoir fait
tout le possible pour tenir mon serment envers ma mère. Que la faute retombât sur la
destinée... Le misérable s’était relevé à demi et il me regardait, le buste en avant. J’allai
à lui, et je lui posai le canon du revolver presque sur le front.
—Il est encore temps, lui dis-je; je te donne cinq minutes pour te décider au marché
que je t’ai proposé tout à l’heure: les lettres, et cent mille francs avec la liberté, sinon,
une balle dans la tête... Choisis... J’ai voulu t’épargner à cause de ma mère; mais je ne
veux pas perdre mes deux vengeances... Si tu bouges, tu es mort... On m’arrêtera, on
fouillera tes papiers, on trouvera les lettres, on saura que j’avais le droit de te casser la
tête... Ma mère sera folle de douleur... Mais je serai vengé... J’ai dit. Tu as cinq minutes,
pas une de plus.
Sans doute mon visage exprimait une résolution invincible. L’assassin regarda ce
visage, puis la pendule. Il voulut faire un geste. Il vit que mon doigt allait appuyer sur la
gâchette.
—Je me rends, dit-il.
—Relevez-vous, repris-je.
Il m’obéit de nouveau machinalement.
—Où sont les lettres? lui demandai-je.
—Quand vous les aurez, implora-t-il, avec une lâcheté de bête traquée sur sa face
abjecte, vous me laisserez partir?...
—Je vous le jure, lui dis-je; et, comme je voyais une inquiétude suprême dans ses
prunelles, j’ajoutai:—Sur le souvenir de mon père... Et encore une fois, je demandai:
—Où sont les lettres?...
—Là, dit-il, en me montrant la malle posée dans un coin.
—Voici l’argent, fis-je, en lui jetant le portefeuille qui contenait la liasse des billets de
banque.
Y a-t-il comme un magnétisme moral dans l’accent de certaines paroles et dans
certaines expressions de physionomies? Était-ce la nature, particulièrement saisissante
à cette minute, du serment que je venais de prononcer? Ou bien cet homme avait-il eu
assez de force d’esprit pour se dire que la croyance à ma bonne foi lui offrait seule une
chance de salut? Quoi qu’il en soit, il n’eut pas un instant d’hésitation; il ouvrit la malle
cerclée de fer, retira de l’un des casiers une boîte de cuir jaune fermée avec une serrure
de sûreté, puis, de cette boîte, une enveloppe assez grande qu’il me jeta comme je lui
avais jeté les billets de banque. Moi, de mon côté, je n’eus pas un moment la crainte qu’il
ne prît une arme dans sa malle, ni qu’il ne m’attaquât, tandis que je vérifiais le contenu
de l’enveloppe, laquelle renfermait trois lettres seulement, timbrées, les deux premièresau double timbre de Paris et de New York, la troisième à ceux de Paris et de Liverpool, et
toutes les trois estampillées à la date de janvier ou de février 1864.
—Est-ce tout?... me demanda-t-il.
—Pas encore, répondis-je; il faut que vous vous engagiez à partir ce soir par le premier
train, sans vous être trouvé avec votre frère, sans lui avoir écrit?...
—C’est promis, dit-il, et puis?...
—Quand devait-il revenir vous voir?...
—Samedi, fit-il, et il haussa les épaules... Le marché était conclu. Il a voulu attendre,
pour me compter l’argent, que ce fût le jour de mon départ pour le Havre, afin d’être bien
sûr que je ne m’attarderais pas à Paris... C’est joué, ajouta-t-il, et maintenant je m’en lave
les mains...
—Édouard Termonde, dis-je en me levant, rappelez-vous que je vous ai fait grâce,
mais qu’il ne faudrait pas me tenter une seconde fois en vous retrouvant sur mon chemin
ou sur celui d’un être que j’aime...
Je fis un geste de menace et je sortis, le laissant assis à la table près de la fenêtre. À
peine fus-je dans le corridor, que mes nerfs, après m’avoir été si étrangement soumis
durant la lutte, me trahirent tout d’un coup. Mes jambes défaillaient sous moi. J’eus peur
de tomber là, sur le tapis de ce couloir, et comment rendre compte du désordre de mes
vêtements? J’eus le courage d’ajuster les débris de ma cravate, de relever le col de mon
veston pour dissimuler et sa déchirure et l’état de ma chemise, d’enlever la poussière de
mon chapeau qui avait été tout bossué dans la lutte. J’essuyai mon visage avec mon
mouchoir, et je descendis l’escalier d’un pas que je contraignis à rester paisible.
L’inspecteur du premier étage se trouvait sans doute occupé à un autre bout du corridor.
Deux garçons me regardèrent et parurent étonnés de mon aspect. Mon bon destin voulut
qu’ils ne s’attardassent pas à essayer de savoir la cause du visible désordre où je me
trouvais... J’étais prêt à imaginer la fable d’une fausse agression, mais je sentais que
mon trouble eût entraîné les plus graves conséquences. Enfin, j’étais dans la cour... Je la
traversai avec épouvante. Si une personne de ma connaissance eût été là?... Je me jetai
dans le premier fiacre, je donnai mon adresse. J’avais tenu ma parole. J’avais vaincu.XVII
Les lettres achetées bien cher,—puisque je les avais payées du sacrifice d’une de mes
deux vengeances,—ces lettres accablantes pour mon beau-père, et qui le mettaient à ma
discrétion comme elles l’avaient mis à la discrétion de son frère, durant des années,
qu’en allais-je faire? Je commençai de les lire dans le fiacre qui me ramenait avenue
Montaigne. La première, très longue et très détaillée, rappelait à Édouard Termonde ses
fautes passées et l’irrémissible détresse de sa situation. Cette lettre indiquait ensuite,
sans rien préciser, un moyen possible de réparer en partie tant de désastres et de
reconquérir une fortune. La première condition était que le proscrit se soumît
scrupuleusement aux ordres de son frère. Il devait d’abord annoncer, à ceux qu’il
fréquentait d’ordinaire, son départ de New-York, passer dans un nouveau quartier sous
un nouveau nom et y attendre la prochaine lettre. Celle-ci était la seconde. Visiblement
une réponse d’Édouard avait pris place entre les deux, acceptant l’offre de Jacques.
Cette nouvelle lettre enjoignait au misérable de gagner Liverpool, où d’autres instructions
l’attendraient. Ces instructions, objet du troisième billet, se bornaient à un rendez-vous
fixé pour une date toute rapprochée, vers dix heures du soir, dans Paris et sur la portion
du trottoir de la rue de Jussieu qui fait face à la rue Guy-de-la-Brosse. À ce moment, ces
deux rues, situées entre le vieux jardin des Plantes et les bâtiments de l’Entrepôt des
vins, sont aussi désertes qu’une place abandonnée de province. Du projet conçu par
Jacques Termonde et qui devait faire la matière de leur premier entretien après tant
d’années, il n’en était pas plus question dans ce billet que dans les deux autres. Mais
quand je n’aurais pas eu, moi, l’aveu arraché à la surprise épouvantée du faux Rochdale,
la concordance des dates entre ce rappel clandestin et l’assassinat de mon père
constituait seule une preuve indéniable. Je les lus et les relus, ces feuilles accusatrices,
—comme j’avais lu et relu les pages écrites à la même époque par mon père—d’abord
dans cette voiture de place, puis chez moi, dans la solitude de mon appartement. Et
l’horrible complot qui m’avait rendu orphelin acheva de s’éclairer d’une lumière de plus
en plus précise et affreuse. Cette rue de Jussieu, où Jacques avait joué auprès
d’Édouard le rôle d’un sinistre tentateur, je me trouvais par hasard la connaître
parfaitement. Mon ancien camarade de Versailles, Joseph Dediot, avait occupé à deux
pas, rue Cuvier, un petit logement, durant les années qui avaient suivi notre sortie du
collège. Que de fois j’étais venu le surprendre l’après-midi ou le matin, pour passer avec
lui quelques heures et l’emmener dans un de ces restaurants du quai à travers les
fenêtres desquels nous aimions à regarder l’eau verte de la Seine, le travail des
mariniers et le défilé des bateaux! Mes pieds avaient foulé joyeusement ce pavé sur
lequel les deux complices s’étaient promenés durant les heures de ce premier
rendezvous du crime... Maintenant je les voyais qui allaient et venaient, d’un bec de gaz à
l’autre, j’entendais le bruit de leurs pas, je discernais l’accent de la voix de celui qui
devait être mon beau-père. Elle disait, cette voix insinuante et passionnée, des paroles
dont les conséquences avaient pesé sur toute ma vie. Mon père était mort de ces
paroles, ma tante aussi, puisque le chagrin était à la source de cette maladie du cerveau
qui l’avait emportée. Moi-même, je n’avais tant souffert durant mon enfance, je ne
souffrais si cruellement dans cette minute même, qu’à cause des phrases prononcées
sur ce trottoir... Et je revoyais aussi le visage décomposé de l’infâme coquin dont la
morsure avait si profondément marqué mon épaule gauche que je la remuais avec
douleur; je l’apercevais maintenant, moi à peine sorti de sa chambre, qui réparait le
désordre de ses vêtements, bouclait ses malles, pressait sur le timbre pour appeler le
domestique, demandait sa note, la réglait avec un des billets que je lui avais jetés...—et il
partait. On chargeait la malle sur la voiture, il se faisait conduire en hâte à une gare,—sans doute celle du Nord, parce qu’elle est plus près de la frontière. Il prenait le premier
train, il l’avait pris... Et il s’en allait, et jamais plus je ne le tiendrais à ma merci... La fureur
m’envahissait de nouveau. Il n’avait pas eu le temps de fuir très loin... Si je courais à la
préfecture de police. Le signalement que je pouvais donner suffirait. On l’arrêterait. Je lui
avais juré sur le souvenir de mon père que je le laisserais partir. Allons donc! Des
serments envers un pareil bandit!... On l’arrêterait. On l e s arrêterait.—Et ma mère?... Ma
mère?... Pour la première fois depuis que le soupçon de funeste vérité me possédait, je
me révoltai contre son souvenir. À cette minute, et sous le coup de la colère dont
m’enflammait l’image du meurtrier s’enfuyant, j’osai me reprocher comme une faiblesse
le mouvement de piété qui m’avait fait sacrifier une moitié de ma vengeance au repos de
cette mère tant aimée. «Et qu’elle souffre, me disais-je avec férocité, qu’elle soit punie de
n’être pas demeurée fidèle au souvenir du pauvre mort!...» Et puis j’avais honte d’un
pareil égarement de ma pensée comme d’un crime... Avoir vécu quinze ans auprès d’un
assassin, portant son nom, partageant sa vie! Ah! elle ne supporterait pas cette
révélation; je ne supporterais pas, moi, le remords de lui avoir révélé une si hideuse
chose. «Non, reprenais-je, qu’il s’échappe!...» Et, malgré moi, je regardais la pendule. Le
balancier allait, et à chacun de ces retours, les chances de fuite du misérable devenaient
plus nombreuses. «Quel chemin a-t-il pris? me demandais-je; il doit être parti pour
l’Angleterre...» Et je me représentais un train dans la nuit, un vaste port... La noire houle
frissonne sous le paquebot, les voyageurs se précipitent sur la passerelle, éclairée par
des falots... Un long sifflement... L’hélice bat la mer... Le bateau s’ébranle... Encore
quelques heures et l’homme est à Londres... Il a disparu dans l’immense ville... «Ô ma
mère!... ma mère!... m’écriais-je en me jetant sur le canapé et me tordant de désespoir.
Ce que j’aurai fait pour toi!...»
Je me relevai. J’écartai violemment cette image, afin de lui substituer celle de l’autre,
du frère. Celui-là, du moins, ne pouvait pas m’échapper. Si la vengeance est un plat qui
se mange froid, j’avais tout le loisir de préparer la mienne,—à mon aise. Celui-là ne
s’enfuirait pas comme son complice. La réussite même de son crime, son mariage avec
ma mère faisait de lui mon prisonnier. Je savais où le trouver toujours, et toujours j’aurais
la liberté de l’aborder, de provoquer entre nous deux la scène nécessaire à l’exécution de
mon dessein. Quel dessein? Mais celui-là même qui m’avait déjà hanté, celui qui
d’avance m’avait paru la compensation suffisante, si je laissais échapper l’un de mes
deux ennemis. Brusquement ce dessein se formula devant mon esprit, avec la netteté
d’une résolution prise, et je m’entendis prononcer à haute voix ces paroles: «Je vais le
tuer...» Je répétai plusieurs fois: «Je vais le tuer, je vais le tuer...» avec une sorte de
frénésie, comme enivré d’une subite hallucination, qui me montrait le cadavre de cet
infâme mari de ma mère, rigide,—éteints ces yeux dont j’avais tant subi le regard,—
muette cette bouche qui avait proposé le marché,—glacé le front où avait germé le projet.
Il ne bougerait plus jamais ce corps dont j’avais détesté tous les mouvements. Cette
vision de haine me procura quelques secondes d’un étrange délice. «Enfin, enfin,
reprisje tout haut encore, je vais le tuer...» Et tout de suite l’inévitable question se posa:
—Comment?
Ce que j’avais voulu éviter à tout prix, c’était que ma mère fût éclairée sur le drame de
la mort de mon père; je n’avais pas sacrifié à ce respect religieux de ses illusions ma
première vengeance, pour atteindre la malheureuse femme plus cruellement encore par
les conséquences de la seconde. Il fallait donc combiner cette seconde vengeance, de
manière à être bien sûr que j’échapperais moi-même à la justice... Je devrais mettre, à
tuer mon beau-père, autant de précaution que lui autrefois à faire tuer mon père...
Tranchons le mot. Il me fallait l’assassiner?... L’assassiner, oui, c’est ainsi qu’on appellel’action de tuer un homme sans qu’il se défende,—et les choses se passeraient ainsi.
Quelque ingénieux que fût le piège où je l’attirerais, que je lui versasse du poison goutte
par goutte, que je l’attendisse au coin d’une rue pour le poignarder, que je lui tirasse un
coup de pistolet, il n’y avait pas deux façons de nommer cela. Un assassinat? Je serais,
moi aussi, un assassin... Tout ce que ce terme représente de basse infamie s’évoqua
tout d’un coup devant ma pensée, et, pour la première fois, j’eus peur de la vengeance
que j’avais tant souhaitée, à laquelle j’avais vécu suspendu depuis mon enfance, comme
à l’unique, à la suprême réparation de tant de misères. Lorsque je constatai cette
soudaine défaillance de mon énergie devant l’acte enfin possible, je demeurai d’abord
comme étonné. Je fermai les yeux pour mieux ramasser mon âme sur elle-même, et je
dus me dire de nouveau: «J’ai peur...» Peur de quoi? Peur d’un mot!... Car ce n’était là
qu’un mot. Cette vengeance à laquelle j’avais sacrifié même le respect que l’on doit à la
volonté des mourants,—puisque j’avais manqué au vœu exprimé par ma tante dans son
agonie,—cette vengeance me trouvait soudainement épouvanté, parce que la besogne à
faire répugnait, à quoi?... «Aux préjugés de ma classe et de mon temps», répondis-je,
aussitôt que j’eus lucidement aperçu ce brusque arrêt de ma lâcheté. «Oui, continuai-je,
de ma lâcheté... J’ai peur d’assassiner... Mais si je fusse né dans l’Italie du quinzième
siècle, hésiterais-je à empoisonner le meurtrier de mon père? Hésiterais-je à lui tirer un
coup de fusil, si j’avais, seulement grandi dans la Corse d’il y a cinquante ans? Ne suis-je
donc rien qu’un civilisé, un misérable et impuissant rêveur, qui voudrait bien agir, mais
qui n’ose pas se tacher les mains à l’action?...»
Et je me posai le dilemme de ma situation présente, dans toute sa netteté impérieuse,
absolue, inévitable:—ou bien venger mon père en livrant son assassin à la justice des
magistrats, puisque le sage M. Massol avait eu la prudence d’accomplir les quelques
actes interruptifs de la prescription, ou bien me faire justice moi-même. Il y avait une
troisième hypothèse, une seule: épargner le scélérat, souffrir qu’il occupât la place de sa
victime, au foyer de ma mère, à mon foyer à moi, dont il m’avait chassé. À cette idée, la
fureur me reprenait. Si le civilisé hésitait devant le scrupule, cette hésitation n’empêchait
pas le sauvage qui sommeille en nous d’éprouver cet appétit du talion qui remue, comme
la faim et la soif, toute la nature animale de l’homme, toute sa chair et tout son sang.
«Allons, me dis-je, j’assassinerai mon beau-père, puisque c’est le mot propre. Est-ce qu’il
a eu peur, lui, d’assassiner mon père? Il a tué. Il sera tué. Œil pour œil, dent pour dent,
c’est le droit primitif, et le reste est mensonge...»
La nuit était venue tout à fait, à travers ces rêveries. J’étais la proie d’une agitation
fébrile, qui contrastait singulièrement avec le calme dont j’étais rempli si peu d’heures
auparavant, lorsque je montais les marches de l’escalier du Grand-Hôtel. C’est qu’aussi
la situation avait bien changé. Alors je me préparais à une lutte, à une espèce de duel.
J’allais affronter un homme que j’avais à vaincre, l’attaquer en face et sans traîtrise, et je
n’avais pas tremblé. C’était l’espèce d’ignoble hypocrisie qu’il y a dans l’assassinat
clandestin qui venait de me faire trembler à l’idée de tuer mon beau-père, ainsi, dans les
ténèbres d’un guet-apens. J’avais dominé ce tremblement une première fois.
J’appréhendai qu’il ne me ressaisît, et de subir une de ces insomnies d’où l’on se lève
incapable d’agir avec sang-froid, et déjà je me sentais impuissant à supporter l’attente, je
voulais agir dès le lendemain, exécuter aussitôt le plan auquel je m’arrêterais,—dans les
vingt-quatre heures, quel qu’il fût. Dès maintenant, je pouvais tromper mon trouble
nerveux par un commencement de cette action. Pour parer d’avance à tout soupçon, ne
devais-je pas me montrer à des gens qui attesteraient, au besoin, qu’ils m’avaient vu
tranquille, insouciant et presque gai? Je m’habillai, décidé à dîner dans un endroit où
j’étais connu, et à user le reste de cette nuit au club. Lorsque je fus dans l’avenue desChamps-Élysées, toute fourmillante de voitures et de promeneurs, par la tiède soirée de
ce jour bleu du mois de mai, j’eus la sensation physique d’une douceur de vivre, éparse
dans l’air. Le ciel frissonnait de l’innombrable palpitation des étoiles. Les jeunes
feuillages tremblaient sous la caresse d’une brise lente. Des guirlandes de lumière
annonçaient l’entrée des jardins de plaisir. Je passai devant un restaurant qui avait
répandu ses tables jusqu’au bord de l’allée. Des jeunes gens et des jeunes femmes
achevaient de dîner là, gaiement. Les cuivres des cafés-concerts m’arrivaient affaiblis
par la distance, et les voitures roulaient, roulaient toujours, emportant du côté du Bois
des milliers de baisers et de paroles tendres. L’opposition, entre cette fête de printemps à
Paris et le tragique de ma destinée, me saisit avec trop de force. Qu’avais-je fait au sort
pour mériter d’être le seul, parmi cette foule, à subir une pareille épreuve? Pourquoi un
homme s’était-il rencontré sur mon chemin, capable de pousser la passion jusqu’au
crime, dans un monde où la passion est si bénigne, si chétive, si médiocre d’habitude? Il
n’y avait peut-être pas, dans toute la haute société, quatre personnages assez audacieux
pour simplement concevoir un projet semblable à celui que Jacques Termonde avait
exécuté avec une si intrépide logique dans son désir. Et justement ce scélérat, d’une
effrayante profondeur de sentiment, était mon beau-père. Une fois de plus, je sentis
passer sur moi ce souffle de fatalité qui, souvent déjà, m’avait frappé d’une sorte
d’horreur mystérieuse. Je me sentis incapable de supporter la vue de la face humaine. Je
tournai brusquement le dos à la portion bruyante et claire des Champs-Élysées, et je
montai vers l’Arc-de-Triomphe. Je pris sans réfléchir l’avenue du Bois, j’inclinai à droite
pour fuir les voitures, puis je m’engageai sur des routes presque désertes. Avais-je obéi,
sans m’en rendre compte, à une de ces réminiscences presque animales, qui nous
ramènent dans les chemins où nous avons déjà passé? Voici que je reconnus, à la clarté
de la molle et bleuâtre lune du printemps, la place où j’avais marché cet hiver, en
compagnie de mon beau-père, lors de la première promenade que nous eussions faite
au Bois, ensemble. C’était le jour où, venu chez moi, sous le prétexte d’une livraison de
Revue à redemander, je l’avais contraint de regarder en face le portrait de sa victime. Je
le revis en pensée, qui avançait sous le ciel froid d’hiver, sur le même sentier, entre les
gazons pauvres, et ses cheveux grisonnants; et sa haute taille, prise dans son
pardessus. Je me rappelai quelle étrange pitié avait serré mon cœur à le regarder ainsi,
tout triste, tout brisé, comme vaincu. L’évocation de ce souvenir me le rendit soudain
vivant, comme s’il eût été là encore, à deux pas de moi, et cette sensation aiguë de son
existence me fit mieux sentir, du même coup, toute la signification du mot effrayant et
mystérieux:—tuer... Tuer?... J’allais le tuer, dans quelques heures peut-être, au plus tard
dans quelques jours. L’angoisse que j’avais essayé de fuir, en sortant de ma maison, et
en marchant ainsi, venait de me reprendre, et je me posai enfin la question devant
laquelle j’avais reculé tout à l’heure: «Je vais le tuer, en ai-je le droit?...» Comme les
feuillages remuaient doucement autour de moi, qui m’étais laissé tomber sur un banc,
écrasé de souffrance! J’étais dans l’ombre... J’entendis des voix qui s’approchaient; deux
formes passèrent sur la route, à quelques mètres de moi. C’étaient un jeune homme et
une jeune femme qui ne me virent pas. Ils s’arrêtèrent pour unir leurs lèvres. La lune les
baignait de sa lumière. Je me mis à fondre en larmes. Je pleurai, pleurai, indéfiniment.
Ah! j’étais jeune, moi aussi, j’avais dans le cœur un flot de tendresse dont j’étouffais, et
par cette nuit parfumée, étoilée et frissonnante, j’étais là dans un coin d’ombre, farouche,
à méditer un assassinat!
«Non, me dis-je, une exécution.—Est-ce que mon beau-père a mérité la mort?—Oui.—
Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la tête du condamné, doit s’appeler
un assassin?—- Non; eh bien! je serai le bourreau, et pas autre chose...» Je me levai dece banc où j’avais versé mes dernières larmes de lâcheté.—C’est ainsi que je qualifiai en
moi-même, ces chaudes larmes dont je me souviens aujourd’hui, comme d’une preuve
dernière que je n’étais pas né pour ce que j’ai fait. Je repris la route de Paris, et je tendis
toutes les forces de mon esprit sur ce point unique: «J’ai le droit d’exécuter l’assassin de
mon père... Quand la société frappe un coupable, au nom de quoi décrète-t-elle que ce
coupable a mérité la mort? Est-ce qu’elle possède mission d’en haut pour cette œuvre de
justice? Elle a simplement reçu délégation de tous les membres qui la composent, pour
agir en leur nom. C’est leur droit, à eux, de se défendre, qui fait son droit, à elle, de punir.
Il existe comme un contrat tacite, passé entre elle et nous. Si chaque citoyen n’avait pas
son droit propre de se défendre, la communauté n’aurait pas le droit de châtier les
criminels, puisque son droit n’est que l’addition des droits de tous. Il se trouve que le
contrat passé entre elle et moi ne peut pas s’exécuter, pour des raisons supérieures. Je
dénonce le pacte et je reprends mon droit premier... Quel droit? Celui de me défendre...
N’y a-t-il pas en effet un droit de défense morale, comme il y a un droit de défense
physique? Mon beau-père a tué mon père, et il a épousé ma mère. Il m’a volé les deux
plus chères affections de ma vie, et il ne serait pas légitime de l’abattre comme un voleur
qui entre, la nuit, par la fenêtre!...» Je multipliais les arguments. Par minute, j’arrivais à
faire taire une voix qui parlait en moi, plus fort que mon appétit de vengeance et que mes
raisonnements, et cette voix prononçait les paroles qui avaient été celles de ma tante
autrefois: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir...—À Dieu? répliquais-je, et s’il n’y a pas
de Dieu? S’il y en a un, que la faute retombe sur lui qui a laissé les circonstances se
disposer de la sorte...» Je reprenais: «Ce sont des images d’enfance qui me reviennent,
parce que mon cerveau est fatigué d’émotions. C’est mon christianisme qui reparaît,
comme chez les malades qui tremblent devant l’enfer auquel ils ne croyaient pas, quand
ils étaient bien portants...» Et puis tous ces scrupules de ma conscience me paraissaient
de froides et vaines discussions, bonnes pour des philosophes ou des confesseurs. Il y
avait un fait indiscutable, absolu: je ne pouvais pas subir davantage que l’assassin de
mon père continuât d’être le mari de ma mère.—Il y avait un second fait non moins
évident: je ne pouvais pas dénoncer cet homme à la justice, sans tuer ma mère du coup,
ou du moins empoisonner à jamais sa vie. Donc, c’était à moi d’être mon propre tribunal,
le juge et le bourreau dans ma propre cause. Que m’importaient les sophismes pour ou
contre? Je devais d’abord écouter mon instinct de fils, et cet instinct me criait: «Tue!»—
Je devais tuer.
Je marchais vite, fixant mon regard intérieur sur cette idée, avec une espèce de
tragique délice, car je sentais que, du moins, mes irrésolutions avaient cessé, et que
j’agirais. Tout d’un coup, et comme je débouchais sur l’Arc-de-Triomphe, je me rappelai
avoir rencontré là, pour la dernière fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s’était
brûlé la cervelle le lendemain. Par quel mystère ce souvenir fit-il tout d’un coup surgir en
moi une série de nouvelles pensées? Je m’arrêtai, le cœur battant... Je venais d’entrevoir
le salut. Fou que j’avais été, comme toujours, et entraîné par une imagination sans
discernement! Mon beau-père mourrait, je l’avais condamné au nom de mon droit
imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre à mourir de sa
propre main? N’avais-je pas en ma possession de quoi l’acculer au suicide? Si j’allais à
lui sans plus d’ambages ni de sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que
vous êtes le meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je vous
dénonce à ma mère...» Que me répondrait-