Alpes, les petites histoires de la vieille

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Rares sont les ouvrages qui vont chercher ce qui se cache derrière cette terre de cartes postales. Or notre vieux terroir de montagnes possède bien des trésors, bien des légendes. Personne ne sait où habite "la Vieille", mais elle accepte de raconter à Hervé Berteaux les vieilles histoires transmises de génération en génération. Des histoires bien malicieuses que seule la Vieille pouvait nous restituer. Ces histoires vont vous faire sourire, vous faire peur, et vous faire rêver... C'est une émotion de la simple réalité qui vous est proposée : c'est l'homme d'hier et l'homme contemporain qui vous sont rapportés dans ces nouvelles de nos montagnes.


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Date de parution 06 novembre 2013
Nombre de visites sur la page 39
EAN13 9782365729390
Langue Français

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Hervé Berteaux
Alpes, Les petites histoires de la Vieille
Le village
Cela commença comme ça, au sortir du village, plus précisément d’un village puisque dans ma torpeur de marcheur, je n’avais guère accor dé d’attention à la pancarte qu’il y avait à l’entrée, sous réserve même qu’il y en eût une.
Je n’aurais donc pas su donner le nom à quiconque d es habitants du lieu, d’autant qu’à l’heure où je remontais la rue, une rue unique et t raversante, droite comme un i avec une pente coupe–jambes à la régularité quasi arithmétiq ue, il était nullement question de rencontrer la moindre âme qui vécût.
Les uns étaient dans les champs d’en haut. Peut-être allais-je les voir de loin, agitant leur chapeau pour envoyer un salut par simple et pure po litesse, voire n’agitant rien car indifférent à ce qui n’était pas afférent au labeur du jour.
Concernant les autres, ceux d’en bas, je n’en garda is que des images indistinctes que ma mémoire chasserait bientôt.
Oui, ce village était comme la montagne où il était sis, long et effilé, coincé entre deux murs de rochers. À le traverser, j’hésitais dans me s ressentis entre deux impressions presque contraires, la première de sécurité, la sec onde d’angoisse. C’était sûrement un mélange informe des deux.
Ce village, c’était un groupement de maisons qui av ait dû se faire en des temps où les habitants avaient la précaution de surveiller les a llées et venues des uns et des autres, des étrangers surtout.
C’était un verrou naturel qu’une poignée d’hommes p ouvait contrôler même face à une cohorte plus importante d’éventuels visiteurs aux i ntentions non louables.
Il y avait d’autres vestiges, témoignant d’un souci existentiel afférent, logique au demeurant, celui de tirer profit du passage de tout voyageur. S’affichaient ainsi de part et d’autre du chemin central, d’antiques devantures d’ échoppes dont les étals de bois tombaient lamentablement en décrépitude et dont les enseignes n’offraient plus que des lettres effacées et illisibles. Elles ne permettaie nt qu’avec peine de deviner quels métiers avaient été exercés ou quelles marchandises et serv ices avaient été proposés.
L’une d’elle conservait toutefois une part notable de son évidence. C’était un restant de taverne qui servait peut-être encore au jour de la fête votive que connaît tout village. Mais rien n’était moins sûr.
Ce qui l’était, c’est qu’autrefois, ça avait dû y c hanter. Il y avait comme des ondes sonores qui tournaient encore et toujours au milieu de l’inertie des vieilles pierres. Le
village était désert ou presque comme j’allais bien tôt le remarquer, mais il avait tout un pan de sa mémoire qui résistait dans ce lieu, de dé bauche pour les uns, de retrouvailles et de vie pour d’autres, hors de la coupe inquisitr ice éventuelle de quelque ecclésiaste. Je l’imaginais personnellement comme ayant été un d e ces lieux privilégiés où se créaient de belles philosophies de vie. J’entendais même comme des rires qui me saluaient et qui m’invitaient à entrer bien que la porte de bois fut lourdement barrée de traverses clouées grossièrement pour en maintenir l e frêle équilibre.
J’abandonnais cependant cette illusion de bonheur j oyeux et je poursuivais. Tout n’était que silence que n’altéraient que des vols d’insecte s ou des chants d’oiseaux, les deux par nature aléatoires. Cette rue était calme, trop calme, à l’image d’un paradis qui aurait vu ses fontaines tarir et dont le chant des eaux au rait cessé.
La grande histoire des hommes avait eu son mot à di re, implacable et indifférente au sort du lieu. Elle avait écrit et fait en sorte que les routes des vallées devinssent suffisamment sûres. Elle avait décrété qu’il n’était, ni besoin de perdre du temps à passer par les cols, ni d’emprunter un tel défilé devenu désormais inuti le à tout autre qu’aux âmes perdues y résidant.
Peu à peu, la rue, la seule et unique rue avait rep ris de sa liberté originelle. Les dalles bien ajustées s’étaient soulevées sous la poussée l ente et continue de racines encore invisibles.
Ces pierres, autrefois bien posées par des hommes p atients et méticuleux, faisaient mine de jouer au bocage, chacune d’elles s’entourant d’u ne haie d’herbes indisciplinées dont le vert clair contrastait avec leur propre grisaill e d’ardoise du pays, de ce schiste qui flanque le bourdon, les jours où le ciel range son bleu.
Moi, j’étais chanceux. Ce jour-là, je marchais sous un soleil généreux dont la chaleur était tempérée par un vent de vallée, lequel avait eu la bonne idée de m’accompagner depuis le bas et dès les premières pentes. Avec son aide, c’était tout juste si j’avais peiné dans les dénivelés accentués que j’avais endu rés depuis que j’avais eu à quitter pour de bon l’interminable sillon de la Durance.
J’avais cependant pensé à la traîtrise de l’astre d u jour dont les rayons faisaient fi du vent et offraient toute la puissance de leurs rayon s que l’altitude rendait encore plus percutants.
J’avais revêtu une chemise de toile légère et je m’ étais prudemment couvert la tête d’un affreux mais efficace chapeau qui me faisait ressem bler à un aventurier en terre australe qui aurait égaré sens et boussole.
Sac sur le dos, pas trop lourd heureusement, j’avan çais à l’assaut d’un ciel et d’une montagne qui m’étaient inconnus. Ce village, je le traversais à l’heure rare où le soleil se risque dans l’axe unique, dans cette rue aux foncti ons de colonne vertébrale.
Je pensai d’abord que, débarrassés à jamais de tout es nécessités défensives et par voie de conséquence de toutes activités commerciales, le s habitants avaient choisi de garder
leurs maisons à l’ombre, de la même manière que je mettais un chapeau.
Je compris très vite combien l’homme des villes que j’étais encore, se trompait complètement. Car je ne m’étais pas encore allégé s uffisamment de l’enveloppe de certitudes qui confère, plus ou moins consciemment, à la plupart des citadins se risquant extra-muros, une posture arrogante, vaniteuse, ou a minima supérieure.
J’avais raisonné en terme de confort, mot qui, s’il avait atteint de telles hauteurs, ne pouvait pas, ne pas avoir changé de sens.
La vie d’un tel lieu était sûrement naturelle et no ble, mais à la condition de ne pas oublier d’être efficace. Ce n’était pas par plaisir que la rue était déserte, que ça travaillait partout où ça pouvait dans un environnement montagnard, cer tes magnifique et grandiose, mais qui était rude avant tout.
Les maisons n’avaient pas bougé d’un pouce parce qu ’il fallait réserver le moindre espace d’ensoleillement à ce qui permettait de vivr e et de survivre. Là où la terre était grasse, les hommes cultivaient. Là, où ça se faisai t plus ras ou trop haut pour y monter les outils, les plus jeunes, filles et garçons étai ent envoyés pour faire brouter par ordre d’appétit, les vaches dans les alpages les plus ver ts, les brebis où l’herbe était moins dense et pour finir, les chèvres jusqu’au milieu de s rochers, là où elles acceptaient éventuellement d’imiter leurs frères d’altitude, le s bouquetins et les chamois.
Partout où les villageois pouvaient arracher de la vie à venir, ça aurait presque tenu d’un crime d’y poser des murs et un toit.
Quant au soleil, les visages que j’avais aperçus au loin, étaient suffisamment marqués et burinés, pour ne pas avoir à se soucier, comme de o isives baigneuses de bords de mer, du hâle exact et optimal que le bronzage doit avoir pour signifier au monde d’illusoires apparences de bien-être.
Je traversais donc le village, seul, toute âme viva nte étant partie travailler là où la terre avait eu besoin d’elle.
Les maisons se ressemblaient toutes. Au rez-de-chau ssée, elles étaient faites de terres et de boues séchées. Au dessus, c’était un étage, p lus rarement deux, qui était entièrement monté de bois avec des planches aux all ures approximatives. Ça avait des allures chancelantes de décors de théâtre qui aurai ent été trop vite faits. En cela, je savais que je me trompais complètement, attendu l’é vidente longévité de l’ensemble dont je ne pouvais nier que le charme rustique opérait s ur moi.
Pour les toits, c’était le contraire. Ils obéissaie nt à des agencements proches de la perfection afin de chasser toute pensée perméable d e la part des éléments. C’étaient des petites tuiles de mélèze, bois imputrescible au dem eurant, que recouvraient épars quelques lauzes de schistes.
La plupart des murs étaient mitoyens, comme par dés ir de se protéger mutuellement d’une froidure implacable et persistante au règne a nnuel trop long. Manière d’exception, quelques venelles très étroites surgissaient à angl e droit de l’ombre et troublaient de leur