Enigmes et joutes oratoires de Kabylie

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L'auteur a recueilli auprès de ses parents et des anciens de différentes tribus kabyles plus de 3500 énigmes. Pourquoi les Berbères demeurent-ils partout des étrangers sur leur propre terre ? Quand les livres d'histoire parleront-ils de ce peuple ? Pourquoi la haine et l'ignorance continuent-elles de triompher face à un trésor culturel et linguistique qui appartient à tous les Berbères ? La langue amazighe clame avec force sont droit d'exister. Elle montre encore "aux yeux des sages qui savent lire avec le coeur" qu'elle recèle des richesses étonnantes qui méritent reconnaissance et respect.

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Date de parution 01 mars 2005
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EAN13 9782296392069
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ENIGMES ET JOUTES ORATOIRES DE KABYLIE
TIMSALRAQ - TIMSAL - IZLAN
2;t{lt.l+'21:0..0.£ - +'21:0.lt -(Ç) L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-8065-2
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ENIGMES ET JOUTES ORATOIRES DE KABYLIE
TIMSALRAQ -TIMSAL -IZLAN
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1tZ::Ot It 1t,,£Q).n..1t
Commentaire linguistique
et ethnographique
édition bilingue
Berbère-français
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italla
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti
75005 Paris 1026 Budapest 1510214 Torino
France HONGRIE ITALIEPrésence berbère
Collectiondirigéepar Larbi Rabdi
Déjà paru
André BASSET, La langue berbère. Morphologie. Le verbe.
Étude de thèmes, (rééd.), 2004.Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront (Am ayen J:'wj
tzemreç/ s teqbayljt: arraW-JKa-t-Ja afen) (mon père, Améziane ou-Chivane).
A la mémoire de mes parents de qui je tiens un trésor de mots dont la source
vient du fond des âges; du temps où « le mythe protégeait mieux que le
lion» .
A mes plus belles énigmes:
mes enfants,
Damia Tawes et Améziane Gaya
A mon épouse Hélène,
pour son aide et l'intérêt qu'elle porte à la culture de mes pères.Autres ouvrages de l'auteur
Devinettes berbères, ouvrage collectif, Conseil International de la Langue
Française, 1987.
Timsal, Enigmes berbères de Kabylie, L'Harmattan, 1990.
Contes kabyles - Contes du cycle de l'ogre, L'Harmattan, 2001.
Contes kabyles - Timucuha, L'Harmattan, 2001.
Contes kabyles du cycle de l'ogre - Timucuha, L'Harmattan, 2002.
Illustration de couverture:
Vallée de la Soummam, 1979.
La mère de l'auteur, Tawes Ouchivane Bouzidi (1909-1992)AVANT-PROPOS
La mise à jour de cet ouvrage s'impose pour plusieurs raisons. La précédente
1édition a été faite avec des moyens artisanaux et mise en page dans des
conditions fort aléatoires. Typographie et transcription ont besoin d'être
reproposées aux lecteurs qui ont dans l'ensemble bien accueilli ce livre, malgré
les imperfections et les lacunes. Il me fallait corriger les moyens artisanaux
ainsi que les manquements au système de transcription kabyle de la première
verSIon.
La première raison qui m'anime est de pouvoir offrir à l'avenir un texte
bilingue berbère-français qui puisse servir aux enfants kabyles qui désirent
apprendre la langue de leurs ancêtres, les Imazighen. Beaucoup d'entre eux, nés
à l'étranger et dans les villes arabophones, découvrent avec surprise que leur
langue maternelle ne ressemble ni à l'arabe ni au français.
Il est donc nécessaire de mettre à la disposition des enfants berbères, à chaque
fois qu'il est possible, un texte où ils peuvent retrouver les mots qui font d'eux
des enfants comme les autres: avec des noms, une histoire et des racines, une
identité. Ils ont le droit de savoir comment leurs ancêtres nommaient les
hommes et les choses de leurs pays.
Enfin, il y a aussi tous ceux qui s'intéressent à la langue et à la culture
berbères; et notamment les Berbères arabisés. Il faut les encourager à
découvrir les richesses de leur culture d'origine, comme ces énigmes qui font
partie de ce que nos grands-parents appellent « le plat de la sagesse» (tarbut n
tmussnJ).
Les enfants demandèrent à la vieille:
- Grand-mère, que contient donc ton grand plat?
Elle leur a répondu:
- Il contient de l'eau, de la semoule et du sel
Pour que je pétrisse une galette farcie de légumes
Je la remplirai de contes
Je lui rajouterai du miel d'abeilles
Je la saupoudrerai de devinettes et d'énigmes
Je la décorerai de quelques poèmes
l Y. Allioui, Timsal - Enigmes berbères de Kabylie, 1'Harmattan, 1990.Tout en l'arrosant de céréales concassées
Quand le moment de la cuisson arrivera
Je mettrai par terre quelques ustensiles
Pour les entourer avec des joutes oratoires
Afin que les mots vous soient doux à prononcer
Pour que vos rêves soient toujours beaux
Quand vous serez couchés dans le lit des mythes
Par la puissance des ancêtres
Et le pouvoir du Maître des Cieux2.
jNnan-as warrac temyart :
- A yemma Jidda~ d-acu yeJJan dj Jgema-d ?
Tenna-yasen :
- LJan waman~ d-uwwren d JemJe/;
Bac ad Berkey tal;buJt n twackant
A -/ ccarey s tmucuha
As muy tament n tzjzwa
As zuzrey dj temsa8raq
As grey ha 'jsefTa
D-akken as buxxey s-iwzan
Mi d-yeggweç! wesm teggwa
A d-sersey kra le/; wal
Asen d-zziy s yizJan
Bac awen yi~Jd wawal
Ad awen twenne8 tirga
Mi tegnem g-ussu n yjzran
S Ja8naya imezwura
D lyut n Bab Igenwan~
2 De la bouche de ma mère qui disait tenir ce chant d'introduction de veillée au coin du feu de sa
grand-mère Aâwicha.
3 Lgefna est le grand plat en bois de frêne ou de micocoulierdans lequel on roule le couscouset
on pétrit les gâteaux et la galette.
8J'ai commencé à noter les «choses et les mots» que mes parents et mes
proches disaient autour de moi grâce à la force persuasive de mon père qui me
répétait sans cesse: «Ecris tout ce que tu peux en kabyle, tes enfants le
trouveront ». J'avoue que l'adolescent que j'étais avait eu du mal à croire en
cette mission. Je savais que mon salut, de fils de paysan, dépendait de la langue
française. J'ai du faire un terrible effort sur moi-même pour adhérer
entièrement aux idées de mon père qui était persuadé que la langue berbère
serait rapidement officialisée par le gouvernement algérien et qu'elle
deviendrait un moyen de communication ordinaire pour tous les Algériens.
Nous eûmes de longues et âpres discussions autour de ce sujet. Et je n'eus
grâce à ses yeux que le jour d'un été 1965 où j'ai commencé à lui demander
des précisions, sur certains faits linguistiques et culturels kabyles, dont les
détails m'échappaient déjà. Bien que remué par ma requête, il me dit
doucement et tendrement: «Asseyons-nous pour discuter, mon fils ». Nous
nous étions assis sous un abricotier et nous avions discuté ensemble pendant
près de sept heures. Il était environ minuit, quand il me dit: «Nous avons bien
parlé. J'ai même oublié de faire ma prière du soir! » Depuis ce jour et jusqu'à
sa mort, j'ai trouvé en lui un professeur attentif, patient, indulgent, plein
d'humour et d'une force intellectuelle qui m'empêchait souvent de dormir.
Il disait:
La vie accompagne le présent,
Et elle espère en demain,
Même si elle demeure avec le passé.
Tudert tjeddu d wassa
Tessaram azeHa
ras fe/rima d yiç/elli
9INTRODUCTION
Le dicton dit « à chaque énigme son tour» (yal tamsa8'reqt s nnuba-s). Telle
est la règle dans ce genre littéraire. On ne peut passer à une autre énigme sans
avoir résolu la précédente. Les mères kabyles disaient à leurs enfants que « Le
jeu des énigmes rend joyeux le Génie Gardien de la maison qui se tient toujours
au milieu de la poutre faîtière quand il entend la formule introductive du jeu
des énigmes ».
Ma mère disait: «L'énigme est très importante car elle ouvre le cerveau de
l'enfant. Elle lui permet de s'exprimer en plaisantant et en jouant même lorsque
les choses évoquées sont pénibles pour lui. Les mères kabyles consolaient leurs
enfants rien qu'en leur disant un conte ou une énigme ». L'énigme permet à
chacun de revivre à travers des mots simples, rimés ou pas, une question ou un
fait pour traduire et formaliser son imagination. Grâce à elle, on peut saisir un
instant la pensée. Il est certain que les créations d'un soir découlent des
expériences de la journée qui vient de s'écouler. En m'apprenant une énigme
sur les braises du foyer, ma mère me dit: «Je l'ai créée grâce à ton frère
Mohand Tayeb. Un jour que nous étions autour du feu, il fixa du regard les
braises dans le Kanoune et s'exclama - « Maman, on dirait vraiment des
étoiles! »». Elle voulait m'expliquer ainsi comment pouvait naître une
énigme.
Les perles trouvées par Tayeb :
Quand l'une d'elle se refroidit, elle se brouille (devient cendre) - Les braises.
Ti8eqwcin yufa Teyyeb :
mi semmç/et yiwet af-fexreb - tirgin.
L'énigme instruit donc autant qu'elle divertit. Autrefois, rares étaient les
soirées où le jeu de devinettes et d'énigmes n'avaient pas lieu. Dès que la
famille était autour du feu, les enfants réclamaient les énigmes. Il suffisait
d'une anecdote, d'un souvenir ou d'un fait plus ou moins important pour que
« le jeu prît feu ». Un soir d'hiver, en revenant du jardin, je tombais sur une
galette de cactus. Impossible d'enlever toutes les épines de ma main droite.
Mon père dit la mine désolée: «Elles ont frappé Youcef qui s'est accroupi»
(ewwten Yusefjkurref). Sa phrase faisait allusion à une énigme dont la solution
(la clé) est « l'épine », et dont le véritable énoncé est le suivant: « Elle frappa
l'Arabe qui s'accroupit» (jwwetA8rabjqummec).
Ce recueil d'énigmes et de devinettes ne signifie pas que je fournis là un
corpus exhaustif de ce genre littéraire. Il s'en faut de beaucoup. Un troisièmevolume est en préparation4. En effet, la littérature orale kabyle est un champ
d'investigation scientifique pratiquement inépuisable. Imaginons un instant ce
que cette littérature fournie par une langue riche et savoureuse, mais laissée
pour compte à cause du modèle culturel dominant, peut représenter à travers le
monde berbère. « On en remplirait des volumes », écrivait Ibn Khaldoun en son
temps5. L'éminent africaniste Léa Frobenius assignait à notre littérature la
première place de par sa richesse, et donne aux Kabyles la primauté dans l'art
de construire un récit6.
Aujourd'hui, un peu partout dans le monde, et particulièrement en France, des
chercheurs berbères se préoccupent du sort de cette culture et de son support
fondamental la langue amazighe, menacée de disparition. C'est sans doute ce
que pressentait déjà l'ancienne génération quand mon père me disait avec
insistance d'écrire en kabyle: « C'est grâce aux mots de notre langue que nous
nous sentons vivre» (s wawal n teqbaylit i nefbussu nef/ie/ii). Et son ami, Dda
Mohand Qasi disait: «Un savant et sage digne de ce nom est celui qui écrit
d'abord dans sa langue». Une affirmation qui peut paraître subjective, si elle
n'était partagée par des linguistes et des savants de réputation internationale qui
assurent, travaux à l'appui, qu'il n'y a pas de maîtrise dans quelque domaine que
ce soit si l'enseignement de base n'a pas été dispensé dans la langue maternelle.
En ce sens que l'intelligence abstraite ne peut être solidaire, au départ, d'une
langue seconde.
Le passé, assure Joseph Poth7, ne sera vraiment conquis comme dimension
universelle qu'à partir du moment où le présent lui-même sera conçu comme
engendrant continuellement le passé. J'avais déjà entendu quelque chose de
semblable de la bouche de mon père: « Imagine un instant que nous oubliions
tout à chaque fois qu'une journée se termine... ».
Mouloud Mammeri a écrit « il était temps de happer les dernières voix avant
que la mort ne les happe. Tant qu'encore s'entendait le verbe, qui depuis plus
loin que Syphax et Sophonisbe, raisonnait sur la terre de mes pères, ilfallait se
hâter de lesfixer quelque part où il pût survivre» 8.
4 Le premier fut édité en 1986, sous le nom de Y. Ibouziden, Devinettes berbères, tome 3, sous la
direction de F. Bentolila, dans le cadre du Groupe d'Etudes et de Recherches Berbères de Paris 5
Sorbonne.
5 Le père de la sociologie moderne, Ibn Khaldoun, est né à Tunis en 1332 et il est mort au Caire
en 1406. On lui doit L 'histoire des Berbères en quatre volumes, Paul Geuthner, Paris.
6Léo Frobénius, Contes kabyles, 4 tomes, éditions Edisud. La partie introductive de Frobénius
n'a pas été reprise par Mokrane Fetta dans sa traduction préfacée par Camille Lacoste-Dujardin.
Ce qui est fort dommage!
7 Joseph Poth, Langues nationales etformation des maîtres en Afrique, Unesco, Paris, 1976.
8 M. Mammeri, Poèmes kabyles anciens, François Maspéro, 1980, p. 10.
12Aux côtés de mon père, ma mère excella dans le rôle de « modératrice» en
donnant de la société kabyle une vision féminine. A la mort de mon père, elle
s'est mise à vérifier mes connaissances et ce que j'ai écrit. Elle me révéla ainsi
bon nombre de choses que mon père n'a jamais osé me dire parce qu'elles le
touchaient personnellement. Je découvrais, grâce à elle, qu'il était lui aussi un
grand poète. Ma mère disait: « Ton père et moi échangions par la poésie ce que
la prose ne permettait pas; c'est ainsi que j'ai découvert en lui un grand poète.
Ce sizain que je me suis approprié est en réalité de ton père ».
o mon cœur soit bon cavalier
Ne chevauche pas le vent
La jarre qui est pleine de miel
Son ange gardien c'est l'humilité
Celui qui arrive à la lumière
C'est avec courage qu'il l'a conquise.
A yul-iw lli-k d-amnay
U'rekkeb ara f-lhawa
L1;ila ixeznen I-lament
Aslay-ynes d nniya
Kra g-gwin iggwç!en ar tamt
S ssber i-j-id i/;1ella.
Traduction et enracinement socioculturel
La traduction bilingue est une sorte de carrefour où deux langues se
rencontrent pour faire un certain chemin ensemble. Vivant des codes
socioculturels différents, elles ne peuvent "s'entendre" sur tout. On peut même
affirmer, et ce n'est pas le moindre paradoxe, que lors de cette traduction - lieu
privilégié et conscient du frottement de deux langues -, le contact est
assidûment évité au cours même de l'entreprise d'interprétation.
«Les différences - ou plutôt la différence - ne sont pas dans la forme: la
correspondance terme à terme est pour l'essentiel respectée. Elle est dans le
sens et la valeur que prend chacun des deux ensembles, si bien que l'on assiste
13à cet étrange résultat de deux textes dont les éléments de détail coïncident et
l'expression globale diffère9 ».
« Chaque langue est un système rigoureusement lié de moyens d'expression
qui ne connaît que son ordre propre» (A. Meillet). Elle bâtit ainsi un réseau
socioculturel unique, où les sous-systèmes (paradigmatique et syntagmatique)
qui la constituent, découpent, agencent et structurent l'expérience et l'histoire
humaines selon des taxinomies qui lui sont intrinsèques. Ainsi, de la langue
d'origine à la langue cible, les signifiants postulent des signifiés dont les
organisations et les agencements sont tellement caractéristiques et complexes
qu'une identification rigoureuse de signifiant d'origine à signifiant cible n'est
presque jamais réalisée.
C'est pour cela que la concordance mot à mot entre le kabyle et le français
demeure impossible. Les champs sémantiques dans les deux langues sont
presque toujours différents. En d'autres termes, les conditions qui président aux
transformations formelles réalisatrices du sens au niveau de l'expression sont
également différentes. Les mots ne sont pas des unités isolées. Il existe entre
eux des rapports non seulement logiques qu'ils drainent dans des centres
d'intérêt comme le vocabulaire des mondes physique, végétal, animal et -
humain, mais aussi (et surtout) des rapports socioculturels, psychologiques et
historiques. Nous avons bien souvent rencontré des énigmes dont l'explication
de l'allégorie dépend entièrement d'un fait psychologique (souvent individuel),
culturel ou historique.
Et dans le genre littéraire que sont les énigmes, on peut s'apercevoir qu'un
autre critère, autrement plus important, intervient d'une façon déterminante. Il
s'agit de la notion de situation dont j'ai déjà parlée. Celle-ci est bien souvent le
« noyau central» de l'énigme. J'entends par-là que les sujets traités dans les
énigmes sont toujours explicités par l'ensemble des circonstances dans
lesquelles ils sont exprimés. Par conséquent, c'est cette situation corrélative à
l'énoncé qui fournit toujours ou presque la clé de l'énigme. Le vocabulaire
utilisé dans ce jeu comporte un certain nombre de codes et d'expressions dont
le sens dépend entièrement sinon étroitement du contexte qui a provoqué
l'énigme. On parle alors d'énigme anecdotique (tamsacreqt tamedyanl).
Si on conçoit l'énigme comme un message, on doit savoir que celui-ci est
appréhendé dans un contexte, voire un monde d'habitudes implicites qui "vont
de soi". Il s'agit de cette empathie réciproque qui associe les joueurs. Chacun,
9 Poèmes kabyles anciens, op. cit. p. 7.
14de par sa connaissance du "moi socioculturel" de l'autre, peut se mettre dans la
peau de l'interlocuteur sans « qu'il soit serré ou qu'il y ait du jeulO».
Le vécu socioculturel, la psychologie et l'histoire, dont les joueurs sont
imprégnés, font que le système des expectatives mutuelles entre le sphinx
(amnaj/) et l'œdipe (amsaru) est tel que toute ambiguïté et tout écart de sens -
causés bien souvent par une morpho syntaxe malaisée ou par la présence d'un
hapax -, impliquent immédiatement une « relecture» de la matrice
d'interprétation implicite et admise des interlocuteurs, afin de rétablir la
compréhension (énigmes n° 204, 205, 206).
Au niveau de certaines énigmes, c'est la connaissance totale de leur champ
sémantique qui permet d'en comprendre le sens bien souvent caché, et par-là de
trouver la clé (cf. le n° 281). La compréhension de cette énigme, dont le sens
caché est dans un proverbe, exige que le jouteur soit familiarisé avec
l'environnement socioculturel. On est dans un monde de significations, où les
meilleurs joueurs associent les énigmes aux autres genres littéraires (mythes,
contes, proverbe, joutes diverses: timsal, izlan), afin de mieux maîtriser
cellesci, et ce quelles que soient l'ellipse et la morpho syntaxe (cf. le n° 593).
En vertu des règles tacites de décodage dont usent les interlocuteurs, que ce
soit dans le jeu des énigmes ou dans d'autres joutes oratoires (proverbe,
paraboles), les écarts de syntaxe ou de vocabulaire sont des entorses normales
attendues et tacitement prévues. Ce sont les mêmes règles discursives que
chaque joueur essaie d'utiliser en les ramenant à son profit.
Les transformations et les stratagèmes linguistiques sont nombreux. Ils se
présentent sous forme:
- de réductions principales: l'aphérèse, la syncope et l'aposcope.
L'aphérèse consiste dans la chute d'un ou plusieurs phonèmes au début du mot.
La syncope est la chute d'un ou plusieurs phonèmes à l'intérieur du mot.
L'aposcope est la chute d'un ou plusieurs phonèmes à la fin du mot.
- sous forme d'allongements: la prothèse, l'épenthèse et l'épithèse.
La prothèse consiste en l'ajout d'un ou plusieurs phonèmes au début du mot.
Ce phonème en la préfixation.
L'épenthèse est l'intégration d'un ou plusieurs phonèmes à l'intérieur d'un
mot.
L'épithèse consiste en l'ajout d'un ou plusieurs phonèmes à la fin d'un mot,
surtout lorsqu'il est emprunté au français ou à l'arabe.
10 Mon père disait « Personne ne peut se mettre dans le peau de l'autre: s'il est gros et grand: il y
aura dujeu; s'il est maigre et petit: on risque de mourir étouffé» (ur yezmir yiwen adyekcem di
tegwJimt g-gwayeç/: ma uffay meqqwer: ad yeqJuqeJ~.ma yeç/ôef me~i: adyekkufei).
15D'autres adaptations morpho-syntaxiques existent dans les énigmes. On
rencontre notamment tous les phénomènes d'assimilation (deux phonèmes qui
génèrent une entorse linguistique à travers un troisième), d'agglutination
(fusion de deux éléments linguistiques en un seul), de préfixation (provocation
de prothèse), d'infixation (épenthèse) et enfin de suffixation (épithèse). Les
adaptations lexico-sémantiques se caractérisent par les nombreux mots qui
changent de forme et de sens.
Mais, le vocabulaire et les formes langagières utilisées sont de différents
niveaux. Comme on s'en doute, il existe une certaine différence dans une
rencontre où s'opposent des jouteurs "ordinaires" et une réunion où se
mesuraient les anciens sages (imusnawen) . Avec eux la métaphore, l'allégorie
et la parabole, l'herméneutique et l'empathie réciproque atteignaient un degré
d'ésotérisme que seuls les initiés pouvaient connaîtrell.
Dans le procès herméneutique dont il est ici question, les modes
d'interprétation sont une remontée sans fin à des présupposés et une
réactualisation constante de la mémoire collective. Celle-ci peut certes avoir
emprunté à l'extérieur; mais, les emprunts ainsi faits sont si bien digérés qu'il
est difficile, voire impossible, de les dissocier des éléments endogènes.
De la collecte des énigmes
C'est en 1966 que j'ai commencé à noter quelques énigmes. A l'époque, je ne
notais que celles qui me paraissaient « les plus belles ». Je n'ai procédé à une
collecte systématique qu'en 1968. A la même époque, j'avais fourni un corpus
manuscrit d'environ 200 énigmes à monsieur Bonal, professeur de français au
collège de Sidi Aïch (Kabylie de la Soummam). Ce premier manuscrit ne m'a
pas été restitué. Seules les toutes premières - environ une cinquantaine - étaient
notées sur un carnet pour agrémenter les mythes, les pensées, les proverbes et
les poèmes que mon père et ma mère me transmettaient.
A quelque chose le malheur est bon: c'est pendant la longue et difficile
période de service militaire (26 mois) que j'ai transcris de façon plus sérieuse
tout ce qui a trait à la littérature orale de Kabylie. Cela rendait la caserne plus
supportable. Mes parents étaient conscients que ce n'était pour moi qu'un
exutoire à cet exil sur ma propre terre; où j'entendais de nouveau « qu'il était
12!Même dans ses lettres, mon pèreinterdit de s'exprimer dans mon «jargon»
Il Lire l'entretien de P. Bourdieu avec M. Mammeri in «Actes de la recherche en sciences
sociales» n° 23, sept 1978. pp. 51-66.
12 2èmeEn 1972, tous les Kabyles de la caserne du GA de Téléghma attendaient impatiemment au
foyer un concert de Chérif Kheddam. A l'apparition du chanteur kabyle, un officier arabe se leva
16me parlait d'énigmes et de littérature orale kabyle! Cela me donna la force de
noter plus de 3500 énigmes, 4000 proverbes, 500 poèmes anciens, une centaine
de mythes et plusieurs centaines de contes, de pensées et de joutes oratoires
diverses.
A la mort de mon père13,je constatais avec amertume que beaucoup de mes
carnets avaient disparu14. J'ai repris la collecte «de mots» auprès des
anciennes et des anciens de ma confédération (taqbilt/1earc).
En 1980, sur les conseils de Fernand Bentolila, j'ai de nouveau repris le
travail sur les énigmes dans le cadre du Groupe d'Etudes et de Recherches
Berbères de Paris V Sorbonne.
Alors que j'animais une émission intitulée «la langue berbère» (tutlayt
tamaziyl), j'ai pu ainsi vérifier le fond classique de ce genre littéraire grâce aux
auditeurs de« radio tamazight» (radio périphérique). Les émissions animées
par d'autres collègues m'avaient permis aussi d'en recueillir d'autres et de
vérifier ce que j'appelle « le fond commun» de la littérature orale kabyle. Je
me suis rendu compte alors que des énigmes, des proverbes, des contes, des
poèmes et des mythes que je croyais «issus» de ma confédération étaient
connus de beaucoup d'autres, originaires de toutes les confédérations kabyles.
Ce fond commun - classique - avait donc dépassé depuis longtemps les
frontières villageoises et confédératives pour se propager et essaimer dans toute
la fédération kabyle (tamawya/ lxaziba taqbaylil).
Je constatais d'emblée qu'il existe bel et bien une littérature orale classique
kabyle. Une littérature que les anciens appelaient «le mot ancien» (awal
aqdim) et « la racine kabyle» (a?ar n teqbaylil).
A titre indicatif, s'agissant des énigmes, ces classiques ont été recueillis par
Henri Genevois et par Belkacem Ben Sedira. Par conséquent, j'ai cru bon de
signaler à la suite du commentaire, qui suit chaque énigme, si celle-ci est
identique (G, BS ==)ou une variante (G, BS #) de celles recueillie par les deux
auteurs. Je renverrai aussi quelquefois au premier livre «Devinettes
Berbères », en utilisant les initiales du titre (D.B.). Je reviendrai sur cette
présentation plus loin (cf. méthode de présentation du COrpUS)15.
et éteignit le téléviseur! Nous ne nous étions pas laissés faire... Nous reçûmes le soutien
spontané de nos frères Chaouis.
13 Mon père s'éteignit à 74 ans, à la suite d'un accident champêtre survenu le Il décembre 1972.
Sa prière fut exhaussée: « Dieu, si j'ai de la considération à tes yeux: casse-moi comme on casse
un vase! » (ay Age//id Ameqqwran7 ma ye//a e£zizey kl/-ak: e1T?-iyita~j ubuqqa/.1
14 Ma mère ID'avoua les avoir enterrés dans les champs, sur les conseil de mon cousin Akriche,
après «l'affaire des poseurs de bombes» où furent impliqués trois de mes amis: Haroun
Mohamed, Cheradi Hocine et Mejber Smaïl.
15La liste des abréviations figure à la fin du livre.
17Du nom des énigmes
Une quinzaine de termes sert à désigner les différents jeux que regroupe ce
genre littéraire. Je les donnerai dans l'ordre de leur fréquence.
1 - tamsa8reqt(pI. tlinsa8raq, tlinsa8raqin, tlines8erqin) : « Celle qui égare », du
verbe e8req: «s'égarer », «échapper (s) », «se tromper de chemin, de
personne ou de propos», «ne pas deviner», «disparaître», «cacher (se) »,
« ne plus se rappeler ».
2 - taqnu?t(masc. aqnu~ pl. tiqwna-0 iqwnai) est à l'origine un jeu de dames
dans lequel deux joueurs déplacent 24 pièces (12*2) sur une dalle de pierre
carrée, divisée en 144 cases. Nous l'avons trouvé sous le nom de tiddas et de
ddamma (du latin damina ?) ; du v. qwenne?: «jouer aux dames », «gagner la
partie» .
Qqunne?« donner sa langue au chat» (au jeu des énigmes).
Squnne? « «faire donner sa langue au chat ». Ce sont des formules qUI
permettent au sphinx d'obtenir des« points d'énigmes» (iqwnai).
Aqnu? c'est le point, c'est une partie gagnée: une énigme résolue. A ne pas
confondre avec aqennu~ terme qui signifie «embarras », « gêne »,
« complication », «boule dans la gorge », «angoisse»: «il m'a laissé dans
l'embarras» (yegga-yi-d aqennuz). Ce mot signifie aussi «grumeaux »,
« bosse», « grosse bouchée», « boule», « boulette».
3 - tamse/Tuf (pl. tlinseffa): «celle qui explique» du v. e/Tu« expliquer »,
« expliciter », « résoudre », « terminer », « séparer les belligérants », « ramener
la paix» (tiffat= paix), « trier ».
4 - Ase/Tu désigne également et surtout le poème ou une composition rimée
chargée d'un ésotérisme à l'attention des esprits sagaces, comme dans les izlan
et timsal. Sse/Tu« poétiser », « expliciter », « élucider », « dénouer ».
5 - tamesbibbit(pI. tlinesbibbay) qui est aussi à l'origine d'un tout autre jeu:
les joueurs (jeunes des deux sexes) font cercle accroupis. Ici, le sphinx
s'appelle « le hibou» (bururu) ou, comme dans le jeu de tlinsal, « le cavalier»
(amnay).
Chacun des joueurs choisit un nom d'animal. Le jeu consiste à transformer sa
voix de façon à ce que le « hibou », qui a les yeux bandés, ne la reconnaisse
pas. Si ce dernier venait à reconnaître la voix de «l'animal» qui vient de
parler, celui-ci le remplace en portant à son tour le bandeau du « hibou », non
sans avoir auparavant porté « le hibou» sur le dos (ibibbl) en faisant le tour du
18cercle des joueurs en courant. nlnesbibbit est aujourd'hui un simple jeu
d'enfants qui consiste à se porter sur le dos (tllnbibbil)
Une variante consiste à bander les yeux de tous les joueurs et c'est le meneur
du jeu «le cavalier» (amnay) qui désigne tour à tour un joueur, que les autres
ne voient pas, pour prononcer des noms de personnes, de lieux, de plantes ou
des noms d'animaux. La « pénalité» consiste toujours en le port sur le dos.
Dans le jeu des énigmes comme dans d'autres16, on retrouve le v. bibb dans
plusieurs formules: a-k sbibbey! «Je te charge! », ou bibb-iyi« porte-moi »,
dit le sphinx aux joueurs qui «donnent leur langue au chat» en répondant:
« Charge-moi jusqu'à Bougie, jusqu'à la tribu des Igawawen» (sbibb-iyi ar
Bgaye/; ar Igawawen) ; ou bien: «je te porterai jusqu'à Bougie, jusqu'à la tribu
kabyle la plus lointaine» (a-k bibbey ar Bgaye/; ar 18erc yessawen). Cela
permettait au sphinx de demander aux grands-mères, qui surveillaient le
déroulement du jeu, qu'elle était la confédération kabyle la plus lointaine dans
la montagne. Et s'ensuivait alors un « cours magistral» sur les tribus kabyles
ou un autre sujet.
6 - tam8ayt(pl. tIln8ayin) est l'histoire plaisante, l'anecdote à sens amusant ou
moral; une parabole, un proverbe ou une mésaventure: tam8ayt g-uccen
//%lIrin« l'histoire du chacal et du raisin» : le chacal voyant qu'il ne pouvait
atteindre les raisins, dit « Ils sont trop acides! ».
7 - taqsl{(pl. tiqsiç/in) est le récit hagiographique qui peut être chanté, la belle
histoire plus ou moins longue, l'anecdote amusante, le court récit. Le dicton en
parle comme d'une morale:« Il y a de la mesure - de la valeur - dans
l'anecdote» (IlIa lqis di teqsi/).
8 - tamacahu/(pl. tllnucuha) désigne avant tout le conte, l'histoire merveilleuse
qui, par extension, s'applique aussi à l'énigme. Le masculin (amacahu) désigne
aussi, chez les anciens, le mythe (izri). A-macahu ! « Ô mythe! » est la formule
qui vient de la nuit des temps et qui annonce le début d'un conte, d'un mythe
ou d'une énigme. Elle dépasse par sa profondeur, le simple « il était une fois ».
La racine linguistique (chu1, qui sert de support au sens de ce mot magique
(machahu), signifie «désir », «plaisir », «bonheur» et « grande joie ». Elle
rappelle la sensation ou le sentiment qu'excite en chacun de nous la possession
ou l'image de ce qui nous plaît et nous attire. Pour les anciennes générations,
entendre le conte était le suprême divertissement. Ma mère l'expliquait en
disant: « C'était comme le plaisir d'une première figue entre les dents» (am
ccihwa n tbexsist tamenzut ger tuymas).
16 Y. ALLIOUI, Les derniers guetteurs de vent - La Kabylie, mythes, pensée, à paraître.
199 - tamaeahuf useiTu (pl. timueuha useiTu) ou aseiTu n tmaeahuf (pl. iseffa n
tmaeahuj) sont les structures sous-jacentes qui forment la combinaison, la
formule, des points 4 et 8 ci-dessus. Ces formules, difficiles à traduire,
signifient littéralement « conte de poème » (conte rimé), et « poème de conte»
(poème conté).
10 - tamkersu/ (pl. timkersa) «celle qui est nouée », du v. ekres «faire le
noeud », «compliquer les choses»: tekres fell-i teswi8t «la situation m'est
difficile », ikres tawenza: «il a ridé son front» (il boude), kersen
idammeniw: « mon sang s'est noué» :j'ai les varices.
L'énigme est considérée ici comme un nœud (tiyersi) qu'il faut défaire pour
trouver la ou les solutions, « les clés» (tisura).
Il - tamse8weqt(pI. timse8wwiqin) « celle qui gêne », du v. e8wweq« gêner »,
« embarrasser », « être gêné, embarrassé ». I8ewwiq (fém. ti8ewwiql) « gêne »,
« embarras ». Une autre façon de donner sa langue au chat est utilisée à partir
de ce nom qui renvoie au cri d'oiseau «aîîq ». On demande au joueur, qui n'a
pas su trouver, d'imiter le cri pour signifier la perte du point: «Dis
aîîq, puisque tu es dans l'embarras! » (illi-d 88iq i-mi tellid degw~8ewwiq .1.
En kabyle, la phrase est rimée, comme presque toujours.
f2 - tameekalt(pI. timeekalin) « celle qui entrave» du v. eekkel« entraver de
liens ». Nous retrouvons ici la même idée qu'aux niveaux 10 et Il.
13 - tameellaid (pl. timeellakin) « celle qu'il faut deviner », du v. eellek
« deviner », « évaluer », « imaginer ». Aeellekou baelekest un jeu qui consiste
à si le nombre d'objets qu'un joueur a caché dans sa main est pair ou
impair. Autrefois, il s'agissait de baies de genévrier, remplacées aujourd'hui
par les billes. L'œdipe dit au sphinx, en lui tendant la main fermée: eellek!
« Devine! ». Le sphinx scrute celle-ci, la renverse, la caresse, etc. avant de dire
si le nombre ainsi caché est pair (d amyagwI) ou impair (d aferdI; d lferd). S'il
a deviné, le contenu lui revient.
14 - tal11%alt(pl. tim¥,al) parabole, métaphore, histoire de logique. Ime¥,li
« intelligent », «penseur ». Ce terme s'applique surtout aux histoires de
17»logiques telles «le chacal, la chèvre et la botte de foin (ueeen~ tarat
/pnuqint Lfuga), «le chiqueur, le chasseur et le génie» (bu-eemma~ aseggad d
lmelk), «le miroir, le tapis et l'éventail» (lemrl; ta¥,erbl~/-fesbu1;ruj); «le
voyageur, les trois enfants et le génie des eaux» (imilli£ tlata waITaed U8essas
g_ wamall), «le fiancé et la fiancée» (tislit /-/eslil), «les co-épouses»
(takniwill)18.
17 Recueillie par Léo Frobénius, tome 1, op. cit., p. 249.
18 3èmeCes énigmes feront partie du ouvrage.
2015 - anegrem (pl. jnegramen) est plus exactement un logogriphe. Un jeu qui
consiste à reconstituer un mot dont l'ordre des phonèmes a été brouillé. Ce jeu
a notamment donné naissance au verlan des bergers kabyles. Exemple: «Nous
onla à la virière» pour «Nous allons à la rivière» (<< a-nI;ur ar saW/I» deg
wemkan« a-nruIJar was/I»).
f/n/rj (pl. fin/Min) autre nom donné par les anciens de ma confédération.16 -
Mon père a expliqué la forme première de finiri En réalité, c'est un jeu
ancien, qui s'adresse aussi bien aux enfants qu'aux adultes, qui est construit sur
la question suivante « Où allons-nous? » (andara nerr .~. Exemple de finiri
pour enfant: «Nous sommes au bord du gouffre, où allons-nous?» (aqlar
zdat ukeddt3l; andara 1111er.~. Ce jeu permettait aussi de bâtir dessus de
véritables leçons d'éducation civique.
Enigmes, devinettes et joutes oratoires
J'ai opté pour le terme « énigme» (déjà usité pour Genevois) pour désigner le
genre littéraire dont il est ici question pour deux principales raisons.
Jadis, d'après mon grand-père, le jeu de devinettes était appelé f/incellak/d9.
La devinette était ainsi très différente de l'énigme. Celle-ci se pratiquait
davantage sous forme de joute oratoire (izlan). Destiné aux enfants, le jeu de
devinettes était uniquement familial alors que celui des énigmes pouvait être
public. Les deux jeux bien que voisins dans la forme étaient bien différents
quant au fond.
Exemple de devinette: « Quel est l'oiseau qui allaite? » - la chauve-souris20.
Le critère de distinction ne repose pas seulement sur la présence d'un
interrogatif en début d'énoncé. Il peut être un premier indicateur pour dire si
l'on est en présence d'une devinette ou d'une énigme. Par « devinettes », on
désignait aussi toutes celles qui traitent de sujets sexuels ou grossiers: «les
devinettes de bergers» (t/in8ay/n /ineksawen), disait-on dans la société
pudibonde kabyle. En réalité, tout le monde produisait ce genre de devinettes.
Les femmes en produisaient aussi un grand nombre.
Mais, le point essentiel qui caractérise l'énigme est 1'histoire personnelle ou
collective des joueurs. Dans celle-ci, ce n'était pas tant l'objet à deviner qui
importait le plus, mais le texte lui-même: la rime, l'assonance, le rythme, le
19 Y. Ibouziden, Devinettes berbères, tome 3, sous la direction de F. Bentolila, éditions CILF,
1986, n° 100 et 184.
20 Y. Ibouziden, Devinettes berbères, tome 3, p. 442.
21vocabulaire, la syntaxe et surtout le sens caché - le non dit - qui, bien souvent,
est plus important que l'objet même traité par l'énigme.
Exemple d'énigme: « Un coffre clos domine le marché» - Le ciel21.
Asenduq lmeyluq i d-yekkan nnig ssuq - igenni
Dans cette énigme, le sens caché est représenté par les étoiles que l'on ne peut
voir en plein jour (moment où se tient le marché). L'énigme peut être aussi une
véritable parabole où la morale et le sens philosophique se rencontrent. « Là où
seuls les initiés y trouvent leur compte» (ala Iinusnawen i-gefjafen din
aylansen. Qqaren day: i d-yefjagwmen din ayla nsen).
Exemple: « Un oiseau tomba du ciel; il se cacha dans 1'herbe pour échapper
au danger. Quand il put enfin voler; il remonta dans son nid. La gueule grande
ouverte, un serpent l'attendait. Il l'avala d'un seul trait! » - Réfléchit et dit, ô
vieux sage qui sait! Il répondit: « le destin de l'homme, déjà scellé, est
semblable à celui de l'oiseau».
Afjvx yeyli-d seg'gennI: Yeffer di lel;cic i ddeL Miyezmir ad yewwet ifer~'
yuyal a lEece-is YU1I: Yum azrem Iini-s yellI: IsbeleE-it amzun d-Ili! Meyyez
((tinid ay amyar azemni! Yenna-yas: tawenza n wemdan tcuba ar tin
g_ weftux ».
Ma mère parlait souvent des énigmes qui se pratiquaient sous forme de joute
oratoire pendant les mariages. Au temps où elles faisaient aussi l'objet de
joutes oratoires, pendant les fêtes, c'étaient les familles élargies (lderma) des
mariés qui s'affrontaient aux énigmes, aux autres joutes et au tir au fusil
(lyerdJ. Mais, le meilleur des joutes oratoires, ma mère disait l'avoir vécu avec
les izlan. « Pendant les izlan, disait-elle, celui qui avait quelque chose sur le
cœur le déverse devant l'autre. La sentence qui gère les joutes oratoires est
claire: « Pendant les izlan, ce qui est doit être dit; en dehors des izlan, point de
rancune! » (deg izlan Illan yella~ ar berra war ccel;na .1» ».
Les izlan se pratiquaient également au cours des étapes qui ponctuaient le
long déroulement de la cérémonie du mariage. Les grandes joutes oratoires
avaient lieu chez l'oncle maternel ou paternel des fiancés. Mais, le meilleur de
ces joutes avait lieu pendant les mariages « extraordinaires». Ces derniers
étaient célébrés entre familles de villages de la même confédération ou de
confédérations voisines. Ma mère disait: « Une douzaine de joutes oratoires
d'importance inégale avaient lieu pendant le mariage. La joute atteignait son
paroxysme pendant le « souper» : soirée d'application du henné de la fiancée.
Les joutes étaient tellement prisées qu'il y en avait pendant toutes les autres
21Devinettes berbères, op. cit., p. 381.
22fêtes populaires kabyles. C'étaient des moments exceptionnels où les femmes
aimaient se surpasser dans une frénésie sans limites. Exaltées, certaines
subjuguaient l'assistance par des mots tellement magiques, car si bien choisis,
que l'on se demandait d'où de telles paroles pouvaient provenir! ? On disait
des Tawes des Ijaâd (une tante dont j'ai hérité le prénom), qu'elle était capable
de dire n'importe quoi: même une grossièreté qui passait par sa bouche était
considérée comme une parole bénie, presque divine. C'étaient des jours où les
femmes kabyles étaient heureuses. Elles étaient puissantes dans leur langue et
leurs croyances22 ».
Je me suis souvent interrogé sur les raisons qui ont fait perdre au jeu des
énigmes et à d'autres manifestations culturelles leur caractère public et leur
intensité. Mes parents en tiennent pour responsables les déstructurations
successives subies par la société kabyle. Ces sont
essentiellement causées par la guerre, l'exil et le recul du berbère devant le
français d'abord et, ensuite, à cause de l'arabisation catastrophique dont n'est
pas encore sortie une Algérie indépendante qui a trahi toutes ses promesses.
Comme dit le dicton: « les Berbères sont réduits à vivre comme des étrangers
sur leur propre terre» (d-irriben di tmurt nnefj.
Autrefois, le berbère tenait une place prépondérante dans la «république
kabyle» ; une place qui lui revenait naturellement. La langue amazighe gérait
les différents stades des échanges culturels et de la communication ordinaire:
économique, politique, juridique et social.
C'est en redevenant un simple jeu familial, où les adolescents et les enfants -
sous le regard encourageant des plus grands qui n'hésitaient pas à participer
activement -, que les énigmes ont perduré si nombreuses.
C'est peut-être aussi grâce à la vitalité de la langue berbère. Une vitalité que
l'on peut notamment mesurer dans la richesse que recèlent les proverbes
qu'elle continue de créer. Un signe d'espoir: une langue qui crée encore des
proverbes a de beaux jours devant elle.
22 Y. Allioui, La Kabylie: tribus, archs et confédérations, ouvrage à paraître.
23Du jeu et de la création des énigmes
Jadis joute oratoire, aujourd'hui simple passe-temps familial supplanté par la
télévision, le jeu des énigmes continue d'obéir à certaines règles que certains
enfants, que j'ai interrogés de 1981 à 1991, ont pu «réciter» sans peine. Ces
derniers saisissaient aussi l'occasion pour se plaindre que leurs mères et leurs
grands-mères qui ne sont plus intéressées par les énigmes et qui ne racontent
plus de contes. «Elles sont subjuguées par la télévision! » se plaignent
beaucoup d'entre eux.
Il serait judicieux que ces jeux abandonnés par la famille soient repris par
l'école. C'est peut-être là qu'ils renaîtront et qu'ils connaîtront un regain pour
entrer dans le troisième millénaire. Et à 1'heure où les Activités de
Raisonnement Logiques sont à la mode dans les écoles occidentales, il est bon
que nos enseignants de tamazight s'emparent de ses constructions raisonnées
pour s'en servir comme outils pédagogiques à différents niveaux. Les
conventions et les règles de ce jeu peuvent être adaptées, renforcées et
actualisées. Il est peut-être même souhaitable que d'autres soient créées en
liaison avec le raisonnement logique, les calculs et les mathématiques
modernes.
On commence le jeu des énigmes en tirant à la courte paille (8Joad n tesyarl).
Celui ou celle qui doit commencer à exposer son énigme réclame le silence par
une formule qui en dit long sur l'attention que requiert ce jeu.
« Je jette un grain sur le toit, celui qui parlera agonisera! » (tegreya8eqqa ar
essqeJ; Wini d-inetqen ad yesselqef.~.
C'est dans un silence religieux que l'assistance attend. Le silence peut durer
parfois plusieurs minutes, mais il sera respecté. Il faut préciser qu'autrefois, les
gens étaient habitués au silence. « Il faisait partie de la parole» (tasusmi tedda
deg-gwawal), dit le proverbe.
Ce n'est qu'une fois que le silence total est obtenu que l'énigme tombera (a
dteyli temsa8raqt di tsusmi). «Elle va sortir des jarres d'huile, de beurre et de
miel» (a d-teffey si txuba n zzit; d wadi/-lament), disait-on encore. De la jarre
d'huile sortira le verbe et le rythme. De la jarre de beurre sortira l'assonance;
et de celle de miel, on attend la rime. « Car la rime est au centre du monde»
(tamrestdi tlemmast n ddunnit i !res), dit encore le dicton. C'est grâce à la rime
qu'une grande partie de la littérature orale kabyle a été sauvée de l'oubli. Une
maxime empruntée sans doute aux devinettes dit:
Qu'est-ce qui est cher comme un poème?
C'est la mère qui met au monde son enfant.
24D-acu i d zznaf usefiv ?
T-Iayemma m'ara d-terbu
Le sphinx répète intérieurement sa phrase (ses rimes). Imperturbables ou
souriants, les autres attendent. Ils sont patients; l'attente ne peut excéder cinq
minutes. On aura tout le temps de penser à «la clé de l'énigme» ((tasarul
Ltemsasreqi). Ce qui importe, ce sont d'abord les mots qui la forment,
l'anecdote qu'elle rappelle et le sens caché qui vont ravir tout le monde, un peu
comme « ces étoiles cachées en plein jour par le soleil» ou par « cette mule qui
refuse d'avance dès qu'on la charge ».
L'assistance utilise le temps du silence pour entrer dans la peau du sphinx, en
vertu de cette empathie réciproque dont j'ai parlée plus haut. Mais, les joueurs
utilisent aussi ce temps pour préparer la riposte, l'énigme que l'œdipe - celui
qui se sera retrouvé « dans celle qui égare» - proposera à son tour son énigme
à l'assistance générale. Je dis « générale », car il arrive que les adultes et les
anciens interviennent quand les joueurs sont face à un sphinx dont « la langue
ne dit pas ce qu'elle prononce» (miyella wemnay yessa iles ur d-neqqqar ayen
Id yesseiTay). Il faut se préparer, réfléchir, riposter et si possible étonner: tirer
le son approbateur qui vient du fond de la gorge « Ah celle-là, oui! » (Ah
taginI; 1-lldel.1
Le sphinx commence par annoncer la formule qui sert d'introduction
à l'énigme.
« Que mon énigme soit belle, que Dieu la fasse comme une longue tresse et
qu'elle brille comme un tison! » (a-macahu al-Ielhu a-I yessufey llebbi annect
usaru al-Ieffeqreq am usafu .1
A Ighban23~la première formule est sensiblement différente: «je jette un
grain dans le puits, celui qui dit mot, mourra en suffoquant, celui qui observe le
silence aura un pigeon comme cadeau» (/egrey aseqqa yel-lbir, win d-inetqen
a-t iney ukuffir win yessusmen ase/k-is d-itbiij.
A Tizi~ elle existe également une formule fort différente « j'ai mis un grain
sur l'air de dépiquage, celui qui garde le silence pourra jouer, celui qui parle
nous le frapperons» (grey aseqqa ar wennar, w'ur d-nentiq ar-d yurar, win
dinetqen a-t nura}4).
Le silence obtenu, le sphinx dit son énigme en choisissant une formule de son
choix, par exemple: «Que mon énigme soit belle par la grâce de Dieu; elle
aura un écho, celui qui l'entendra s'en souviendra» (a-macahu! llebbi a-I
yesselhu al-Iessu ahu win is islan ad asyecfu).
23 Village des Awzellaguen où s'est tenu le congrès de la Soummam, le 20 août 1956.
24 De la bouche de Nna Dehbiya Iboukas.
25Il expose clairement son énigme et la ferme par une formule finale déjà en
usage: « C'est quoi celle-ci? C'est quoi celle-ci? Celui qui la devine aura la
douceur, quant à l'autre, il aura un coup sur la tête! » (d-cul? d-acul? wi}
yufan ad yaf llhu ma d wayerj a-I yay s-aqelTU .1
Le « maître de l'énigme» peut également fermer l'énigme par une formule de
son propre répertoire: « C'est quoi celui-ci? C'est quoi celui-ci? Celui qui le
devine aura la douceur, l'autre me portera sur le dos jusqu'à la montagne
Akfadou25» (d-acu-t? d-acu-t? WI:'tyufan ad yaf llhu ma d wayed a yi'bibb
alama d-Akeffadu).
Selon les règles instaurées au début du jeu, le sphinx (amnaYJ n'est par
toujours obligé d'indiquer le genre (féminin ou masculin) de la clé dans la
formule finale. Ces règles peuvent amener ce dernier à préciser le thème de
l'énigme, l'espèce (animal, végétal, minéral), l'environnement dont elle traite:
intérieur ou extérieur. Ses règles peuvent ne jamais varier dans une famille. Ce
sont les participants, à qui elle est proposée, qui ont le droit de demander des
éclaircissements, auxquels le sphinx est tenu de répondre. Il arrive aussi que
l'énigme soit invalidée, si le dénouement donné par le sphinx ne correspond
pas à l'énoncé.
En attendant la réponse, le sphinx stimule ses « adversaires» en répétant avec
un sourire de satisfaction « Devinez ou portez-moi sur le dos! » (d-acu-t nay
bibbet -iyi .1
Selon des règles préétablies, le sphinx aura à proposer son énigme à un ou
plusieurs participants ou encore d'emblée à toute l'assistance. Si le sphinx est
un enfant, son énigme s'adresse d'abord à ceux et celles de son âge. C'est
devant la difficulté que le maître de l'énigme élargit triomphalement la
fourchette d'âge ou l'adresse carrément à un autre groupe, si le choix de jouer
en groupe a déjà été établi.
J'ai ainsi connu cinq façons de jouer aux énigmes. Je les ai personnellement
pratiquées:
1 - deux personnes qui s'opposent ( le sphinx et l'œdipe). Cette formule est
propre à toutes les joutes oratoires.
2 - seul: chacun pour soi, à l'intérieur d'un groupe de joueurs.
3 - le sphinx s'oppose à toute l'assistance.
25Prolongement du mont Djurdjura orienté vers Bgayet (Bougie).
264 - deux groupes qui s'opposent. Cette formule est également utilisée dans les
joutes oratoires (izlan et timsal).
5 - plusieurs groupes qui se forment avec des « capacités intellectuelles» et des
tranches d'âge plus ou moins identiques en chacun des groupes. Si un groupe
s'avoue vaincu, on peut choisir de transmettre le défi - l'énigme - à un autre.
Quand le sphinx «a lâché» son énigme (ibra-yas i temsacreqi), l'œdipe
réfléchit et avance une série de clés qui approchent le thème proposé, s'il est
fait obligation au maître de l'énigme de le préciser en début ou au cours du jeu.
Dans le cas contraire, l'œdipe demande au fur et à mesure qu'il cherche: «
Estce que j'approche ou non?» (Qrib ad awç!ey nay xat .~, ou «est-ce que je
brûle» (qribadryey .~.
Si l'adversaire ne trouve pas, le sphinx précise le thème de son propre chef:
une façon de relancer le jeu et de faire durer le plaisir. Quand l'énigme est
trouvée, on ne passe souvent à une autre qu'après une discussion sur l'énigme
achevée.
Le nouveau maître de l'énigme, qui prend la place du sphinx, propose la
sienne - en son nom propre ou au nom de son groupe -, en reprenant les mêmes
formules d'usage ou d'autres de son propre répertoire. Ces formules étaient
évidemment souvent oubliées ou omises quand les esprits étaient échauffés par
la puissance du jeu.
Si l'énigme n'était pas solutionnée par le premier adversaire, à elle a été
proposée, le sphinx avait le choix de garder son énigme pour le prochain tour
ou de la proposer à un autre joueur, ou un autre groupe, après avoir chargé
symboliquement le premier qui n'a pas pu dénouer l'énigme:
- «Dis échec! » = «donne ta langue au chat! » (ini-d aqnU$ .1, exigeait le
sphinx.
- « Echec! » = «je donne ma langue au chat! » (aqnu$ .1,répondait l'œdipe.
Le sphinx: «je te charge ou tu me portes sur le dos?» (a-k sbibbey nay a-yi
tbibbeç! .~
L'œdipe peut opter pour l'une des deux formules suivantes:
1 - « Je te prends sur mon dos! » (a-k bibbey.1 ; et le sphinx pour montrer son
humilité répondait: «au paradis! moi et toi nous y mangerons des crêpes! »
(yel-Igennet ! nek d kecc di teyri/in a d-necc !»
Si, au contraire, l'œdipe optait pour l'autre formule et refusait de porter le
sphinx, il disait: - « Charge-moi! » (sbibb-iyi.1
Dans ce cas, le sphinx était en droit de préparer une sentence de son choix.
Elle était rarement méchante. Elle était souvent pleine d'humour et de malice
pour taquiner l'œdipe en chantonnant «tu as succombé à l'obstacle! »
(iwwet27ik wugur .~. «Je te fais porter un mulet» (a-k sbibbey aserdun .~. Le sphinx
dont on souhaitait beaucoup la participation au jeu des énigmes était celui qui
savait cultiver l'humour, qui faisait rire aux éclats l'assistance en puisant dans
un répertoire humoristique riche et attendu. On attendait qu'il fasse preuve
d'imagination non seulement dans la création de ses énigmes mais aussi et
surtout la façon dont il animera celles-ci. Car l'art des ne se limite pas
à la seule création. Il pouvait réserver une sentence unique à l'égard de
quelqu'un: «marier », par exemple, le malheureux œdipe à une vieille
braillarde du village.
Pour éviter une plaisanterie à ses dépends, l'œdipe pouvait prendre les
devants en acceptant de porter le sphinx.
- « Je te porte où tu veux sur mon dos! » (a-k awiy anda tebyiçJf:.fecrur-iw .~.
Et connaissant les centres d'intérêt du sphinx, il allait symboliquement au
devant de ses désirs.
Magnanime, le sphinx répondait presque toujours avec une formule gentille:
« Porte-moi jusqu'à Béjaïa des ancêtres, et les liens qui nous entravent se
délieront! » (bibb-iyi ar Egayet [lé!ldu~ ad fsin fell-ay lecdud .~
Tout cela se passe sans jamais vexer ni ridiculiser l'adversaire qui pouvait
prendre rapidement sa revanche. Si le sphinx a chargé l' œdipe, le prix à payer
était celui de dévoiler la clé de son énigme. Gare si la clé n'était pas conforme
à la définition! Et gare aussi, si l'humilité se faisait absente: une grand-mère à
l'écoute et surveillant souvent le déroulement du jeu pouvait aussitôt intervenir
pour remettre à sa place le sphinx qui ne savait pas que « la jarre qui est pleine
de miel, son ange gardien c'est l'humilité ».
Ainsi naissent les énigmes en Kabylie. Et il est fort probable qu'il en existe
d'autres noms et d'autres façons de jouer.
28Des sujets traités dans les énigmes
Les sujets traités dans les énigmes sont d'une très grande variété pour être
tous cités ici. Dans une cueillette qui en comporte un peu plus d'un millier, on
peut constater que rien n'est laissé au hasard. C'est pour cela que leur
classement s'imposait à travers sept chapitres. Le huitième chapitre est consacré
à la joute oratoire qui porte le nom de timsal Le fonctionnement du jeu
ressemble beaucoup à celui des énigmes. Ce qui explique l'inclusion de timsal
dans ce livre.
Chapitre 1 - Le monde physique
Par une belle nuit d'été, le ciel est si bas que l'on peut jouer avec la lune et les
étoiles. Le ciel et les astres (soleil, lune, étoiles, clair de lune) occupent ici une
place prépondérante. On peut les « rencontrer» de jour comme de nuit.
Dans sa course perpétuelle, le temps est fixé dans l'énigme comme sur une
image, un tableau de maître. Les jouteurs s'attachent à décrire un moment
donné qui, pour une raison quelconque, les a frappés.
Le berger, subjugué, par l'étoile du matin, la compare à «un agneau qui
demeure à la traîne» (nO26). Et c'est toujours lui qui compare l'étoile filante à
la salamandre (nO29). Quand on est si proche de la nature, on aime jouer avec
elle. Ce n'est pas sans fierté que notre berger laisse courir son imagination! Qui
peut prétendre avoir observé le temps mieux que lui !? Il est dehors qu'il vente,
qu'il neige ou qu'il pleuve. On dit à juste titre: «Bon ou mauvais jour, le
berger doit sortir pour faire paître ses bêtes» (akken yella wass a t-ikess
umeksa).
Aussi, quand il nous parle du vent (nO 32,33...) ou de n'importe quel autre
phénomène atmosphérique, c'est toujours en connaissance de cause. Car, bien
souvent, il revient des pâturages trempé jusqu'aux os et transi de froid. Il lui
fallait mériter son « bout de galette! ».
Mon père était ce berger. Il racontait que le monsieur pour qui il travaillait
n'aimait pas le voir revenir un jour d'hiver, sans avoir été mouillé de la tête aux
pieds!
Quiconque a été berger comme lui n'aura aucune peine à reconnaître la
justesse du proverbe ci-dessus. Mais, là n'est pas notre propos. Je veux
simplement dire que le berger était de ceux qui comprenaient le mieux les
énigmes. en effet, on ne peut saisir pleinement le sens d'une énigme qu'en ayant
vécu la situation qui a présidé à sa création.
Citons l'énigme 83 :
29Il y a un forgeron;
Qui travaille fort bien;
Il a deux filles et deux garçons;
L'aîné, s'appelle « le poussiéreux» ;
La seconde s'appelle « dame verte» ;
Le troisième « le fortuné» ;
La quatrième s'appelle « dame gelée» -L'année et les quatre saisons.
La poussière, la verdure le soleil et le gel désignent respectivement l'été, le
printemps, l'automne et l'hiver.
En été la couche de terre, laissée par les pluies diluviennes, se transforme en
poussière. Le printemps, rappelons-nous, est pour les Kabyles, cette dame très
élégante (à la marche de perdrix) qui s'entoure de fleurs. En plus des fleurs,
nous l'aimions pour tout ce qu'elle ramène comme légumes et légumineux
variés que bergers, nous consommions crus. La «bonne récolte» (lrella)
désigne, métaphoriquement, l'automne qui fut la saison préférée des Kabyles.
Une saison que le berger et les plus démunis attendaient avec impatience, grâce
aux figues et aux raisins. On dit: « l'été est la couverture du pauvre, l'automne
c'est son pot à lait» (anebdu f-faderbalt igelhl lexrif f-fa./Jellabt-is).
Ce que le montagnard (surtout s'il est berger) craint le plus en hiver, c'est le
gel. Ce dernier l'empêche de sortir. On a connu des cas où l'on a été obligé
d'abattre une bête qui mourait de faim. En général, le berger connaît à peu de
choses près le sort des bêtes dont il a la garde.
C'est dire que les énigmes ne se créent pas « comme ça ». Elles tiennent d'un
vécu quotidien, d'une expérience - agréable ou désagréable, heureuse ou
malheureuse -, qui aura marqué solidement le sphinx (cf. supra).
Chapitre 2 - Le monde végétal
Pour nos ancêtres, Imazighen, qui ont dû se réfugier dans les montagnes - à
cause des invasions successives -, le monde végétal suppose une étape difficile
pendant laquelle il leur a fallu «domestiquer» et maîtriser l'environnement
alors inhospitalier. «Le labeur acharné des hommes a détruit ou transformé ce
qui, étant sauvage, restreignait les possibilités d'exploitation de la terre. Le
montagnard a défriché, greffé, planté à l'envie jusque dans les escarpements
qui donneraient le vertige même aux chèvres. Avec une patience de fourmi, il a
30monté des murettes de pierres sèches pour retenir la terre où il fait venir ses
arbres: poiriers, pruniers, pommiers, figuiers surtou(6».
Pourtant semer dans la terre rocailleuse des montagnes n'est pas chose facile.
Pour survivre sur ce sol ingrat, plus près de nous, nos parents ont du bien
souvent se nourrir de baies sauvages (cf. n° 160) et de racines. Beaucoup ont
failli mourir après avoir mangé des baies toxiques ou des herbes vénéneuses
telles que l'asphodèle (n° 193) et le gouet (nO202).
Durant cette étape, le montagnard essayera de reconstituer sur les hauteurs,
les jardins abandonnés dans les plaines occupées successivement:
- par les Romains de 146 avoJ.C. à 439 ap. J.C.;
- par lesVandales de 439 à 533 ;
-par les Byzantins de 533 à 647 ; date à laquelle les Arabes envahirent à leur
tour le pays berbère (Tamazgha). Cela ne s'est pas arrêté là. A partir de 1516,
les Turcs, à leur tour, ont bien souvent brûlé les récoltes des plaines. En 1810
et en 1824, pour ne citer que ces deux dates, les Kabyles signèrent avec eux un
pacte de non-agression portant le nom kabyle de « droit d'asile» (lamaya),
sous l'autorité d'un Mohand Amokrane At Jennad (EI-Mokrani).
Mais, les Algériens n'étaient pas au bout de leur peine. Le colon français,
aussi pernicieux que les autres, s'appropriera l'Algérie, après la « pacification
de la Kabylie» qui aura duré 30 ans, sur fond de massacres, de terre brûlée et
de vastes expropriations. Il ne restait plus aux Kabyles qu'à mourir de faim...
Et il en mourut des centaines de milliers!
Comme disait mon père: « c'est le désir de quelque chose dont on a fortement
jenvie qui fait venir l'énigme» (d ccehwa n na yeccedha wu£ d-yeffawl17
tamsalt-is). C'est à peu de choses près ce que raconte Chérif Kheddam à
travers un chant émouvant, dédié à sa mère: « on racontait des histoires pour
oublier la faim ». Une faim que beaucoup d'Algériens connaissent encore. Car
l'Algérie indépendante a trahi toutes ses promesses. Finira-t-elle par
reconnaître « ses premiers enfants », les Imazighen ?
Dans une histoire d'animaux, le cheval disait à l'âne (au pouvoir) qui se
berçait de haine et d'ignorance: «Rappelle-toi, tu es aussi mon fils. Et bien
qu'entravés de liens, les chevaux, tes frères, galoperont toujours mieux que
toi... Apprends à mieux les respecter et tu t'en sortiras grandi ».
26 Malek Ouari « Le grain dans la meule », BuchetlChastel, Paris, 1956, pp. 89-90.
31Chapitre 3 -Le monde animal
J'entends encore mon père psalmodier: «Et les ânes des braves gens, que
Dieu les aide à travers les temps; que les bœufs qui labourent reçoivent de Lui
la force et la santé; que les oiseaux qui chantent trouvent arbres et champs de
fleurs pour se protéger et se nourrir... ».
J'avais 10 ans quand mon père me vit écraser des fourmis du pied, alors que je
tenais fièrement à la main mon premier stylo. Il s'approcha de moi, me prit le
stylo de la main et le jeta au sol avant de faire la même chose que ce que je fis
aux fourmis. J'éclatais en sanglots.
Il me demanda alors: « Tu pleures pour les fourmis que tu as tuées ou pour le
j jtenrjçf nar af leqlamstylo que j'ai cassé? » (tetruçf af tweç/fin T?if .~.
Je lui répondis en sanglotant: « A cause de mon stylo que tu as cassé! » (af
j ter?iç I).ustillu-w
Tu vois mon fils, me dit-il, moi je pleure plutôt les fourmis que tu as tuées;
car rien ne vaut la vie même si c'est celle d'une fourmi! Le stylo que tu as
cassé, tu pourras en acheter un autre identique avec 100 francs (anciens). Mais,
une seule fourmi, tu ne pourras la rendre à ce monde, même avec l'argent qui -
existe sur toute la terre de Dieu» (twalad a mnzi nekk i"-yj-raçfen
ffjweçf£in-ni / i1ni wlac kra yugaren tudert; xas ma f-ftn n twettuff.
Leqlam-nm' jr?jr akken/ tzemreçf a d-tareçf wayeç! am Win s myat
frank. D-ac~ yjwet n twettuft ur tezmireç/ af-jd telTeç/ ar ddunjt; xas
sisurdjyen yakw yellan dj lqaca r-lJebbj ».
C'est sous l'œil intrigué de notre voisin et ami, Si Tahar At Mohand, que
nous partîmes à la recherche d'une fourmilière. Nous en trouvâmes rapidement
une, devant laquelle nous nous accroupîmes. Et mon père se mit à me parler
des fourmis et de leur organisation. Il profita pour m'apprendre que dans notre
mythologie, c'est d'elle que l'homme avait tout appris. Il conclut: « La fourmi
est la sœur de l'homme» (tawettuft d weltma-s n wemdan). Il s'excusa
quand même pour avoir cassé mon stylo: « C'est utile pour que tu n'oublies
jamais le sens de la vie ».C'était là qu'il m'apprit l'énigme suivante sur la
fourmilière:
C'est une seule cité:
Il Ya une agora: mais pas de bruit.
Il y a des morts: mais pas de tombeaux.
Il y a des céréales: mais pas de moulin - La fourmilière.
32Irrem yjwen .'
Agra w yella : llzess wlac.
Lmut tella : timedhn wlac.
Nnacma tella : tassjrt wlac - tabulga.
Chapitre 4 - Le monde humain
Mon père était attaché aux aspects multiculturels de l'être humain. Il citait
souvent un dicton, qu'il disait tenir de son propre père, où «le visage de
l'homme» se dessine dans un esprit universel. Pour lui, c'est un domaine
matériel et moral où ne sauraient prédominer la race et encore moins la
religion. « Chaque pays a ses visages, mais Dieu est partout le même» (yal
tamart s wudmawen-l~ ma d .8ebbjyjwen j-gellan).
On rencontre bien souvent, « à tort ou à raison », des énigmes qui dévoilent la
xénophobie du Kabyle. Ici, « l'Arabe est un os qui te coupe quand tu tombes
dessus» ; là, « le Français est un barbare civilisé qui porte la mort en lui ». On
voit l'empreinte de l'histoire des Kabyles. Mais, que l'on ne se fie pas aux
apparences, l'étranger est roi en pays berbère; où il jouissait d'une grande
protection et d'une immunité absolue (Lacnaya). Les anciens vouaient un
véritable culte à la tombe de l'étranger mort en pays kabyle. C'est près de
celle-ci que les femmes roulaient le couscous lors de la célébration de la fête du
Dieu de la pluie, Anzar.
L'homme qui est décrit dans les premières énigmes de ce chapitre est
1'homme universel. C'est seulement dans les énigmes consacrées aux habitudes,
aux habits, à la maison et à l'environnement matériel et culturel que le lecteur
peut reconnaître une société différente, une culture et un monde différents.
On peut donc classer les énigmes par leur universalité et leur particularité.
Sont «universelles », les dont les «tableaux» peuvent être vus un
peu partout dans le monde; et particulières, celles qui offrent une image propre
à la société kabyle.
exemple d'énigme « universelle» (nO396) :
Lui c'est moi;
moi c'est lui.
Quand nous nous rencontrons,
nous sommes différents;
même si nous nous ressemblons - L'être humain.
33Nella d nekkini /
nekldnni d nella.
Mi nemyage1;
ur nemcuba/ xas nemcuba - amdan.
C'est le « visage universel» dont il est question dans le dicton cité plus haut.
Chaptire 5 - La maison
Avant d'entrer dans le domaine universel, la maison kabyle ancienne renvoie
d'abord à la mythologie du peuple kabyle. La croyance veut que « le jour où le
Génie-gardien de la maison quittera celle-ci, ce sera la fin du monde ». Dans le
mythe de la création de la maison traditionnelle (izri g_wexxam), le Souverain
Suprême construisit Lui-même les premières maisons sur la terre, afin que le
feu et la nature hostile soient «domestiqués », enlevées à l'état sauvage du
monde. La maison est donc signe de civilisation dont dépend la survie de
l'humanité. C'est à cela que fait allusion l'énigme suivante:
Le jour où le Génie-gardien l'abandonnera,
La terre délaissera les siens - La maison.
Asm ara f-yeffer Usessa~
ddunnit af-fegg ayla-s - axxam.
De la mythologie à l'universalité, l'énigme passe de l'une à l'autre sans
abandonner ce qui est commun à tous les hommes. Dans l'énigme - que
j'appelle « universelle» - qui va suivre, le sphinx s'est aidé du nom des
« Arabes» pour les besoins de la rime.
Dans le cimetière des Arabes, les uns sont enterrés sur le dos, les autres sur le
ventre - La toiture de la maison.
Dmeqwbert Wasraben/~
wa tinegnit wa f-fudem -lqermud n ssqef g_ wexxam.
Les énigmes «particulières» ont souvent été inspirées par I'histoire
personnelle de la personne qui les a créées.
J'ai acheté ma mule à Bou-Heddou :
34elle porte les charges mais refuse d'avancer - La soupente.
Taserdunt-iw n Bu-Heddu:
tefeebbi ur t-feddu - taerict
Outre le nom du village et la typique soupente kabyle, il s'agit ici d'une
énigme qui s'inscrit dans l'histoire personnelle d'un individu qui avait dû
effectivement acheter une mule qui refusait d'avancer dès qu'elle était chargée.
C'est dans la soupente qu'on entassait le bois pour l'hiver. Celle-ci servait à la
fois de débarras et de chambre à coucher pour les filles. Et je ne peux
m'empêcher de citer à ce propos un dicton qui dit:
« Une maison sans soupente
est comme un village sans jeune fille ».
Axxam mebla taerict
am taddart mebla taqcict
Tant il est vrai que cette soupente fait à elle seule toute la maison kabyle27.
Chapitre 6 - Les travaux des champs
Qu'il me soit permis de me référer encore à mon vieux père qui disait que la
véritable aristocratie est la paysannerie. C'est ce que dit aussi le dicton:
« C'est le paysan qui est roi: il travaille jusqu'au soir et baise son bras» (d
afellab i d agellid: ad ixdem a laeca / ad issuden iYl1-is).
L'amour du travail de la terre (nourricière) conditionne l'indépendance du
montagnard kabyle. Ici aussi, nous ne pouvons échapper à l'Histoire. En 1871,
pour briser l'esprit d'indépendance des Kabyles, l'armée française divisa
arbitrairement la fédération kabyle, afin de mieux la briser, en «Petite
Kabylie» et en « Grande Kabylie ». Ces termes n'existent pas dans la langue
kabyle, qui utilise des notions historiques28 «Ceux du pays d'en haut»
(Affmurt ufella) pour la «Petite» et «Ceux du pays d'en bas» (Af-fmurt n
Wadda) pour la «Grande». A partir de 1954, la France coloniale pratiqua
dans les montagnes kabyles (comme entre 1830, 1851 et 1871), une politique
de la terre brûlée, en achevant par les mines les maisons et les arbres qui ont
27
M. Abouda, Ax.xam, maisons kabyles Espaces et fresques murales,
1985.28Y. Allioui, Les archs - tribus berbères de Kabylie, ouvrage à paraître.
35échappé au feu des bombardements29. Depuis toujours, la solidarité a permis
aux tribus kabyles de se relever. Pour faire les grands travaux, les Kabyles font
appel à l'entraide collective (tiwizl) :
Le hibou appelle;
la fourmilière se réveille - L'entraide collective.
Yessawel umJE:rU£
teffer tbulga uwettuf - tiwizi
D'autres formes d'entraides existaient. Ainsi, il était fait obligation, dans le
droit kabyle (lqanun), aux désœuvrés de tailler et de défricher chez la veuve ou
le voisin handicapé. C'est notamment grâce à cette forme d'entraide qu'il existe
encore des terres communautaires dans la montagne (arerbuz).
Jadis, le défrichage (afraçIJ faisait partie des nombreuses fêtes religieuses
populaires. Ainsi, «la fête du bûcher» (18insara), sorte de feux de la
SaintJean, consistait à brûler les broussailles tirées du maquis en faisant de grands
bûchers. Au crépuscule, les gens festoyaient autour et les hommes s'amusaient
à sauter par-delà les bûchers.
La légende attribue cette fête à la commémoration de la mort d'une jeune fille,
Insara/ brûlée sur le bûcher à cause de ses relations amoureuses avec un jeune
homme, d'une tribu adverse, qui aurait connu le même sort qu'elle.
Chapitre 7 - Les métiers, les armes, la guerre et la chasse; l'étude et les
loisirs
Tous les métiers n'étaient pas nobles dans la Kabylie d'autrefois. «Ainsi les
esclaves et les bouchers, appelés en kabyle du même nom: aldan, parce que la
profession était réservée aux descendants d'anciens esclaves, du reste pas
toujours noirs30 ».
En revanche, la fabrication des armes, tenue secrète, est jugée aussi noble que
celle des charrues. Ce sont le fusil et la charrue qui ont permis à la montagne de
garder son nom: « la montagne de la considération et de la dignité» (adrar n
29 A partir de juin 1958, tous les villages de ma confédération, situés sur le flanc oriental du
Djurdjura furent détruits et incendiés. Les gens furent cantonnés dans des camps de transit dans la
vallée de la Soummam. Et la montagne devint« zone interdite ».
30 M. Mammeri, Les Isefra - Poèmes de Si Mohand-ou-Mhand, texte berbère et traduction
française, F. Maspéro, Paris, 1978, p. 27.
36l&ez d lhorma). Il aura fallu aux français 30 ans de campagnes militaires pour
« pacifier» la Kabylie. Les armes servaient aussi pour chasser. La chasse
complétait les maigres ressources de beaucoup de familles kabyles.
La vie austère des Kabyles laissait peu de place aux études. Mais, presque
tous les garçons allaient à la mosquée pour apprendre à lire et écrire le Coran. Il
est vrai que beaucoup de parents préféraient plutôt voir leurs enfants, à leurs
côtés, aux champs. Quant aux loisirs, il y en avait beaucoup. « Il y en avait »,
car aujourd'hui on ne les pratique plus.
Chapitre 8 - Les joutes oratoires timsal et iz/an
La joute oratoire fimsalne se pratique plus depuis longtemps. Moi-même, je
ne l'ai pas connue. C'est mon père qui m'avait appris son existence et son
fonctionnement. Dinsal est un jeu qui tient à la fois des énigmes et des joutes
oratoires proprement dites, les izfan. Il commence par une question comme la
suivante: « Esprit sagace, comprend et écoute: dis-nous les situations qui font
rire le chat» (ay ujzdiq £hem lzesses: mmlar-d flinsaJ yessrayen amcic).
Le jouteur ainsi interpellé doit répondre par un poème libre qui doit rimer avec
la dernière syllabe de « chat» (amcic).
Aujourd'hui, peu de familles veillent encore au coin du feu pour jouer aux
énigmes et aux joutes oratoires ou pour entendre les contes merveilleux qui ont
bercé notre enfance. Ce dont ma mère s'inquiétait déjà en son temps, à travers
un quatrain:
Ô parole qui se fait entendre
Faite de mythe et de légende
Les pays qui t'abandonnent
En hiver, de froid succombent!
Ay awal i d-yessawlen
A waf g-izran f-fmucuha
Timura i-k yeggan dayen
Mmufenf g-wegwris n ccefwa !
37