Marianne, conteuse en Finistère

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Français
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Ma grand-mère ne quittait pas souvent sa commune. Aller jusqu’à Concarneau prenait des allures d’expédition lointaine. Il lui fallait bien s’y rendre parfois pour consulter un spécialiste, par exemple, avant de faire un tour au marché aux chiffons pour oublier les prescriptions contraignantes du médicastre.
C’est lors de ces sorties exceptionnelles qu’elle évoquait les histoires réunies dans ce recueil.
La Dame Blanche et le serpent, La pierre du coq, Les moutons d’Ouessant, La Faux du Diable, Le vase de Locmaria, Les loups du Coatloc’h, Les trois sœurs.

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EAN13 9782374532882
Langue Français

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Marianne, conteuse en Finistère
Serge Le Gall
PAGE 38
1. LA DAME BLANCHE ET LE SERPENT
Ma grand-mère ne quittait pas souvent sa commune. Aller jusqu’à Concarneau prenait des allures d’expédition lointaine. Il lui fallait bien s’y rendre parfois pour consulter un spécialiste, par exemple, avant de faire un tour au marché aux chiffons pour oublier les prescriptions contraignantes du médicastre. C’est lors d’une de ces sorties exceptionnelles qu’elle évoqua l’histoire qui va suivre. Nous étions face à la baie de Concarneau, à deux pas du calvaire la Croix, à l’endroit où les marins teintaient leurs filets à sardines au début du siècle. Quelques hommes désœuvrés prenaient l’air, assis en rangs d’oignons sur le muret de granit. En passant devant eux, elle les toisa de sa haute stature et j’ai remarqué que ses yeux pétillaient déjà comme du champagne ! Toul ar Zarpant, me dit-elle tout à coup en montrant du doigt le promontoire s’avançant vers la mer dans le prolongement des usines. C’est à cet endroit qu’il y avait le trou d’un serpent dont je vais te raconter l’histoire. *** Au lieu-dit Coat-Pin, une partie de la corniche de Concarneau, il y avait un énorme trou dans un morceau de terrain vague bordé de pins malmenés par les vents. Personne ne savait vraiment pourquoi ce trou était là et personne ne se souvenait d’avoir vu quelqu’un le creuser. L’excavation faisait partie du paysage comme une verrue sur le visage d’une aïeule. Quelques ajoncs et des broussailles diverses avaient poussé sur son pourtour. L’entrée en était ainsi masquée et la végétation empêchait les promeneurs d’y tomber par faute d’inattention. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ce n’était pas un terrain de jeu pour les enfants du quartier bien que la galerie s’enfonçant sous terre aurait pu être le théâtre d’histoires extraordinaires. Il y avait une bonne raison à cela. C’est que ce trou avait une bien mauvaise réputation. Les parents en éloignaient leurs petits en leur racontant l’histoire d’un jeune mousse qui aurait disparu définitivement, un soir de lune noire, happé par la gueule ouverte d’un énorme serpent, gardien fidèle du trésor enfoui par la Dame Blanche. Les discussions allaient bon train à la fontaine. On affirmait que le soir, quand la brume des Glénan s’approchait du continent comme un linceul déroulé par des anges, la Dame Blanche, une grande femme brune vêtue d’une robe immaculée, sortait de son royaume et se mettait à flâner en ces lieux en regardant la mer de ses
yeux de diamant. On disait aussi que son cerbère à longue queue patrouillait dans les parages afin d’éloigner tout importun. Cette évocation suffisait à faire de ce trou noir un endroit à éviter en toutes circonstances et les enfants n’oubliaient pas la leçon rabâchée par leurs parents. Les adultes eux-mêmes auraient pu suivre le conseil. On verra pourquoi. C’était un soir de beuverie comme il y en avait tant quand les marins ne pouvaient pas sortir en mer pour pratiquer correctement leur métier. Il ne faut pas leur jeter la pierre à ces racleurs d’océan. La vie était difficile, l’argent rare, et les pêches miraculeuses, des légendes. Durant la crise sardinière, les femmes furent contraintes de produire de la dentelle afin de faire bouillir la marmite pendant que leurs hommes tentaient de faire revenir les poissons bleutés dans les eaux cornouaillaises. Ces hommes, si courageux pourtant quand il était nécessaire de braver vents et tempêtes, se laissaient aller à boire plus que de raison quand ils n’avaient pas de travail. Ils séjournaient dans les caboulots du port au lieu de rejoindre leur logis où femmes et enfants attendaient leur retour avec inquiétude. Avec amour aussi. C’était donc un soir comme d’autres avec son lot de chopines, de rires et d’invectives. Le premier bistrot de la rue Jean-Bart était plein à craquer. Il y avait eu une fête dans l’après-midi. On avait lancé à l’eau un prestigieux navire. Il avait été construit aux chantiers Le Roy situés dans le quartier du Lin. Il avait fallu des hommes solides et décidés pour aider à la manœuvre. Une fois le coup de main donné, ils s’étaient retrouvés dans les gargotes à boire sans soif jusqu’à en oublier leur nom. Le patron duDieu te voitseul, un peu à l’écart. Il était connu pour être buvait taciturne depuis qu’il avait perdu sa femme et son fils dans un naufrage dans les parages de La Palmyre. Le bateau avait été drossé sur les rochers et réduit en tas de bois. Les corps n’avaient jamais été retrouvés. Seule, une médaille de la Vierge avait été déposée sur un banc de sable par la marée. Elle témoignait du baptême du fils péri en mer. À deux tables de là, deux jeunes marins en goguette riaient fort et buvaient sec en se moquant de loin du vieux loup de mer un peu triste. À force de plaisanter, la boisson aidant, une idée leur vint. Ils savaient que l’homme allait longer le quartier de Coat-Pin pour rentrer chez lui. Il logeait chez sa vieille mère du côté de la plage de Cornouailles depuis que le destin lui avait pris ses êtres les plus chers. Pourquoi ne pas l’attirer vers le supposé trésor en le faisant suivre la Dame Blanche et l’abandonner ensuite dans l’obscurité totale du tunnel après l’avoir fait trembler de peur en se trouvant nez à nez avec le fameux serpent ? Le projet était un peu tiré par les cheveux, mais les deux jeunes gens habitués à réaliser des coups pendables n’avaient pas envie de se priver de celui-ci. L’occasion
était trop belle. Ils se pressèrent donc de régler leurs consommations et ils filèrent rapidement sans se faire remarquer. Ils se rendirent chez celui qui habitait le plus près des lieux de la scène qui allait se jouer. Le premier, mine comme un fil à voile, vola la robe de mariée de sa mère, se badigeonna le visage de lait de plâtre, s’enveloppa d’un tissu léger avant de s’entraîner à marcher comme une reine se rendant à l’autel. L’autre s’entortilla dans une toile noire et serra par-dessus un morceau de filet donnant de loin l’aspect d’écailles. Il se passa le visage à la poussière de charbon et il rajouta à son habit de fortune un bout de cordage avec un gros nœud trempé dans le coaltar pour faire office de queue. Dans l’ombre de la soupente, les deux compères se regardèrent longuement en ajustant leurs déguisements afin que, dans la nuit et le brouillard qui se levait, l’illusion soit possible juste le temps nécessaire à leur plaisanterie de mauvais goût. Discrètement, ils gagnèrent le bord de la corniche pour attendre leur victime. Celle-ci ne tarda guère. L’heure et la boisson avaient eu raison du pêcheur et il cheminait tranquillement d’un pas chaloupé le long du quai. Le premier larron, la fausse Dame Blanche, se mit à agiter ses voiles dans l’axe de vision du marin éméché. Celui-ci mit un certain temps avant de percevoir quelque chose puis il fut ferré comme un poisson naïf. L’histoire était en marche. Il hâta le pas, intrigué par cette silhouette gracile et diaphane qui semblait l’inviter du geste. Il quitta le chemin pour la suivre dans le plus noir de la nuit. Plus il pressait le pas, plus elle s’esquivait habilement. Il avait le désir de la rejoindre même s’il comprenait bien qu’il s’approchait dangereusement du lieu maudit. Après tout, le serpent n’était qu’une invention pour faire peur aux enfants, se disait-il. La Dame blanche, ce n’était pas tout à fait la même chose. Elle avait déjà été vue par des hommes dignes de foi. Il aurait peut-être la chance de la délivrer du charme qui la confinait dans cet endroit et profiter ensuite du trésor comme juste récompense de ses efforts. Les effets de l’alcool l’empêchaient d’avoir un jugement sensé sur les événements et de s’apercevoir qu’il faisait certainement fausse route. La crédulité l’emportait. En cela, les deux compères avaient vu juste. L’autre larron attendait, tapi à l’intérieur de la grotte. Il espérait enlacer le pauvre homme par surprise quand il passerait devant lui et lui donner l’impression, juste un instant, qu’il était ceinturé par le serpent maudit. Une fois le frottement accompli et la peur obtenue, il disparaîtrait bien vite en produisant des bruits affreux pour effrayer le pauvre marin. Il rejoindrait alors son complice au-dehors afin qu’ils s’éclipsent en vitesse pour jouir ailleurs de leur bonne blague. Le vieux loup de mer hésita avant de s’engager dans le boyau. Il n’avait pas peur, mais le noir complet ne lui disait rien que vaille. Il ne distingua rien de prime abord puis une lueur s’alluma plus loin devant lui et la vision fugitive qu’il eut alors de la Dame Blanche ne lui parut pas très catholique. Il ne crut plus à une légende qui
devait se servir d’une chandelle pour retrouver sa route. Il rebroussa chemin sans bruit. Lui aussi, il connaissait bien l’endroit pour l’avoir fréquenté dans sa jeunesse. Il se souvint de ce gros tas de roches qui avait été placé à l’entrée du lieu parce que le maire de l’époque avait décidé de murer la galerie pour éviter un drame. Il se souvint très bien aussi de la réaction de certains riverains qui avaient crié au scandale parce qu’on les dépossédait d’un site qui faisait partie du paysage. Leurs motivations n’étaient peut-être pas si honnêtes que cela. Si l’on en éloignait les enfants, c’était probablement pour que les adultes puissent se servir de l’endroit à leur guise et pour des pratiques sans doute peu avouables. En tout cas, le marin retrouva sans peine le tas de roches masqué par les ronces. Avec un madrier providentiellement placé là, il fit basculer le premier rocher et le reste de la pyramide suivit dans un fracas de tombereau qui se vide. Le tas de pierres bloqua l’entrée du tunnel et emmura d’un coup d’un seul les deux compères qui se mirent à hurler pour qu’on les délivre. Le marin qui ne l’entendait pas de cette oreille, rentra chez lui et dormit du sommeil du juste. Au matin, il se rendit sur les lieux et il ne fut pas étonné de voir un attroupement intrigué par les appels au secours sortant des entrailles de la terre. Aux gens qui étaient là, il conta son histoire et prouva de ce fait qu’il n’y avait rien de surnaturel là-dedans. Il fit admettre aux badauds que les deux nigauds devaient quand même être secourus. Par charité. Une équipe de gros bras déplaça les rochers en les faisant rouler jusqu’à ce qu’un trou d’homme soit praticable. C’est alors que l’on vit apparaître un drôle de couple. En premier apparut une Dame Blanche décrépite à la robe déchirée et salie puis elle fut suivie d’une sorte de serpent piteux à la peau distendue. Le duo d’artistes ratés traversa la foule sous les quolibets. Un peu plus loin, ils se mirent à courir alors que les enfants leur jetaient des pierres. Le marin qui avait failli croire à une bonne fortune promit de ne plus boire et on le vit souvent, partageant la cotriade avec ses amis avant d’être assidu aux conférences organisées à l’Abri du Marin. On n’entendit plus parler des deux compères qui s’embarquèrent pour aller pêcher du côté de Terre-Neuve et la brume revint tranquillement s’allonger lascivement sur les bords de la corniche. Certains soirs d’hiver, quand la nuit tombe, une silhouette blanche marche vers la mer. Un serpent monstrueux la protège. Enfin, c’est ce qu’on dit…
2. LA PIERRE DU COQ
Pont-Aven est idéalement située en amont d’une splendide ria. Elle est la cité des peintres depuis le début du XIXe siècle. Paul Gauguin et ses amis y ont donné naissance à l’École de Pont-Aven. C’est là que Théodore Botrel a créé la fête des Fleurs d’Ajoncs en 1905. Havre d’artistes et de créateurs, elle a accueilli, plus tard, d’autres peintres comme Marcel Gonzalez, André Even et Claude Huart qui rencontraient Xavier Grall et Glenmor chez Nicole Corelleau sous le regard du photographe, Michel Thersiquel. Le menhir de Kerangosker, la Pierre du Coq, se dresse toujours fièrement sous les ombrages qui bordent l’ancienne route allant de Pont-Aven à Névez. Aux premiers beaux jours, ma grand-mère avait envie de dépasser les alentours immédiats du bourg. Elle sentait le printemps pénétrer au cœur de ses cellules et elle s’en trouvait toute ragaillardie. Plusieurs jours avant la randonnée, elle tâtait le terrain. En passant des boulettes de bouillie d’avoine à la poêle, elle disait : — J’aimerais bien faire un tour au Hénan. Il commence à faire beau ! Mon grand-père ne levait pas les yeux de son journal. Il participait au rite. Un autre jour, quand ma grand-mère avait bien insisté toute la matinée, il se levait et ajustait son « jockey », sa casquette. Avec des gestes lents, il endossait sa gabardine et il disait : — Bon alors, on y va ? Et c’était le grand parcours, celui qui passait par le bord de la rivière avant de traverser bois et champs jusqu’à parvenir enfin au bord de la route descendant vers le moulin à marée. Au retour, on ne bifurquait pas vers les bois. On suivait la route qui remontait vers Kerrun pour profiter du soleil faiblissant. C’est ainsi qu’une fois, alors que nous allions passer devant le menhir de Kerangosker, je ressentis une envie pressante. Comme je m’engageais dans la petite sente pour m’isoler un instant, ma grand-mère me cria : — Fais attention, tu pourrais réveiller le gardien du menhir ! Une fois que je revins sur la route, ma grand-mère se mit à rire. — Alors, tu n’as rien vu ? me dit-elle. — Qu’est-ce que j’aurais dû voir ? — Un coq magnifique perché en haut de la pierre comme le dit la légende ! Devant mon étonnement, ma grand-mère esquissa un sourire. Elle savait bien qu’une fois encore, elle allait pouvoir laisser libre cours à son talent de conteuse. Le chemin du retour était encore long…
*** L’après-midi était déjà bien avancée. La journée s’en allait calmement vers son terme. Du côté de Kerviguelen, sur la commune de Pont-Aven, la rivière se prélassait encore un moment dans les méandres voluptueux de son lit de vase avant de descendre vers Port-Manech pour affronter l’inexorable flux de l’océan. Le long de la rive droite, Anselme marchait d’un bon pas, alerte et régulier. Rien que de bien naturel pour un homme dans la force de l’âge. Il sentait dans sa poche droite le poids des précieuses pièces qu’il avait reçues d’un riche marchand de Bannalec qui lui avait acheté un goret de taille respectable. De bon matin, il avait pris la route en compagnie du cochon pour se rendre à la foire hebdomadaire de Pont-Aven. Le marché aux « princes » se tenait Place Royale, face au moulin de la Porte-Neuve. Notre bon paysan avait à vendre une splendide bête propre et rose avoisinant les deux quintaux de poids vif. Retenu par une corde blonde qui n’avait guère servi, l’animal trottinait au bord du fossé. Une bonne présentation était nécessaire pour séduire l’acheteur et lui faire bourse délier. Quand un métayer de ses amis lui proposa de profiter de sa carriole brinquebalante, Anselme ne refusa pas. Il flatta l’encolure puissante du postier breton et, avec l’aide indispensable du conducteur, il hissa son compagnon grognon dans la charrette. L’argent formait maintenant une petite bosse dans la poche du gilet du paysan. Presque machinalement, il caressait régulièrement cette protubérance si précieuse. À chaque geste ainsi répété, son visage s’éclairait d’un sourire qui en disait long sur sa satisfaction. L’acheteur du cochon avait bataillé ferme pour obtenir un rabais substantiel, mais Anselme avait tenu bon, certain de la qualité exceptionnelle de l’animal présenté. Le gros homme à moustaches avait fini par céder comprenant qu’il ne faisait quand même pas une mauvaise affaire. Le prix définitif était somme toute honorable pour chacune des parties et les deux contractants se retrouvèrent chez la mère Thiec qui tenait bistrot an face du pont. Quelques verres de cidre mirent un point final à la vente. Pour rentrer chez lui, Anselme n’était pas obligé de suivre la route carrossable. Il était seul et un chemin plus tonique n’était pas pour lui déplaire. Ce n’était pas quelques talus ventrus à franchir qui allaient lui faire peur. Et, par-dessus le marché, ce chemin rustique allait lui faire gagner un temps précieux. Dans son for intérieur, il se sentait pleinement satisfait de la transaction réalisée. Cet argent tombait à point nommé pour tempérer les ardeurs verbales de son propriétaire cupide, le marquis de Kerangoz. Notre fermier était perclus de dettes. Catastrophes naturelles et mauvaises récoltes en étaient la cause. Avec ces quelques pièces, le marquis irait courir le
jupon et il laisserait tranquille le bon Anselme pendant quelque temps. Si elle était abondante, la prochaine moisson mettrait du baume sur le mal d’argent. Quand Anselme, après avoir bifurqué non loin du château, atteignit la lisière de la forêt, le soleil se montrait déjà moins ardent et, sous les frondaisons noyées d’ombre, l’air était frais. Il pressa le pas afin de rejoindre rapidement...