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Mutsenap

De
562 pages
Mutsenap: contraction francisée de l’expression allemande "Mützen ab" (chapeau bas), un commandement qu’a connu tout prisonnier des SS… Dans la résistance depuis 1941, Max Drouin sera arrêté à Orange en tant que maquisard en février 1944, déporté en juin et ne reviendra qu’un an plus tard. S’il connaîtra l’enfer, Dachau et Buchenwald, il restera toutefois un forcené de l’espoir… De son arrestation à ses internements dans différents camps, l’auteur revient sur une page sombre de l’Histoire, dépeignant d’une mémoire intacte le cauchemar concentrationnaire, l’angoisse collective, mais aussi la solidarité, les plans d’évasion et les petits riens auxquels on s’accroche comme à une bouffée d’oxygène. De son témoignage bouleversant et essentiel jaillit l’humanité dans tous ses extrêmes.
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Mutsenap Max Drouin










Mutsenap

ou les forcenés de l’espoir




















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2012


Avant-propos



Depuis mon enfance j’ai toujours aimé raconter…

Juillet 1986 : écrire ma déportation sitôt venue ma
retraite !
Je me l’étais promis et mes amis m’y conviaient, mais,
d’abord, saurai-je rendre mon récit acceptable, je veux dire
par là plus bénéfique que déprimant, malgré l’horreur de
nombre de scènes qu’il convenait de décrire sans
restrictions ! Et puis, quarante ans après, n’était-ce pas de toute
façon une gageure ?
Soutenu, encouragé notamment par ma femme, j’ai
tenu le pari.
De mes souvenirs, je ne possédais que quelques notes
griffonnées au hasard des jours, les temps forts restant
toutefois gravés en moi comme au fer rouge.
Allais-je pouvoir tout rassembler, tout rejoindre et tout
ressentir de nouveau, faisant appel non seulement à la
mémoire des faits, mais aussi à celle du cœur et plus
prosaïquement à celle des tripes ?
En écrivant, j’eus la surprise de constater à quel point
ces vécus revenaient intacts, ramenant avec eux, parfois au
jour le jour, le déroulement de l’action. Comment
l’émotion retrouvée faisait resurgir les images, imposant
les mots.
La vie concentrationnaire ! École des damnés ! École
aux bancs si meurtriers ! Avec un dernier recours, le
jugement des étoiles, à chacun la sienne ! J’y ai connu ma
part d’enfer, restant toutefois un forcené de l’espoir, d’où
le second titre de cet ouvrage !
9 Beaucoup d’étoiles ont sombré entraînant avec elles
beaucoup de mes compagnons. Je leur dédie ce livre, dont
le ton, loin d’être toujours morose, ne fait par là que
ressembler à la vie et aux jeunes que nous étions. Dans cet
esprit j’invite le lecteur à revivre avec moi ces moments si
intenses de notre parcours, où le tragique et le comique, la
beauté et l’horreur, furent si souvent mêlés.
MUTSENAP : contraction francisée de l’expression
allemande « Mützen ab » (chapeau bas), commandement qui
revint chaque jour comme un leitmotiv de notre vie,
quand, alignés pour être passés en revue et comptés, nous
devions nous découvrir à l’arrivée du SS.
Cet écrit est strictement autobiographique et son
déroulement chronologique. Tous les faits consignés sont réels.
Seules, les longues conversations et discussions ont été
reconstituées avec le souci d’en restituer l’essentiel dans
des pages intitulées FORUM.
J’ai voulu y montrer les raisons du moment ; aussi, les
opinions développées n’y sont-elles pas présentées comme
vérités intrinsèques. Ce n’est pas la vérité qui fait agir les
hommes, c’est ce qu’ils croient vrai. Les convictions d’une
époque rejoignent ainsi l’histoire.
L’Épilogue qui suit ce récit montre dans quelle mesure
je n’ai pas moi-même, après la guerre, échappé à ce
mouvement des choses.
Venons en maintenant aux événements de
l’avantguerre tels que je les ai traversés.
10


Prologue



Né en 1920, j’appartiens aux générations de «
l’entredeux-guerres ». Cette appellation suggère la précarité de
ces vingt années durant lesquelles les fracas de deux
conflagrations mondiales laissent tout juste l’intervalle d’une
crise économique sans précédent.
En 1936, j’obtiens à Paris mon diplôme d’horloger. En
situation de gagner ma vie, j’entre dans le monde des
adultes.
1936 ! C’est aussi l’année où, brusquement, tout
s’arrête ! Dans le faubourg Saint-Antoine et dans mon
quartier de la Bastille, les fenêtres des ateliers se hérissent
de drapeaux ouvriers.
Pourquoi ?
Parce que la crise économique se prolonge et, avec elle,
le dénuement !
Parce que des scandales financiers ont détruit la
confiance et relativement déstabilisé l’État.
Parce que, dans le pays, des millions de gens n’ont
encore jamais pu voir la mer !
Parce que les mœurs propres à notre histoire font que,
souvent, les Français n’ont pu obtenir que par
l’insurrection ce que des gouvernements étrangers, plus
réalistes, avaient accordé par raison !
Et c’est le Front populaire ; vécu comme une joie
immense par les uns et comme une calamité par les autres,
car, déjà depuis 1934, l’unité nationale s’est fêlée.
Cela s’est produit quand deux manifestations
successives, l’une de droite, l’autre de gauche, ont tour à tour été
réprimées, avec morts et blessés, par un pouvoir dépassé.
11 Anciens combattants, d’opinions opposées, deux de
mes professeurs y avaient réciproquement participé.
Depuis, deux moitiés de la France se défient, et, peu à
peu se haïssent. Après la victoire de la Gauche en 1930, la
fêlure devient fossé. Mais pour nous, les jeunes, le Front
populaire, c’est surtout l’augmentation massive des
salaires et un développement correspondant des loisirs avec les
quarante heures et les congés payés. « La machine au
service de l’homme. » « Travailler pour vivre et non vivre
pour travailler ! »
Ils vont la voir la mer, les Français, en tandem, en train,
en stop ! Ma génération exulte.
Libérés, les jeunes citadins se lancent sur les routes et
moi avec eux ! 1937. Les Auberges de la Jeunesse, déjà
créées chez nous par Marc Sangnier, Chrétien Démocrate,
compagnon d’Aristide Briand, se développent fortement
sous l’impulsion de Léo Lagrange.
C’est au sein de ce mouvement enthousiaste,
mélangeant étudiants, ouvriers, chrétiens et athées, où toutes les
opinions religieuses ou politiques se côtoient, que je tente
de me faire une vision du monde d’alors.
Jusqu’au moment de Munich en 1938, et même un peu
plus tard, la population connaît un essor, une joie de vivre
incontestables !
Une sécurité aussi !
Dans nos Auberges de Jeunesse, le vol n’existe pas !
Une jeune fille peut, la nuit, traverser une ville sans être
inquiétée !
On revient chez soi sans la crainte d’avoir été
cambriolé !
Porté, lui aussi, par son époque, Charles Trenet a
immortalisé la joie de vivre et l’insouciance du moment !
Mai 1938, Munich, première mobilisation, le spectre de
la guerre grandit.
12 1939. Gauche-droite. Ça les accapare, les Français,
cette lutte d’opinion devenue lutte des classes, ça les
annihile et les désarme devant la guerre qui vient.
Septembre 1939. La guerre commence dans
l’immobilisme. La fêlure puis le fossé sont devenus brèche
de Roland par laquelle risque de s’engouffrer la forêt
marchante, verte et brune, des Allemands (pour lesquels
gauche-droite, c’est d’abord marcher au pas !)
Et que disent les Français d’alors dans leurs opinions
extrêmes, de la Gauche à la Droite ?
« Qu’irions-nous nous faire tuer, nous qui n’avons plus
rien à perdre », disent un certain nombre de gens de
gauche, ulcérés devant l’échec du Front populaire.
« Pourquoi jeter le Parti dans la bataille pour défendre
une bourgeoisie qui ne rêve et ne suppute que croisade
mondiale contre l’URSS », disent un certain nombre de
communistes, depuis le fiasco des pourparlers d’Helsinki
dont le pacte germano-russe leur apparaît être une
conséquence logique quasiment inévitable.
« Plutôt Hitler que le Front populaire », s’écrient un
certain nombre de gens de droite ulcérés depuis 1934.
D’autres ne vont pas aussi loin, mais font passer avant
tout l’anticommunisme, l’ennemi principal étant, pour
eux, à l’intérieur.
Entre toutes ces oppositions, il y a des militaires et des
patriotes inconditionnels, tous ces gens souvent héroïques,
puis il y a la France profonde, mais désabusée,
désorientée, dépassée, fataliste.
Au milieu de toutes ces contradictions, au milieu de sa
joie d’exister, de son désir de savoir, de comprendre, ma
génération est jetée dans la guerre, bientôt dans la débâcle.
Dissout par la défaite, l’État se reconstitue à Vichy,
mais sa nature même et sa dépendance le frappent de
suspicion. Par la défaite, les valeurs traditionnelles se sont
discréditées. Débrouillez-vous les jeunes ! Nous, on ne sait
plus.
13 Depuis Londres, de Gaulle lance bien la Résistance,
mais, de son côté on ne nous propose aucune explication
claire des désastres périodiques, tant économiques que
militaires, qui frappent l’Occident. Dans nos auberges de
la Jeunesse, on y discute, on y refait le monde, on est un
peu là pour ça ! Non ?
Pour beaucoup d’économistes, le régime capitaliste est
responsable devant l’histoire de deux conflagrations
mondiales, ainsi que de la crise économique qui les a séparées.
« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée
porte l’orage », a dit Jaurès.
Quoi alors ? Qui ? Le socialisme ? Lénine ? Trotski ?
Bakounine ? Staline ?
Des maîtres à penser de l’époque – Georges Duhamel,
André Gide – ont rejoint le communisme. « Nathanaël, je
t’appellerai maintenant camarade », s’écrie Gide dans ses
Nouvelles nourritures écrites après Les Nourritures
terrestres. Malraux lui-même soutient l’Espagne républicaine
dans L’Espoir puis illustre les révolutionnaires dans La
Condition humaine et Le Temps du mépris, tandis que
Duhamel écrit La Possession du monde.
Marx bénéficie d’une curiosité compréhensible. Il
explique les mécanismes de l’économie définissant les
classes sociales et leurs rapports.
Dans aucun pays le Socialisme n’a encore été
expérimenté, à l’exception de la Russie dont, depuis 1917, on ne
sait rien ou si peu, à part ce que nous a montré le Pavillon
russe de l’exposition de 1938. On ne sait rien des
exactions de Staline et rien des goulags. Le Socialisme jouit
donc d’un préjugé favorable. Cet engouement surprendra
bien des lecteurs aujourd’hui. Ce qui était absolument
logique cinquante ans avant déconcerte à présent, devant la
mauvaise image et le manque de démocratie qu’on a pu
attribuer à la plupart des pays socialistes. C’est que la roue
de l’histoire a tourné !
Le Socialisme, oui, mais quelles voies y conduisaient ?
14 Et ces Partis communistes dirigés par des gens dont le
mandat était sans limite ? Quels dangers de conservatisme
ou de corruption inhérents à leur nature comportaient-ils ?
Voilà ce qu’une jeunesse imbue d’humanisme et de
romantisme révolutionnaire pouvait difficilement imaginer.
Plus clairvoyants sur ce plan, les Trotskistes dénoncent
âprement ces dangers, mais la guerre survient et clôt les
discussions, laissant la parole aux armes.
1940. Après la débâcle, l’occupation. Mon contingent
n’a pas été mobilisé.
D’abord se libérer ! Donc la Résistance ! Des réseaux
gaullistes se forment sur le territoire, mais on ne peut les
toucher que par Londres. Je rejoins la Résistance à Paris
en mai 1941, dans ses formations groupées sous le titre du
« Front National » comprenant des hommes de différentes
appartenances, dont les Communistes. Quelle sera la
société de demain ? Dans la clandestinité, on discute bien
encore, mais la Résistance nous cloisonne, nous isole,
nous manquons de références et, comme dit mon amie
France Hamelin : « On ne peut pas réfléchir, discuter et se
battre en même temps ». Alors fonçons ! Après on verra !
En 1943, j’échappe de justesse à la Gestapo de Paris.
Arrêté à Orange en tant que maquisard le 17 février
1944, je serai déporté le 25 juin et ne reviendrai que le
29 mai 1945.
15














Paris – Dachau



1. Le départ



« Alors, Max, on la visite cette Allemagne ? » Pierrot
me le propose comme si nous avions le choix ! Au fond, il
a raison ; tenir le pari ; accepter la situation en remontant
nos manches, c’est bien tout ce qui reste à faire, car,
depuis peu, nous savons !
Huit jours que nous étions arrivés, transférés de Nîmes
dans ce bâtiment pénitentiaire lyonnais, quasiment hors
d’usage depuis le dernier bombardement. Rejoint pourtant
tout au long de la semaine par des convois venus d’autres
prisons, plein à craquer, cet œuf fêlé ne pouvait être qu’un
lieu de transit.
Ça s’est passé hier, à la « récréation »… Réclamant
l’attention, bras levés, un gradé s’avance. Il est suivi
d’autres gardiens qui, trop nombreux pour n’être qu’une
garde d’accompagnement, constituent plutôt un
étatmajor, et ça donne un tour solennel à la déclaration.
« Demain, tous les détenus seront transférés…
Probablement vers l’Allemagne… Prenez vos dispositions en
conséquence », ajoute-t-il un ton plus bas ; façon d’éviter
l’expression sinistre : « Prévenez les familles. »
Ainsi, la menace jusqu’alors éludée se concrétise. Le
sort en est jeté ! Silence… Un aigle plane au-dessus de
notre cour, les serres en forme de croix gammée !
Et puis tout le monde se met à parler à la fois. Rumeur
d’un accent qui ne s’oublie pas ! Un joli cocktail !
Surprise, angoisse, colère, résignation, bravades, tout ça
secoué avec aussi quelques paroles sensées qui resteront
en surface une fois le breuvage décanté.
19 Apparemment, la plupart d’entre nous évitons le pire,
qui eût été d’être jugés et condamnés ici, en France, selon
les lois de l’occupant, c’est-à-dire fusillés. Mieux vaut
avoir affaire à la condition de prisonnier qu’au peloton
d’exécution !
Interrogé, le gradé déclare n’en savoir pas plus sur
notre destination, il s’en tient à exécuter des ordres qu’il
n’est pas en mesure de discuter. Nous partirons sans
bagages, dans les vêtements civils que nous portons.
Depuis l’annonce de notre prochain exode, nous avons
conscience de n’être plus de simples détenus aux yeux de
nos gardiens ; les circonstances nous désignent
différemment, et les regards qu’ils nous jettent ne sont plus de
routine.
De même parmi les nôtres, certains visages ont changé,
que, tel un burin, l’angoisse déjà façonné. Les
comportements aussi se sont modifiés, les uns ralentis, les autres, au
contraire, surexcités. Longue pour tous a été cette nuit !
Balancés entre l’appréhension et l’espoir ! Emmenés en
Allemagne pour les derniers mois de la guerre, tout est
possible.
20


2. Lyon – 25 juin 1944



Rassemblés dans la cour de la prison Saint-Paul pour le
voyage « probablement vers l’Allemagne », nous sommes
attentifs aux mouvements de nos gardiens et des gardes
mobiles qui les renforcent.
Il fait beau. Autour de nous, les casquettes à galon
d’argent, les lourds trousseaux de clés, les fusils et les
casques s’en donnent à cœur joie. Ordres brefs, fébrilité dans
les voix due sans doute au trouble des consciences ? Leur
excitation évoque la meute. Au fil des minutes, la pression
monte. Visiblement, on a hâte de se débarrasser de nous.
Soudain, on nous entoure, tandis que nos gardes
dégagent la sortie, on nous canalise : « Allez-y, en avant ! »
Les hautes portes se sont ouvertes ; celles du bâtiment
d’abord, puis, à quelques mètres, celles du mur d’enceinte.
Le revoilà ce monde extérieur ! Avec sa liberté ! Avec
son ciel qui descend maintenant jusque dans les rues !
Avec son espace et ses perspectives… dont une très courte
– la nôtre ! – qui conduit tout droit à un convoi de camions
gris à croix gammée ! L’aigle a atterri !
Nous avons beau être prévenus, un instant l’angoisse
nous saisit ! A chaque véhicule, quelques soldats de la
Wehrmacht, un peu à l’écart, d’autres armés de
mitraillettes qu’ils braquent.
De la prison, on nous guide. Des Français font la haie
pour contraindre d’autres Français. Nous sommes incités
vers les camions comme des bovins vers une bétaillère.
Les Allemands s’en tiennent à quelques gestes sans doute
habituels. Leur calme contraste avec la surexcitation de
nos gardes.
21 Une fraction de seconde, Pierrot se trouve en face d’un
jeune exécutant : "Ça vous fait plaisir ?" L’autre détourne
les yeux comme s’il y avait reçu du poivre. "Ça doit
chauffer sous son casque."
Il faut de tout pour faire un monde, et aussi pour faire
une escouade de gardes mobiles en 1944 ; depuis celui qui
pense « Autant de salopards en moins » jusqu’à celui qui
se dit « C’était ça ou déserter ! Nous, on exécute. Mauvais
moment à passer ! Après, il faudra l’oublier, en espérant
que les Français aussi oublient. »
Nous quitterons la ville par un de ces matins de chaleur
où l’on voit l’asphalte trembler sous le soleil. Lumineux,
le ciel invite, contrastant avec le sombre de notre situation.
Nous sommes mille cinq cents hommes environ, pour la
plupart Résistants ou Maquisards. Convoyés non plus par
des gendarmes français, mais par des soldats de la
Wehrmacht, nous nous sentons pris dans la mâchoire de fer du
e
III Reich. Cette fois, ça y est !
Nous sommes aux mains des Allemands ! Livrés par
Vichy sous la condition que nos dossiers soient confondus
dans un anonymat de masse, nous serons tous considérés
au même titre : prisonniers politiques. Les jours prochains
feront de nous des déportés politiques.
Le convoi démarre. Les avenues sont désertes, hormis
de rares passants longeant, furtifs, les façades. – Silence –
occupé seulement par le bruit des moteurs. Juchés sur les
ridelles, des dos verts barrés de fusils et surmontés de
lourds casques, se profilent, héraldiques, sur fond bleu
azur. Notre itinéraire, balisé de part et d’autre, d’abord par
des soldats de la Wehrmacht, mitraillette suspendue à
l’épaule et maintenue braquée sur le convoi, se trouve
maintenant surveillé, dans la même disposition, par des
Waffen SS à l’uniforme brun vert (Waffen SS : ceux que
nous, prisonniers, désignions ainsi, étaient, pour la plupart
des étrangers, non allemands, engagés sous l’uniforme
brun vert. Leurs brigades jouaient un rôle subalterne au
22 service des SS. Nous serons presque toujours gardés par
ces Waffen SS). Deux rangées, à raison d’un homme tous
les quinze mètres, ça fait beaucoup de soldats. Quelles
précautions !
Vue sous cet angle, la double haie qu’ils forment serait
d’honneur pour les Résistants que nous sommes ; mais un
symbole tout autre s’en dégage ; quelque chose
d’inéluctable, que tous nous ressentons, même Aimé, ce
Maquisard d’habitude si insouciant, qui me regarde. Nous
changeons d’avenue. Sombres et tristes malgré le soleil,
les immeubles de la ville tournent lentement, comme
tourne peut-être ici notre destin.
Lourdes, ces minutes qui passent, inexorables ! Le
camion du temps n’a pas de marche arrière ! Je m’efforce de
ne pas me laisser submerger par l’ambiance, quand, adossé
au panneau arrière, Fernand me fait un clin d’œil,
inconditionnel qui veut dire : « Je suis là, où qu’on aille on verra
bien ! » Pourtant, il est inquiet pour sa femme, enceinte.
Après un coup audacieux, ne pouvant s’éloigner sans la
mettre en péril, il a été arrêté, mais avec la Gestapo on ne
sait jamais ! Et malgré tout, il espère, comme nous nous
reprendrons tous à espérer, une fois passée l’impression du
moment.
Là-bas, la gare grossit, noire, endommagée, sinistre.
Nous y voilà. « Alle absteigen. Schnell. » (Tout le monde
descend. Vite.). Pressés par nos gardes, nous commençons
à sauter des camions. Dans l’instant, j’observe l’un d’eux :
bourru sous son casque, dans son uniforme râpé, fatigué
comme celui de ses collègues – entre deux âges – évite de
nous regarder individuellement – dans la vie, pourrait être
père de famille – paysan peut-être – que la corvée
emmerde – mais préfère être là qu’en Russie ! « Schnell,
schnell ! » Il nous faut sauter et nous aligner serrés.
Deux groupes de responsables militaires s’avancent
l’un vers l’autre. Salut hitlérien. Échange de documents.
Nous sommes transmis par nos convoyeurs à une
compa23 gnie de Feldgendarme. A notre surprise, ces grands
gaillards vêtus de vert clair, avec chaîne et plaque de poitrine,
sont tous des jeunes. Ils nous emmènent dans la gare.
Contrairement aux soldats de la Wehrmacht, préoccupés,
lointains, ou bien aux Waffen SS, d’une impassibilité
minérale, ces hommes se montrent vivants et gais, bavardant
entre eux sans plus nous regarder que si nous étions de
simples usagers du réseau. « Tu les vois ! », dit Pierrot.
« Étonnant ! » Leur pendule ne semble pas être à l’heure
de la défaite prochaine ! Existerait-il d’anachroniques îlots
d’insouciance dans la débâcle de l’Allemagne nazie ? La
bonne humeur de ces hommes nous inquiète « Après tout,
reprend-il, c’est nous qui devrions être gais ! Les cinq ou
six dernières semaines de la guerre nous permettront tout
juste de visiter l’Allemagne ! Certains prisonniers y sont
depuis des années, on tiendra bien pour si peu de
temps… » Il me regarde, cherchant mon approbation, et
l’obtient. Car nous Maquisards qui avons vécu ensemble
durant plusieurs mois dans les prisons de Nîmes ou
d’Alès, portons, quelles que soient nos opinions, un regard
semblable sur la situation militaire : la victoire des Alliés
est imminente, la fin de la guerre et le retour à la vie civile
s’ensuivront tôt après ! Et revient cet optimisme têtu,
propre à notre jeunesse. Déjà s’estompe la sensation
désagréable du départ. La bonne humeur de nos gardiens
serait-elle en partie feinte, amplifiée, utilisée comme
élément psychologique de leur fonction ? Ce serait gagné, car
elle semble contagieuse si on en juge par le bruit de nos
voix.
Ainsi, vingt-cinq ans après, aussi confiants dans la fin
proche de la guerre que l’étaient les appelés de 14-18,
aussi naïfs, quoique dans un contexte différent, nous partons
pour l’Allemagne, pour Dachau sans le savoir, et non plus
rien savoir des camps.
24 Les malheureux déportés en transport plombé dès le
départ de Compiègne ou Drancy auront, bien avant nous,
une autre optique !
Nous voilà donc dans cette gare, sous des verrières
noircies, au cœur de l’été, au cœur de l’événement. La
perspective grise des quais s’enfuit vers un halo de
lumière. Très peu de gens circulent. Tout ici semble
attendre, nous attendre… Tandis que des soldats s’alignent
sur les quais.
Avant le départ, un homme nous harangue, massif dans
sa gabardine grise – la cinquantaine bistrée du proxénète
méridional – chapeau légèrement sur l’arrière – le regard
administratif et vaste du maquignon en hommes. Il semble
pressé. « Vous serez bien traités durant ce voyage, mais si
vous tentez de vous évader, je vous sécherai ! Ça, je vous
le promets. » L’expression est d’époque et bien française,
employée dans les maquis. « Si l’un de vous s’évade, ceux
du compartiment seront fusillés comme complices. » Son
œil devenu luisant regarde alentour. « Un homme averti en
vaut deux », conclut-il.
On nous répartit le long du train qui nous est destiné. Il
s’agit de wagons de voyageurs avec compartiments et
couloir. Transportant des gens habillés en civil, confiés à ces
joyeux gardiens, notre convoi aurait quelque chose de
touristique, n’était, à l’arrière, un wagon de bois fermé, type
« 40 hommes 8 chevaux », au toit équipé de projecteurs et
de mitrailleuses. On devine par la forme que ce matériel
est plutôt de vocation anti-évasion qu’anti-aérienne.
Coup de sifflet. « Einsteigen, schnell, schnell. » Nous
devons monter. Devant le marchepied, René, le
Marseillais, plaisante : « Après toi, mon cher. » Nous nous
installons à huit par compartiment, tels des voyageurs en
temps de paix. Vitres baissées, les couloirs nous sont
interdits. Nous voilà à bavarder, à prendre la mesure de ce
qui nous arrive : les commentaires vont bon train. Les
isolés se présentent. « Je suis mineur de Saint-Étienne,
25 Centrale d’Alès » (Prison centrale d’Alès), « Et moi,
cheminot, d’Alès aussi », « Moi de Clermont-Ferrand, où je
suis mécanicien garagiste », « Je suis alsacien, de Paris, je
finissais mes études… »
Secousse. Coup de sifflet cette fois irrémédiable. Le
convoi s’ébranle. De nouveau les cœurs se serrent.
Derrière nous rapetisse la ligne brune des soldats restes en
position sur le quai.
Sitôt le départ, nous devons, en bon ordre, gagner
l’extrémité du wagon pour y être fouillés ; ce qui permet à
certains de nos gardes d’inspecter dans le même temps nos
places laissées vides.
Nos Feldgendarme, qui ne parlent qu’allemand, se font
comprendre par gestes, sans mauvaise humeur ni
impatience. Aucun objet en métal n’est toléré.
26


3. L’imprudence



Sur le point d’être fouillé à mon tour, naïvement
satisfait de parler une cinquantaine de mots allemands : « Ich
habe kein metal », dis-je (Je n’ai aucun métal). L’effet est
immédiat. « Du sprichst deutsch ! Du kommst mit. » (Tu
parles allemand ! Viens avec moi.) Celui qui semble être
le brigadier me ramène devant mon compartiment et là,
me tient un discours bien senti, auquel je ne comprends
pas un traître mot.
« Verstehst du ? » (Comprends-tu ?) J’hésite à
répondre. Le discours recommence, plus appuyé. L’homme
menace du doigt. « Verstehst du ? – Ja, ja », dis-je
conciliant pour avoir la paix. Il me regarde, incrédule. Mes amis
suivent la scène, intrigués, inquiets. Le brigadier échange
quelques mots avec un collègue qui s’était rapproché.
Celui-ci me désigne en montrant sa tempe du doigt. Le
brigadier me regarde gravement. Encore quelques mots
prononcés calmement, bien détachés. La phrase finit par
« kaput ». Ça, je comprends ! « Ja. Ja », répondis-je cette
fois, d’une voix mal assurée. De guerre lasse il m’indique
ma place en secouant la tête et s’en va. La traduction
intégrale, fort simple, m’est fournie immédiatement par
l’étudiant alsacien plus malin que moi, et consterné. "Si un
seul homme du wagon tente de s’évader, tu seras fusillé le
premier". La nouvelle m’étrangle ! Le monde change de
couleur. Voilà ce qu’il en coûte de montrer imprudemment
le très peu que l’on sait ! Les minutes suivantes, je
m’adresserai à part moi les reproches voire les injures
qu’on imagine. Ainsi, dès le départ, je compromets mes
chances !
27 Le décor habituel des voies ferrées défile devant une
banlieue poussiéreuse et ensoleillée. Le train accélère au
rythme saccadé de la traction vapeur. Chuintement lointain
de la locomotive. Cadence assourdie des roues.
Maintenant, c’est la campagne. Nous sommes réinstallés. Par les
fenêtres des couloirs s’engouffre un vent au parfum de
prairie chauffée. Tous les regards vont au dehors.
« Regardons-la bien la France », dit le vieux cheminot
d’Alès, comme s’il pensait tout haut. Un silence lui
répond. Ces collines qui tournent et s’enroulent,
multicolores dans les tendres tapis de leurs champs ! Ça et
là, ces toits roses qui s’éloignent abritant le secret de leurs
vies ! Et ce village qui sombre derrière l’arrondi verdoyant
d’un coteau ! Le clocher s’enfonce en dernier, droit,
ardent. Remué par le vent, le coq scintille comme un dernier
au revoir, un adieu peut-être ? Tout ça, c’est la France qui
fout l’camp !
Une angoisse collective survient, irrépressible, comme
un mouvement de foule des consciences. La réalité nous
relève la tête, nous oblige à regarder en face la grande
incertitude ! Quand la reverrons-nous et la reverrons-nous
cette France ? Qui jamais ne nous a paru plus belle, plus
attirante… Nous nous taisons. L’ange qui passe porte un
suaire. Alors, Aimé, l’Espagnol, lance dans son accent
méridional : "Vous n’avez jamais vu une vache maigre
regarder passer un train ?" Il désigne en contrebas une bête
étique, isolée dans son champ. "Elle a dû se coincer dans
la porte en entrant !" ajoute-t-il. Nous rions gris, mais le
maléfice est rompu. Peu à peu, la jeunesse reprend ses
droits. Huit paires d’yeux se retrouvent, les conversations
se renouent.
Le cheminot sourit en hochant la tête. René demande :
"Alors, Max, que penses-tu de la situation ? On va bientôt
revoir tout ça ?"
Il désigne du menton une chaîne de montagnes mauve,
découpant finement le ciel par-dessus les brumes du
loin28 tain. – Oui, je le crois. La fin de la guerre est proche,
l’armée allemande est en déroute, au point que personne,
même Hitler, n’est assez fou pour continuer – Alors, on
reviendra avec toutes nos dents ? – Je crois. Vaincus, les
Allemands ont le plus grand intérêt à nous épargner.
Tous autant que nous sommes, ne savons encore rien du
génocide de six millions de juifs, des chambres à gaz ni
des charniers. Nous ignorons qu’à cause de cela, Hitler ne
peut pas plus demander à l’Ouest une paix séparée que
traiter à l’Est où son agression a déjà causé la mort de
millions de Russes.
Et me voilà à mon tour chantre de l’optimisme, malgré
le danger imminent qui pèse sur mes épaules !
Surprenant ! Ce danger, durant de longs moments, avant que la
nuit vienne, je l’oublierai. Je l’oublierai comme ces
réalités insupportables que l’inconscient refuse. Par instants
seulement, ça me remontera à la gorge ! Un de ces accès,
d’une intensité particulière, se saisit de moi. Bougre
d’idiot, d’imbécile, de faire des conneries pareilles ! Ça
commence au dedans comme un premier coup de tonnerre.
Une révolte contre moi-même ! La fièvre me monte aux
joues, et cela me surprend. Pourquoi m’irriter à ce point
quand la bêtise est faite ? Ah, je sais ! J’ai faim ! Tant il
est vrai que l’estomac incline et amplifie les pensées.
D’ailleurs, nous avons tous faim, depuis notre
incarcération dans les prisons de Vichy, mais, cette faim, nous
avons appris à la discipliner, à la tenir comme en vitesse
de croisière. Par moments seulement, l’estomac se révolte,
s’indigne, se tord.
Par manque de moyens, d’organisation ou simplement
de compétence, rien au départ de Lyon n’a été prévu, côté
français, relativement à notre nourriture. Les Allemands,
ne se sentant concernés qu’à partir de Karlsruhe, nous ne
mangeons pas pendant les quarante-huit heures qui nous
séparent de cette frontière administrative.
29 Quelques colis alimentaires destinés à certains d’entre
nous ont bien suivi, mais, entreposés souvent en plein
soleil, ils seront finalement distribués hors d’état, fondus,
pourris, séchés ! Ayant promis à ses camarades de partager
le festin, un mineur de Saint-Étienne pleure devant un
lapin grouillant de vers préparé et envoyé par sa femme, au
prix de quelles difficultés, de quels sacrifices !
Nous voici donc, huit compagnons, dans ce
compartiment tour à tour, embrasé puis sombre, suivant
l’orientation du convoi : huit compagnons bercés par de
faux espoirs, bercés par les mouvements d’un train
serpentant au soleil couchant dans une vallée du Jura.
Bien sûr, la nuit apportera, sous son manteau, l’idée de
l’évasion. Un drame collectif risque de se vivre, dans
lequel je serai le premier concerné. Je les regarde ces
compagnons, devenus soudain si proches, comme une
ultime famille !
Il y a Pierrot, de Pantin, fils de restaurateur. De haute
taille, intelligent, enjoué ; un idéaliste à la verve
parisienne, rehaussée par une distinction naturelle.
Il y a ce vieux cheminot d’Alès, trente années de travail
dans les ateliers et sur les voies. Une solidité intérieure
avec une gentillesse à fleur de peau. Amèrement amusé
d’être déporté sur son propre outil de travail.
Aussi ce mineur de Saint-Étienne, mal remis de
l’arrachement à sa famille. Deux touffes de cheveux roux
flanquent un crâne lisse, cause de quoi son nez parait plus
long, plus préoccupé, entre ses yeux bleus fixés sur son
tourment.
Il y a Aimé, jeune Espagnol de Bédarieux, un de mes
compagnons de maquis, à la chevelure exubérante, farfelu
et courageux, fidèle dans ses amitiés. Un nez aplati de
boxeur ne dépare pas de beaux traits sombres de
Méditerranéen.
René, de Marseille, plus âgé, atteint par une vie difficile
aux multiples emplois. La faconde méridionale : « Toi,
30 pour trouver ton plus con ! », disait-il à un interlocuteur
têtu. Le dos voûté, le front plissé, une usure apparente
démentie par la jeunesse du regard.
Il y a Diébold, cet Alsacien de Paris, trapu, de petite
taille, blond, blanc de peau, silencieux dans un angle de
banquette, comme s’il était dans un contexte différent.
Estce sa qualité d’Alsacien ? Est-ce sa nature ? Je partagerai
bientôt son secret.
Il y a Jacques, de Montferrand, fils de garagiste, grand
gaillard aux yeux gris, réservé, qui semble lui aussi
domine par la nostalgie de sa ville, de sa famille, d’une
fiancée peut-être.
Et enfin moi-même, horloger parisien, résistant en ville,
puis maquisard, entraîné par les courants de son époque
qu’il vit intensément. « Garçon attachant, en ceci qu’il ne
fait jamais de petites bêtises », disait ironiquement un
excellent professeur de l’École d’Horlogerie de Paris ! Ah !
Comme il vient d’avoir raison ! Confiant dans mon étoile,
ce matin encore, je me voyais déjà revenu à Paris vivre les
événements de l’après-guerre. Un facteur imprévu vient
fausser les équations de ma logique. La conjoncture me
rend muet, préoccupé par la venue de cette nuit propice à
l’action, dans cette vallée de plus en plus sombre,
assurément des plus sombres du Jura si on la regarde à travers
mon souci.
Le sujet est abordé bille en tête par Aimé et Pierrot.
— Qu’est-ce que tu regardes dehors ? Tu penses
comme moi ? Ça pourrait bientôt être le moment de foutre
le camp de là-dedans !
Nous nous regardons tous. L’attention de quelques-uns
se porte sur moi. L’évasion ! J’y pense depuis des heures !
Accroché là, comme une invitation, un marteau rouge
de secours SNCF est disponible. Compte tenu de ma
conviction, quant à la fin prochaine des hostilités, je n’ai pas
le sentiment que ça vaille le coup de prendre de tels
risques ; mais du fait de ma récente promotion de candidat à
31 la fusillade, je ne me sens aucun droit de dissuader mes
camarades, non plus que de les inciter. Que penserait-on
de moi ? Je n’en mène pas large. Et les autres
compartiments ?
Sur l’ensemble du wagon, l’idée d’une tentative me
paraît quasiment inéluctable. Mes chances s’amenuisent. On
me regarde. « Si vous voulez essayer… je serai obligé de
sauter le premier », m’entends-je dire d’une voix qui se
veut câline.
« Bien sûr », me répond-on. « Attention les gars », dit
alors le vieux cheminot. « Je vous parle en connaisseur : si
par malheur vous tombez sur un crocodile ou un
sémaphore, vous êtes morts. Sauter de nuit sur un ballast, c’est
déjà très risqué ; mais plus encore par la fenêtre. Il faudrait
pouvoir se laisser rouler d’un marchepied. Presque
forcément blessés dans la chute, si vous êtes repérés, vous serez
repris, et alors ? Moi je suis vieux, je ferai comme vous
voudrez et comme je pourrai. En tout cas, je vous aurai
prévenus. »
Comme cheminot, il se considère, d’une certaine façon,
responsable. Il n’a plus sa casquette, mais jamais elle n’a
pesé aussi lourd sur sa tête.
René fait remarquer que seule une forêt ou des bois
touffus offrent des chances. Il faudrait attendre de rouler
lentement. "Trop lentement, objecte Aimé, c’est mauvais
aussi parce que le train s’arrêtera sur cinquante mètres, la
mitrailleuse sera trop près et ils nous fonceront dessus
aussitôt : deux ou trois cents mètres seraient préférables pour
gagner le couvert".
A cet instant, un Feldgendarm revient sur ses pas et me
demande par gestes pourquoi je ne parcours pas le couloir.
Ils voudraient me faire faire à leur place leur travail de
surveillance ! Ça, je ne le ferai pas quoiqu’il pointe son
doigt vers moi comme un revolver. Une seule fois, alors
qu’il m’avait obligé à sortir en me montrant le bout du
wagon, j’ai fait le trajet en regardant mes pieds. Plutôt
32 risquer d’être fusillé que d’encourir le mépris des autres et
le mien propre !
Le Feldgendarm repasse. Nous avons observé qu’ils
font une ronde tous les quarts d’heure. Il ne me dit plus
rien, le regard indifférent. Je pressens qu’il va me laisser
tranquille. Dans chaque wagon et à chaque transport, ils
doivent procéder de la sorte.
« En somme, il s’agira de sauter vite et tous », reprend
Pierrot dont le regard interroge. Toujours enclin à l’action.
Aimé, l’Espagnol, est pour. Jacques est optimiste sur nos
chances. Pierrot est pour lui aussi, mais les chances
sontelles acceptables pour tous ? Et, le jeu en vaut-il la
chandelle, vu la fin proche des combats ? C’est la question que
nous nous posons, sans la formuler. Diébold, l’Alsacien,
semble vouloir essayer de toute façon. René, plus âgé,
doute probablement de ses chances, mais sautera quand
même, parce qu’il est marseillais et que là-bas on ne se
dégonfle pas. Peut-être aussi parce qu’une certaine
lassitude lui donne le détachement nécessaire. Pour le mineur,
pas d’hésitation ; il est dans l’équipe, si on y va, il y va. Le
vieux cheminot doute visiblement, mais beaucoup de ses
camarades Résistants de la SNCF sont déjà tombés. Lui
aussi peut finir comme ça. On lit une douce résignation
dans son regard.
De nouveau règne une tension commune. Nous avons
parlé de l’évasion avec excitation. Comme dans toute
action ou l’on met sa vie en jeu, au moment de passer à
l’acte, on va un instant se demander ce qu’on fait là, et
puis dans un déchaînement collectif, il faudra bien sauter.
Nous regardons défiler une succession de masses
sombres et d’espaces dégarnis, vaguement éclairés par la lune
montante. La vitesse est le plus souvent supérieure à ce
qu’il serait souhaitable. Puis inférieure, le convoi
ralentissant pour rouler de longs moments au pas. Dans les
courbes, on voit le faisceau des projecteurs arrière traîner
33 sur la voie. Il faut que se présentent à la fois un couvert et
une allure convenables.
Une forêt survient. La vitesse est encore élevée ;
cinquante à soixante peut-être ? Au marteau ! Tous nous nous
levons, on hésite… on discute… et la forêt passe !
Laissant place à un coteau peu boisé. Le train ralentit. Nous
pourrions sauter, mais maintenant les taillis sont très
clairsemés. De nouveau le train roule au pas. Des lumières
surgissent, le convoi s’arrête. Il s’immobilisera pour la
nuit. C’est la fin de notre espoir d’évasion !
Une telle occasion manquée, faute de cohésion, de
commandement peut-être, ne se représentera pas.
L’excitation retombe. Regret de n’avoir pas fait ce qu’on
avait projeté ! On minimise les risques du moment et on
s’en veut de n’avoir pas agi. Dans un vide humiliant, on se
cherche des excuses. Le cheminot répète que sauter de nuit
par la fenêtre laissait à chacun très peu de chances.
Quelqu’un rappelle que les ventres creux depuis vingt-quatre
heures eussent lourdement handicapé notre fuite. Alors on
se console, presque satisfaits, d’avoir probablement évité
le pire ! Personne d’ailleurs, sur l’ensemble du convoi,
n’aura tenté l’évasion.
Il est minuit. Nous sommes de nouveau huit
prisonniers, dans le silence presque total d’un wagon arrêté
contre un quai désert, sous des lumières pâles environnées
de papillons fous.
34


4. Croisement de chemins



Sifflet dans la nuit, bruit de glissement, une vibration
du sol se répercute, un train passe lentement dans le sens
opposé au nôtre, puis s’arrête. Les wagons sont de bois,
type « 40 hommes 8 chevaux » intercalés avec des
plateaux de matériel bâché. Un des wagons se trouve, portes
ouvertes, juste en face de nous. Sous une lumière
intérieure verdâtre, qui pourrait être d’acétylène, des militaires
allemands en uniforme de la Wehrmacht, entassés dans la
paille, appuyés les uns sur les autres, couchés, assis,
micouchés, mi-assis, couverts de pansements tachés de sang,
à la tête, aux mains, aux jambes. Leur épiderme est gris,
comme couvert de cendre. Quelle fatigue sur les visages !
Dans leurs yeux quelle lassitude ! Un radeau de la Méduse
peint par la guerre, peint par le Front russe, avec ses
gelures, ses brûlures et ses privations. Ils nous regardent avec
un mépris indifférent. Les voir dans cet état devrait me
réjouir. Cela m’attriste au contraire. Tous ces jeunes
hommes usés, quelle connerie la guerre ! Leurs cheveux blonds
étaient faits bien plutôt pour les filles de leur pays ! Nous
sommes des victimes qui se croisent. Nous allons peut-être
nous faire tuer à l’Est et eux à l’Ouest. Après avoir été
follement conviés à massacrer des millions de Russes, ils
reviennent épuisés, battant en retraite à un contre cinq,
désabusés, démoralisés, et maintenant, on les envoie en
renfort, dans leurs uniformes abîmés de forçats de la
défaite.
Pour notre part, dans notre train de voyageurs, habillés
en civil, vêtus encore de nos illusions, nous avons
35 l’impression en les voyant, d’être maintenant du bon côté
de la cognée. Innocents que nous sommes !
Leur train glisse lentement, reprend sa marche. Nous
voyons défiler une vingtaine de ces Radeaux de la
Méduse, puis c’est le silence.
Nous nous endormons fatigués, sur une faim par
moments aiguë. Le rêve nous emporte sous des drapeaux aux
couleurs inconnues. Des secousses balancées réveillent
notre estomac et nous avec. La crampe du matin est
particulièrement douloureuse.
Le convoi est reparti. Le petit jour s’accroche aux vitres
ouatées de brouillard. Les bois et les champs reprennent
leur valse lente, derrière la bavure ombrée des fossés.
Nous roulerons encore tout le jour. La faim est devenue si
accaparante, si vive, que nous ne pouvons penser à rien
d’autre ! Depuis le départ de Lyon, les Feldgendarme se
faisant aider par quelques-uns d’entre nous, nous ont
apporté des seaux d’eau autant qu’il a fallu. Nous n’avons
donc pas soif, mais buvons toujours plus pour calmer notre
faim.
Nous questionnons par gestes un Feldgendarm. :
— Manger ?
— Ja, ja, essen… Morgen fruh Karlsruhe, répond-il
(oui, oui, manger… Karlsruhe demain matin.)
Douloureusement surpris de devoir attendre toute cette
journée et toute la nuit prochaine, un instant furieux, nous
nous résignons. Nous ne parlons plus. Chacun se referme
sur sa crampe. Quelqu’un s’est évanoui dans le
compartiment voisin. Plusieurs mois de privations dans les prisons
françaises nous ont affaiblis et certains supportent mal ce
jeûne.
À présent passent de jolies campagnes où le soleil
levant s’en donne à enflammer les bois, à inonder les
champs et creuser le vallonnement des coteaux. Rien
n’arrive à nous distraire de notre faim. Pas plus ces
troupeaux que ces maisons si gracieuses avec leur toit pointu.
36 Tout le jour, le soleil passera dans le ciel, éclairant nos
visages creusés. Particulièrement douloureux les arrêts,
quand, dans le silence et l’immobilité, on entend et on sent
remuer son estomac.
De plus en plus décontractés, nos Feldgendarme ne
nous surveillent guère. L’Alsace, pour eux, c’est
l’Allemagne. Ils respirent l’air du pays, s’apostrophant
avec des gestes de grands enfants ; leurs accents et leurs
rires sonnent clair. Sur les maisons et les hangars, tout est
écrit en allemand, souvent à fioritures gothiques.
Soleil couchant sur l’Alsace. Superbe ! Cette traînée de
ciel vert jade entre deux nappes de feu. En premier plan,
ce clocher à bulbe sculpté par la lumière. Et ces mélèzes !
Et ces sapins ! Majestueux, en foules immobiles et
sombres, dont les sommets encore rouges basculent, emportés
dans la fuite des collines. Et ces bouleaux si légers, si fins,
si FAIM !
Le train ralentit, s’arrête. Le convoi prend ses quartiers
de nuit. Halètement de la locomotive que l’on recharge en
eau. Bruits de voix. Puis plus rien. Un parfum de résine
flotte.
Cette nuit d’au revoir à la France, d’adieu pour
beaucoup d’entre nous, nous la passerons tenaillés par la faim,
d’un assoupissement à l’autre. Interminable !
Le train repart dans la pâleur bleue du petit matin. Des
sapins ornés de brouillard blanc. Bientôt, plusieurs appels
stridents ; nous arrivons dans une gare. « Karlsruhe »,
disent nos gardiens.
Vus de loin, les quais, en plein air, sont occupés par
quelque chose de gris-bleu clair. Cela se précise. Un
groupe de jeunes femmes, gracieuses dans leur uniforme,
avec leur bonnet à croix rouge sur leurs cheveux blonds.
Elles nous sourient, probablement habituées à ravitailler
les trains de cette ancienne gare frontière. Ni pressés, ni
bousculés, traités comme de simples voyageurs, nous
descendons en ordre vers leur cantine roulante et fumante,
37 pour recevoir mie ration de pain noir et de margarine
accompagnée d’un bouillon chaud servi dans un quart
brillant neuf. Quel changement avec certaines prisons
françaises où, pour le même usage, nous avions des boîtes
de conserves avec, pour anse, une ficelle !
Quelques bâtiments démolis mais impeccablement
déblayés. Cette gare n’évoque à vrai dire ni la défaite ni la
misère. Tout y respire l’ordre et la propreté avec, de la part
de la Croix Rouge, un entrain qui côtoie la gaieté. Ces
demoiselles ne devaient pas savoir exactement qui se
trouvait dans notre train. La fatigue et les privations se lisant
sur nos traits tirés, elles questionnent nos convoyeurs. On
voit alors sur leurs visages des expressions variables,
allant de la compassion à l’indifférence, parfois à l’hostilité.
Les Feldgendarme bavardent galamment pendant que nous
montons regagner nos places. Le soleil s’est levé, le vent
apporte cette fraîcheur résineuse que nous avions sentie
cette nuit. Nous repartons. Les filles de la Croix Rouge
agitent les mains vers nos gardiens. L’ambiance du
compartiment s’est modifiée. Les bruits de voix passent sur un
mode majeur. Plus d’obsession, plus d’exaspération
silencieuse, plus de regards douloureux. Le soulagement de
chacun devient bien-être collectif. Dans l’instant, nous
éprouvons pour la Croix Rouge allemande la
reconnaissance du ventre, ayant été abandonnés depuis
quarantehuit heures – à partir de Lyon ! – par l’administration
française.
A nos dépens, nous apprendrons vite que là où nous
allons, la faim n’est jamais due à un manque d’organisation,
mais au contraire, très organisée, planifiée.
38


5. L’Allemagne



Nous avons franchi le Rhin, un instant entrevu dans sa
nappe d’argent. Nous redescendons vers le Sud, entre le
fleuve et une forêt brune, compacte. C’est la Forêt Noire.
Nous en avons beaucoup entendu parler par ces jeunes
Allemands du Mouvement « Die Blume am Hut » (La
Fleur au chapeau), que nous rencontrions avec intérêt dans
nos Auberges de Jeunesse de l’avant-guerre. Derrière le
masque expirant du nazisme, il doit bien rester quelque
chose de cette Allemagne de Goethe, de Leibniz, de Kant
et de Schiller !
La ligne s’écarte de la vallée pour entrer au cœur de
cette forêt dont les sapins fuient de chaque côté de nous,
canyon rectiligne ouvert dans la masse vert sombre.
Perspective des cimes ensoleillées auxquelles la fumée du train
accroche des flocons de lumière. Le bruit du convoi
résonne et revient en écho. L’odeur, la fraîcheur de l’air !
Nous nous laissons prendre à l’envoûtement. Toujours
persuadés que nous vivons les dernières semaines de la
guerre, oubliant les menaces de demain, nous vivons dans
le présent, disponibles, prompts à nous étonner. Ouvertes
dans la forêt, ces clairières avec leurs cultures sages, ces
villages avec leurs maisons aiguës, serrées autour du
clocher à bulbe, à la fois lourd et gracieux !
Pierrot se penche vers moi. « Nous sommes des
explorateurs mon vieux Max : assez aventureux pour nous être
foutus dans le maquis, comme d’autres dans le maquis
équatorial ; nous saurons bien, comme eux, avoir assez de
chance et de santé pour nous en sortir »…
Il a ce sourire convaincant par lequel il souligne
souvent ses phrases. "Il y a de ça" répondis-je, séduit par cette
optique de l’aventure.
39


6. Baden-Baden



Bercés, nous regardons, sans plus les voir, défiler les
arbres. Depuis quelques heures le train roule. Rien que la
forêt.
Tout à coup, sans avoir aperçu ni usine, ni hangar, ni
terrain vague, ni triage ferroviaire annonçant une
agglomération, nous nous trouvons en pleine ville. Une ville
imposante et belle, avec ses maisons de six étages, aux
salles à manger vitrées à l’anglaise saillant des façades.
Nous parcourons un ballast courbe, surélevé par rapport à
l’environnement immédiat. Nous admirons ce front
continu des immeubles, semblables dans leur architecture
confortable avec, aux balcons, les fleurs qu’il faut. C’est
Baden-Baden, dans sa quiétude balnéaire, dans le sourire
de ses fontaines et de ses squares, un des fleurons de la
Rhénanie.
Soudain, c’est l’étonnement de voir à quantité de
fenêtres s’agiter des mouchoirs, des drapeaux, des foulards. On
acclame notre train, ou plus exactement l’armée allemande
représentée par nos jeunes et beaux Feldgendarme,
lesquels répondent aussitôt.
Incroyable ! En fin juin 1944, on acclame l’armée
comme si la victoire était imminente ! Notre allant
touristique fait place à l’expectative. Ils sont fous !
Conclura-ton tous ensemble, pour nous rassurer. La forêt nous
reprend la ville qui disparaît, comme irréelle.
L’interrogation posée reste en nous plantée comme une
épine.
Interminable ! Toujours des arbres ! Cette fois,
quelques signes précurseurs nous annoncent une ville. Nous
entrons en gare de Stuttgart. Il doit être aux environs de
41 midi. Nous resterons longtemps là, rangés contre un quai.
Plusieurs trains passent en sens inverse, avec du matériel
bâché et des wagons de toutes sortes. Ici, les gens
semblent plus affaires, moins communicatifs. On sent planer le
souffle de la guerre. Nous repartons.
La forêt maintenant se clairsème. La locomotive crache
avec effort. Nous devons monter. La chaleur solaire est
intense. Le bruit du convoi n’a plus d’écho. Un parfum de
foin remplace celui des sapins. La campagne s’étire,
dénudée, au gré des inflexions de la voie. De loin en loin, de
rares bouquets d’arbres se courent après, se dépassent,
bientôt effacés dans la brume de chaleur qui noie
l’horizon. Plus près, les équipements de la voie surgissent
puis disparaissent, happés par l’espace. Nous suivons
maintenant une grande courbe. On peut voir, à l’avant, la
locomotive cracher gaiement sa couture de flocons blancs,
sous un ciel nacré, éblouissant. Il y a dans ce spectacle
quelque chose d’altier. Comme une affiche d’incitation au
voyage. Par exemple : « Visitez l’Allemagne ! », « Visitez
la Bavière ! ». Notre jeunesse se laisse séduire au point
que certains fredonnent des refrains agréables. Il nous est
maintenant permis d’aller, de temps à autre, aux fenêtres
ouvertes du couloir. Un Feldgendarm nous entend chanter
à deux voix. Il nous invite à la modération quoique
souriant d’un air complice.
Le paysage est devenu un vaste plateau désertique,
d’aspect parfois marécageux. Le soleil couchant cuivre
tout. Nous nous arrêtons en rase campagne, sans doute
pour la nuit. Çà et là des taches bleues. Des herbes se
renversent sur des morceaux de ciel reflétés.
Une nuit d’incertitude. Le vieux cheminot sourit dans
son sommeil. Ragaillardi, le mineur ronfle tranquillement.
Aimé et René chuchotent. Resté longtemps éveillé,
Jacques s’endort sans incliner la tête. Diébold ne dort pas. Je
vois ses yeux ouverts dans le halo nocturne du wagon.
Pour ma part, cette nuit restera dans ma mémoire comme
une sorte de veille d’armes. Où allons-nous ? Serons-nous
séparés ? L’aigle qui trônait au sommet du Pavillon
alle42 mand de l’Expo de 38 (face au Pavillon Russe), cet
aiglelà va-t-il desserrer si facilement ses serres et nous laisser
rentrer chez nous ? C’est à la fois logique et improbable,
mais, puisque nous sommes des explorateurs…
Tôt le matin, nous recevons notre ration journalière,
puis nous repartons. Cette fois, nous y allons. Nous
roulons depuis une heure. Accoudé à une fenêtre du couloir,
je suis sur le point d’appeler Pierrot lorsque Diébold
revient de l’extrémité du wagon. « Je les ai entendu parler ;
ils ne savent pas que je parle allemand. »
Qu’a-t-il donc entendu pour être aussi pâle, transfiguré.
Il ne regarde pas devant lui, mais au-dedans. « Qu’est-ce
que tu as ? » « Qu’est-ce qui se passe ? »
Il met un moment à répondre, me regardant avec une
expression que je n’oublierai pas.
— Nous allons à Dachau, un camp en Bavière.
— Qu’est-ce qu’ils en ont dit ?
— Eux, rien de particulier, mais des gens de ma famille
en ont entendu parler par des soldats. On ne s’en évade
pas, tu sais ; il y a un réseau de barbelés électrifiés et des
chiens-loups dressés à vous mordre les parties. Il paraît
qu’un jour ils ont pendu sur la place d’appel le seul évadé
qu’il y ait eu… après l’avoir ramené dans une cage, et en
musique. Beaucoup de gens y meurent et finissent dans les
crématoires. Il paraît même que dans certains camps, il y a
des gaz asphyxiants, comme en 14, pour tuer les gens tout
de suite !
Non, les cousins n’ont rien inventé, c’étaient eux les
soldats mobilisés dans la Wehrmacht ; c’est possible !
C’est vrai ! Je le sens !
Je le rassure encore. Tout ça me paraît peu
vraisemblable, mais maintenant Diébold ne sera plus seul à porter son
secret.
L’affiche « Visitez la Bavière » s’altère d’inquiétantes
couleurs.
43


7. Munich



Nous roulons. La plaine tremble sous l’incendie
transparent de l’air. La valse à quatre-temps scandée par les
roues ralentit. Nous entrons en gare de Munich. Bruit
métallique des attelages qui répercutent leurs heurts. La
locomotive souffle comme un sportif après l’effort.
Silence. Les voix prennent alors un relief extraordinaire. Le
haut-parleur domine de son accent gothique et monotone.
Traces de bombardements. La carcasse de la gare
partiellement éventrée et noircie.
Des civils parcourent les quais. Petits chapeaux verts
munis de blaireau. Gabardines vertes ou noires, valises de
cuir. Des femmes bien mises dans leur tailleur, sous leur
chapeau seyant. Tout le monde est silencieux, à peine
quelques bruits de voix du service.
Magnifique uniforme ! Casquette somptueuse ! De
haute taille, le personnage arpente le quai, vient vers nous,
impressionnant. Une femme ! Une femme chef de gare.
Superbe. Jeune (1,80 m environ). Blonde, la démarche
d’une souplesse contrôlée. Hautaine, elle passe le long du
train. Elle est armée. Elle passe sans nous voir, très
audessus, dans la gloire de son uniforme d’officier de la
eReichbahn du III Reich ! Ses yeux bleus étincellent. Elle
est à la fois la fierté de sa race et l’expression du régime.
Sa sérénité arrogante nous apparaît comme un défi à
l’actualité. Y aurait-il d’insoupçonnables ressources dans
le moral allemand ? Notre chef de gare siffle. Le train
démarre. Nous nous regardons, Diébold et moi. Assis
maintenant avec les autres, nous avons finalement jugé
préférable de ne rien dire. Nous roulons encore au milieu
45 du plateau marécageux ; gorgées d’eau, les herbes se
dédoublent toujours dans de furtifs miroirs. Devant nous,
l’horizon d’un ciel multicolore, tout en nuances, laisse
s’affirmer une ligne gris clair. Ça pourrait être une gare de
plein air. Le train ralentit. Nos gardiens s’agitent. Diébold
me prend le bras. « Écoute », souffle-t-il. Apportée par le
vent, une rumeur nous parvient en rafales. Quelque chose
comme un long hurlement. C’est Dachau ! Les chiens,
c’était vrai !
46


8. Arrivée en gare de Dachau



Le train glisse à présent entre deux quais, puis s’arrête.
Tous les dix mètres, un Waffen immobile, fusil braqué sur
nous. Parfaite et implacable géométrie. Nous attendons.
Descendus, nos Feldgendarme transmettent des documents
à une escouade de SS. Jusqu’alors, nous n’avons eu affaire
qu’à des soldats verts ou bruns : Wehrmacht ou
Feldgendarm, gais ou bourrus, appuyés par des Waffen,
mercenaires au regard impavide. Ici, nous voyons des SS
vêtus de noir. Quelque chose de plus grave, de plus
menaçant.
Encore habillés en civil, nous sommes pris en charge
par des hommes habillés en fatalité historique. Ils ont le
regard vif, parfois étincelant, comme le veut leur
uniforme. Ne sont-ils pas le fer de lance du régime ? Le fer
rouge que les nazis entendent porter dans ces plaies de
l’Europe que nous sommes. Un instant, nos dos se glacent.
Vêtu de noir lui aussi, le chef SS est massif, puissant ;
ceinturé, botté, ganté, le teint sanguin des hommes de
terrain. Alliée à son uniforme, une démarche lente donne à ce
spadassin une allure noble.
De l’autre extrémité du quai s’avance une troupe vert
clair. Peut-être des représentants de la Wehrmacht
commandant la région. Leur chef passe assez près de nous
pour que je puisse l’observer. Certainement haut gradé, il
est jeune, mince, pâle, extrêmement élégant dans son
uniforme à longue capote bleu ciel. Pâle aussi son regard
bleu, un peu délavé, de poète malade. Le sourire est
lointain. Hamlet sous la casquette à croix gammée !
47 Qui est-il celui-là ? Un archange exterminateur,
dignitaire du Parti en même temps que de l’armée ? Ou
simplement un officier supérieur de la Wehrmacht, qui a
laissé sa santé sur le front russe et qu’on envoie ici en
repos ?
Les deux hommes se sont arrêtés face à face. Salut
hitlérien sous le ciel. Le spadassin aux allures de prince
salue l’archange au regard de poète. Ils échangent des
documents, puis se retournent vers les Waffen, qui eux se
ruent sur nos wagons. « Schnell ! Schnell ! » Ils nous font
descendre à la hâte et nous former en rangs par cinq.
« Worvärts marsh ! » (En avant marche !) Notre colonne
s’ébranle. Répartis de part et d’autre, à raison d’un Waffen
chaque dix rangs nos gardiens marchent le fusil horizontal.
Derrière suit le groupe de SS. Certains, la mitraillette
suspendue, maintenant également horizontale, d’autres,
l’arme à l’épaule, tenant en laisse des bergers allemands
dociles et attentifs. Nous occupons la chaussée, laissant les
trottoirs libres. Nous traversons une partie de la petite
ville. Les rues sont désertes et propres. Les maisons
avenantes, souvent peintes de couleur pastel. Les fenêtres
blanches, fleuries, beaucoup sont à petits carreaux.
Étrange cohorte dont les pas font un bruit de roulement
dans le calme de cette ville fringante.
Vient à notre rencontre, une jeune fille dans l’uniforme
gris des femmes rattachées à l’armée, une souris grise,
comme on les appelle chez nous. Elle est belle, le visage
est carré dans ses proportions, mais les traits sont arrondis
et le nez retroussé. Les yeux clairs, les cheveux blonds, la
peau dorée de l’été. L’allure sportive, avec ce léger
embonpoint qui sied si bien aux jeunes filles. Tous la
regardent. En la croisant, nos têtes se tournent tout comme
celles d’un défilé militaire passant devant les tribunes ;
tous, nous regardons la jolie souris. Nos rangs se
déforment, ce qui nous vaut la menace d’un fusil en même
temps qu’une bordée d’injures teutoniques aboyée par un
48 sous-officier Waffen ; un type au profil sans menton, ce
qui lui fait, quand il vocifère, une tête de marteau-piqueur
en action. La jeune fille passe indifférente, mais elle
restera dans nos mémoires.
— On ne nous en montrera que des chouettes ! Comme
pour nous foutre le cafard, dit Pierrot d’un air entendu.
— T’en fais pas ! Bientôt on ira revoir les nôtres.
Plus loin, quelques scouts de la Hitlerjunge,
impeccablement vêtus, sains et joyeux, passent eux aussi sans nous
voir, occupés à parler. Puis les maisons se clairsèment. La
rue s’infléchit, devient une route. Le hurlement confus
entendu dans le vent aux abords de la gare, se précise,
s’amplifie…
Plusieurs centaines de bergers allemands dressés, à la
gueule noire, aux yeux de feu, font à l’approche des
convois, une aubade à leur manière. La route aboutit sur un
bâtiment d’un étage, surmonté d’une terrasse
d’observation armée de mitrailleuses et projecteurs, avec
au centre un mât portant haut dans le ciel la croix gammée.
Le rez-de-chaussée est percé d’une très large entrée,
laissant voir l’espace intérieur du camp. C’est Dachau ! Nous
devons passer en rangs par cinq sous cette sorte de pont
vitré. Passer là-dessous, c’est symbolique de la damnation,
c’est comme un arc de triomphe à l’envers ! Ça, nous le
comprendrons bientôt ! Les chiens hurlent, les grilles sont
largement ouvertes, on nous attendait.
Entrons ! Inconscients, ignorants que nous sommes de
l’avenir, par cet après-midi ensoleillé de fin juin 1944.
Rentrons en colonnes par cinq ; nous ne savons pas
l’acharnement qu’Hitler mettra à poursuivre la guerre,
fûtce avec des garçons de quatorze ans ! Nous ne savons pas,
dans un avenir plus proche, l’offensive de von Rundsted,
incroyable ressource du moral allemand. Nous ne savons
pas que, Paris libéré, les Parisiens en délire grimpant sur
les chars, les Parisiennes allant au bal danser avec les
vainqueurs, nous devrons attendre encore neuf mois dans
49 les camps, à travailler, à maigrir, à crever ! Entrons, en
colonnes par cinq, à l’appel, à la douche, au travail, en
colonnes par cinq, à bout de forces, à l’impossible, au
crématoire, au paradis… Entrons, passons en colonnes par
cinq sous la Tour ; c’est ainsi qu’on appelle le bâtiment
d’entrée des camps.
50














Dachau



9. A Dachau



Sitôt passé la Tour, nous débouchons sur une grande
place, mais, tout de suite, un alignement de tables volantes
nous attend.
Là, les gens du Secrétariat appelé ici « Schreibstube »
nous invitent à leur remettre nos pièces d’identité, (qu’on
nous avait rendues au départ de Lyon). Insidieux
désagrément d’avoir à troquer son nom contre un numéro
matricule que nous recevrons demain et qui sera dès lors
notre unique référence.
On nous dépouille de notre conscience de citoyen avant
de nous dépouiller de nos vêtements. Nous serons alors
prêts à endosser tout à la fois notre tenue rayée et notre
condition de « Haeftling » (prisonnier des camps).
Après le tumulte monotone des formalités, nous voici
de nouveau à attendre. Sans le savoir encore, je suis
devenu le 76209.
Entrés pour la plupart sans trop d’appréhension, plus
affamés que fatigués, plus curieux que craintifs, nous voici
rassemblés sur cette très grande place cimentée,
parfaitement propre, bordée de bâtiments ornés de géraniums.
Tout là-bas, tout autour, on aperçoit un haut réseau de
barbelés, crénelé de miradors, par-dessus cet ensemble, un
ciel au soleil déclinant, un ciel merveilleux qui conserve
ses droits, avec ses écharpes d’or et ses montagnes de
lumière.
Aucun mouvement dans le camp. Nous commençons à
bavarder, échangeant des propos plaisants ou chagrins,
suivant les gens. Près de nous, deux grands bâtiments
imposants par leur dimension. Sur toute la longueur d’un des
53 toits, une inscription en lettres gothiques traduite par l’un
des nôtres : « Ici sont deux chemins. Le premier mène à la
mort. Le second à la liberté. Les bornes en sont
l’obéissance, le courage, la propreté, le travail, la patience,
l’honnêteté. » Suivent encore quelques qualités
évidentes…
54


10. Méhansarian



« Crois pas ça, mon vieux, on entre ici par la porte et on
en sort par la cheminée. » C’est dit avec une ironie blasée
par un homme au costume rayé qui s’est approché comme
ça, familièrement, sans se présenter, et qui parle un
français de chez nous. On l’entoure. Il demande doucement si
on a des objets à cacher, car on va nous prendre nos
vêtements. Il dit que la guerre ne va pas durer bien longtemps,
que nous allons bientôt rentrer chez nous. Il rassure. Il
écoute aussi avec un bon sourire. Quelqu’un lui demande
s’il y a ici des juifs. « Il y en a six mille qui dansent
làhaut. » Il lève un doigt vers le ciel. De plus en plus on
l’entoure. Nous apprendrons que beaucoup de ces juifs
« dansent » également en dessous ! Ils ont été incorporés
dans le ciment constituant la dalle du camp, lequel se
trouve construit sur le marais. Pour l’instant, on l’interroge
et on répond aux questions tranquilles qu’il pose. Il
demande à l’un de nous de lui donner la carte routière qu’il
vient d’apercevoir, débordant d’une poche. Il dit que le
règlement du camp l’interdit. Le porteur refuse de s’en
séparer. Alors une gifle formidable ! Surpris, le
récalcitrant est tombé assis, il en pleure. L’inconnu s’est
métamorphosé. Devenu pâle, cireux avec des yeux de
serpent, il menace maintenant. Au bruit de la gifle, deux
hommes en rayé, munis de matraques, sont accourus à la
rescousse de leur chef ; ce sont les deux premiers kapos
que nous voyons. Alors quoi ! Des prisonniers en
matraquent d’autres ici !
C’est avec le chef du camp que nous venons de faire
connaissance ! Le plus haut gradé dans la hiérarchie des
55 détenus. C’est Méhansarian. Arménien, prisonnier de droit
commun, il parle, paraît-il, neuf langues. Nous saurons
qu’il recommence son manège à chaque convoi, apprenant
ce qu’il peut Sur les nouveaux venus, s’appropriant les
objets précieux. Les dents en or lui échappent à l’entrée,
mais déjà il les repère. Il hait cordialement les Français.
D’une haine jamais en défaut, frappant à la moindre
occasion et au besoin gratuitement. Sans doute, a-t-il eu des
démêlés avec la France, nous n’en saurons jamais la
nature.
Un Français l’abattra à la libération, mais ça, c’est
beaucoup plus tard ! Notre homme s’éloigne, flanqué de
ses deux kapos. L’homme à la carte routière en pleure
encore de rage, ses camarades le calment de leur mieux.
Passe alors devant nous un groupe en rayé conduit par
des kapos ; une trentaine d’hommes environ. Ils sont d’une
maigreur surprenante. Qu’ont-ils fait ? A quel régime les
a-t-on soumis ? Ils font en marchant un cliquetis dû aux
claquettes de bois dont ils sont chaussés, mais il s’en faut
de peu que ce cliquetis ne soit grossi par celui de leurs os !
Malheureuse, inquiétante cohorte ! Sont-ils des exceptions
ou bien est-ce nous qui le sommes à notre arrivée ? Ils
disparaissent entre deux bâtiments.
Nous sommes seuls, comme on peut l’être à mille cinq
cents ! Il faut un bien grand espace et ce brutal
dépaysement pour que tant de gens rassemblés se sentent seuls !
Nous constituons entre Résistants, Maquisards, Otages,
personnes arrêtées par erreur, provenant de toutes les
régions et de toutes les classes sociales, un échantillon à peu
près complet de la société française. Un échantillon avec
ses intellectuels – dont beaucoup d’enseignants –, avec ses
artisans, ses hommes du travail, de la ville et des champs,
ses marins, ses artistes, ses commerçants et ses aventuriers
du profit illégal ! Nous nous sommes en effet, au départ de
Lyon, trouvés augmentés d’un petit groupe de gens arrêtés
pour des infractions mineures. Nous voici tous différents
56 par le passé, tous semblables par le présent… mais pas
encore soudés dans l’épreuve.
Figurent également parmi nous des « invités
d’honneur », à savoir un général et un comte. Il y a aussi
quelques pasteurs, prêtres et quelques penseurs marginaux
objecteurs de conscience. Cela suppose tous les
accoutrements, toutes les allures ; depuis le professeur aux grosses
lunettes d’écaille jusqu’au typographe anarchiste à la
chevelure explosive, arrêté sur sa Ronéo ; depuis le prêtre
tonsuré, en soutane, jusqu’au marin pêcheur en vareuse et
casquette.
Beaucoup de garçons des « chantiers de jeunesse », en
uniforme vert foncé, beaucoup de cheminots, de postiers,
de militaires, bien sûr en civil, de tous les grades, depuis
les jeunes Saint-Cyriens jusqu’aux anciens de 14-18 ! Une
telle palette d’hommes, quand ça n’a rien d’autre à faire et
qu’en plus ça a pour ancêtres des Gaulois, ça finit par
discuter ferme, dans ce beau soir du mois de juin, sur cette
place empourprée par le soleil, devenu une grosse cerise
posée sur l’enceinte du camp. Lentement la cerise
s’enfonce, le feu s’apaise. Bientôt ce sera l’heure
crépusculaire.
Tout à coup, les conversations cessent. Silence. Tout
autour de nous, lentement et simultanément, des
projecteurs de l’enceinte, dirigés vers l’intérieur, des projecteurs
à éclairage progressif, transforment peu à peu la place où
nous sommes en théâtre. Cernés par une rampe circulaire !
L’art d’emprisonner par la lumière ! Le camp s’impose à
nous comme un autre monde. Ces feux agressent plus que
nos yeux, il n’est personne parmi nous qui ne le ressente.
Les discussions ont repris, mais le ton général est changé.
Nous nous sentons scrutés par des yeux de cyclopes !
On vient vers nous. Du fond de la place arrive un
groupe de détenus en rayé, portant et roulant du matériel.
Surprise ! Loin d’être maigres, ceux-là sont puissants,
souvent gras, certains sont même des mastodontes. La
57 hiérarchie se manifesterait-elle aussi par la corpulence ?
C’est une des premières règles concentrationnaires que
nous apprendrons. Chacun de ces athlètes est porteur d’un
tabouret, d’un seau garni d’un gros pinceau et roule un
groupe d’accus alimentant une tondeuse électrique ; sans
oublier le bidon de crésyl posé sur le plateau. Tout comme
avant un festin, on présente les plats, on nous présente les
outils. C’est le commando des coiffeurs-désinfecteurs. Ils
se répartissent le long de nos rangs, avec quelques mètres
de recul. Ils s’installent tranquillement et s’assoient sur
leurs tabourets qui disparaissent sous leurs larges croupes.
Certains, trop musclés et gros, écartent les jambes de telle
façon qu’on dirait des crabes assis. Leur œil est
goguenard. « Tout le monde à poil. » Le commandement est
donne au porte-voix, en français, avec un accent
indéfinissable.
Mille cinq cents hommes qui se déshabillent, cela fait
un beau mouvement de foule, un gros tas de vêtements
qu’on abandonne. Un gros tas de regrets, de rires parfois
jaunes, de crâneries, de philosophades. Un gros tas de
regrets disais-je ! Adieu mon agréable veston jaune ! Jeune
et sportif, coupé avec bonheur chez Fashionable ! Porté à
travers les aventures de la Résistance et du Maquis, jusque
dans les cours de prison ! Mêlé si fidèlement à ma vie, il
était devenu partie de moi-même.
Nous sommes tous tondus avec art. La tête et tout le
reste. Place nette. Plus un poil. Pas de rescapés. Et puis
c’est le grand coup de pinceau au crésyl appliqué en
va-etvient avec une générosité sentencieuse, sous les bras et sur
le sexe. Mille cinq cents hommes dépersonnalisés en
quelques instants. Des crânes auparavant si noblement
chevelus révèlent des trous et des asymétries
insoupçonnés. Des sexes si crânement poilus prennent un aspect
enfantin. Nous en rions car la vie est ainsi faite que le
comique et le tragique sont souvent mêlés. Notre moral
appuyé sur un fragile et naïf optimisme, est encore
accep58 table. Puis, voilà que peu à peu nous sentons la brûlure du
crésyl, que nos tondeurs espiègles se sont divertis à
employer pur ! Frissonnements douloureux, brûlures
intolérables, report d’un pied sur l’autre, ça brûle sous les
bras, mais plus encore ailleurs. Alors, portant inutilement
les mains sur la partie en feu, on se l’attrape et on danse.
Mille cinq cents hommes qui dansent, ça fait un joli
ballet ! Les tondeurs se marrent ! C’était prévu, préparé,
c’est l’Opéra-Comique de Dachau ! Précisons que, pour
certains homosexuels qui se trouvent parmi eux, ce serait
plus précisément les Folies bergères ! Déjà on y repère.
Nous prenons conscience qu’on se fout de nous. Alors
serrant les dents, nous nous arrêtons. Anonyme, spontané,
l’ordre de s’arrêter a circulé dans les rangs. Dans un quart
d’heure, nous commencerons à en rire nous-mêmes.
Dépoilés, à vif, les sexes font penser à ces volailles au cou
rouge et dégarni au bout duquel la tête de l’animal prend
parfois des accents si pathétiques ! Par leur réaction, les
Français ont abrégé la séance. L’Opéra-Comique est
terminé. Nos tondeurs s’en vont toujours goguenards,
discutant entre eux, sans doute au sujet de la mise en scène
et peut-être aussi de ces acteurs qui s’arrêtent plus tôt que
prévu, ces jeunots qui ne comprennent pas leur bizutage.
De nous vers eux, quelques regards hostiles chargés de
colère, comme des éclairs entre nuages, dans ce soir d’été.
Les derniers rougeoiements du ciel ont laissé place aux
projecteurs. Leur lumière est devenue plus crue, plus
froide. Nous attendons.
59


11. La douche



Les hautes portes du bâtiment le plus proche s’ouvrent
sur une clarté intense. « Tous à la douche. » On nous
distribue des savons. Les hommes de ce service ne sont pas
aussi gros, ils doivent être moins élevés dans la
hiérarchie ; ils sont aussi plus proches par le regard et l’attitude.
Nous devons entrer par groupes. Notre attention se fixe sur
les portes ; des portes blindées à feuillure étanche, des
portes roulantes énormes, garnies de hublots, avec
fermeture par volants circulaires, comme dans les sous-marins !
Étonnement admiratif ; puis vient un petit soupçon qui
vous pousse comme un poil sous la peau. Pourquoi ces
hublots ? Ces volants ? Et puis ça vous vient à l’esprit, ça
éclate comme une bombe ! Qu’est-ce qui va sortir de ces
innombrables poires à douche (180), géométriquement
réparties sous le plafond ? Un homme du service saisit
notre préoccupation. « Qu’est-ce que vous regardez ? »
dit-il dans un bon français. « Qu’est-ce qui va sortir ? » lui
répond l’un de nous, avec l’air de celui qui est inquiet,
sans vouloir le paraître, mais qui voudrait diablement bien
être rassuré. « Ne vous en faites pas, allez ! Depuis
longtemps ceux qui passent là n’ont plus rien à craindre. » Il
s’en va. Son visage et sa voix semblent sincères. Les
lourdes portes se ferment. Trente secondes qui paraissent
longues, très longues ! L’impossible paraît de nouveau
possible ; il serait trop tard ! Et c’est un torrent d’eau
chaude dans un nuage de vapeur. En quelques secondes on
ne se voit plus. Des cris de satisfaction comme à la
piscine. Ça tombe dru, on s’ébroue, un instant de joie
animale, parce que c’est bon de se laver enfin ! Parce que
61 ça détend de prendre cette douche magistrale, une douche
industrielle comme jamais nous n’en avons vu ! L’eau
s’arrête, elle est désinfectante, rien que nos mains pour
nous essuyer. Nous nous hélons en nous voyant resurgir de
la vapeur. Après que le convoi entier est douché, des
chariots à pneus amènent des tenus rayées sortant de l’étuve,
comprenant, outre une veste, une chemise, un pantalon et
la coiffure, sorte de béret circulaire à fond plat. Ajoutons à
cela les semelles en bois munies seulement d’un arceau
porteur, telles qu’on pourrait en voir au bord des piscines.
Nous voilà tous, raclés, tondus, désinfectés,
dépersonnalisés, habillés, chaussés et coiffés. Nous partons vers notre
bloc. Il fait nuit, des nappes d’étoiles scintillent. Nous
avons tous faim, n’ayant rien mangé depuis le petit matin.
En colonnes par cinq, nous arrivons à notre bloc (n° 19).
Une longue cabane sans étage, semblable aux autres,
bordée elle aussi de géraniums. L’éclairage intérieur laisse
voir une alternance d’entrées vides et de dortoirs à châlits
comportant trois étages, ce qui fait quatre plans avec celui
installé au sol.
Méhansarian, toujours lui, nous annonce que nous
allons être nourris avant le coucher. Nous allons faire une
quarantaine sanitaire pendant laquelle nous n’aurons pas à
travailler, isolés du reste du camp, principalement à cause
du risque de typhus. Nous serons tout le jour rassemblés
dans la rue comprise entre notre bloc et le bloc voisin.
« Vous serez mieux traités que les détenus l’ont été dans le
passé », nous dit-il, ajoutant avec mépris : « Vous, avec
votre faiblesse française, n’auriez pas tenu un mois ; on
vous indiquera demain comment se comporter dans le
camp. » « Et si le typhus se déclare ? » demande
imprudemment l’un des nôtres. « Dans ce cas, le bloc sera
verrouillé par les SS et vous serez tous liquidés à la
mitrailleuse. » Là-dessus, Méhansarian tourne le dos et s’en
va. Décidément, il y a de quoi attraper un chaud et froid au
moral. Un moment alertés, nous finissons par penser qu’il
62 y a un risque infime que ce malheur survienne, le typhus
étant rarissime en France. La nourriture arrive un litre de
soupe épaisse d’orge perlée. C’est tout pour ce soir. C’est
bien assez pour nous qui sommes sortis licenciés ès-faim
des prisons de Vichy. L’air est tiède, parfumé. Tranquilles
pour quarante jours ! Jusqu’à la fin de la guerre quoi ! Un
extraordinaire sentiment de relaxe s’empare de nous. Nous
sommes en week-end prolonge. Nous ne nous sentons plus
qu’à moitié concernés. Et c’est en spectateurs curieux que
nous regardons la lune s’élever au-dessus du camp, faisant
surgir sous elle les miradors ourlés de lumière pâle.
Nous nous glissons dans nos dortoirs. Nous occupons
les châlits depuis le haut vers le bas, par ordre d’entrée. Le
troisième étage est le plus confortable. La hauteur libre
sous plafond ne doit cependant pas dépasser soixante-dix
centimètres, ce qui interdit de s’asseoir sans se plier ; les
autres étages permettant seulement de s’accouder. Les
allées entre châlits sont aussi étroites que possible, l’art
consistant à caser le maximum de gens dans un minimum
d’espace. Obtenue à l’aide d’ouvertures canalisées
comparables aux manches à air des bateaux, la circulation d’air
semble satisfaisante. Les paillasses sont dures mais
propres. Installés dans une pièce à part, les lavabos et WC
sont en parfait état. Les WC méritent une description :
dans une même pièce, un double alignement de sièges non
cloisonnés, accotés dos à dos à un muret d’un mètre de
hauteur : faïences et carrelages en état de neuf. Nous
pourrons ainsi y philosopher à l’aise.
Le chef de bloc est allemand. Une sorte de gnome
manchot et vociférant. Une tête carrée et un front bombé
tombant droit sur un nez aplati de boxeur lui font un profil
de camion à cabine avancée. Les sourcils gris,
broussailleux, la peau du visage sillonnée à la façon d’une pelote de
ficelle. Il faut des années de vie dure et de brutalité pour
faire une tête comme celle-là. Détail important : il est un
des rares responsables que j’aie vus à Dachau, porteur du
63 triangle rouge des « Politiques ». Ce doit être quelque
vieux rebelle au régime, devenu ce qu’il est, après
peutêtre dix ans de camp. Tous fatigués, nous nous endormons.
Des respirations, des ronflements, des plaintes mêlées de
mots inachevés font un bruit confus et régulier. C’est
l’humanité qui dort pendant que certains veillent, les yeux
ouverts sur les couloirs indéchiffrables de l’avenir.
Six heures du matin. Réveillés au sifflet ! Le soleil
filtre partout. Le manchot est en action, flanqué de deux
kapos ukrainiens armés de matraques. Ceux-là montrent
envers nous un mépris menaçant. « Schnell ! Schnell ! » Il
faut se bousculer pour aller se laver à l’eau froide et
revenir toucher la boule de pain ainsi que la ration de
Tafelmargarine qui l’accompagne. Les boules sont
disposées sur une table. Les kapos sont là, prêts à intervenir à la
moindre sollicitation du manchot, qui nous stimule de sa
voix éraillée. Finalement, tout ça se passe bien et nous
voici expulsés dans la cour nous séparant du bloc voisin.
Le brouillard se dissipe. Temps magnifique ! Des gouttes
de rosée brillent au bord des toits. La chaussée est
cimentée de larges plaques. Les trottoirs sont en terre
fraîchement remuée, aux reliefs inégaux, que l’humidité
du matin rend glissants. Dans ce décor nous devrons
passer les quarante jours prochains, qui seront quarante jours
de beau temps. Nous mangerons au soleil.
Les groupes se forment par connaissances et par
affinités. « Camarade » entend-on dans l’un deux. « Messieurs »
dans un autre. « Mon pote » ailleurs. « Ça, mon cher »
ailleurs encore… Quelque chose est évident, que tous ne
sentent pas aujourd’hui. Un régime concentrationnaire
commun va planifier les classes sociales. Ici, ne
subsisteront que les distinctions culturelles. Extraordinaire
occasion de rapprochement ! Obligés à l’inactivité cloîtrée
de la quarantaine sanitaire, nous n’aurons qu’à échanger
des idées. Se formeront ici ce que plus tard on appellera
des séminaires, l’ensemble constituant un forum. Ainsi on
64 pourra écouter un cours magistral donné par quelque
enseignant. On assistera à d’excellentes discussions entre
initiés d’une même discipline, entourés d’un auditoire
attentif. Des parties d’échec seront jouées avec des figurines
pétries dans la mie de pain (il faut bien de la passion pour
sacrifier de son pain à ce jeu !). On entendra une chorale à
trois ou parfois quatre voix dont je serai l’initiateur ! Pour
nous qui avons acquis dans les prisons de Vichy,
l’habitude d’une vie ascétique, la nourriture, ici, permet de
subsister à condition de n’avoir pas froid et de ne pas
travailler. Par chance, ces conditions seront celles de notre
quarantaine. Exceptionnellement, par rapport à la vie
concentrationnaire, nous ne serons, ici, ni hantés par le froid,
ni tenaillés en permanence par la faim. En cinq mois
d’internement et durant mon transfert de France, j’ai perdu
six kilos ! Je ferai ici un palier de quarante jours pendant
lequel je ne maigrirai pas. (Ce qui ne m’empêchera pas
d’avoir faim à mes heures, comme nous tous).
Une expérience communautaire originale nous attend
donc. Arrivés au point de ce récit, plutôt qu’une
chronologie journalière, observons maintenant par flashs cette
période, avec ses brutalités d’encadrement, ses
impressions collectives et ses discussions (d’où parfois jaillit la
lumière !).
65


12. Les instructions



On nous rassemble pour les premières instructions.
« Ici vous perdez votre identité. Vous n’êtes plus qu’un
Haeftling représenté par votre matricule. Ainsi, si on vous
demande qui vous êtes, vous devez répondre : je suis le
Haeftling 76209… Sur vos vestes, on va coudre des
triangles qui, par leur couleur, diront votre qualité, ce pour
quoi vous êtes là. Triangle rouge : politique ; vert : droit
commun ; noir : assassin ; rose : homosexuel ; violet :
objecteur de conscience. Sur le triangle figure la lettre de
votre nationalité. En dessous, en noir sur blanc, le
matricule. Il ne reste plus qu’à apprendre à nous tenir. D’abord
le garde à vous allemand ; celui-là même pratiqué dans
l’armée allemande, à observer devant tout militaire : le
corps droit, penché depuis les pieds au maximum vers
l’avant, les chevilles jointes, les coudes tendus vers
l’arrière, les doigts serrés sur les flancs, reculés jusqu’à
l’appui des hanches, la tête droite, le regard à la fois
modeste et franc. “Jawohl !” doit être la réponse à tout ordre.
Ça veut dire plus que oui. Ça veut dire : oui, vous avez
raison, oui, je vous obéis de tout cœur. »
La hiérarchie : en bas, le simple Haeftling puis les
Haeftlinge responsables soit d’un box (groupe de châlits),
soit d’une fonction (coiffeur, service d’entretien, infirmier,
service de voirie, etc.). Puis viennent les Kapos ; ils ont le
droit de frapper si cela leur paraît juste. Ils sont les garants
de l’ordre et les aides des chefs de blocs et des
responsables de service. Puis viennent les chefs de bloc sur
lesquels nous aurons à revenir plus précisément.
Audessus des chefs de blocs, un petit groupe de Haeftlinge
67 ayant à sa tête le chef Haeftling du camp, le plus haut
placé dans la hiérarchie. L’encadrement militaire comprend
d’abord les Waffen SS et leurs gradés, qui sont le plus
souvent des étrangers engagés par la SS, puis viennent les
SS et leurs gradés jusqu’au chef militaire SS du camp. Le
premier Haeftling qui voit un SS entrer dans un bloc doit
crier « Achtung !!! » à partir de quoi chacun doit rester
figé dans la position et à la place qu’il occupait ; jusqu’à
ce que le SS donne l’ordre de rompre ou de se mettre au
garde-à-vous.
68


13. Le savoir-vivre



Comment être battu par un SS (savoir-vivre
indispensable) : s’il arrive qu’un SS vous batte : vous devez vous
tenir au garde-à-vous et recevoir les coups sans vous
protéger et sans non plus les accompagner par un
fléchissement. Il faut regarder franchement en face, sans
insolence, disant avec le regard « Jawohl », « je mérite vos
coups et les reçois comme un juste châtiment. » Si on
vacille, il faut immédiatement reprendre la position, cela
jusqu’à la limite de ses forces. Alors seulement on a des
chances que le SS s’arrête, satisfait. Si un SS vous fait
signe de venir à lui, vous devez vous arrêter d’abord à six
mètres et n’avancer de nouveau que sur sa demande, en
maintenant toutefois une distance minimum de trois
mètres.
Nous voici maintenant prêts à vivre l’expérience
concentrationnaire.
69


14. Lever de soleil sur Dachau



Sortis des torpeurs lunaires, les marais d’alentour se
réchauffent au soleil du matin. Çà et là, où qu’on porte le
regard, des buées légères se lèvent, nuancées selon leur
altitude. Ciel nacre, incroyablement multicolore avec ses
trouées bleu mauve et ses transparences vert jade.
Pardessus cela, tout là-haut, passent parfois des cumulus dont
l’ombre fait que tout s’éteint puis de nouveau s’illumine.
Inépuisables ressources de la nature ! Féerie ! Fantasia
de lumière ! Puissante invitation à la Liberté.
Au-dessous, le camp s’étend, indifférent, différent,
inexorable, ancré dans le ciel par ses miradors
équidistants, dans la géométrie brune de ses blocs, plaqués sur le
clair de sa dalle, avec ses Haeftlinge et leurs combats,
leurs craintes et leurs espoirs.
71


15. Les « brontosaures »



À l’exception du camp de Buchenwald dont le cas sera
évoqué par la suite, l’administration nazie a toujours laissé
la direction intérieure des camps aux mains d’une
hiérarchie de prisonniers de Droit « commun » (triangle vert).
Placer à ces postes des assassins (noir) ou des
homosexuels (rose) eût été par trop contraire à la morale
officielle. Les objecteurs de conscience (violet) eussent
refusé. Pour des raisons évidentes, y placer des «
Politiques » eût été risqué. Seuls les verts pouvaient maintenir
la discipline et le respect des règlements intérieurs sans
pour autant susciter un esprit de résistance organisée.
Voilà donc à la direction des camps un type d’individu
profondément caractéristique parce qu’interné depuis
longtemps et forgé à la vie concentrationnaire. Entre nous,
nous appelons ces gens les « brontosaures ».
Le brontosaure en a vu de dures ; il est là depuis les
années où on gazait, où on torturait, où on pendait
couramment. Il a dû, pour survivre dans cet enfer, et
surtout pour arriver là ou il est, montrer non seulement
plusieurs des qualités qu’en entrant nous avions
remarquées inscrites sur le toit (courage, propreté obéissance,
discipline) mais aussi quelques dispositions personnelles,
à savoir : la brutalité, la servilité, l’intrigue, la flatterie, au
besoin pour certains la délation ; de quoi remplir l’autre
versant du toit. Ajoutons à cela être doté d’une santé à
toute épreuve. Et voilà défini le brontosaure. Il a le culte
de la force physique. Bien nourri, car il est placé dans le
circuit alimentaire, il est le plus souvent très puissant de
73 musculature, n’ayant par ailleurs pas d’occasion de
gaspiller son énergie.
Il est maladivement propre, tant sur sa personne que
dans le milieu où il vit. La propreté grâce à laquelle il a pu
éviter les épidémies destructrices est devenue pour lui une
religion. Il hait instinctivement tout ce qui est sale, et par
extension tous ceux qui sont malades ou faibles.
Convaincu par l’expérience d’être physiquement un surhomme, ce
qui souvent n’est pas loin d’être le cas, il est pénétré du
culte du courage, que la mystique concentrationnaire
établie par les nazis a toujours placé au sommet des vertus.
Pour lui, le courage est la condition sine qua non qui peut
tout ; il en est une preuve vivante : il a tenu le coup !
Ajoutez au courage et à la force du lion la ruse du serpent
et voilà notre brontosaure à plein sa peau. Sorte de
souverain, il dispense ses faveurs : alimentaires, vestimentaires,
ou de fonction à qui il l’entend ; aussi, les kapos, qui
gravitent autour de lui, exécutent-ils ses ordres avec
enthousiasme.
Son habitacle est, le plus souvent, une petite pièce
garnie de tapis et de livres, une incroyable oasis où il reçoit
qui il veut, où tout est accordé ou refusé. Non homosexuel
d’origine, il le sera souvent devenu par la force des choses.
Ainsi on verra de jeunes garçons, parfois à peine
adolescents, fascinés par la nourriture comme l’insecte par la
lumière, venir le soir, papillons épinglés pour un litre de
soupe, battre des ailes au rythme du brontosaure. Jugé sur
le physique, le nouvel arrivant au camp est pour lui du
menu fretin, malheureux gibier de crématoire et il en a tant
vu ! Aussi garde-t-il ses distances : irrité, ses coups de
matraque volent bas. Il lui a aussi fallu une certaine
intelligence pour être là ; de cela il est conscient et cela
explique son assurance. Un contentement de soi, poussé
souvent jusqu’à la coquetterie, complète le personnage.
Voici campés ces brontosaures avec lesquels la plupart des
camps ont fonctionné.
74


16. Forum – On philosophe



Selon les habitudes du camp, c’est souvent durant les
stages aux WC que se nouent les conversations élevées !
Assis côte à côte, chacun sur sa lunette, deux hommes
conversent. Placé dos à dos par rapport à l’un d’eux,
j’entends sans le vouloir !
— Comprenez, mon cher, leur mystique, ça découle de
la philosophie de Hegel, pour qui la pensée est la source
première, la matière en étant un produit : produit de la
pensée de Dieu pour les croyants, et d’une pensée
universelle pour d’autres.
Dans la relation pensée-matière, ce sera donc toujours
la pensée qui sera la cause et la matière l’effet. Dans le
concert de la vie, les vertus morales et intellectuelles
seront donc les éléments déterminants.
Courage, ténacité, intelligence auront raison des
conditions matérielles à l’échelle de l’individu, auront raison
des conditions économiques à l’échelle de la Nation.
L’esprit dominera le corps. L’esprit et les vertus d’une
société domineront son devenir.
Entre parenthèses, retournez tout ça et vous aurez
Marx, pour qui la pensée étant un produit de la matière,
produit supérieur mais produit tout de même, toutes les
conclusions inverses s’imposent. Conditions de vie et
conditions économiques deviennent les causes, les éléments
déterminants. Mais revenons à nos Allemands
d’aujourd’hui, avec leur philosophie hégélienne appliquée
aux conflits entre Nations.
Le vainqueur sera celui qui se sera montré le plus
vertueux et le plus intelligent. Son intelligence lui aura permis
75 de forger les meilleures armes et ses vertus la meilleure
armée au combat.
Ici la force ne prime pas seulement le droit, elle le porte
en son sein, elle l’implique. Le fait que nous ayons gagné
prouve que nous sommes supérieurs, que nous pouvons
donc faire progresser les vaincus en leur apportant un
ordre nouveau ; une civilisation supérieure à la leur.
L’agression apparaît alors non seulement comme un droit,
mais comme un devoir. « L’Allemagne se doit de diriger
le monde afin de l’élever à toute noblesse et toute
perfection », disaient déjà des pangermanistes du siècle passé.
Cette démarche ne date pas d’hier, elle a toujours existé
comme prétexte à toutes sortes de conflits, y compris ceux
du monde chrétien brandissant ses étendards, depuis les
chevaliers teutoniques jusqu’à l’évangélisation des Indiens
sous les conquistadores de Cortès et de Pizarro ; mais elle
atteint son paroxysme aux mains des nazis, parce que, par
eux, la doctrine est poussée à son ultime conséquence et
servie par une organisation scientifique moderne.
L’inconvénient est qu’une telle philosophie ne peut se
nourrir que de victoires. Une défaite renverse tout,
culpabilise, condamne moralement et intellectuellement ceux
qui l’ont essuyée. D’aussi haut qu’il est monté, l’aigle
s’effondre. Ce sera le drame qu’auront à surmonter bien
des Allemands au moment de la reddition.
— Et vous, vous tranchez entre Hegel et Marx ? La
pensée ou la matière ?
— Qui est la cause première, la poule ou l’œuf ? Je ne
suis pas parvenu, je dois l’avouer, à résoudre cette
question, dont peut-être la synthèse me dépasse. Hégélien dans
le succès, dû à mes seuls mérites ! Marxiste dans l’échec,
dû aux conditions matérielles, quoi de plus pratique !
Les deux hommes rient de la boutade tandis qu’un bruit
de chasse met fin à leur entretien.
76


17. Appelplatz – Dachau



Une grande place d’appel… qui semble immense, parce
que cernée de longs baraquements bas sans étage, séparés
par de larges allées qu’on voit, dans leurs perspectives
brunes ourlées de géraniums, s’enfuir jusqu’aux miradors
lointains. Qui semble immense parce que la lumière d’un
ciel immense s’y repose, s’y soude, formant avec le camp
un tout indivisible. Mille cinq cents hommes en rayé,
figés, au garde-à-vous, dans la géométrie respectueuse de
l’Appelplatz. Silence total, n’était le murmure
extrêmement léger du vent. On attend ! On l’attend le surhomme !
Tout là-haut, des nuages nacrés, fragmentés, dérivent
lentement à la façon d’une banquise. Un couple de hérons
suit à grands coups d’ailes calmes un trajet rectiligne.
« Mützen ab ! » (chapeau bas). Les alignements de
mille cinq cents calottes rayées s’abaissent, découvrant
m cents crânes rasés sur mille cinq cents nuques
maigres. Une solennité mystique se dégage. C’est
l’Appelplatz dans sa cathédrale de lumière.
Le voilà ! Il arrive ! Martial, ganté, botté, serein, dans
l’élégance noire et implacable de l’uniforme SS. Le voilà !
Suivi de quelques subordonnés et kapos, comme un
monarque l’est de sa suite, ou un toréador de ses aficionados.
Mais le monarque ou le toréador saluent alentour enivrés
par le destin de leur vie (le toréador surtout, qui va jouer la
sienne !). Le SS, lui, ne salue qu’une fois, à la présentation
du rapport. Il ne joue pas sa vie qu’il a déjà donnée au
führer. Il n’a pas non plus comme le monarque à soigner
sa popularité ; désintéressé pour lui-même, il a déjà tout
gravi, tout dépassé. Marchant altier devant les rangs
blê77 mes, il regarde comme au-delà, méprisant et protecteur,
puis il s’en va. « Mützen auf ! » Les mille cinq cents
calottes remontent sur les mille cinq cents crânes. L’office est
parfaitement réussi. La place se vide, le ciel reste seul en
piste.
78


18. Forum



L’été rayonne par cet après-midi de juillet. Le calme de
la nature est contagieux. Nous marchons peu, stationnant
par groupes tout au long de notre cour. Quelques
géraniums aidant, l’ambiance évoquerait un lieu public du
temps de paix.
Assis au sol face à face, deux hommes discutent
posément. Le plus âgé est, paraît-il professeur de lycée.
Installés autour d’eux, des auditeurs forment cercle.
Quand je m’approche, on me fait place, sans me regarder,
comme à l’amphithéâtre.
— Bien des gens vous diront, jeune homme, qu’on ne
peut réduire les humains à des chiffres, que gérer la
société n’est pas si simple et que la politique ne se mène pas
aussi rigoureusement qu’on résout une équation ; ce serait
trop beau ! Et, vu à l’échelle de l’Europe, vous et moi ne
serions sans doute pas ici.
Le ton est mesuré, le professeur semble accorder à son
jeune interlocuteur assez de crédit pour voir en lui un
partenaire. Un moment concentré, le plus jeune reprend :
— Une des fonctions essentielles de la société est, vous
en conviendrez, de répartir entre les citoyens les richesses
produites, et cela le plus équitablement possible.
— Oui, si l’on veut, je vous suis, encore que le mot
« équitablement » mérite à lui seul un débat, mais
continuez, je vous prie.
— Il se trouve que la société produit deux sortes de
richesses, que l’on peut distinguer, précisément, par la
difficulté qu’il y a à les répartir ; en premier les richesses
spirituelles, en second les richesses matérielles. Aucun
79 mal à répartir les premières, il n’y a pas à les diviser pour
les partager ; elles se multiplient au contraire, franchissant
montagnes, océans et frontières, enrichissant la société
humaine toute entière, sans pour autant appauvrir le
donateur.
Les secondes, les richesses matérielles, ne peuvent,
elles, être partagées sans être divisées, appauvrissant
d’autant le donateur. La fonction qui revient à la société de
répartir les richesses produites est donc une préoccupation
essentiellement matérielle. Lorsque vous passez une
frontière ce ne sont pas vos richesses spirituelles mais bien
votre valise qui intéresse le douanier.
— Vu sous cet angle, oui ! Il me semble d’ailleurs avoir
lu une partie de ce que vous dites dans Georges Duhamel.
Mais poursuivez.
— Le recensement des besoins, la fabrication des
produits, leur transport, leur distribution, tout cela reste du
domaine des mathématiques, science exacte ! La politique,
qui n’est en fait qu’une discussion permanente, concernant
la répartition, le partage du gâteau, en quelque sorte, doit
donc rester quelque chose de très clair. Compliquer les
choses en invoquant des valeurs morales ou des
considérations philosophiques serait brouiller les cartes en
mélangeant les genres, prêtant à des appétits matériels le
masque la spiritualité. De cette façon, des milliers
d’hommes qu’on bénissait de part et d’autre des frontières
se sont, depuis des siècles, massacrés sous toutes sortes de
bannières, pour servir en fait des intérêts privés. La guerre
de 14 nous fournit un exemple dramatique et l’Histoire
montrera bien qu’il en est de même pour celle que nous
vivons aujourd’hui. Hitler a pu développer le Nazisme en
Allemagne parce que des conditions économiques
découlant en partie du Traité de Versailles en avaient creusé le
berceau. Les hommes illustres ne font pas l’Histoire, ils
sont au contraire portés par elle. Le professeur acquiesce
de la tête, invitant son partenaire à poursuivre : les luttes
80 politiques internes, propres à chaque pays n’échappent pas
non plus à ce subterfuge ; ce qui permit à des Français de
s’entre-tuer de bonne foi les 6 et 12 février 1934.
Le jeune Haeftling marque une pause. Un front bombé,
des yeux à fleur de tête, des traits arrondis. Le regard
appliqué et l’élocution douce suggèrent une conviction
tranquille. Il reprend :
La confusion a d’autres aspects ; par exemple des
Constitutions idéalistes empreintes de justice, mais dont
les lois ne sont jamais appliquées à tous ! Ici la tromperie
se réalise au niveau de l’Exécutif dont la corruption est
assurée. On pourrait juger la qualité d’une société, non pas
seulement à ses lois, mais surtout à la rigueur et l’équité
avec lesquelles elles sont appliquées. Mais j’en reviens à
mon propos. Considérer la politique comme un domaine
mystérieux réservé à des initiés revient à en écarter les
citoyens au profit d’intérêts privés et de privilèges.
Là, l’orateur s’arrête comme pour dire, « à vous ». Face
à lui, le professeur assis dans la même position, les traits
burinés, le nez droit, le sourcil épais surplombant un
regard blasé. Un rictus amer interrompu de temps à autre par
de malicieux sourires.
— Par votre soif de rigueur et de clarté, vous me faites
penser à Saint Just, lequel a mal fini, mais dont on doit
reconnaître l’intelligence et le désintéressement. Selon lui,
les lois doivent être si bien appliquées que la société
fonctionne comme un rouage bien huilé dans lequel l’homme
n’a plus à intervenir. Je pense qu’il y a beaucoup de vrai
dans ce que vous dites ; notre système connaît des crises
économiques qui semblent cycliques et aboutissent à des
conflits internationaux. Le capitalisme porte en lui la
guerre comme la nuée porte l’orage me direz-vous. Je
pense, quant à moi, qu’une meilleure analyse des
mécanismes de l’économie et une clarification du système
politique sont nécessaires. Je reconnais avec vous
l’imperfection de certaines démocraties, dont la nôtre qui,
81 à cause de la puissance de l’argent et ses multiples moyens
de pression, se trouve souvent plus formelle que réelle.
Mais, l’améliorer doit être le souci de tous les hommes
raisonnables. Comme dit Churchill : « La démocratie est
un régime exécrable, malheureusement, on n’en a jamais
trouvé de meilleur. »
Murmures dans l’auditoire.
Le professeur reprend.
Mais vous, si je comprends bien, vous souhaitez une
société planifiée, régie avec rigueur par des
mathématiciens bien sûr fonctionnaires, à la solde d’un État
Socialiste où sera appliquée la dictature du prolétariat,
représenté lui-même par un Parti unique. Dites-moi si je
me trompe ! La voilà cette société où le poète devra
chanter comme un rossignol en cage la louange du régime !
Mais encore une fois, que faites-vous de l’individu
làdedans ? Croyez-vous que le bonheur se puisse mettre en
équation ? – murmures – Et qui dit bonheur dit liberté de
penser et d’agir. Quelle place ferez-vous à ces
indisciplinés que sont les novateurs ? Ceux qui osent aller et penser
à contre-courant, ceux-là même à qui nous devons
toujours les progrès décisifs. Votre monde planifié voudra
placer chacun dans un tiroir correspondant à ses normes,
mais, attention jeune homme, au moment de refermer ce
tiroir, il y aura toujours une tête qui dépassera ! Que
ferezvous de cette tête ? Murmures. Rires. L’auditoire se
passionne. Pause. Ça marche le forum ! Le plus jeune
reprend :
— Après avoir dit pourquoi, selon moi, la politique doit
rester une science exacte, je dois maintenant répondre à
votre question ! Que devient l’homme dans la société
Socialiste. Je pense comme vous qu’en effet on ne met pas le
bonheur en équation ; votre formule me plaît et j’y
souscris ! Mais l’État ne doit gérer que des quantités, que le
cadre matériel des choses. Par exemple, les livres ont un
prix de revient, un poids, qui en sont les éléments
quantita82 tifs et n’impliquent en rien le contenu qui, lui, est
qualitatif. Le rôle de l’État est de créer les meilleures conditions
possibles pour leur fabrication ; leur contenu, c’est
l’affaire des écrivains. Les mouvements de l’esprit, ses
créations, les arts, la littérature, en général tout ce qui est
qualitatif doit rester sans contrainte ! Je le répète, l’État ne
doit gérer que les quantités, que le cadre matériel des
choses. Si vous voulez, on pourrait comparer l’être humain à
une plante ; on doit veiller à ce qu’elle reçoive au mieux la
lumière et l’eau, sur une terre en bon état. Une fois ces
conditions réunies, il faut lui foutre la paix et lui faire
confiance, elle saura bien elle-même où diriger ses racines et
comment disposer ses feuilles.
— Ah, jeune homme, si vous pouviez dire vrai !
Craignons qu’un tel État ne fasse du zèle, ne devienne jardinier
pressant et oppressant, enfonçant au pied de chaque plante
le même gros tuteur, mais, en tant que telle, votre image
ne me déplaît pas, impétueux botaniste que vous êtes ! Et
j’y souscris à mon tour.
L’assistance s’amuse, se passionne. Un coup de sifflet
nous rappelle au bloc, c’est la fin du forum. Nous n’avons
pas vu passer le temps. Tout au long de la cour, de
nombreux groupes se relèvent. Quant à nos deux
interlocuteurs, ils s’en vont côte à côte.
— Je vous ai entendu avec plaisir, si vous voulez, à
demain, dit le professeur.
— Volontiers. Vous m’expliquerez ce que vous
entendez par « équitablement ». Bonsoir, mais au fait, comment
vous appelez-vous ?
— Edmond.
— Et moi Charles.
Ils se quittent en se serrant la main.
83


19. L’étiquette au gros orteil



Aujourd’hui, je termine une partie d’échec. Nous
jouons sur un échiquier en papier kraft, les cases noires
étant simplement hachurées au crayon. Les pièces sont en
mie de pain pétrie, à peine ébauchées, vaguement teintées
pour ce qui concerne les noires et pourtant d’une
saisissante expression. Le pétrisseur est un artiste en même
temps qu’un joueur passionné. Nous sommes, lui et moi,
assis. Autour de nous un cercle de spectateurs s’est peu à
peu formé, puis un second cercle de gens, qui accroupis,
qui pliés sur un genou, qui penchés en avant, les mains en
appui sur les cuisses. Silence. De quoi foutre le trac au
joueur modeste que je suis.
Ayant eu la bonne fortune de remporter la première
partie, face à un adversaire qui vaut sûrement mieux que
moi, je vais perdre la revanche à moins que je n’obtienne
un pat. Mon partenaire réfléchit. Tombera-t-il dans le
piège que je lui tends ? Il réfléchit toujours.
Cela m’amène à observer le bloc d’en face qui présente
son arrière à notre rue. Peu d’ouvertures y sont pratiquées,
toutes, à l’exception d’une seule, sont obstruées par des
vitres dépolies. Au loin un petit avion civil broute
laborieusement son coin de ciel, puis vire et se rapproche du
camp. Il plonge sur le marais, disparaît derrière un
mirador, puis resurgit dans le vacarme de sa reprise, dressant
un instant sa carcasse en croix, puis vire encore longeant
l’enceinte et s’éloigne ; que cherche-t-il cet oiseau de
liberté ?
La main de mon partenaire s’avance lentement. Pris !
Le pion que j’offrais en pâture. Il ne me reste plus qu’à
85 faire échec, obligeant l’homme à prendre mon fou et je
suis pat. Me voilà tiré d’affaire pour aujourd’hui. Je suis
joyeux. On s’amuse autour de nous. Il ramasse le jeu tout
en me menaçant du doigt. Mon partenaire rit, amical,
hochant le pain de sucre studieux qui lui sert de tête.
Me voilà seul, je vais pouvoir regarder à cette fenêtre
du bloc voisin. Je traverse, franchis le bourrelet de terre
fraîche, je dois me hisser difficilement jusqu’au carreau ;
on n’a rien sans mal et la curiosité s’aiguise avec l’effort.
Une pièce carrelée avec un lavabo collectif en gouttière.
Ah quoi ! Qu’est-ce que c’est ! Je reste interdit. Allongé
sur le sol, bien plus interdit que moi, un cadavre blême,
déposé nu à même le ciment, avec une étiquette accrochée
au gros orteil. La bouche et les yeux ouverts dans
l’angoisse figée de la mort. La peau d’un jaune vert cireux.
Le crâne surtout, ce crâne rasé qui semble plus nu encore !
Je reste fasciné : la transition est foudroyante. Alors quoi ?
Deux mondes se heurtent ! Lequel est illusoire ? Lequel
est anachronique ? Au moment où la fin de la guerre
approche, il y a encore ici des gens qui meurent comme ça ;
la bouche ouverte, avec une étiquette au gros orteil. Je
descends de ma fenêtre. Cette fois encore le monde change
de couleur. Ma tenue rayée s’impose dans sa signification.
Je suis un Haeftling, rien qu’un Haeftling parmi tant
d’autres, avec son matricule cousu sous le triangle rouge
portant le F des Français.
Et pourtant, ce matin, du bout de notre rue, j’ai observé
un bloc perpendiculaire au nôtre : celui affecté aux
tuberculeux. Il est occupé. Toutes les fenêtres sont ouvertes, les
lits sont mobiles et basculent vers l’avant afin d’être
mieux exposés au soleil : comme on l’imaginerait pour un
sanatorium moderne. Quelle contradiction ! Où
sommesnous ? Dans une usine, machine polyvalente équipée à
soigner ou à tuer indistinctement ! Il y a comme ça des
machines complexes, qui absorbent divers matériaux, les
digèrent dans les vibrations huilées de leurs organes, pour
86 finalement cracher à la sortie un produit fini auquel il ne
reste plus qu’à mettre une étiquette… une étiquette ! Je
rencontre Pierrot, Aimé et René qui se promènent. Je leur
dis ma découverte ; ils savent, ils ont regardé avant moi. Il
me semble que nous nous promenons à présent plus
proches, plus solidaires, nous avons pris la mesure de Dachau.
Voilà que l’avion de tout à l’heure revient, mais il n’est
plus seul. D’autres, tous civils, l’accompagnent. Cela
devient un carrousel, quelque chose comme une fête dans le
ciel où une dizaine d’avions évoluent. Où sommes-nous ?
Mais c’est évident ! Dans un monde concentrationnaire
qui vit sa vie, complètement indépendant dans son
organisation, avec un décalage sur les événements, comme une
grande machine qu’on a mise en marche et qui, de toute
façon, continuera sur sa lancée à exposer ses tuberculeux
au soleil et à produire ses cadavres avec leur étiquette.

P.-S. : J’apprendrai plus tard que ce jour, un officier
allemand déposait aux pieds d’Hitler une valise qui eût pu
changer le cours de l’Histoire et donner raison à notre
optimisme.
87


20. Forum



Le cercle s’est reconstitué, grandi de nouveaux venus.
— Edmond (ils s’appellent maintenant par leur
prénom), nous avons fini hier sur votre comparaison de
l’homme avec une plante.
Intervient alors un auditeur de la première heure :
— Si vous permettez. (Les têtes se tournent vers lui.)
J’y crois, moi, à cette plante-là. Je veux seulement
souligner que pour pousser il lui faut non seulement les
éléments de la nature et le reste, mais il lui faut du temps.
A l’homme aussi il faut du temps ! Du temps libre pour
s’instruire, et, avec le sport, se faire moralement et
physiquement. Tout ça pour profiter de la vie.
Le temps libre, c’est aussi important, aussi nécessaire
que le salaire ! Aujourd’hui, je veux dire avant la guerre,
nos quarante heures c’était déjà merveilleux, comparé au
passé. Par exemple, en ce qui me concerne, on finissait à
cinq heures ; ça me permettait en fin d’après-midi d’aller
tourner sur le stade avec les copains et d’arriver quand
même en bon état au cours du soir. Généralement, ça
permettait à chacun d’y trouver son compte, ne serait-ce
qu’en emmenant, chaque week-end, sa famille à la
campagne.
Puisque la machine prend le relais, demain notre
société travaillera trente-cinq heures, dans l’avenir trente heures
et sans doute la retraite plus tôt. Si tout va comme je
l’espère, nos enfants travailleront pour vivre au lieu de
vivre pour travailler. Et on ne sera pas venu ici pour rien,
mes camarades dit-il en regardant à la ronde.
89 Approbation générale (amusée dans quelques regards).
Tous ne voient pas les choses aussi simples, mais c’était
dit avec un tel enthousiasme, une telle conviction, ça vous
attrape aux cheveux (façon de parler !)
Voilà ce que je voulais dire, reprend l’intervenant, mais
je ne veux pas vous retarder plus longtemps, je vous
écoute. Pause.
L’attention se porte maintenant sur Charles, puisque
c’est le nom du professeur. Il acquiesce.
— C’est un plaisir de vous entendre, vous, au moins,
vous êtes optimiste quant à l’avenir. Silence.
Pendant ce temps, les miradors scandent le ciel, ils sont
un langage absolu.
Charles reprend :
— Donc, Edmond, suite à notre discussion d’hier,
pouvez-vous m’expliquer ce que vous entendez par
« équitablement » ? Mais auparavant, posons, si vous le
voulez, qu’une autre fonction essentielle de la société est,
en même temps que celle de la répartition, à laquelle vous
faisiez allusion, de définir les droits et les devoirs que les
citoyens se doivent reconnaître les uns envers les autres,
ainsi qu’envers l’État. Pas de société possible sans
organisation. Pas d’organisation sans hiérarchie ; la hiérarchie
des pouvoirs correspondant à celles des capacités, confiant
aux meilleurs la responsabilité d’exploiter cette planète
que la providence nous offre. C’est à quoi doivent aboutir
République et Démocratie.
Pour en revenir à l’expression « équitablement », il
semble logique que s’établisse une hiérarchie dans la
répartition des richesses, correspondant à celle des
responsabilités ; plus la fonction est importante, plus la
société se sent obligée à la rémunérer.
C’est dit avec une malice sous-jacente, poussé comme
un pion qu’on avance, jeté comme une noix sous la dent
de son partenaire. Edmond reprend :
90 — Admettre que notre République et notre Démocratie
conduisent à donner le pouvoir et les responsabilités aux
meilleurs est, à mon sens, en brosser un tableau flatteur.
L’expression « les meilleurs » mériterait à elle seule un
débat (Charles sourit). Les plus malins, les mieux placés,
les plus intelligents et les plus diplômés ne sont pas pour
autant les meilleurs ! Leurs qualités sont respectables mais
insuffisantes pour qu’on leur donne carte blanche. La
générosité, le désintéressement, la bienveillance et l’amour
d’autrui sont des qualités tout aussi nécessaires, mais que
malheureusement aucun examen ne sanctionne ! Mais,
pour simplifier, admettons que notre République et notre
Démocratie parviennent un jour au résultat que vous dites.
Concernant la répartition, le statut d’une telle société
aurait alors pour principe « De chacun selon ses capacités,
à chacun selon son travail ». C’est le principe de la société
socialiste. Cette définition manque toutefois de précision
concernant le rapport entre les revenus, parce qu’elle
énonce un principe général alors que ce rapport est
ponctuel, variable, et doit, selon la doctrine, diminuer à mesure
de l’enrichissement général.
Revenons à votre logique. Elle propose une hiérarchie
dans la répartition des richesses, sans non plus donner de
précisions quant au rapport entre les revenus. Abordons la
question des salaires. Combien, dans notre société
actuelle, une heure de travail intellectuel vaut-elle…
d’heures de travail manuel ? Deux, trois, dix, trente ? Et ce
sont bien de telles proportions que l’on rencontre dans la
réalité. Sent-on ce qu’il y a d’arbitraire et de
présomptueux dans une telle évaluation ? Laquelle a toujours été
établie et entérinée par des intellectuels et des détenteurs
du pouvoir. Ils se sont, on doit le reconnaître, taillé la part
du lion ! – Murmures – Si une disposition n’intervient pas,
établissant des limites raisonnables au rapport des revenus
entre les citoyens, des limites compatibles avec la dignité
humaine, si on se réfère uniquement à la loi de l’offre et
91 de la demande, considérant le travail, et par là le
travailleur comme une marchandise, la société se fera de plus en
plus inégalitaire et nous aboutirons à une explosion.
La différence de revenus est comparable à la différence
de potentiel électrique. Parvenu à un certain point, c’est
l’étincelle et la foudre !
L’auditoire réagit, se passionne.
J’ai souvent entendu dire que pour que fonctionne un
régime socialiste, il faudrait que les gens fussent des
saints !
Ne croyez-vous pas qu’ils devraient être plus saints
encore pour que le régime capitaliste n’aboutisse pas
périodiquement à des crises économiques et à la guerre,
étant donné les intérêts en jeu ?
Le capitalisme est un cheval qui a « pris la main »,
comme disent les cavaliers pour exprimer la situation de
celui qui ne peut plus ni commander ni arrêter sa monture.
Pause. Murmures.
— Charles, Je vous concède encore que le capitalisme
comporte de gros dangers et qu’il serait souhaitable
d’éviter ces crises et ces guerres ; mais le principe même
de la démocratie permet de penser que le régime est
perfectible. Au fil des années, de grands progrès ont déjà été
réalisés et rien ne permet de penser qu’il n’en surviendra
pas d’autres. Mais vous, Edmond, dites-moi si je me
trompe, vous voulez établir comme suite normale à la
société socialiste, qui dit : « De chacun selon ses capacités, à
chacun selon son travail », une société communiste qui
suppose l’abondance et dit alors : « De chacun ses
capacités, à chacun selon ses besoins », aboutissant à une société
égalitaire. Vous savez pourtant bien que les hommes ne
sont pas égaux. Edmond :
— Certainement, c’est vrai, les hommes ne sont pas
égaux ! Ils sont même profondément inégaux : en
intelligence, en dons, en santé, en force physique, et c’est
pourquoi ils doivent d’abord être rigoureusement égaux en
92 droit ; c’est pourquoi les plus désarmés doivent être
protégés, car, je le disais, il se trouve que les plus capables, les
plus intelligents et les plus forts ne sont pas forcément les
meilleurs ! C’est là le dilemme ! Sinon, ce serait trop
simple et, sans doute, vous et moi ne serions pas ici.
Charles rit de se voir ainsi renvoyer la balle, Edmond
poursuit :
Sans doute à cause de sa structure et du caractère de
son régime, tout se passe malheureusement comme si
notre société n’était capable de sécréter que des élites
correspondant au système ! En même temps qu’incapable
d’empêcher les plus démunis et les plus faibles d’être
exploités.
— Ce qui amène à dire qu’une révolution est nécessaire
pour que se révèlent les élites de demain, conclut Charles !
Qui poursuit :
Je vous concède encore qu’il faut apporter des progrès
dans nos lois et dans leur application, mais de là à tout
renverser pour établir la dictature du prolétariat et remettre
le pouvoir à un Parti unique, comme par exemple on le
voit en Russie !
Du fait d’un tel bouleversement, un pays perd la
presque totalité de ses élites qu’on sera obligé de remplacer
« au pied levé » comme on dit, par des gens sortis du rang
et triés sur d’autres critères que ceux de l’instruction.
Quel que soit leur bon vouloir, ces nouveaux promus,
manquant d’expérience auront un mauvais rendement dans
la gestion. Il faut trois générations pour remédier à une
telle situation. Devant ces médiocres résultats, ils se
montreront sourcilleux, craintifs du pouvoir central et
finalement conservateurs, parce que s’accrochant à
quelques avantages qu’on aura bien été obligés de leur
accorder, car là, pas plus qu’ailleurs, les hommes ne sont
des saints ! Cela me conduit, si vous le voulez, à faire un
aparté concernant classicisme et romantisme, qui nous
ramènera au sujet dont nous débattons.
93 À l’époque féodale, à partir de laquelle l’Église tend à
se fondre avec le pouvoir temporel, alliant l’évêque et le
seigneur, la morale classique attribue toutes les vertus au
prince, le « Droit divin » représentant l’affirmation de ce
principe.
La force, la vertu et le droit réunis, quoi de plus
rassurant ! Le pauvre, au contraire, est coupable présumé du
seul fait qu’il est pauvre, invité à toujours plus d’humilité,
on lui rappelle sans cesse le péché originel, son complexe
de culpabilité est tel qu’on le trouve entre deux travaux
harassants, courbé devant toutes les croix. Toutes les
vertus au prince, tous les vices au pauvre !
Le romantisme issu de J.-J. Rousseau, Saint-Simon et
Voltaire, ce ferment de la vague révolutionnaire de 1789,
porté ensuite par la grande vague syndicaliste et populaire
edu XIX siècle, attribue cette fois tous les vices aux riches,
aux puissants, et toutes les vertus aux pauvres.
Eh bien, ces deux conceptions sont outrées et je les
renvoie dos à dos. Les hommes sont les mêmes, ni plus
mauvais ni meilleurs, du haut en bas de la pyramide
sociale. C’est le résultat de leurs actions qui les différencie.
Le pauvre ne peut, par sa vertu ou ses vices, que faire du
bien ou du mal à son entourage immédiat, tandis que le
puissant peut lui, par les pouvoirs qui lui sont conférés,
faire du bien ou du mal à des groupes humains, à des
régions, parfois à des peuples entiers ; Hitler nous en fournit
un exemple dramatique ! De Staline on ne sait rien que
d’inquiétant !
« Non » à ces deux conceptions ! Les hommes restent
des hommes de quelque bord qu’ils soient. On ne peut
placer personne au-dessus de la démocratie, même le Parti,
aussi valeureux soit-il !
« Non » avec le prince ou sa représentation moderne
par l’extrême droite alliée au Capital : la violence et
l’injustice.
94 Avec le pauvre ou sa représentation moderne par un
Parti unique, d’extrême Gauche, allié a un syndicat
unique : la lourdeur et la médiocrité pour des générations.
Non ! Ni les uns ni les autres ! Mais tous ensemble dans
un radicalisme tolérant envers les idées, rigoureux dans
l’application des lois, voilà ce que je souhaite à notre
société de demain.
Pause. Tous bavardent en aparté, puis le silence revient.
Edmond reprend :
— Charles, je remarque que vous parlez du Parti
comme s’il n’était pas démocratique et ressemblait par là à
une église ou à une armée ; alors, oui, il finirait par
devenir ce que vous dites. Mais rien ne permet de supposer ce
manque de démocratie, tout est là ! Pour l’instant le Parti
est clandestin, en guerre, et la démocratie n’y est pas
possible.
— Trouvez-vous naturel qu’un dirigeant reste vingt ans
au pouvoir, écartant et parfois supprimant ses anciens
compagnons ? demande Charles. Edmond acquiesce de la
tête.
— Vous voulez parler de Staline ? C’est vrai que son
personnage est entouré de mystère, mais il est en train de
sauver la Russie et nous avec. J’attendrai donc
l’aprèsguerre pour porter un jugement. Pour moi, je suis français
et je fais confiance au Parti français. Nous serons
d’ailleurs là, après la clandestinité, pour en contrôler la
démocratie et le bon fonctionnement.
Les deux hommes se lèvent. Le forum, aujourd’hui, est
terminé.
95


21. La bagarre



Ce matin, installé derrière la table à pain, le manchot
semble en forme, sous sa casquette marine. Assis, il
préside la distribution, flanqué de deux Kapos ukrainiens
debout, avec lesquels il plaisante, levant alternativement la
tête vers chacun. Quand il rit, quelques dents en or
apparaissent qui éclairent le chaos marron beige d’une denture
bousculée par l’érosion. Étonnant comme parfois le rire
peut malgré tout embellir les visages les plus baroques ! Et
puis des muscles roulent encore sous cette peau ridée ; il
reste de la vigueur dans ce vieux gnome germanique qui
invite à se hâter avec la main qui lui reste.
Soudain, les choses se gâtent ; l’un des nôtres, trop
empressé à saisir sa ration, a heurté un pied de la table et fait
tomber une boule ou deux. Bordée d’injures du manchot.
La distribution est bâclée, les derniers à sortir, propulsés
dans la rue par les Kapos, jurant, eux, en ukrainien.
Plusieurs des nôtres trébuchent. Bruits de voix. Tout le monde
se retourne pour protester ; alors on voit un troisième
Kapo ukrainien venu à la rescousse, une sorte de gorille à
peau blanche, avec son crâne rasé, son faciès à pommettes
bombées et mâchoire saillante, ses yeux bleus encastrés
sous une arcade accusée. Il est là, dans l’encadrement de la
porte. Le cou descend, pyramidal, sur les lourdes épaules.
Le maillot de corps blanc tombant triangulaire dans le
pantalon rayé achève la silhouette athlétique. Imposant !
Le gabarit de cette brute de vingt ans peut-être, qui défait
son ceinturon et le fait balancer en regardant les Français à
la ronde, c’est comme une invite. Un monologue orné
d’insultes accompagne son geste.
97 C’est à ce moment que je fais connaissance avec Toly,
un Parisien de mon âge qui, du fait qu’il parle russe, va se
trouver une heure plus tard être l’acteur principal d’une
bagarre mémorable.
— Il dit qu’il n’aurait pas peur de cent Français !
Qu’est-ce qu’il croit ? Mais regardez-le !
— Tu comprends le russe lui dis-je.
— Oui, ma mère est russe.
Les deux autres Kapos s’efforcent de calmer leur
collègue qui, n’ayant pas de Français à se mettre sous le
ceinturon, se rajuste en bombant le torse. Toly secoue la
tête. « Si on n’était pas ici, il verrait. »
Donc, une heure après, nous marchions par petits
groupes, attendant pour nous asseoir que la rosée se dissipe. A
plein la rue, sur soixante mètres environ, ça fait beaucoup
de gens qui se croisent, se rencontrent et se donnent des
nouvelles des Fronts. « Il parait que… d’après deux
Waffen qui se parlaient, les Américains seraient à… Russes
auraient repris… seraient déjà à… ! » Quand on arrive au
bout de la rue, on se retourne vers l’autre bout. Les mêmes
groupes se croisent ainsi plusieurs fois. On confirme, on
précise, on embellit les nouvelles. On pourrait appeler
notre rue le « boulevard de l’Optimisme » ; d’autant que le
temps est doux et qu’un soleil jaune inonde les brouillards.
Ainsi les trois Kapos ukrainiens se promènent.
Fraîchement retournée par des travaux, la terre des trottoirs est
glissante, il est malaisé d’y marcher sans prêter attention
au sol. Le gorille à peau blanche marche sur la chaussée,
rasant le trottoir, Lorsque quelqu’un se trouve ou passe
près de lui, il repousse avec violence et menaces. Toly est
poussé mais ne veut pas d’histoire. Il dit en russe quelque
chose de familier comme « Bon, ça va, je ne t’ai pas gêné
exprès. » Le gorille revient sur ses pas :
— Quoi, tu parles russe ?
— Oui ma mère est russe !
98 — Alors qu’est-ce que tu fous avec eux ? Toly n’aura
pas le temps de se justifier ; poussé de nouveau il recule et
l’Ukrainien lui relève le nez avec l’index.
— T’en veux ? T’es pas content, morveux ?
— Mais arrête, fous-moi la paix, dit Toly, je ne veux
pas m’engueuler avec toi. Mais le Kapo frappe.
Les deux autres Kapos regardent.
Toly, qui a esquivé ou accompagné les premiers coups,
comprend qu’il faut se battre. Il frappe au menton, sans
trop appuyer, comme un dernier avertissement ; surpris,
accoté au trottoir, l’Ukrainien, qui n’attendait pas de
réplique, tombe assis sur la terre fraîche. Il devient livide et se
relève, prenant en main une de ses chaussures de bois.
Il tombe mal l’Ukrainien ! Le hasard a parfois des
malices. Toly, de taille moyenne, lui rend bien dix kilos, mais
il n’est pas n’importe qui. Fils de trapézistes
professionnels, trapéziste et jongleur lui-même, il est comme on dit,
un enfant de la balle. Ça veut dire des milliers d’heures
d’exercice. Il est d’une force hors de proportion avec sa
taille, et puis, il a rencontré dans les gymnases des boxeurs
qui l’ont entraîné au noble art. Jugeant imprudent de se
battre sur un trottoir, il a gagné le milieu de la rue. Croyant
qu’il fuit, l’Ukrainien le rejoint. Un cercle se forme autour
d’eux. Les deux autres Kapos n’interviennent pas, se
bornant à faire respecter le combat. Alors Toly se déchaîne,
beaucoup plus rapide et précis que son adversaire. Une
série finale à l’estomac laissera l’Ukrainien à quatre
pattes, à demi-K.-O. Les deux autres Kapos ne sont pas
intervenus. Ils relèvent leur camarade, mais leur sympathie
inavouée va au vainqueur. D’abord il parle russe lui aussi
et puis la force est toujours admirée chez les gens
rustiques. Je n’étais pas présent au moment de l’altercation.
J’arrive juste à temps pour voir relever l’Ukrainien, cette
fois pâle comme une assiette. Toly, à peine essoufflé, me
raconte en concluant : « Je lui ai foutu une tisane devant
ses copains, il va être vexé, ça lui apprendra. »
99 Je n’aurais peut-être pas relaté tout au long cette
bagarre sans l’incident qui devait se produire un quart
d’heure plus tard.
Remis, l’Ukrainien marchait de nouveau avec les
siens ; il avait déjà plusieurs fois croisé Toly sans paraître
l’apercevoir quand, l’ayant croisé de nouveau, il se
retourne, bondit derrière le Français et lui déchire l’oreille
d’un coup de dent. Le sang gicle. Fendue du haut en bas,
l’oreille est en partie décollée. Les deux Kapos se
précipitent. Ils emmènent Toly à l’infirmerie du camp. La loi de
la quarantaine sera enfreinte. Toly se trouve soigné par des
médecins tchèques qui, apprenant sa profession,
s’appliquent à faire la cicatrice la moins visible possible.
Plusieurs points de suture seront nécessaires.
Quand Toly reviendra pansé, l’Ukrainien aura été
déplacé vers un autre bloc. Avec le motif porté à la
connaissance des SS, le Kapo eût sans doute payé cher son
agression ; le règlement étant formel en cas de blessures
de cette importance. Un moment démoralisé par l’état de
son oreille, Toly, touché par les soins et la gentillesse des
médecins tchèques, reprendra le dessus. Il se trouvera tout
à fait bien deux semaines après. Heureusement pour lui
d’ailleurs, car alors c’est avec le manchot en personne
qu’il aura à débattre.
100


22. Forum (Alex)



Charles et Edmond se sont retrouvés. Le groupe
d’auditeurs s’est reconstitué et bavarde au hasard.
Intervient alors un homme, jusque-là silencieux. « Je
me présente, je suis prêtre ; on m’appelle Alex. Si vous le
permettez, j’aimerais vous dire ma réflexion concernant
l’éventail des revenus dont vous parliez. »
Les regards se sont concentrés. Nez busqué, lèvres
minces sur un menton carré, orbites creusées sur un regard
rayonnant, tel que j’imaginais Savonarole, ce Saint-Just de
l’Église. « Partant de ma foi et de la morale qui en
découle, je propose d’abord un principe qui, je crois, peut
convenir à tous, croyants ou pas : le fait que des hommes
puissent être plus forts, plus doués et plus intelligents que
d’autres ne leur donne sur ces derniers aucun droit, mais
seulement des devoirs. » Silence. « Aucun droit de se
tailler la part du lion, comme vous disiez. »
Murmures. « Chaque être humain peut légitimement
tenter de se différencier de ses semblables afin d’affirmer
son existence propre et sa personnalité.
Toutefois, une morale, non seulement chrétienne, mais
plus généralement humaniste, basée sur légalité des droits
et des chances, préférerait voir les hommes tenter de se
différencier non par la quantité, c’est-à-dire par le revenu,
mais bien plutôt par la qualité de l’usage qu’on peut en
faire.
A peu de frais, on peut lire, s’instruire et se cultiver.
Apprendre à dessiner, à peindre, à jouer d’un instrument
est à la portée de qui le veut. Faire du sport est possible à
tous ; tout cela à condition que le travail laisse le temps et
101 l’énergie nécessaires, et là, je rejoins ce qui s’est dit ici. »
L’orateur fait une pause, puis reprend. « Oui, se
différencier d’abord par la qualité de l’usage !
Dans cette optique, l’idée de justice demanderait même
que les moins doués reçoivent plus en quantité, mais ce
serait exiger des hommes plus qu’ils ne sont capables
d’accepter. » Murmures de l’auditoire. « Demander aux
plus forts et aux plus doués de ne pas profiter de leur
avantage serait leur demander d’être des saints. Le Christ,
qu’on croit ou non dans sa Divinité, est un personnage
idéal dont l’exemple brille comme un fanal, représentant
ce vers quoi on doit tendre, alors même qu’on sait n’y
pouvoir jamais parvenir dans l’absolu.
Sous cet angle, même l’égalité des revenus est une
conception idéale que la société n’atteindra sans doute jamais,
mais n’en reste pas moins ce vers quoi on doit tendre.
Trop d’inégalité déshonore physiquement les plus
pauvres en les faisant vivre en dessous de la dignité humaine
et déshonore moralement les plus riches, globalement
responsables de cet état de choses. » Approbations. « La
qualité de l’usage, voilà sur quoi, dans l’avenir, on devra
mettre l’accent. Malheureusement, notre société, de par sa
structure économique, incline les hommes vers la voie de
la quantité.
Depuis toujours, beaucoup de gens ont tenté de se
définir à travers ce qu’ils possèdent, ce qui se montre,
privilégiant “l’avoir” au détriment de “l’être”. Pour eux, le
critère par lequel on juge est le revenu. “Dis-moi ce que tu
possèdes, je te dirai ce que tu vaux.”
Mais une nouvelle industrie se développe, qui vient
renforcer cette tendance : c’est la publicité à travers les
objets qu’elle désigne et les modes qu’elle lance.
Vers les années trente, une publicité montrait un couple
de jeunes gens accoudés devant un panorama grandiose.
La légende inscrite en dessous de l’image disait : “Elle ne
lui dit rien, mais elle lui offre la cigarette Z.”
102 L’objet offert tenait lieu de comportement, remplaçait
les paroles, tenait lieu de personnalité, voire même de
culture ! N’importe qui n’eût pas eu le bon goût d’offrir à cet
instant la cigarette Z ! Cela renforce l’incitation à se
personnaliser à travers les objets et les modes. La publicité
étant au service du profit, cela revient à la fin du compte à
se hisser à la hauteur de ses revenus. Et voilà le triomphe
de la quantité au détriment de la qualité, le triomphe de
“l’avoir” au détriment de “l’être” ; le triomphe du
matérialisme, le mot étant employé au mauvais sens du terme. »
Là, Alex se tourne vers Edmond qui sourit. « Se
différencier par la qualité de l’usage, prendre le temps de la
culture, prendre la voie de la réflexion et peut-être celle de
la foi pour ceux qui pressentent la lumière intérieure.
Se différencier par la qualité, réduisant au mieux la
différence des revenus ; voilà ce qui me semble souhaitable,
voilà ma conviction. »
Il s’en faut de peu qu’on ne l’applaudisse. On le
félicite. Il représente ce type d’homme achevé pour qui la
qualité de la vie et la relation humaine sont primordiales.
« Où on est, est moins important qu’avec qui on est »,
dira-t-il à Fernand.
« On empêchera difficilement un primitif, courageux et
bien portant, de se crever au travail pour combler son
handicap par le revenu », me dit Pierrot en aparté.
« D’ailleurs, serait-il moralement condamnable »,
ajoute-til. Il soulève là un lièvre aux dents longues, au pelage de
liberté, prédateur intempestif dans le jardin à la française
d’Alex.
Au moment de se séparer Edmond rejoint Alex.
— Vous vous trouvez très éloigné des conceptions de
l’Église officielle !
— Oui, peut-être, si on se réfère à certains aspects de
l’Église de Pie XII ; éloigné des conceptions chrétiennes,
je ne le pense pas. Tout en conservant son unité, l’Église
se doit d’être multiple, afin de répondre aux multiples
as103 pects du monde chrétien. En ce qui me concerne,
j’aimerais, si Dieu me permet de sortir d’ici, exercer mon
sacerdoce, par exemple en qualité d’ouvrier dans une
usine ; ne serait-ce que pour donner un sens plus concret à
ma mission. Il faudra un jour faire admettre ça à Rome ;
mais après tout, pourquoi pas ? Le propre du Chrétien et
particulièrement du prêtre, n’est-il pas d’espérer ?
104


23. Les secrétaires médicales



Ce matin nous sommes emmenés à une inspection
médicale organisée dans un bloc spécialisé. Ça ressemble à
un conseil de révision en cela que nous sommes nus
depuis un long moment, à faire la queue, longeant des
bureaux administratifs. L’inattendu est que ces bureaux
sont occupés par des demoiselles habillées en civil qui ne
nous portent pas plus d’attention que si nous étions des
babouins ! Peut-être moins, parce que les babouins… on
s’en méfie. Nous en ressentons une certaine humiliation.
Le sentiment qu’être de l’autre côté de la barrière fait de
nous des sous-hommes, quelque chose comme du bétail
humain. Si au moins il arrivait que l’un des nôtres
présentât l’arme à Vénus, afin de montrer à ces péronnelles
germaniques de quel bois les Gaulois se chauffent !
Eh bien ! Le phénomène se produit. D’abord modeste,
puis incontestable ! Et nous rions sous cape. Timide au
départ, le courageux défenseur de la dignité nationale, se
sentant porté par les siens, assure de mieux en mieux. La
prudence l’incitant à la modestie, c’est le dos légèrement
courbé et le regard innocent qu’il passe à proximité d’une
secrétaire. Expectative. Nous retenons nos souffles.
Faisant mine de ne rien voir, elle n’en interrompt pas moins
sa frappe et doit avoir recours à la gomme ! Le coup d’œil
venimeux qu’elle lui lance quand, l’ayant dépassée, il ne
lui montre plus que ses fesses, confirme que notre
camarade a fait mouche.
Les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, il
s’agit maintenant que le Lyonnais – puisque c’en est un et
de Villeurbanne ! – n’arrive pas aussi expressif devant le
105 Waffen et le major ; avec ces gens-là, les coups de nerf de
bœuf volent bas ! A notre soulagement, la hampe de
l’étendard s’abaisse comme à la parade et c’est sans
encombres qu’il peut passer la visite.
106


24. Méhansarian se promène



Après avoir été appelés sous une douche collective
nous marchions en colonne, de nuit, sur le chemin du
retour.
Les yeux cyclopéens de l’enceinte avaient diminué
d’intensité. Le poignet de force était maintenant clouté de
lumière rousse. Les étoiles étaient de la partie. Sur
l’horizon, la lune faisait le gros dos, profilant en noir un
mirador. Le bruissement des claquettes se mêlait au bruit
des respirations.
Tout à coup, sortant de l’ombre, quelque chose comme
une bête nocturne fonce sur les rangs. Bousculade. Coups
de matraques fouettants. Trois Haeftlinge tombent, dont
deux devront être relevés et soutenus. « Fumiers de
Français », hurle Méhansarian, qui passait par là, humant la
fraîcheur du soir. Trois Kapos qui l’accompagnent sortent
à leur tour de l’ombre, prêts à intervenir. Mais
Méhansarian abaisse sa matraque et les rejoint tranquillement,
comme il l’eût fait s’il s’était attardé à relacer sa
chaussure. Il s’éloigne satisfait, sa matraque a eu son dos
quotidien.
107


25. Les deux saint-cyriens



Assis au sol, tout au bout de notre cour, deux
Haeftlinge causent. Face à face, leurs silhouettes se découpent
sur un décor à base de terre durcie, de bois et de ciment,
avec une coulure de ciel entre deux blocs. Composée
d’allers et retours rectilignes, ma promenade solitaire me
ramène vers eux.
Quand nous marchions dans les cellules de Vichy, nos
volte-face se faisaient tout contre les murs, afin de ne rien
perdre du parcours. Ici, c’est beaucoup plus grand, mais le
réflexe est acquis. On va jusqu’au bout du trajet ; ce qui
me fait m’approcher des deux hommes un peu plus que de
convenance, au point d’entendre un fragment de leur
conversation, en même temps que je les identifie comme deux
Saint-Cyriens sous-lieutenants, que je connais seulement
de vue.
"Nous avons donc là un concept transcendantal et non
fondamental", précise l’un d’eux.
Ayant reconnu le verbiage de Kant, je ne peux
m’empêcher de ralentir mon pas, sans toutefois regarder
vers eux. Leur entretien ne s’en arrête pas moins, je me
retourne, hésitant puis confus, car ils me toisent. De quoi
se mêle cet importun, ce mal éduqué ? Semblent-ils
penser.
Je prends parti de battre en retraite sur un jeu de mot
qui me vient : « Excusez-moi, je vous ai entendus par
hasard, je ne voulais pas être indiscret ; à chacun son
“Kantà-soi” », dis-je en m’éloignant.
Je n’ai pas fait dix mètres.
— Oh, tu connais Kant ? Ils me sourient.
109 — Oui, un peu.
— Ça change tout.
Ils m’invitent à m’asseoir. Ils m’ont tutoyé, ce que
j’interprète comme une marque de confiance. Je n’ai,
jusqu’alors, pas eu de relations avec des officiers de carrière
et ressens à l’égard de leur monde une certaine défiance.
Je serai surpris de trouver deux hommes éminemment
sympathiques. Un esprit ouvert, sincérité, modestie et ce
grand appétit qu’ils ont de la vie ; comme d’autant plus
appréciée que leur statut les engage à la risquer (ce dernier
trait partagé avec des alpinistes côtoyés au maquis). À
dater de cette rencontre, eux et moi parlerons souvent.
Nous vivons un temps où les valeurs traditionnelles, les
leurs plus encore que les miennes, se sont écroulées. Ils
ont été instruits et encadrés dans l’esprit Hégélien. Les
vertus et l’intelligence sont les éléments déterminants
propres à dominer les conditions matérielles ou économiques.
Leurs aînés leur ont inculqué la confiance dans
l’intelligence de la Nation et dans les vertus de l’Armée.
Comment alors expliquer cette défaite impensable et
pourtant vraie. Les deux hommes ne peuvent que remettre
tout en cause. Leur curiosité est grande et s’ils savent bien
exprimer ce qu’ils pensent, ils savent aussi écouter.
Me voilà, je ne dis pas réconcilié, la défiance n’étant
pas une discorde, mais devenu plus objectif envers des
gens que je connaissais mal. Chaque fois d’ailleurs que
j’aurai, durant ma captivité, à côtoyer des militaires, je
trouverai en eux des compagnons sûrs. Il est vrai qu’être
militaire et Résistant sous-entend un certain nombre de
qualités complémentaires dont la réunion est heureuse.
Ils situent l’armée en regard du patriotisme.
D’un côté, les aristocrates, les privilégiés et en général
les gens de l’extrême Droite, ne reconnaissent la Nation
que si, en retour, elle reconnaît leurs titres, leurs privilèges
et leurs aspirations.
110 À l’autre bord, les gens de la gauche et de l’extrême
gauche ne prennent la Nation en compte qu’à la condition
qu’ils aient le sentiment de participer à son devenir, avec
l’esprit de l’emporter un jour, conscients qu’ils
représentent la majorité des citoyens.
Les militaires sont, eux, des patriotes inconditionnels.
Ils sont prêts à servir le pouvoir quel qu’il soit, à partir du
moment ou ce pouvoir est légal, acceptant de lier leur vie
au sort de la Nation ; qu’ils approuvent ou non le leader au
pouvoir.
C’est peut-être là une vision un peu absolue, un peu
idéale, mais il y a tout de même beaucoup de vrai
làdedans.
Nous avons aussi évoqué le cas des gendarmes et des
agents de ville sous Vichy. Ce n’est pas toujours facile de
se placer hors la loi et de déserter, d’être passible du
Conseil de guerre, de renoncer à toucher un salaire et de devoir
se cacher sans savoir combien de temps cette situation
peut durer, d’autant plus lorsqu’on est chef de famille.
Alors, on continue et plus l’occupation se durcit plus on se
sent mal à l’aise. Évidemment, il faudra un jour faire le
grand saut, mais quand ? Chacun espère que ça viendra
par la hiérarchie. Certains gendarmes renseignent ou
aident la Résistance. Beaucoup font ce qu’ils peuvent au
niveau de leur fonction, mais pour tous l’éventualité de la
mutinerie se pose. Il s’agira de déserter son service et
peut-être de retourner son arme contre son chef, même si
on le côtoie depuis vingt ans. Vu sous cet angle, le drame
psychologique vécu par ces hommes est aigu.
Je me souviens du regard de ces gendarmes français qui
nous convoyaient en train, de Nîmes à Lyon. Aussi près de
la libération du sol national, n’était-il pas possible pour
eux de passer de l’autre côté et de libérer le convoi,
sauvant ainsi des centaines de vies humaines ?
Je me souviens de l’expression de certains ; j’ai alors
préféré ma place à la leur. Nous les avons engueulés d’être
111 encore en fonction. Ils se défendaient mal, ils étaient
pitoyables. Seul leur jeune adjudant semblait content de lui.
Avait-il ses raisons ou, se sentant la clef d’une bien
mauvaise voûte, adoptait-il une attitude de circonstance ?
Nous avons aussi évoqué Dieu : pas d’horloge sans
horloger ?
Mais l’existence même de l’horloger repose la question.
Kant dit alors que le cerveau humain n’est pas doté
d’une structure qui lui permette d’appréhender l’infini.
On ne peut donc ni situer Dieu qui est infini dans le
temps et dans l’espace, ni le définir du fait qu’infini il
échappe à nos systèmes de raisonnement. La plus grande
preuve de son existence est la conscience profonde que
nous en avons. Là, croyants et non-croyants se séparent
dans un respect et une tolérance mutuels, concluons-nous.
Il y a aussi Darwin : la fonction crée l’organe (la girafe
ne dira pas le contraire !) Puis il apparaît que l’évolution
se ferait par mutations successives (le processus
apparaîtrait plus dialectique). Mais ces mutations sembleraient
anarchiques en regard d’une adaptation aux changements
du climat. Ainsi, des millions d’espèces disparaissent. Il
s’agirait de millions d’essais en tous sens que ferait la
nature. Seules subsisteraient les espèces adaptées.
Un immense Loto universel en quelque sorte, étendu
sur des millions d’années, mais après tout, il y a bien des
millions de spermatozoïdes éliminés à chaque constitution
d’un œuf. Notre mère nourricière est généreuse ! Il n’en
reste pas moins que la science n’a pu encore expliquer le
mystère de la vie. Jusque-là, croyants et athées resteront
sur leurs marques.
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