De lettres en lettres année 1925
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Ma bien chère Louise, à présent que le monde semble tourner à nouveau à peu près rond, te voilà donc repartie à Paris où une nouvelle existence t'attend. Comme j'en suis heureuse pour vous trois, quel soulagement pour ta vieille Mamet, vous allez pouvoir reprendre le cours interrompu, si tragiquement, de vos jeunes vies. Nous avons passé ensemble au mas toutes ces dernières années, nous aidant mutuellement, nous soutenant grâce à notre affection, pour traverser toutes ces épreuves. Quelle aide précieuse de pouvoir ainsi compter l'une sur l'autre, ma chère enfant, au milieu du chaos de la guerre! C'est grâce à cela que nous sommes arrivées à tenir malgré tout, durant toutes ces horribles années et à survivre vaille que vaille, puis comme tout le reste de la population française, nous nous sommes remises à espérer, afin que la vie reparte enfin. Mamet et sa petite-fille Louise ont repris en 1925 leur correspondance au milieu de ces étonnantes années folles, et de tout ce renouveau mêlé d'optimisme de la France d'après-guerre. Les lettres qu'elles s'échangent décrivent les événements de leurs vies, à travers ceux de l'actualité, tant française que mondiale, telle une belle fresque de l'histoire de France... Marie-Hélène et Isabelle Morot-Sir, avant tout mère et fille, ont délaissé leurs autres travaux littéraires, le temps de cette correspondance d'une autre époque pour endosser, à nouveau avec délices, ces deux personnages attachants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 septembre 2015
Nombre de lectures 11
EAN13 9782342042146
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0086€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait













De lettres en lettres
année 1925






Isabelle et Marie-Hélène
Morot-Sir










De lettres en lettres
année 1925


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015


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www.le-coin-des-livres-d-isabelle.fr/


A nos grands-parents/ou arrière-grands-parents qui ont vécu
ces années effroyables de la Grande Guerre, mais aussi ces
tourbillonnantes années folles qui l’ont suivie.

Janvier 2015
Des collines du Pan Perdu (Vaucluse)
à Čer ňosice (République Tchèque)





5 janvier 1925

Ma très chère enfant,

Les fêtes de Noël se sont passées si agréablement, cela a été
si doux d’être ensemble, nous avons cru un moment être
revenus à celles si lointaines de l’année 1912. Ces fêtes avaient alors
réuni au mas toute notre famille, elles avaient été si joyeuses, si
légères que nous ne pouvions pas nous douter que nous n’en
connaîtrions plus jamais d’aussi insouciantes, d’aussi
merveilleuses avec tous ceux que nous aimons…
Elles nous semblent, en ces premiers jours de ce mois de
janvier 1925, survenir d’un autre siècle après tous les
évènements terribles qui se sont succédé dans notre pays. Pourtant
nous relevons la tête, la vie repart pour tout un chacun et si nous
n’oublions rien, si notre chagrin est lourd, après avoir tout au
long de cette interminable guerre, conjugué toutes les deux tous
nos courages, depuis maintenant bientôt six ans, depuis la fin de
ces épouvantables combats, il est nécessaire de relever tous les
défis d’aujourd’hui. Nous le devons à tous ceux qui ont tant
soufferts, à tous ceux qui sont partis à jamais pour nous rendre
notre liberté, sur le sol de notre patrie, nous nous le devons à
nous-même, mais nous le devons aussi aux toutes jeunes
générations, celle de notre petite Melba, que nous ne pouvons pas
attrister avec ce lourd passé, et pour qui nous devons préparer la
route.
Ma bien chère Louise, à présent que le monde semble
tourner à nouveau à peu près rond te voilà donc repartie à Paris où
une nouvelle existence t’attend.
Comme j’en suis heureuse pour vous trois, quel soulagement
pour ta vieille Mamet, vous allez pouvoir reprendre le cours
interrompu, si tragiquement, de vos jeunes vies.
11 Nous avons passé ensemble au mas, toutes ces dernières
années, nous aidant mutuellement, nous soutenant grâce à notre
affection, pour traverser toutes ces épreuves. Quelle aide
précieuse de pouvoir ainsi compter l’une sur l’autre, ma chère
enfant, au milieu du chaos de la guerre !
C’est grâce à cela que nous sommes arrivées à tenir malgré
tout, durant toutes ces horribles années et à survivre vaille que
vaille, puis comme tout le reste de la population française, nous
nous sommes remises à espérer, afin que la vie reparte enfin.
Nous voilà au début d’une nouvelle année, cette année 1925,
le pays, les gens, tout semble empli d’un optimisme exubérant,
ce qui paraît un vrai miracle après toutes ces épreuves passées,
et l’existence peut enfin paraître, semble-t-il, à nouveau un peu
plus légère.
Est-ce que nous pouvions nous douter de tout ce que nous
allions devoir vivre, lorsque tout le monde s’est aperçu en 1915
que cette guerre allait s’éterniser, alors que partis « la fleur au
fusil » tous nos vaillants défenseurs pensaient revenir
rapidement, en quelques semaines à peine ?
Certes il a bien fallu trouver de la main d’œuvre, au moment
où les hommes en âge de se battre étaient tous au front.
Pourtant, il restait bien les adolescents ainsi que quelques ouvriers
étrangers, ou quelques coloniaux, qui ont c’est certain, apporté
plus que vaillamment leurs bras, mais ce sont surtout nous les
femmes, qui avons remplacé partout et dans tous les domaines,
ceux qui étaient sur le champ de bataille.
Jusqu’au fond des campagnes nous avons dû totalement
assurer toutes les fonctions, que ce soit cordonnier,
maréchalferrant, boulanger, garde-champêtre, et que sais-je encore…
Les villages et les bourgs de l’arrière, semblaient peuplés
d’une société étrange, dépourvue d’hommes jeunes, en dehors
de quelques rares et épisodiques permissionnaires ou alors,
hélas, de ces pauvres « gueules cassées » revenues au pays, mais
dans quel état !
Le Président Wilson a d’ailleurs salué notre courage à nous
toutes, les femmes Françaises :
« Sans les Françaises, la guerre n’aurait pas pu être gagnée »
Celles qui poussant la charrue par tous les temps, comme
nous l’avons fait toutes les deux ici, aidées de notre seule et
chère Félicie, ont pris en main les destinées des exploitations
12 agricoles, labourant, semant, hersant, fauchant à la main,
sulfatant et taillant la vigne.
C’est exactement ce qui s’est passé, si l’on se penche un
instant sur cet extraordinaire travail entrepris, sans vouloir être
présomptueuses ou remplies d’orgueil, nous les femmes
françaises, n’ayons pas peur de le dire, nous sommes en effet
devenues réellement héroïques, oui, je crois bien que c’est le
mot, un peu malhabiles certes, au début, mais vers 1918 toutes
nous avions acquis tant de savoir, tant de savoir-faire dans notre
partie, que nous avons pu, non seulement nous nourrir, mais
aussi nourrir notre pays en guerre.
On a observé que celles des villes s’étaient s’engagées en
grand nombre dans les usines d’armement, mais les journées de
douze heures, sans repos hebdomadaire, eurent vite raison de
l’enthousiasme de ces « munitionnettes » pourtant elles n’ont
jamais renoncé, malgré la difficulté, elles se sont plus que
jamais accrochées, contre vents et marées pour notre pays !
Voilà du véritable courage !
L’engagement en masse des femmes dans le monde du
travail a finalement transformé les habitudes des ateliers et des
bureaux, où toutes elles ont fait la preuve qu’elles pouvaient
remplacer les hommes…
Pourtant après la guerre, nous avons assisté à une attitude
bien arbitraire et injuste de la part du gouvernement et des
syndicats, en effet ils les ont très vite, trop vite même, invitées à
rentrer dans leurs foyers !
Drôle de reconnaissance !
Peut-être, peut-on comprendre toutefois, qu’il fallait que les
combattants revenus enfin dans leurs foyers, retrouvent toutes
leurs places dans leur ancien travail. Cependant désormais, on
ne pourra plus jamais changer le regard de la société sur
l’évolution des femmes, elles auront non seulement démontré
tout à fait nettement, qu’elles étaient aussi capables que les
hommes, mais en plus elles se le seront aussi démontré à
ellesmêmes.
Les femmes ont alors réellement pris conscience de leur
propre valeur.
Depuis lors, plus rien n’a plus jamais été comme avant !
Plus rien ne le sera jamais !

13 Tous, dans le pays nous avons pu observer avec
accablement, en 1919, que dans les dix départements occupés par les
forces allemandes, les destructions ont été considérables, mais
la reconstruction a été menée néanmoins à un bon rythme, grâce
à l’engagement de l’Etat.
Il a aussi fallu s’attaquer très vite à la revalorisation des
terres incultes, et principalement à celles des territoires où la
guerre elle-même avait eu lieu, tout y était bouleversé et sans
dessus dessous, à croire même qu’il serait à jamais impossible
de redonner un air viable à ces terres et à ces départements !
Que de désastres et de désolation !
La modernisation pratiquement immédiate des équipements
industriels, comme dans les mines de charbon, s’est mise
également en chantier très rapidement. Il semble que les
catastrophes et les calamités dispensent les forces nécessaires
pour refaire démarrer la vie partout, et effacer au plus vite, loin
des regards, le Malheur afin qu’on y repense un peu moins
vivement, même s’il n’est nullement question de le chasser de nos
mémoires.
Clemenceau, Wilson et Lloyd George étaient alors parvenus
à se mettre d’accord pour imposer à l’Allemagne vaincue le
traité de Versailles, traité du 28 juin 1919 qu’elle refusera
néanmoins toujours. Elle le désignera sous le nom de « diktat »,
mot allemand inconnu jusque-là dans notre langue française,
qui peut se traduire par ordre ou commandement. L’Allemagne
est bien obligée, forcée même, de reconnaître sa responsabilité.
Pourtant dès 1922 l’Allemagne refuse de payer les dommages
de guerre qu’elle doit, d’autant plus qu’elle aussi a son
économie à terre !
Chez nous, la dette extérieure de notre pays a été très lourde,
s’élevant à 30 milliards de francs or, elle a dû être remboursée
avant la fin de la décennie ! Dans un pays aussi exsangue que le
nôtre, que de sacrifices alors pour y arriver…
Certains, comme André Citroën, ont fait d’importants profits
en diversifiant leur production en abandonnant en effet, la
fabrication des obus, pour se tourner vers celle des automobiles de
tourisme, plus attractives en ces temps où la modernité veut
emporter tous les chagrins.
Jamais je n’oublierai ce 14 juillet 1919, mais je sais que
personne ne l’oubliera non plus !
14 Cette date restera à jamais gravée dans nos cœurs.
Clemenceau avait voulu que ce jour fut « leur jour », à eux
nos combattants. Eux qui avaient attendu des jours, des nuits
dans la boue et le froid, l’angoisse au cœur, avant de s’élancer
sur les mitrailleuses allemandes qui les fauchaient par centaines,
au milieu des explosions et des cris, dans la fureur du corps à
corps.
Ils avaient tenu, ils avaient vaincu l’adversaire, mais un
million cinq cent mille d’entre eux ne sont jamais revenus.
Ce jour-là les survivants de ces jours de tuerie épouvantable
ont reçu l’hommage de la capitale, et à travers elle, celle de la
France tout entière.
Pendant des heures, ce fleuve s’écoulera, ces soldats
valeureux, nos courageux défenseurs à qui nous devons la Victoire,
avec leurs yeux aveuglés par les gaz, leurs manches vides et les
prothèses bricolées sur le champ de bataille, appuyés sur des
béquilles ou allongés sur des civières, ces mille hommes
précédant le défilé du triomphe seront le témoignage vivant, d’une
guerre, dont les communiqués du quartier général, occultèrent
toujours toute l’horreur.
En réservant la première place à ces mutilés, le
gouvernement voulait rappeler que la guerre était finie certes, mais
nombreux étaient ceux qui ne reviendraient plus jamais. Parmi
ces rescapés certains mouraient encore des suites de leurs
blessures, et nombreux aussi ceux qui resteraient à souffrir dont
certains même, peut-être jusqu’à la fin de leurs jours…
Devant ce cortège bouleversant, déchirant et absolument
misérable, un silence terriblement impressionnant avait alors
envahi la foule, profondément émue.
Quels moments poignants de voir cette réalité face à soi, pas
un son, pas un mot, seul le silence en hommage à tous ces
rescapés de l’enfer, si perceptible et effroyablement émouvant.
Ce sera seulement à l’apparition des troupes et des fanfares,
que la joie due au seul soulagement de la victoire, signant ainsi
la fin de toutes ces horreurs, apparaîtra enfin sur tous les
visages.
Clemenceau dira à Foch le commandant en chef des forces
Françaises et des armées alliées :
« Qui de nous a vu ce jour, a vécu ! »
15 Partageant les ovations de la foule, alors voici venir sur leurs
chevaux, les deux maréchaux vainqueurs, Ferdinand Foch, 68
ans vêtu de la désormais légendaire tenue bleu horizon. En
dolman noir pantalon rouge, c’est Joseph Joffre 67 ans. Derrière
eux le général en chef Maxime Weygand chef d’état-major de
Foch. Les chars, ces décideurs de victoire, suivaient. C’étaient
des Renault FT17 équipés de canon de 37 mm.
Je te donne ces explications mais, comme tu le sais, ma
chère enfant, je ne comprends pas grand-chose à toutes ces
précisions mécaniques, je t’écris ce que j’en ai lu dernièrement,
donc ces chars avaient largement signé leur action le 31 mai
1918, dans la forêt de Retz.
Cette veillée d’honneur à l’Arc de Triomphe dans la nuit du
13 au 14 juillet, ce défilé ce pavoisement, ces illuminations
furent suivis de nombreuses représentations gratuites dans tous
les théâtres parisiens, de bals, de fêtes locales, de feux de joie et
feux d’artifices à la butte Montmartre…
Tout au long de cette nuit, les parisiens vinrent nombreux se
recueillir au long de l’émouvante veillée funèbre, devant un
immense cénotaphe dressé sous l’Arc de triomphe, afin
d’honorer nos soldats morts au combat.
Au matin on le déplaça pour permettre aux troupes de passer
sous l’Arc. La foule acclama ses « poilus », ses héros qui
débouchaient sur la place de l’étoile, à leur tête le maréchal
Pétain.
Dans cette marée d’uniformes qui déferlait aux pieds de la
foule, quelques touches rouges et blanches, les Saint Cyrien,
dont quelques-uns avaient fait le serment de monter au feu avec
casoar et gants blancs. Les aviateurs défilaient eux aussi, à pied,
dans le sillage de leur porte drapeau René Fonck, car impossible
de survoler les Champs Elysée par mesure de sécurité. Venait
ensuite, avec à leur tête le général Pershing le contingent des
États-Unis d’Amérique qui avait été envoyé le 25 juin 1917.
Le 28 mars 1918, s’adressant au commandant en chef des
forces françaises et alliées, le maréchal Foch, ce général
américain Pershing lui avait dit « tout ce que nous avons est à vous »
et il tint parole, car après dix-sept mois de guerre leur
contribution avait pesé lourd avec celle des autres nations, sur l’issue
des combats.
16 Entrés en guerre en même temps que les Français, les soldats
anglais, impassibles comme il se doit, défilaient emportant la
palme du pittoresque militaire, Guards, Ecossais en kilt, Sikhs
enturbannés représentaient l’empire du roi George V qui
passaient dans un frissonnement de deux cents chapeaux, pour
saluer la victoire après quatre longues années de souffrances
partagées, jusqu’à obtenir enfin, la défaite de l’Allemagne.
Provinciaux, banlieusards, parisiens, tous étaient venus par
dizaines de milliers, la place de la Concorde était noire de
monde, pour assister à la plus grande parade militaire, que la
capitale eut connue…
Des pétales de fleurs, des couronnes multicolores furent
jetées sur les troupes, ces cavaliers, ces spahis en manteau blanc,
ces soldats de douze nations, la ferveur populaire ne faiblissait
pas de la porte Maillot à la place de la République, des
périscopes avaient même été bricolés, pour ne rien perdre de ces
défilés.
Devant la tribune présidentielle de Raymond Poincaré, les
sous-officiers saluaient de leur sabre tandis que les hommes
tournaient leur regard vers les autorités civiles qui les avaient
envoyés au combat et vers leurs chefs qui les avaient conduits à
la victoire.
Plantés au bout des fusils, les baïonnettes avaient maintes et
maintes fois dans les combats, remportées la décision, la guerre
fut bien gagnée par l’infanterie…
Sur la place de l’Hôtel de Ville, Raymond Poincaré procéda
par la suite à une remise de décorations, qu’il épinglait sur les
drapeaux des régiments les plus glorieux, honorant toute
l’armée par cette sélection.
Cette explosion de joie et de soulagement avait alors retenti
dans toute la France, mais sans doute encore davantage, dans les
villes redevenues françaises d’Alsace et de Lorraine.
Dès le lendemain même de l’armistice, les enseignes
allemandes furent immédiatement remplacées dans une hâte
enthousiaste par des cocardes et des drapeaux français
improvisés, qui apparurent comme par magie aux fenêtres, aux balcons,
sur les façades des maisons, mais ce ne sera qu’en septembre
qu’on pourra enfin voir un coq gaulois, dressé fièrement sur ses
ergots, remplacer l’aigle allemand au fronton du pont de Kehl,
17 reliant Strasbourg à la rive droite du fleuve, ce volatile installé
bien tristement là depuis 1871 !
Pourtant si l’Historien Louis Madelin écrivit » nous
marchions comme portés par l’amour d’un peuple », les Allemands
de leur côté pouvaient lire dans leur gazette de Cologne : « La
haine de l’Allemagne se manifeste à travers l’Alsace avec la
violence d’un ouragan ! »
On se demande bien pourquoi !
Nos maréchaux Foch, Joffre et Pétain honorèrent ce 14
juillet tous ces héros anonymes, pourtant cette folle allégresse ne
pouvait faire oublier que plus d’un million cinq cent mille
familles avaient reçu ce terrible « diplôme du souvenir »
marquant la reconnaissance éternelle de la patrie, envers ceux
qui étaient tombés. En ce jour de liesse on distinguait çà et là
des femmes dont le bras était endeuillé d’un brassard noir, et sur
les façades des immeubles des volets restaient bien tristement
clos. La gloire de la mort au champ d’honneur, ne pourra jamais
effacer le chagrin de ceux qui y ont perdu un être cher.
Joffre, en bon polytechnicien, après l’échec de la bataille de
la frontière en 1914, organisa une retraite méthodique, et par sa
brillante action sur la Marne, sauva Paris menacé par les
Allemands, évitant ainsi à la France un désastre indéniable.
Philippe Pétain, simple fantassin sorti de Saint Cyr,
commandant des armées du Nord et du Nord Est a été envoyé en
remplacement de Nivelle, pour tenter de restaurer dans les
troupes, un moral que les offensives désastreuses de son
prédécesseur, en avril 1917 au chemin des dames, avaient fort
entamé, conduisant même aux mutineries de sinistre mémoire.
(Chanson de Craonne).
Georges Clémenceau alors président du Conseil avait visité
les champs de bataille au plus près des soldats français dans les
tranchées, comme entre autre à Verdun, ce 12 octobre 1916.
Son rôle a été décisif pour remonter le moral des troupes et
relancer leur patriotisme.
Il disait sans rire que « Pétain pouvait sans doute
s’enorgueillir d’avoir gagné la bataille de Verdun, mais c’était
grâce aux coups de pieds aux fesses qu’il lui avait donnés ! »
Il affirmait avec conviction : « La guerre est une chose trop
sérieuse pour la laisser aux militaires »*
18 La France, on peut le dire, a été dirigée par un grand homme,
un homme d’exception, ce qui fit soupirer les Allemands puis
s’exclamer : « Si nous avions eu un Clémenceau nous n’aurions
pas perdu la guerre ! »

Il faut se rappeler qu’au début du siècle, la France avait toute
la capacité, non seulement de se nourrir elle-même, mais en
plus d’exporter ses excédents. Après la guerre la situation s’est
considérablement dégradée à travers les ravages qui ont affecté
les régions du Nord et de l’Est, où le bilan a été très lourd.
Les dommages causés par la guerre à l’agriculture seront
estimés à 21 milliards de francs or, car à l’occupation du terrain
s’ajoutèrent les destructions causés par les combats, la
destruction massive d’animaux de traits pour les besoins des
Allemands, les réquisitions des vaches, chevaux ou mulets ont
eu des conséquences désastreuses pour l’agriculture, au moment
où elle manquait de bras, on lui enleva aussi le concours des
attelages.
La guerre elle-même, puis toutes ses conséquences
bouleversèrent alors le pays, on assista à l’exode des paysans vers les
villes qui s’ouvrirent à l’industrie. Cela eut pour conséquence
l’aggravation du problème pour l’agriculture et on peut dire
qu’au début des années 20 la France n’était plus un pays
agricole.
La guerre avait donc sonné le glas d’une agriculture reposant
essentiellement sur le travail humain, mais pourtant malgré la
régression des surfaces labourables et cet exode important des
paysans, il a été nécessaire d’augmenter la production à
l’hectare ce qui entraîna la mécanisation. On vit des brabants,
plus ou moins perfectionnés au début, remplacer l’araire, on
observa les premières moissonneuses batteuses lieuses et les
premiers tracteurs, même si la traction animale fonctionnait
encore par endroit, la machine entra tout à fait dans le paysage
rural.
Entrée riche et prospère dans la guerre, la France victorieuse
n’était plus qu’un pays exsangue. Près de 11 % de sa population
active était alors restée sur les champs de bataille, dans les
régions où les combats se sont succédé sans interruption pendant
quatre ans, trois millions d’hectares ont été gorgés de ferraille,
ils sont devenus complètement stériles. Il ne faut pas oublier
19 que l’Etat doit à présent rembourser les emprunts contractés à
l’extérieur, pour soutenir un effort de guerre que l’impôt ne
suffisait plus à alimenter. Tout était réuni pour qu’après
l’ivresse du 11 novembre 1918 succédât dans le pays à bout de
souffle, une crise économique grave.
Sur les quais des ports français les dockers manquèrent
cruellement, les denrées s’entassèrent par milliers attendant
d’être acheminées, le fromage se faisait rare, la viande
également, et tout étant rare devint hors de prix.
Voilà ma chère petite une rapide rétrospective que j’avais le
besoin d’écrire noir sur blanc une bonne fois pour toutes, afin
de mieux cerner tout ce que notre pays a subi, tout ce que nous
avons tous vécu et supporté, durant ces terribles années de
guerre, le bien triste état dans lequel la France s’est retrouvée,
état qu’il nous a bien fallu endurer…
Peu à peu les hommes sont revenus du front, enfin ceux qui
ont eu la chance de survivre à cet atroce conflit, il leur a fallu
bien du courage non pour oublier, mais pour laisser dans un
petit coin de leur mémoire toutes ces terribles horreurs, afin que
la vie arrive à reprendre, malgré tout, ses droits, comme nous le
démontre ton Gabriel, jours après jours.
Te voilà, ma chère petite, aujourd’hui dans cet immense
Paris où tous les trois, avec lui et Melba vous allez commencer
une nouvelle vie que je souhaite de tout mon cœur de
grandmère, belle et remplie de douceur, je pense tant à vous…
Je me languis bien sûr aussi de vous, il me tarde d’avoir des
nouvelles de votre installation récente.
Raconte-moi aussi, ma petite cigale, si tu as vu ton cher
père, mon cher Charles, j’ai reçu il y a quelques jours un
courrier de lui, je sais bien qu’il compte un peu que vous viendrez
habiter près de lui, dans son grand hôtel particulier, tellement
vaste à présent qu’il s’y retrouve seul, sans ta chère mère et
notre Lucien.
Ah, combien cela me peine en pensant à cet immense et
effroyable accablement qui doit peser sur lui !

Dans l’attente des nouvelles de Paris, je t’envoie ma
cigalette toute ma tendresse,
Ta mamet
20





10 Janvier 1925

Ma chère Mamet,

Comme cela me semble irréel, une impression fugace
d’un retour vers le passé, mais voilà il faudra bien m’y
faire, si je souhaite à présent bavarder comme nous en
avons tant l’habitude toutes les deux, il faudra que je
prenne ma plume.

Toutes ces années à pouvoir si aisément du soir au
matin partager la moindre pensée, le moindre rire ou la
moindre larme, et Dieu sait que nous en avons eus, pour
qu’à présent, je me retrouve à nouveau, telle une prude
adolescente, devant un secrétaire vernissé, à t’écrire en
contemplant la pluie dégouliner en longs ruissellements
navrants sur les vitres du bureau.
Je ne puis m’empêcher de soupirer ce qui fait ouvrir un
œil à Gratouille, tandis qu’il me lance un « miou brrrrr »
sensé m’encourager.
Mais je suis bien loin de cette fragile et si rebelle
adolescente que j’ai pu être jadis.
Hélas que notre soleil Provençal me semble loin…
Retrouver Paris m’est tout à la fois un poids et un
bonheur pur.

Il est si difficile pour nous, Melba et moi de nous
réaccoutumer à une vie urbaine, à la toute relative petitesse
de notre appartement, et pour ma pitchounette qui n’a
connu que les limites d’un horizon balayé par le Mistral,
qui n’a vécu que libre à cavalcader dans les enganes et
les saladelles avec tous les enfants des gardians, il est
21 encore plus compliqué de s’adapter à cette nouvelle vie,
faite de chaussures vernissées et de jupes bien lissées !
Pour Gabriel, les choses sont différentes, comme tu as
pu aisément le constater, la guerre ne l’a certes pas
changé !
Il a su, par je ne sais quelle force intérieure, conserver
son humour et ses idées. Je me souviens lorsqu’en 1919,
il est descendu du train qui le ramenait enfin libre vers
nous, je tremblais d’appréhension :
Comment serait-il ? Comment et dans quel état
physique et moral la guerre me le rendrait ?
Nous en avions tant vus revenir estropiés du corps et
de l’âme…
Lorsque la locomotive s’est enfin arrêtée dans un
poussif gémissement, je n’étais que tremblements et
pensées désemparées :
Si je ne parvenais pas à le reconnaître ?

Soudain il fut là, son regard était tout aussi pétillant
que par le passé et malgré sa maigreur, sa barbe hirsute
datant de plusieurs semaines et son pauvre uniforme en
loque, il était le même.
Ses yeux si noirs étincelaient et la même flamme les
animait, tandis que sa démarche, certes claudicante, était
toujours celle d’un prince.

Avec une folie que mère aurait réprouvée, Dieu ait son
âme en sa Sainte garde, je me suis jetée dans ses bras
en criant et pleurant. Il m’a serrée un instant contre lui,
avant de me repousser doucement :
— Louise, ma jolie Louise vous m’avez tant manqué,
mais faites attention je ne voudrais pas vous passer toute
la vermine dont je suis couvert et qui me tient si
aimablement compagnie !
— Croyez-vous que trois poux et quatre puces
pourraient m’empêcher de vous embrasser ! Alors que cela
fait tant d’années que je vous espère ! Sûrement pas ! Me
suis-je écriée avant de me pendre à son cou tout en
chuchotant :

22 Et puis nous nous épouillerons mutuellement, ce sera
fort plaisant !

Il a éclaté de son rire si clair, avant de m’embrasser à
son tour :
— Avoir, faim ou froid ou peur n’était rien, seule votre
absence me fut insupportable, ma jolie Louise…

Il a alors troqué son uniforme d’aviateur contre sa carte
de presse et nous avons repris notre vie là où elle s’était
interrompue. Avec lui tout semble si simple !
Melba a été un peu interloquée par l’arrivée de ce
père, qui n’était qu’un étranger pour ses yeux d’enfant, et
qui lui accaparait sa mère, qu’elle avait auparavant tout à
elle.
Mais comme tu l’as vu, Gabriel a su apprivoiser notre
sauvageonne, et leur complicité faite de rires et de folles
idées m’est un vrai bonheur, même si leur soif
d’aventures me donnera bien avant l’heure des cheveux
blancs !

Toutefois, je lui sais gré d’être ainsi, d’avoir su
conserver, malgré tout ce qu’il a pu endurer, cette force, cette
vitalité et surtout ces idées qui à présent le mènent vers
une carrière politique, loin du journalisme qu’il ne juge
point assez engagé.
Il est vrai que pour lui sa rencontre avec Daladier,
notre « taureau du Vaucluse » puis cette proposition qu’il lui
fit de venir le rejoindre comme conseiller en son ministère
de la guerre, ne fut pas comme certains purent l’affirmer
une heureuse opportunité, mais bel et bien l’évidence du
destin qui l’attend.
Alors finalement ce retour à la capitale, comme dirait
notre bon Dominique, semble une belle et bonne aventure
des plus positives pour nous tous.
Peut-être après tout, que notre pitchounette y glanera
aussi quelques heureuses manières ?

De mon côté je suis finalement heureuse puisque
Gabriel l’est ! De surcroît je retrouverai Père, qui a su grâce
23 à son heureux tempérament, ne pas être accablé par le
décès de mère, emportée, comme tant d’autres par cette
effroyable grippe espagnole.
Mais je gage, que nous avoir à présent tout proches,
en particulier sa petite fille, avec qui il s’entend comme
larron en foire, lui sera des plus agréables.

Le décès de Lucien en 1917 entre Reims et Soisson,
sur le chemin des Dames, auquel s’est brutalement
succédé celui de mère, a été pour lui, comme pour nous
tous, une épreuve bien difficile… Cela sera certainement
plutôt un bien de pouvoir passer du temps ensemble, et
pourquoi pas, de parler de nos absents…
Père eusse aimé, je le sais, que nous emménagions
avec lui, dans notre hôtel à présent trop vaste pour lui
seul. Mais Gabriel a ses idées, et il y tient, comme nous le
savons tous, ô combien ! Il lui aurait semblé vivre aux
crochets de père ce qui lui paraissait le comble de
l’outrecuidance.

En sus, oserai-je te l’avouer, mais les allées et venues
des nombreuses « tantes » qui distraient Père dans sa
solitude, ne m’eussent point agréées.
Gabriel qui n’est point tant « bégueule » que je puis
l’être, l’a fort bien compris, et nous a donc trouvé cet
appartement, certes bien plus petit que l’hôtel de père, mais
fort pratique et joliment agencé, où nous nous trouvons
fort bien.

Même Gratouille a retrouvé d’urbaines habitudes, et
troqué sa place sur le muret de pierre, tout chauffé de
soleil de ces années Provençales, contre un dessus de
fenêtre qui lui permet non seulement de réchauffer ses
vieux os, mais de surveiller toutes les allées et venues
des gens dans le square, sur lequel donne notre
appartement.
C’est aussi avec un grand bonheur que je vais pouvoir
renouer avec ma chère Marie, qui comme tu le sais, avait
emménagé avec toute sa nuée d’enfants chez ses
parents, dès le début de la guerre.
24 A présent que son mari s’est vu engagé après le
ministère des Colonies, à celui de la guerre, ils ne risquent
guère de s’en aller vers d’exotiques contrées. J’imagine
que Marie doit en être bien soulagée !
Nous irons ces prochains jours avec Melba lui faire
une visite, sitôt que nous aurons au moins partiellement
rangé nos multiples affaires. Melba sera certainement très
heureuse de pouvoir à nouveau s’amuser avec des
enfants, tandis que Marie et moi, nous aurons tant de
choses à nous confier.
Et puis quelle étrange coïncidence que nos époux
travaillent dans le même ministère, bien que je gage que
leurs idées et objectifs ne soient pas forcément
identiques.

Je passerai aussi voir Paul, ne t’inquiète pas, et
rassure tante Hélène, je veillerai sur lui. Après tout être
joueur de saxophone n’est peut-être point aussi
dramatique que nous pouvons nous l’imaginer.
Pour ma part et pour ne voir que mon côté tout
personnel, je suis aussi plutôt satisfaite de la tournure des
choses, puisque je viens de recevoir une proposition du
Petit Journal afin d’en devenir photographe officielle.
Je ne devrais couvrir que les événements mondains et
cela me laissera donc du temps pour me replonger dans
ma peinture. Il y a d’ailleurs une pièce dans
l’appartement, superbement ensoleillée, qui me fera un
splendide atelier.

Voilà ma chère Mamet où nous en sommes, pas
encore Parisiens, le serons-nous jamais… Mais en voie
d’acclimatation tout de même. J’ai encore mille choses
urgentes à faire, comme inscrire Melba à l’école ou
terminer l’ameublement de notre appartement, qui en cet
instant est d’un agréable confort tout spartiate !
J’espère que tu ne te languis pas trop, et que tu mets à
profit le retour au calme dans ton mas, pour te reposer…
Enfin !
De mon côté je t’avoue avoir le cœur parfois bien serré
et quelque fois un vilain cafard voudrait bien monter me
25 turlupiner, je repense alors à la réflexion de Gabriel
lorsqu’il me demanda, avec ce petit sourire narquois que tu
connais, ce que je pensais de la proposition de Mr
Daladier :
— Tout de même ma jolie Louise, il serait temps qu’à
nos âges nous songions à sortir des jupes de Mamet !
Cela me fait tout autant rire qu’à l’époque, et chasse la
vilaine bestiole noire.

C’est certain, toutes ces années terribles passées côte
à côte, à nous soutenir l’une l’autre, nous ont forgé un lien
indéfectible, mais après tout ce n’est pas quelques
malheureux kilomètres qui pourront changer quoi que soit
dans l’affection que nous nous portons.
Et puis nous descendrons aussi régulièrement que
possible, sans compter que Melba viendra comme nous
en avons déjà convenu, passer toutes les vacances au
Domaine.

Je vais clore ma lettre pour aujourd’hui, nous devons
avec Melba nous rendre au Bon Marché afin de trouver
des coupons de tissus pour confectionner des rideaux…
L’aventure n’est pas des plus palpitantes je te l’accorde,
surtout pour Melba et moi qui sommes aussi peu attirées
par les travaux d’aiguilles l’une que l’autre, mais qu’y
faire, il nous faut néanmoins des rideaux !

J’attends de tes nouvelles avec l’impatience que tu
imagines ma Mamet, et nous t’envoyons tous ici, toute
notre affection,
Louise
26





20 Janvier 1625

Ma très chère petite,

Comment te décrire le bonheur que m’a procuré ta longue
lettre hier matin en la recevant ? J’étais tout occupée à enlever
quelques rares feuilles mortes qui avaient été oubliées au pied
du rosier, je veux parler de celui qui grimpe le long de la
façade, mais également le long du muret de pierres, accumulées
sans doute-là, par un Mistral facétieux, lorsque les chiens se
sont mis à aboyer joyeusement.
C’était notre jeune facteur.
Notre délicieux Dominique est parti à la retraite, après toutes
ces longues années de travail à travers nos collines et nos
olivettes, apportant sans rechigner tout le courrier de son coup de
pédale dynamique, malgré l’âge qui commençait à se faire
sentir.
Il était temps qu’il prenne un peu de repos !
C’est certain, nous le regrettons tous, il faisait un peu partie
de la famille, il connaissait les soucis et les joies de tout un
chacun, faisant part de son empathie par un mot toujours gentil, un
sourire, une pression de la main, transmettant aussi des uns aux
autres les différentes nouvelles à tout le canton.
Notre nouveau facteur semble lui aussi, avoir le coup de
pédale énergique, c’est ce qu’il faut sur nos chemins empierrés qui
serpentent à travers nos collines, je pense que cela nous sera
facile à tous de l’adopter rapidement.
Ce jeune Aurélien est avenant et affable, il donne
l’impression d’apprécier ce qu’il fait, et d’en retirer même un
tel plaisir, qu’il le communique autour de lui… Il a l’air si jeune
malgré une splendide moustache, telle que la portent les
hommes aujourd’hui, sensée le vieillir un peu. Il m’a donné le
27 courrier tout en me disant avec cet accent chantant de notre
midi :
« Bieng le bonjour Madame, quel beau temps nous avons
aujourd’hui, même pas un brin de Mistral ! Allez vaï, bonne
journée à vous, et à la prochaine, portez-vous bieng ! »
Et après ce petit échange affable, et quelques caresses à mes
deux Terre-Neuve qui le reniflaient amicalement, il a repris
l’allée bordée de lauriers roses et de cyprès, accompagné un
moment par les chiens qui lui font déjà mille fêtes.

Ma chère enfant je te parle longuement de notre facteur pour
m’empêcher d’être trop émue, à la lecture de ta lettre, d’une
part c’est vrai, parce que je languis tant de toi, et que c’est une
joie immense de te lire, mais aussi parce que cet échange de
courriers que nous reprenons maintenant, nous ramène
terriblement à cette époque insouciante et charmante de notre
correspondance d’antan ! Une époque révolue où personne ne
parlait encore de guerre, où notre Lucien était encore parmi
nous, ainsi que tous ceux à qui nous pensons avec émotion,
comme ta chère mère, qui a été enlevée à notre affection, par
cette impressionnante grippe espagnole qui a fait tant de
victimes !
A peine l’arrêt des combats était-il effectif, c’est réellement
épouvantable ce qui s’est passé, parce que cette épidémie
mortelle surprit tout le monde et dura deux longues années, non
seulement en 1918 mais se prolongea encore tout au long de
1919. Cet étrange virus s’était mystérieusement répandu à partir
de l’Asie, pourtant si loin de nous, et le croirons-nous, a envahi
le reste du monde.
Ceux d’entre les « poilus » qui avaient pu résister et ressortir
à peu près intacts des tranchées, ont été alors sans raison
apparente, si ce n’est leur extrême affaiblissement physique, atteints
par cette maladie. On les a vus s’aliter et ne plus se relever. Des
familles entières ont été ainsi décimées.
Cette terrible épidémie a provoqué le décès de près de
plusieurs millions de personnes dans le monde, c’est à dire plus de
deux fois les morts de la grande guerre.
Est-ce que tu savais ma chère enfant, que le poète Guillaume
Apollinaire en est mort lui aussi le 9 novembre 1918 à
seulement trente-huit ans ? Je l’ai appris tout dernièrement par un
28 article dans notre journal arlésien, « le Forum Républicain ». Il
avait, paraît-il, été auparavant blessé gravement à la tempe dans
les tranchées… Lui, et tant d’anonymes avec lui, ont été
emportés par cette terrible maladie !
Comment ta chère mère l’a-t-elle contractée ? Sans doute à
cause de la générosité qu’elle a toujours démontrée pour les
nécessiteux, était-elle allée dans les hôpitaux parisiens les
entourer de ses bons soins ? Son brusque départ nous a tous laissés
si démunis, il s’est rajouté cette peine-là à notre chagrin déjà
immense, depuis le départ de notre Lucien et celui de ton
oncle…

Notre famille a été tant éprouvée, nous n’avons pas traversé
toutes ces épouvantables années de guerre sans en ressortir
terriblement affectés et touchés, comme d’ailleurs, sans exception,
toutes les autres familles françaises.
Quand comprendra-t-on que les guerres ne servent qu’à
apporter la détresse et le déchirement des êtres qui s’aiment, et qui
disparaissent à jamais ?
Quelle épouvantable désolation vraiment, et combien cela
nous pèse sur le cœur !

Ma petite cigale, nous devons continuer à aller de l’avant, ne
pas nous laisser entraîner à regarder trop souvent en arrière, ne
pas nous laisser affaiblir à compter et recompter tous nos si
chers absents, nous avons besoin de continuer à garder intacte
toute notre énergie, comme nous l’avons fait, au moment où
nous avons toutes les deux, tenu et résisté ensemble, soutenues
par notre affection, cette affection, jointe à nos deux courages,
nous a permis de constater que la détermination ne nous a
jamais fait défaut.
Nous avons été bien encouragées, durant toutes ces dures
années, soutenues aussi par la présence à nos côtés de notre
petite Melba, elle a été un tel réconfort pour nous. Elle nous a
apporté ce bonheur rare et précieux que, seul, peut occasionner
un tout jeune enfant…

Ma très chère petite, je pense tant à toi chaque jour,
j’attendais ton premier courrier avec l’impatience que tu
devines, il me tardait énormément de savoir si tu te plaisais dans
29 cette nouvelle vie, dans ce nouvel appartement et comment,
bien entendu, se sentait aussi ma petite Melba, loin des vastes
espaces de nos collines ! Vous me manquez tellement toutes les
deux, nous avions pris avec une si grande facilité et un si grand
bonheur l’habitude de vivre ensemble, et de nous tenir bien au
chaud de nos affections toutes les trois !

Ne t’en fais pas, ma cigalette, non, je ne suis pas en train de
me ramollir, d’autant que je sens que vous allez être heureuses,
toutes les deux dans ce grand Paris, auprès de notre très cher
Gabriel. Quel charmant et adorable jeune homme, combien je
l’apprécie, non seulement pour ce qu’il est, mais aussi pour le
bonheur qu’il te donne, et l’immense affection qu’il a su
d’instinct faire ressentir à son enfant, l’affection de ce père
qu’elle connaissait si peu ! Ses grandes qualités humaines et
professionnelles sont si importantes, à vrai dire cela ne
m’étonne pas qu’un homme politique de l’envergure d’Edouard
Daladier lui ait demandé de travailler à ses côtés.
Voilà une nouvelle page de votre vie qui s’ouvre, je sens
qu’elle va être passionnante, dans ces années où le souffle de la
vie l’emporte sur tant de malheurs.

Comme je te l’avais écrit, je savais que ton père, mon cher
Charles, aurait souhaité que vous veniez habiter dans son grand
hôtel particulier, à présent bien vide sans ta chère maman, et
sans, combien c’est dur de se résoudre à l’écrire aussi, notre
pauvre cher Lucien ! Comme cela a dû être difficile pour lui
cette grande maison silencieuse !
Evidemment mon pauvre cher fils a trouvé un moyen que je
qualifierai d’assez peu original ni de très nouveau non plus,
pour combler tout ce vide insupportable, mais que veux-tu ma
chère petite, les hommes ont une curieuse nature, qui les fait se
tourner ainsi vers des plaisirs éphémères, nous n’arrivons pas
vraiment à très bien les comprendre, notre nature est si
différente de la leur !
Ne jugeons pas trop vite, il est certainement si malheureux !
Néanmoins je t’approuve sur ta décision de ne pas avoir
accepté sa proposition, la vie que ton père mène actuellement,
certes c’est sa façon de résister au malheur et chacun essaie de
s’en délivrer comme il le peut, dans des circonstances aussi
30 insupportables, mais ma chère enfant tu l’as bien observé par
toi-même, cela n’aurait pas été un exemple bienvenu pour notre
petite Melba.
Tu sais que je lis toujours avec beaucoup d’intérêt toutes les
nouvelles qui paraissent dans le journal hebdomadaire
démocratique de l’arrondissement d’Arles « l’homme de bronze »

Ce jour-là, le journaliste politique s’y interrogeait et d’une
belle manière sur le ministre Herriot demandant :
« Aurait-il du plomb dans l’aile ? En tous les cas voici les
bêtises qui commencent, après les poursuites contre « La
Liberté » le gouvernement s’acharne sur « l’éclair de Paris » pour
avoir publié un rapport du général Nollet sur les armements de
l’Allemagne. »
S’ensuivaient mille polémiques sur ce sujet, mais tout en
lisant cet article je me demandais s’il n’y avait pas mieux à faire
que de ressasser à longueur d’éditoriaux de si vaines querelles !
Pendant un an notre promenade des Lices a été transformée
en dépotoir comme l’est encore la place de la Major, cette jolie
petite église située en haut de la colline de l’Hauture, permettant
une vue exceptionnelle sur la grande plaine d’Arles, barrée au
Nord Est par les collines des Alpilles. A présent que la vie
reprend son cours, tout cela devrait être enfin nettoyé.

Quant au maire d’Arles, Monsieur Morizot, il a saigné, et le
mot est faible je t’assure, aux quatre veines les Arlésiens
pendant quatre ans, pour des projets inutiles comme ces compteurs
rouillés, ou ces chaudières inutilisables de l’abattoir, les
160.000 francs du café du musée et les milliers d’autres de
l’inénarrable conservatoire, ont coûté un bel argent, qu’il aurait
certainement mieux valu laisser dans la poche des Arlésiens !
C’est exactement la même chose pour le bétonnage du
marché aux bestiaux, la population de notre belle ville d’Arles en
aura-t-elle pour son argent ?

Je continue à t’exposer la suite de l’article, le journaliste
poursuit en ces termes :
« Même en essayant de leur faire croire qu’ils payeront
moins demain, les contribuables mis à une si grande
participation depuis quatre ans, ne seront pas sans se rappeler de ce
31 qu’ils ont payé hier. L’année 1924 qui vient de se terminer a vu
un vent salutaire et puissant balayer les profiteurs par laquelle
la France républicaine s’était laissée surprendre, cette nouvelle
année 1925 qui commence va, on l’espère tous, redonner la
parole aux Français, mais il faut choisir des hommes soucieux
d’appliquer le programme plutôt que de s’occuper de leur
propre fatuité ! Il y a urgence à nommer des électeurs sénatoriaux
capables de débarrasser le Luxembourg des vieux réacteurs
hostiles à tout progrès. »
Tu peux constater ma cigalette, que cela bouge dans les
esprits et les gens n’ont pas vraiment le goût de se laisser écraser
sans réaction !

Le 17 janvier nous avons vu la session parlementaire réélire
comme Président du Conseil Monsieur Pain Levé par 313 voix.
Espérons que cela va apporter tous les changements souhaités.
A présent que notre Gabriel est proche de ce gouvernement il va
pouvoir nous tenir au courant des toutes dernières avancées, tu
sais combien la politique m’a toujours passionnée, elle révèle
les personnalités des différents gouvernants, dévoilant tant de
travers humains de tous ces soucieux de leur simple gloire, mais
ô miracle, il existe parfois quelques êtres singuliers paraissant
heureusement préoccupés réellement du bonheur des gens.
Oui, cela a pu se voir, je l’ai constaté quelquefois, mais ces
derniers sont vite balayés par les premiers qui ne veulent pas de
ces importuns !
Et puis on peut observer le simple citoyen lambda qui, lui, a
une vision simplissime et très terre à terre, de ce qui serait si
facile de faire, pour obtenir des résultats contentant tout un
chacun, mais pourtant jamais ô grand jamais, aucun homme
politique n’empruntera ce chemin-là !

A l’occasion du premier anniversaire de l’armistice, la
France, comme tu t’en souviens, avait inventé la minute de
silence au nom de toutes les victimes de la Grande Guerre.
L’anniversaire suivant le 11 novembre 1920, la Troisième
République s’était préoccupée de transférer le cœur de Gambetta
au Panthéon et pour la première fois, on rendit un vibrant
hommage à un soldat inconnu, mort pendant la guerre, simple
32 représentant anonyme de l’ensemble de tous ces jeunes
hommes, disparus dans cette tourmente, morts pour notre pays.
On a fait exhumer dans chaque région au total neuf corps,
placés dans des cercueils de chêne, puis emmenés jusqu’à
Verdun. Avant que la Marseillaise ne retentisse il a été demandé au
soldat Auguste Thin de désigner le Soldat Inconnu. Alors,
bouleversé et très ému, solennellement il déposa sur un des
cercueils alignés devant lui, un bouquet d’œillets rouges et
blancs, cueillis sur le champ même de bataille de Verdun. Ce
cercueil ainsi désigné fut alors conduit à la gare de Verdun sur
un affût de canon, puis il arriva le lendemain à Paris à la gare de
Denfert Rochereau. Une grande cérémonie eut lieu au Panthéon,
porté ensuite par six soldats dans une chapelle ardente, au
premier étage de l’Arc de Triomphe, il a été finalement inhumé à
jamais sous la voûte le 11 novembre 1920.

Au Canada, imagine-toi un peu cela, ma cigalette, c’est
particulièrement émouvant, d’anciens combattants et des officiels
ont alors communié dans le souvenir de cette épouvantable
guerre en portant un coquelicot* de papier à la boutonnière, car
cette simple fleur ne s’épanouit que dans les sols calcaires, c’est
pourquoi elle pousse fort bien dans les champs de bataille ou les
cimetières militaires !

Pour t’écrire néanmoins des choses moins tristes, voici
quelques nouvelles du mas.
Tout se passe ici bien tranquillement dans la douceur de
notre hiver provençal et le calme de nos collines. Félicie est
toujours aussi merveilleuse de dévouement et de gentillesse à
mes côtés, tu le sais, nous nous comprenons parfaitement
ensemble, elle est comme nous, elle avance sans baisser la tête ni
encore moins les bras, malgré les vicissitudes innombrables.
Notre cher Frédéric nous était heureusement revenu, nous
n’en espérions pas tant !
Evidemment il est un peu plus fatigué, sans doute à cause
des grandes difficultés respiratoires qu’il a ramenées du front,
mais son tempérament dynamique n’a pas été entamé ni
amoindri par ce qu’il a vécu durant ces quatre effroyables années, il
semble débordant de projets nouveaux concernant la vigne et
mille autres plantations, des réalisations dont il a peut-être
éga33 lement besoin pour repartir et éloigner de lui toutes ces
épouvantables images de blessés, d’agonisants et de morts, tombés
autour de lui…

La vie au mas sans toi et ma petite Melba reprend donc
paisiblement son cours, avec mes deux très chers soutiens, ces
deux si fidèles et vieux amis qui font depuis tant d’années à
présent, partie de notre famille.
Ce premier mois de l’année touche déjà à sa fin, et l’on sent
par moment le printemps qui commence à se faire sentir, à
certains bourgeons qui se forment très nettement, particulièrement
nos amandiers de Provence, ils sont déjà en train d’essayer
d’entrouvrir les leurs pour nous offrir bientôt leurs fleurs roses
si délicates…

Ta tante Hélène et Magali doivent passer au mas cette fin de
semaine, je ne manquerai pas de dire à ma chère Hélène que tu
te préoccupes de ton cousin et que tu essaieras, aussi vite que ta
nouvelle installation te le permettra, de te rendre auprès de Paul.
Son cœur de mère s’inquiète si fort pour lui, cela la rassurera de
penser que tu te préoccupes ainsi de lui.

Voilà, ma chère petite, les dernières nouvelles de notre
Provence. Je garde précieusement ta lettre que je relis avec mille
bonheurs lorsque tu me manques trop, me sentant ainsi plus
proche de ma petite cigale.
Prends bien soin de toi, ma chère enfant, si chère à mon
cœur, prenez bien soin de vous trois, je reste sans cesse, tu le
sais, si près de vous par la pensée…

Mille tendresses de ta mamet
34





Le 28 janvier 1925

Ma chère Mamet,

Avant toutes choses, je voudrais te rassurer au sujet
de notre cher petit Paul, qui n’est plus si petit que cela
d’ailleurs, car je pense que sans m’en faire part, tu te
faisais néanmoins beaucoup de soucis.

Notre Paul va bien.
Il est épanoui et heureux, ce qui à mon sens est
l’essentiel dans la vie, qu’en penses-tu Mamet ?

Je reviens tout juste de la visite que je lui ai faite, et
sans prendre le temps de souffler je me suis précipitée à
mon bureau afin de tout te raconter par le menu, profitant
de la première journée d’école de Melba, que nous avons
inscrite avec Gabriel à l’école communale du quartier.

Tu penses bien que jamais ô grand jamais, notre
inébranlable socialiste n’eut voulu voir sa fille ailleurs que
dans une école de la République.
De toute façon, Melba y sera à son aise, tout aussi
bien qu’à la petite école de Fontvieille où elle allait
auparavant.
Elle était d’ailleurs très contente de retourner en
classe, et je ne doute pas qu’en quelques minutes elle se
soit fait des camarades.
Nous espérons toutefois, qu’elle se sera assagie…
Nous avons eu un long entretien avec le directeur de
cette école, qui semblait un homme chaleureux et ouvert,
certes impressionné par le charisme de Gabriel et
l’excellence des résultats de Melba, mais dont la bonne
35 tenue de l’établissement me donne à penser, qu’il sait
gérer tous les impondérables de sa position.
Je prie néanmoins qu’il sache gérer aussi notre
inattendue petite pitchoune.

L’avenir nous le dira, mais j’attends tout de même ce
soir, avec grande impatience.
Pour en revenir à notre petit Paul, j’ai donc profité de
l’absence de Melba pour lui rendre ma première visite.
Ne sachant dans quelles conditions il vivait, je préférai
dans un premier temps m’y rendre seule… On a tant
entendu clabauder sur son compte, le pôvre, que j’avoue
m’être attendue à tout et un peu plus.
Alors ce matin, fringante, et enjouée, je suis partie vers
Montmartre où notre Paul réside.
Le cœur certes battant mais le mollet alerte, et mieux
vaut !
Je me suis lancée à l’assaut de la Butte, gravissant
sous un timide soleil, les escaliers et les ruelles de ce
village niché en plein Paris.

Des enfants rieurs me regardaient, goguenards, me
tordre les chevilles sur les pavés disjoints, tandis qu’ils
continuaient à sauter dans quelques flaques des
caniveaux.
Je ne peux que comprendre l’attirance de Francisque
Poulbot pour ces petits bonhommes-là, si attendrissants
et gouailleurs.
Mais vois-tu Mamet, chaque pas dans ces ruelles
tortueuses est une aventure en soi.
On y sent l’âme bohême de ses habitants, ces peintres
et ces poètes qui profitant de la lumière si particulière de
ces lieux (et des loyers modiques avouons-le aussi !) se
laissent aller à toute la folie de leur art.
Tiens, il me faudra revenir avec mon appareil photo, il
n’y a aucune raison que je reste en retrait de ce courant,
après tout.
Toutefois Montmartre c’est aussi un lieu de débauche,
qui aurait fait dresser les cheveux tout droit sur la tête de
mère.
36 Mais de bon matin, il semble bien difficile de se
convaincre de cette facette nocturne, la place Pigalle dort,
le Moulin Rouge n’a même pas la force de faire tourner
ses ailes…
Ils se réservent pour ce soir.

Alors le matin les ruelles appartiennent aux
ménagères, aux enfants, aux livreurs, et aux dames pressées
comme moi.
Il y a bien quelques chansonniers qui une guitare dans
le dos, avancent d’un pas enjoué dans ces rues où
fleureront bientôt le lilas et le chèvrefeuille, me convaincant
que, oui, je suis bien à Montmartre, et pas ailleurs.
Enfin, je parvins sans trop me perdre, devant une porte
couverte d’une vague peinture verte écaillée et branlante,
fermant beaucoup plus symboliquement qu’efficacement,
l’accès à une cour certainement privée, si commune par
ici.

J’ai vainement cherché une cloche afin de m’annoncer,
alors sans plus balancer j’ai poussé cette dite porte, le
cœur étreint d’inquiétude et de curiosité : Qu’allais-je bien
pouvoir y découvrir derrière ?
Eh bien, Mamet, derrière c’était une savante jungle
que n’aurait pas renié l’hôtel de notre cher Général, les
lilas ressemblaient à des baobabs quant aux rosiers qui
couvraient la façade de la maison, ils avaient comme
objectif bien évident, de ne cesser de croître que parvenus
jusqu’au toit, et encore !
Les pavés étaient moussus ou absents, et je me
félicitais d’avoir enfilé mes solides bottines pour cette
expédition, des chaussures plus élégantes n’eussent
point survécu à toutes ces chausse trappes.

Hardiment j’ai enjambé les broussailles, repoussé les
branches insolentes des lilas, et traversé ce no man’s
land.
Parvenue sur le perron de la maison, j’ai fait mine de
toquer, mais tout soudain une musique comme surgie
d’un ailleurs lointain m’a saisie et a arrêté net mon geste.
37 Des sonorités étranges et lancinantes m’ont fait battre le
cœur un peu plus fort, alors sans plus réfléchir j’ai poussé
cette porte et je suis entrée…

J’ai suivi comme fil d’Ariane cette musique qui tour à
tour était d’une tristesse infinie et d’une gaieté
outrancière, ballottant mes sens comme un canot sur une mer
démontée. Enfin au bout de couloirs et d’escaliers étroits,
je suis parvenue dans une vaste pièce, où le pâle soleil
de l’hiver semblait participer lui aussi à cette symphonie.
Derrière un piano droit, un grand barbu, cigarette à
demi éteinte sur les lèvres, laissait courir ses longues
mains sur les touches d’ivoire, tandis que les joues
gonflées sur sa musique un saxophoniste, les yeux mi-clos,
était emporté loin du commun par son instrument.

Et moi Mamet, j’étais là, la bouche ouverte et
pendante, le cheveu décoiffé, la mine hagarde, et cependant
hypnotisée par ces notes errantes.
Puis après un temps indéfini, quelques heures,
quelques secondes… Que sais-je ? Le saxophoniste a cessé
de jouer tandis que le piano s’arrêtait dans un accord
vibrant.
… Ah Mamet, devant moi se tenait un grand noir, si
grand qu’il semblait impossible que ce fut de ces larges
mains que naissent ces notes incroyables, tout à la fois
délicates et effrontées.

Combien de temps cela dura-t-il ?

Nul ne le sait, mais Paul m’apercevant enfin, figée sur
le pas de la porte telle l’une de ces statues de cire du
musée Grévin, se leva un sourire tout joyeux éclairant son
visage.
— Eh mais qui voilà ! Ma cousine en chair et en os !
S’exclama-t-il en se précipitant d’un bond, afin de
m’accueillir, tout en me dédiant deux énormes et
fraternelles bises.
Mais que fais-tu donc ici, à Paris ? Je te croyais dans
le Sud pour encore quelques temps ! Mais tu
38 m’expliqueras tout ça plus tard, viens donc que je te
présente Teddy, le pianiste de notre groupe.

Mamet le croiras-tu, mais ce Teddy me gratifia lui aussi
de deux splendides bises qui le firent se plier par pan
entier dans une stupéfiante démonstration de souplesse,
tout en remarquant d’une voix à l’étrange accent, qui à lui
seul me transporta sur les rives du Mississipi, droit vers la
Nouvelle Orléans, en passant au travers de sauvages
bayous…
— Une cousine ! Fantastique ! Comme c’est joli !
S’exclama-t-il dans un rire à l’échelle de sa carrure.
J’eus, je l’avoue beaucoup de difficultés à ne pas
éclater d’un même rire !

Finalement Paul et moi, abandonnant Teddy à ses
accords sauvages mais si entraînants, nous nous
retrouvâmes attablés devant un succulent café à l’arôme
brûlant, accompagné d’une montagne de croissants
dorés, que Paul engloutit l’un après l’autre sans plus
barguigner.
Sans doute, dans un monde fait d’arpèges, de croches
et de doubles-croches oublie-t-on souvent de revenir
dans le monde matériel et tout simplement de s’alimenter.
Nous voici donc bien confortablement installés à la
terrasse de l’un de ces nombreux bistrots qui peuplent la
capitale.
Tout en appréciant la saveur âpre du café, je ne
pouvais empêcher mon esprit de vagabonder, repensant un
instant à ce que m’avait raconté un jour Gabriel sur
l’origine, ma fois assez mystérieuse, de ce mot « bistrot »
qui nous paraît si commun.
Nous vient-il tout simplement d’un régionalisme et de
l’évolution d’un mot, ou bien est-il dû à l’occupation des
troupes russes de 1814-1818 à Paris qui n’ayant pas
l’autorisation de boire d’alcool, pressait le cabaretier de
les servir rapidement, le mot vite se disant « bistro » en
Russe.
Mon âme irrémédiablement romantique, préfère cette
version étymologique je t’avoue !
39 Enfin loin de toutes ces considérations mon Petit Paul,
le regard empli de cette flamme qui fait vibrer tout artiste,
me confia sa joie d’avoir trouvé sa voie au travers de la
musique, il me parla de revues nègres, du jazz, de blues
mais Mamet je t’avoue ne pas en avoir retenu
grandchose.
Il me faudra pour en avoir une idée plus affinée me
rendre à l’une des représentations que donne son
orchestre, ce qui j’en suis persuadée va terriblement plaire à
Gabriel. Peut-être pour une fois, cela sera-t-il moi qui le
surprendrai… Quoique j’en doute !
Voilà Mamet, notre Paul va aussi bien qu’un
saxophoniste de jazz peut aller, il a trouvé au sein de cet
orchestre un groupe soudé d’amitié, qui je pense lui tient
lieu de famille.
A demi-mot il me confia les cauchemars faits de sang
et de boue qui le hantent encore, sept ans après la fin de
la guerre. Il était si jeune, si tendre lorsqu’il fut appelé à
combattre, et cela, il faut être réaliste, l’a
irrémédiablement broyé.
Seule l’arrivée des troupes américaines
accompagnées de ces étonnants orchestres censés apporter un
soutien moral aux troupes, lui ont apporté une lueur
d’espoir. Aussi, même si nous eussions tous souhaité
pour lui une vie tellement plus conventionnelle, il faut
l’accepter tel qu’il est, finalement un garçon heureux et
surtout vivant.

Je compte sur toi Mamet, afin de trouver les mots pour
raconter tout cela à tante Hélène, qui je le sais bien se
ronge les sangs, de savoir son Petit Paul vivre cette
existence d’artiste et de bohême.
Mais nous nous devons d’étouffer nos conventions
moralisatrices, et ouvrir nos cœurs et nos esprits. De plus je
t’avoue avoir été soufflée, notre plus si petit Paul est un
musicien hors pair.
Je crois que nous pouvons même aller à en être plutôt
fiers.
40 Donc très prochainement j’irai vibrer au rythme du
blues et je t’en dirai un peu plus, car j’avoue pour l’instant
ma totale ignorance sur le sujet.

J’ai ensuite laissé Paul retourner à ses répétitions, à
son Montmartre peuplé de peintres aux regards fiévreux
et de poètes maudits, tout cela bien loin de ma propre vie,
finalement si confortablement luxueuse.
Mais peu importe, Paul était heureux de ma courte
visite et de mon incursion dans son univers et c’est bien
tout ce qui compte.

Ma chère Mamet je vais devoir te laisser là un peu in
abrupto, car je dois me hâter d’aller chercher Melba à
l’école, pourvu qu’elle ne se soit pas livrée encore à
quelques imprévisibles facéties…

En voici une à laquelle la Bohême conviendrait à
merveille !

Je t’envoie mille baisers ma Mamet,

Ton affectionnée
Louise
41





Ce 5 février 1925

Ma jolie cigale,

Ah, combien cela m’a été réconfortant et agréable de
recevoir un tel courrier ce matin !

Quel bonheur, nous qui étions tous si inquiets, voilà, grâce à
toi et à ta diligence, dont nous te remercions infiniment, de
vraies bonnes nouvelles de notre petit Paul.
Il semble en effet heureux dans ce chemin parsemé des notes
de cette curieuse musique.
Aussi étrange et nouvelle qu’elle puisse nous paraître, cette
musique me plaît déjà, puisque notre Paul l’aime, me
semble-til !
Je sais que tu ne manqueras pas de me raconter les
impressions que tu ressentiras, après être allée à un de ces concert…
Mais aussi, bien entendu, ce qu’en pensera notre cher Gabriel…
Attendons la suite donc.

Je t’envoie à peine ces trois lignes, comme tu peux le
constater, ma cigalette, écrites d’une plume trop rapide, j’en conviens,
parce que je veux envoyer également une missive urgente à ta
chère tante Hélène pour la prévenir que nous avons du nouveau,
grâce à toi, avec ces bonnes nouvelles au sujet de notre Paul.
Cela nous soulage tous bien entendu, et soulagera également
sa pauvre mère.

Je te promets que je reprendrai bien vite mon papier à lettres,
dès que j’aurais rencontré ma chère fille.

Je te serre très fort dans mes bras avec toute ma tendresse,
Ta mamet
43





Ce 10 février 1925

Ma cigalette,

Ta chère tante Hélène et ta cousine Magali sont donc venues
jusque dans nos collines avec la plus grande diligence ce
samedi, après avoir reçu ma missive leur apportant les bonnes
nouvelles de notre Paul.
Je veux bien vite te raconter leur visite, comme convenu
précédemment.

Elles sont arrivées au mas, après avoir fait le marché d’Arles
d’où elles nous ont ramené quelques beaux fruits en provenance
du Maroc, je veux parler de ces oranges juteuses et succulentes
dont nous nous régalons chaque hiver.

Sans autre préambule je leur ai rapidement décrit tout ce que
tu m’as détaillé dans ta lettre, avec ces éléments plus précis
concernant cette nouvelle occupation de Paul, leur présentant
cette activité nouvelle avec tout l’enthousiasme que je ressens
pour mon cher petit Paul, afin qu’elles comprennent tout le
bienfait que cet enfant peut en retirer actuellement.
Il est évident qu’à la suite de tous les événements si
effroyables et si cruels que, comme tous nos soldats, il a traversés, il
ressent un besoin vital de s’étourdir.
Sa manière à lui de le faire se trouve dans cette musique aux
accents si nouveaux, pour tenter d’éloigner ces affreux et trop
lourds souvenirs.

Après m’avoir longuement écoutée, leurs visages tendus et
inquiets ont fait place à davantage de sérénité, appréhendant et
concevant, comme tu le dis si bien, qu’il faut s’estimer heureux
dans l’état actuel des choses, après avoir survécu à cette
épou45 vantable guerre et aux horreurs supportées à cause d’elle, de
voir Paul arriver à remonter la rude pente de ses propres
blessures morales, si totalement enfouies en lui, insondables…
Ceci, bien sûr, même si nous souhaitons pour ceux que nous
aimons, et en particulier pour nos chers petits, des situations
plus conventionnelles.
Cette conversation a été, je le pense, un réel réconfort, pour
nous trois d’en parler à cœur ouvert et leurs présences
charmantes et affectueuses m’ont bien montré qu’elles soutiennent, à
présent complètement, notre Paul dans ses choix.

Notre conversation en est heureusement venue à aborder des
sujets plus légers, nous avons longuement parlé de votre
installation à Paris, du nouveau travail de Gabriel et du grand
changement de vie que cela vous fait à tous les trois, mais bien
évidemment, plus spécialement sans doute pour notre petite
Melba, elle est si jeune encore…

Bien entendu, cela est toujours plus fort que nous, nous
avons aussitôt reparlé le cœur serré, de ceux si proches de nos
cœurs comme ton oncle, notre petit Lucien, ou ta chère maman
si tragiquement disparus. Ils restent si terriblement présents
malgré les années qui s’ajoutent les unes derrières les autres,
ces années qui nous séparent inéluctablement encore davantage
d’eux…
Le temps qui disperse les souvenirs, semble les diluer dans
notre mémoire, même pourtant les plus forts.
Ces images parfaitement nettes, se transforment petit à petit
en s’éloignant de nous, les rendant de plus en plus floues sans
jamais cependant les faire disparaître tout à fait, elles restent là,
à portée de regard, douces, tendres, pourtant si tristement
lointaines que nous n’arrivons plus, aussi souvent, à les atteindre
réellement.
Notre chagrin est toujours aussi tangible et de temps en
temps, on peut bien s’accorder un petit moment de nostalgie
pour le laisser remonter à la surface, mais la vie est là, nous
devons sans cesse nous forcer à regarder devant.
Ceux qui comme nous ont pu survivre à cette terrible guerre,
ont le devoir d’aller de l’avant ! Nous ne devons pas laisser nos
46 énergies être tirées en arrière par ceux que nous aimions tant, et
dont l’absence à jamais, nous pèsera sans cesse !
Alors nous nous sommes efforcées d’aborder à nouveau des
sujets moins accablants et nettement plus gais, comme la vie de
notre petite Magali à Marseille.
Docteur en psychologie elle effectue un travail phénoménal,
étonnant. Elle en parle avec une telle passion, qu’elle arrive à
nous la faire partager, par sa fougue et son enthousiasme.
Ta cousine te ressemble par bien des côtés, d’ailleurs toute
petite ne te prenait-elle pas pour modèle, t’en souviens-tu ?
Elle est devenue une jeune femme absolument charmante,
très brune aux yeux si sombres paraissant comme alimentés par
un feu intérieur, elle a un entrain et une joie de vivre
communicatifs, elle est le charme et la jeunesse même…
Elle me fait tant penser à toi, ma cigalette !

Tandis que je me rendais un moment à la cuisine pour
préparer le thé, elle m’a discrètement suivie pour me dire quelques
mots en aparté :
« Ma Mamet, je ne peux en parler à mère pour l’instant, ne
voulant pas lui apporter d’autres sources de soucis, il n’y a qu’à
toi seule qu’il m’est possible de confier mon bonheur, à cause
de cette passion que je porte depuis quelques temps à
François ! »
Je me suis sentie toute retournée, je t’assure, par cette
nouvelle, parce qu’elle nous souligne combien la vie est toujours la
plus forte, malgré les malheurs et l’adversité, combien elle
continue contre vents et marées à nous pousser et à nous
entraîner.
Je l’ai serrée très fort et très tendrement dans mes bras tout
en lui répondant quelques phrases réellement d’une banalité des
plus affligeantes, cachant mal mon émotion :
« François, quel joli prénom ! Ma petite chérie, je suis
tellement heureuse pour toi ! »
En trois phrases elle m’a expliqué qu’il était Canadien
Français.
J’ai immédiatement compris pourquoi elle redoutait d’en
faire part à sa chère mère…
C’est si loin en effet ce Canada !
47 François était venu faire un stage de médecine en France
dans le même hôpital qu’elle, à Marseille, immédiatement, le
croiras-tu, ils avaient été attirés l’un vers l’autre… Quelle magie
ou quelle sorte d’impensable miracle recèle l’Amour !
Nous sommes retournées au salon où ta tante Hélène
feuilletait le dernier numéro du « Forum Républicain » d’Arles qu’elle
n’avait pas encore lu, tandis que je servais le thé fumant dans
les tasses en porcelaine, Magali me fit un petit signe de
connivence, pour que nous ne parlions plus de ce sujet devant sa
mère.
Si Magali voulait éviter pour l’instant de lui en parler, c’était
certainement parce que ma chère Hélène, mal remise de tous
ces deuils et ces chagrins, désapprouverait sans doute sa
rencontre avec un jeune homme d’un pays si lointain.
Il était donc inutile pour l’instant qu’elle s’inquiète, en
pensant à l’avenir de sa fille.
Bien sûr, tu me connais, bien des questions me trottèrent
dans la tête, il allait me falloir éclaircir cela, et si jamais, en
dehors de cette inquiétude bien légitime, ma chère Hélène était
réticente ou pincée quelque part dans cette affaire, il me faudrait
bien avoir une conversation sérieuse avec elle, de mère à fille !
Restait néanmoins combien je me sentais heureuse de voir
ma petite Magali si légère, si joyeuse devant cet amour tout
neuf !
Quelle grâce merveilleuse envahit alors les êtres humains
dans ces moments si privilégiés où le cœur s’emballe !
Elles sont restées près de moi jusqu’au dimanche soir.
Ces deux journées passées avec elles, où nous avons pu
parler de tout ce qui nous touche et nous rapproche, ont été un bien
grand bonheur…
Nous avons marché à travers nos collines et nos olivettes,
entourées par les senteurs délicieuses des pins, nous avons
escaladé derrière le mas à cet endroit que j’aime tant, où du haut de
la colline, la vue qui s’étend par-dessus nos Alpilles, est à
couper le souffle.
Toutes les fois où nous parvenons jusqu’en haut de cet
endroit magique, tu le sais bien toi aussi ma chère petite, nous en
sommes toujours aussi époustouflées !
La grimpette jusqu’au sommet commence à être un peu plus
laborieuse pour moi avec les années qui passent, cela l’est
éga48 lement à présent pour le plus vieux de mes chiens, aussi nous
nous comprenons bien tous les deux, nous arrivons encore à
avancer vaille que vaille, il nous arrive bien souvent de nous
arrêter au même moment, pour souffler un peu, et permettre à
nos deux vieux cœurs de reprendre leur rythme.
Pourtant cet exercice nous est salutaire à tous les deux et
nous redescendons toujours excessivement ravigotés vers le
mas…
Je pense que ces nouvelles t’agréeront tout à fait, ainsi
lorsque tu auras un peu de temps pour retourner une prochaine fois
rencontrer notre petit Paul, tu pourras lui affirmer qu’il ne doit
plus être en souci quant aux réactions de sa chère mère.

Je ne sais comment te dire à nouveau combien ta démarche
auprès de Paul, nous a tous soulagés, tu es merveilleuse, ma très
chère enfant, merci encore.

Je t’embrasse avec toute ma tendresse,
Ta mamet
49





Le 20 février 1925

Ma chère Mamet,

Je viens à l’instant de recevoir ta longue lettre, et me
voici toute tiraillée de sentiments, soulagement et joie de
savoir tante Hélène rassurée sur le sort de notre petit
Paul, bonheur et curiosité à propos de Magali et son
mystérieux Canadien Français, envie et j’avoue un brin de
mélancolie de n’avoir pu être avec vous, arpenter nos
collines toujours si belles malgré la saison hivernale, et
discuter de tout et de rien avec toutes trois.

Enfin c’est ainsi !

Paris est pour le moment du moins, mon centre du
monde et le plus bel endroit de l’univers puisque Gabriel y
est.

Il faut que j’apprenne à ne pas être trop gourmande en
voulant tout à la fois un mari, miraculeusement non
éclopé et bien vivant, en sus de ne désirer vivre que bercée
par le Mistral et les chants des cigales.

Alors ma foi, « au jour d’aujourd’hui » où tant de
pauvres femmes sont soit veuves, soit au mieux avec un
compagnon revenu tout aplati par quelques obus, ou
encore atrocement brûlé par cet effroyable gaz moutarde,
eh bien, j’opte pour un Gabriel sur ses deux jambes !
Collines et cigales attendront bien que mon farouche
anarchiste se calme un jour, pour une retraite bien
méritée.
51 A ce moment-là elles verront deux petits vieux tout
plissés et racornis par l’âge, avancer d’un même pas, par
ces sentes étourdissantes de senteurs, et du bruissement
du vent, dans les cimes des pins.

Je crois que cette semaine est celle des visites, car
tandis que tu recevais celle de tante Hélène et Magali, de
mon côté je me rendais chez Marie.

Ah, ma chère Marie dont je repoussais autant que faire
se peut cette visite…

Aujourd’hui j’étais bel et bien à court d’arguties, alors la
honte aux joues et au cœur, de ne pas trépigner de
bonheur à l’idée de revoir ma plus vieille et chère camarade
de pension, j’ai profité de l’absence de Gabriel et sa fille.
Ils étaient partis bras dessus, bras dessous, vers
l’aéroport du Bourget, afin de vivre quelques
étourdissantes aventures à bord de son nouveau jouet, un Breguet
19, fort heureusement démilitarisé.

Comme tu le sais bien Mamet, Gabriel a pris un goût
des plus prononcés au pilotage, pendant la guerre, et ma
foi malgré l’angoisse qui m’étreint à chaque fois qu’il
monte dans l’un de ces appareils, je ne peux que
comprendre ce bonheur enivrant qu’il y a d’être libre, parmi
les nuages et les oiseaux.
Alors je tais mes peurs et je les laisse de bon cœur
partager cette passion du ciel.

Les voici donc père et fille, l’une les tresses au vent et
l’autre l’œil encore plus pétillant qu’à l’ordinaire, est-ce
possible ! Partis avec la même impatience vers
l’aérodrome, me laissant tout le loisir de me préparer et
de me rendre chez Marie.

Il n’est pas très compliqué pour moi de trouver son
adresse, puisqu’en revenant des Colonies, Marie s’est
installée dans le vaste hôtel du Général, son père.
52 Le cœur un peu battant, je pousse le portillon qui
grince sourdement. Il me semble tout soudain me
retrouver tant d’années en arrière lorsque, si jeunes filles, nous
nous retrouvions partageant nos rêves et nos rires joyeux
et naïfs.
J’ai peur tout à coup : Qu’est devenue ma pauvre
Marie ?

D’un pas plus incertain je foule une pelouse qui n’en a
plus ni le nom ni l’idée, toute entièrement hérissée qu’elle
est de bourraches, orties, pissenlits ou liserons !
Ces derniers n’hésitent d’ailleurs pas à se jeter à
l’assaut des arbres séculaires qui persévèrent à croître en
ces lieux.
Comme toujours les rosiers sont devenus des lianes et
il me faut ruser afin de pouvoir gagner la sûreté toute
relative de la terrasse. Mais baste je n’ai pas été photographe
de guerre pour rien, et je parviens saine et sauve devant
la porte-fenêtre, qui donne sur l’imposant hall d’entrée de
la maison.

Je ne déplore que quelques accros à ma jolie robe en
chiffon grège que j’affectionne particulièrement, ainsi que
la mort certes annoncée de mes bas.
Miraculeusement mes gants en chevreau beige n’ont
rien, et mon ravissant chapeau cloche non plus, hormis
quelques feuilles égarées qui s’éparpillent dans un simple
mouvement.
Pas la peine de toquer à la porte, déjà le même valet
compassé que jadis me fait entrer, et m’annonce d’un
cérémonieux Madame Charrier, tout en me conduisant au
salon.
Dans le hall les mêmes enfants crient et dévalent en
tourbillons bruyants l’escalier, et les mêmes indiens
courent après les mêmes cow-boys, une flèche me rate de
peu et va se ficher dans un rideau.

Rien ne semble avoir changé et j’ai la bizarre
impression tout à coup, d’être devenue l’héroïne de quelques
53 romans de Jules Verne, et avoir testé à mon insu une
machine à remonter le temps !
Mais à peine assise dans une vaste confortable
causeuse, je vois surgir dans une longue robe d’après-midi
en jersey confortable, une ronde et rose silhouette, tout
en fossettes et rires joyeux.

Marie, ma Marie !

Suivent quelques minutes intenses d’embrassades et
de compliments multiples. Je suis en fin de compte ravie
de la revoir ma si douce Marie, et plus émue que je ne
l’eusse cru.
Elle n’a finalement guère changé si ce n’est qu’elle est
devenue aussi rondelette que sa consommation de
gourmandises l’annonçait.
Sur ces entrefaites une bonne nous apporte du thé et
comme de bien entendu, un somptueux cake, nappé de
crème. Le service du thé nous permet de nous remettre,
et une tasse en fine porcelaine à la main, nous
entreprenons de combler le vide de toutes ces années.

J’aimerais en apprendre un peu plus sur sa vie dans
ces lointaines colonies dont je suis si curieuse. Hélas elle
balaie ces années passées là-bas d’un revers de main,
j’en reste donc sur ma faim. Je crois bien Mamet, qu’il me
faudra me rendre par moi-même sur ces rivages
exotiques tel David Livingstone… Pas moins !
De toute façon ma pauvre Marie, submergée par un
nombre incalculable de grossesses, n’a pas dû avoir
tellement le loisir de partir descendre les fleuves en pirogue,
ou bien d’aller au cœur de forêts primaire inexplorées…

Effectivement, sitôt le début de la Guerre et la
mobilisation de son valeureux mari, elle est au plus vite revenue
dans le sein chaleureux de l’hôtel particulier de ses
parents, et ma foi depuis tant d’années ils ne semblent point
aspirer à en partir.

54 Une fois son gâteau savouré et ma deuxième tasse de
thé simplement citronnée, avalée, elle agite une petite
sonnette, tout en me confiant avec une visible fierté
maternelle :

— Il faut tout de même que je te présente mes
enfants !

Alors à la suite d’une bonne toute noire, sans doute
ramenée dans les bagages de la famille Duroy depuis la
lointaine Afrique, une cohorte d’enfants, entre à petits pas
étrangement compassés dans le salon.
Ils se rangent avec ordre et méthode de l’aîné au plus
petit, pour enfin me saluer d’une incroyable révérence
pour les filles.
Crois-moi Mamet, entre l’appel des noms et toute cette
cérémonie, la tête me tourne en moins de deux, et je
n’ose imaginer ma Melba dans la même situation.
Le plus grand Paul-Hubert a treize ans, juste un an de
plus que Melba, il se tient le dos aussi droit que son père,
mais un je ne sais quoi dans la physionomie, les fossettes
joyeuses ou bien le regard bleu tout pétillant de malice,
me font penser qu’il doit davantage tenir de l’heureux
tempérament de sa mère, que de celui de son intrépide
héros de père.
Je me sens subitement toute rassérénée.

Allons, ce mariage entre deux êtres aussi
dissemblables que ma chère Marie et cet arrogant Duroy, n’aura
somme toute, pas été aussi désastreux qu’annoncé, ce
jeune garçon au regard facétieux en est la preuve.
Puis la bonne repart avec son petit troupeau toujours
aussi ordonné, me taraudant pourtant d’un doute bien
légitime : Est-ce bien les mêmes enfants qui ont failli me
scalper dans le hall d’entrée ?

Avec un rengorgement d’une fierté digne d’une mama
Italienne, dont hélas elle a déjà le tour de taille, Marie me
souligne que Pierre-Hubert intégrera l’Ecole Militaire de
55 Rambouillet dès l’année prochaine, puisque étant l’aîné il
a le devoir de perpétuer la tradition militaire familiale.

Mamet, je t’avoue que cette déclaration m’a glacée,
avaient-ils donc ainsi planifié toute la vie de leurs sept
rejetons ? Marie ayant certainement perçu mon effroi, tout
en me tendant une autre tasse d’un thé attiédi, a fait
d’une voix enjouée :
— Allons ne fais donc pas cette tête, c’est une école
comme une autre ! Rien de bien différent de notre
pensionnat. Qui plus est il n’y restera que deux ans puis
intégrera ensuite une école d’officier.
Puis, après un temps d’arrêt elle me fit à mi-voix d’un
ton à la fois attristé et curieux :

— J’ose à peine te poser cette question, mais…
Comment se fait-il que tu n’aies qu’un seul enfant ?
Ton mari souffrirait-il d’un problème ?
D’une blessure consécutive à la Guerre comme mon
pauvre Paul-Henry si sévèrement atteint dans les
tranchées, alors qu’il était à la tête de son bataillon de
Tirailleurs Sénégalais.
Un éclat d’obus et voilà il ne dût sa survie qu’au
courage de ses hommes.
Elle ajouta d’un ton nettement plus primesautier : Enfin
nous avions déjà 6 enfants et ma petite Marie-Sophie en
route, c’était suffisant !
Depuis bien sûr il ne peut assurer son devoir conjugal
mais qu’importe, n’est-ce pas ! Hélas dans ton cas, avec
une seule enfant cela est bien triste…

Imagine Mamet, ma stupéfaction et mon embarras !
Un rire nerveux commençait à me faire hoqueter à
l’évocation d’un hardi Colonel Duroy et maintenant, «
découillé » comme un simple bœuf.

— Oh non Marie les choses sont toutes différentes !
Gabriel a certes été blessé à de multiples reprises.
Comme tu le sais il était pilote d’avion, et ma foi leurs
missions de bombardement étaient à chaque fois des
56 monuments de bravoure, mais non il n’a, Dieu garde, pas
ce genre de soucis !
A toi je peux bien te le dire, cela vient de moi, ma
grossesse a été compliquée, les circonstances, la Guerre,
l’inquiétude enfin tout cela a fait que la venue au monde
de ma petite Melba a été pleine d’imprévues et de
complications. Le docteur craignit pour ma vie. Il a donc dû
prendre certaines décisions qui font qu’à présent je ne
pourrais plus avoir d’enfant.
Marie devint toute blanche, elle si sensible, et
bredouilla doucement :
— Il est heureux que ton époux soit ou bien peu
attaché à avoir une belle descendance ou bien d’une
stupéfiante moralité de ne pas avoir souhaité le divorce !
Ma pauvre chérie divorcée ! Quelle horreur !

Je la considérais avec stupéfaction, car il n’y avait rien
à y faire, sa manière d’aborder le monde est tellement
différente de la mienne…
Comment lui faire comprendre que le mariage ne se
résume pas à un simple élevage d’êtres humains !
Je tentais de la rassurer en lui tapotant doucement la
main :
— Ne t’inquiète donc pas, Marie ! Notre union à
Gabriel et moi, est un mariage d’amour, alors il nous suffit
d’être ensemble afin d’être pleinement heureux. La venue
de Melba a été un grand bonheur mais peu importe que
nous ne lui donnions pas de frères et sœurs.

Elle me considéra avec choc et ébahissement, l’amour
ne devant pas dépasser ses lectures romanesque !
Comme le dernier roman de Mauriac « Le désert de
l’amour » ou bien celui de Proust publié à titre posthume,
du dernier tome « A la recherche du temps perdu » ou
encore des aventures palpitantes de Chéri-Bibi de Gaston
Leroux, dont elle suit passionnément et quotidiennement
les feuilletons dans le Matin.
Lorsqu’un bruit sourd de pas, accompagné du
déplacement froid d’un air venu de l’extérieur, nous interrompit.

57 Marie releva la tête dans un mouvement qui me parut
embarrassé et emprunté :

— Ah mon cher, vous voici déjà… Vous reconnaissez,
ma si chère Louise n’est-ce pas ? Fit-elle tout en tendant
un bref instant une joue subitement blême et glacée, au
baiser hâtif de son trépidant Colonel de mari.
Ce dernier tourna vers moi ses yeux gris, et sa
moustache toujours aussi conquérante, avant de s’incliner, afin
de me dédier un salut irréductiblement des plus martiaux.
Il laissa errer plus de temps qu’il n’est convenable son
regard froid, sur ma robe en mousseline de soie de chez
Jean Patou, dont la coupe était à la fois simple et si
sophistiquée, qui je l’avoue Mamet, me flatte le teint et la
silhouette.
— Il est heureux de noter qu’en fin de compte vous
trouvâtes à vous marier !
Savez-vous que je côtoie votre époux dans mes
fonctions au Ministère de la Guerre ?
Je ne pus réprimer une légère grimace avant de lâcher
froidement :
— C’est ce que j’ai ouïe dire en effet. Avant de me
lever promptement afin de prendre hâtivement congé et me
sauver le plus rapidement possible.

Je sais que cela n’est pas fort courageux, mais que
veux-tu Mamet, respirer simplement le même air que cet
imbu personnage, me hérisse par trop ! Afin de me
calmer j’ai roulé d’une traite jusqu’au Bourget où j’ai pu
assister à l’atterrissage de mes deux intrépides.
Quel bonheur de les voir l’une toute décoiffée et rosie
par l’air vif, et l’autre tout aussi pétillant, à croire qu’ils ont
le même âge.

Puis lorsqu’ils m’ont vue, debout sur le bord de la piste
herbeuse, Melba s’est écriée « Maman est là » avant de
courir vers moi puis de se lancer dans une série
ininterrompue de roues savamment maîtrisées (un bel avenir de
clown acrobate l’attendrait-il ?) tandis que Gabriel
s’avançait vers moi son regard noir frémissant des
mê58

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