Du Néant à Dieu

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Français
254 pages
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Du Néant à Dieu est constitué des brefs textes qu'Ernest Hello (1828-1885) rédigeait sur ses carnets, et qui ne furent publiés qu'après sa mort. Leur force littéraire et spirituelle fut saluée tant par Léon Bloy que par Henri Michaux.

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Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 88
EAN13 9782296348028
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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Les éditeursremercient EmmanuelleMarchadier

Le texte deDu Néant a Dieuaété établi d’aprèsl’éditionPerrin,1921.
Nous savons désormaisqueJules-PhilippeHeuzey, supposéavoir recueilliles
fragmentsqui composent celivre, est enfaitlepseudonyme deJulietteHeuzey,
romancière et seconde épouse deGeorgesGoyau.

Éditions du Sandre

57,ruedu DocteurBlanche

75016Paris

ERNESTHELLO

DUNÉANTÀDIEU

Préface de FabriceHadjadj

Éditions duSandre

HELLO,
OU CE QUE NOUS DISONS QUAND NOUS DISONS« SALUT»

PourValère Novarina

Prope te est verbum,
in ore tuoet in corde tuo.
Dt 30,14 etRm 10, 8.

equi s’énonceclairementne seconçoitpasbien.
C
Dansla préfacede son premiergrandlivre,Ernest
Hello l’avoue sansartiice:« Jem’étonnedeparler.»On peut
s’étonnerdecetétonnementmême:quoideplusbanal pourun
hommequed’êtreparlant?Depuisbellelurette,lesmanuelsle
rabâchent:ilestl’animaldouédulogos,etlafemelledel’espèce,
en mêmetempsqu’ellepréparela nourriture,s’inquiètetoujours
derelancer laconversation, cequineserencontre jamaischez
la lionnenimêmechezla pie.Peut-ondoncêtremuetd’avoir la
parole?Restersansmotsdevant son lexique?Setrouverbêtede
n’êtrepas unebête?Autantpour lepoisson nepascomprendre
qu’ilsoitdansl’eau...Etpourtant, c’estcela quinouscaractérisele
mieux: d’êtrecommedespoissonsquin’en reviendraientpasde
nager, desoiseaux telsquelesbrasleurtombentd’avoirdesailes,
desporcsqueleurgroinstupéie.Nousnereprenons soufle
qued’êtreainsisouflés.Etilfautcraindre,sil’étonnementde
parler nousmanque,quenosdiscoursnesoientjamaisquedes
bavardages.
Ilestpossible, dureste,quecetétonnementrésulted’un
darwinismeconséquent.Nousdescendonsdu singe,et voicique

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de la gorge duprimatemonte unchant demarin. Voiciquele
chimpanzé,soudainglabre etdebout,se trouve traverséparune
dissertationsurHegel ou un conseilsur lasaucebourguignonne.
Quoideplusmiraculeux?Hellosoulignecombien lathéorie
darwinienne implique unspiritualisme effréné:«Sil’homme
présente une telleressemblanceavec la chauve-souris etavec le
phoque, ce seraitprécisémentlecasd’exalter l’âme humainequi,
malgrécesanalogiesphysiques, creusede telsabîmesentreces
créatures.Plusla ressemblancephysiqueseraitprouvée, plusla
distancemoraledeviendraitéclatante*.»Hélas!les tenantsde
l’évolutionvontrarementjusqu’aux ultimesconséquencesde
leurthèse:ilsnesontpasébahisd’avoir leurspiedsdansdes
chaussuresdecuir, aulieudes’enservir poursesuspendreaux
branches ;ilsnesontpas sidérés,surtout, devoir leurslivres
remplacer lesbananes.
C’estd’autantplus tristequ’ilya bien d’autresraisonsà
l’étonnementdela parole.Maisj’ai déjàl’airdemecontredire:
est-il possibled’invoquerdes«raisons»des’étonner ?Notre
appareildèsleport semblevouéaunaufrage.Cequi étonneparaît
déier leraisonnable.Cedonton possèdelesressortsperd son
pouvoird’émerveillement.Donner la raisond’unechose, c’esten
retirer leprodige.Qu’onen dévoilelescauses,etl’effetdesurprise
s’éteint.Àmoinsque, commelesoleil pour les scintillationsdu
leuve, lescauses soientplus éblouissantesqueleurslumineux
effets.Lavéritableraisonseraitmèreduravissement.Lesraisons
qu’elledonneraitnerelèveraitpasdela rationalité supericielledu
calcul, maisdecelle, plus essentielle, delavie.Ils’agiraitalorsde
cueillir au vol quelques-unesdecesraisons vivantes.Etpeut-être,
aprèsavoirentenduHellos’étonner deparler, nous
étonneronsnousplus encoredelelire.

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*«Lesaveuxactuelsdelascience »,Le Siècle,XLII,Perrin,1923,p.291.

Comment le crapaud se change en prince

Lesmotslesplus simples,ceux de tousles jours,ceuxquine
coûtent guère,ouvrentnoslèvres suruneprofondeurexorbitante
quinousréclamemalgrénous.LéonBloy assureque «lesplus
inanes bourgeois sont, àleurinsu, d’effrayantspropethètes »
«queles abîmesdelaLumièresontimmédiatementinvoqués
par lesgouffresdeleur Sottise ».Eneffet, desexpressions
proverbiales comme «Lebonvieux temps»,«L’argentne fait
paslebonheur»ou«Les affaires sontles affaires»contiennent
d’embléedes«choses absolumentexcessives» etquilaisseraient
sans voix,s’ilslesentrevoyaient,ceux-làmêmesquilesprofèrent
silégèrement. Mais cettedémesuren’appartient-ellequ’auxlieux
communs?L’exégèsedes termeslesplusordinaires :« je »,
«salut»,«merci »,nenousdécouvrirait-ellepasqu’avantmême
l’Eucharistie –ou conduisantàellecommenaturellement–le
mystèrelogedansnotrebouche?Étonnante habitation
dontj’essaieraiderecensercinqformes.Cinqdecesraisons
surprenantesquenousévoquions.Dans cette entreprise,Hello
serapour nous commeun maîtredethéologiepour Monsieur
Jourdain.UnMonsieurJourdainàqui ilferaitdécouvrir qu’il
estlui-mêmeceJourdain où,incognito,selaisse immerger le
Verbe,–àqui il révéleraitleseauxbaptismalesdesasalive.
Et toutd’abord,ilyacette énigmequitroublait tantPaulhan:
quec’est delamatière etqueçacommuniquedel’esprit.On
actionneunemachinedemuscleset d’os, desoufle etde
dents,et voilà–plus surprenantqu’uncrapaudqui se change
en prince – toute cette viandearrimée faitnaîtrel’idéede justice
ouladéclarationd’amour.Parcequ’un«Jet’aime »,qu’est-ce
quec’est?Moinsqu’unbattement d’aile,maisd’ininimentplus
d’eficacequel’effetpapillon.Moinsqu’unemorsuredetigre,et
quicependantpeut déchirerjusqu’aufond du cœur.Cepeu d’air
déplacé,cetentrelacs delongueurs d’onde,cettedentale et cette
labialequirattrapeinextremislavoyellequ’ontrouvedans« jete

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hais »,– cepresquerien, d’uncoup,s’emparedenous jusqu’àl’os
del’être et se consomme dansle silence du baiser.Autourde ce
baiser qui transigure,le conte du crapaudredevenantprince se
répèteàchaque instant.Lamatière s’élève versl’esprit,l’esprit
investitlamatière.Lalangue s’est faitparole,laparole se fait
langue,etles amantspeuvent s’embrasser.Hello professe cette
communicationsans in: «Aumouvementque faitlamatière
versl’idée correspondlemouvement del’idée verslamatière.
Plusl’unemonte,plusl’autredescend.Leur pénétrationintime
résulte deleurs effortsréunis*.»
Les chosesmêmes attendent d’êtrenommées et d’acquérir
ainsi une existence de surcroît,–spirituelle.Quandjeprononce:
uneleur! jene faispas seulement selever,musicale,l’« absente
de tousbouquets »,j’accorde aussiàce coquelicot sur le bord de
laroute uneprésence d’esprit,unêtredeparole,unabouchement
avecma vie anxieuse d’immortalité,et j’en présentel’offrande au
silence telungrandprêtre dela création.Lelangage,écritHello,
« arespiré sonair natalsouslesombragesdel’Éden,le jour où
Adam,quipénétraitl’intimitédes choses,jugeales créatures en
nommantles animaux**.»Sans doute est-celepoètequimieux
qu’unautre accomplitleprodige de faire entrer leratoula girafe
dansl’arche delaparole ain qu’elles yobtiennent de franchir
les eaux deleurespècepouracclamer l’Éternel parsa voix.Mais
déjàlepetit enfantqui chercheà dire ceque c’estqu’ilvoit etqui
s’émerveille depouvoirbafouiller«oiseau » bénitlemariage du
cielet dela terre.Écoutonsmême cette discussionde brasserie
sur le bulot etlapalourde : elle confère aumollusque unelégèreté
quil’honore,etlesdeux hommesd’affairesqui croientparler
gastronomie,sansle savoir,sont au seuild’un ofice duTemple.
Dommagequ’aulieu de leuriren louange,leur propos,leplus
souvent,ne culmineque dans un rôt.

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*Infra,p.66.
**L’Homme,«L’honneur».

C’est cetteréalité de communicationdes choseslesplus
matérielles aveclesplus spirituellesque voudrait énoncercette
discipline supérieurequ’Helloappelle «Symbolisme ».Celui-ci
n’estpas une extensionésotérique delamétaphore.Il neressortit
niàla fantasmagorieni au fantasmed’intentionsprojetées
surdes êtresmuetsquin’endemandentpas tant.Cen’estpas
un rêve animiste,mais unelucidité del’âme.Cen’estpas un
courantlittéraire –quoiqu’endisentLagarde etMichard –mais
unélanscientiique.Le symbolisme estrésolumentobjectif.Il
s’efforce derendre compte de cette évidencepremière etqui
passe toutefois inaperçue :l’unité du verbe et delachair,la
rencontre dela matière et del’esprit,ensortequela matière
parle etquela parole s’incorpore,évidencequi trouve son
expression la plus exceptionnelle danslemiraclequi fait crier
lespierres,et sa réalisation la plus inattenduedanslemystèrede
l’Incarnation,maisqui s’éprouvedèslepouvoirdenomination
des êtrespar lepetit enfant,luiàqui safraîcheur n’interditpas
depenser queles chosesluiparlentetqu’ilfautleur répondre.
«Lascience,écritHello, doitalleràla rencontredu symbole.
Les sciencesphysiques,quandelles tournentledosaux sciences
morales,secondamnentàmorct ;ardansl’objet,n’apercevant
plusquel’objet,elles sontindignesdel’hommequidans tout
objetdoitapercevoirunepenséedivine[…],etdemeurent
étrangèresàlaviequi estl’actiondelaformesur la matière*.»
Qu’unepâquerettepuissem’émouvoir aupointque jela
nomme «petitepâque »,quedesbruitsarticulésparviennentà
formerunblasphèmeou une hymnequi entrebâillent sur moi
l’enfer ouleparadis,voilàcequenilematérialismenil’idéalisme
nepeuventexpliquer. Maislesymbolisme en rend compte. Sa
sciencesingulièreréaliselerêvedela pataphysique.Jarry,pourse
moquer,voulait unesciencedesexceptionsquidansl’ordinaireà
chaque fois discernerait du drôle et del’incroyable.Lesymbolisme

*Infra,p. 103.

9

d’Helloprend cela au sérieux.Aveclui,plusbesoind’augure,le
moindreoiseaudansle cielfait unsigne de croix.Unarpent de
neigenousparle dumanteau delaVierge ;lachute desanges
s’entendparunepluie de grêlons ;laremuantequeue d’unchien
devientmessagère delabonnenouvelle,etl’âneleplus têtunous
instruit commeBalaam.De cette science,toutesles conclusions
sont des embrasures.Au terme de ses démonstrations,pas un
blaséC.Q.F.D.:c’est unA.M.D.G. queplutôtondevine.
Aprèsquoi,poursûr,on n’a pasl’aird’un professeurtrès sûrde
sa leçon,–plutôtd’unidiotquibafouille,aveuglépar latropforte
lumière.

Le silenceaufond dela parole

Deuxièmeraisond’étonnement:nonseulementla parole
quotidienne unitlachairetl’esprit,mais ellerassemble encore
le dicible etl’ineffable.Lesmotslesplus élémentaires,ceuxqui
se trouvent dans toutesnosphrases,sont indéinissables,oudu
moinsrenfermentd’inépuisables secrets.Lemoêtt «re », bien
sûr.Maisaussilemot « homme » etmêmelenomde «François
Mouchard » :que disons-nous exactementquandnouslâchons
cespigeons voyageurs?Qui estMouchard?Qu’est-ceque
l’homme?Que veut dire exister ?Pascalévoque cesprincipes
sur quoi toutnotre savoirs’édiiemaisqui demeurent eux-mêmes
incompréhensibles,comme sinoslumièresavaientpoursource
uneobscurité :Qu’ilyaespace,temps,mouvement,nombres,
voilàqui estaussi fermequ’indémontrable,c« et’est surces
connaissances du cœuret del’instinctqu’ilfautquela raison
s’appuie et fonde tout sondiscours*.» Cette connaissance du
cœurdontparle iciPascal n’a riendel’épanchementaffectif.Elle
est cetaccordavecl’ineffable sur quoirepose touteprofération.

*Pascal,Pensées,éd.LeGuern,§101.

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Quel’union mystique soitrare etne serencontrequ’au sommet
del’expérience humainen’empêchepasquelemystère se trouve
toujours etpartoutàsa source.Ilfaut aurestequ’ilensoit ainsi,
sansquoilamystiquene seraitqu’une échappatoire,etnonun
accomplissement. SiThérèse d’Avila connaîtla transverbération,
c’est aussiqueleverbed’uneThérèsequelconque, deSarcelle
ou deRoubaix,contient uneaptitudeàl’extase. Nous avons
toujours sur lalangueunbœuf,qui est aussiunenuée.Unsilence
contemplatif est aufond detouteparole.Lorsqu’onvousénonce:
«Lesinvités sontlà»,«Comment allez-vous?»,«Où setrouvent
les toilettes?»,ily a unesigniicationconventionnellequisemble
claire et appelleuneréponsedeconvention,maisily a aussiun
sens tacite,et cesphrases senimbent demystèredèsqu’on les
laissesedécanter (ou«s’incanter»,sil’on préfère).Carvous
pouvezrépondre:«Aufond du couloiràgauche »,évidemment.
Mais vouspouvez aussi,souslaquestiontriviale,entendrela
notiond’espacequ’ellesuppose,sidificileàcerner,ou ce faitque
les toilettesexistent,tiennentdansl’être,jaillissent au-dessusdu
néant…Sivousparlez alors avec votrecœur,votreréponsesera,
àlamanière juive,uneautrequestion:«Pourquoiy a-t-il quelque
choseplutôtquerien ?»Ou bien,enadeptedeMalévitch et
Duchamp:«Pourquoicetteblancheurdela cuvette?»Ilest
probablequevous serezincompris :l’invitédevant vous danse
d’un pied sur l’autre.Il risqued’exploser.L’écoutedel’ineffable
aufond delaparole exigeunelenteuràlaquelle estpeuréceptif
l’hommesaisiparunbesoin pressant.Il n’endemeurepasmoins
quel’ineffable estlà,ici,etmêmeàgaucheaufond du couloir.
Ily a un montHoreb auras denosplatitudes,etquandla
shampouineusenousdit,parexemple:«Est-ceassez tièdepour
vous?»,ily a sansdouteunavertissementdivin.L’emprisedece
qu’onappelleàtort«communication» interditla consciencede
cetineffable.Sa vitessel’ignore.Soneficacitélenie.Ellecroit
àun langageaussiclair quelesétalages des supermarchés.C’est
pourelleuninstrument luide,sansopaciténirésistance,sans
poidsni hauteur.Aussipeut-ildevenirun moyend’appâterdes

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proies :lesmotsnerenvoyantplus chacunàl’incommunicable
de sonexistence,chacun n’estplusqu’unindividuouplutôt,
puisqu’ilen perdsonunitéprofonde,un«dividu »,monnayable,
toujoursplusdivisible,privéd’intériorité,méconnaissant sa
misère autantque sa grandeur.C’est ceque dit Helloàpropos
de «l’hommemédiocre »,lequel peutbienêtre ungrandhomme,
une star ou un philosopheréputé:samédiocrité vientmoins de
cequ’ilest de classemoyenneque de cequ’il ne conçoitlaparole
que comme un moyen: «Il neparlepas,il répète*.» Comme un
perroquetmonstrueux.Comme un moteurderecherche.Comme
unesprit déchiquetépar les contradictionsàlamode.Mais jamais
comme unhommepieux.
Car le dévotrépète aussi,etlaliturgie est une immense
répétitionaudouble sensdu terme:répétitionterrestre avant
lapremièredu Ciel;répétitionsans trêvedesmots hierdéjà
prononcés.Cependant,cetterépétitionestàl’inversedel’autre.
Lalitanien’estpaslepiétinement.Les heuresne sontpasla
routine.Lemédiocrerépèteparcequ’ilest impuissantàsortir
del’opinioncommune,l’hommepieuxrépèteparcequ’ilest
impuissantà direlemystère,– etdonc assez fortpoursortirde
l’opinion.Loind’êtremécanique etmonotone,sarépétitionala
vie etla variété inépuisabledelamer:
« Qu’est-cequelaBonté?demandeHello.Qu’est-ceque
l’Être?L’écho répond : C’estl’Être.Etpours’élever plus haut,
les forcesmanquentàl’homme.C’estpourquoi il répète.Dans
tousles traités, dans tousleslivresphilosophiques,théologiques,
ascétiques ; dans toutesles hymnes, dans toutesles aspirationsde
l’homme versleBiensuprême,larépétitionjoue un rôle énorme.
Cetterépétitionest-elle absolument vaine?Non pas.Les amasde
recherches, dedéinitions, de substantifs, d’adjectifsquel’homme
entasseles uns sur les autrespouratteindreDieu sans jamais y
parvenir,sontdes attestationsd’impuissancequiportent jusqu’au

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*L’Homme,«L’hommemédiocre ».

ciel le témoignagemagniique denotrenéant.Commeles lots
delamercontrelesrochers,les tempêtesdulangage humainse
brisent contrelemystère.Cependantl’hommene serendpas*.»
Ainsi s’opère unsacriiceàmêmelalangue.Déjànoyautée
par l’ineffable,ellenous fait sentir lebesoindebrisersa coque
pour que cenoyau soit semé.Tantôtnousrépétons desmots
élémentairespourenfaire entendrel’abîme:«Jet’aime »,
«Celaest»,«Merc…i »Tantôtnousemployons desmotsqui
contiennenteneux-mêmesleur propredépassement :«Pour
parlerd’Inini,ondiraitqu’il nousfautprendrelemot:ini,
commevictime,etl’offrirensacriice.Est-cequ’ily aurait
quelquerapportentrecet actedelalangue humaine et cet actede
la lammequi,voulantparlerd’Ininiàsamanière,cherche une
victimepour la brûler**?»Enassimilantlalangueàla lamme,
comme dansle signe dePentecôte, Helloveutdirequ’ellen’éclaire
qu’ense consumant.Elle faitrougeoyer les charbons du silence.
Elle calcinelesmots dont elle tire unfeu.Nos voixn’articulent
qu’entre ces deuxprofondsmutismcees :lui des vocablesles
plus simples,qui cachentl’ineffable,et celui desplus hauts,qui
voudraientlemanifester; etlespremiers correspondent enelles
àl’afirmationsimple,les secondsàla suprêmenégation.Aussi
le grandsilenceneleurest-il pas extérieur.Ils’entend dansleurs
propresmots,et ellesnedoiventpasle taire.Laparoleleporte en
elle etn’est jamais si fortequelorsqu’ellelelaisserésonner.
Mais ilest unautre silence encore,quin’estpas celui de
cesnoms communs si communs.Lenom propre afirme tout
autantqu’il nie,puisqu’il refusederangerceluiqu’ildésigne
dans une classe.Qui estFrançoisMouchard?Que
disonsnousquandnousproférons cenom ?Sans doute
désignonsnous un pauvre type commenous autres.Mais dansquelle
mesure cenomest-ilson nominsubstituable et signiie

*Philosophie etAthéisme.
**Infra,p.38.

13

réellement cequ’ilest en propre?Hello ne craintpas de
l’afirmer: c’est danslamesure sansmesureoù il renvoieàson
« type ».Le typed’unêtre correspondàcet être tel qu’ilest en
Dieu,c’est-à-dire tel queDieule voit,unique etdivin lui-même.
Quandjedis:« Mouchard »ou «Hello»ou « Zorgbibe »,ily a ce
que je sais del’apparence, dulignage etdelabiographie,mais ily
ad’abordcetteréalité ultime et incomparablequim’échappe.Et
dèsque jelaisse chanteràmesoreilles cepoème dunom propre,
dèsque j’yperçois un reletdunom par lequelDieul’a appeléà
l’existence,cela faitnaître en moilamiséricorde etl’indignation.
Helloinsistesurcedouble effet :lamiséricorde esten lienavec
l’indignation, demêmequesoncontraire,laphilanthropie,est
en lienavecl’antipathie.Les deuxpremières voientletype;les
deux dernièresnevoientquelepauvretype:«L’indignationvoit
letypedelapersonne etnourrit safureurdesa contemplation.
L’antipathieoublieletype:ellel’abolit.Elle esthomicide enbas
et déicide enhaut*.»LorsqueBloy confessequesa colèren’est
quel’effervescencedesapitié,il ne faitqueretenircetteleçon.
Sentir la vocationdivinedanslenomde «FrançoisMouchard»,
c’estpercevoirsontype,etdèslors s’indigner queFrançois
Mouchardparson péchéledéigure,et vouloir lamiséricordequi
lerétablit«tel qu’en lui-même enin l’éternitélechange ».

Toutnom propreainsia sa charge ininiedesilence.Lemarché
quil’ignore et seperd danslesenchères du slogancroitqu’à cenom
on pourrait aussibiensubstituerun numéro. Queleslettresnesoient
pasremplacéespardeschiffresnedoitpasnousleurrer:numéros
toujoursquelesnomsdes vedettes.Lesprojecteursquilespublient
lesdépouillentdeleurabîme. Tropdetapage,aucun recueillement.
Cesontles sifletsdesmercenairesquilesdiffusentdela sorte,etnon
l’appeldubon pasteur.Labruyantecélébritémondainecouvrele
murmuredelacélestecélébration.Elleprivelenomde son mystère.
Elle enfait unemarquedéposée. Sur lui, àlaplacedelacroixquile
rachète,lecodebarrequipermetdel’acheter.

*Infra,p. 148

14

Les mots des morts,la mortdes mots,les motsd’amour…

De s’étonner,raisontroisième :outre celexique du silence,
ilest dansnotre timbre unemultitude de voix.Lenom propre
déjàlesuggère: c’est un nomde
famille.Cecoupleprénompatronymepar quoi jeprétends àquelquenotoriéténevientpas
demoi-même,et si jemedébatspour maproprerenommée, cela
revient àfairepasseràlapostéritéun nom qui estlechoixet
l’héritagedemes ancêtres :monégoïsmetravaille encorepource
quinerelèvepas demoi.
Maisnous sommesrenvoyés à cetraitplusfondamental:
quoiqu’animaldouédulogos,l’hommene futpas toujours
parlant.Il nenaîtpas commeunange, tout armé, d’unepensée
divine.Ilcommenceparêtre enfant,infans,oupour ledire en
grec : aphasique. Sa capacitéaulangagenes’actualisequ’à travers
unelangueparticulière.Et cettelangue est celledontl’enveloppe
commed’unesecondematricelesentretiens desesparents. Si
bien qu’àl’opposéd’uninstinct, sapropreparole estreçueau sein
d’unecommunion.Ellerépond àl’appeldes sienseux-mêmes
jadis appelés.Elleprésupposedonc uneallianceantérieureà
tout contrat.Elle impliqueuneappartenanceantérieureà toute
adhésion.Ellesedéploietoujours au seind’unetendresse
ancestrale.L’exprime en profondeur lanotiondelangue
maternelle.Lalanguequimeporte est celledeceuxquim’ont
portésquandjenesavaisencoreaucunelangue. Quandjedis
« je »,ily va toujours d’un«nous»quimeprécède et sedéclare
dansmon propresang.
C’estpourquoilepremierdes commandements àl’égard du
prochain:Honoreton père et ta mère,concernenonseulementla
justicedela dettemais aussilajustessedu dire.L’originalitémême
denosparoles dépend decette écoutedeleur originecharnelle.
Lajeunessemêmedenotresoufleprocèdedeces vieuxqu’en
général nousméprisons.Etpas seulementnospère etmère,
mais à traverseux tout cepatrimoinedelalanguetransmis de

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Cro-Magnonàla caissière du MonsieurBricolage, en passantpar
Baudelaire etBossuet.« L’oiseaune chante bien que dans son
arbre généalogique », afirme JeanCocteau.Nos cordes vocales,
sousl’archet del’airambiant,nesonnentjamaisplusjusteque
lorsquebruissentenellesles voixquisesont tues.Unelangue
n’est vivantequ’à serappeler lesmots desesmorts.Sansquoi elle
nepeutqu’assisteràlamort desesmots.
ErnestHellofournitentreautresl’exempledumot«laïque ».
Ilannonced’abord :«Parlerfrançaisest une grandechose.
Lalangue est unesouverainedontlesloisneselaissentpas
impunément violer.»Et deremarquer quedansles colonnes
d’alorsleterme «laïque »prolifèreavec unesigniicationfausse:
«Dans sonusageactuel,ilsigniie irréligieux,impie, athée.
L’habitudeactuellelepousse jusqu’àl’athéisme.Maintenant
parlonsfrançais.En réalité,quesigniie, danslalangue française,
l’étatlaïque?C’estl’état duidèlequin’appartientniauxordres
religieuxniau sacerdoce.»Ilajouteavec cette ironiequi fusede
lapluspurenaïveté:«Moïse estleidèleparexcellence etlelaïque
parexcellence.»Etilconclutparceparadoxequi estla simplicité
même:«Ceuxqui,pourécarter l’élémentreligieux, veulent
introduirepartoutlelaïque,ressemblentpartout à deshommes
quipourécarter l’élémentmilitaire introduiraientpartoutle
soldat*.»Ainsi, ceuxquiprônentlalaïcitédansl’amnésiedu sens
danslequel nospèresforgèrent cesignenepeuventquedétruire
leurcause.S’ilsle fonten pleineconnaissance,leurdissimulation
prouvequ’ilsn’osentpas avouer leurentreprise:produire
l’obscurantistereligion quidiviniseles veaux duprogrès.S’ilsle
fontparignorance,leurfaiblessequiméconnaîtles aspirations
religieuses detouthommenepeutque fairelelit d’un retour
réactifdu sacré,–théocratie écrasantequiméconnaîtla salutaire
etlibératricedistinctiondu clercet dulaïque, du spirituelet du
temporel, del’Église et del’État.Sur lapauvreMarianne,le
bonnetphrygien, sans criergare, setransforme enbourka.

16

*Le siècle,p.284-289.

Celiendelaparole et delailiation nous dévoilequelalangue
est une épopéenationale.Homère etlesmythesfondateursen
témoignent :elles’enracinedans unepatrie,elles’épanouit dans
une histoire.Cettereconnaissancelui fait-elledéfautqu’elle
devientillico pidgin ouespéranto,l’auxiliairedu commerceou
del’idéologie. Samémoirenevapasplusloin quela dernière
commande. Sonavenir nedépassepasleprochainbénéice.Elle
s’éparpilledansl’agitationdes affaireset delapropagande.Elle
perd cettedensitécharnellequirelientnoslèvres à ceslèvres du
ventrematernelled’oùelles sortirent verslemonde,quittecette
aventurecommunequila confessecommeledéploiement dela
promesse faite ànos pères.

Loins’enfaut, cependant,quecelien laréduiseàquelque
dogmenationaliste. Sesracinesendernier lieuplongent auplus
secret du dogmecatholique, celuidumystèretrinitaire.LeVerbe
yporteaussilenomdeFils.LaParole estengendréepar lePère
etreposedansl’Esprit.Hello nel’ignore guère.Endisciplede
JosephdeMaistre,il n’arrêtepaslachaînedesancêtresaumaillon
capétien,romain ougaulois,ilvajusqu’àlasève hébraïque,il
remonte jusqu’aufermoir premier.Leraisonnementest clair: si
l’hommeneparlequ’àlaconditiond’avoirentendu sesparents
parlerautourdesonberceau,laparole est d’unecertaine façon
antérieureàl’animal raisonnable,etilestabsurdedeconcevoir
quelquepremierhommequicommenceraitpar leshouhous du
primatepourinventerensuiteunesyntaxe et unvocabulaire.
Plusabsurde encoredepenser quecette inventiondulangage
seseraiteffectuéesouslapression matérielledu besoin:pour
satisfaireaux besoinsphysiques,l’instinctest sufisant,lesautres
animauxleprouventquisontparfaitementadaptés àleur milieu
sansavoir pourcelalacapacitétrèsinutiledu calembouret de
l’élégie.Comment doncl’hommeoriginela-t-ilappris àparlers’il
n’avaitpas deparents déjà discoureurs?Ilfautquecesoit Dieu
lui-mêmequiluiaitmurmuréàl’oreille.Quelalangueprimitive
lui fûtinfuséepar leVerbe.Nousnenousentendonsiciqueparce
quenous sommeslesarrière-arrière-arrière-arrière… etmême

1

7

avant…petits-ils du Très-Haut.Telle estla thèsemaistrienne
qui,pourêtrediscutable, demeureassezlogique,etplusplausible
queles élucubrationsdemaintspaléo-anthropologues.
Lorsqu’ilévoquel’actualitédeBabel,Hello montred’une
autremanièrequelailiationàtraversl’apprentissagedela
languene s’arrêtepasauVolksgeist, àl’espritd’un peuple,mais
remonteà cetEspritquidansla diversitéplus grande faitlaplus
intimecommunion:«Lesmaçonsne savaientplusque faire
deleurs forces,parcequeleurintelligencen’entendaitplusla
parole humaine.Chaque individu,parcequ’ilétait en proieà
l’espritpropre,futlivréàun langagepropre.La conspirationdes
intelligences étantdevenue impossible,parcequel’unanimitédes
cœurs étaitmorte,lamatière serévoltaetl’étymologieapparut
dans saréalité ;les hommesnepouvaientplusbâtir parcequ’ils
avaientcesséd’êtreÉDIFIANTS*.»Onvoitquelebabillage
deBabel n’estpas tantdanslaperted’unelangue universelle
quedanslaperditiondel’individuel orgueil.L’absencede
communication parabsenced’uncodepartagén’estquelecorps
extérieurdudrame. Sonâme estdanslemanquedecommunion
par manquedecharité.
C’estpourquoil’unique sortiedeBabelse trouvedans
l’événementdePentecôte.Hellodévoilela communautédeces
deux exploitslinguauxque sontlaparole etlebaiser,etpointe
ainsil’erreurd’unelinguistiquequiméconnaîtraitl’amourau
fondementdulangage:«Savoir ounepas savoirunelangue,
c’estensoiuneaffairedeconnaissance.Enapparencel’amour
n’arienàfaireavec cettenotion.Lalinguistiquen’apasbesoin
d’êtreavant toutl’acteducœur.Ehbien!c’estlafêtedel’Amour
qui estlafêtedudondeslangues**.»Imaginez unhomme,
poursuitnotreauteur,quiposséderaitdanslesnuances toutes
leslangues,maisdontlecœurenvers son prochainseraitfroid,

*Id.,p.7-8.
**Id.,p.90-96.

18

on pourrait croirequ’ilsera entendupartous, et cependant,
àla vérité, «personnenele comprendra, et il ne comprendra
personne, et ce serala TourdeBabel qu’ilessaiera de construire
avec ses interlocuteurs ».Pourquoi cette séparationaumilieu de
la communication laplus exacte?Parceque «l’intelligence choisit
lesparolespar lesquelles ilfaut ébranler l’air pouralleràl’oreille,
mais c’estl’Amour quiles introduit dansl’âme.C’estl’Amour qui
ala clef dutabernacle.»

Ninationalismeni universalisme, donc.Pas d’orgueilfrançois.
Pas d’uniformisant volapük.La diversité deslangues demeure,
mais à traverslepassage des traductions.Et ces traductions
exigentmoins des interprètesque des amants.Voilàlachose
stupéiante.Unamour malgrénous couveaufond dufaitque
nousparlons.Unecommunion précèdemêmequandnous
insultonsautrui et briguonslarupture.Laparolen’est vraiment
vivante, toutefois,qued’assumercettecommunion.Etparleravec
justesse impliqued’abordlajusticeàl’égard denospères.Parce
quel’amourestamourconcret duprochain,etnonconfortable
philanthropie,ilvad’abord ànosproches, ànotrepatrie,et dece
foyer rayonnesur lerestedumonde.C’est àpartirdecetamour
denotre françaiselanguequenouspouvonsaimerjusqu’en
leurs subtilitésleslanguesétrangères.Et c’esten laissantl’amour
envahir laparolequ’elledevient vraimentparlante.Biensûr,il ne
s’agitpas demièvreslonlons,et cettepenséeneserésumepas
àlarengained’unParlez-moid’amour.L’amourdontilestquestion
n’estpas unsujetparmid’autresniune émotion qui fait vibrer la
voix.Au contraire,nous ditHello,ilest del’essencedelalangue:
«C’estl’amour qui faitparler, c’estl’amour qui faitentendre.En
dehors delui il n’yaquedes sourdset desmuets.»

Simplecommebonjour

D’étonnement,quatrièmeraison: silaparolenous situe
dansl’amouravantmêmequenous tombionsamoureux(cequi

19

d’ailleurspeutêtreunechutepar rapport à cet amour premier),elle
nous baigneaussid’espérancealorsmêmequenousneregardons
pas au-delà dujour présent.La chargedepasséquenouslui
reconnaissionsprécédemmentlaleste encored’unecharge
d’avenir.Deuxhommes secroisent danslarue, deuxhommes se
quittent sur lepas delaporte,quesedisent-ils?«Bonjour! »,«Au
revoir! ».Quandils sontplusfamiliers :«Salut! »Etlorsqu’ils
veulententre euxmettreunedéinitivedistance:«Adieu! »
(EncorequedansleSud-Ouest, cemot s’emploiemêmepour
direbonjour).Il nesedisentpasgrand chose.Ilfontpourtant
del’eschatologie.Leurs souhaits crèventlerideau dumonde.
L’ininiremplitleurbouche. Sans doutenes’aperçoivent-ilspas
delamirobolantepostulation quecontiennent cesmots usés.
Peut-êtremêmequ’ils clamentparailleursleurdésespoir ouleur
blasement.Çaparlemalgrétout.Malgré eux ça appelleleCiel.
Qu’est-cequ’un«Bon-Jour»,eneffet, unjourabsolument bon,
sinonceluideceJugementquibalaiera toute injustice etfera se
lever lesoleildel’éternité?Etnos«Au Revoir»,quellerevoyure
évoquent-ils,quellesretrouvailles déinitives, sinoncelles dela
béatiiquevision ?Inutiled’insistersur«Salut», si explicitedéjà.
On rétorquerapeut-êtrequ’ilsigniied’abordla santédu corps.
Soit. Mais cettesantén’estriensanslapleinesantédel’âme,et
d’êtreseulement bien-portantpermet dese jeter par lafenêtre
avecplus devigueur…Quant aumot«Adieu»,paslapeined’en
rajouter. On objecteraencorequecesparoles sechoquent comme
un petitremontantpourtromper l’angoissedelamort.La chose
estprobable. Maiselleconirmele fait :l’espérancecontretoute
espérance –àmêmenosrélexesquotidiens.
Hello posecettequestionélémentaire:«Comment se fait-il
quel’hommeagisse?»*C’est àpeinecroyable. Nous voyons
bien quetoutrésiste,que «nos combinaisonslesplus savantes,
lesplusprofondes sont déjouéespar l’accidentleplusétrange,

*Infra,p.45.

quelquefois aussileplus simple,leplus facile etpourtantleplus
inattendu » :«Unemouchequi vole empêcheunhommede
penser.Ungraindesable faitmourirCromwell.»La condition
del’homme est sans cessemenacée et dolente:«Il naît dansle
sang etpleureavant devoir.Ildonnela douleuravant denaître et
quelquefoislamorten naissant.Ilgémit avant d’ouvrir les yeux.
Corps, âme,espritet cœur,ilestlaproiedetout cequi existe.»Et
même « enécartantpar lapenséetoutesleshorreurs delapaixet
delaguerre[…],il luiresteraitencorel’horreurdesesupporter
lui-même*… »Malgrétout,l’hommedit«Bonjour».Etparfois
même «Hello».Ily va debeaucoupd’inconscience, sans doute
(c’est dumoins cedontnous sommesleplus conscient).Mais
cela tient aussiàl’espoirindéracinabledesesentrailles.Cette
simpledonnée:«l’hommeagit»,nesauraitêtresans«une
croyancesous-entenduedontil n’apas toujours conscience »:«Il
agitparcequ’ilsent aufond delui, sansla voir, cetteconviction:
lanaturen’estpas autonome,n’estpas aveugle,pasplusque
l’homme**.»
Cetteconvictionsetrouveau bout delalangueparcequesi
laparole est toujoursreçue,elle est aussitoujours uneparole
donnée.«Parole etpromessesont synonymes***», ditHello.
Lemilieu delaparole,puisqu’ilest amour,est aussiconiance et
idélité.Biensûr,n’importequipeutmementiretil restetoujours
possiblequeleboulangeraitmis dupoloniumdans son pain,
quelepanneau designalisationindiqueunvirageàrebours du
réel,quemaiancéemetrompeavecle facteur quiluiportemes
lettres d’amour.Mais avec depareils soupçons comment vivre
etfairelemoindrepas?Cepossiblelogique est unimpossible
existentiel.Enferais-jeun possible immédiat demonexistence
qu’ilfaudraitmesoigner pour paranoïa.Etencore,quipourrait

*Infra,p. 130.
** Infra,p.45.
***L’Homme,Livrepremier,«L’honneur».

21

me soigner quandjene feraispas coniance ensaparole et
prendraislemédecin pourunsbiredemonennemi?Çapromet.
Antérieurement à tout sermentque jepuisfaire, commecequi
vientfonder lapossibilitémêmedu serment,laparolepromet,
la boucheprophétise,la cinq oriices du crâneconspirentpour
l’oracle.Lemensongequime faitmanqueràmaparoleme fait
manqueràmoi-même,et si jeleprofèrepour plaire etqu’il
réussit, alors c’estleplusgrandéchec : cen’estpasmapersonne
qu’onaime,maismon personnage;pasmonvisage,maismon
masque.D’ailleurs ceque jesuisnepeut sedéployerendehors
du dondemaparole:lorsque jeprometsouque jepardonne,
j’ouvreunevoiedansl’aveniretpermets unecontinuité entre
celuique jesuiset celuique jesuis appeléàêtre.Ma viedevient
une histoire etnonuneséried’aléas, decycleset deballottements.
Lapromesseaproduitlenœudetmonaventure est désormaisen
tensionversla catastrophe, c’est-à-dire, commelerappelleHello,
ledénouement.Vais-jetenir ?Vais-jesuccomber ?Quiviendraà
monsecours?Cesquestionsnenous creusentqu’àlacondition
demarchervers uneterrepromise.

Ehbien,lorsquenous disons :«Salut»,est-cequenous
proférons un mensonge?Lafausseté inaugure-t-ellechaque
rencontre?Latrahisonseperpètre-t-elleavec chaque embrassade?
Chaque «bonjour»nousengage.Chaque «salut»nousexige.Ce
vœunaturel nesauraitêtrevain.«Laparole est si essentiellement
créatrice, dit Hello,que,quandellenecréepas unesubstance,
c’est-à-direuneplénitude,ellecréeunbesoin, unenécessité,
c’està-direunvide.[…]Laparolequicréeunenécessités’appelleune
promesse.[…]Quandune foisellearetenti,ellecreusele gouffre
jouretnuit,et chaque foisqu’elleleregarde elleleretrouveplus
béantetplusaffamé*.»Il necessed’ouvrir pluslargesagueule
d’ombretantquelapromessen’apasététenue. Or,n’est-cepas
lecaspremièrement detous ces bonjoursproférés chaquematin,

*Infra,p. 166.

22

de ces au-revoir réitérés chaque soir, de ces saluts invoquésmême
d’unemain molle et d’untonbadin ?Cesmots detouslesjours
pourraient bien nousjugerau dernierjour.Nouslesentendrons
multipliésles unspar les autresetil nous sera demandéavec
notreproprevoix devenuecataracte:«As-tu vraiment cherchéle
Salut? T’es-tuefforcé, avec tespropresjours, detournerversle
Bon lesjours deton prochain ?»

«Mes cris sont mes trésors*»

Raisond’étonnement dernière:on ledevinedéjà, silaparole
estpromesse,elle est aussiprière, car où trouverons-nousen
nous-mêmeslaforcedetenir ?Faible estnotrevouloir.Précaire,
notrecondition–dulatin«precare »quisigniie «prier».Notre
existencenetientqu’à unilvertical quelaplushauteParque etle
moindreviruspeuvent d’uncouptrancher, sibien quenous
éprouvonsl’insatiablebesoindedoublerce ilavecnotrecri.
L’espérancen’estpas cequinousinstalle:ellesechange en
imploration,etles«bonjours»quenous agitons chaquematin
commedeslaudesirrésistibles,les«saluts»quenousélevonsen
psalmodieduquotidiendeviennent aussides appels àquelque
providenceobscure:quevienne enincequisauve.
MéthodeCouéou signedeCroix, toutlemondeprie.L’athée
peut-êtreplusqueles autres :il priesonéditeur,il priesa
maîtresse, sans doute,mais cesont surtout à chaque heure, dans
lesrecès desapensée, des vœuxquise forment, desespoirsqui
semendient, des ambitionsquiréclament d’improbables appuis.
C’est une ferveur quis’ignoremaisquipeutinvoquerunsecours
avecplus d’intensitéquel’agitationsonored’un moulinàprières.
Delàlespetites superstitionsquiviennentfrapper lesplusgrands
rationalistes,lesrituels de fortunequiveulent combler l’absence

*Paroles de Dieu,JérômeMillon,1992,p. 91.

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du vrairite :ferà chevalsur maindeFatma, tables tournantes
des anticléricaux, stylodela chance aveclequel onsait écrire, et
silaprochaine voiturequipasse est verte alorsGéraldineme dira
oui…
L’humblea d’embléelaparoleajustéeà sonessencebéante.
Danslajoie, surprisparundon qu’ilsentimmérité,il rend
grâce,et cettelouange fait seleversur lemondel’aubed’un
joursans déclin.Dansla détresse, sansmaudire, sans se
résigner non plus(carilest unesuperbedelarésignation),
ilinterrogeleCiel.L’orgueilleux,poursapart, sebâillonne
desufisance.Toutplaisir lui est dû.Toutepeine, unsale
coup. Sa bouche, dèslors,nes’ouvriraplusqu’avec uneplaie.
Sonespritnes’élèveraquesousl’écrasement delamatière.
Hello, contretoutmanichéisme,necessederappelercombien
lamatière estl’alliéedeDieu. Si, danslemiracle,ellerend son
témoignage,elle forcelenôtredansledanger.Cequelesmots du
prédicateur n’ontpuréussir,lesremous del’eaul’accomplissent ;
cequen’apufairele génieoratoiredequelqueBossuet,estréalisé
par les siflements du vent :«Quandilest à terre,lematelot
blasphème et s’enivre. Mais unjourils’embarque,et, aumoment
del’adieu, une femmeou unesœur luipasseau coulamédaille
delaSainte-Vierge,etquandlevent s’élève,ilsesouvient.La
tempêteluidit desavoix terribleàquel pointnesufitpoint
l’habiletédu capitaine,etlesfronts sedécouvrent,aumilieu de
lamanœuvre.Parmilesoccupationslesplusmatérielles,leplus
matérieldetousles dangersluiarappelélaplus spirituelle,la
plusmystiquedetouteslesnécessités,lanécessitédelaprière.
Lematelot,quitout àl’heurebuvaitenjurant, setrouved’accord
avec unecarmélitequi esten oraisonàmillelieues delà*.»C’est
unemerveilleuse justicequeceluiquis’était cruau-dessus de
tout soitreconduit à savéritable grandeur parcequ’ilyade
plus bas.L’aléaleplus contingentleramèneàlaseulechose
nécessaire.Lebruitinformedu tonnerreluiréapprend àparler.

*Le Siècle,«Laseulechosenécessaire »,pp.27-28.

24

Mais Hello ne s’arrêtepas à cetétonnementencore.
Confessiondenotre faiblesse,laprièredevient aussilelieu de
notreplushautepuissance.Nousquisommesnuls devantla
matière,ellenousrendfort contreDieu.Laparaboledujuge
inique et dela veuve importunelaisse entrevoircesuprême
paradoxe. S’yfaitjourunsens delaprièreàl’opposéde
l’acceptationstoïqueou del’acquiescementniais.LaProvidence
pourraitnous secourirdemanièreautomatique, commeles bêtes,
sans attendreledéchirement denotreparole.Nous serions
alors des assistés,nondesils ; desesclaves,nondes amis.Mais
nous devonsfairela volontédel’Éternel,etjustement, c’estla
raison pour laquelle ilfautquenousluirésistions :«Fairesa
volonté, c’estlui faireviolence.»Parcequesa volonté est d’être
vaincu,–queses donspassentpar nous,qu’à traversnosmains
samiséricordesecommunique,quepar nos supplications ses
merveilles adviennent,quenotrevolontése fasse,oui,puisqu’il
n’aimerien mieuxqu’unebonnevolonté.Aussinerecherche-t-il
pas des«musulmans»,jeveux diredes soumis,mais, selonun
mot d’Ézéchiel parHellocité,quelqu’un quisetiennedebout sur la
brèche, devant moi,pourdéfendrelepayset m’empêcher deledétruire.Ainsi
deMoïse,quibrise sarésolutiond’éradiquerson peuple.Ainsi
d’Abraham quimarchande son renoncementà dévasterSodome.
Cet espritdemarchandagequel’on reprocheaux Juifsdérive
directementd’une justeconceptiondelaprière.Ilexiste sans
doute un marchandagedelésine,qui sortles griffes etcherche
à augmenterson proit,mais ilenest unautre, de générosité,
qui tendlapaume et introduitdanslecommercemêmechaleur,
dialogue etcompassion (onseprend alorsàpenser queceuxqui
nediscutentpaslesprixbaignentdansle fatalismeplutôtque
dansla droitepiété).Certainsprotestentqu’avecleNouveau
Testament il n’envaplusainsi: cesluttespour provoquer les
repentirsduSaintappartiendraientàune foirudimentaire et
périmée.MaisHelloestassezcatholiquepouravoirunesprit
très juif.Ilcondamneparavancecemarcionismequi voudrait
séparer l’AncienetleNouveau.IlsaitquelaMèredeDieu estla

25