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Français

Eclats de mai

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Description

Après des décennies, au coeur de la foule, Georges et Sarah se retrouvent. Eux qui, avec Pontus, Joseph et Nobodie, formaient un petit groupe d'étudiants parisiens, inscrits en écopo, soumis, comme tous les groupes, à ses forces et tensions souterraines. Insouciante, cette période de leur vie? Non, car ils étaient de cette génération qui vécut le printemps 68, qui adhéra, plus ou moins convaincue, aux idéaux de toute une époque, pressentant qu'ils évoluaient sur le rasoir, que la tension n'irait qu’en s'accroissant... Jusqu'au point de rupture... Et si celle-ci ne s'était pas produite là où on le pense? Refusant ce romantisme lié à la jeunesse qui se soulève, loin de l'exaltation ou des stéréotypes attachés au contexte, c'est une vision toute nuancée et réaliste qui travaille ces "Éclats de mai". Mettant en place une galerie de portraits en contrepoint, qui s'attirent et se cherchent, s'apprivoisent ou s'éloignent les uns des autres, Françoise Decoster-Ville crée un récit contrasté, hanté par la figure lunaire, presque trop indépendante et à l'écart des autres, de Nobodie.

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Informations

Publié par
Date de parution 17 août 2010
Nombre de lectures 10
EAN13 9782748355383
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0068€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.















Éclats de mai


Du même auteur
Sous le pseudonyme de Maud Stricane



Le Voyage,
nouvelle, 1993

Le Palais dans tous ses états,
chroniques bourguignonnes, 2002

Une journée au bord de la mer,
nouvelle, 2003

L’Oubliée de Hautecombe,
roman historique, éditions Publibook, 2005

Honnit soit qui Malain pense,
recueil de nouvelles, 2005 Françoise Decoster













Éclats de mai



















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010


À Maïa et Floriane
À Corentin et Romane
À Katell, née l’année de ces événements


L’histoire s’écrit à la place de l’absence
Michel de Certeau

La vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie
André Malraux
La Condition Humaine





Jeudi 29 janvier 2009
Une rumeur urbaine, sourde et lointaine réveilla
Georges, pas très en forme ce matin-là. Après une rapide
toilette, il enfila un pantalon noir, un polo, un anorak, mit
de bonnes chaussures de cuir et décida de partir sans
réveiller sa compagne Line qui dormait à poings fermés.
Un instant il la regarda, caressa sa joue, quitta doucement
la chambre et coupant son Blackberry, sans emprunter
l’ascenseur, il partit à pied dans la ville.

Dehors un vent frisquet soufflait sur Paris. Georges
aimait ce Paris discret, secret, désert, quand les boutiquiers
s’éveillent, ouvrent leur volet roulant, chuchotent avec
leur voisin, ce Paris où les livreurs embouteillent les rues
dès le petit matin. Tout semblait au ralenti. Remonter la
rive gauche de la Seine en direction du quartier Latin,
musarder empli de nostalgie, cela ne lui arrivait plus
guère : Pont de l’Alma, la Chambre des députés, l’église
Saint-Germain, la brasserie Vagenende qu’il affectionnait
tant, la Rhumerie, la place de l’Odéon, les thermes de
Cluny. Ne pas avoir de but, ne pas chercher à se repérer.
Le temps s’ouvrait devant lui temps, beaucoup de temps.
Le rendez-vous était à quatorze heures. Partir de bonne
heure était nécessaire pour vider son esprit. Mais les
tourments ne s’évacuaient pas comme cela. Trop de
souvenirs arrivaient en ordre dispersé, bousculant son
organisation chronologique, tapant à la porte de ce qui lui
restait de ses souvenirs de jeunesse, ouvrant les tiroirs
d’images toutes plus ou moins écornées ou peu visibles.
Marcher sans repère. Comme tout vieux Parisien, guidé
11par le fleuve. L’allure restait très mécanique. Un relevé de
tête, par moments, lui permettait d’entrevoir les façades
d’immeubles. Un clin d’œil jeté de côté sur le labyrinthe
des rues. humant le parfum des quartiers, Georges reniflait
l’odeur de cette ville-monde, si intime au creux des
arrondissements, des squares, des couloirs d’immeubles,
des arrière-boutiques, des chambres sous les toits, des
détours et raccourcis, des palissades cachant les impasses,
véritable itinéraire souvenir. C’est au milieu de ces
senteurs qu’il était né. Qu’est devenu le Paris de la chiffe,
des artisans ferrailleurs ou autres, de la vie picaresque où
l’on s’encanaillait auprès des bonimenteurs, des bougnats
et des amuseurs publics ? Les Halles la nuit, le marais le
jour, le vieux Paris baroque ne présente plus aujourd’hui
que des palais de pierre ou de verre, gris et froids, de
l’esbrouffe ou de la violence. Comment peut-on se sentir
étranger dans un lieu dans lequel on a vécu si longtemps ?
La solitude, l’éloignement des siens, la transformation des
lieux faisaient de Georges un errant. Soudain, il retrouva
une perspective, reconnut un immeuble, un carrefour
inchangé, des endroits restés inscrits dans sa mémoire.
Aujourd’hui cette ville avait perdu son âme et ses miracles
quotidiens comme lui ses rêves.

Vers onze heures trente, non loin de la place
SaintMichel, Georges pénétra dans une brasserie, hésita à
manger un steak tartare, opta pour le plat du jour suivi
d’un petit dessert. Sa prise de décision l’enivrait en
quelque sorte, malgré son impression de solitude dans ce
Paris qui lui était tant familier. Curieusement cela le
rendait plus léger, loin de ses soucis. Le repas terminé,
direction place de la République. Georges estimait faire
partie des nantis. Gagnés par le travail : trois garages dont
un à Marseille, dix concessions, des sociétés de
covoiturage et de location. À nouveau il se demanda ce
qui l’avait poussé à prendre une telle décision aujourd’hui,
12rejoindre ce mouvement social, comme cela avait été le
cas, de façon intempestive, il y a quarante ans. Pourtant il
ne voulait pas reculer. Une contradiction se niche et se
cache en lui, le freine parfois. Aujourd’hui elle l’éclatait.
C’était douloureux et rédempteur à la fois. Son pas
s’accéléra. Petit à petit les rues et les trottoirs se
remplissaient d’une foule très hétéroclite. Georges n’était
plus seul à errer. Des jeunes le doublèrent, crièrent. Des
bandes d’individus étiquetés comme des hommes
sandwichs, parlant fort et riant, l’encadrèrent. À la
Bastille, les cortèges avaient commencé à se former, se
dirigeant d’un bloc vers la République, lieu de
rendezvous de ce jeudi noir annoncé. Pourquoi était-il là ? Pour
lui, aucune revendication sociale. À quel groupe ou
mouvement allait-il se joindre ? Malgré beaucoup de
travail depuis des années, sous l’impulsion de son père et
de son grand-père. Georges était préoccupé depuis
quelques mois. Le parc automobile était en péril. Il ne
supporterait pas de ne pas garder son train de vie, de
perdre sur certains placements, de descendre
lamentablement à la fin de sa vie l’escalier social. Était-ce
le faix de ses responsabilités ou celui des ans qui l’avaient
transformé ? Souvent, au fond de lui, le paradoxe tordait
ses intestins, nouait ses muscles, pesait sur son sternum.
Un jour ce paradoxe pourrait l’étouffer. Une faille
profonde le divise, le blesse, l’empêche de vivre. Peut-elle
devenir salvatrice ? À vingt ans Georges voulait changer
le monde, être plus fort que son père, être plus grand. Il
n’a jamais été un utopiste mais les illusions sont
maintenant perdues. Vivre avec un pansement pour guérir
le paradoxe. Et d’abord faut-il le guérir, l’atténuer,
l’enfouir ou s’y habituer et continuer à se regarder dans la
glace en pensant qu’avec un visage d’homme bien nourri,
tout était en place pour cicatriser la blessure ? N’y avait-il
pas une botte secrète ?
13Apercevant les banderoles de la ligue des Droits de
l’Homme, Georges se joignit discrètement à eux l’esprit
vide, légèrement euphorique, esseulé au milieu de la
manifestation, suivant l’allure. Parfois les souvenirs se
télescopent, s’appellent, se conjuguent. Ils sont
programmés dans notre tête. Ils le sont peut-être dans
notre destinée. Georges était placé aux premiers rangs du
groupe de la ligue juste derrière le cortège des enseignants
chercheurs d’universités parisiennes. À six rangs à peu
près devant lui, un profil attira son attention, un petit nez
aquilin, la peau blanche, presque transparente, les cheveux
très courts, une démarche qu’il eut l’impression de
reconnaître. Elle devait s’appeler Sarah. Ils étaient
ensemble en fac il y a quarante ans. Doublant certains,
passant au travers des rangs, sûr de l’avoir reconnue, Il se
hasarda :
— Ne vous prénommez-vous pas Sarah ?
La femme était interloquée, amusée :
— Oui, c’est vrai. Mais je ne vous connais pas.
— Vous ne me reconnaissez pas ? Je m’appelle
Georges, Georges Derderian
Elle avait toujours un air interrogateur.
Plus il l’observait, plus il était persuadé qu’il ne se
trompait pas.
— Georges Derderian, cela ne me dit rien.
— Si, n’êtes-vous pas Sarah Hégonat ? Rappelez-vous,
Nobodie.
Son air concentré l’obligea à chercher au loin dans le
passé. L’homme chauve et un peu rondouillard qu’elle
avait devant elle ne lui rappelait personne.
Il répéta, un peu plus bas :
— Nobodie, vous avez oublié ?
elle répondit :
— Nobodie… non… je n’oublierai jamais… Mais je
n’y pense plus.
— Moi j’y pense encore.
14Il s’approcha d’elle et la prit par le bras.
Elle ajouta :
— Georges Derderian, le « bel Arménien » je suis
surprise et contente de vous revoir.
Et Sarah de présenter son mari.
— Je vous présente, je te présente, corrigea-t-elle avec
un regard complice, mon époux Jean-Pierre. Jean-Pierre,
voici Georges, un ancien camarade de fac.
Ils se serrèrent la main.
— Alors, qu’es-tu devenu ? questionna Sarah.
— Je suis de passage à Paris pour affaire : J’ai divorcé
et j’ai deux fils dont l’un habite près du pont de Grenelle.
— Ah mais c’était mon quartier !
— Il habite rue du Ranelagh.
— Je vois. C’est bizarre, cela fait au moins quarante
ans que nous ne nous sommes pas revus. Pourquoi es-tu
là ?
Il éluda la réponse.
— As-tu des nouvelles des autres ? reprit Georges. Je
suis en contact fréquemment avec Joseph qui vit à New
York. J’ai aussi des nouvelles de Pontus qui travaille dans
un grand groupe financier.
— Je n’ai plus de nouvelles de Jacques, perdu sa trace
dit Sarah d’un air rieur, ni de Joseph, ni de Pontus. Jicé est
devenu grand reporter de guerre, attaché au Proche Orient.
Tu as dû l’apercevoir parfois à la télévision. Après notre
épopée à l’Île des Pins en juillet 68, il a commencé à
voyager à l’autre bout du monde et à faire des stages sur le
terrain. Il a arrêté ses études de Droit et fait une école de
journalisme. Notre relation s’est distendue. J’ai rencontré
Jean-Pierre. Je suis biologiste et j’enseigne, Jean-Pierre
aussi. Tu vois, l’économie politique mène à tout.
— Tu as des enfants ?
— Oui nous en avons trois.
— On essaye de se revoir ? Tiens voici mes
coordonnées, dit-il en tendant une petite carte.
15Tout en marchant, ralentissant un peu la cordée de
manifestants, Sarah griffonna son adresse électronique et
un numéro de téléphone. Elle lui tendit le bout de papier et
murmura :
— Seul un livre pourrait garder le souvenir de Nobodie.
Je vais essayer de le faire.
— Je veux bien t’aider.

Il resta dans sa foulée. Son cœur battait à cent vingt. Il
se demanda ce qu’il faisait là au milieu de cette foule qui
scandait des slogans qui ne le concernaient pas vraiment
mais éveillaient des émotions. Elles le replaçaient dans
son état d’esprit matinal. Il emboîta le pas du défilé,
rasséréné. L’air était très frais, il piquait la peau. Par
moments des larmes lui venaient aux yeux. Il fredonna un
extrait d’une chanson de Claude Nougaro qui lui trottait
dans la tête :

« Ces temps-ci, je l’avoue, j’ai la gorge un peu âcre
Le sacre du printemps sonne comme un massacre
Mais chaque jour qui vient embellit mon cri !
Il se peut que je couve un Igor Stravinski
Mai mai mai Paris mai
Mai mai mai Paris. »

16


Sarah



Lundi 29 avril 1968
Sarah vivait avec ses parents et son frère Gabriel dans
un appartement très moderne, confortable, éclairé par de
vastes baies vitrées donnant sur un balcon fleuri avec vue
imprenable sur l’enfilade de la rue Michel-Ange, vers le
pont Mirabeau, versant Auteuil, qui était autrefois un
echarmant petit village, étalé autour de son église. Au XI
siècle une autre église s’élevait à cet endroit. Le village,
seigneurie des abbés de Sainte-Geneviève, fut souvent
détruit et incendié. Molière vécut dans ce village. Sarah a
toujours été persuadée que dans ce quartier soufflait un air
de bien-être. Aujourd’hui la jeune fille était en route vers
l’étang de Choisy, espace réservé aux étudiants inscrits au
club universitaire de voile. Ses parents lui avaient offert
une petite « trois chevaux » pour la réussite à son bachot,
l’an dernier. Il était prévu qu’elle passe prendre son amie
et équipière au métro Courcelles.

Piaffant dans les embouteillages de la rue de Passy, le
nouvel enjeu étant d’arriver à temps à son rendez-vous,
Sarah était partie à l’heure ce lundi matin. Les rues étaient
particulièrement encombrées. Depuis quelques jours, le
temps étant très beau, Sarah se demandait si les Parisiens
n’avaient pas eu subitement envie de ne plus se terrer dans
les nauséabonds tuyaux du métro, dégoûtés d’avoir respiré
des vapeurs d’ammoniaque et la sueur du voisin tout
l’hiver, le soleil aidant, s’ils ne se précipitaient pas dans
leurs voitures, toutes vitres ouvertes, pour enfin respirer
l’air doux du printemps. La chaleur naissante mélangée
17aux odeurs d’essence envahissait sa gorge. Température
extérieure de dix-huit degrés, un record pour ce printemps.
Ces effluves lui donnaient mal à la tête. Les appels
intempestifs des klaxons autour d’elle, accompagnés par
les hoquets de sa voiture au départ de chaque feu vert
l’irritaient. Elle aurait mieux fait de suivre les conseils de
sa mère : prendre le métro. Rien n’est plus sûr que le
métro, scandait cette dernière à longueur d’années. Sa
mère admirait cet ingénieux breton, Fulgence Bienvenüe,
qui, par un formidable tour de force, avait conçu des
circuits traversant la Seine, croisant plusieurs lignes
comme à la station République ou Opéra, passant même
sous les voies ferrées du chemin de fer d’Orléans ou bien
au-dessus de celles du Nord. Ce projet d’intérêt général
avait été prévu entre autre pour l’exposition Universelle de
1900. En riant, parfois sa mère disait que bien des
voyageurs en descendant à Montparnasse Bienvenue
s’imaginaient que les Parisiens leur souhaitaient la
bienvenue. La plupart ignoraient que Bienvenue est le
nom du « père du métro ». Au milieu de ces bruyants
embouteillages, Sarah préférait songer à la mer et à la
prochaine fin des cours. La première année de sciences
économiques était bientôt finie, vive les vacances.
Arrivant devant la station Courcelles, l’idée d’échapper à
cette atmosphère pesante et de faire de la voile sur le plan
d’eau la ravissent.

Convaincre sa meilleure amie de fac, Nobodie, de venir
faire du bateau avec elle sur l’étang du campus était son
combat depuis Noël. Cette dernière était devenue plus
passionnée que Sarah, presque plus habile pour dompter le
vent dans les voiles de l’esquif. C’était un comble. Sarah,
petite, frêle, blonde, cheveux d’ange et nez en trompette,
un mètre cinquante-cinq à peine, casserait la glace s’il le
fallait pour naviguer. Évidemment, sur le plan d’eau douce
les sensations ne sont pas les mêmes qu’en mer. Toujours
18le jeu avec le vent, la recherche et la stratégie pour avancer
vite et arriver première, ne serait-ce qu’un tout petit peu
plus vite que le voisin, les petites astuces pour mieux
gonfler les voiles, les différentes manœuvres et postures.
Surtout l’effort du corps qui se cabre pour équilibrer le
bateau. Les décharges d’adrénaline ou d’endomorphine
aident à sentir la puissance décuplée d’une si petite
embarcation luttant contre la violence sournoise du vent
qui s’engouffre dans ce petit triangle de tissu conçu pour
avancer. Sur ces dériveurs légers, tous les éléments de la
jouissance sportive sont présents, concentrés, prêts à
s’épanouir ensuite dans des plus grands défis physiques.
L’association sportive offrait des prix compétitifs pour
faire de la voile et donner des cours sur le plan d’eau de
Choisy-le-Roi. Sarah s’était inscrite dès le début de l’année,
habituée à passer ses vacances au bord de la mer en Bretagne.
Maintenant Nobodie l’accompagnait régulièrement. Elles
faisaient équipe sur le même bateau. Nobodie prenait du
plaisir. Elle déroulait son corps hors de l’eau pour faire
contrepoids tout en poussant des petits cris joyeux,
claquait l’eau quand la brise faisait défaut, maniait
activement les winchs quand il fallait se mettre au plus
près. Rien ne lui échappait. C’était un excellent binôme.
Sarah pensait secrètement et sincèrement qu’elle était
encore la meilleure. Nobodie réussissait tout ce qu’elle
entreprenait. Cela en était fatigant. Heureusement
l’échange dans leur amitié s’équilibrait, Nobodie forte en
maths, Sarah en voile. L’année prochaine, elles seront au
point pour faire les régates universitaires. Dans le groupe,
formé par le T. D. d’économie politique, Jacques, grand,
mince et discret, trouvait cet effort sportif bénéfique pour
les deux copines. Pontus aimait le charme de ce loisir,
c’est ainsi qu’il le présentait. Joseph, possédait une pièce
consacrée à la musculation dans son appartement et avait
promis de venir un jour assister à une régate, mais pour le
moment il n’avait guère que le temps de s’installer sur une
19de ses machines de musculation made in USA et relire en
même temps ses cours : un esprit sain dans un corps sain
certes, les examens d’abord. Quant à Georges, le plus
sportif de tous, faisait du rugby depuis longtemps, toute
autre compétition n’ayant aucune grâce à ses yeux. La
petite bande de copains encourageait à sa manière les filles
dans ce sport qu’elles avaient eu le courage de pratiquer
tout l’hiver.

Sarah attendait dans la voiture près de la bouche du
métro Courcelles. Huit heures trente : Nobodie n’était pas
là. Elle va être en retard, comme d’habitude. Cela l’irritait.
Son amie arriva enfin à huit heures quarante-cinq,
survêtement vert pastel, sac de sport en bandoulière, les
yeux encore pleins de sommeil, mal coiffée.
— Dépêche-toi, nous avons tout Paris à traverser, le
cours de voile commence à dix heures.
— Je sais mais j’ai eu du mal à me lever.
— Tu te couches trop tard. Tu n’as pas besoin de
réviser autant ! dit Sarah un peu jalouse des capacités de
son amie, une des meilleures du groupe de T. D.
— Oui je me suis couchée tard, j’ai révisé. J’avais du
vague à l’âme. Je t’expliquerai, mais pas maintenant.
Sarah lui lança un regard en biais, tout en conduisant.
Elle esquissa un petit sourire Elles furent rapidement sur le
périphérique, filant vers le sud, direction Villeneuve Saint
Georges puis Choisy.
Nobodie ne dit plus rien. Un peu béate et ravie, elle se
laissa transporter.
À dix heures trente, elles étaient en maillot de bain,
couvertes d’un tee-shirt, harnachées d’un gilet de
sauvetage, chaussées de vieux tennis en toile, tirant sur
bouts et drisses pour accastiller le bateau. Soleil
maximum, ciel bleu, légère brise, le 420 quitta le ponton
en bois, le vent léger poussant les voiles. Le bruit de l’eau
glissait sur la coque en plastique rouge. Sarah oubliait tous
20ses tracas d’étudiante, se concentrant sur les détails qui
allaient permettre à son bateau de dépasser celui de
devant, coupant le vent, l’obligeant à changer de la route.
Elle s’imaginait dans les mers du sud, pas très aventurière,
plutôt contemplative. Elle se transportait facilement par
l’imagination dans un autre lieu. La légère chaleur du
printemps sur son visage, la tension de ses muscles sur la
drisse de la baume, pour maintenir le cap, le clapotement
de l’eau suffisaient à lui donner l’impression de naviguer
dans un ailleurs dont elle n’avait pas réellement
conscience. Au loin les immeubles tours de Perrigny
servaient d’amer. C’était juste des petits moments ravis à
une espérance de jeune fille. Sa mère répétait souvent :
quelle rêveuse !

Elles tirèrent un bord en diagonale de l’étang, un long
moment de glisse simple, chacune à son poste : Sarah
tenait la barre, Nobodie, tendue en arrière comme un arc,
cherchant l’équilibre et la vitesse avec le poids de son
corps, donnait ainsi au bateau une digne allure de coursier.
— Georges me drague, confia-t-elle à Sarah.
— Tiens tiens ! J’avais remarqué, cela ne m’étonne pas.
Il te mange des yeux.
Sarah le savait bien, ils la draguaient tous, ce n’était pas
juste. Qu’avait-elle de plus qu’elle ? Des centimètres ? De
meilleures notes ?
— Tu t’en étais aperçu ?
— Oui, ce n’est pas nouveau, je suis contente. Sympa
ce copain.
— Il me plaît mais je ne veux pas m’engager. Je ne sais
pas, je suis attirée, indécise.
La grand-voile faseilla, elles avaient perdu un peu le
cap et l’allure.
Sarah reprit après avoir corrigé l’allure :
— Vous n’en êtes pas encore à l’engagement. Est-ce
physique ? Si tu es attirée, je ne vois pas le problème.
21C’est un garçon très agréable, bien foutu et bosseur. Il est
monté chez toi hier au soir ?
Est-ce qu’elle couche ? Sarah n’osait pas lui demander.
— Je ne veux pas qu’il s’imagine des choses, répondit
Nobodie,
Elle cherchait ses mots, baissa le ton et continua :
— Ce n’est pas facile avec les parents.
— Les parents ? Lesquels ? Les tiens ou les siens ? Si
tu penses aux parents, c’est que tu vois loin. N’y pense pas
trop.
Nobodie l’agaçait.
Elle ajouta :
— Cela te va bien de donner des conseils. Tu connais
mal mes parents, ma mère est toujours à me suivre et
fouiner partout pour savoir qui je vois, ce que je fais.
J’étouffe. Même dans ma petite chambre, elle est sur mes
talons. Je suis sûre qu’elle essaye d’écouter à la porte. Elle
surveille mes relations.
Le foc claqua. Sarah manquait de concentration.
Elle continua :
— Et alors ! Ca ne va pas de penser cela. La mienne
aussi me suit à la trace, souhaite connaître mon emploi du
temps. Je le lui donne mais je fais comme je l’entends. J’ai
même séché des cours cette année.
— Georges voulait venir chez moi, l’autre soir. J’ai
refusé. Je regrette car une fois rentrée à la maison je n’ai
rien révisé.
— Oh ! Le drame ! Tu as terminé tes fiches pour
l’examen, alors arrête de te lamenter et profite un peu du
printemps et de Georges. Dis-moi, qu’est-ce qui se passe
avec Georges ?
— Rien, s’exclama la jeune fille en se redressant un
peu brutalement. Tu me prends pour qui !
L’embarcation gîta alors dangereusement.
Nobodie changea d’assise et dit :
22— Je t’en parlerai un peu plus tard. Si tu veux savoir,
nous avons été sages. Et toi ?
— Pour moi, à l’ouest que du vieux. Jacques m’énerve.
Je prends un peu de distance avant les vacances. À part
cela à l’horizon rien ni personne, nobody.
Elles se mirent à rire à gorge déployée. Ce mot anglais,
son surnom, faisait partie de leur code. Mais quel surnom
elle portait ! Il faudra qu’elle explique cela un jour à
Sarah.
Juste à ce moment-là une équipe de deux jeunes gens
les dépassa par tribord amure, à vive allure. Le vent s’était
levé. Elles n’avaient rien vu venir, Attention !
— Zut ! Ils nous ont déventées dit Sarah.
Le jeu reprit de plus belle. Deux heures pendant
lesquelles tous ces jeunes étudiants, brillants de joie,
insouciants, heureux et bronzés, profitèrent au maximum
de cette petite navigation par une belle journée de
printemps.
Un sandwich mangé sur le zinc ensemble au bar du
club puis un retour vers la fac en milieu d’après-midi
avaient clôturé cette journée.
Mardi 30 avril
— Alors fillette, on tricote, lança peu aimable
l’automobiliste qui doubla Sarah vivement par la droite,
dans la longue rue de Vaugirard encombrée.
Elle cria stupidement :
1— Cogito, ergo sum !
Elle soupira et continua son trajet. Elle remonta
lentement la rue d’Assas. Elle sera en retard au T. D. Le
prof n’aimait pas cela du tout. Depuis quelques semaines,
il y avait de moins en moins d’étudiants présents, de plus
en plus de pression pour rattraper les cours mal assimilés.
Ceux qui arrivaient en retard étaient tout de suite

1 Je pense donc je suis.
23appréhendés, non pour donner une explication ou des
excuses, mais pour faire le point sur l’avancée de leurs
travaux. Aïe ! Aïe ! Aie ! La semaine commençait mal !

À huit heures quinze Sarah franchit enfin le hall de la
fac et monta quatre à quatre vers le cours. Quand elle
pénétra dans la salle, Nobodie n’était pas encore arrivée.
Normal, elle était toujours en retard. Elle s’assit près de
Pontus. Il se tourna vers elle. Son sourire en disait long.
Grand, nonchalant, la mèche cuivrée tombant toujours sur
l’œil droit, agréable Pontus, mais ce n’était vraiment pas
son genre. Il lui montra du doigt le chapitre que le chargé
de T. D. était en train d’expliquer. Il y aura un dernier
devoir à rendre la semaine prochaine. Analyse du
comportement du consommateur : utilité, but ultime de
toute activité économique ; évaluer l’utilité et l’ordre de
préférence du consommateur ; utilité totale et marginale ;
taux marginal de substitution entre les produits ;
maximiser l’utilité à la recherche de l’optimum du
consommateur etc. Il fallait qu’elle reprenne tous ses cours
depuis le début de l’année. Sujet de micro-économie à
l’examen d’économie politique ? Elle mesurait la
possibilité du désastre.

Le même jour un peu plutôt, à sept heures du matin,
plus à l’est de Paris, un petit réveil de voyage en cuir vert
sonna… En éteignant le réveil de voyage en forme de
triangle, la sonnerie s’arrêta ou plutôt fut étouffée. C’était
la tactique de Nobodie pour ne pas l’entendre. À travers le
rideau bleu cru qui occultait la fenêtre mansardée, la
lumière du jour filtrait. Il n’y avait pas de volet.

Pas de problème avait répondu Nobodie à sa mère
quand elle s’était installée dans cette pièce. De toute
façon, je n’aime pas dormir dans le noir complet. Ses
parents ont eu du mal à accepter qu’elle désire dormir au
24septième étage de l’immeuble. La chambre qui n’a jamais
connu de bonne servait de débarras. Eux vivaient dans un
spacieux appartement haussmannien, au troisième étage de
ecet immeuble de la rue de Prony dans le 17
arrondissement de Paris, non loin de la Porte Maillot.
— Pourquoi t’installer là-haut, tu n’es pas bien ici ? Ta
chambre est vaste.
— J’ai envie d’indépendance, j’étouffe.
— C’est charmant, réplique la mère de la jeune fille. Ta
chambre ne te suffit plus ? Là-haut il n’y a pas d’espace.
— J’ai besoin de m’isoler pour mieux travailler.
— Je rêve de t’entendre dire cela. Nous sommes trois
dans ce grand appartement. Tu as une grande chambre
avec cabinet de toilette, la bibliothèque de ton père pour
faire tes devoirs. Tu fais ce que tu veux. Je ne te demande
rien lorsque tu as des rapports à faire et que tu préfères
aller dormir dans ce boyau au septième où il n’y a qu’un
minuscule lavabo et les toilettes sur le palier ! J’avoue ne
pas te comprendre !
— Je veux de l’in-dé-pen-dance.
— Tu n’as que ce mot à la bouche. Tu seras
indépendante quand tu travailleras. Pour le moment nous
te faisons vivre. Tu as à peine dix-sept ans, tu es en
première année de faculté, ton père et moi, n’avons pas
l’intention de te laisser faire n’importe quoi, ni de te louer
un appartement indépendant.
Grande, brune, yeux verts, la jeune fille un peu
plantureuse enfila son survêtement, se brossa les dents, but
un verre d’eau et sortit de sa petite chambre. Elle dévala
l’escalier de service tout en pensant à cette nouvelle
journée, s’arrêta au palier du troisième et pénétra dans la
cuisine. Sa mère préparait le petit déjeuner ;
— Tu es matinale
— Oui mais j’ai cours à huit heures, travaux dirigés
d’écopo. C’est une grosse journée.
— Écopo ? questionne Annie, sa mère
25— Économie politique, appuya lourdement Nobodie.
Tu as bien vu l’emploi du temps que je t’aie donné au
début de l’année. Tiens, il est punaisé sur ton petit tableau
où tu inscris tes courses à faire.
— Oui, ne me parle pas sur ce ton, j’avais oublié
l’horaire.
— Pourtant, nous sommes déjà fin avril. L’année ne va
pas tarder à être finie, nous commençons à préparer les
examens. Il serait temps que tu t’y retrouves.
— Je ne retiens pas tous les détails. Si tu étais plus
présente nous pourrions échanger plus souvent, je me
souviendrais. J’ai aussi d’autres rendez-vous à retenir, et
puis cette année tu es tellement distante. Ton chocolat est
prêt. Tu es rentrée à quelle heure, hier au soir ?
— Pas tard, répond évasivement la jeune fille.
— C’est-à-dire ?
— Tu le sais bien, je suis venue me doucher avant de
monter me coucher.
— J’ai entendu du bruit mais je n’ai pas regardé
l’heure.
— Alors là, cela m’étonnerait, s’exclame Nobodie.
Elle accélère son petit-déjeuner, se lave vite. Une
demiheure après elle est de retour dans sa petite chambre. À
huit heures moins dix, elle dégringole l’escalier, croise un
des locataires de son étage, court dans la rue, s’engouffre
dans la station de métro Courcelles, et prend la direction
Porte Dauphine avec changement à Étoile et à Concorde.
Elle sera en retard au cours de travaux dirigés.

Nobodie arriva discrètement, elle s’assit de l’autre côté
de Pontus, juste en face de Georges au profil un peu
andalou, tout près de Sarah, cette petite peste qui copine
avec elle pour connaître plus vite les résultats des
exercices de maths. Les travaux et devoirs de révision
furent distribués, à exécuter pour lundi prochain. Au bout
26d’une heure et demie de cours, la vingtaine d’étudiants
quitta la salle.
Pontus Archambault de Couldray, s’il vous plaît, était
très vieille France. Il tenait beaucoup à le rester et le
montrer. Cela exaspérait Sarah qui pensait sincèrement
qu’il était snob mais fauché. Fauché dans le sens qu’il
n’avait pas ou plus la fortune d’un Clermont-Tonnerre par
exemple. Sa famille possédait tout de même une
charmante gentilhommière à l’ouest de l’île de France.
Elle y avait passé des week-ends avec la bande. Cette
grande maison n’avait rien à envier aux somptueuses villas
de la vallée de Chevreuse, si ce n’est qu’elle n’était ni
moyenâgeuse, comme certains châteaux familiaux, ni très
moderne, tout juste une pâle copie d’une petite folie,
construite au début du siècle. D’accord, Pontus avait
beaucoup de charme, le charme désuet de la noblesse
déchue, toujours optimiste, très agréable et généreux,
serviable, galant et fort en maths. Cette vieille noblesse
qui traîne derrière elle des noms à rallonge, des manoirs et
châteaux sans le moindre sou pour les entretenir, à quoi
cela rime-t-il ? Sarah profitait un peu de cette amitié
consciente de ne posséder qu’un minimum de
connaissances en maths, dans les intégrales et les matrices,
pour obtenir une moyenne convenable et prétendre passer
les examens. Depuis quelques jours, le soleil irradiait les
couloirs vitrés de la fac, Pontus enfilait des costumes de
toile légère, lin et soie, disait-il, la langue collée au palais,
mais plus de cravate, ciel ! Il faisait trop chaud. Par contre,
Joseph, lui, avait conservé ses costumes sombres, légers
certes mais toujours aussi tristes, avec une cravate unie.
Sobre, il faut l’être si l’on veut être respecté. Pour la
sobriété, il était champion. Quelques étudiants, qui ne
faisaient pas partie de leur cercle privilégié, le
surnommaient le fossoyeur. Il n’était pas snob, il était
condescendant, raide, fier et rigoureux en tout. Beaucoup
de qualificatifs peu sympathiques a priori. Mais le petit
27cercle de copains qui l’avaient admis parmi eux, appréciait
sa brillance, sa pertinence et ses connaissances. Il était
assurément celui qui réussissait le mieux dans le groupe de
T. D., juste après Nobodie. Georges et Jacques l’avaient
vu le col dégrafé, la cravate desserrée, la sueur sur le
visage, un jour de travail chez l’un d’eux. Alors tout espoir
était permis dans le meilleur des mondes.

Sarah et Nobodie s’étant retrouvées, elles chuchotaient
comme des petites commères, mêlant intrigues de jeunes
filles aux problèmes des intégrales de Rieman.
Joseph se joignit à elles pour donner des réponses aux
problèmes. À la fin du T. D., il proposa de se réunir chez
lui pour réviser ensemble.
— Répartissons-nous le travail, chacun étudie plus à
fond un sujet de micro-économie, dit-il.
— On n’a pas beaucoup de temps, répondit Pontus
— Juste la semaine avec un week-end au milieu. Nous
allons sûrement avoir un sujet là-dessus, reprend Joseph ;
— Nous ne pouvons pas tout revoir mais les chapitres
sur l’économie de marché, l’équilibre de la production et
de l’échange sont très importants, ajoute Jacques.
Sarah se rendit compte que la semaine allait être
studieuse.
Joseph leur proposa de venir chez lui vendredi soir.
— Distribuons-nous le travail tout de suite et faisons le
point quand vous viendrez chez moi. Il restera encore le
temps du week-end pour rédiger et corriger. Pontus, tu
connais mon adresse, pour les autres notez-la.
Le groupe de camarades est au complet : Nobodie et
Sarah, les deux seules filles, Jacques, Georges, Pontus et
Joseph. À eux se joignent deux autres garçons, intéressés
par cette révision. Sarah se met avec Pontus, Joseph,
Nobodie et Georges ensemble, Jacques avec les deux
autres étudiants.
28Onze heures, dernier cours de droit de l’année : Sarah
décide d’y assister. Nobodie lui demande de prendre une
version du cours polycopié pour elle. Elle devait se rendre
à un rendez-vous. Pontus et Joseph s’acheminèrent vers
l’amphi. Les autres se dirent à demain pour le dernier
cours d’économie.
Sarah s’assit sur le rebord du parapet qui protégeait le
palier du premier étage, surplombant le grand hall
d’entrée, ses bouquins et son classeur posés sur ses
genoux. Nobodie se pencha vers elle, lui fit une bise sur la
joue gauche. Sarah attrapa son bras droit et dit :
— Tu viens lundi prochain faire du bateau ?
— Euh ! Il y a du boulot !
— Oui mais il faut se détendre, et puis toi tu ne crains
rien. Tes examens tu les auras. Tu as de l’avance. Moi, j’ai
envie de me détendre. Les vacances arrivent, je veux
m’entraîner pour éblouir les copains bretons.
— D’accord. À quelle heure, lundi ?
— À huit heures et demie au métro Courcelles, comme
d’habitude. Si tu es en retard, je ne t’attends pas. Ce n’est
pas la porte à côté.
— OK, à vendredi mais je te téléphonerai avant. J’ai
des choses à te dire.
— Ah bon ! Sarah lui fit une sorte de clin d’œil pour
acquiescer. On se voit vendredi de toutes les façons.
J’attends ton coup de fil.
Nobodie se sauva en descendant le grand escalier,
prompte, enjouée.
Sarah rêvait de la matinée de lundi prochain, sur le lac.
Au même moment elle fouillait dans sa besace en cuir
marocain, cadeau de Jacques, dernières vacances de
Pâques, pour trouver son agenda et inscrire précisément le
rendez-vous avec Nobodie.
Elle avait oublié son stylo dans la salle de cours.
Relevant la tête elle vit un stylo devant ses yeux.
29— C’est cela que vous cherchez ? Je vous prête le mien
mais il s’appelle Reviens. J’y tiens beaucoup, c’est un
cadeau de ma grand-mère.
Jamais vu ce garçon qui était assis à côté d’elle, Il ne
faisait pas partie du même groupe.
— Je fais du Droit, je serai peut-être juriste un jour, lui
dit-il en déclamant, les yeux vers le plafond, sa main
balayant l’espace. Il s’assit tout près d’elle, cuisse contre
cuisse, la serrant un peu sur sa gauche.
Sarah le repoussa légèrement.
— Quant à moi je fais économie politique, ajouta-t-elle,
sans savoir pourquoi. J’ai envie de voyager.
— Moi aussi j’ai envie de voyager, j’ai un frère
journaliste.
— J’ai oublié mon stylo dans la salle de cours. C’est
trop stupide. Elle continuait à fouiller dans son grand sac,
tête baissée.
— Vous ne pouvez pas y retourner, la salle est occupée
par un autre T. D.
— Vous pouvez me prêter un bic ?
— Oui j’en ai plein mais pas de bic. Il sortit quatre
stylos. J’en fais collection et j’en prends soin : voici un
petit Waterman que j’ai eu à ma communion, un Parker,
trouvé ici, un autre Parker, très moderne, cadeau de ma
mère, un vieux à pompe qui a appartenu à mon père quand
il était jeune et enfin celui que je veux bien vous prêter. Ils
fonctionnent tous
Elle éclata de rire se tournant vers lui. Il rit aussi. Il
avait des dents très blanches, une barbe rousse ponctuée de
noir et des yeux d’un bleu foncé.
— Je ne peux pas choisir ?
— Non vous ne pouvez pas choisir dit-il en lui tendant
un seul des stylos.
Il ajouta :
— Je pense que nous allons au même cours. Il va
commencer
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