Essais de philosophie critique

-

Livres
196 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Extrait : "Pour tout esprit qui s'intéresse à l'avenir des études philosophiques, il est manifeste qu'elles traversent en ce moment une crise redoutable. Depuis le début de ce siècle, la philosophie n'en avait pas connu d'aussi grave, d'aussi difficile, et qui mît à ce point son existence en péril." À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN : Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 16
EAN13 9782335075939
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0006 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
etc/frontcover.jpg
À la mémoire de Philibert Damiron

Le jour où nous rendions les derniers devoirs à notre ami, j’entendais le duc de Broglie dire avec une profonde tristesse : Nous perdons un sage. Ce mot, dans la bouche d’un tel homme, résumait tout ce que notre imparfaite humanité contient de plus noble et de meilleur. Tel est bien l’homme que l’Université, que l’Académie, que le public savant, que le monde a connu. Et pourtant, aucun de ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. Damiron, ne trouveront dans le mot de son illustre confrère la complète définition de l’homme excellent qui vient de nous être si brusquement enlevé. Oui, M. Damiron avait les pensées, les mœurs, les affections, les vertus d’un sage. Jamais un paradoxe n’a séduit sa sévère raison ; jamais une épreuve n’a fait fléchir sa ferme volonté ; jamais un devoir n’a échappé à l’œil toujours ouvert de sa conscience. Mais, s’il fut sage, c’est d’une manière qui n’est qu’à lui. Chez la plupart des hommes qui méritent ce beau titre, la sagesse est le fruit de l’expérience et de l’épreuve ; la vertu est le prix de l’effort. En un mot, ils sont devenus sages. Il semble que M. Damiron soit né tel, comme il est né doux, bon, affectueux, sympathique. Sans aller jusqu’à dire que la nature, et pour me servir d’un synonyme qu’il se plaisait à employer, la grâce avait tout fait en lui, je ne serai pas contredit de ceux qui l’ont le mieux connu, en affirmant que sa sagesse et sa vertu avaient quelque chose de si naturel qu’il était difficile d’y apercevoir la lutte et l’effort. C’est que la pratique du bien ne rencontrait jamais chez lui ces passions violentes ou haineuses qui, même domptées chez les plus nobles caractères, laissent une certaine amertume dans la victoire qui a été le fruit du combat.

Tout sentiment, dans cette douce et noble nature, tournait à l’affection, aucun à la passion. Voilà le secret de la paix profonde dont il jouissait au milieu des mille contrariétés de la vie, de la charmante gaieté qui étonnait jusqu’à ses amis, au sein de sa famille et dans son petit cercle d’intimes, du bonheur enfin qu’il répandait autour de lui en l’éprouvant lui-même. Nul sentiment amer, nul mouvement violent n’eût osé se produire devant tant de bienveillance et de modération. L’indignation, la colère, la haine du mal et des méchants, le mépris de tout ce qui est bas et vil ne sont pas des passions étrangères aux plus honnêtes gens ; et il est des temps où de tristes spectacles les portent à un degré d’amertume et de violence que condamne la sagesse. L’affection était si bien le fond de l’être, chez M. Damiron, que les bassesses et les iniquités éveillaient rarement autre chose qu’un sentiment de profonde tristesse. Il en souffrait bien plus qu’il ne s’en indignait. Et c’est à peine si parfois un sourire de pitié venait trahir l’énergique répulsion que lui causait le récit d’une méchante action ou d’une basse intrigue. Aussi, pour calmer ou modérer ceux d’entre nous qu’une passion, même généreuse, entraînait au-delà des bornes de la vérité ou de la justice, n’avait-il besoin ni de leçons ni de conseils. Nos colères tombaient devant sa judicieuse bonté, et notre âme se mettait bien vite au ton de sa douce sagesse. C’est que, sans le vouloir, sans le savoir, car il n’aimait guère accepter ce qu’on appelle un rôle en quoi que ce soit, il faisait sentir sa pacifique influence à tous ses amis, se trouvant tout naturellement le mentor des jeunes, l’arbitre des vieux, le médiateur des intérêts, le modérateur des passions, le vrai juge de paix d’une petite société où tous les sentiments trop vifs, toutes les prétentions excessives, toutes les petites querelles d’ambition ou de vanité, venaient expirer devant son tribunal.

Voilà quel sage était M. Damiron. Chose singulière ! cet esprit si modeste, cette âme si douce, ce caractère réservé jusqu’à la timidité portait le cachet d’une exquise originalité ! Ses doctrines avaient une onction, ses vertus avaient un parfum qui ne semblaient pas de son temps, bien qu’il en fût, dans la bonne acception du mot. Il est bien des côtés, les plus intimes et les meilleurs, de cette rare nature que n’ont connus ni l’Université, ni l’école Normale, ni l’Académie, ni le monde savant, où il a laissé de profonds et unanimes regrets. Je suis de ceux qui ont eu le bonheur de vivre tout près de lui. J’aurais voulu pouvoir dire sur sa tombe tout ce qu’ont perdu ses amis dans cette douloureuse séparation. Je n’en ai pas trouvé la force.

M. Damiron n’a été mon maître que par ses livres. Quand j’ai pu l’entendre, j’étais déjà vers la fin de ma carrière de professeur. Mais le premier de ses livres, l’Essai sur la philosophie du XIXesiècle, publié d’abord en une série d’articles dans le Globe, a été pour moi une révélation. Lorsqu’il parut, nous n’avions aucune idée de la philosophie nouvelle. Voltaire ou de Maistre, Descartes (non le vrai, mais le Descartes de la philosophie de Lyon) ou Condillac, les idées innées ou la table rase, telle était l’alternative à laquelle semblait condamnée la jeunesse philosophique du temps. Le seul enseignement qui eût eu une certaine popularité, en dehors de ces noms et de ces écoles, était les leçons de M. Laromiguière, où s’annonçait déjà la réaction contre la philosophie de la sensation. Grâce à l’habile et libérale direction de mon premier maître, M. Patrice Larroque, j’étais de ceux qui avaient été initiés, dès le collège, à cette timide réforme de la philosophie dominante. Il faut avoir passé par cette disette d’idées et ce luxe de scolastique pour comprendre la révolution qui se fit tout à coup dans nos jeunes intelligences, à la lecture d’un livre où les doctrines analysées n’étaient guère moins nouvelles pour nous que la critique qui en suivait l’exposition. Rien, aujourd’hui, ne peut donner à la jeunesse qui arrive des provinces une idée du mouvement au milieu duquel nous tombâmes, en 1827, au sortir du collège. C’était le moment où l’esprit nouveau, le véritable esprit du XIXe siècle, faisait explosion dans tous les genres et sous toutes les formes, science et littérature, livres, journaux et cours publics. C’était le moment où M. Royer-Collard était l’oracle de la tribune, où MM. Villemain, Cousin, Guizot étaient les maîtres de la jeunesse française, où le Globe, sous M. Dubois, où le National, sous MM. Thiers, Mignet et Carrel, répandaient à flots la lumière et la flamme sur tous les sujets actuels de politique, de philosophie, d’histoire, de littérature, d’art. Le livre de M. Damiron, tout en nous laissant ignorer l’origine et la tradition de la plupart des doctrines dont il nous présentait le tableau fidèle et animé, nous transportait tout à coup au plus vif de la mêlée des écoles contemporaines, et nous faisait entrer dans la vivante pensée du siècle. Des maîtres illustres avaient déjà écrit et parlé ; mais leurs oracles n’étaient point encore sortis du cercle de quelques initiés. Maine de Biran, dont les traités les plus importants n’avaient pas vu le jour, restait parfaitement ignoré. Royer-Collard n’était connu que de quelques esprits d’élite réunis autour de sa chaire. M. Cousin, déjà populaire par son éloquence plutôt que par ses idées, n’avait encore publié de son enseignement que quelques fragments plus à la portée des initiés que du public. Jouffroy ne s’était fait connaître que par ses mémorables articles du Globe. Par l’étendue et la variété des matières, par la parfaite netteté des analyses, par l’esprit libéral et toujours sympathique des critiques, par ce style déjà plein de charme et d’onction qui excellait à montrer la pensée d’autrui sous son meilleur jour, le livre de M. Damiron nous inspira le goût et nous ouvrit les horizons de la philosophie contemporaine. La pensée française du XIXe siècle, dispersée jusque-là en écoles exclusives, en œuvres personnelles ; s’était reconnue, concentrée, sinon réconciliée avec elle-même, dans ce livre où toutes les écoles avaient comparu ; elle y avait pris conscience de sa force et de sa vraie direction.

M. Damiron est déjà tout entier dans ce livre. Sa science assurément gagnera en étendue, en profondeur, en exactitude ; sa critique deviendra plus sûre et plus précise. Mais sa doctrine est déjà faite, et son style également. C’est qu’il tient sa doctrine et son style de sa nature avant tout. La science développera l’une, l’art perfectionnera l’autre. Mais ni la science ni l’art n’ont rien créé. M. Damiron est de la famille de ces écrivains que j’appelle naturels, sans la moindre intention de critique pour des écrivains d’un tout autre caractère, que je définis par le mot d’artistes. Il n’a jamais eu, pas plus que Jouffroy par parenthèse, cette souplesse d’allures, cette variété de ton, cette merveilleuse propriété de se teindre-de la couleur de tous les sujets, toutes qualités qui font le génie des écrivains artistes. Chez lui, ce sont toujours les mêmes cordes qui vibrent, le même ton, la même harmonie, avec des degrés divers de force et d’intensité. Il savait, comme d’autres, les secrets de l’art d’écrire ; son goût délicat, sa science de la langue se montraient dans ses conseils à ses élèves. Il n’y a qu’une voix là-dessus parmi tous ceux qui l’ont eu pour maître. Mais, quand il écrivait, il était tout à sa pensée et à son sentiment. Son âme passait dans son style, et c’est ce qui en fait le prix. Dans ce style, nul éclat emprunté à l’art des métaphores, nulle couleur poétique, nul mouvement cherché. La pure lumière de son esprit, la douce flamme de son cœur, la discrète émotion d’une sensibilité tout intérieure, voilà ce qui en fait le caractère original. Viennent les accidents, les influences du dehors ; elles n’auront jamais le pouvoir de le transformer, ni même de l’altérer.

Tous les livres publiés successivement pendant sa laborieuse et féconde carrière : ces cours de psychologie, de logique, de morale, où il a embrassé tout le cercle des grandes questions de philosophie, répandant sur toutes, les clartés de sa fine analyse et l’onction de sa douce éloquence ; ces mémoires, si savants et si précis, sur les grands et les petits philosophes du XVIIe et du XVIIIe siècle, qu’il lisait à l’Institut, offrent les mêmes qualités de pensée et de style que ses premiers essais, avec plus de science et de maturité. Quand le moment sera venu d’apprécier tous ces importants travaux, la critique en fera ressortir les solides mérites et les aimables qualités, l’exactitude de l’érudition, la précision des détails, la rectitude de jugement, la sévère impartialité des conclusions, un sentiment exquis des convenances, une finesse d’observation, une délicatesse dans le discernement des nuances, un tact supérieur pour découvrir, un rare talent pour exprimer les choses qui se sentent plus qu’elles ne se pensent. C’est par ces dernières qualités que se distinguent surtout ses analyses et ses descriptions des phénomènes de conscience. En les lisant, on sent qu’il a regardé dans le cœur humain, à travers le miroir de sa propre nature, et que c’est ainsi qu’il en a si bien vu les parties délicates et les nobles côtés. Mais nulle part l’homme que j’essaye de faire connaître ne s’est montré aussi nettement, aussi pleinement que dans ces leçons générales qu’il nous lisait, à chaque ouverture de son cours, sur quelques-uns de ces grands problèmes de philosophie morale ou religieuse qui ont toujours occupé les esprits élevés, et que la science abandonne aujourd’hui à l’éloquence des théologiens. Ces sortes de discours, qui semblent sinon d’un autre temps, du moins d’un autre pays, ne font-ils pas penser à la prédication de l’illustre Channing, tout en rappelant la manière de Fénelon et de Malebranche ? Et ces touchantes allocutions qu’il adressait, dans sa Sorbonne des champs, à ces pauvres enfants d’ouvriers qui venaient recevoir, sous les yeux de leurs familles, le prix du travail des mains de notre cher philosophe, est-il possible de les lire sans sentir palpiter, sous ces paroles émues, un cœur vraiment aimé du peuple, plein de sympathie pour ses naïves vertus et de pitié pour ses misères. Le langage qu’il parlait à ces âmes simples ne flattait pas leurs passions. Je ne lui ai jamais entendu dire qu’il n’en ait pas été compris.