Achille Tatius
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Achille Tatius

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Description

Cet essai vise à faire connaître un auteur tardif, peu étudié dans le cursus des langues anciennes et qui a longtemps été présenté comme un rhéteur sans grand intérêt. Même si Les aventures de Leucippé et Clitophon présentent des lieux communs et répondent aux normes littéraires du roman hellénistique, il s'agit aussi d'une oeuvre tout à fait singulière, originale sur bien des points. Les étudiants candidats au concours de l'Agrégation trouveront là un outil intéressant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 42
EAN13 9782296472150
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ACHILLE TATIUS

ou la contestation
du genre romanesque
Collection KUBABA
Série Eclectique


Valérie FARANTON


ACHILLE TATIUS

ou la contestation
du genre romanesque


Préface de J. P. LEVET


Association KUBABA, Université de Paris I,
Panthéon – Sorbonne,
12 Place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05

L’Harmattan
Reproductions de la couverture :
Couple en mer 20 x30 acrylique et encre sur papier de Josiane Chagot
La déesse KUBABA de Vladimir Tchernychev


Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey


Comité de rédaction

Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro
Relations publiques : Annie Tchernychev, Sylvie Garreau
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard

Comité scientifique
Sydney H. Aufrère, Sébastien Barbara, Marielle de Béchillon, Pierre
Bordreuil,
Nathalie Bosson, Dominique Briquel, Sylvain Brocquet,
Gérard Capdeville, Jacques Freu, Charles Guittard, Jean-Pierre Levet,
Michel Mazoyer, Paul Mirault, Dennis Pardee, Eric Pirart, Jean-Michel
Renaud,
Nicolas Richer, Bernard Sergent, Claude Sterckx,
Patrick Voisin, Paul Wathelet

Ingénieur informatique
Patrick Habersack ( macpaddy@free.fr )


Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud,
et de Vladimir Tchernychev


Ce volume a été imprimé par
© Association KUBABA, Paris
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56495-4
EAN : 9782296564954

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/

C AHIERS K UBABA
F Ê tes et Festivités
Rites et Célébrations
La campagne antique : Espace sauvage, terre domestiquée
La Campagne colonisée Barbares et civilisés dans l’Antiquité.
Monstres et Monstruosités.
Barbares et civilisés
Comment peut-on être barbare ?
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine.
Le Banquet à travers les âges de Pharaon à Marco Ferreri

C OLLECTION K UBABA
1. Série Antiquité
Dominique BRIQUEL, Le Forum brûle.
Jacques FREU, Histoire politique d’Ugarit.
, Histoire du Mitanni.
, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon.
Éric P IRART , L’Aphrodite iranienne.
, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
, L’Aphrodite iranienne.
, Guerriers d’Iran.
, Georges Dumézil face aux démons iraniens.
, La naissance d’Indra.
Michel M AZOYER , Télipinu, le dieu du marécage.
Bernard S ERGENT , L’Atlantide et la mythologie grecque.
Claude S TERKX , Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens.
Jacques Freu et Michel Mazoyer
Vol. 1 : en collaboration avec Isabelle K LOCK- F ONTANILLE , Des origines à la fin de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2 :, Les débuts du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 3 :, L’apogée du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 4 : Le déclin et la chute du Nouvel Empire Hittite.
Michel M AZOYER (éd.), Homère et l’Anatolie.
Michel M AZOYER et Olivier C ASABONNE (éd.), Mélanges en l’honneur du Professeur René Lebrun :
Vol. 1 : Antiquus Oriens.
Vol. 2 : Studia Anatolica et Varia.
Sydney H. A UFRÈRE , Thot Hermès l’Égyptien. De l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Richard-Alain J EAN et Anne-Marie L OYRETTE , La mère, l’enfant et le lait en Egypte ancienne.
Daniel G RICOURT et Dominique H OLLARD , Cernunnos, le dioscure sauvage.

2. Série Eclectique (littérature, essais, pédagogie)
Élie L OBERMANN , Sueurs ocres.
René V ARENNES, Au-delà des mots.
Annie T CHERNYCHEV , Une saison russe.
France D UHAMEL , Arrobazze, le petit thon des mers.
Patrick V OISIN , Il faut reconstruire Carthage.
Christian B ANAKAS , Les difficultés de l’anglais. La voix passive.
Les paronymes.
Paul M IRAULT , Une initiation à la philosophie de Claude Tresmontant.
Lydie G ARREAU , Louis-Joseph Lebret, Précurseur de Vatican II.
PREFACE
Spécialiste confirmée du roman grec depuis la soutenance de sa thèse à Limoges il y a quelques années, Valérie Faranton dispense désormais un enseignement universitaire à Arras.
Son excellente monographie consacrée à Achille Tatius propose une présentation à la fois claire, pratique, fine et érudite d’une œuvre que l’on a pu à juste titre qualifier de « foisonnante » {1} .
Tous les aspects conventionnels et surtout originaux de Leucippé et Clitophon y sont exposés méthodiquement et analysés avec une exactitude et une précision qui bénéficient d’une connaissance approfondie et bien maîtrisée des traits caractéristiques de ce roman si particulier ainsi que du support des acquis parfaitement assimilés d’une substantielle bibliographie.
L’étude s’ouvre sur une présentation du genre romanesque en Grèce, destinée à faire apprécier ce qui constitue l’intérêt majeur de la structure et du contenu de l’ouvrage, de la conception de l’intrigue et de son déroulement, de l’inspiration et de l’écriture de son auteur.
On découvre ensuite, à travers des approches différentes habilement adaptées aux réalités décrites (elles sont d’ordre littéraire, rhétorique, lexical ou anthropologique), tout ce qui contribue à constituer la richesse et l’intérêt de la création artistique d’Achille Tatius. Citons, sans prétendre donner une liste complète, les topoï et la manière dont ils sont exploités, les caractères spécifiques de l’énonciation, le goût de la variation, l’importance des ekphraseis , la saveur de l’exotisme considéré sous ses différentes formes, la variété des digressions, l’enchaînement des épisodes, la description du monde animal et végétal, le sens de la nature, la psychologie des personnages, l’action des forces du destin, la suite des péripéties, l’évocation de l’amour, la création d’un univers éloigné des représentations traditionnelles, aucun de ses traits importants n’étant négligé etc.
L’examen rigoureux de très nombreux passages choisis en raison de leur caractère particulièrement significatif permet de saisir progressivement et de l’intérieur le processus d’élaboration romanesque et de découvrir pour les apprécier tous les éléments qui différencient l’inspiration d’Achille Tatius de l’art des autres romanciers grecs.
Particulièrement riche en informations et en analyses, l’ouvrage de Valérie Faranton sera utile non seulement à tous les lecteurs qui souhaiteront acquérir une connaissance sûre du genre littéraire et de l’auteur concernés, mais encore, et avec une égale efficacité tant il est bien construit et dense, à tous les spécialistes en quête d’une érudition limpide et féconde de nature à contribuer avec succès à nourrir un commentaire approfondi et varié des principaux passages et des thèmes majeurs d’un ouvrage que ses qualités ont fait inscrire au programme actuel de l’agrégation.


Jean-Pierre Levet
Professeur à l’Université de Limoges
INTRODUCTION
Le genre romanesque dans l’Antiquité et son contexte – la seconde sophistique.
Pierre Grimai, dans l’introduction du volume aux Romans grecs et latins, qu’il a traduits, propose une mise au point synthétique des diverses problématiques liées à l’avènement du genre romanesque. Nous en retraçons ici les axes principaux.

On a longtemps prétendu que c’est la Seconde Sophistique, mouvement se développant à partir du 1 er siècle après J. C., qui a permis l’émergence du roman : elle aurait opéré une synthèse entre deux genres antérieurs : les récits amoureux de l’élégie alexandrine et les histoires de voyage. C’est en particulier l’idée d’E. Rohdes, premier philologue à s’être intéressé aux romans grecs, à la fin du 19 ème siècle. Aujourd’hui, cette idée est largement remise en cause : bien des érudits – à commencer par P. Grimai – ont montré que la littérature grecque offrait bien d’autres sources possibles aux romans : l’épopée homérique, la tragédie, les récits de voyage , les récits de combat. Certains schémas ou motifs pourraient aussi avoir été empruntés aux mythes : les reconnaissances d’enfants, les substitutions d’enfants, les retournements de situation… Enfin, l’écriture historique , telle qu’elle a été pratiquée par Hérodote et Xénophon, semble également avoir fourni des éléments propres à inspirer le roman.

Ces romans sont probablement l’œuvre de rhéteurs, sensibles à l’esthétique de l’écriture. L’une des caractéristiques du roman est d’ailleurs la volonté des auteurs de mettre en lumière tout leur art : art de l’invention, de la composition, de la description (dans les portraits comme dans les paysages ou les œuvres d’art). La manière dont Achille Tatius introduit son récit est assez emblématique : un narrateur anonyme nous présente Sidon et se met en scène en train d’admirer un ex-voto représentant Europe. Cela donne lieu à une ekphrasis et le narrateur s’étonne de la puissance de l’Amour, ce qui provoque une réaction chez un jeune homme qui se trouve à proximité et qui va prendre le relais de la narration pour nous conter ses tribulations… Dès les premières lignes, le ton est donné : la littérature est un art qui répond à une autre forme artistique et qui rivalise avec elle.

La plupart des romans présentent un schéma identique et conventionnel . Le roman est marqué par l’existence de topoï : on a affaire à une histoire d’amour, celle d’un jeune couple que la tuchè va séparer, soumettre à diverses épreuves, avant qu’il ne se retrouve et connaisse enfin le repos et le bonheur. Au cours de ces aventures, les jeunes gens rencontrent divers personnages plus ou moins recommandables, comme des pirates, des pilleurs de tombes, des brigands de toutes sortes, mais aussi les personnages des plus hautes sphères de la société.
Cependant, les savants reconnaissent aujourd’hui que les romans sont des œuvres d’une grande originalité et, parfois, d’une grande érudition, comme en témoignent les digressions zoologiques et géographiques, la construction des romans – plus complexe qu’il y paraît – ainsi que les ekphraseis , souvent plus imbriquées dans le corps du récit premier qu’une lecture naïve ne pourrait le faire croire.
La Seconde Sophistique

Que désigne-t-on exactement avec cette expression ? Cette dénomination est celle de Philostrate, auteur du début du III ème siècle, qui désigne ainsi les nombreux sophistes des I er et II ème siècles, qui seraient les successeurs des sophistes de l’époque classiques, parmi lesquels Protagoras ou Gorgias, pour ne citer que les plus connus.

Parmi les représentants de la Seconde Sophistiques, certains noms sont parvenus jusqu’à nous, comme Dion de Pruse ou Aelius Aristide de Smyrne.

Ces nouveaux sophistes occupaient dans la cité une position importante et exerçaient des activités politiques et intellectuelles. Ils ont, par exemple, joué un rôle important dans l’élaboration de relations entre le pouvoir politique romain et l’autorité culturelle grecque.
Par ailleurs, ils professaient et donnaient des performances publiques de leurs talents : parmi les exercices qu’ils pratiquaient se trouvait la déclamation, discours rhétorique, fictivement adressé à un illustre personnage historique. Ces démonstrations se font devant des salles combles. Elles sont l’occasion d’exalter la Grèce classique, l’atticisme – pratique d’une langue figée calquée sur la prose des orateurs et de Démosthène.

Ces orateurs ont tellement marqué la période et tellement incarné l’hellénisme que le terme de Seconde Sophistique est maintenant utilisé pour désigner toutes les manifestations culturelles grecques de la période impériale.
Romans et romanciers
« Le roman grec est en somme une épopée de décadence qui, pour nous émouvoir, met en œuvre des procédés faciles, exactement ceux que nous voyons aujourd’hui sur l’écran : opposition de bons et de méchants, de personnages sympathiques et de « troisième rôles » : pour plonger les bons dans le malheur, (on a recours à) des procédés tels que tempêtes et naufrages, attaques de brigands et d’écumeurs de mers : un autre danger, non moins redoutable, est celui que le héros et l’héroïne portent partout avec eux : leur exceptionnelle et pernicieuse beauté. Ils paraissent et, tout aussitôt, s’éprennent d’eux des amoureux et des amoureuses qui ont, avec même passion, plus ou moins d’humanité et de scrupules . »

Cette définition de G. Dalmeyda {2} invite, de nouveau, à réfléchir sur l’origine des romans ainsi que sur ses codes, question très importante puisque c’est un genre qui n’a, en grec, ni nom ni codification canonique, Aristote étant disparu depuis longtemps lorsque les premiers romans ont été écrits. Le roman se caractérise donc par des blancs, des mystères, des questions non résolues :

La première inconnue concerne la datation de l’apparition de l’écriture romanesque dans le paysage littéraire antique. Les hypothèses philologiques ont, sur ce sujet, beaucoup varié, fluctuant au gré des découvertes archéologiques et papyrologiques. Aujourd’hui, en ce qui concerne les romans grecs, un consensus {3} est établi autour d’une chronologie probable, qui fait de Chariton le grand ancêtre : son œuvre aurait, semble-t-il, été composée aux alentours de la fin du premier siècle de notre ère ou au tout début du second.
Il précède donc Xénophon d’Ephèse et Longus – qui auraient écrit leurs textes dans le courant du deuxième siècle – ainsi qu’Achille Tatius et Héliodore.
Si l’on s’accorde pour faire d’Achille Tatius un auteur du troisième siècle, quelques doutes subsistent en ce qui concerne Héliodore, dont certains pensent qu’il aurait composé son roman au quatrième siècle {4} .

La seconde inconnue concerne les romanciers eux-mêmes, dont les éléments biographiques sont, pour ainsi dire, inexistants. Dans le meilleur des cas, ils font une apparition furtive dans leur texte pour le signer, comme le fait Chariton, au début du roman :
« Moi, Chariton d’Aphrodisias, secrétaire de l’avocat Athènagoras, je vais conter une histoire d’amour qui est arrivée à Syracuse. » {5}

La troisième inconnue est celle de la matrice de ce nouveau genre littéraire, d’autant plus floue que les romanciers eux-mêmes se montrent avares de commentaires sur leur projet d’écriture ; lorsqu’ils consentent à livrer quelques indices, ils assignent à leur texte un fondement moral. Cette visée est particulièrement sensible dans le Prologue de Daphnis et Chloé :
« C’est une offrande que je dédie à Eros, aux Nymphes et à Pan ; mais ce conte sera précieux aussi à toute sorte de gens : il guérira le malade, il consolera l’homme en proie au chagrin ; celui qui n’a pas encore connu l’amour y trouvera son initiation. Car nul jamais ne fut ni ne sera qui puisse échapper à l’amour, tant qu’il y aura beauté sur terre et des yeux pour voir . » {6}
Dans ce court passage, Longus revendique autant – sinon plus – une dimension morale et religieuse qu’une dimension esthétique, mais c’est cette prétention à une fonction éthique que les commentateurs et les critiques ont longtemps retenue pour la retourner contre les romans. Ce retournement de situation est apparu très tôt, presque en même temps que les romans eux-mêmes, avec, tout d’abord, la fameuse lettre de l’empereur Julien {7} au grand prêtre d’Asie Théodore : il proscrit pour les prêtres la lecture de fictions qui éveillent les désirs et engendrent des troubles de toute sorte.
Macrobe {8} , qui a aussi réfléchi sur le genre, voyait dans le plaisir du public la seule fin du genre romanesque.
Photius – qui reconnaît néanmoins des qualités esthétiques au roman d’Achille Tatius {9} – et bien d’autres commentateurs ont porté des jugements semblables et il a fallu attendre P. D. Huet, suite à la redécouverte des romans grecs au XVIème siècle, et à leur publication, pour trouver enfin une définition claire du genre romanesque : c’est ce à quoi il s’emploie dans sa célèbre Lettre sur l’origine des romans : il s’agit d’« histoires feintes d’aventures amoureuses , écrites en prose avec art pour le plaisir et l’instruction des lecteurs. » {10}
Pour l’évêque d’Avranches, les Grecs ont porté à un haut degré de perfection formelle l’art romanesque, qui existait déjà chez « les Orientaux, c’est-à-dire les Egyptiens, les Arabes, les Perses, les Indiens, les Syriens », peuples qui possèderaient plus que les autres le goût de la fiction. Ce sont les Ioniens qui auraient servi de « courroie de transmission », en quelques sortes, faisant transiter les romans de l’Orient vers la Grèce. S’il reconnaît bien l’aspect esthétique de l’écriture, il n’oublie pas pour autant le point de vue moral, qui demeure prédominant.
Après Huet, il faut attendre les analyses de Rohdes, au XIXème siècle, pour relancer la réflexion sur le roman. Il le définit comme une fusion de l’élégie alexandrine et des récits de voyages, opérée par la Seconde Sophistique.
Après lui, il a beaucoup été question des origines égyptiennes du roman. De fait, on sait qu’en Egypte ont été écrites de brèves œuvres de fiction, dont certaines ont été conservées. On a aussi essayé d’expliquer l’avènement du roman par des dérivations de genres antérieurs : l’épopée homérique – pour les motifs du voyage et des tempêtes –, l’histoire – en particulier, la Cyropédie –, l’ethnographie et les récits de voyage – pour le goût de l’exotisme –, la poésie alexandrine – pour la veine bucolique –, la Néa – pour le schéma de l’intrigue du jeune couple qui s’oppose aux projets de leurs parents – , les tragédies d’Euripide – pour les rebondissements et les situations paradoxales – et, bien sûr, la rhétorique. On y a même vu un genre d’inspiration religieuse.

C’est, in fine , la prétendue faiblesse esthétique des romans grecs qui leur a valu d’être souvent dédaignés par les philologues et par l’Université. Ce faisant, la question des origines des romans n’était pas posée comme il convient, car elle tournait autour de la question, sans entrer dans les textes eux-mêmes. Bien sûr que les romans ont emprunté à tous les genres littéraires que l’on vient de citer, bien sûr que les romanciers ont réutilisé des passages des grandes œuvres du passé, soit en les réécrivant, soit en émaillant leur texte de citations, mais cette façon d’écrire n’a rien de surprenant : dans l’Antiquité, on ne cherchait aucunement à faire œuvre originale, mais à rendre hommage aux grands anciens, à s’inscrire dans la Païdéia , la culture commune grecque ancestrale. Mais, avec le roman, ce qui est nouveau, c’est la visée du texte : il s’agit de procurer aussi du divertissement, de faire s’évader par la fiction le lecteur ou les auditeurs des textes romanesques.

La seconde moitié du vingtième siècle a vu un regain d’intérêt pour ces textes en prose et bien des commentateurs {11} ont alors mis en lumière l’important travail d’écriture de ces œuvres qui ne peuvent être réellement appréciées que si l’on accepte de les contextualiser et de les placer au cœur de la vie culturelle de l’époque impériale, en ce temps où les chefs-d’œuvre de la littérature grecque – comme les succès des auteurs latins – fournissaient aux gens de Lettres la matière de savants jeux d’écriture, fondés sur l’imitation et l’allusion : prenant appui sur la Paidéia – cette vaste culture commune – la création littéraire peut se définir comme une Mimésis {12} , une imitation des grandes œuvres du passé, dans laquelle il ne faut voir rien d’autre qu’un hommage rendu aux auteurs d’autrefois. Dans l’Antiquité, en effet, la qualité d’un texte et le mérite d’un écrivain ne résident pas dans l’originalité mais dans le respect de ce qui a déjà été créé. C’est précisément de ce creuset que sortent les romans, comme en témoigne la récurrence des structures et des thèmes qui y sont développés : beauté extraordinaire des jeunes gens, sentiment amoureux qui naît du premier regard, difficultés rencontrées par le jeune couple d’amants qui doit affronter tempêtes, naufrages, séparation, pirates, bandits et jaloux de toute sorte avant d’être à nouveau réunis et de goûter durablement le bonheur.
Si le relevé et l’analyse de tous ces échos aux chefs-d’œuvre du passé permettent, en partie du moins, une meilleure appréhension du contexte qui a permis l’apparition du genre romanesque, la question des origines de ce genre tardif n’est pas pour autant résolue.
P. Grimal {13} insiste bien sur la nécessité préalable d’une rencontre entre un créateur et le monde dans tout procès de création. Ainsi, le roman apparaît-il comme un lieu de rencontre et de reconnaissance, à un moment où les conditions de vie individuelles sont bouleversées par le nouvel environnement issu du monde hellénistique : les individus, qui se sentent démunis à un moment où la Polis traditionnelle disparaît au profit de plus vastes ensembles au pouvoir centralisé, se tournent volontiers vers leur destin individuel, et plus précisément vers leur vie amoureuse. Par ailleurs, l’avènement de l’empire allant de pair avec un élargissement du cadre géographique, il n’est pas étonnant de voir le destin individuel et les intrigues amoureuses s’inscrire alors dans une rêverie faite de voyages, de séparations, de dangers surmontés et de retrouvailles scellant un bonheur durable.
Toutefois, considérer seulement le roman comme une réponse à des facteurs sociaux et politiques précis serait extrêmement réducteur, car la littérature contient son propre principe créateur ; elle se nourrit elle-même et contient sa propre justification. Les romanciers de l’époque impériale n’avaient sans doute pas réellement conscience d’être en résonance avec les événements historiques et politiques de leur temps.
Tableau chronologique.

Evénements historiques


Premier siècle

Dynastie des Julio - Claudiens : 27 av. J. C. – 68 ap.
Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Néron

Dynastie des Flaviens : 69 – 96.
Vespasien, Titus, Domitien

Deuxième siècle

Dynastie des Antonins : 96 – 192.
Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, Commode.


Troisième siècle

Dynastie des Sévère : 193 – 235.
Septime Sévère, Caracalla, Elagabal, Alexandre Sévère.

Période de troubles : 235 – 270.

Début des invasions germaniques.

Règne d’Aurélien : 270 – 275.

Règne de Dioclétien : 285 – 305.

Quatrième siècle

Règne de Constantin : 306 – 337.

Règne de Théodose le Grand : 379 – 395.
L’empire romain devient chrétien ; partage de l’Empire en Empire d’Orient et Empire d’Occident.

Littérature


Premier siècle

Latin : Phèdre ; Sénèque ; Pétrone ; Pline l’Ancien ; Martial.
Grec : Strabon ; Plutarque

Probablement époque de Chariton.


Deuxième siècle

Latin : Pline le jeune ; Tacite ; Juvénal ; Suétone ; Florus ; Apulée.
Grec : Pausanias ; Lucien.
Epoque de Xénophon d’Ephèse et Longus.

Troisième siècle


Latin : Tertullien.


Epoque d’Achille Tatius et peut-être d’Héliodore.


Quatrième siècle

Latin : Saint Augustin.


Peut-être époque d’Héliodore.
Achille Tatius
D’Achille Tatius, nous connaissons bien peu de choses : il ne se présente ni au seuil de son roman, à l’image de Chariton {14} , ni lorsqu’il clôt son récit, comme le fait Héliodore {15} . Les seules informations dont nous disposons viennent d’une notice de la Souda :
« Achille Tatius d’Alexandrie, écrivit L’histoire de Leucippé et Clitophon , et autres histoires amoureuses, en huit livres. Il devint, sur le tard, chrétien et évêque. Il écrivit aussi sur la sphère, des étymologies, ainsi qu’une Histoire mélangée faisant mention de nombre de grands hommes admirables. Son style est partout semblable à ses écrits amoureux. » {16}
Ces informations sont toutefois invérifiables et la conversion semble une légende élaborée a posteriori , semblable à celle qui court sur Héliodore.
L’époque à laquelle il aurait vécu a longtemps été discutée : si, pendant longtemps, on a pensé que son œuvre datait du V ème , voire du VI ème siècle après J.-C., il est maintenant communément admis, sur la foi de découvertes papyrologiques, qu’il a composé son roman entre les II è me et III ème siècles après J.-C., soit peu après Xénophon d’Ephèse mais longtemps avant Héliodore.
L’œuvre d’Achille Tatius a souvent été décriée et raillée, comme peu sérieuse, parodique, trop empreinte de sophistique : le héros est un jeune homme nommé Clitophon, originaire de la ville phénicienne de Tyr. Tombé amoureux au premier coup d’œil de sa belle cousine Leucippé, il est contraint de s’enfuir avec elle, après un rendez-vous nocturne hasardeux. Ils subissent alors tempête et enlèvement par les brigands du delta du Nil – autant de thèmes obligés et marqués par la rhétorique – puis parviennent à Alexandrie ; ils voyagent de nouveau par mer et arrivent finalement à Éphèse où a lieu le dénouement. Au terme du récit, Leucippé aura été enlevée deux fois, et, par deux fois, Clitophon aura assisté, impuissant, à son assassinat, pour la retrouver un peu plus tard, bien vivante et toujours fidèle, bien qu’elle ait été l’objet de la convoitise de la plupart des hommes qui l’ont rencontrée. Lui-même a bien du mal à conserver sa fidélité – il ne la conserve, d’ailleurs, pas complètement – face aux avances d’une jeune, belle et noble veuve. Mais le récit se clôt sur le mariage à venir du jeune couple.
Résumé des Aventures de Leucippé et Clitophon
Prologue : ekphrasis d’un ex-voto représentant l’enlèvement d’Europe.
A Sidon, le narrateur rencontre un jeune homme Clitophon, alors qu’il contemple l’ex-voto mentionné précédemment. Ce dernier soupire en constatant la force d’Eros ; le narrateur lui demande de raconter son histoire.
Livres I et II : A Tyr, Clitophon doit, conformément aux projets de son père, épouser sa demi-sœur, Calligoné. Mais, à la faveur d’une guerre survenue à Byzance, Sostratos, oncle de Clitophon, envoie à Tyr, chez son frère, ses femme et fille : Panthéia et Leucippé. Clitophon tombe immédiatement amoureux de sa cousine et va confier sa passion à son cousin Clinias. C’est sur les conseils de ce dernier qu’il initie sa cour auprès de la jeune fille.
Pendant que son père s’affaire à préparer le mariage, Calligoné est enlevée par Callisthénès, qui croit enlever Leucippé dont il est amoureux. Clitophon, ravi de ce contretemps, parvient à accéder de nuit à la chambre de Leucippé mais les deux amoureux sont surpris par la mère de la jeune fille et décident de fuir, en compagnie de Clinias et du fidèle Satyros.
Livres III, IV, V : Après un début de traversée propice, une tempête détruit le bateau sur lequel se trouvent les héros, qui se retrouvent séparés de leurs compagnons de voyage, dont Ménélas, avec qui ils se sont liés d’amitié. Jetés sur les côtes Egyptiennes, à Péluse, ils sont capturés par des brigands. Des soldats égyptiens délivrent Clitophon mais Leucippé est sacrifiée. Son amoureux assiste, impuissant au sacrifice de la jeune femme, avant d’apprendre qu’il s’agissait d’une mascarade.
Le stratège Charmidès tombe alors amoureux de Leucippé. Mais elle a un autre soupirant, un soldat, qui lui donne une drogue ; elle est prise de folie. Le stratège et le soldat sont tués au cours d’un combat et un Egyptien, Chéréas, fournit l’antidote du poison qui rend fou.
Mais Chéréas tombe aussi amoureux de Leucippé : il invite les héros sur l’île de Pharos et enlève la jeune fille avec l’aide de pirates, qui font mine de l’exécuter pour échapper à leurs poursuivants et de jeter son corps à la mer.
Clitophon est désespéré ; il traîne à Alexandrie où une jeune belle et riche veuve Ephésienne – Mélité – tombe amoureuse de lui. Il finit par l’épouser mais refuse de consommer le mariage avant d’arriver à Ephèse. Mais, en arrivant dans la propriété de la jeune femme, il découvre que Leucippé est vivante et qu’elle y travaille comme esclave ; elle est d’ailleurs maltraitée par Sosthènès, l’intendant du domaine.
C’est alors que survient, de façon inattendue, Thersandre, le mari de Leucippé, qui était réputé mort. Pensant que Clitophon est l’amant de sa femme, il l’enferme dans un cabanon. Mélité l’en libère après qu’il a accepté de se donner à elle.
Livres VI, VII, VIII : Thersandre tente de séduire Leucippé dont il est tombé amoureux mais il apprend qu’elle aime Clitophon. Furieux, il accuse le jeune homme d’adultère et le fait emprisonner, tout en séquestrant la jeune fille ; il fait croire à Clitophon qu’en son absence Mélité a assassiné Leucippé. Clitophon est désespéré et s’accuse du meurtre ; il subit un premier procès, au cours duquel il est condamné à mort. Mais l’arrivée d’une députation à Artémis, dirigée par le père de Leucippé, vient surseoir à son exécution.
Pendant ce temps, Leucippé s’échappe, se réfugie dans le temple d’Artémis où Clitophon et Sostratos la rejoignent. Thersandre n’a pas obtenu les condamnations qu’il souhaitait ; furieux, il demande que Leucippé et Mélité soient soumises à l’ordalie de la Syrinx et du Styx. Les deux jeunes femmes sont innocentées, Thersandre, vaincu et condamné, s’enfuit. Les héros se rendent à Byzance, où ils célèbrent leur mariage, puis repartent pour Tyr, pour assister à l’union de Calligoné avec Callisthénès. Le roman se clôt sur l’annonce d’un retour des héros à Byzance.
UN ROMAN TRADITIONNEL
Même si le genre romanesque n’a pas eu son Aristote pour le théoriser, force est de constater que ce genre apparu tardivement est fortement codifié, comporte des invariants nombreux, tant en ce qui concerne l’intrigue que les lieux, les personnages et le style. {17}
1. U NE INTRIGUE STEREOTYPEE
L’intrigue romanesque correspond à des critères précis, que l’on retrouve plus ou moins à l’identique dans chacun des cinq romans qui nous sont parvenus.

1. Deux jeunes gens sont au centre du récit. Ils sont beaux et tombent amoureux au premier regard : c’est exactement ce qui se passe entre Leucippé et Clitophon. Clitophon, resté à la maison, attend son père, parti accueillir des parentes venant se réfugier chez eux à cause d’une guerre. A peine les deux femmes sont-elles arrivées que le jeune homme s’extasie :

Ὡ ς δ ὲ ε ἶ δον , ε ὐ θὺς ἀ πωλώλειν· κ ά λλος γ ὰ ρ ὀ ξύτερον τιτρ ώ σκει β έ λους κα ὶ δι ὰ τ ῶ n ὀ φθαλμῶν ε ἰ ς τ ὴ ν ψυχ ὴ ν καταρρε ῖ· ὀ φθαλμὸς γ ὰ ρ ὁ δὸς ἐ ρωτικῷ τρα ύ ματι . Π ά ντα δ έ με ε ἶ χεν ὁ μοῦ , ἔ παινος , ἔ κπληξις , τρ ό μος , α ἰ δώς , ἀ ναίδεια· ἐ πῄνουν τ ὸ μ έ γεθος , ἐ ξεπεπλήγμην τ ὸ κ ά λλος , ἔ τρεμον τ ὴ ν καρδ ί αν , ἔ βλεπον ἀ ναιδῶς , ᾐ δούμην ἁ λῶναι . Το ὺ ς δ ὲ ὀ φθαλμοὺς ἀ φέλκειν μ ὲ ν ἀ πὸ τ ῆ ς κ ό ρης ἐ βιαζόμην : ο ἱ δ ὲ ο ὐ κ ἤ θελον , ἀ λλ ' ἀ νθεῖλκον ἑ αυτοὺς ἐ κεῖ τ ῷ το ῦ κ ά λλους ἑ λκόμενοι πε ί σματι , κα ὶ τ έ λος ἐ νίκησαν . {18}
Dès que je la vis, je fus perdu. En effet, la beauté, qui est plus perçante qu’un trait et qui fond sur l’âme par les yeux, blesse. C’est l’œil qui livre passage à la blessure d’amour. Tous les sentiments m’habitaient à la fois : admiration, stupeur, crainte, honte, impudence. J’admirais sa haute taille, je restais stupide devant sa beauté, je craignais en mon cœur, je regardais sans pudeur, j’avais honte d’avoir été pris. Et si je contraignais mes yeux à se détourner de la jeune fille, ils refusaient de le faire et retournaient là où ils étaient attirés, au point d’attache de la beauté. Finalement, ce furent eux qui l’emportèrent.

2. Ils se heurtent à leur famille, qui avait pour eux d’autres projets. Chez A. Tatius, Clitophon doit se marier avec sa demi-sœur ; son amour pour Leucippé vient donc contrarier les projets matrimoniaux imaginés par son père :

Ἐ δ έ ησεν ο ὖ ν τ ῷ πατρ ὶ γυναικ ὸ ς ἑ τέρας , ἐ ξ ἧ ς ἀ δελφή μοι Καλλιγ ό νη γ ί νεται . Κα ὶ ἐ δόκει μ ὲ ν τ ῷ πατρ ὶ συν ά ψαι μ ᾶ λλον ἡ μᾶς γ ά μῳ· α ἱ δ ὲ Μο ῖ ραι τ ῶ ν ἀ νθρώπων κρε ί ττονες ἄ λλην ἐ τήρουν μοι γυνα ῖ κ α. {19}
Il fallut à mon père une seconde femme, qui donna naissance à ma sœur Calligoné. Il parut bon à mon père de renforcer nos liens en nous mariant. Mais les Moires, plus puissantes que les hommes me réservaient une autre épouse.

De son côté, Leucippé est réputée rester chaste : la réaction de sa mère au moment de l’intrusion nocturne de Clitophon chez la jeune fille le montre :

Ἡ δ ὲ πρ ῶ τον μ ὲ ν ὑ πὸ ἰ λίγγου κατ έ πεσεν , ε ἶ τα ἀ νενεγκοῦσα τ ὴ ν Κλει ὼ κατ ὰ κ ό ρρης ὡ ς ε ἶ χε ῥ απίζει κα ὶ ἐ πιλαβομένη τ ῶ ν τριχ ῶ ν ἅ μα πρ ὸ ς τ ὴ ν θυγατ έ ρα ἀ νῴμωξεν , "Ἀ πώλεσάς μου ," λ έ γουσα , " Λευκ ί ππη , τ ὰ ς ἐ λπίδας . Ο ἴ μοι , Σ ώ στρατε· σ ὺ μ ὲ ν ἐ ν Βυζαντ ίῳ πολεμε ῖ ς ὑ πὲρ ἀ λλοτρίων γ ά μων , ἐ ν Τ ύ ρῳ δ ὲ καταπεπολ έ μησαι κα ὶ τ ῆ ς θυγατρ ό ς σο ύ τις το ὺ ς γ ά μους σεσ ύ ληκεν . {20}
Tout d’abord , celle-ci <Panthéia , mère de Leucippé> tomba , sous l’effet d’un vertige ; ensuite , après être revenue à elle , elle donna immédiatement une gifle à Clio et la saisit par les cheveux ; en même temps , elle gémissait et criait à sa fille : « Tu as détruit mes espérances, Leucippé ! Hélas, Sostratos … Pendant que tu combats à Byzance, pour favoriser le mariage d’autrui, tu as été défait à Tyr, et les noces de ta fille, on te les a dérobées ! »

3. Devant l’hostilité de leur entourage, les amoureux doivent, pour préserver leur amour, partir et voyager, ce qui va les amener à être séparés et à éprouver la solidité de leurs sentiments. Chez A. Tatius, Clitophon décide d’enlever – avec son consentement – Leucippé en pleine nuit.

ἡ μεῖς δ ὲ ἐ σκοποῦμεν , καθ´ ἑ αυτο ὺ ς γεν ό μενοι , τ ί ποιητ έ ον ε ἴ η , κα ὶ ἐ δόκει κρ ά τιστον ε ἶ ναι φε ύ γειν , πρ ὶ ν ἠὼ ς γ έ νηται κα ὶ τ ὸ π ᾶ ν ἡ Κλει ὼ βασανιζομ έ νη κατε ί πῃ . {21}
Nous réfléchissions, après avoir retrouvé nos esprits, à ce qu’il fallait faire et il nous sembla que le mieux était de prendre la fuite, avant que l’aurore ne parût et que Clio, sous l’effet de la torture, ne révélât toute l’affaire.

4. Le couple de héros voyage autour du bassin méditerranéen et fait diverses rencontres, plus ou moins dangereuses. Ces épreuves correspondent à des topoï romanesques : tempête, rencontre de brigands et de pirates, séparations, fausses morts, servitude, accusation et procès. Achille Tatius use de tous ces ingrédients : les héros subissent une tempête (III, 1), rencontrent des pirates qui font mine d’exécuter Leucippé (III, 15, 1 sq. & V, 7, 4), sont séparés ; Leucippé, que Clitophon croit morte, réapparaît comme esclave (V, 17) ; les héros doivent subir un procès (VII & VIII) mais devant l’impuissance de la justice humaine à établir la vérité, il faut recourir à l’ordalie (VIII, 7 sq.).

5. Les jeunes gens se retrouvent, sains et saufs, et leur amour, resté pur, est désormais accepté par tous. A. Tatius ne déroge pas à la règle : les héros viennent à bout de toutes les épreuves et le récit se clôt sur leur bonheur à Byzance et Tyr.

νε ὼ ς ἐ πιβάντες κα ὶ ο ὐ ρίῳ χρησ ά μενοι πνε ύ ματι κατ ή ραμεν ε ἰ ς τ ὸ Βυζ ά ντιον , κ ἀ κεῖ το ὺ ς πολυε ύ κτους ἐ πιτελέσαντες γ ά μους ἀ πεδημήσαμεν ε ἰ ς τ ὴ ν Τ ύ ρο ν. {22}
Après avoir embarqué et bénéficié d’un vent favorable, nous abordâmes à Byzance ; là, après avoir célébré nos noces, si longtemps désirées, nous nous rendîmes à Tyr.

Pourtant, si l’on considère l’incipit du roman, on y voit un Clitophon seul, qui soupire devant l’ex-voto de Sidon :

Τα ῦ τά μου λ έ γοντος , νεαν ί σκος κα ὶ α ὐ τὸς παρεστ ώ ς , " ᾽ Εγὼ τα ῦ τα ἂ ν ἐ ιδεί ην ," ἔ φη , " τοσα ύ τας ὕ βρεις ἐ ξ ἔ ρωτος παθ ώ ν ." " Κα ὶ τ ί π ἐ πονθας ," ε ἶ πον , "ὦ ἀ γαθέ ; κα ὶ γ ὰ ρ ὁ ρῶ σου τ ὴ ν ὄ ψιν ο ὐ μακρ ὰ ν τ ῆ ς το ῦ θεο ῦ τελετ ῆ ς ." Σμ ῆ νος ανεγε ί ρεις ," ε ἶ πε " λ ό γων· τ ὰ γ ὰ ρ ἐ μὰ μ ύ θοις ἔ οικε ." {23}
Tandis que je disais ces mots, un jeune homme qui, lui aussi se trouvait là, s’exclama : « Pour ma part, je crois le savoir, moi qui ai subi tant d’outrages de l’amour. »
« Qu’avez-vous donc subi, cher ami ?, demandai-je, car je vois à votre mine que vous n’êtes pas loin de l’initiation du dieu. »
« Vous réveillez, me répondit-il, un essaim d’histoires ; mes aventures ressemblent à des fables. »

Interrogé sur cette réaction, il présente son histoire comme ancienne et triste. Le blanc chronologique entre les retrouvailles et la narration – attribué quelquefois à une maladresse dans le remaniement de la version initiale du récit – doit-il nous laisser supposer que la situation n’est pas si simple, qu’il y a eu un après désenchanté ? {24}

Au terme de cette présentation, on voit que l’intrigue obéit à des invariants, ceux du conte, qui mène le couple de héros d’obstacle en obstacle avant le happy ending final.
2. D ES PERSONNAGES ATTENDUS
Comme l’indique le titre du roman {25} , deux personnages sont au centre du récit, un jeune homme et une jeune fille. Comme dans les autres romans, ils sont jeunes, ils sont beaux et issus des meilleures classes de la société.