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Charles Gide au XXIe siècle

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Description

L'oeuvre de Charles Gide (1847-1932) est peu à peu redécouverte à partir du début du XXIe siècle. La première partie de cet ouvrage fait le point sur les avancées théoriques et pratiques de la pensée de Gide, la seconde opère un bilan historiographique et éditorial sur l'édition des oeuvres du grand économiste, faite en notre temps.

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Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 115
EAN13 9782296463332
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.


















































CHARLES GIDE
e
AU XXISIÈCLE







Les œuvres de Charles Gide – Ensemble des volumes

Collection dirigée par Marc Pénin

Charles Gide 1847-1932 - L’esprit critique
Volume IÉcrits 1869-1886
e
Volume II Principesd’économie politique(26 édition,1931)
Volume III L’Émancipation

Volume IVCoopération et économie sociale 1886-1904
Volume VContributions à laRevue d’économie politique
Volume VI LesInstitutions du progrès social
Volume VII Coopération et économie sociale 1904-1926
Volume VIIIRevues protestantes

Volume IX-X Histoire des doctrines économiques(avec C. Rist)
Volume XISolidarité
Volume XIIPropos d’actualité et d’inactualité 1887-1931

Charles Gide au vingt-et-unième siècle






















LES ŒUVRES DECHARLESGIDE-COLLOQUE





















CHARLES GIDE
e
AU XXISIÈCLE

Dirigé par Luc Marco
Professeur à l’Université Paris 13




Comité pour l’édition des œuvres
de Charles Gide









Le colloque Charles Gide de 2008 et cet ouvrage ont pu se tenir
et être ensuite publiés grâce aux soutiens financiers et
organisationnels apportés par les quatre organismes suivants :

- La Délégation Interministérielle à l’Économie Sociale et à
l’Innovation Sociale ;
-EURESA, groupement européen d’intérêt économique entre
sociétés d’assurances appartenant à l’économie sociale ;
-La Fondation Crédit Coopératif ;
-La MACIF.












© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55458-0
EAN : 9782296554580

S O M M A I R E

Thierry JEANTET : Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jérôme FAURE : Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ère
1 partie: Actualité des idées de Charles Gide. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Denis CLERC : Charles Gide, actualité d’une pensée,
échec d’une pratique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Albert BRODER : Charles Gide entre protectionnisme et libre-échange
(1880-1930) : un économiste humaniste au temps de la première
mondialisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Annie L. COT: «Les mots sont différents, mais la musique est la
même »: Charles Gide, l’histoire de la pensée économique et le
libéralisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Yves BRETON: Cinquante ans de réflexions de Charles Gide sur le
« progrès dans l’ordre économique » 1884-1931. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Danièle DEMOUSTIER: Charles Gide face à la question sociale:
coopération, économie sociale, solidarité, ou de l’économie sociale à
l’économie du social ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

e
2 partie: Contributions à l’historiographie charles gidienne. . . . . . .

Luc MARCO: L’audience du livre de Gide et Rist paru en 1909 dans
les revues intellectuelles de la Belle Epoque. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

André CHOMEL : L’édition moderne des œuvres de Charles Gide,
retour sur une histoire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Marc PÉNIN :La publication des œuvres de Charles Gide, hier,
aujourd’hui et demain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Germain HODONOU : Chronologie intellectuelle de Charles Gide. . . . .

Thierry JEANTET : En guise de conclusion, une alternative naturelle. . .

État des volumes parus dans la collection des œuvres. . . . . . . . . . . . . . . .

Bureau, Conseil d’administration du comité pour l’édition des œuvres
de Charles Gide et programme du colloque de 2008. . . . . . . . . . . . . . . . .

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AVANT-PROPOS

Thierry JEANTET
Président du Comité pour l’édition des œuvres de Charles Gide

harles Gide, mort en 1932, avait été trop oublié au cours du
demiC
siècle qui a suivi. L’idée d’une nouvelle édition de ses œuvres a
mûri dans les années 1980, suite à la reprise du terme «Economie
sociale », notamment pour caractériser l’action du regroupement opéré au
sein du CNLAMCA (comité national de liaison des activités mutualistes,
coopératives et associatives) qui est devenu depuis le CEGES.

Deux premiers colloques autour de sa pensée et de son action, en
1982 et 1993, ont fait date pour la suite; en 1994, c’est au cours d’une
réunion organisée auprès du Délégué Général à l’Economie sociale,
Claude Fontrojet, avec alors Jacques Moreau et André Chomel, André
Gueslin, Maurice Parodi, Marc Pénin, Claude Vienney, qu’est arrêté un
projet d’édition critique, en douze volumes. Il a été élaboré par Marc
Pénin (de l’Université Montpellier 1) qui a œuvré ensuite avec la
discrétion qui est la sienne et surtout sa grande qualité de chercheur
infatigable et précis, sachant éclairer les textes de Gide d’un jour neuf.

Des décisions opérationnelles ont suivi : en juin 1995 un Comité
pour l’édition des œuvres de Charles Gide est créé par une dizaine de
centres de recherche et d’organisations d’Economie sociale. Il a été
d’abord présidé par Jacques Moreau, à qui je rends ici à nouveau
hommage pour son pilotage patient et habile, lui succédant, à sa
demande, en 2002. Un Comité de parrainage significatif appuya tout de
suite son action. Marc Pénin prend alors en charge la direction éditoriale
et ceci de bout en bout, avec le soutien d’un Comité scientifique composé
d’universitaires et de praticiens ; il faut souligner le formidable et patient
travail ainsi accompli par chaque chercheur ayant préparé chaque
volume, etdonc par le «coordonnateur-directeur ».En même temps,
André Chomel (qui avait quelques années auparavant sauvé laRevue des
Etudes coopératives, devenue RECMA)prenait en charge la gestion de
l’opération. Il a déployé là encore son énergie de montagnard et son sens
très concret de l’organisation; mû par une volonté têtue de promouvoir

10

e
SIÈCLECHARLES GIDE AU XXI

Gide comme l’ensemble de l’Economie Sociale (je ne pouvais en être
surpris ayant, quelques années auparavant, siégé au directoire de la
Banque française de Crédit Coopératif qu’il présidait activement). Il a été
efficacement relayé en 2005 par Paul Picard avec l’appui discret
de Michèle Tixador.

Une biographie de Charles Gide, due à Marc Pénin, paraît dès
l’année 1997, amorçant la suite des onze volumes coédités par le Comité
et l’Harmattan, qui sont parus année après année de 1999 à 2010. Ce
volume supplémentaire (préparé par Luc Marco et Germain Hodonou) est
inspiré par le Colloque de 2008 sur l’actualité de Charles Gide et l’avenir
de l’Economie Sociale face au libéralisme dit «dominant » ;composé à
la fois d’universitaires et de praticiens, il a été alors ouvert par Jérôme
Faure, Délégué Interministériel chargé de l’Economie sociale, et
notamment animé par Denis Clerc. Sa tenue comme les contributions qui
suivent sont autant de façons de souligner :

ípart la réflexion-action de praticiens des activités d’une
coopératives, mutualistes et associatives et de fondations à partir des
années 1970 qui, après de vifs débats, ont repris le terme «économie
sociale »,emprunté à Charles Gide au détriment d’autres (économie
citoyenne, économie des libres entreprises collectives…). Terme
aujourd’hui largement diffusé dans le monde où, il faut le reconnaître, il a aussi
d’autres racines.

ípart donc, l’intérêt renouvelé d’universitaires et de d’autre
cher-cheurs pour l’œuvre de Charles Gide à la fois sur le plan de
l’histoire de la pensée économique et sur celui de sa réflexion sur la façon
de concevoir le Progrès.

La tenue du colloque de novembre 2008 et l’ensemble des
ouvrages publiés démontrent combien revenir à Charles Gide constitue
une façon de réfléchir au rôle possible de l’Economie Sociale comme
modèle, innovant, de développement.

P R É F A C E

ÉCONOMIE SOCIALE : ACTUELLE, CRITIQUE
ET CENTRALE

Jérôme FAURE
Ancien délégué interministériel


l est de bon ton pour un «préfacier »de noter l’opportunité de
I
l’ouvrage qu’il introduit. Ces quelques lignes n’échapperont pas à
cette règle. Non par conformisme, mais par conviction. Il y a non
seulement une actualité de l’œuvre de Charles Gide suscitée par l’érudit
travail de réédition conduit depuis plusieurs années par le cercle des Amis
de Charles Gide sur l’initiative du professeur Marc Pénin, mais il y a
également une actualité de l’économie sociale sur laquelle cette œuvre
apporte un éclairage que le décalage temporel n’affaiblit pas.

e e
Dans cette fin du XIXsiècle et ce premier tiers du XX , Charles
Gide a su apporter une vision fondant des démarches qui dans leurs
conceptions restent pertinentes. Je laisse aux spécialistes le soin de
l’exégèse mais qu’il me soit permis quelques remarques qui s’inscriront,
je l’espère, dans la démarche de notre auteur.

La première de ces remarques, c’est de rappeler que le fondement
de l’économie sociale reste dans la mise en œuvre collective d’une
réponse à un besoin non satisfait. Qu’il s’agisse d’une demande nouvelle,
de la nécessité d’une organisation spécifique ou de la structuration d’une
offre sur un territoire. Ainsi l’économie sociale peut-elle trouver sa place
aussi bien dans la sphère de l’économie marchande que dans celle des
missions d’intérêt général traditionnellement portées, dans ce que l’on a
appelé le modèle français, par des services publics. Elle permet donc le
panachage ou pour prendre un terme plus sociologique, la mixité entre
l’initiative privée et la conduite des affaires publiques. L’économie
sociale dans ses principes se présente donc comme une économie de
l’équilibre. Elle ne s’abandonne ni dans une vision dutout marchéni ne
répond aux logiques dutout Etat.

La difficulté vient de ce que ce positionnement ne s’accompagne
pas d’une vision unitaire de son propre développement. D’où la
rémanence de cette revendication de reconnaissance exprimée par les

12

e
SIÈCLECHARLES GIDE AU XXI

acteurs de l’économie sociale. Simple dans ses principes, l’économie
sociale est souvent d’une approche difficile. Utilisant une paraphrase
inversée, on pourrait dire que l’économie sociale est un ensemble de
bonnes réponses à de mauvaises questions. Plutôt que de se revendiquer
comme approche «alternative »avec le risque d’être entendue et
comprise comme une «marginalité »,l’économie sociale doit se penser
comme centrale. Elle est un ensemble de réalisations où la pratique joue
un rôle essentiel et, en ce sens, on peut souligner l’actualité vivante de la
pensée de Charles Gide. Les entreprises et institutions de l’ES sont
fondées sur des valeurs et des principes d’action qui restent pour
l’essentiel les mêmes que ceux qu’ilavait rassemblés dans son concept
de solidarisme.


La deuxième remarque porte sur cette union équivoque de
l’économie et du social. Comment faut-il entendre aujourd’hui ce concept
d’économie sociale quand certains ne voient dans ce terme «social »
qu’une plus-value contributive ou compassionnelle aux logiques
financières de l’actuel modèle capitaliste. Quel lien y-a-t-il entre l’Economie
Sociale telle que définie précédemment et une économie sociale de
marché proposée dans le cadre de la stratégie 2020 de l’Union
Européenne ?

Les acteurs de l’ES ont, pour leur part, toujours refusé de voir
disjoindre les champs de l’économique et du social et, avec d’autres,
recherchent les voies pour un développement qui préserve la performance
économique, l’équité sociale et la sauvegarde de l’environnement. De ce
point de vue, leur économie est intrinsèquement sociale. Elle l’est dans sa
genèse, elle l’est dans sa gouvernance, elle l’est dans sa finalité. Elle peut
de surcroît l’être dans son activité, dans son cœur de métier.

Cette vision de l’Economie Sociale permet ainsi de renouveler la
centralité évoquée plus haut. Après avoir été l’un des acteurs permettant
la cohérence du modèle de l’Etat-providence, l’économie sociale ne peut
pas ne pas être l’agent actif d'un nouveau modèle de développement
économique durable. Mais elle est, en même temps, le vecteur dynamique
qui favorisera ce passage de l'Etat-providence à une Société de
développement durable. Je préfère, pour ma part, l’expression première de
« développementsoutenable »qui rend mieux compte de l’activité
humaine dans la construction de cette Société.

ÉCONOMIE SOCIALE : ACTUELLE, CRITIQUE ET CENTRALE

13

Si les mutuelles et les coopératives, notamment dans leurs
nouvelles formes de développement comme les coopératives d’activité et
d’emploi ou les Sociétés coopératives d’intérêt collectif ont un rôle clé
dans cette mutation de modèle, de même que les coopératives agricoles
qui peuvent influencer fortement les équilibres économiques, sociaux et
environnementaux, une attention particulière doit être portée au secteur
associatif, principal employeur de l’économie sociale, qui a eu, sur cette
longue période, un développement lié à celui des politiques sociales
publiques.

Sous l’effet de difficultés de financement, mais aussi d’évolution
d’une partie de la demande, une pénétration par des «services
marchands » peut être forte sur certains créneaux d’activité. Là encore, l’ES
doit se reposer les bonnes questions en direction de l’ensemble de la
société afin de légitimer mais aussi de préciser la place des associations.
Quelle utilité sociale, pour quels services et quelle demande? L’ES se
doit de prendre en charge elle-même les questions qui traversent la
société et dont les réponses peuvent déterminer son avenir. Dans les faits
les choix se font de manière permanente et, parfois, de façon hétérogène:
alliances, mutualisation de moyens, formation de groupes hybrides
(combinaisons de statuts ES et de statuts d’entreprises classiques),
dévelop-pement du concept d’entreprise sociale.

Une troisième remarque s’impose dès lors. L’Economie Sociale
se doit d’être vue comme une source de bonnes pratiques. Ce n’est pas
l’Economie Sociale qui est en quête de reconnaissance mais ses pratiques
qui apportent une partie de la connaissance nécessaire à la bonne conduite
des mutations.

La succession des crises récentes et leur superposition à l’échelle
du monde soulignent le caractère impérieux de nouvelles régulations qui
restent encore à construire. Or la justesse des principes ne suffit pas à
imposer les bonnes réponses contenues dans ces principes. Celles-ci
viennent aussi des bonnes pratiques. Les partenariats entre acteurs de
l’ES, et au-delà, pourront emporter les convictions. Certes l’ES ne peut
tout pour tous. Mais dans nombre de secteurs d’activité, dont certains
sont au cœur des crises en cours, elle peut être en position de proposer
des innovations et de susciter de nouvelles régulations.

Ainsi le concept de «finance prudente» développé par des
banques coopératives peut-il permettre à l’ES d’interroger les limites de

14

e
SIÈCLECHARLES GIDE AU XXI

l’activité financière vis-à-vis des besoins de l’économie réelle et de
susciter de larges alliances, notamment avec les mutuelles d’assurances.

De même, face à la montée des risques perçus et de la demande
sociale qui y est attachée, il appartient sans doute à l’ES de veiller à la
pertinence des orientations proposées par la puissance publique,en
particulier au plan européen, et de trouver les alliances nécessaires.

Ainsi se fait l’actualité de l’économie sociale. Gardant en
permanence cette démarche critique qu’évoquait, en 1886, Charles Gide
en refusant tout autant le camp des «révoltés »que destructeurs
des « satisfaits»béats.
















PREMIÈRE PARTIE


A C T U A L I T É
D E SI D ÉE S
D EC H A R L E SG I D E
















































CHARLES GIDE : ACTUALITÉ D’UNE PENSÉE,
ÉCHEC D’UNE PRATIQUE

Denis CLERC
Journaliste, fondateur d’Alternatives Economiques


e Charles Gide, on dit souvent qu’il fut «l’apôtre du mouvement
D
coopératif ». Même si c’est presque par hasard – une conférence sur
Fourier et ses conceptions de la vie sociale donnée en 1886 à Nîmes – et
même si ce fut tardivement, à 39 ans et alors qu’il avait déjà bien entamé
une brillante carrière universitaire, qu’il se plongea effectivement corps et
âme dans ce mouvement. En tant qu’inspirateur, d’abord, puisqu’il ne
cessa, au cours des quarante années suivantes, de réfléchir à la façon dont
la coopération pourrait permettre de réconcilier justice et liberté, sorte de
troisième voie avant la lettre entre capitalisme et socialisme. En tant
qu’organisateur, ensuite : membre du Comité central de l’Union
coopérative (qui regroupait alors tous les organismes coopératifs) dès 1891, il
voit les tendances socialistes de ce mouvement faire sécession en créant
la Bourse des coopératives socialistes. Devenu Président de l’Union en
1902, Charles Gide, qui est une des personnalités reconnues del’Alliance
coopérative internationale, s’efforce de réunifier les deux tendances entre
lesquelles se sont partagées les coopératives de consommation. Cela lui
prendra dix ans. En 1912, en effet, un Congrès de réunification se tient à
Tours, qui donne naissance à la Fédération nationale des coopératives de
consommation. Enfin, en tant que pédagogue, Gide joue un rôle décisif,
servi par un talent oratoire et, surtout, littéraire, que tous lui
recon1
naissent . Nombre de ses écrits demeurent aujourd’hui encore des sources
d’inspiration importantes. Un siècle plus tard – un peu moins ou un peu
2
plus, puisque sesŒuvresune bonne cinquantaine d’années –, couvrent
l’apport intellectuel de Charles Gide demeure d’une frappante actualité
pour l’essentiel. En revanche, les coopératives de consommation ne sont
plus que l’ombre d’elles-mêmes et nous sommes bien éloignés de la


1
Ainsi,Jean-Gustave Courcelle-Seneuil, l’un des membres de l’école libérale française,
pourtant rudement étrillée dans nombre des écrits de Gide, rendit hommage à son
« véritabletalent d’écrivain». Charles Rist, le co-auteur d’Histoire des doctrines
économiques,évoque sa «vive admiration pour son talent littéraire,et Gaëtan Pirou ses
«éminentes qualités d’écrivain».
2
Les 12 volumes édités dans le cadre de sesŒuvresne regroupent qu’une partie de ses
écrits. Les citations qui suivent sont tirées de cet important (et précieux) corpus.

18

e
CHARLES GIDE AU XXISIÈCLE

République coopérative qu’il appelait de ses vœux. Actualité d’une
pensée, d’une part, échec – au moins partiel – d’une pratique, d’autre
part : c’est ce paradoxe que nous voudrions approfondir quelque peu, car
il est porteur de leçons importantes.

1. Actualité d’une pensée

«J’avoue que j’ai toujours eu une certaine confiance dans les
gens qui se trouvent lapidés des deux côtés à la fois» (ŒuvresIV, p.
119). Cet aveu de Charles Gide date de 1887. Depuis l’année précédente,
1
il est «entré en coopération», selon l’expression de Marc Pénin , et il est
la cible de critiques venues à la fois des libéraux et des socialistes. Il sait
donc ce que signifie se battre sur deux fronts, à quel point cela exige de
force morale et l’énergie que cela demande. D’une certaine manière cette
position n’est pas pour lui déplaire. Non pas comme pourrait le laisser
penser le vieil adage d’Horace, tout pétri de sagesse latine (in medio stat
2
virtus: la sagesse est au milieu), par souci d’équilibre entre les extrêmes .
Mais, plus profondément, par honnêteté intellectuelle, car il peut alors
trier dans l’argumentaire de chacun et faire son miel de ce qui lui paraît le
plus sensé dans l’un et l’autre des deux camps.
Cela transparaît dès ses premiers écrits. Lorsqu’il lance en 1885,
avec ses amis nîmois, la revue «L’Emancipation »dans laquelle il écrira
jusqu’à sa mort, le titre du manifeste qui ouvre ce premier numéro (et qui
est de la main de Gide) est sans ambiguïté : «Ni révoltés, ni satisfaits».
On y lit notamment (Œuvres, III,p. 42) : «Nous ne pouvons considérer
l’organisation économique de nos sociétés comme satisfaisante». Une
phrase qui faisait écho à un débat qui l’avait opposé peu de temps
auparavant à Paul Leroy-Beaulieu, titulaire de la prestigieuse chaire
d’économie politique du Collège de France. Ce dernier avançait que«La
libre concurrence est tout à la fois la liberté du travail et la liberté de
l’échange. Or, sur le terrain de l’économie politique, comme partout
ailleurs, c’est la liberté qui, seule et exclusivement, rend possibles les
progrès de toute nature. Réclamer une protection contre cette liberté,


1
Dans son remarquable (et indispensable)Charles Gide, l’esprit critique, Paris, éditions
L’Harmattan, 1997.
2
Dansson cours au Collège de France sur la coopération en 1923-1924 (Œuvres, VII),
parlant du programme «coopératiste »,il indique: «Nous trouverions très déplaisant
d’être ce qu’on appelle le centre, encadré entre un programme de droite et un programme
de gauche.(…)Le programme que je viens de vous indiquer est celui que nous
appellerons intégral, parce qu’il ne veut être ni capitaliste ni socialiste» (p. 275).

CH. GIDE : ACTUALITÉ D’UNE PENSÉE, ÉCHEC D’UNE PRATIQUE

19

c’est renoncer à la faculté innée, en vertu de laquelle doit s’opérer notre
1
développement» . A quoi Charles Gide répondait, que, «à la différence
de M. Leroy-Beaulieu, nous ne professons pour l’organisation
économique actuelle qu’un très médiocre enthousiasme; nous trouvons la
société toute remplie de défauts, et si l’on nous posait la question qu’il
est d’usage de poser devant le jury anglais à l’avocat de l’inculpé:
"Plaidez-vous coupable ou non coupable,guilty or not guilty?", nous
répondrions volontiers : coupable» (Œuvres,I, p. 315).
Gide revient souvent à la charge. Dans sesPrincipes d’économie
politique– un livre qui connut 26 éditions successives et qu’il modifiait à
chaque réédition afin de tenir compte de l’évolution de nos sociétés –, il
reproche à l’école libérale de «faire l’apologie de toutes les institutions
économiques actuelles, [de]nier ou atténuer les griefs dont se plaignent
les classes ouvrières et, même là où leurs misères ne sont pas niables,
[d’]y voir la conséquence inévitable du progrès général et comme la
sanction nécessaire de la loi qui impose, aux hommes, la prévoyance et le
travail» (Œuvres,II, p. 79). Mais alors, si la société actuelle est si
insatisfaisante, si injuste, si coupable en un mot, pourquoi ne pas se
révolter, comme le propose le mouvement socialiste ? Pour deux raisons,
répond Gide. D’abord, parce que la révolution crée plus de désordres et
de drames, même chez les plus démunis, qu’elle ne permet de
changements bénéfiques, explique-t-il dans le manifeste de la revue
L’Emancipation. D’une certaine manière, c’est un argument de type
utilitariste que nous sert Gide, alors même que, dans nombre d’autres
textes, il prend ses distances avec ce type de raisonnement, qui revient à
comptabiliser les plaisirs et les peines et à en faire la balance. En réalité,
Gide est un humaniste et il craint surtout «la haine sociale» que charrie
avec elle toute révolution.
Mais il y a plus. Gide entend bien faire le tri : au sein même de
notre système social, aussi insatisfaisant soit-il, tout n’est pas mauvais. Il
récuse l’idée que la concurrence soit forcément destructrice du faible par
le fort («Nous devons essayer non pas d’abolir la concurrence, mais de
la transformer; réprimer ce qu’elle contient comme détérioration,
régression, homicide, et développer ce qui en elle tend vers
l’amélioration, le progrès et les solutions plus humaines» (Œuvres,IV, p. 284).
Ou que le profit soit pure exploitation: pour une part, il rémunère les
capitaux engagés, pour une autre part le travail d’organisation et de
direction, et seul le reste est prélevé non sur le travail des salariés,
estime
1
PaulLeroy-Beaulieu,Traité théorique et pratique d’économie politique, t. 2, Paris, éd.
Guillaumin, 1896, p. 603.

20

e
SIÈCLECHARLES GIDE AU XXI

t-il, mais sur les consommateurs, qui payent un prix plus élevé qu’il ne
serait nécessaire. Aussi, réserve-t-il le terme de profit à ce qui excède ces
rémunérations légitimes. Ce qu’il faut, estime-t-il, c’est parvenir à
instaurer ce qu’il appelle – reprenant la vieille expression d’Aristote – le
« juste prix », lequel «implique la suppression du profit, au sens où nous
avons défini ce mot, puisque le prix ne peut être juste que s’il est
débarrassé, épluché, de tous les éléments parasitaires, de toutes les
majorations sans cause, et s’il est ramené à ses éléments nécessaires qui
sont la rémunération du travail et du capital» (Œuvres,VII, p. 313).
L’économiste qu’il est sait bien que, en théorie, celle développée aussi
bien par Adam Smith, Stuart Mill ou Walras qu’il qualifie de «maîtres de
l’économie libérale», la concurrence devrait progressivement amener les
entreprises à laminer ce «profit »qui ne rémunère ni compétence ni
apport de capitaux, jusqu’au point où il devrait disparaître. Aussi peut-il
lancer une pique envers ceux qui se réclament de cette tradition(«Ce
sont les économistes libéraux d’aujourd’hui qui, redoutant les
conséquences logiques de ces principes, ne veulent plus de la loi décroissante
des profits: «») et de conclureL’école libérale est plus conservatrice
encore que libérale, en ce sens que la libre concurrence qu’elle réclame
ne lui apparaît désirable qu’autant qu’elle a pour résultat de maintenir
l’ordre économique existant dans ses grandes lignes» (ŒuvresVII, p.
199-200)
Ce qui fonde le réformisme de Gide est donc d’essence à la fois
morale – une société moins inégalitaire, plus juste et plus solidaire – et
économique : les mécanismes du marché peuvent être mis au service d’un
1
tel projet de société. Marc Péninsouligne avec raison le contresens, trop
souvent commis, consistant à faire de Gide un moraliste déguisé en
économiste. En réalité, c’est un économiste qui sait que l’on ne
bouleverse pas les mécanismes de la production et de la répartition des
richesses, mais qui souhaite les amender. Sa vision de ce que devrait être
la bonne société lui vient de sa morale, mais les moyens pour y parvenir
sont de l’ordre de l’économique.
Evidemment, cette position nuancée lui vaut d’être «lapidé des
deux côtés à la fois». Car il se heurte aussi à la critique des socialistes,
2
puisqu’il récuse la lutte des classes, la valeur-travailet la révolution, tout


1
Op. cit.,p. 294 et suivantes.
2
Ane pas confondre avec la place du travail dans l’imaginaire social (voir Dominique
Méda) :il s’agit de la thèse de Marx selon laquelle toute valeur d’échange provient du
seul travail, ce qui implique que la part de la valeur qui ne revient pas aux travailleurs est
une exploitation de ces derniers. Ce qu’il exprime ainsi: «Si j’écarte le travail de

CH. GIDE : ACTUALITÉ D’UNE PENSÉE, ÉCHEC D’UNE PRATIQUE

21

en pactisant avec le marché, la concurrence et même le profit (au sens
limité expliqué plus haut). Le premier, sans doute, il conteste la thèse de
la «paupérisation absolue» dont serait victime la classe ouvrière, selon
Jules Guesde : «on ne voit nulle part cette paupérisation croissante de la
classe ouvrière qui était un des caractères essentiels de l’évolution
marxiste.(…)Il y a de la misère, c’est entendu, mais moins qu’autrefois,
et on ne voit pas que les salariés soient en situation régressive»
(Œuvres,VII, p. 291). Dans l’un des derniers articles qu’il a écrits pour
L’Emancipation(mars 1929), il cite une phrase que Paul Reynaud – qui
deviendra plus tard le successeur de Léon Blum à la tête du
Gouvernement – a prononcée peu auparavant : «Il faut avoir le courage
de choisir entre ces deux formules – capitalisme ou marxisme.».
Mélancoliquement, il commente: «Si la nécessité s’imposait de choisir
entre Moscou et Chicago, nous nous résignerions sans doute à accepter
1
Chicago, mais pas de bon cœur. » Mais il conclut sur une note carrément
optimiste :«Heureusement, et quoi qu’en dise M. Paul Reynaud, cette
option ne s’impose pas, et le courage qu’il faut avoir, c’est de s’y
refuser» (Œuvres,III, p. 330). Proche du solidarisme de Léon Bourgeois
(même si c’est avec de fortes nuances qu’analyse finement Serge
2
Audier ), Gide estime que l’économie de marché n’est pas le diable, mais
qu’elle doit être mâtinée d’institutions de progrès social permettant de
concrétiser cette solidarité.
Cette position, qui n’était pas évidente dans une société agitée de
conflits sociaux majeurs, d’inégalités considérables et de crises
destructrices, est d’une modernité étonnante. En avance sur son temps,
socialdémocrate avant la lettre, Gide ne croyait pas aux lendemains qui
chantent, aux pages que l’on tourne, aux ruptures brutales, mais plutôt à
l’autonomie d’acteurs capables de discernement et d’auto-organisation. Il
refusait tout autant la société de marché que la substitution de l’Etat au
marché. Il annonce en quelque sorte Karl Polanyi et saGrande
transformation(1944). Il espérait dépasser le capitalisme davantage que
le supprimer. Mais la troisième voie que propose Gide, le coopératisme,
va se révéler tout aussi malaisée à suivre, et les déboires ne vont pas
manquer.


l’ouvrier comme créateur de valeur, à plus forte raison fais-je de même de celui du
capitaliste. C’est lademande, ce sont les besoins qui créent ces valeurs» (Œuvres,VII, p.
42).
1
NDLR :son neveu André Gide, quelques années plus tard, publieraRetour d’URSS,
choisissant Moscou plutôt que Chicago. Il s’en mordra les doigts.
2
La pensée solidariste, PUF, 2010.

22

e
CHARLES GIDE AU XXISIÈCLE

2. Echec d’une pratique

Pour Gide, la réforme sociale a un nom : les coopératives. Et au premier
chef les coopératives de consommation, car «ce sont elles qui
représentent la forme dominante et intégrale du mouvement coopératif»
explique-t-il dans son cours sur la coopération au Collège de France en
1921-1922 (ŒuvresVII, p. 219). A de nombreuses reprises, il exprime
des réserves, voire une méfiance à l’égard des coopératives de
production, estimant qu’elles débouchent inéluctablement sur une forme
de corporatisme: «S’il devait arriver un jour que les associations
coopératives de production dussent se développer et embrasser tout ou
partie considérable du domaine de la production,(…)je craindrais que
ces associations, une fois puissantes et maîtresses du marché, ne
cherchassent à relever les prix et ne prissent peu à peu des allures de
monopole, inquiétantes pour l’intérêt du public» (Œuvres,VII,p. 153).
Au lieu de favoriser «l’émancipation progressive de la classe ouvrière»,
celles qui existent se sont souvent transformées «en associations de
petits patrons faisant travailler sous leurs ordres et pour le compte un
nombre considérable d’ouvriers salariés: leur seul résultat, c’est donc
d’avoir facilité à un certain nombre d’ouvriers d’élite le moyen de
s’élever au rang de patrons» (Œuvres,VII, p. 152).
Curieusement, il fait ainsi preuve de la même prévention à
l’égard des coopératives de production que Marx, mais pour des raisons
diamétralement opposées à celui-ci. Il craignait qu’elles ne deviennent
trop grandes et constituent ainsi des monopoles faisant prévaloir l’intérêt
des producteurs associés plutôt que l’intérêt général. Marx estime au
contraire qu’elles n’atteindront jamais une taille suffisante pour être autre
chose que la «bonne conscience» du système capitalise: «La
coopération des travailleurs, si elle reste circonscrite dans un cercle étroit, si
quelques ouvriers seulement font des efforts au petit bonheur(…), alors
cette coopération ne sera jamais capable d’arrêter les monopoles qui
croissent en progression géométrique; elle ne sera pas capable de
libérer les masses, ni même d’alléger de façon perceptible le fardeau de
leur misère. C’est sans doute pour cette raison-là que des lords à la
langue dorée, des bourgeois philanthropes et sermonneurs, et même des
économistes subtils nous ont servi des compliments nauséabonds sur ce
même système coopératif qu’ils avaient cherché, vainement, à tuer dans
1
l’œuf» . Dans un texte plus tardif (1875), critiquant le « programme de

1
K.Marx, «Adresse inaugurale et statuts de l’association internationale des
travailleurs »,1864. Les allusions sont transparentes: «lords à la langue dorée» renvoie

CH. GIDE : ACTUALITÉ D’UNE PENSÉE, ÉCHEC D’UNE PRATIQUE

23

Gotha » par lequel les deux tendances ennemies du mouvement socialiste
allemand, celle de Liebknecht et celle d’Eisenach, tentent de se réunifier,
Marx va plus loin: ce programme, en effet, prône l’instauration de
coopératives, même avec l’aide de l’Etat si cela est possible. On est alors
en pleine efflorescence intellectuelle, et, dans l’Allemagne bismarkienne
qui se construit, les premières tentatives de coopératives de crédit rural
voient le jour, sous l’impulsion de Raiffeisen. Le programme de Gotha
s’inscrit donc dans une perspective réformiste affirmée. Karl Marx se
déchaîne : «Il est superflu de faire ici la critique de la recette que Buchez
prescrivait sous Louis-Philippe par opposition aux socialistes français et
que les ouvriers réactionnaires de l’Atelierde la coopérative des [nom
ouvriers en bijouterie fondée par Buchez en 1834]reprirent à leur
compte. »
Toutefois, le Gide économiste ajoute un deuxième argument à sa
préférence pour les coopératives de consommation: celui du prix. Marx
faisait du travail la source ultime de toute valeur marchande. Mais Gide,
on l’a vu, est acquis à l’analyse de la «valeur-utilité » :«C’est le
consommateur qui, par sa demande, crée non pas l’objet lui-même, non
pas l’utilité intrinsèque, en entendant par là ses propriétés physiques ou
chimiques, mais la valeur» (Œuvres,VII, p. 225).Seul le consommateur
est donc en mesure d’imposer le «juste prix». Et si le marché ne le
permet pas, les coopératives de consommation, le pourront, dès lors
qu’elles concurrenceront le commerce traditionnel. Pour Gide, la
coopération de consommation œuvre dans l’intérêt de l’ensemble de la
société. Il s’agit d’abord de protéger le faible contre le fort, en luttant
contre la vie chère, le crédit usuraire dont sont victimes les clients les
plus pauvres et les tromperies sur les marchandises qui sont, à cette
époque (et bien souvent aujourd’hui encore), si fréquentes. Il s’agit,
surtout, de concrétiser le programme d’émancipation dont, selon lui, le
mouvement coopératif est potentiellement porteur.
Car les coopératives de consommation sont, à ses yeux, des
écoles de démocratie où les sociétaires apprennent les rudiments de la
décision collective, conquièrent du pouvoir et peuvent affecter leurs
bénéfices à des usages utiles à l’ensemble du groupe social: «La
véritable fonction des sociétés de consommation,écrit-il, est de conférer
à la classe ouvrière les connaissances et les vertus sans lesquelles jamais


notamment à Buchez, médecin, saint-simonien et créateur de la première coopérative
ouvrière en France « L’Atelier des bijoutiers en doré » ; les « bourgeois philanthropes » à
Richard Owen, patron d’une grande filature; les «économistes subtils» à John Stuart
Mill, plutôt favorable aux coopératives de production.

24

e
SIÈCLECHARLES GIDE AU XXI

elle ne réussira à occuper dans l’ordre social la place à laquelle elle
aspire et elle a droit». Cela l’éloigne de la vision socialiste, souvent
frottée de marxisme, pour laquelle seule la conquête du pouvoir et
l’abolition de la propriété privée peuvent conduire à la fin de
l’exploitation. Gide, d’ailleurs, n’a jamais revendiqué l’étiquette de
« socialiste »et, comme les anarcho-syndicalistes, il croit à
l’autoorganisation des couches populaires. Mais, à la différence de ces derniers,
il suggère que les consommateurs utilisent comme levier d’émancipation
les mécanismes du marché, en inversant les rapports de force, et
notamment ceux qui opposent le capital au travail: «Aussi longtemps
que le régime économique est organisé comme il l’est aujourd’hui, c’est
le capital qui fait la loi et l’ouvrier n’est et ne saurait être qu’un
instrument d’une importance après tout secondaire; du jour, au
contraire, où l’on suppose un régime économique organisé en vue de la
consommation et pour les consommateurs, c’est le nombre qui fait la loi
… Le caractère essentiel de la société coopérative, son trait original,
révolutionnaire même, si vous voulez, c’est que le capital y est, non point
supprimé ou méprisé,í lescoopérateurs sont gens trop pratiques pour
s’imaginer qu’on peut se passer du capital ou l’obtenir gratis,í mais
réduit à son véritable rôle, c’est-à-dire d’instrument au service du travail
et payé en tant qu’instrument. Tandis que, dans l’ordre des choses actuel,
c’est le capital qui, étant propriétaire, touche les bénéfices, et c’est le
travail qui est salarié,ídans le régime coopératif, par un renversement
de la situation, c’est le travailleur ou le consommateur qui, étant
propriétaire, touchera les bénéfices, et c’est le capital qui sera réduit au
rôle de simple salarié» (Œuvres,IV, p. 139).
Voilà donc le premier rôle des coopératives de consommation:
faire du capital un instrument au service du travail. Mais, au-delà, il s’agit
aussi de procéder à une sorte de grignotage des activités économiques par
l’organisation coopérative. Sur le mode «rêvons un peu», le voilà, par
exemple, qui tente de stimuler les troupes des coopératives de
consommation rassemblées en Congrès international à Paris en 1889 : «L’ordre
social actuel est organisé en vue de la production et nullement en vue de
la consommation ou, si vous aimez mieux, en vue du gain individuel et
nullement en vue des besoins sociaux… On ne se fait pas une idée
suffisante du degré de puissance auquel peuvent atteindre des
consommateurs réunis; cette puissance est irrésistible (…). Du jour où les
sociétés coopératives seraient en mesure d’acheter tout le montant de la
production annuelle de la France, il est évident qu’elles seraient
absolument maîtresses, non seulement du commerce, cela va sans dire,
mais de toutes les industries productives et qu’elles auraient désormais le

CH. GIDE : ACTUALITÉ D’UNE PENSÉE, ÉCHEC D’UNE PRATIQUE

25

choix, soit de les acheter, soit de les éliminer, soit tout au moins de les
dominer» (Œuvres,volume IV, p. 137). Aussi dresse-t-il un «plan de
campagne »(on dirait aujourd’hui une «feuille de route») :«dans une
1
première étape faire la conquête de l’industriecommerciale; dans une
seconde, celle de l’industriemanufacturière; dans une troisième, enfin,
celle de l’industrieagricole; tel doit être le programme de la coopération
en tout pays. Il est d’une simplicité héroïque. »
Son ennemi juré, Paul Leroy-Beaulieu s’en étouffe, hésitant entre
colère et moquerie : «cette simplicité héroïque est ce que, en termes plus
clairs, on nomme du mysticisme», écrit-il dans sonTraité2, p. 589). (t.
Prenant l’emphase du discours au premier degré, il analyse les raisons
pour lesquelles il est absurde d’imaginer qu’un tel schéma puisse se
concrétiser. D’abord, l’intégration par l’amont des différentes activités de
production sous le contrôle des coopératives de consommation va à
l’encontre des préceptes de la division du travail et de la spécialisation :
«les maisons commerciales, notamment, qui ont eu la prétention de
fabriquer tout ce qu’elles vendent ont toutes échouéEnsuite, parce. »
qu’un« mécanisme qui charge un ou quelques bureaux de délégués ou de
directeurs de la fonction de tout prévoir» est gros d’inefficacité. Enfin,
parce que seules les firmes de production sont en mesure de dynamiser le
système économique en innovant et en lançant sur le marché de nouveaux
produits que le commerce teste : «une grande partie du progrès humain
vient précisément de ce que des producteurs actifs et avisés ont lancé
dans le commerce des objets dont les consommateurs ne prévoyaient pas
l’utilité, auxquels ils ne pensaient pas. »
Ce que Gide veut, c’est parvenir à piloter le système social en
partie par l’aval, et non plus seulement par l’amont. Par les besoins, pas
seulement par les profits. Par le travail, pas seulement par le capital. Bref,
comme il le dit, il s’agit de remettre la pyramide économique sur sa base :
en cela réside la «révolution économique», qu’il préfère appeler la
République coopérative. Certes, il sait bien qu’il s’agit là d’une œuvre de
longue haleine, qu’on n’y parviendra pas en un soir, ni même en quelques
jours. Lucide, il ajoute : «nous connaissons, par des expériences
personnelles, ce qu’il y a de misères et d’infirmités dans ces œuvres[les
coopératives], mais nous savons aussi qu’il s’y trouve, et qu’elles ont contribué
à susciter dans leur propre sein et autour d’elles beaucoup d’âmes
simples et de bonne foi.» Mais il espère (nous sommes en 1889) que
lorsque «viendra le second centenaire de Quatre-vingt-neuf(…)í que

1
Industrieest prise ici au sens traditionnel du terme : branche d’activité.

)