Dialogues et entretiens d'auteur

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Français
220 pages
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Description

L'ouvrage reprend l'essentiel des dialogues et entretiens que l'auteur a accordés aux hommes de lettres, aux journalistes et aux représentants de divers milieux de la culture. Il intervient au terme d'une oeuvre littéraire dense qui comprend des genres variés. L'auteur propose de réorienter l'espace du discours fondé sur la passion ainsi que l'interaction entre celui-ci et les actes évoqués par les antinomies énonciatives.

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Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 18
EAN13 9782296495708
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0129€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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DIALOGUES ET ENTRETIENS D’AUTEUR










































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-99186-6
EAN : 9782296991866













Pius Ngandu Nkashama


DIALOGUES ET ENTRETIENS D’AUTEUR











Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette collection
reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.

Dernières parutions

Hélène MILLET,Roman Bambéen, 2012.
ITOUA-NDINGA, Leroman des immigrés,2012.
Paul-Evariste OKOURI,Prison à vie, 2012.
e
Michèle ASSAMOUA,Le défi. Couples mixtes en Côte d’Ivoire, 2édition
revue et corrigée, 2012
Angeline Solange BONONO,Marie-France l’Orpailleuse, 2012.
Jules C. AGBOTON,Ma belle-sœur (et quatre autres nouvelles), 2012.
Joseph NGATCHOU-WANDJI,Le Vent du Printemps, 2012.
Faustin KEOUA LETURMY,Dans le couloir du campus, 2012.
Abdou DIAGNE,Les Larmes d’une martyre, 2012.
René GRAUWET,Au service du Katanga. Mémoires, 2012.
Antoine MANSON VIGOU,Journal d’un demandeur d’asile, 2012.
Brigitte KEHRER, Poudre d’Afrique, 2012.
Patrick Serge Boutsindi,Bal des Sapeurs à Bacongo, 2011.
Alice Toulaye SOW,Une illusion généreuse, 2011
Kapashika DIKUYI,Le Camouflet, 2011.
André-Hubert ONANA MFEGE,Le cimetière des immigrants
subsahariens, 2011.
José MAMBWINI KIVUILA KIAKU,Le Combat d’un Congolais en exil,
2011.
Aboubacar Eros SISSOKO,Mais qui a tué Sambala ?, 2011.
Gilbert GBESSAYA,La danse du changer-changer au pays des pieds
déformés, 2011.
Blommaert KEMPS,Confidences d’un mari désabusé, 2011.
Nacrita LEP-BIBOM,Tourbillons d’émotions, 2011.
Eric DIBAS-FRANCK,Destins maudits, 2011.
Zounga BONGOLO,L’arbre aux mille feuilles, 2011.
Otitié KIRI,Comme il était au commencement, 2011.

CRITIQUE LITTÉRAIRE

DU MÊME AUTEUR

1979Comprendre la littérature africaine écrite, Paris-Issy-les-Moulineaux,
Saint-Paul-Afrique, Coll. “Classiques africains”, 1979, 128 p.
1984: 1930-1982,Littératures africainescritique, Paris, Silex Anthologie
Éditions, 1984, 674 p.
1985Kourouma et le mythe : une lecture deLes soleils des Indépendances,
ParisIvry-sur-Seine, Silex Éditions, Coll. “Critiques X-10”, 1985, 144 p.
1986L’Afrique noire en poésie(en collaboration), Paris, Coll. “Folio”, 13
septembre 1986, 128 p.
1991: études du roman africain,Écritures et discours littéraires Paris,
L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, 1991 (réédition, mai 2001), 302 p.
1991Littératures et écritures en langues africaines, Paris, L’Harmattan, Coll.
« Études littéraires-Critiques », 1991, 408 p.
1992: une lecture de lNégritude et poétique’œuvre critique de Léopold Sédar
Senghor,Paris, L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, 1992, 158 p.
1993Les années littéraires en Afrique, Volume I. Paris,L’Harmattan, Coll.
“Études littéraires-Critiques”, 1993, 458 p.
1993Théâtre et arts de spectacle: étude sur les dramaturgies et les signes
gestuels, Paris, L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, 1993, 380 p.
1994: Volume II, 1987-1992Les années littéraires en Afrique, Paris,
L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, septembre 1994, 126 p.
1995Dictionnaire des œuvres littéraires africaines en langue française,
ParisIvry-sur-Seine, Silex Éditions, 1995, 748 p.
1995La terre à vivre : la Poésie du Congo-Kinshasa, Paris, L’Harmattan, Coll.
“Études littéraires-Critiques”, 1995,408 p.
1995Le livre littéraire: bibliographie de la littérature du Congo-Kinshasa,
Paris, L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, 1995, 210 p.
1997: études sur le roman et les littératuresRuptures et écritures de violence
africaines, Paris, L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, janvier 1997,
380 p.
1999Mémoire et écriture de l’histoire dansLes écailles du ciel deTierno
Monénembo, Paris, L’Études littéraires-CritiquesHarmattan, Coll. «», septembre
1999, 208 p.
2000: aux origines de laEnseigner les littératures africaines. Volume I
Négritude, Paris, L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, mai 2000, 240
p.
2002Écritures littéraires: Dictionnaire critique des œuvres africaines en langue
française, New Orleans, Presses Universitaires du Sud (University Press of the
South), january 2002, Volume I, 542 p. et Volume II, 512 p.
2006Écrire à l’infinitif : la déraison de l’écriture dans les romans de Williams
Sassine, Paris, L’Harmattan, Coll. “Études littéraires-Critiques”, mai 2006, 292 p.
2008 (dir.)Itinéraires et trajectoires : du discours littéraire à l’anthropologie,
Paris, L’Harmattan, 468 p.
2011,Guerres africaines et écritures historiques,Paris, L’Harmattan,Coll. “Études
africaines”,292 p.

mifundu eyi amu bweba wewa wa ku jamayika
malcolm ngandu nkashama mukola mwuina meta
kamanda wa ba mbiya wa ntumba ne mbikayi kabanga
mulela wa kuirviana kalenga muela biondu wa didiba diuma

nyân’a bisanjì mwina Mbiyà,
mwadyàmvità mwina Tshiloolu,
wa Mutòmbù wa Baaya, kanyànyà nì nzèvù wa mibanga #.
wa kwà Ntanda ku Myombu, Kwà Kêmbè Nkùvu wa mu dibwè,
mwina mùkalà mwina Kalonji #.

mwina mwa Mbùùyi wa bàpungila myelà,
bàyìpunga mwinà, nganyì watàpangana naayì #.
kwà Mbààlà wa dyànza ku mulanga,
mbààlà Kajìku wa ku mutumba,
mwâ Ntanda wa kwà Mbala ku Myombo #.

bàya Tshitààlà wa kwà Mukendi wa Kandà,
tshitààlà kadyombù mukwà dyombòlaayi #.
banwanwà dyamba dyalà,
dyàmukwàta wàtomboka naadyì #.
dyamba wa Mapùmbà wa Mpooyi ndekeelu,
mukalenga wa kanyèng’àà mòòyì,
bàdì banyènga mòòyì butshyamù #.
udi Ngooyi mwâna wa mu Tshiiya wa mu Kalenda,
bàdyombwèlà nshìma kwanyisha maalà,
mwina Ndalà mwina Tshimwanga #.
wa Mukèndi Mbùji mu Tshibombù,
mwâ Nkwadì wa ku milonda,
ku mukùnà wà Tshibombù ku biina Mbaaya #.
ku nsàngà kwà Kadima wa Mwela,
nsànga ùdi kwètù wa kwà Kadima Tshibombù #.

kwènù ki ku mâyi miinyika meenà,
ki ku mayi atuta divwala,
ku nshinga mfula wa ku mutumba
ku Mùngù mwiyà, Katootu kiiyà,
ku Kabwètà kàà tshilela balenga #.
kulela Nsànzà, kulela Kabangà..,
kulela mutòòka, kulela nì nsaka mwabi #.
(kasalà kansanzulwila naku kudi Mpunga wa Ilunga, nyananyi muina
mulongu, mukola nenda wa ku balenga,muntendelela biakanaMwa
bana,ku Gent ka bina Beleji, Kaswàbàngà, 2007)

PRÉAMBULE

La littérature a toujoursété un itinéraire, pas forcément un “long fleuve
tranquille”, loin des méandres et des affluents torrentueux. Difficile d’en
fixer les étapes, d’en retracer les escarpements, les déboires intensifs, les
angoisses incertaines. De ce détachement par la sensibilité dérive sans doute
un souci pour surmonter la panique, évacuer les instants de démence
précoce, même si pour un grand nombre d’auditeurs dans les conférences
publiques, il convenait d’attendredes “briefings” d’un séjour inéluctable
dans les hôpitaux psychiatriques. Au choix : Baudelaire ou Maupassant ?
La poésie lointaine demeure une oasis improbable: tant d’embûches
selon les pièges dans lesquels succombent les naïfs et autant d’incrédules. Il
ne faudrait pas pour cela verser dans les jérémiades, ni déplorer la malchance
(“malédiction !”),ni céder au chantage des imprécations. Garder les
distances, mais pour quelle initiative positive (et positivée), lorsque la
dénonciation est si proche de la couardise ?
Au bout du parcours, mais pas en bout de piste, le chemin de la “passion
réelle” dans tous les sens et les non-sens.“To be or not to be”, et comment
faut-il concevoir “l’être qui raisonne”, qui pense et qui argumente, lorsque la
dérive des constellations s’est inscrite en parallaxes tout au long de la route
des ordalies ? Oh, la passion ! Pour ne pas s’écrier, hélas! “Une existence en
miettes”, et il ne resterait plus qu’à se pencher pour ramasser les tessons de
ces calebasses fêlées. De la poussière, ou la glu des souvenirs qui n’avaient
jamais survécu aux saisons de lumières s’encolle aux phalanges comme la
boue des vases, et les paroles se transforment en gazouillis indociles. Le
gouffre profond ?
1965: le “PrixMjumbe”sollicitait des calligrammes tendres et lyriques
(Élisabethville-Lubumbashi). Ce cantique à la lune espiègle et volage avait
été inspiré par la solitude. Deux semaines plus tard, ils avaient proclamé le
vainqueur :un probable “Mwilambwe”. Mais lorsque le poème avait paru
dans le magazine : serrer les poings, les mâchoires, les tendons. À l’Agence
de la presse, ils ont marmonné cette réponse lancinante: “il est parti à
Léopoldville (Kinshasa) pour recevoir son Prix”. Il l’avait escroqué, et il
allait se pavaner dans la Capitale avant d’engranger les louanges et les
jubilations.“La putain de lune” avait été d’une supercherie fascinante. Une
première arnaque de type opérationnel.
1967 :La délivrance d’Ilungaau“Prix du Goethe Institut” présidé par la
Pontifes de Lovanium-Kinshasa. La marche à pied s’est effectuée entre
Ngaba et le Campus vers trois heures de la nuit opaque, avant de traverser
les bosquets hantés et les lisières des vipères. L’errance s’avérait un calvaire
par contumace. Salongo, Livulu! Les monologues bourdonnaient dans les

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tympans et les vibrations se mêlaient aux hurlements des vampires
nocturnes. Se taire, se résigner.
1968 :La Mulâtresse Anna queles sublimes éditions“Belles lettres”
s’enthousiasmaient déjà de publier. Une joie éphémère explosait entre les
coquilles d’escargots que les pieds écrasaient tout au long des sentiers de
brousse. Et l’extase s’en est allée loin des clairières, derrière les rideaux des
bambous, au milieu des ultimes lueurs d’un crépuscule de sang. La maison
en faillite, le personnel évaporé dans les courbures de l’indécence éditoriale.
Serait-il opportun d’invoquer les divinités tutélaires ?
1971 :Les crépusculesces équinoxes qui ne terminent jamais. Les de
couchers du soleil moribond au sein des boursouflures des nuées. Un chagrin
irrévocable, puisquele “Mont noir” qui inaugurait les “Objectifs 80” avait
perdu de son panache. Juste à l’orée de l’incantation, à l’instant magique des
prières jubilatoires, ils ont clôturé les réjouissances dans un délire
gigantesque des esprits. Ensuite, les festivités s’achèvent sur des turpitudes
enchaînées, en démultipliant les invectives et les outrages par cascades :

aucune pitié,dómine,même si nous n’avons pas péché
n’ayez nulle pitié, Seigneur, car nous n’avons pas péché

1972 :La malédiction: lesbouffes gastronomiques pour célébrer le
Révérend Père de Lheusse, il avait rappliqué de son Égypte antique comme
s’il avait été un spectre des songes. Il avait surgi des contes pour Pharaons,
et il éclairait le firmament. Oh, oui! Il allait apporter la délivrance et
annoncer les “aubes nouvelles”. L’espérance d’une vie meilleure, au terme
d’un voyage tumultueux, puis est survenu le message insolite colporté dans
une bouffonnerie inique: la “Maison” a été fermée, pour faillite
inconsidérée.
1974 :Mianza Kinzan,en métamorphoséeLa mort faite hommele sur
tard.“Faites-vous vacher si c’est votre destin”,dit Boileau (mais aurait
où ?) et le cycle des carambolages se prolonge aux lieux dits de la Robertsau.
Il avait préconisé une détresse sans fin. Il avait recommandé de renoncer aux
“lettres orthographiées”cause du Seuil des colonnades gothiques. à
“Puissent tous ses voisins ensemble conjurés, saper ses fondements mal
assurés!” Ila tenu parole pendant des décennies et des siècles
ininterrompus.
1975 :La délivrance d’Ilunga en “ré mineur”. Au moment où l’aube
(l’heure) de recueillir la mansuétude étincelait sur Paris et son
ÉcolePolytechnique, Pierre Jean Oswald déménageait des cartons et des malles de
cotonnades. Les pieds empêtrés aux chiffons et à la paille sèche, avant
d’emporter les dernières effilochures des rêves flétris. L’anathème que tout
le monde espérait antépénultième s’avérait plus tenace encore.
Ensuite se profileront à l’horizon d’: la débâcleautres éphémérides
(lamentable) de cette “Absence africaine”, la déconfiture des pierres de silex

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entre les déflagrations des tonnerres. “Exister”, envers et contreles
falsifications du sort, avant d’assister finalement à l’éclosion des saisons de
défrichage.
L’étrange planète de la “littérature”: elle oscille entre les astres de
lumières et les “trous noirs” de la déperdition. Elle gravite autour
d’ellemême en une sarabande de démence. Elle brille lorsque les vertiges
s’enchaînent dans les anfractuosités et les cavernes des fantômes, ensuite,
elle s’abîme au milieu des ténèbres opaques. Et les “indigènes” se précipitent
pour amasser les charbons incandescents, en croyant pouvoir étreindre des
joyaux qui scintillent.
Tournoyer sans limites dans un maelström et se laisser emporter par des
cyclones quand ils ravagent tout sur leur passage, parce que les spectres de
l’outre-océan apparaissaient dans un halo des nuages.
Justement, puisque la vie n’est pas un long fleuve tranquille, des“temps
forts” quijalonnent une existence comportent souvent des chroniques
inattendues, au cours desquelles la littérature se transforme en un espace
d’exorcisme : une relégation pénible pendant dix mois au village amène vers
une expérience douloureuse de l’écriture. Un exil imposé pendant huit
années en Algérie pousse l’imaginaire à des fictions exponentielles. Des
situations désespérées lorsqu’on se retrouve en France sans travail ordonné
pendant sept ans conduisent souvent à des cauchemars que seule la littérature
pourrait prendre en charge. L’itinéraire des rêves manqués ou étiolés
n’exonère pas toujours de la souffrance devant les catastrophes qui dévastent
un pays : le nôtre.
L’écriture est un espace de partage et de libération. Cela voudrait dire que
les lieux où les hommes peuvent se rencontrer pour se parler et reconstruire
ensemble un projet collectif, un grand“rêve commun”ne s’arrêtent jamais à
l’orée des enthousiasmes. La littérature constitue cette force pour neutraliser
les monstres intérieurs: lelusanzu quidéborde de l’imprécation afin de
réconcilier les vivants avec les morts, et reconstituer l’unité primordiale de la
communauté. Elle libère des terreurs souterraines. Elle délivre des angoisses
de la mort. Elle préfigure la béatitude éternelle de“l’autre côté du regard”.
Croire que nous sommes capables de nous ressaisir, de soutenir les flux et
reflux des passions envahissantes. De traduire en actes des rêves qui
n’avaient été que des désirs passagers. Dans tous les cas de figure, l’histoire
est toujours à réécrire. Et on sait assez qu’en philosophie,“le commencement
est toujours à recommencer”.





1. ÉCRITURES DE GUERRE :

ENTRETIEN AVEC ANZA KAREL PLAICHE

(Mauritius University et l’Université de la Réunion, Mai 2011)

« La littérature ne consiste pas seulement à“écrire des œuvres esthétiques”:
1
elle est avant tout un“art de vivre une expérience humaine”»
(En suivant le sentier sous les palmiers[2009])

Deux ans après votre dernier roman,En suivant le sentier sous les
2
palmiersqui traite de la thématique de la guerre, paraît votre (2009)
ouvrage critiqueGuerres africaines et écritures historiquesqui (2011)
s’intéresse au rapport écriture-guerre. Pourquoi avez-vous consacré ces
deux derniers livres à ce thème ?
Il n’a jamais été aisé de parler des guerres, en particulier lorsqu’elles se
déroulent contre son Peuple, tandis que les effets se font ressentir dans sa
propre chair. Les commentateurs ont toujours affirmé que l’“histoire qui
s’écrit a toujours été celle des vainqueurs”. Nous ne voulons pas continuer à
affirmer un tel paradoxe qui pourrait se faire interpréter comme un aveu de
défaite. L’Histoire appartient surtout à ceux qui luttent, qui résistent. Et
l’énoncé du principe devient caduc, lorsqu’il est appliqué à l’actualité de
cette lutte dont l’issue n’est pas encore effective. La Victoire dans ce cas se
transforme en une postulation de sens, ou plus précisément en un acte de foi.
Les guerres successives qui nous sont imposées en Afrique, et plus
directement au Congo, loin de démobiliser les énergies, constituent des
appels pour cette résistance.
Les deux ouvrages mentionnés cherchent à construire des itinéraires vers
une telle prise de conscience. Il est banal d’entendre dans les milieux des
“élitistes” des phraséologies désuètes qui tendent à décrédibiliser toutes les
actions de combat pour la vérité et la liberté. Il apparait même que derrière la
pensée pour une éventuelle conviction que l’Histoire est celle que nous
écrivons, se profilent des preuves (et des épreuves) qui avaliseraient les
propagandes délictueuses répandues par les tenants de tels défaitismes. Les
différentes phases des“afro-pessimismes” sontpassées par là, et elles ont
laissé des traces (et des cicatrices) profondes. De toutes les déceptions ou
désillusions, il faudrait réussir à faire surgir les germes de l’espérance.

1
NGANDU, Pius Nkashama,Guerres africaines et écritures historiques, Paris: L’Harmattan,
2011, p. 15.
2
NGANDU, Pius Nkashama,En suivant le sentier sous les palmiers, Paris: L’Harmattan,
2009.

14

L’absurdité ne constitue pas un refuge ni pour l’honneur ni pour une gloire
facile. Les messages littéraires vont au-delà des palimpsestes des écritures,
au-delà des focalisations narratives. Les Peuples se dégradent de la
propension au mensonge, du manque de volonté, parce qu’ils ne tentent pas
de se hisser à hauteur de la grandeur.
Dans tous les cas de figures, les épopées qui célèbrent les Héros dans les
manuels scolaires n’attribuent jamais le triomphe à la faveur des armes
puissantes ou des matériels et équipages sophistiqués, mais plutôt cyniques,
ils recourent avec des malices insidieuses à des actes altiers de ruses ou de
supercheries pour défier le destin: le “cheval de Troie” dans l’Iliadepar
lequel les Grecs sont traités comme des menteurs invétérés(“timeo Danaos
et dona ferentes”); les “trompettes de Jéricho” dans laBiblela duperie où
est souvent érigée en modalité souveraine de prise de pouvoir (Esaü et Jacob,
Moïse, David); l’impertinence et l’audace ingénieuse d’Horace dans
l’Énéide pendantle combat contre les Curiaces au stade; les stratagèmes
incroyables pour détruire la “Grande Armada”Portugal contre les du
British. La bouffonnerie de la “colonisation” découle elle-même d’une
imposture sublimée et d’une félonie des usurpateurs :“l’art de vaincre sans
avoir raison”.
Au milieu des massacres et du grondement des canons, il faut non
seulementgarder la “tête froide”, mais raviver la “flamme”, rêver à
l’“impossible”, déclarer les garanties et les parrainages des “Esprits des
Ancêtres”, s’approprier des recommandations et des prophéties des divinités,
se proclamer le “Peuple Élu” par le seul et vrai Dieu, écrire partout que le
nom de ce “Dieu-là” nous attribue une Victoire exclusive. Le discours dans
l’écriture n’opère pas la magie des miracles, il n’annonce pas les prodiges : il
devient l’espace pour la vérité de la Paix. La folie est un acte de puissance.
Car il accomplit la réalité sereine de la démiurgie.
Les deux ouvrages tendent à démontrer que l’idée d’une Victoire en
temps de guerres suffit par elle seule pour réveiller les consciences. Pour
expliquer que la fatalité ne doit pas s’ériger en une expérience de
déconfiture, il convient de relever la nocivité de ces propagandes de débâcle,
mais aussi il s’avère urgent de configurer les contextes des luttes engagées
ainsi que les équivoques des antagonismes mis en jeu(x) dans les sociétés
actuelles. S’approprier l’Histoire consiste à redéfinir ces complexités
maladroites, à retracer les enjeux des mises en scène possibles, et à décréter
que désormais, nous sommes les “Maîtres” de notre destin, et donc les
“Écrivains exclusifs de notre Histoire”.
Les récents événements de guerre qui ont traversé votre pays d’origine,
3
la République Démocratique du Congo , sont à lire dans votre roman. Des


3
Désormais, la terminologie officielle sera la“République Démocratique du Congo”.

15

États-Unis, terre d’exil, où vous vivez depuis plusieurs années, comment
avez-vous suivi les événements ?
Les échos nous arrivent par impulsions instantanées comme si les
massacres et les tueries qui s’enchaînent retentissaient dans la chair en coups
de massues. Une impression étrange s’accapare de la physiologie, et les
passions ainsi que les douleurs qui avaient été pressenties lors des péripéties
vécus durant les turpitudes des années 1960 reviennent avec violence dans
l’imaginaire. De se dire que d’autres enfants assistent aux ballets étranges
des bourreaux et des tortionnaires devient une souffrance opaque qui
interpelle :comment n’avons-nous pas pu empêcher ce cycle infernal des
méchancetés des mortels ?
Les fautes des barbares se vivent non plus en cauchemars, à travers un
audelà des duplicités et des imbécilités, mais devant les yeux écarquillés. Elles
procurent la force de crier la rage, de serrer les poings, de construire des
barrages pour arrêter ces horreurs. Des États-Unis, l’impression devient
pesante :ce Peuple Américain aura réussi à dompter les monstres des
ignominies et des bassesses des communautés humaines. Il est parti
luimême des espaces des opprobres et de l’intolérance religieuse avec les
persécutions des Protestants dans cette Europe du siècle des“Monarques
absolus” et desLumières de la“Raison”. Il s’est levé contre les fantasmes
les plus sauvages. Il a surmonté et il a dompté les démons intérieurs:
racismes pervers, intransigeance des fanatismes étroits, exploitation éhontée
des faibles (malgré lesWesterns desrudes cavaliers à la conquête de
l’Ouest), abandon des idéaux, pauvreté excessive, peurs et angoisses qui
poussent à la lâcheté,“les bruits et les fureurs”. Il nous apprend tous les
jours à se convaincre que l’homme est plus fort que le destin. Que l’esprit
humain peut résoudre toutes les complexités de ce qui aurait pu apparaître
comme des nécessités de la destinée. Il se construit chaque jour sur des bases
sereines les acquis de l’Histoire, avec la ferme détermination que
l’intelligence de l’homme peut toujours triompher des ruses du hasard.“In
God we trust”: parceque cette Mission lui a été confiée de toute éternité.
Ce qui pourrait sembler comme l’outrecuidance du capitaliste américain qui
veut régner sur le monde se lit ici comme un défi permanent: une source
toujours renouvelée d’énergies pour résister et pas seulement pour survivre.
Le plus étonnant dans l’esprit américain pour la résistance ne vient pas
des « universitaires » et surtout pas des politiciens avérés, mais de la culture
de chaque jour, des gestes d’une banalité fascinante tels qu’ils sont posés par
les Jeunes, les artistes, les Étudiants. Lors d’une cérémonie d’investiture à
laquelle j’avais été convié dans un “International Business Institute”
(Monterey en Californie), lorsque des Étudiants obtenaient leurs diplômes de
fin d’études (Graduation), la Directrice exigeait que dans une vingtaine
d’années, elle devait les voir accourir pour une fête grandiose, et qu’ils
auront le devoir moral de lui apporter des témoignages probants selon

16

lesquels dans leurs domaines, ils avaient été les meilleurs partout dans le
monde. De telles paroles semblaient surprenantes, parce que la Directrice
elle-même d’origine asiatique, affirmait avec force que l’Amérique ne
supporterait pas que l’universdu “business” lui échappe parce que ses
“Enfants” avaient admis qu’ils pouvaient être défaits.
La leçon de cette Amérique arrogante (et navrante) consiste à dire que
tout Peuple qui le veut peut se redresser et s’arroger le droit de diriger le
monde. Il ne suffit pas de vitupérer, de tendre les mains, de supplier, de
solliciter des privilèges. La victoire, il faut la mériter, la justifier par la
dignité, mais aussi et surtout par la force du rêve:“I have a dream”.
Disciples de Jean-Jacques Rousseau, les “Pères Fondateurs” avaient été des
Romantiques de la pure espèce dans le puritanisme et l’utopie d’une société
idéale et “parfaite”. Il faut rappeler que Jefferson, Ambassadeur des
ÉtatsUnis en France, ami de Robespierre, était l’un des initiateurs de la
“Révolution française” de 1789. Leur premier geste dans la “Déclaration de
l’Indépendance” demeure la “Charte desDroits de l’homme”. Cela, les
enfants l’apprennent très tôt dans les écoles primaires, et à travers les jeux
(quels qu’ils soient, même les jouets des bébés) sous toutes les formes
culturelles et esthétiques: la dictature indestructible et l’idéologie de la
force, physique, morale, intellectuelle, spirituelle, religieuse…
De vivre les horreurs du Congo dans une telle atmosphère de la
“puissance de l’imaginaire” contraint àchanger les modes des discours qui
seraient exigés par les situations des armes dévastatrices, en Afrique ou
ailleurs.
Le titre de votre roman est assez intriguant. Il revient à plusieurs reprises
dans le texte et semble être porteur d’une signification particulière.
Comment avez-vous choisi ce titre et à quoi renvoie-t-il ?
Le récitEn suivant le sentier sous les palmiers sevoulait une replique
littérale de l’antiqueLe Fils de la tribu.Les circonstances dans lesquelles ce
deuxième texte avait été publié par les“Nouvelles éditions africaines”
(NEA) de Dakar avaient été pour le moins indélicates et malheureuses. L’un
des premiers de mon écriture puérile, le manuscrit leur avait été transmis
depuis 1972, à la période du maladroitLa malédiction. Les responsables
n’en avaient jamais accusé réception et ils n’avaient jamais annoncé qu’ils le
mettraient en publication. De ma lointaine Annaba (Algérie) où je me
trouvais comme Enseignant à l’Université, je l’avais effacé de la mémoire,
lorsque je reçois en 1982 une lettre du Directeur des NEA qui m’annonce
que mon texte paraitra dans une Collection des dix (10) romans sélectionnés
4
pour célébrer l’anniversaire de leur maison,“Créativité 10”. Avant de
surmonter la colère devant une telle “trahison” dans la liberté d’écriture, il


4
Le fils de la tribu,suivi deLa mulâtresse Anna,Dakar, Les Nouvelles Éditions Africaines,
Coll. “Créativité 10”, janvier 1983, 192 p.

17

fallait résoudre l’équation d’une mauvaise retranscription de la pensée sur la
guerre.
Le deuxième roman,En suivant le sentier sous les palmiers,réinterprète
le premier et entreprend de “redire les calamités des batailles successives”
comme pour corriger les naïvetés du récit précédent. Sans oublier que la
figure symbolique qui ramène Muanza (Munanga) à la résurgence de la
réalité consacre les endroits de la “révélation”: il revoit les corps décapités
de ses parents dans un buisson de palmiers.
Pour ma région du Kasaï, cet arbre mythique de la totalité apparaît
comme le lieu privilégié des obsessions et des initiations: il se retrouve
partout et il répond à tous les besoins de l’existence de par sa morphologie,
depuis les racines jusqu’aux feuillages touffus et ses régimes de noix qui
fournissent l’huile, la sève, le savon, le raphia, les paniers, les nattes. Dans
les mythologies, ils racontent qu’il pourvoit à la vie de l’homme depuis la
naissance (et l’engendrement) jusqu’à l’enterrement, et que les morts qui
vont au paradis eux-mêmes sont accueillis dans des villages de hauts
palmiers,“mu kala kakomba”.
Votre roman est en partie une réécriture d’une de vos premières fictions
5
Le fils de la tribuLe narrateur lui-même l (1983).’indique au lecteur.
Qu’est-ce qui vous a incité à reprendre ce roman pour construireEn suivant
le sentier sous les palmiers ?
Depuis un temps, j’avais entrepris de réécrire tous mes récits de jeunesse,
depuis les pièces de théâtre récupérés chez L’Harmattan(Bonjour Monsieur
le Ministre, L’Empire des ombres vivantesetLarédemption de Sha Ilunga).

Il s’agit des titres suivants :
– La délivrance d’Ilunga,Paris-Honfleur, Pierre Jean Oswald, Coll. “Théâtre
africain, n°: 33”, 1977, 151 p. (réédition:rédemption de Sha Ilunga, La
Paris, L’Harmattan,“Théâtre des Cinq Continents”, n° 193,2007, 160 p.) ;
– L’Empire des ombres vivantes,Carnières (Mornanlewz), Lansman, Coll.
“Théâtre en Tête”, 1991, 68 p. (et 2002) ; réédition Paris, L’Harmattan, Coll.
“Littérature-Théâtre des Cinq Continents”,mars 2007) ;
– Bonjour Monsieur le Ministre,Paris-Ivry-sur-Seine, Silex, Coll. “Théâtre”,
1983, 76 p. (réédition Paris, L’Harmattan, Coll. “Littérature-Théâtre des Cinq
Continents”,mars 2007, 160 p.).
– Mariana,suivi deYolena etdeLa chanson de Mariana, Paris,
L’Harmattan, Coll. “Encres Noires, n° 25, Écrire l’Afrique”, mars 2006, 208
p. (ce dernier récit est une reprise deLa mulâtresse Anna,à la suite deLe fils
de la tribu,NEA).
– Lamalédiction(récit), suivi deKhédidja(poèmes), Paris-Ivry-sur-Seine,
Nouvelles du Sud, 1983, 152 p. (réédition, novembre 2001, 150 p.).


5
«J’ai récupéré son livre : ‘Le Fils de la tribu’,l’œuvre romanesque de celui dont je porte le
nom » (NGANDU2009 : 258).

18

Notre rencontre de Limoges en 2007 et une des communications sur les
“guerres africaines” m’avaient éclairé sur l’urgence d’un tel projet avant de
retravailler dans ce sensLe fils de la tribu.Il me semblait cependant qu’une
simple transcription ne suffisait pas à rendre compte des désastres actuels, et
dans l’intention d’accorder une valeur plus significative à l’idée même de
cette passion pour“dire l’histoire”, ilconvenait de“suivre le sentier sous
les palmiers”, ceux qui avaient amené le “fils prodigue” à retrouver le
chemin de la mémoire. Et par conséquent, il convenait de s’imposer une
tâche ardue : ne plus jamais revivre les catastrophes atroces des meurtres et
des afflictions.
Le roman est ainsi redoublé: il comprend d’abord le profil originaire
réaménagé (en caractères normaux), et ensuite le commentaire des guerres
endurées au Congo depuis l’avènement terrible de l’AFDL en 1997. En
superposant les épisodes tragiques de ces deux périodes, la narration se situe
désormais aux confluents de l’Histoire elle-même.
Les questionnements subséquents se posent alors dans un contexte plus
rationnel, non par l’homogénéité des gestualités élaborées, mais du fait
d’une conscience raturée, qui excède les redondances de la rhétorique et
même les mimétismes des scénographies épiques, puisqu’il s’agit d’une
théâtralité marquée par les déficiences des discours critiques sur les guerres.
De telle sorte que, les adolescents qui semblaient se complaire dans la
récupération des phraséologies des manuels scolaires se retrouvent impliqués
à l’intersection d’un “dire de la guerre” qui ne corresponde pas seulementà
la rentabilité discursive. Le “Préambule”à déterminer les axes tend
essentiels pour une telle problématique :

Éditer les ouvrages de la Guerre : l’idéologie des sombres violences

Décrire des scènes horribles à travers le genre« thriller ». LesÉditeurs
insistent :il faudra du sang, oh! oui, beaucoup de sang rouge,
« l’».hémoglobine, nos lecteurs adorent çaressassent à l Ils’envi et sans
détours :« notrepublic, vous savez, reste sensible à ces métaphores
belliqueuses, dans la mesure où nos pays industrialisés n’ont plus connu de
telles scènes depuis la dernière Guerre Mondiale ».
En effet, une question primordiale s’impose désormais, et elle concerne les
destinataires objectifs de ce type de littératures. Il est évident que des textes sur
les guerres seront lus par les auteurs présumés de ces horreurs(qui sont-ils ?),
s’ils échappent eux-mêmes aux massacres (?) qu’ils engagent ou aux
«Tribunaux »hypothétiques érigés par les instances internationales (qui
punissent les criminels du Tiers-monde appauvri), malgré le fait que leur
crédibilité est encore à prouver. Ils ne visent nullement les victimes
ellesmêmes, si jamais elles ont survécu, et cela dans la mesure où les ouvrages ainsi
ciblés semblent s’orienter (ou presque) vers les démocraties situées en dehors
des« zones directes de conflits »,et en particulier notre Occident civilisé.

19

Le paradoxe induit aisément aux subterfuges de langages, car l’écriture
littéraire n’a jamais transformé l’immédiateté des expériences sociales. Le
“poète visionnaire” ne reste pas cependant une vue d’esprit pour les
commérages volubiles. Toutefois, la conscience que l’on pourrait avoir des
mésaventures contemporaines dépend en partie des discours qui en articulent
les arguments et qui finissent par structurer des comportements susceptibles de
conduire à la compréhension, et donc à la prise en charge des conséquences
éventuelles. La réaction qui s’ensuit, pour être efficace, obéit également à la
proportionnalité des effets subis dans le cas où ceux-ci sont évalués à leur juste
mesure. Il ne suffit donc pas d’assister aux chroniques des morts et des
souffrances infligées pour aboutir à la consignation des cruautés et des
abominations engendrées par les hostilités.

Écrire la guerre dans la fiction littéraire : enjeux et défis

Le narrateur évoque la force de l’imaginaire pour «conquérir […et]
6
remporter des victoires décisives sur le mal» . Quereprésente l’écriture
littéraire pour l’écrivain qui souhaite rendre compte d’une tragédie
historique ?
L’un des enjeux les plus spectaculaires de“l’écriture sur les guerres”
consiste à ne pas prescrire des règles préétablies du genre: “pour qui écrire,
à qui s’adresse le message”. Le traquenard devient alors difficile à éluder,
devant le sensationnel des évocations bellicistes, les imageries des
voyeurismes prolixes, et surtout les commérages impudiques propagés par le
cinéma hollywoodien. Il est plus commode d’appliquer des figures de guerre
pendant que les opérations accaparent l’attention, et la boulimie médiatique
actuelle ajoute au fantastique(funny)des stéréotypes saisissants de cruautés.
L’intention littéraire dans ce cas relève souvent d’une gageure, pour autant
que les victimes se superposent aux bourreaux lorsque la thématique est
lointaine, exotique ou même trop voyante, parfois jusqu’à la caricature.
Comment dès lors parvenir à transmuter les angles de perception, à
intervertir les illusions d’optique, et défaire les modèles imposés par les
supports d’écriture, sans paraître comme un complice des exécuteurs des
basses œuvres?
Les stratégies d’écriture employées (recours à l’écriture factuelle,
esthétique fragmentaire, images hyperboliques, récits enchâssés, etc.)
rendent compte de la complexité à mettre en récit des événements de
violences extrêmes. DansGuerres africaines et écritures historiques (2011)
7
vous parlez de l’[lécrivain qui est confronté à «’]expérience du dire» .
Comment s’est traduite cette « expérience du dire » dans l’écriture de votre
roman ?


6
Ibid., p. 210.
7
NGANDU, Pius Nkashama (2011),op. cit., p. 16.

20

À plusieurs reprises, la tentation du spectaculaire risquait de l’emporter
sur la narrativité des faits. Cependant, à partir du moment où l’auteur
s’aperçoit qu’il ne s’agissait que des“stratégies d’écriture”, ildevient
impératif de les substituer aux généralités des expressivités bancales telles
qu’elles sont répandues par les discours extérieurs. La compréhension de ces
contrastes est décidément un pas important dans la prise de conscience des
enjeux impliqués dans ce parcours sémiotique, et donc une“expérience du
dire”. Etla fragmentation du discours, loin d’aboutir à un émiettement des
séquences ou même à des distorsions psychologiques comme dans les
images du surréalisme occidental, réussit ici une mutation transcendante.
Compte tenu de la violence des faits, de leur caractère proche et de votre
distance (physique) avec les événements, des contraintes d’ordre narratif et
esthétique se sont-elles imposées à votre écriture? Quelles sont les
difficultés que vous avez rencontrées ?
Ainsi que cela a été observé dans les paragraphes antérieurs, il ne m’a
jamais semblé que ces désastres se déroulent dans un lointain géographique
inaccessible, voire prohibitif. Bien au contraire: il faut peut-être dire que
tous les matins, grâce à l’internet et aux sites des congolais(Congo Vision,
Congo 2000, Kasayi Munene, Africatime, Allafrica),internautes les
propagent des images instantanées, des commentaires ardus et des
illustrations qui retentissent sur l’imaginaire. Les faits des conflits rapportés
par les medias boulimiques finissent par abolir les distances. Les exégèses
permettent surtout de comprendre la hargne qui caractérise les réactions
spontanées des acteurs de ces scénographies.
Les vidéogrammes surYoutube, Congo Mikili, Mboka Mosika, Bakolo
States oud’autres supports d’images visuelles achèvent d’accorder aux
témoignages une vivacité que complètent les messages téléphoniques(iPod,
iPad, Tablets, Google)venus des théâtres des conflagrations.
En traitant des thèmes liés à des violences extrêmes, l’écrivain a la tâche
délicate de ne pas «spectaculariser »la souffrance humaine, notamment
lorsque ces événements renvoient à des faits historiques. Comment
avezvous contourné ce piège de l’écriture-spectacle sanglante ?
Au-delà des recoupements occasionnels ou même des raccourcis de
l’informatique, la volonté pour comprendre les dérives des systèmes
politiques, ou encore les défaillances des systèmes d’autodéfense développés
par les organismes institués à cet effet parachèvent le décor du drame
congolais. De la théâtralité à la dramaturgie brute, l’univers“spectaculaire”
impose lui aussi ses règles de séquences successives. Il fallait “focaliser” les
figures thématisées autour des pôles interprétatifs, et se cantonner aux seules
configurations des interlocuteurs. Le schéma de la communication
privilégiait ainsi les antagonistes visés par les conjonctures. Ce qui a permis
d’éviter les duplicités des “discours-programmes” verrouillés par les
exigences éditoriales.

21

Par rapport auFils de la tribuqui développe un discours universel sur le
thème de la guerre à partir d’un récit fictionnel,En suivant le sentier sous
les palmiersalterne récit fictionnel et factuel en incorporant des extraits de
textes informatifs provenant de sites Internet et de journaux
divers(BeniLubero Online, La Libre, AFP, Reuters,…).est née l Comment’idée de
construire ainsi votre roman? Peut-on le qualifier de‘roman
documentaire’?
Le narrateur s’efforce ainsi d’accaparer la scène du discours incitatif, de
s’emparer des mécanismes de langages par le truchement de la “sémiotique
narrative”.L’acte de la construction du “roman” a d’ailleurs été revendiqué
par cette instance de la sémiotique lorsqu’il convoque la structure du sens à
l’intérieur de l’univers énonciatif. La recherche des moyens appropriés pour
s’attribuer l’autorité légitime et légalisée (véracité, justiciabilité, fiducialité,
authenticité :l’ensemble des termes techniques de la sémiotique) dans la
prise de la parole et l’emprise du pouvoir de communication.
Le parallélisme qui superpose les deux récits,Le fils de la tribu etEn
suivant le sentier sous les palmiersparticipe à la dénonciation des syncopes
virtuelles, et il éclaire d’autant mieux les contrastes exigés par la théorie du
roman elle-même.
Ce croisement entre écriture fictionnelle et factuelle est aussi visible dans
8
Allah n’est pas obligé (2000), maisEn suivant le sentier sous les palmiers
établit une séparation nette entre ces deux univers. C’est une démarche très
originale. Pourquoi avez-vous choisi de séparer le fictionnel du factuel ?
Pour mieux rendre compte du contexte fabulatif de la légende, mais
également pour pousser le caractère herméneutique jusque dans ses derniers
retranchements. Les images impressives se transforment aussi en palliatifs
de l’énonciation. Comment le dire plus en toute simplicité ?
L’invasion de l’univers fictionnel par un matériau informatif dense révèle
un souci de rendre compte, de dénoncer et d’engendrer une réflexion
critique. Mais, en même temps elle semble traduire l’expression d’un doute à
propos de la capacité de la fiction à prendre en charge une tragédie dont la
mémoire est encore vive. Que pensez-vous de cette lecture? Que
pouvezvous dire sur l’usage de la fiction pour transmettre la mémoire d’une
tragédie récente ?
Elle est exacte, et elle rend bien compte des aspects prospectifs de cette
aventure romanesque : ni vision prophétique, ni poésie de la souffrance, mais
un“dire” de l’intense douleur des hommes devant la mort absurde.
9
« Dis-le, raconte-le » , les notions de transmission et de témoignage sont
centrales dans votre écriture. À une époque où les sociétés occidentales
parlent désormais des «abus de la mémoire» (Todorov), quelle place


8
KOUROUMA, Ahmadou,Allah n’est pas obligé, Paris : Seuil, 2000.
9
NGANDU, Pius Nkashama (2009),op.cit, p. 7.

22

occupe la mémoire des récentes guerres dans la société congolaise et au
sein de sa littérature ?
Pouvoir affirmer surtout que l’Occident envahissant ne doit en aucun cas
constituer une référence exclusive. L’écriture se corrige ainsi en un fait de
résistance, un témoignage à la jonction des univers en rupture. Les dernières
échéances électorales ont prouvé, si besoin en était, que les guerres ont
reconstruit une cohérence des discours congolais vers une seule et unique
perspective : la libération du pays. Les enjeux des tractations politiques sont
désormais visibles ou partout dénonciables, et les exploits burlesques des
commanditaires se traduisent en termes de gesticulations pathétiques.
Dépasser les hasards de l’étonnement, s’affranchir des peurs inutiles et
“prendre son destin en main” ne sont plus des étapes éphémères dans les
périphrases poétiques, mais des injonctions précises pour une action
immédiate dans l’art de vivre.
L’intention de témoigner aboutit lorsque le témoin ou l’écrivain a un
public qui accueille son message. À qui s’adresseEn suivant le sentier sous
les palmiers? Pour qui écrivez-vous ?
À ceux qui chercheraient à reconnaître le visage de la mort, afin de
triompher des peurs et des angoisses qui les harcèlent. À ceux qui croient à
l’immortalité de l’Homme, qui ne pensent pas que le passage sur la terre
s’achève sur un rictus ou un hiatus, mais sur la gloire et la splendeur de la
Foi. À ceux qui se projettent dans l’Amour comme acte essentiel de victoire
et d’éternité. À ceux qui pensent que la parole indique les interdépendances
entre le vivant et le spirituel, la mystique et la réalité, l’illumination et
l’extase.
Mwadi et Munanga, les personnages principaux du roman, ont « appris à
enseigner les écritures et à travailler la parole «en une syntaxe de
10
libération ». Que représente l’écriture pour vous ?
L’appel de la passion et de l’amour qu’il faudrait toujours poursuivre,
afin de triompher des illusions de l’existence.


10
Ibid., p. 269.