Eloge du séisme
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Description

Les représentations du séisme examinées dans cet essai relèvent de registres très différents qui toutefois se font curieusement écho. Elles revêtent toutes un caractère historique, mythique et symbolique. De l'Antiquité à nos jours, philosophes, poètes, conteurs et écrivains ont exprimé leur émoi face à l'événement de la terre qui tremble, phénomène, de prime abord, inexplicable, ineffable. Le séisme se révèle alors dans son essence paradoxal comme une fin et un commencement, un malheur et une promesse.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336388953
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright





























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-73906-9
Marie-Denise Shelton







Eloge du séisme
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Espaces Littéraires

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Dédicace


à Dominique et Colette









Un remerciement spécial à Fazia Aitel pour son écoute et ses conseils
Merci également à Louison pour son soutien affectueux
Citation


Le sorcier noir sentenciait à l’office : « Le monde est comme une pirogue, qui, tournant et tournant, ne sait plus si le vent voulait rire ou pleurer »
(Saint-John Perse)
C’est le désastre obscur qui porte la lumière
(Maurice Blanchot)
AVANT-PROPOS
Port-au-Prince. Los Angeles. Deux villes où la terre a tremblé et tremblera. Deux lieux qui m’habitent et que j’habite. La pensée du séisme, dans sa réalité géologique comme dans sa dimension existentielle, est troublante et captivante. Il n’y a pourtant rien de morbide dans cette fascination. Si mon regard reste rivé au creux des failles, c’est que je cherche quelque chose que l’on n’entrevoit pas, ou à peine, dans l’orgie des images sur nos écrans, ou à la Une des journaux du monde entier. Un violent tremblement de terre a secoué Haïti le 12 janvier 2010. La réalité alors a basculé dans un tourbillon d’images confuses, de visions d’apocalypse. Où étais-je ce jour-là ? Chez moi, à Claremont, petite ville californienne, non loin de Los Angeles, où je vis depuis plus d’une trentaine d’années. Ce jour-là, je m’apprêtais justement à partir pour Haïti où je devais participer à un colloque international sur la littérature. Le thème retenu pour cette rencontre qui, bien entendu, n’a pas eu lieu, était Haïti au miroir du monde . Ironique et prophétique, le choix de ce titre illustre d’une façon étrange l’idée du hasard objectif si cher aux surréalistes. L’image d’Haïti devait en effet se refléter à l’infini dans le miroir du monde, sur tous les écrans cathodiques, à la une des journaux du monde entier. Les articles et coupures de journaux sont encore là que j’ai bien rangés dans un classeur. Il y a aussi les documents du voyage : billets d’avion, réservations d’hôtel, programme du colloque. Chaque fois que mon regard s’y pose, je ne peux réprimer un trouble profond et je pense au séisme qui a secoué le pays où je suis née. Etais-je, sans y avoir été, une rescapée du tremblement de terre ? Je me dis que j’aurais pu mourir broyée par des blocs de béton armé ; enterrée sous les décombres d’un immeuble détruit. J’imaginais le pire, comme pour accompagner Haïti dans son malheur. Les communiqués de presse ont capté le moment sismique avec précision : Magnitude sur l’échelle Richter entre 7.0 et 7.3. Jour : 12 Janvier 2010. Heure 16h53 10 seconde heure locale. Epicentre 18° 27’ 25 » Nord ; 72° 31’ 59 » Ouest.
Depuis, la vie a repris son cours. Pourtant, une menace pèse encore sur Haïti, sur nous. Les failles invisibles qui lézardent le sous-sol terrestre rejoignent les sinuosités de la conscience fracturée. Des peurs antiques ressurgissent . Dans le désarroi, on cherche à comprendre, à saisir le sens. Une histoire, la mienne propre, semblait s’effacer lentement. Une véritable hécatombe. On parle de 300 000 morts, sans compter les estropiés, les amputés, les sans-abris, les femmes violées, abandonnées et les malades exsangues du choléra. Les Haïtiens, dit-on, se démènent encore comme ils peuvent au milieu des décombres, des gravats, et des tentes où vivent toujours des milliers de sinistrés. On dit que rien n’a vraiment changé depuis l’événement du séisme. Une poignée d’affairistes continuent de s’enrichir, profitant du désastre national. La classe politique corrompue, quant à elle, se tient à l’affût pour une gestion cynique de la catastrophe. Les caméras du monde, hier fixés sur Haïti, sont parties. Elles sillonnent d’autres points du globe en quête d’autres événements spectaculaires. De toute façon, l’ampleur du désastre qui a frappé Haïti est encore pour moi à peine concevable. Comme pour conjurer le mal ou apaiser les dieux, les Haïtiens, paraîtil, refusent toujours de nommer le tremblement de terre par son nom ; ils l’appellent ‘la chose’, en créole ‘bagayla’ ; ou ‘Monsieur’ en raison, sans doute, de son arrogance ; ou encore ‘goudougoudou’, onomatopée qui désigne le grondement sourd ressenti au moment des secousses.
On vit dans l’assurance du solide, du stable ; notre conception de la vie se fonde sur des présupposés indéniables. Il y aura toujours un lendemain ; nous foulerons toujours la terre ferme, et rien ne peut ébranler notre foi en ces notions simples et rassurantes. Certes, d’autres événements catastrophiques se produisent qui viennent interrompre le cours normal de la vie, livrant des sociétés entières au désordre, au chaos : cyclones, tornades, tempêtes, éruptions volcaniques, guerres, génocides, épidémies. Ces catastrophes s’abattent sur les cités mais elles demeurent en quelque sorte, malgré leur violence ou leur soudaineté, concevables. Elles s’annoncent, se préparent, obéissent parfois à un rythme saisonnier. Elles font peur mais on s’y attend en quelque sorte. Les nuages s’amoncellent, le ciel s’assombrit, et le désastre survient. Ces catastrophes-là sont, comme qui dirait, à dimension humaine. Certes, il y a des morts, des cris, la désolation et la dévastation, mais l’idée même de la continuité de la vie n’est pas écartée. Les nuages se retireront, les vents s’apaiseront, la peur apprivoisée lentement s’estompera, et le jour se lèvera dans l’affliction certes mais non dans le glacial effroi que cause l’arbitraire infini du tremblement de terre.
Passés les premiers moments de stupeur, je me suis tournée instinctivement vers les écrivains, ces médecins de l’âme, pour trouver une explication. Le discours scientifique ne suffisait pas. Quoiqu’important, il ne répondait pas à mon attente. Le sismologue analyse des données, observe des faits, mais le matériau humain le laisse quelque peu indifférent. D’ailleurs, on sait qu’en matière de séisme, la science ne peut ni prévoir, ni prévenir, ni même décrire, et cela malgré les appareils sophistiqués et le vocabulaire technique dont elle dispose – épicentre, tectonique des plaques, sismographes, géomagnétisme etc. Rien n’y fait. Plus le langage se fait précis plus la réalité qu’il veut recouvrir devient abstraite, insaisissable. Car pour les scientifiques de la Terre, le séisme survient toujours à l’improviste, au moment où on s’y attend le moins. Ils savent seulement que les tremblements de terre surviendront et ils s’appliquent à en dénombrer les causes probables, à scruter les failles, à mesurer les ondes sismiques. Leur science met rarement sur la voie d’une réflexion sur le coût humain des séismes. On apprend d’ailleurs qu’aujourd’hui la plupart des sismologues travaillent au service de l’industrie pétrolière, à la recherche d’hydrocarbures dans des sous-sols exposés à de plus en plus de risques, quitte à provoquer des tremblements de terre. Par contre, l’imaginaire de l’écrivain, du philosophe, du conteur et de l’artiste, est l’incubateur où l’inconnu prend forme, où naît une pensée. Pour eux, la question de l’existence humaine est primordiale dès lors qu’il s’agit d’événements dévastateurs. L’écrivain ou l’artiste qui tente de représenter le séisme se situe au carrefour de deux déterminations. D’une part, il veut faire œuvre de langage, donc œuvre d’imagination en introduisant son point de vue individuel. D’autre part, il engage une action au nom de tous. L’œuvre littéraire et artistique devra donc être comprise dans un double rapport : rapport à soi ; rapport à l’histoire collective. Elle n’apporte pas forcément de réponses, mais c’est à partir d’elle qu’on peut commencer à poser les questions d’importance.
Nous partirons donc à la recherche de paroles éparses qui sont venues s’écraser contre les murs effondrés. Comment imaginer une telle chose ? Comment parler du séisme ? La réalité se délite et se recompose dans et par les mots. Il s’agit du malheur, de la mort, du naufrage, mais aussi du désir et de l’espoir. La pensée se démène pour atteindre l’autre versant, là où la vie peut recommencer. Fracture et recomposition du sens. Il s’agit de l’avers et de l’envers de la même médaille. Il faut réapprendre à parler alors même que les mots font défaut. Il faut réapprendre à marcher alors même que le sol se dérobe sous nos pieds. L’injonction est impérieuse. Car, ce qui nous interpelle ici, ce n’est pas le séisme en tant que tel mais plutôt le discours qui a servi à l’entourer. Sans la parole ou l’image, le séisme resterait un événement muet. Pour prendre forme, pour devenir précisément quelque chose qu’on peut penser, il faut le geste de la représentation. La parole s’empare alors de l’événement, le transcende, le transforme, et finit par s’y substituer. Tout un système sémiologique se met en place, dont la fonction primordiale est de rendre visible l’insoupçonné, d’exhumer un astre enterré.
Le tremblement de terre haïtien du 12 janvier 2010 est le point de départ de cette réflexion qui m’a entraînée vers des lieux inconnus, mystérieux et lointains. De par sa démesure, il a fait surgir l’idée d’autres désastres. Tous les discours que l’on croyait obsolètes, révolus, ont retrouvé avec le séisme d’Haïti droit de cité. Dans la presse comme dans les églises, on a entendu des paroles étranges : malédiction, calamité, châtiment collectif, communauté du pire, apocalypse. Devant l’ampleur et la violence du tremblement de terre, la conscience de l’humanité entière s’est emballée. On dirait que le désastre haïtien était vécu comme une expérience à la fois personnelle pour chacun et universelle. C’est bien le sens des témoignages venus du monde entier de journalistes, d’intellectuels, d’écrivains, d’artistes, qui ont exprimé avec tant d’émotions ce que les Haïtiens eux-mêmes ne pouvaient encore dire. On a entendu ou lu des paroles de déploration, de compassion, de réconfort, de solidarité. Au milieu des larmes, certains évoquaient l’image de la Révolution pour rappeler qu’Haïti avait connu la gloire dans le passé et prédire qu’elle se remettrait debout. Le poète haïtien, René Depestre, a pu parler de « tendresse » du monde pour Haïti après le séisme. Rien de plus émouvant, en effet, que cette grande vague aurorale qui déferla sur l’île. Le phénomène ne devait pas durer mais, pour un temps, une parenté merveilleuse s’est nouée entre Haïti et le monde. Avec Haïti, s’éveillait la conscience universelle. Le séisme engendrait de toutes parts un questionnement où se mêlaient les registres métaphysique, politique, affectif, culturel. Parler d’Haïti à l’heure du séisme revenait à dialoguer avec l’héritage complexe de l’humanité. Cela ne cesse d’étonner. Haïti de fait inaugurait un nouveau chapitre de l’histoire moderne, l’histoire sismique et post-sismique.
Alors sont apparues les lignes jusqu’alors inaperçues d’autres failles, d’autres séismes. Peu à peu, au fil des lectures, la tristesse et l’incompréhension ont cédé le pas à quelque chose d’autre. Une lueur diffuse, une ombre lumineuse mais fugitive a commencé à poindre. Je voulais la saisir. Un îlot de liberté et d’espoir se profilait à l’horizon. Je suis partie à la recherche de ce qui a été dit ou écrit sur les tremblements de terre. Le champ était immense. Je ne peux cacher le plaisir que j’ai ressenti à entreprendre ce qui est bien une archéologie culturelle. Il fallait lire, trier, rassembler des fragments épars provenant de lieux fort divers, L’assemblage peut paraître hétéroclite mais j’estime que c’est précisément dans la diversité des regards et des interrogations que surgit le sens profond d’une expérience qui peut se partager. Le moment du tremblement est celui de l’ébahissement et de la révélation. Tout s’ébranle hors de soi et en soi. Il ne s’agit plus seulement d’un phénomène naturel, mais surtout aussi d’une expérience existentielle qui se mesure par degrés, de l’effroi au doux apaisement de l’âme. C’est ainsi que se forge ce que j’appellerais une poétique du séisme. Des temps les plus reculés à nos jours, on a tenté de dire l’effarement, l’égarement mais aussi l’exaltation de la vie lors d’un tremblement de terre. Cette continuité se révèle dans le caractère identique et unique de chacune de ces expressions du séisme. L’enjeu consistera à rendre audibles les paroles qui ont servi à nommer, à décrire, à appréhender, voire sublimer l’expérience du séisme. La présence de failles dans le sous-sol terrestre relie des époques et des lieux différents dans une commune expérience humaine. Espérons que cette traversée dans le temps et l’espace sismiques n’aboutira pas à l’anéantissement du sens. Je ne le pense pas. Je veillerai à ce que le mouvement de la pensée, trouvant un ancrage dans la réalité des textes, ne soit pas aussi imprévisible que l’onde sismique. L’agencement repose sur la nature évocatrice des textes : récits, fables, romans, ou poèmes. Et à travers les images que livrent ces textes, j’ai tenté de saisir l’idée même du séisme.
L’Eloge du Séisme
D’abord, qu’entendons-nous ici par ‘éloge’ ? Selon la définition première du terme, l’éloge est un discours prononcé à la faveur de quelqu’un, de quelque chose. Ordinairement, on dédie un ouvrage à quelque chose ou à quelqu’un qui apporte un bienfait. Ainsi, on a fait l’éloge de l’amitié, de l’optimisme, de l’amour. Ce sont là des choses qui évidemment forcent la reconnaissance. Par contre, nombreux sont les auteurs qui ont entrepris l’éloge de choses ou d’états qui sont d’emblée franchement négatifs. Aussi a-t-on vu Erasme, en 1509, publier L’éloge de la folie , prônant l’attitude du fou comme la seule réponse à l’absurdité de l’existence. La folie, dit Erasme, fait peur même aux fous, mais tout dépend d’elle : la vie, l’art, la passion créatrice. Erasme renverse l’ordre du réel. La folie devient non l’indice du malheur mais bien source primordiale de liberté et de création. Ce qu’on appelle raison, se révèle face au pouvoir créateur du fou, un sinistre fardeau. Même ton de la dérision chez l’auteur anonyme d’un petit livret qui s’intitule l’éloge du rien qui n’est dédié à personne , publié en 1746. Là, on plonge dans l’ivresse du verbe qui se met au service du néant. Le possesseur de rien ne craint rien, prétend l’auteur. On citera aussi, non sans quelque émerveillement, l’éloge de l’ombre de l’écrivain japonais Jun’ichiro Tanizaki. L’auteur y célèbre la tradition esthétique japonaise fondée sur le culte de la pénombre et de l’ombre. A la lumière aveuglante du monde occidental, Tanizaki oppose la lueur diffuse du clair-obscur qui fait mieux ressortir les détails des objets sur lesquels le regard se pose. François Jullien titre une de ses réflexions philosophiques Eloge de la fadeur . Catherine Clément, pour sa part, propose dans un texte riche d’intuitions et de lyrisme, son Eloge de la nuit . « Lorsqu’elle est silencieuse, fourmillante d’étoiles, on dirait que la nuit chuchote imperceptiblement. Elle a mille visages, dont un pour consoler, un autre pour maudire, un autre tendre à l’amour… Avec le temps, pour moi, elle a pris corps. La Nuit est une personne », écrit-elle. Et il y a eu au fil des dernières années une floraison de petits éloges – essais ou romans – qui ont mis en honneur la haine, la colère, la paresse, l’errance, la fuite, la marâtre. Dans le monde francophone les Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphael Confiant entreprendront l’éloge de la créolité , prônant le métissage comme source de l’identité antillaise, par opposition au retour aux sources africaines souhaité par les poètes de la Négritude. Et on pourrait citer bien d’autres exemples où l’éloge porte sur une condition d’apparence indésirable ou problématique pour en extraire un précipité positif, humain ou humaniste.
L’éloge du séisme qui est proposé ici se fondera sur l’ambiguïté qui rassemble des notions contradictoires : vie/mort ; destruction/reconstruction ; le moi/le monde. La démarche s’apparentera à celle du poète « aux semelles de vent », qui ignorant les frontières dans lesquelles la pensée raisonnante veut enfermer le réel, part sur la route des cataclysmes. L’approche sera donc forcément dialectique . Je ne sais, en fin de compte, à quoi ressemblera cet éloge. C’est un défi à relever, non par esprit de contradiction, mais selon un principe de survie. J’aime beaucoup l’idée du philosophe Héraclite selon qui « l’opposé coopère ». Non seulement cette idée saisit le principe essentiel de l’existence, mais elle permet aussi de traverser la ligne qui sépare « l’avant » et « l’après » du séisme. Dans notre éloge, il ne s’agira pas de chanter les bienfaits de la destruction et du malheur. Il s’agira d’abord et surtout de faire un inventaire (certes partiel) des représentations de tremblements de terre dans la littérature. Dans ce sens, l’éloge tel qu’il est conçu ici retrouve son sens étymologique : en latin elogium signifie tout simplement note, observation, discours.
Les représentations du séisme dont il s’agira ici relèvent de différents registres qui pourtant se font curieusement écho. Elles revêtent toutes un caractère à la fois historique, mythique, et symbolique. De l’Antiquité la plus lointaine à l’époque contemporaine, philosophes, poètes, conteurs, artistes, écrivains ont exprimé étonnement et émoi face aux séismes ou tenté d’en tirer une leçon morale ou existentielle. Quels qu’ils soient, ils sont partis en quête d’une révélation qui donnerait un sens à ce qui, de prime abord, semble incompréhensible. Dès lors, le saisissement que suscite le séisme prend la forme d’une incantation, d’une divination. Certains veulent lui conférer une finalité, une raison d’être considérant le tremblement de terre un signe, un avertissement. D’autres y voient une manifestation des caprices de la nature elle-même. D’autres encore, contemplant le spectacle tragique de la destruction causée par les séismes, méditent sur le mal ou sur les fondements de l’ordre politique ou social existant. Les tremblements de terres invitent aussi souvent à l’introspection, à l’exploration de soi, provoquant ainsi une catharsis.
La Scène sismique
Commençons par évoquer les villes (mythiques ou réelles) frappées par des séismes dévastateurs. La liste est longue et peut-être interminable. On retiendra pour l’instant les plus notoires : Sodome, Gomorrhe, Rhodes, Pompéi, Istanbul, Lisbonne, Santiago du Chili, Lima, San Francisco, Agadir, Kobe, Kantô, Alger, Aquila, Port-au-Prince, Fukushima. L’imagination déborde d’images de villes cassées, incendiées, en l’espace de quelques minutes, de quelques secondes. Pour les grands séismes du passé, nous devons nous contenter d’images ou de récits. Aujourd’hui, grâce au miracle de la technologie moderne, on assiste à l’événement en train de se produire. L’objectif tremblant de téléphones portables ou de caméscopes capte en temps réel la confusion et l’effroi. On voit des étagères de magasins s’écrouler ; des immeubles gigantesques osciller de droite à gauche ; dans les rues, la panique, l’affolement de gens qui courent dans tous les sens. Avant, on n’avait que les récits postérieurs de chroniqueurs ou de survivants. Aujourd’hui, on vit presque en direct la scène du désastre. Sur les écrans du monde entier, on voit apparaître et disparaître des silhouettes tremblotantes, dont les mouvements désarticulés rendent compte de l’affolement général. Partout les mêmes scènes : rues jonchées de décombres et de gravats ; monuments et statues à genoux. Les maisons penchées ou aplaties au milieu du désordre de fils tordus, de panneaux gondolés, de toits ondulés, de murs lézardés. On assiste, grâce à la témérité des journalistes et équipes de télévision, à des scènes incroyables de sauvetage : un bras, une jambe, une tête qui surgissent sous des monticules de pierres ou sous une chape de ciment. A travers une petite fente, on extrait un enfant, maigre, chétif, ahuri comme si les quelques secondes du séisme avaient suffi pour le vider de son sang ; une vieille dame sort indemne après avoir été enterrée dans le sous-sol d’une maison 7, l0, 15 jours même. L’enfant sourit, le visage tout blanc de poussière, comme grimé pour un spectacle. La dame, le regard fixe, l’œil vitreux, ne sourit que des lèvres. Ils ont frôlé la mort. On dirait des mimes, des figures désarticulées de carnaval, ou plutôt des rescapés de l’enfer. Les sauveteurs casqués, leurs uniformes orange rutilant, remplissent avec gravité la tâche d’exhumer des corps, vivants ou morts. Nous voyons sur les écrans les visages hagards, les yeux éteints des vivants. Dans les reportages sur les séismes, reviennent les mêmes scènes, où le hasard et la fatalité se livrent un combat acharné. Les morts, anonymes, sont enterrés dans des rituels hâtifs, symboliques ou bien alors ils dorment pour l’éternité sous les décombres, sous les pieds des vivants. Les vivants eux se lèvent et marchent en direction de lieux inconnus. Qui sont-ils ? On ne le saura jamais. Il reste des noms de personnes disparues, peut-être à jamais, inscrits sur des listes arbitrairement affichées sur les murs lézardés ; des listes que personne ne consultera plus, trois jours, dix jours, un mois après l’événement. Ces listes d’ailleurs deviennent des « détails » encombrants, qui entravent la dramaturgie et le spectacle du séisme. En attendant, les survivants marchent droit devant eux, sans se retourner. Parfois, des mains se lèvent vers le ciel, implorant un invisible interlocuteur, sans doute responsable du malheur. Le ciel pourtant reste fermé. Tout cela tient du miracle et d’une logique implacable. Avant, il y avait l’histoire ; la durée ; la continuité. Maintenant, il y a l’instant et l’aléatoire. Et même si la vie progressivement reprend le dessus, l’avenir, pour un temps, reste suspendu dans l’inconnu. Les images tout comme les mots tentent de compenser l’incommunicabilité de l’événement.