Le sujet dans le théâtre contemporain
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Le sujet dans le théâtre contemporain

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Description

Ce livre propose d'éclairer le sujet contemporain par le théâtre. Prenant en compte une trajectoire esthétique de cet art avec les moments majeurs des ruptures qui ont eu lieu, le livre parcourt les déconstructions successives ayant mené le théâtre à donner une figure au sujet contemporain d'une façon inédite. De la position récurrente d'immobilité et d'attente du personnage contemporain en passant par celles de la quête d'identité, de la post-identité, de la contestation, du quotidien, la perte des repères du sujet reste prépondérante.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 375
EAN13 9782296167742
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le sujet
dans le théâtrecontemporain

© L'HARMATTAN,2007
5-7, rue del'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-02797-8
EAN :9782296027978

Serge BONNEVIE

Lesujet
danslethéâtre contemporain

L'Harmattan

ARTS,
TRANSVERSALITE,
EDUCATION

Collection dirigée par Gilles Boudinet

Cette collectionprésente, dans uneperspective
interdisciplinaire, desouvrages quiproposent uneréflexionsurles
artsetles pratiquesesthétiquesentermesde médiation culturelle
etd’éducation.
Elles’adresse auxétudiants, chercheurset universitaires
impliqués parcethème, ainsiqu’auxenseignantsetintervenants
concernés parles réflexions surles pratiquesde l’artdansles
champsde l’éducation etde l’animation.

Dernières parutions:

LEMONCHOIS, M.Pour une éducation esthétique.
Discernementetformation de lasensibilité,2003.
SOULAS, B.Art,Musique,Ecole.Discernementet
esthétique,2002.
HARTER, J.-L.LeJeu.Essai de déstructuration,2002.
BOUDINET, G.Pratiques tag.Verslaproposition d’une
«transe-culture »,2001.

SOMMAIRE
LE RIDEAU SE LEVE…............................................................ 9

I. REPERES THEMATIQUES: LES QUESTIONSDELA
REPRESENTATION THEATRALE ...........................................15
LETHEATRE ET LAPROBLEMATIQUE DU SUJET..........15
LETHEATRE:UNDIALOGUE AVECL’ALTÉRITÉ.............. 24
II.QUANDLETHEATREREPRÉSENTAIT UNAUTRE...............31
EME
DEL'ANTIQUITE AUDRAMEROMANTIQUE DUXIXSIECLE:
DANS QUELLES SCENES SESITUELESUJET REPRESENTE?.... 31
LES HOMMES ET LES DIEUX..................................................... 33
LE RELIGIEUX ET LA FARCE..................................................... 35
DE LA FABLE AU JEU..............................................................40
LE REGARD DUROI................................................................49
LE MIROIR DE L'INDIVIDU.......................................................57
DE LA VIOLENCE AU DESENCHANTEMENT................................ 66
BILAN DU PARCOURS..............................................................80
III.LETHEATRE CONTEMPORAIN................................... 85
COMMENTANALYSER LETHEATRE CONTEMPORAIN?........... 85
LAMISE ENCRISE DELA FORME DRAMATIQUE:LETOURNANT
DESANNEES1880-1910............................................................ 91
LETHEATRE ET L’INFLUENCE DELAMISE EN SCENE............. 99
LES REPRESENTATIONSDU SUJETDANS LE
THEATRE CONTEMPORAIN.......................................... 105
LESUJET DE L’IMMOBILITE...................................................105
LE SUJET EN QUETE D’IDENTITE........................................... 114
LE SUJET POST-IDENTITAIRE................................................. 118
LE SUJET EPIQUE................................................................. 127
LE SUJET DE L’ATTENTE....................................................... 134
LE SUJET DE LACONTESTATIONET DE LA DECONSTRUCTION DES
CONVENTIONS THEATRALES................................................... 139
LESUJET DU QUOTIDIEN...................................................... 155
LE SUJET DE L’IDENTITEECLATEE......................................... 163
LESUJET DE LA DEMANDE A L’AUTRE.................................... 171
BILANDU PARCOURS............................................................. 180
LERIDEAU SE FERME….................................................... 187
ANNEXES................................................................................ 197

7

REFLEXIONSAPARTIRDUCONCEPTDEREPRESENTATION(3)
............................................................................................... 197
LESENSESTHETIQUE DELAREPRESENTATION.................... 197
ANNEXE(4)............................................................................ 212
REFLEXIONS SUR LAREPRESENTATION THEATRALE........... 212
ANNEXE(5)............................................................................ 221
LES PREMIERES ORIENTATIONSESTHETIQUESDU THEATRE221
BIBLIOGRAPHIE...................................................................231

8

LE RIDEAU SE LEVE…

Je suisdansle noirlui, là-bas,seulsur scène, presque
invisible, immobile, enfile desmots…
Pourécrire ce livre, jesuis parti d’une expérience
théâtrale, de cesupportessentielqu’estleregard du
spectateurface à lareprésentation artistiquepour
penserle monde.J’airessenti lorsde cette
représentationun bouleversementesthétique majeur
avec“Melancholia” unepièceréalisée àpartirdu
roman deJ.Fosse.Il m’estapparu que cette création
scénique était révélatrice de l'identité nouvelle du sujet
contemporain.Celarévélait unparadoxe, celui d'une
représentationqui avaitatteint un degré d’abstraction
presque absolue dujeuetde laparole.Lapièce était
un montage detextesévoquantlavie d’unpeintre
e
norvégien de la fin duXIXsiècle,LarsHertervig,
symbole de l'individudans son impossible
communication avec le monde, et qui ne cesse de dire,
sousla forme d'un monologue intérieur:“je n'ai nulle
1
partoùaller…il fallaitbienque je m'en aille… ".
L’idéeque je me faisaisde lareprésentationthéâtrale a

1
J. Fosse,MelancholiaI, Paris,Ed. P.O.L. 1998.
9

été bouleversée àplusieursniveaux: la notion de
représentation, de l’esthétiquethéâtrale, de l’histoire
mise enscène(montrable), du personnage, de l’acteur,
dumouvementdansl’espace, de laparole, dudécor, de
l’éclairage, du rapport scène-salle.Enquoi consistait
cetteremise enquestion?Nevient-onpasau théâtre
pourfêtercerassemblement qui lie l’individuà la cité,
pour retrouvercesentimentdu vivre-ensemble?J'étais
plongé dans unequasi-obscuritétoutaulong de la
pièce, lascène étantfaiblementéclairéepar un écran,
et, de ce fait, je nepouvais voir que l’ombre de l'acteur
toutaulong de cettereprésentation.Celui-cirestait
presque immobile, ilparlaitlentement, d’unton
monocorde, et sesmotsétaient parfoisinaudibles.
Aucune actionvéritable, même les parolesne
permettaient pasdesupposerl’avancementd’une
actionquelconque.Cequi étaitexposé était
l'irreprésentable, l’innommable de lapersonne
humaine(que je metsenrelationparla métaphore au
roman dumême nom de S.Beckett,symbole de
l'individunepouvant se définir uneplace dansle
monde).Lepersonnage incarnait unsujetenperte de
repèresdontla conscience altérée l'empêchaitdese
situerdansla cité.

Enquoi cespectacle était-ilrévélateurdu sujet
contemporain?Lerécitneprésentait plus une histoire
maisdesfragmentsdephrases, misesboutà bout,sans
cohérence évidente, nousdécrivant unsujet
“morcelé”,sans “structure”,sans “but ”,“égaré
“dans un mondevide desens.En l'absence derécit
linéaire, de dialogue, depersonnage, d’action etde
situation dramatique, nousétionsdonc à l’écoute de
fragmentsdeparolesdisloquéeset répétitivesdans une
quasi-obscurité.

10

Pouvons-nous trouver un lienentre cette dislocation
dudiscourset l’obscurité du monde dans lequel nous
nous trouvons placésen tant quesujetspostmodernes?
Lethéâtre contemporainest-ildépourvud'histoires ou
mélange d’histoires mêlées,partielles,révélant une
confusion identitaireprofonde?Représente-t-ilavec
âpreté et luciditéla conditiondes hommes
d’aujourd'hui ?Des personnalités “balbutiantes ”, en
étatd’errance, desurvie, deflou face aux règles qui
structurent la cité?

Cetexemple évocateur m’aservidepointde départ
pourcomprendrelesujetdans lasociététel qu'il peut
êtresaisi par lethéâtre contemporain. Il apparaît que la
représentation théâtrale ne donne plus à voir un sujet
selon les mêmes structures de récit et de mise en scène
qu'auparavant. Nous verrons dans ce livre que le
mouvement de décomposition des repères de la
représentation provient de l’évolution même de
l’histoire du théâtre, spectacle dit “vivant ”,objet des
transformations les plus marquantes car en lien direct
avec la vie, elle-même mouvante.

Il existe une hétérogénéité des théories théâtrales. La
théorie du théâtre est une discipline qui s’intéresse aux
phénomènes qui impliquent le texte et la scène: le
théâtre, c’est à la fois une pratique d’écriture et une
pratique de représentation. Les questions d’esthétique
se trouvent au centre de la problématique des
représentations du sujet.C’est à partir de ces différentes
transformations que se définit sa valeur éducative, car
cela nous oblige constamment à changer notre point de
vue sur le monde. Qu’est-ce que l’esthétique théâtrale ?
11

Comme l’indique C. Naugrette, dans son livre
L’esthétique théâtrale,s’“ ilagitd’une discipline
d’originephilosophique àl’intérieurdelaquellevont
êtreforgés les outilsconceptuels permettantdepenser
2
lethéâtre”.D’unepart,l’esthétiquethéâtrales’appuie
sur les théories instauréesdepuis l’Antiquitégrecque
par les philosopheset lesartistes.Del’autre, elle esten
construction permanente, elle“apparaîtcommeune
pensée agissante,unepenséequi va et qui poseune
série dequestionsessentielles tantsurlethéâtrequ’au
3
théâtrelui-même”.Les problématiques posées par
l’esthétiquethéâtrales’étendentdu texte àsamise en
scène, et s’actualisentdans un va-et-viententrethéorie
et pratique. Il est donc nécessaire de prendre en compte
la dimension philosophique de l’art théâtral
consubstantielle de l'action scénique.

Prenant appui sur les premières orientations
4
esthétiques avec Platon etAristote , puis sur l’influence
de la tragédie grecque, moment annonciateur d’un
questionnement sur l’homme par le théâtre, nous
tenterons de marquer les grandes étapes de l’esthétique
théâtrale et des formes de la représentation. Quels
repères prendre ? Les genres dramatiques, les histoires,
les personnages, l'espace scénique, les lieux de
représentations, le rapport avec le public, semblent
opératoires pour analyser l’évolution théâtrale. Il est
fondamental d’analyser les différents mouvements de
cette “ déconstruction “et d’essayer de comprendre en
quoi cela est révélateur du sujet dans la société. Le
théâtre est un espace de représentation et ce concept

2
C. Naugrette,L’esthétiquethéâtrale, Paris, Nathan/HER,2000,
Note d’introduction.
3
Ibid.
4
VoirAnnexe 1.
12

doit être analysé de manière àpouvoir poser laquestion
desavaleuréducative.Nous tenteronsde dégager les
différentesévolutionsesthétiqueset les réflexions
5
autourde ce conceptdereprésentation pourinterpréter
des significations symboliquesdelaplace du sujet.

Nous tenteronsdeprendre encompte danscette
analyselesdeuxaspectsessentielsdu théâtre, àsavoir
letexte et sareprésentation scénique.Àpartirdes
fondements théoriquesdel’esthétiqueplatonicienne et
aristotéliciennejusqu’auxdéconstructionsesthétiques
qui fondent lethéâtre contemporain,nous tenteronsde
dégager les grands thèmesdereprésentationdu sujet.

5
VoirAnnexe2.

13

I. REPÈRES THÉMATIQUES :LES QUESTIONS
DELAREPRÉSENTATION THÉÂTRALE

LETHEATRE ET LAPROBLEMATIQUE DU SUJET

Le théâtre, en tant qu’art, est un lieu de représentation
symbolique des rapports humains, des problèmes des
individusdans la cité.Lethéâtrepossèdeunefonction
symbolique dereprésentationdela cité.Commele dit
J.Duvignaud,lethéâtre est “ unartenraciné,leplus
engagé detous lesartsdans latramevivante de
l’expérience collective […]lethéâtre est une
6
manifestation sociale".Lethéâtre est unescène dans la
citéoù la citésereprésente,il représentepoétiquement
lavie des hommes. Il propose un débat pour poser en
quelque sorte des règles pour vivre-ensemble et joue un
rôle éminemment éducatif car il montre au spectateur
les nombreux problèmes qui sont à régler pour vivre en
communauté. Le théâtre se révèle être un lieu
d’apprentissage de notre rôle dans la société.En un
sens, le théâtre interroge la place du sujet dans la cité,
et, ne nous montre-t-il pas toujours un sujet en crise (au
sens dekrisis, d’un choix à faire, d’une décision à
prendre, car quelque chose manque à sa résolution)?
Le débat sans cesse renouvelé du rapport problématique
entre le sujet et l’Autre ? Le théâtre n’éclaire-t-il pas la
crise du sujet en la mettant en scène ? Nous partons de
l’hypothèse que l’essence de la représentation théâtrale,
c’est la crise du sujet dans son rapport à l’Autre.

D’autre part, le théâtre évolue à l’intérieur d’un long
processus historique et pose des problèmes différents et

6
J.Duvignaud,Sociologie du théâtre,p.11.
15

de façons différentes selon les moments de l’Histoire.
Apartir du théâtregrecjusqu’àla crise dudrame
moderne etcontemporain,lethéâtre est structuréselon
différentes modalitésesthétiqueset nereprésentepas le
sujetdelamêmemanière.Nousdevonsdoncprendre
encompteunetrajectoire esthétique,historique,selon
desétapes seréférantau milieu théâtral –cette étude
n’ayant pas pour objectifd’être exhaustive,maisde
rendre compte de certainséléments fondamentauxdela
scènethéâtrale-et voir quellesen sont les ruptures
pourcomprendre certains points marquantsdu théâtre
contemporain.

Qu’est-cequel’activitéthéâtrale contemporainenous
donne commereprésentationsdu sujet ?Nous pouvons
abordercettequestiondelareprésentationdu sujetau
théâtre encorrélationavecla crise du sujet
contemporaindans lasociété.Pourquoicette
corrélation ?Commel’indique R.Abirached“lethéâtre
n’est jamaisexactement lerefletdelasociétéoù il se
produit,mais il nous renseignesur l’imagequela
sociétésefaitd’elle-même et sur lamanière dontelle
essaie deposer,voire de dénouer les problèmes qui
7
l’occupent, en les soumettantàlareprésentation ".
Notrerecherchereposesur lapossibilité d'analyserà
travers lethéâtre contemporain le désarroi pesant sur le
sujetpostmoderne.Force estde constater quelesétudes
sur lethéâtre contemporain révèlentcettemise encrise
du sujetàtravers lareprésentation théâtrale :ilest
convenud’évoquer,sur leplandelaformethéâtrale
contemporaine,lamise encrise delafable, du langage,
del’actionetdu personnage,lafragmentationdu récit ;

7
R.Abirached,La crise du personnage danslethéâtre moderne,
p.97.
16

l’émergence d’un théâtre du quotidiel’importn ;ance
réservée àl’intime etau monologue…En quoices
thèmes sont-ils révélateursdela crise du sujet ? Il faut
dès lors analyser en quoi consiste cette crise et tenter
d'explorer les thèmes qu'elle a pu inspirer au théâtre.

Le concept de sujet renvoie à une entité abstraite.
Nous prendrons pour cette étude, le concept de sujet tel
qu'il est défini parD.R.Dufour etM.Gauchet.Selon
D.R.Dufour,lesujet (en latin,lesubjectus), estcequi
est soumisàl’histoire, àunegrandefigure, àun grand
Autre.L’histoire,selonD.R.Dufour, est une“ suite de
soumissionsà des grandes figures placéesaucentre de
configurations symboliques[…] :laPhysisdans le
mondegrec;Dieudans les monothéismes ; leroidans
lamonarchie; lepeuple dans larépublique; larace
dans lenazisme; lanationavecl’avènementdes
8
souverainetéls ;eprolétariatdans le communisme”.
Les mythes,les récits,représentent lesdifférentes
grandes figures symboliquesdel’Histoire.Le Dieudes
monothéismes représentelaloietest uneformequia
dominétoutenotrehistoire.Lesujeta étépendant
longtemps lesujetde Dieu.Lasoumissionau roiest
sujétionàunespaceintermédiaire entrelesdieuxet les
hommes.Avecleroi,les hommes vontcommencerà
débattre et ils vontdétruire cettegrandefigurepour la
remplacer par la République.Le Prolétariata été aussi
unegrandefigure auquel lesujetétait soumis.Mais
comme Dieu,le Prolétariatest unefigure
indéfinissable.Il ya euaussi lafigure delarace, au
e
XXsiècle avecle Nazisme; mais, aveclarace,il n’ya
pasdesujet universel.

8
D.R.Dufour,Lesdésarroisde l’individu-sujet,inLe Monde
diplomatique, Février 2001.
17

Aujourd’hui, il est difficile d’évoquer une grande
figure, et peut-être sommes-nous encore assujettis aux
fantômes des grandes figures du passé. On invente des
histoires pour faire exister l’Autre et pour en fin de
compte exister soi-même. Pour exemple, les différentes
formes que prennent les personnages deMolière dans
ses pièces permettent non seulementde donner sensà
l'existence d'unAutre(lasoumissionau symbole du
pouvoir royal,une Loi,une Morale),maisen faisant
existercetAutre, donne àvoirau lecteur sonexistence
propre, en lui faisant prendre conscience des obstacles,
liésauxdifficultésà être dans lemonde, et font qu'il se
définisse demanièrestable et univoque en fonction
d'uneréférence.Lethéâtremanifeste cetteprésence de
l’Autre,selondifférents pointsdevue et interrogele
rapport quenousentretenonsaveclui.Pour
D.R.Dufour,“L’Autre, c’est l’instancepar quoi
s’établit,pour lesujet,une antérioritéfondatrice àpartir
delaquelleun ordretemporelest rendu possible.C’est
demêmeun “ là”,une extérioritégrâce àlaquellepeut
sefonder un “ ici ”,uneintériorité.Pour quejesois ici,
9
il fauten sommequel’Autresoit là”.Lafigure de
l’Autre estcequi permetd’avoir une“référence
commune”et “auxdifférents individusd’appartenirà
10
lamême communauté”.Or, depuis l’avènementdela
démocratie,nous sommesdéfinis par l’autonomie
juridique du sujet (initiéepar lemondegrec,mais
efficiente depuis la Seconde Guerremondiale),“ où
l’on s’est misà donnerdu sujet une définition
11
autoréférentielle .”L’autonomie consiste àse donner

9
Ibid.
10
Ibid.
11
Ibid.

18

à soi-même la loi.Lesujet n’aplusdegrandAutre
auquel seréféreret setrouve dans l’obligationdese
fonder lui-même.Cettesituationdu sujetpostmoderne
a été analyséeparJ.-F.Lyotardquidéfinit lasociété
postmodernepar lafindes grands récitsde
légitimation, et notammentdu grandrécit religieuxet
politique.Dans sonétudesurLa condition
postmoderne, celui-ci nousdit que“lafonction
narrativeperdses foncteurs,legrandhéros,les grands
12
périls,les grands péripleset legrand but ”.Cettefin
des grands récits, du grandhérosetdu grand but,n’est
doncpas sans lienavecnotreproblématiquesur le
théâtre contemporain où ilest question,justement, dela
fragmentationdes textes, delamise en scène de
personnages sans identité…

La“ sortie delareligion ”dont parleM.Gauchet,
dans lapériodequ’il nommeultra-contemporaine,ne
veut pasdirequ’il n’yaplusdereligieuxdans nos
sociétés,mais quelareligion n’est plus legouvernail
principaldes sujets.Nous serionsdonc dans unesociété
sanseschatologie, c’est-à-diresans horizondictépar un
salutàvenir.En attendantGodotde S.Beckettdévoile
et meten scène cettenouvelleforme du sujet sans
transcendance.C’est lesujetenattente del’Autre,qui
attendpour passer letemps.C’est unefaçonde
représenter les problèmesdans lesquels setrouvele
sujet pour sefonder lui-même.S.Beckett nous montre
le désarroidans lequel setrouvelesujetcontemporain
quandil n’aplusdegrand Autre auquel seréférer.
D’une autremanière, A.Artaud estcelui quicherche à
sefonder lui-mêmepar lelangage.Nous sommes

12
J.F.Lyotard,La Condition Postmoderne, Paris, Minuit,1979,
pp.7-8.
19

soumis au langage.Leprojetd’A.Artaud estd’inventer
un langagepouréchapperàlasoumission par
l’inventiond’unelangue, àtenterdesortirde cette
soumissionàl'Autre.A.Artaud estcelui qui veut
prendrelaplace du grandAutre, deDieu:“[…]je
13
prendrai taplace. /Jetehais: christ,jesuisDieu ”.
Aussi, commelenoteE.Grossman, en parlantdu
“corps-acte d’Artaud,irreprésentable,moléculaire et
dansant, ce corps-théâtreplurielet inconcevable(dans
tous les sensdu terme) peut nousaiderà appréhender
cequi se dessine dans lesécritures moderneset plus
largement, dans les imaginairescontemporains, d’une
nouvelle défiguration: celle d’uncorps
impropre,post14
identitaire… ”.A.Artaudpréfigure“ un sujet
multiple,informe,plastique,impropre àtoutefixation
dans une doctrine”et “anticipelaremarquablelabilité
des positions idéologiques,politiques, éthiquesdes
15
actuels sujetsdéfiguréy aurait donc comme unes .”Il
correspondance entre le sujetpost-identitaire(selon
l'expression d'E.Grossman) décrit parA.Artaud et le
sujet contemporain dans ses égarements identitaires.
Nous aurons à interroger cette problématique identitaire
du sujet avec d’autres auteurs.

La crise du sujet s’analyse,selonD.R.Dufour,par le
fait qu’ànotre époque,“ tout repose, en finde compte,
sur lesujet – sur l’autonomie économique,juridique,
16
politique et symbolique du sujet ”,laissantcesujet
dans la contrainte desefonder lui-même car il nepeut
seréférerà aucunegrandefigurelégitime.M.Gauchet

13
A.Artaud,Œuvrescomplètes,(XV,164).
14
E.Grossman,L’HommeActeur,inRevue Europe, Antonin
Artaud,janvier-février 2002,p.12.
15
Ibid.,p.12.
16
D.R.Dufour,Lesdésarroisde l’individu-sujet.
20

définit le sujet selon un schéma d’évolution en
distinguant trois âges de la personnalité.Lepremierâge
correspondraitàlapersonnalitétraditionnelle,
c’est-àdire“aux mondes sociauxd’avant l’individualisme”et
“ordonnéepar l’incorporationdes normes
17
collectives .”Lepremierâge delapersonnalité est
donc encadrépar lafonction symbolique exercéepar la
collectivité.Le deuxième âge delapersonnalité est
celuidelapersonnalitémoderne etcorrespond à
“ l’individuclassique”, celui quiestdégagé,posé et
e e
célébré commetelaux XVIII[…] à-XIX siècles
l’individubourgeois, en son âge d’or, disons de 1700 à
18
1900 .” Cet âge est celui du compromis entre “ d’un
côté la reconnaissance maintenue de la précédence du
collectif en fait, mais à l’intérieur de cette précédence,
de l’autre côté, reconnaissance de la liberté de choix en
19
droit .”Âge d’or de laconscienceet de la
responsabilité, nous dit-il, mais il y a aussi la “ mise en
évidence d’un inconscient où se réfugie la part
symbolique qui n’a plus de place dans le
fonctionnement collectif, où les règles de droit
20
remplacent l’autorité de la coutume et des dieux”.
M.Gauchet,parlepourcetâgemoderne d’une
“intériorisationdelanorme”, c’est-à-dire d’une
“appropriationconsciente et volontaire de cequiétait
reçuet subi,mais sans quesoit remise encause
21
l’inscriptiondans lesocial ”.Le compromis va
s’exprimer par lanotionde devoiretavec ellele conflit

17
M.Gauchet,La démocratie contre elle-même,Essai de
psychologie contemporaine.I, Paris, Gallimard, Coll.Tel,2002,
p. 252.
18
Ibid. p.251.
19
Ibid. p.251.
20
Ibid. p.251.
21
Ibid. p.252.
21

de culpabilité, du “conflit entre ce qui est de l’ordre de
l’inscription psychique de la règle sociale et de ce qui
22
est de l’ordre de l’individualité et de son désir”.La
personnalitémoderne est liée àlanotionde
responsabilité dont la basereposesur uneconscience
de faire partie d’une collectivité.Ainsi,larupture avec
lapersonnalité contemporaine,“serait l’effacementde
23
cettestructuration par l’appartenance”.Àceniveau
d'interprétation historique delapsychologiesetrouve
l'essentieldelaproblématique du sujetcontemporain,
car selonM.Gauchet,“l’individucontemporainaurait
en propre d’êtrelepremier individuàvivre en ignorant
qu’il viten société,lepremier individuàpouvoir se
permettre, depar l’évolution même delasociété,
24
d’ignorer qu’ilesten société”.L’individu
contemporain nousdit-ilest un individu “déconnecté
symboliquementetcognitivementdu pointdevue du
tout,l’individu pour lequel il n’yaplusdesensàse
25
placerau pointdevue del’ensemble. ”Nous serions
doncpassésd’un sujetdelatranscendance àun sujetde
l’immanence.Laréférence àl'Autre en tant qu'elle
garantissait l'assise du sujet pour s'identifier,s'est
évanouie.Lesujetpostmoderneest un sujetabandonné
par l'Autre et seulau monde.

Nous pouvonsàpartirde cette analyse du sujet
contemporaindégagerdes thèmes qui seréfèrentau
théâtre contemporain tels que :lesujetdel’immobilité,
lesujeten quête d’identité,lesujet post-identitaire,le
sujetdel’attente,lesujetdu quotidien,lesujetde
l’identité éclatée,lesujetdela demande àl’autre,qui

22
Ibid. p.252.
23
Ibid. p.254.
24
Ibid. p.254.
25
Ibid. p.254.

22

ont partie liée avec la crise du personnage (sans
enracinement dans une histoire, sans nom, sans identité,
sans but, sans liens communautaires…), la mise en
crise du langage (la notion de conversation), la question
de la perte des repères spatio-temporels (des espaces
indéfinis…).Lesujetépique de B.Brecht, aux prises
aveclescontradictions sociales poselesujetcomme
celui quidoit faireun travailcritiquesur lui-même et
sur lasociété.Cesujetcritiquenesembleplusêtreune
figure dominante delasociétépostmoderne.Lesujetde
l’attenteest lesujet quicherche àsefonder lui-même.
Lethéâtre contemporain nereprésenterait-il pas un
sujetencrisepermanente?Nous serionsdoncpassés
d’un théâtreoù la crise du sujetétait résoluepar
l’histoire,par l’intrigue, àun théâtreoù la crise du sujet
setrouvesans résolutions.Peut-on toujours parlerde
crise du sujet (unchoixest-il vraimentàfaire)
?N’yat-il pas lieudeparler, dans lethéâtre contemporain, de
l’effacement, dela déliquescence delafigure du sujet
en unemultiplicité defragmentsd’identité?Modulable
et mouvante àsouhait ?

23

LE THÉÂTRE :UNDIALOGUE AVECL’ALTÉRITÉ

Lethéâtre commelerappelleD.Guénounest lelieu
du public, du peuple assemblé, car “dans lelieu grec
dont nous vient leterme“ théâtre”,theatronne désigne
pas lascène–c’est laskênê-,mais les gradins où
26
s’assoit lepeuple”.Ceci revientà direquelaprésence
d’une communauté définit lascène.Lascène est une
assemblée d’êtres humains quidécrit l’espace dela
représentation.Theatronsignifie, d’après son
étymologie,lelieud’où l’on voitetd'où l'onest vu.Le
public estdonc àl’origine cequi fondelethéâtre.Le
regard du spectateurest premier, etc’estàpartirdu lieu
du publicquese définit l’espacethéâtral.Lethéâtre est
donclelieudu rassemblementdu peuple, et pourcela,
selonD.Guénoun,“lethéâtre estdoncune activité
27
intrinsèquement politique”.D.Plassardreprendle
débatau sujetdu rôlepolitique du théâtre analysépar
D.Guénoun, et penseque“lethéâtreinstitue doncune
28
relation fictionnelle entre deuxentités plurielles ”.
L’événement théâtral symbolise“unevoix qui
s’affronte à d’autres voix”, etcela“constituepar
29
nécessitél’artdu théâtre en unactesocial ”.Selon
D.Plassard,l’expériencequenous faisonsdu théâtre
prend ainsi “lavaleurd’une allégorieimplicite delavie
collective, del’être aveclesautres, devant lesautres,

26
D.Guénoun,L’Exhibition desmotsetautresidéesdu théâtre et
de la philosophie,p.10.
27
Ibid. p.10.
28
D. Plassard,Théâtre et Politique : l’écriture de laviolence dans
“Fin departie”et “En attendantGodot”, inJouer lemonde, La
scène et letravaildel’imaginaire,Bruxelles,Centre d’études
théâtrales,2001,p.79.
29
Ibid. p.79.
24