Les blogs : écritures d
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Les blogs : écritures d'un nouveau genre ?

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Description

Parler de genre à propos des blogs, c'est moins chercher à découvrir une espèce littéraire nouvelle dans ce corpus hétérogène et massif que tenter de définir, au-delà des spécifications techniques et fonctionnelles, un objet esthétique. Le blog invente ses usages, ses communautés, ses configurations poétiques - autant de caractéristiques par lesquelles il fait genre. Entre contrainte de forme et liberté de parole, les déclinaisons multiples du blog décrivent aussi l'aventure d'une écriture.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 79
EAN13 9782296700550
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les blogs
Écritures d’un nouveau genre ?
Itinéraires. Littérature, textes, cultures

2010, 2


Les blogs
Écritures d’un nouveau genre ?


Centre d’Étude des Nouveaux Espaces Littéraires
Université Paris 13


L’Harmattan
Direction
Anne Tomiche et Pierre Zoberman

Comité de rédaction
Anne Coudreuse, Vincent Ferré, Xavier Garnier, Marie-Anne Paveau,
Christophe Pradeau.

Comité scientifique
Ruth Amossy, Marc Angenot, Philippe Artières, Isabelle Daunais, Papa Samba Diop, Ziad Elmarsafy, Éric Fassin, Gary Ferguson, Véronique Gély, Elena Gretchanaia, Anna Guillo, Akira Hamada, Thomas Honegger, Alice Jardine, Philippe Lejeune, Marielle Macé, Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, Dominique Maingueneau, Hugues Marchal, William Marx, Jean-Marc Moura, Christiane Ndiaye, Mireille Rosello, Laurence Rosier, Tiphaine Samoyault, William Spurlin.

Secrétariat d’édition
Centre d’Étude des Nouveaux Espaces Littéraires
François-Xavier Mas (Paris 13, UFR LSHS)
Université Paris 13
99, av. Jean-Baptiste Clément
93430 Villetaneuse

Diffusion, vente, abonnements
Éditions L’Harmattan
5-7, rue de l’École polytechnique
75005 Paris
Périodicité
4 numéros par an.
Publication subventionnée par l’université Paris 13.

© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12012-9
EAN : 9782296120129

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Introduction
Il serait curieux de tout publier.
Raymond Queneau {1}

Les blogs forment un corpus à la fois hétérogène et massif. Leur nombre croissant, au-delà du phénomène de mode, marque un retour en force du « je », s’énonçant à travers une large variété de thèmes, de styles, d’approches. Mais à travers cette diversité, qu’ils le théorisent explicitement ou que leur pratique seule le signale, ils apparaissent comme un lieu d’expression spécifique, adapté à de nouvelles contraintes et générant de nouveaux codes, susceptible de repenser les champs de l’écriture et de la publication – création, édition, liberté d’expression, réseaux de sociabilité, légitimité des écrits, frontières des genres…
Écritures en recherche
L’écriture des blogs ne s’invente pas ex nihilo. Elle suppose souvent l’adhésion à un genre constitué (roman, poème, aphorismes, récit de voyage, journal intime, essai, critique, article de journal, etc.), nécessairement travaillé – et potentiellement déformé – par l’actualisation singulière qu’en propose le blog. Elle peut au contraire choisir le porte-à-faux, soit par la revendication d’une forme nouvelle, soit par une pratique déroutante, hybridant, remixant, détournant les canons génériques pour mieux s’en distinguer. Elle accentue, enfin, l’importance de « l’image du texte », de « l’énonciation éditoriale {2} », à travers des modalités qui, sans être propres à Internet, sont encouragées par ce cadre : arborescence, interactivité, standardisation des mises en œuvre.
Ce désir d’écrire autrement peut faire du blog un lieu de contestation des institutions (littéraires, éditoriales, médiatiques, éducatives…), un espace d’émergence, réelle ou supposée, de contre-pouvoirs ou de systèmes de valeurs parallèles. C’est aussi un lieu d’engagement créatif : l’implication des internautes débouche volontiers sur des manifestes, c’est un appel à la discussion, à la prise d’initiative. Ce positionnement invite à réfléchir sur des notions telles que la démocratie participative, les communautés idéologiques ou thématiques, les écritures du collectif. Il débouche sur une culture du « happy few », en suggérant la création de communautés d’auteurs et de lecteurs (larges ou plus restreintes comme le montre le phénomène des blogs privés), réseaux de sociabilité parallèles qui forment de nouveaux salons ou cénacles. Les paroles de connaisseurs, le lexique renouvelé par des néologismes ou émaillé par des gimmicks fonctionnent comme des signes de reconnaissance. Les « niches » se multiplient sur le net, tandis que le libre jeu sur les identités pseudonymiques, les indices de connivence construisent un espace relationnel à géométrie variable.
Qu’écrire dans un blog ? Quatre axes configurent les objets qu’il se donne. D’un côté, les « choses vues », qui tirent le blog vers le journal, le bloc-notes, l’écriture fragmentaire, et l’orientent vers le réel. De l’autre, l’« extimité {3} », qui tend vers une écriture publique de l’intime, entre exposition de soi et mise en débat, égocentrisme et engagement. Puis le savoir, qui fait du blog le lieu privilégié d’un partage des connaissances et des savoir-faire, un outil de vulgarisation ou de sensibilisation. Enfin, la création littéraire ou artistique. Les quatre peuvent bien sûr se rejoindre, par exemple dans certaines formes du journal intime.
Le geste créateur suppose également une réflexion spécifique. La première question est celle de ses modalités. A-t-il lieu directement sur la page web, ou bien a-t-il ses brouillons, ses étapes préalables, voire ses variantes « papier » ? On peut se demander comment il se rattache à une identité (pseudonyme), voire à une communauté. Sa pâte, son empreinte, sa trace doivent en général être reconsidérées dans ce contexte virtuel, à la lumière de ses contraintes matérielles – morcellement, taille, périodicité, fixité des formes, impératifs techniques – ou éthico-poétiques – contrat avec les lecteurs, autocensure. La seconde question est celle de ses motivations : qu’est-ce qui détermine la prise de parole ? Le choix du blog de préférence à un autre support a des implications sur le geste d’écriture, il programme une certaine forme d’engagement ou de mise à distance, et lie par ce contrat son lecteur, invité, la plupart du temps, à réagir.
L’activité du lecteur constitue donc aussi une piste de réflexion privilégiée. Il a sa part dans ce processus d’écriture au long cours, intervenant sur la création (interactivité) ou l’évaluation de l’œuvre (réception). Cependant, selon les blogs, la marge de liberté qui lui est donnée est variable, et suppose donc une ouverture graduée du corpus au lecteur. Variable aussi est la liberté qu’il se donne, lorsque surgit ce désir d’écrire à son tour, à visage découvert ou abrité par un pseudonyme, la nature de ses commentaires pouvant aller de l’avis de consommateur au dialogue critique, voire à l’émulation créatrice.
Au sein de cette écriture accumulative et interactive, le rapport à la temporalité s’avère complexe, « l’œuvre » tendant à s’effacer au profit d’un work in progress potentiellement infini. Le bouleversement de l’ordre écriture/achèvement de l’œuvre/lecture, l’immédiateté et l’éventuelle discontinuité de la lecture modifient nos habitudes de réception. D’où, aussi, des problématiques mémorielles qui touchent à la genèse textuelle, au souci de laisser une trace, à la relation à la postérité.
La redéfinition de la valeur, enfin, semble ici essentielle. Éviter la sanction éditoriale, c’est aussi se priver de sa sanctification et de son système de légitimation. La crainte de la « poubellication » n’est pas toujours à l’horizon, mais la démultiplication des jugements de valeur dans les commentaires génère une certaine inquiétude, contrebalancée par les ressources de l’« autoritativité {4} ». Beaucoup de blogs posent plus ou moins directement la question de la légitimité de celui qui parle : sa présentation – portrait formel, ironique ou intimiste, en quidam ou en spécialiste –, son rattachement à une institution – ou son refus de s’y rattacher –, sont autant d’indices révélant d’où il parle.
Du genre blog
Poser la question du blog comme genre s’avère complexe. Il ne s’agit pas ici de faire à tout prix du blog un genre nouveau, mais de poser de cette façon la question des modalités d’écriture et des horizons d’attente que ce mode d’expression programme à travers la diversité de ses actualisations. Ainsi se conçoit une tentative de définition, non seulement en tant qu’objet technologique et fonctionnel – ce par quoi le blog se différencie d’autres formes d’écriture sur Internet –, mais aussi en tant qu’objet esthétique. Le fil conducteur de cette réflexion est d’observer en quoi et comment le blog travaille les genres constitués par un déplacement qui est, peut-être, un renouvellement par le biais d’une écriture diffractée qui investit, réécrit, modifie, critique, parodie. Les enjeux de telles appropriations, dont il faut rappeler le caractère personnel, généralement revendiqué, vont du jeu à l’engagement le plus entier, en passant par la concurrence, la distanciation, la contestation. De là l’instauration de nouveaux modes d’intervention dans l’espace public, la mise en place d’autres critères de légitimation, la création de circuits parallèles d’appréciation et, potentiellement, une forme de virtualisation de la sphère socioculturelle.
En ce sens, le blog participe à une reconfiguration globale de l’aventure d’écrire. La médiation du support informatique et le rythme propre au blog imposent des processus spécifiques. L’association du texte et de l’image, l’importance du graphisme et l’intégration possible de sources audio ou vidéo accentuent la porosité des frontières entre ce qui relève du littéraire, de l’intime, du médiatique ou de l’artistique. La symbolique de l’adresse, à laquelle le blog donne une matérialité immédiate, redéfinit le rapport entre créateur et lecteur, qu’il soit marqué par l’élection ou le hasard, la reconnaissance ou le jeu.
Quel que soit l’angle sous lequel on aborde ce massif complexe, on constate la prédominance de formes hybrides, avides de mêler les genres et les approches. En écho à ces pratiques, il semblait donc essentiel de s’inscrire dans une même logique d’ouverture interdisciplinaire et de combinaison des perspectives – en témoigne la diversité des contributeurs de ce numéro. Qu’ils soient spécialistes de littérature ou de communication, familiers du domaine ou curieux d’en explorer l’espace réticulaire, qu’ils soient lecteurs ou rédacteurs de blogs, leurs analyses sont animées d’un même désir de cerner cet objet aussi exposé qu’insaisissable.
Chroniques d’un genre annoncé
Les déclinaisons multiples du blog, son appropriation par les internautes et ses pratiques partagées entre réseau social et expression de soi, liens hypertextes et mémoire soulignent non seulement sa richesse et sa diversité, mais aussi l’aventure d’une écriture en tension entre la contrainte d’une forme et la liberté d’une parole. De la théorie d’une pratique encore en cours de constitution à ses applications dans l’espace de l’écriture, l’objectif de ce volume est de tracer un chemin aux contours mobiles afin de s’interroger sur une possible poétique du blog. Souvent annoncé comme un genre nouveau, mais difficilement unifiable sous son évidente diversité, le blog résiste aux analyses qui chercheraient à le cataloguer trop promptement. C’est donc au cœur de ses tensions qu’il faut essayer de le saisir.
Écritures en tension
Nouvel architecte de l’espace littéraire selon Isabelle Escolin-Contensou, le blog serait à explorer comme un rhizome que le blogueur se doit d’apprivoiser, non sans tisser des liens en amont avec des traditions scripturales anciennes, et en aval vers une reconfiguration de la mémoire, notamment par l’intermédiaire de la blogroll. Étienne Candel s’interroge sur une forme éditoriale à concevoir comme un ensemble de normes d’écritures, préférant à l’idée d’une pratique générique celle d’une forme blog fragmentée en différents usages. La notion de tension est ici centrale entre une pratique sociale et sa compréhension comme genre, entre l’homogénéité d’une forme et la diversité de ses relations génériques. Ce concept de genre éditorial est également souligné par Évelyne Broudoux, constituant un point d’entrée dans l’espace du blog par la publication et les réseaux sociaux, avec un conditionnement évident par l’outil de communication : ce croisement entre théorie et pratique est étudié à la lumière d’un outil de microblogging, Tumblr. Valérie Jeanne-Perrier souligne l’opportunité sociale que constitue un média au développement exponentiel – le cas de Twitter est choisi ici – pour se construire une identité professionnelle grâce à l’originalité d’un support qui rend chacun acteur de sa propre légitimation et qui se présente, de ce fait, comme un espace privilégié de renégociation des places en brouillant les frontières professionnelles traditionnelles.
À une autre échelle, il est question dans la contribution de Marie-Ève Thérenty d’une poétique du support, une poétique éditoriale en littérature, dont elle souligne l’influence à la fois sur l’écriture et sur la réception. Cette étude est l’occasion d’approfondir l’analyse de deux livres dont l’origine est un blog : L’Autofictif d’Éric Chevillard et Tumulte de François Bon. Si l’édition papier constitue une façon de garder une trace, Bernard Massip quant à lui présente dans son article la démarche menée conjointement par la Bibliothèque nationale de France et l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA) sur l’archivage des sites personnels : conservation des traces, droit à la mémoire et droit à l’oubli, paramètres de consultation sont quelques-unes des interrogations centrales induites par la sauvegarde extérieure d’une écriture souvent perçue comme éminemment personnelle jusque dans sa diffusion.
Déclinaisons génériques
Parallèlement à ces réflexions sur la spécificité de la relation entretenue entre le blog et l’espace littéraire, les déclinaisons génériques sont nombreuses tant est prégnante la propension du blog à investir des écritures. Oriane Deseilligny explore les liens entre le journal en ligne et la rhétorique épistolaire, insiste sur la parenté avec le journal et la lettre, et met en perspective la tradition du geste spéculaire et ses avatars modernes. C’est au parcours d’un blogueur qu’Olivier Trédan choisit de son côté de s’intéresser, occasion de s’interroger sur la construction des espaces à concevoir aussi comme des mondes sociaux où le regard des pairs est déterminant. Cette visibilité sociale est soulignée par Barbara Semel : à partir d’un corpus de « blogs de filles », c’est une structuration de contenu et une matrice stylistique qui se trouvent appréhendées, soulignant de nouveau, au-delà de la reprise d’un héritage, une originalité propre au support appuyée notamment sur une communication virale. Cette réactivité et cette connivence sociale ainsi créées peuvent tout aussi bien s’amuser de ruptures et, par l’intermédiaire de ce lieu de débat, transformer le blog en espace de règlement de comptes : c’est l’approche retenue par Magali Bigey à travers l’exemple du roman sentimental sériel contemporain qui donne lieu à de vifs échanges par blogs interposés.
L’argument peut également être politique et servir cette fois une crédibilité idéologique. Giovanna di Rosario nous présente ainsi le blog d’opinion de l’humoriste italien Beppe Grillo, devenu, par l’appropriation des internautes et l’actualisation de ses prises de position en manifestations citoyennes, une forme de contrepouvoir. Camille Paloque-Berges s’oriente quant à elle vers le méta-Internet et notamment la question des surfblogs dont le principe n’est plus la création mais la recontextualisation, dans l’espace personnel d’un blog, d’objets informationnels trouvés sur le réseau, donnant naissance à ce que l’auteur qualifie « d’écri-lecture blog ». Dans cet espace fondamentalement hypertextuel et intertextuel, Brigitte Chapelain analyse des blogs d’écrivains et, partant, les transformations opérées par le blog sur la critique littéraire : une occasion de s’interroger à la fois sur son mode opératoire et sur la permanence des effets de textualité transversale.
Vers une poétique du blog
Dans l’espace du texte, l’écriture blog pose une question fondamentale sur le concept de fragment que Caroline Angé se propose d’explorer : signature scripturale du blog, le fragment est à envisager comme forme, avec d’évidentes implications du côté de la lecture et de l’approche générique. C’est sur un fragment singulier que Mathilde Labbé s’arrête, la citation littéraire, récurrente dans certains blogs et qui, au fil de copies et de collages, participe à une transmission littéraire qui procède du transfert et de l’appropriation dans l’espace d’une communauté. Ce constat de la difficile construction du blog comme genre littéraire en soi – au profit d’une exclusion dans les marges textuelles – guide la contribution d’Alexandre Gefen et le conduit par réaction à étudier précisément ce que le blog et plus largement ce que les réseaux font à la littérature. Dans cet esprit, l’écriture propre au microblogging et en particulier à Twitter – écriture de soi brève limitée ici à cent quarante caractères – est prometteuse par ce « détournement d’une technologie au profit d’un désir d’écriture » qui n’est pas sans rappeler une tradition de formes brèves, enrichie de tous les possibles engendrés par le Web 2.0, le Web du flux. De cet espace en mutation, la distance critique n’est pas absente et peut emprunter, au-delà de la notion de citation, les chemins de la reprise, de l’imitation, de la parodie, du pastiche : c’est l’approche retenue dans « Blog : si l’imitation fait genre » afin de souligner l’appropriation d’une écriture. Enfin, se demande le dernier article, les stratégies d’écriture mises en œuvre par le blog suffisent-elles pour le poser comme genre ? C’est l’occasion de revenir sur la naissance des genres, d’explorer le mode de lecture d’un écrit qui s’emploie à construire tout autant son lecteur que sa portée réflexive : quand dire c’est faire. Et si le blog se donnait avant tout comme genre sans se soucier d’en être un ?

Christèle Couleau et Pascale Hellégouarc’h
Université Paris 13 – CENEL
Le blog, nouvel espace littéraire entre tradition et reterritorialisation
Abstract

We consider weblogs as a networking environment when they are used as a means to write literature. We look at their goals, their forms and their aesthetics, as well as their relation to both the world and alterity. In order to establish generic criteria, we study how weblogs have been understood, attacked and defined by readers. We show that weblog as rhizome intends to reterritorialise the literary space and becomes a memory tool.

Keywords : literary space, tradition, handwritten news, memory, reterritorialisation Mots clés : espace littéraire, tradition, nouvelles à la main, mémoire, reterritorialisation
Une réception contrastée
Dans la courte histoire d’Internet, le weblog se détache comme format de publication né du numérique. À ses débuts {5} outre-Atlantique, il est un outil de veille élaboré par des internautes qui relèvent selon une fréquence hebdomadaire ou mensuelle l’apparition de sites et en consignent l’adresse. Ce travail de filtre et d’aiguillage renforce la connectivité du net : le lecteur numérique est quelqu’un qui fabrique du réseau. Les caractéristiques initiales du genre blog sont donc l’établissement de liens hypertextuels par un agent humain et leur mise à jour.
Aujourd’hui, les moteurs de recherche indexent plus de cent trente millions de blogs. Technorati {6} qui leur est dédié favorise l’exploration en fonction de l’« autorité » c’est-à-dire la manière dont les internautes ont distingué un blog via leur pointage dans les liens. Cet outil parcourt en temps réel le contenu sémantique de centaines de milliers de messages.
Comment expliquer un tel succès ? Une vive défense des blogs par leurs créateurs, des discours marketing {7} et institutionnels, l’intérêt de la critique universitaire {8} et de la presse, la présence diffuse de l’idée que le progrès est au service des facultés créatrices de chacun, enfin la gratuité et l’ergonomie des plates-formes {9} et des systèmes de gestion de contenu (CMS) {10} encouragent en France l’essor des blogs {11} . Nombre de développeurs participent à leur amélioration. Les fonctionnalités régissant le mode d’affichage, la recherche des données, l’ouverture des commentaires sont standardisées. Les éléments du profil systématisent la présentation de soi. La géographie du blog est mondialisée : dans toutes les langues, les pages affichées se ressemblent.
Conçu pour la publication rapide et la mise en relation du blogueur avec les membres d’une communauté virtuelle, intégrant ensuite différents médias et aujourd’hui propice à la dissémination sur les réseaux sociaux, le blog répond à des attentes de facilitation. Il réduit la fracture numérique. Les nouveaux arrivants adoptent en guise de « pages personnelles » cette technique de figuration de soi à travers une identité narrative et une identité de liens, reconnue par les pairs. Les blogs deviennent donc « les sites personnels de deuxième génération {12} ». « Weblog », en 2004, est un « buzz word {13} », pour lequel plusieurs traductions concourent dans la francophonie : « carnet, webillard, bloc-notes, joueb ». On abandonne la notion de « site » en tant qu’organisation spatiale et représentation mentale d’un espace au profit de quelque chose de nouveau, avec l’assurance d’avoir compris ce qui se dessinait {14} .
Pourtant cette technologie d’écriture numérique est vivement décriée. Les blogs inciteraient à l’exhibition, au déferlement des émotions, à la subversion de la langue, prôneraient l’addiction au virtuel, mais aussi, revers de l’autoritativité, bouleverseraient les hiérarchies et effaceraient les frontières entre experts et amateurs. En outre, les outils de blogging étoufferaient la créativité en contraignant chaque blogueur à un design d’interface préexistant.
Toutefois, si une heure suffit pour ouvrir un blog sur une plate-forme et publier ses premiers messages {15} , la réduction initiale des savoirs procéduraux nécessaires à la mise en ligne ne devrait pas cacher le travail continu d’appropriation des techniques de l’écriture en réseau. Il n’est point de transparence de l’objet technique. En témoignent de nombreux billets. Créer son blog suppose d’acquérir des compétences techniques et communicationnelles, par expérimentation, imitation des pairs, essais et erreurs, décisions singularisantes. Ainsi choisir une plate-forme et une communauté, ou préférer l’hébergement autonome. Inventer le titre de son blog et définir une ligne éditoriale. Se présenter à l’aide d’un pseudo et d’un autoportrait, fictionnel ou réel. Ensuite, régler le type de communication induite par l’interface de son blog {16} . En particulier, ouvrir les commentaires et y définir sa place. Parallèlement, sélectionner les blogs à promouvoir et auxquels se relier. Bientôt il faudra structurer les données, définir des catégories, annoter ses billets avec des tags : le blogueur est éditeur de ses billets.
La maîtrise du dispositif suppose des apprentissages rédactionnels : écriture des billets en tenant compte du rôle d’accroche et de prolepse du titre, présentation des liens hypertextuels, règle de l’assiduité qui fonctionne comme contrainte d’écriture. Patrick Rebollar observe magistralement cette astreinte quasi quotidienne, plusieurs années de suite, dans son Journal Littéréticulaire, jusqu’à produire l’équivalent d’un volume de plusieurs milliers de pages {17} . En 2005-2006, François Bon {18} avait pour Tumulte relevé comme un pari « une année d’expérience narrative en temps réel », directement sur le serveur. Avec Liminaire, Pierre Ménard explore l’écriture en plusieurs veines ouvertes aux contributeurs.
A contrario, l’abandon courant après quelques billets résulte des lacunes dans la production du contenu, dans la capacité à se relier aux autres blogueurs et à conquérir une audience ainsi que d’une interrogation quant aux bénéfices et à la finalité de ce travail de création sur Internet.
L’ordre du blog
À rebours du livre, du journal ou du carnet de voyage, le nouveau billet recouvre l’écrit précédent. L’ordre ante-chronologique porte en page d’accueil ce qui a été publié en dernier. Techniquement facultatif, cet aspect définit néanmoins le blog qui répond ainsi à l’attente des « nouvelles du site ». Il est exhibé lorsque le blog est consulté par des outils de syndication de contenu (fils RSS) via un logiciel agrégateur.
Les auteurs et leurs lecteurs projettent comme cadre d’interprétation des modèles préexistants qui servent de repoussoir ou au contraire de caution. La promotion des blogs invoque le renversement du processus de communication. Les internautes cherchent le contenu au lieu de se le voir imposé. On se réfère à la « fin de l’auteur » et à l’importance du lecteur dans la construction du sens. Or la réactivation des modèles culturels hérités de l’imprimé détermine la manière dont les internautes se figurent et s’approprient l’outil : avant tout comme instrument de gestion de l’information personnelle et de l’écriture de soi (aide-mémoire, hupomnêmata au sens de Foucault, journal intime, carnet de recherche, carnet de voyage), ou de publication (revue, journal).
Dans une hétérogénéité de pratiques, les pionniers ont hybridé l’écriture du blog avec des genres issus de l’imprimé. Ils ont également reporté des écritures en ligne vers ce nouveau format, à l’instar d’anciens participants très actifs des forums littéraires de Zazieweb {19} qui regroupent leurs interventions sur leur blog {20} , tandis que des créateurs de récits de voyages ou de journaux personnels (Annie Strohem, Jean-Claude Bourdais) se sont découverts bloguant sans le savoir {21} . Selon un mouvement d’élaboration collective de l’innovation, ces aspects sont discutés par billets interposés. Le choix des titres en témoigne. Les annuaires et les concours de blogs les classent par forme sémiotique (« textblog », « videoblog », « photoblog », « blog de bande dessinée »), thème (« warblog »), genre emprunté à l’imprimé (romans, nouvelles, poésie) ou plus spécifique d’Internet (« linkblog »). Le nombre d’auteurs et de lecteurs stabilise des traits génériques.
Instruments de mise en relation des personnes et des contenus, les blogs appartiennent à la catégorie des logiciels de réseaux sociaux. Concurrencés par de nouveaux dispositifs de publication instantanée, ils s’en distinguent par d’autres traits : par exemple, la densité d’information, le code, le caractère développé face au « microblogging ». Des plates-formes comme Myspace ou Facebook intègrent la rédaction d’article. Si le format blog perd de sa suprématie au milieu d’autres outils proposant une plus grande connectivité des internautes, il conquiert donc de nouveaux adeptes.
Un format littéraire
Theodor W. Adorno fustige la régression des individus existant sans moi, « entichés de technique », incapables d’une relation véritable à l’art ravalé au rang d’objet de consommation parmi d’autres {22} . Cette sévérité épargne-t-elle ceux qui, loin d’envisager un « je » qui ne préexisterait pas à l’écriture, appréhendent le blog comme écriture de soi avec naturel, méconnaissant l’élaboration contemporaine de cette question à travers les notions de « postmodernisme » ou d’« autofiction » ? De quelle subjectivité littéraire le blog est-il l’opérateur ? Dominique Maingueneau analyse la complexification de l’instance auctoriale, afin de réévaluer des œuvres (textes autobiographiques, journaux d’écrivains, récits de voyage) qui ne correspondent pas à la représentation dominante du fait littéraire. Cette dernière efface la personne et l’écrivain pour se concentrer sur l’énonciateur {23} . Le blog à la première personne est travaillé par cette question de l’identité numérique et de la subjectivité dispersée : blogueur (éventuellement sous pseudonyme) constitué en auteur par le dispositif, administrateur, créateur du blog pour l’état civil, individu figuré, responsable du processus d’énonciation, qui doit incarner l’écrivain et ses capacités stylistiques – fût-il un collectif caché.
Dans l’énonciation du blog, la séparation entre l’ inscripteur, l’ écrivain et la personne est donc incertaine. Stabiliser la référence est impossible. En virtuose de l’autofiction, Jean-Pierre Balpe explore ce feuilleté dans Hyperfictions {24} , une œuvre en devenir répartie sur plusieurs blogs. L’identification trouble de l’énonciateur à l’individu dans ses rôles sociaux et à l’écrivain sous ses hétéronymes se double du jeu avec l’hypotexte proustien comme miroir de l’exploration de la subjectivité.
Le blog diffère du site personnel car d’autres locuteurs contribuent à produire son contenu dans les commentaires ou dans leurs propres billets. Ces contributions sont lues, voire commentées en retour, par l’auteur initial. Une circularité s’organise. Le caractère dialogique du blog peut être exhibé, ainsi dans les blogs d’adolescents marqués par l’injonction « lachez vos coms » adressée à la communauté des pairs : des récits de vie sur Skyblog occasionnent des retours d’attention de plusieurs dizaines de milliers d’internautes. Ou il peut être occulté, lorsqu’un blogueur ferme les commentaires et/ou que l’internaute maintient sa position traditionnelle de lecteur solitaire et silencieux pour redevenir « cette ombre si vaine qui passe sur les pages et les laisse intactes {25} ». Le commentaire n’est alors qu’une virtualité de l’interface dont personne ne se saisit. Néanmoins, bien que certains s’en affranchissent, cette ouverture en écriture aux contributions du destinataire est perçue comme générique. Aussi le message est-il tourné vers les effets que le blogueur cherche à produire, au risque de la facilité et du sensationnalisme pour capter son audience.
Danah Boyd s’intéresse au blog en tant que processus de communication entre blogueurs tour à tour auteurs/orateurs et lecteurs/auditeurs. Elle assimile alors l’exercice du blog à celui du discours d’opinion tenu en public {26} . Le blog emprunte ainsi des traits à la « seconde oralité » : autorité partagée, énonciation à la fois engagée, subjective et objective, et enfin agrégation et montage des éléments textuels {27} .
Il serait plus conforme à notre tradition de se reporter à une autre réalité. Avant la diffusion de la presse imprimée et la surveillance de la gazette par le pouvoir, « les nouvelles à la main » des XVII e et XVIII e siècles confiaient à un lectorat choisi des informations vérifiées ainsi que des critiques littéraires et artistiques. Fruit d’un travail collectif dans les salons où elles s’échangeaient sous forme manuscrite, elles étaient destinées à des privilégiés (savants, lettrés) abonnés à un tel service. De véritables réseaux d’échanges intellectuels faisaient circuler ces mélanges secrets au « ton piquant et libre » où s’élaborait un discours critique {28} . Qui plus est, les « nouvelles à la main » recèlent une hétérogénéité de formes et de registres, un renouvellement de l’attention et une souplesse de lecture qui conviennent bien au blog.
En tant que textualité numérique, l’énoncé du blog est reproductible, détachable du contexte de l’énonciation. L’ordre de la lecture diffère de l’ordre de la publication. La seule diachronie ne rend pas compte de sa nature. Par l’hypertexte, le blog se déploie en synchronie et invite à une exploration spatiale tout autant que temporelle. Le dispositif des catégories et mots clés associés à un message, le moteur de recherche interne multiplient les bifurcations par rapport à l’ordre antéchronologique. Les rétroliens assurent la correspondance entre des billets par des procédés de gestion semi-automatisée et font circuler les données d’un blog à l’autre. Le blog est rhizome.
Donc d’un côté la force du flux, l’enchaînement des dates efface la discontinuité des prises de parole, de l’autre la tension vers l’oblique, pour autant que le blog multiplie les liens externes. Philippe de Jonckheere parsème son Bloc-notes de liens vers des pages de son site du Désordre qu’il met en mouvement, tout en aiguisant l’attention par des associations imprévisibles {29} . En fragmentant le blog en chacun de ses messages, par le jeu de l’hypertexte, le lecteur se reporte à des éléments extérieurs au blog initial qui acquièrent dès lors une présence extra-diégétique.
Le blog réaliserait-il ce que l’esthétique de la communication visait, l’interconnexion de tous par les réseaux, la participation et la contribution de chacun au processus d’écriture globale ? Ceux qui explorent en pionniers les potentialités esthétiques d’Internet le récusent. Catherine Ramus publie le Journal d’Albertine Meunier, succession féroce de billets mentionnant « Aujourd’hui, rien à dire », exhibant donc la vacuité d’un projet d’écriture du sujet et bloguant le refus de bloguer {30} . Frédéric Madre {31} déclare sur la liste e-critures.org son hostilité contre « une forme parfaite et abominable » qui « étouffe ». Il dénonce l’imposition du marché au détriment de la création, une logique de la consommation, du « comptage des visites et décomptages de popularité sans qualité ». La critique est vive : créer un blog est d’une « facilité abjecte » et les productions ne valent rien à cause de leur indistinction : « le Web n’est qu’interface, et l’interface seule peut nous retenir, nous différencier, nous ajuster au plus près du propos ». C’est en réintroduisant de la clôture par la suppression des commentaires pour « s’éloigner de la promiscuité douteuse d’avec les visiteurs et les autres blogueurs » que bloguer lui paraît possible {32} .
Par la suite, le blog est utilisé pour des raisons de visibilité par nombre de ses détracteurs initiaux parfois en maintenant un registre parodique et contestataire, ainsi Charles Pennequin {33} sur plusieurs plates-formes et sous plusieurs identités.
La blogosphère
La blogosphère rend possible la vie du blog en assurant son référencement et l’échange de commentaires {34} . Pourrait-on dire qu’elle transcende la diversité, que si le champ est parcellé, clivé, hétérogène, elle unifie et met en connexion ? Christophe Druaux {35} distingue plusieurs réseaux de blogs assez cloisonnés, ce qui s’explique en partie par l’hétérogénéité des horizons d’attente en fonction des plates-formes, des communautés ainsi que les limites imposées par les hébergeurs. En position d’autorité, des blogs comme celui de Philippe Boisnard sur Libr-critique servent de lien entre plusieurs de ces « petits mondes {36} ».
Ce champ est travaillé par des confrontations entre des positionnements esthétiques selon des stratégies ou des lieux d’exercice. L’affrontement ici est à la fois externe et interne. Externe, avec le choix de l’écriture numérique dans un rapport de complémentarité ou d’hostilité à la publication imprimée pour l’écrivain constitué ou en voie de reconnaissance. Certains bloguent, d’autres « réservent tout au livre ». Le blog est-il un atelier, une vitrine, un support de fichiers au format pdf ou de performances enregistrées ? Un mouvement ubiquitaire voit se développer sur le réseau des œuvres, imprimées par la suite malgré leur spécificité : des Carnets de Voyage d’Antonia Neyrins à l’Autofictif d’Éric Chevillard {37} . Conflit interne également, perceptible dans la virulence des critiques ou l’affichage bonhomme d’une sélection, la promotion de tel blog, ou la ligne de front qui sépare les partisans des licences libres des défenseurs du droit d’auteur traditionnel.
À cette blogosphère marquée par des oppositions, il faut ajouter d’abord un réseau d’appareils (au sens « appareils idéologiques ») interconnectant les individus (écrivains et publics), ensuite des contrats génériques, encore des médiateurs, des interprètes et des évaluateurs légitimes (la sélection de blogs du Labyrinthe {38} , les cent trente blogs littéraires par François Bon sur Netvibes {39} ) et enfin des archives, un intertexte qui plonge dans la mémoire {40} .
L’espace littéraire n’est pas l’espace de la page imprimée {41} . La lecture le déplie, le produit comme événement. Tissé de références, c’est un espace intertextuel, actualisé et modifié selon les compétences de la réception. Le blog facilite l’hybridation, entrelace genres hérités de l’imprimé et formats numériques. Ecrire un blog, c’est réagencer des énoncés antérieurs et faire surgir du nouveau dans des textes plus anciens relus en écho à des livres, des événements contemporains. Le travail de la citation, la mise en écriture à partir de la lecture constituent le blog et redéfinissent l’histoire littéraire et le canon par la constitution de la réception.

Une technologie de la mémoire
Il manque à notre époque des instruments de rétention pour fortifier la singularité {42} . Le blogueur ne se soumet pas aux flux des médias de masse et des industries de programme : il les apprivoise, y prélevant des films, des morceaux de texte ou de musique qu’il annote et commente. Le blogueur veille à « augmenter le pouvoir de la pénétration de la littérature dans les vies » en évitant de « ravaler l’internaute à son simple rang de consommateur » : « tout dans ce domaine est laissé à l’intelligence de ces dizaines de milliers d’amateurs qui se partagent un territoire virtuel {43} . »
Chaque blog peut agir comme opérateur de mémoire au sein du réseau. Cela paraît paradoxal d’associer le blog à la mémoire, parce que l’écriture peut en être décrite comme instantanée. Mais ces enregistrements volontaires deviennent mémoire parce qu’ils sont travaillés et organisés. Le blogueur duplique, reproduit, remet en circulation. Il sélectionne, relie, recommande. La mémoire humaine s’appuie sur des techniques d’enregistrement. Le carnet de notes est remède à la stultitia {44} , à l’éparpillement devant la nouveauté, il permet le retour, l’exercice et l’intériorisation. Le blog guide vers les contenus de la mémoire, qui ne sont pas hiérarchisés, et restent difficilement consultables, en tant qu’îlots non reliés. La blogroll sédimente et affiche des relations construites (via le réseau Internet ou d’autres formes de sociabilité). Ce qui est externalisé, c’est aussi la métamémoire, les pratiques et les processus pour accéder aux informations (liens, catégories, index, tags, moteurs de recherche interne). L’érudition perd de sa valeur au profit de l’intérêt pour les modes opératoires partageables. L’attention se porte sur la manière dont l’auteur organise ses circuits.
Au sens technique, la mémoire informatique toujours plus miniaturisée, distribuée sur des supports interconnectés pourrait stocker « la totalité de la mémoire humaine ». Dans le contexte numérique, toute trace d’une activité quelle qu’elle soit devient information. Il n’y a alors de limites ni à la recherche des traces ni à leur réactivation {45} . Mais cette archive est périssable, à la merci d’une fausse manœuvre lors d’une sauvegarde ou de l’obsolescence d’un format devenu illisible.
Pour sa participation à Adam Project {46} , Philippe de Jonckheere se demande comment « dire tout » d’une journée : cela génère une extension infinie. Il en creuse l’espace par la pensée intérieure chargée de références. La mémoire de soi est répartie, délocalisée sur plusieurs sites : celui du bloc notes, celui de l’œuvre collective Adam Project, celui du Terrier {47} repris par LL de Mars. Cette mémoire écrite sous le regard d’autrui qui pourrait paraître intime est partagée, non seulement divulguée mais intégrée dans un projet collectif.

Au-delà de la diversité des écritures et des genres pratiqués, le blog constitue sur le réseau un lieu de mémoire où se revivifie la subjectivité. Il apparaît bien comme un instrument de reconstitution du désir au sens de Bernard Stiegler. Il est filtre, rétention tertiaire, milieu dans lequel interagissent les rétentions primaires (perception) et secondaires (leur souvenir), ce support transmissible de génération en génération « qui transforme en profondeur le jeu de la mémoire, de l’imagination et de la conscience ». Il concurrence d’autres systèmes de rétentions tertiaires et impose sa logique et ses choix quant à ce qu’il convient de garder en mémoire vivante.
Isabelle Escolin-Contensou
Université Bordeaux 1
Penser la forme des blogs, entre générique et génétique
Abstract

The aim of this paper is to allow a more precise understanding of the social conception of blogs. The common definition of blogs as online personal diaries is limited to covering the multifarious ways they are used. A blog is a formal object that is characterized by its ability to adapt itself to different projects : as the social conception of blogs is related to writing as an act of appropriation, so the paper focuses on the benefits of a genetic perspective and studies what blogs refers to in the field of communication and social actions.

Keywords : editing semiotics, blogs, genre, uses and gratifications, writing
Mots clés : sémiotique éditoriale, blogs, genre, usages, écriture


Qu’il y ait un phénomène social et médiatique des blogs ne fait aucun doute ; mais si l’on se demande ce que recouvre ce phénomène, on est gêné parce qu’à cette pratique, il est difficile d’attribuer des caractéristiques génériques. On remarque, d’une part, une tendance à définir le blog comme un « journal personnel en ligne », et d’autre part, on peut être frappé par le nombre important de blogs qui ne relèvent pas de cette qualification générique. On a affaire à des actions de publication et de médiatisation, c’est une certitude ; mais la question me semble se poser de savoir si ces pratiques sont appréhendables comme une pratique générique, c’est-à-dire de savoir si elles sont subsumables sous une seule catégorie textuelle.
Questionner ce rapport entre une pratique sociale et sa compréhension comme genre, c’est en fait chercher à comprendre si l’on a réellement affaire à une catégorie du scriptural, quand on emploie le terme de blog, ou si ce terme n’est qu’une étiquette placée sur une multiplicité de cas divers, hétérogènes et irréductibles. Dans une certaine mesure, on pourrait dire que la question de la généricité (ou non) du blog est celle de sa définition même : en se demandant « qu’est-ce qu’un blog ? », on cherche à circonscrire un phénomène attesté en interrogeant son essence communicationnelle.
À cette première tension (qu’on pourrait dire essentialiste, ou ontologique, puisqu’il s’agit de savoir quel est l’être des blogs) qui distingue l’approche du blog comme genre de son analyse comme pratique, il faut ajouter un second questionnement problématique : l’existence phénoménale des blogs en tant qu’ils sont des textes est manifeste ; mais elle est doublée d’un second mode d’existence, qui est son existence discursive et idéologique comme représentation sociale. On ne peut faire l’économie, dans le cas des blogs, de l’intense production de discours et de représentations qui les constitue en « phénomène social » ou en « phénomène médiatique ». Ainsi, si l’on cherche à définir le blog comme genre, on doit prendre en compte non seulement les pratiques génériques à proprement parler, mais aussi les discours et les pratiques de ce qui constitue son escorte, son accompagnement, et qui influe sur le travail de l’usage par le genre.
Je proposerai donc d’observer les blogs d’abord comme ce qu’ils sont le plus manifestement : des sites Internet, rendus caractéristiques par des formes éditoriales {48} et par des infrastructures techniques spécifiques. L’examen de ces formes me mènera à observer que le blog est une forme qui se prête à une grande variété d’usages, rendant très difficile l’approche générique.
Dans un deuxième temps, j’aborderai la question du contexte social du développement de cette forme éditoriale, et des implications de ce contexte dans les pratiques du texte. L’examen des idéologies liées à la qualification générique des blogs m’amènera à proposer la perspective d’une approche génétique centrée sur l’activité d’écriture. Cette perspective me semble de nature à expliquer la récurrence de la définition du blog comme « journal personnel en ligne ».

L’insaisissable genre d’une forme éditoriale

Le blog est une forme éditoriale…

Un modèle canonique
Un blog peut se définir d’abord comme un site présentant une forme éditoriale spécifique. Décrire le blog de la sorte, c’est reconnaître, derrière la diversité des emplois et des cas, une structure canonique unifiée, isolable. La centralité sémiotique de l’énonciateur principal (l’auteur-éditeur du blog), la liste de liens, le calendrier permettant un accès aux archives, l’organisation verticale antichronologique des textes rédigés, l’inscription de la polyphonie dans la page par le biais des zones de commentaire, tout cela compose les attributs canoniques de la forme. Un blog ressemblera ensuite de manière plus ou moins complète à ce modèle canonique – un élément peut manquer, des aménagements peuvent survenir – mais on a bien, avec cette approche, une définition du blog à travers ses propriétés formelles.
Iconicité de la forme éditoriale
Un autre type d’élément devrait ici intervenir, c’est le fait qu’un blog se reconnaît aussi à sa conception graphique générale, à son design. C’est ce qui contribue à donner l’impression non seulement d’une forme, mais aussi d’une certaine uniformité des blogs. À ce titre, il est particulièrement frappant de procéder à ce qu’on pourrait appeler un test de reconnaissance : un blog dont tous les textes seraient brouillés, remplacés par exemple par ce que dans l’édition on appelle du faux-texte, ou par une langue étrangère, ou même par des blocs grisés sans caractères distincts, apparaîtra quand même, de loin, comme un blog {49} . C’est que le blog se reconnaît spontanément en raison de l’image du texte qu’il produit {50} . On observe ainsi, d’une part, l’existence d’une structure sous-jacente qui organise l’écriture comme un ensemble de fonctionnements éditoriaux et, d’autre part, une récurrence des modes de présentation et d’affichage. L’un et l’autre de ces aspects sont en fait solidaires, car ils relèvent de l’impact sémiotique, de l’impact visible, lisible et interprétable, de ce que Yves Jeanneret et Emmanuël Souchier appellent les architextes {51} : les plates-formes de blogs proposent des modèles, des gabarits, des patrons typiques, qui donnent une certaine systématicité, une certaine régularité à toutes les configurations formelles de blog.
L’impact des architextes est lié avant tout au fait que l’écriture logicielle a pour fonction, dans les blogs, de simplifier et de systématiser les tâches d’édition et de mise en forme. Les « CMS », ou systèmes de management de contenus, qui automatisent la gestion des bases de données et les processus de mise en page des contenus, déchargent notamment l’utilisateur de la nécessité d’une connaissance du code HTML. Et en simplifiant ces tâches, ils contraignent et limitent les possibilités effectives de mise en forme et d’organisation éditoriale tout en proposant une accessibilité accrue aux modes de publication en ligne {52} . Ainsi, un impératif de simplicité et de manipulabilité se trouve directement en jeu dans la reconnaissance du blog comme forme. Dans ce qu’on appelle les « plates-formes de blogs », on peut constater la récurrence du recours à des modèles préconstruits pour la présentation, la mise en page, le design graphique de ces sites. Et au niveau de la forme se jouent à la fois la question de la manipulation des techniques et celle de la standardisation et de l’industrialisation des médiations culturelles.
Les blogs sont donc :
(i) des sites Internet spécifiques, se singularisant par leur forme éditoriale relativement stabilisée, récurrente et fortement reconnaissable ;
(ii) des formes éditoriales dont la manipulation est simplifiée car elle repose sur des modes d’édition et de publication standardisés.
On perçoit que l’idée de publier de manière simplifiée est l’un des éléments récurrents du discours social sur les blogs, et qu’elle inspire à la fois les modes de manipulation et la structuration technique de ces objets. On peut en présumer l’importance idéologique et doxique de la promesse d’autopublication dont sont porteurs les blogs. C’est sans doute aussi la représentation sociale qui a le plus contribué à faire le succès de cette forme éditoriale : les « formes » seraient données, et l’internaute, semble-t-il, n’aurait qu’à fournir les « contenus ». Cette séparation actée entre forme et fond tend à manifester combien, dans leur essence de forme éditoriale, les blogs ne peuvent être considérés comme un genre : les thématisations, la tonalité, les grands déterminants de l’écriture restent par principe à la discrétion des utilisateurs.

…marquée par une multiplicité d’usages différents

Une forme qui ne se mêle guère de contenus
Si ces éléments ne suffisent pas à faire du blog un genre à part entière, c’est parce que ce type particulier de forme agit comme une proposition de publication, comme un mode de manipulation de la fonction éditoriale, qui ne se mêle guère des contenus ; on peut même dire que le contenu est censé relever de la liberté, de la créativité et de la volonté de l’utilisateur, la forme du blog se présentant comme un appel à l’inspiration et à la créativité individuelles. Cet appel à l’utilisateur inspiré dépend aussi d’un marché : les plates-formes sont, en général, des « solutions » distribuées par des entreprises qui ont tout à gagner à exalter la créativité et la liberté des utilisateurs {53} . En opérant une scission entre les formes – qui sont prises en charge par la proposition technique d’automatisation et de systématisation – et les contenus – laissés à la discrétion éclairée de l’internaute –, la publication sur Internet apparaît sous l’aspect d’ une négation paradoxale de la fonction éditoriale : en effet, le texte vient se glisser, vient couler {54} dans les formes préconstruites, comme si la médiation assurée par ces dernières était négligeable, comme si elles étaient neutres, comme si elles n’influençaient pas la réalisation sémiotique du texte. Les utilisateurs produisent du contenu, qu’ils « versent » dans les formes proposées, supposées neutres.
Des contenus multiples
Sous l’effet de cet imaginaire éditorial, des blogs se trouvent consacrés à tous types de sujets, mais aussi à tous types de matériaux langagiers.
Les blogs peuvent ainsi être le fait de différents types d’énonciateurs. Le blog « perso » relève normalement de l’intervention d’un privatus, d’un « simple particulier ». Mais l’auteur peut être une « personne morale » (une entreprise, voire une marque) se donnant une forme d’incarnation. Il faut d’ailleurs souligner que les mises en scène et les positionnements discursifs peuvent être nombreux : les blogs d’artistes, de professeurs, par exemple, sont faits par leurs auteurs en cette qualité, et ce n’est là qu’un des rôles sociaux de la personne qui assume cette auctorialité.
Le blog par ailleurs tend à déployer différents types de matériaux langagiers : du verbal, du pictural, du sonore (« radioblog »), de l’image animée (« vidéoblog »)… et différents types de genres textuels, avec des hybridations possibles (dans le cas des blogs-CV par exemple).
On pourra ajouter à cela que les blogs peuvent aussi travailler différents types de thématisations et d’objets référents {55} : un champ de pratiques (les recettes de cuisine par exemple dans http://scally.typepad.com/cest_moi_qui_lai_fait/ ), un domaine d’activité (comme le marketing dans http://blog-web-marketing.fr/ ), la vente d’un livre ou la promotion d’un produit culturel (blog de Thomas Clément, auteur de Les Enfants du plastique : http://clement.blogs .com/ ), une vie au quotidien (comme dans les monbreux blogs de femmes enceintes : http://mini-maman.skyrock.com/ ), une ville ( www.monputeaux.com , le blog fameux de Christophe Grébert), la politique, des blagues ( http://hmour-blague.com/blog/ ), de fictions ou récits ( http://maguerre.over-blog.com/ ) .
Uniformité et polyvalence
Si l’on prend ce dernier exemple du blog de récit, il y a quelque chose de paradoxal dans le fait que l’ordre antichronologique du blog vient contredire de manière radicale l’ordre chronologique du récit. L’existence attestée de tels blogs alors que le format type du blog paraît manifestement inadapté (mais adaptable, réversible, cependant), révèle une surdétermination de la pratique par l’idéologie. L’idée de la simplicité et de la manipulabilité des blogs tend à les définir comme une forme sans genre, une forme libre des déterminations proprement textuelles, une forme dont le propre serait précisément de pouvoir tout faire. La forme est vicariante, c’est-à-dire qu’elle apparaît comme radicalement polyvalente, mobilisable pour tout type d’énonciateur, et donc pour tout type de projet textuel. On peut encore reformuler cette proposition dans un autre sens : la forme éditoriale du blog serait une forme qui dépasserait les pratiques génériques pour la raison qu’elle prétendrait pouvoir les accomplir toutes.
De la sorte, si le blog est homogène par sa forme, il est hétérogène par ses relations génériques, et cette hétérogénéité apparaît essentielle, définitoire. La vicariance de la forme, son caractère de forme-à-tout-faire inscrit l’hétérogénéité et la polyvalence dans la conception même de l’objet. Si le blog apparaît formellement comme relevant d’un pouvoir-faire (le pouvoir de publier et d’éditer soi-même ses textes), c’est parce qu’il ne serait pas contraint par un devoir-être. La pratique d’édition et de publication vient donc prendre en quelque sorte le relais de la pratique générique.
Tout cela mène à affirmer qu’il n’y a pas de genre du blog à proprement parler, mais une forme blog fragmentée en différents usages, qui, eux, participent de certains genres (comme le journal, l’album, etc.). Il n’y aurait pas de genre du blog, mais ce que l’on pourrait appeler une génétique, c’est-à-dire une activité spécifique et assez intense d’ appropriation de la forme par les usages, qui la plient et la soumettent à l’inscription générique de textes.

Le blog, un référent social

Comment les pratiques génériques viennent au blog

La dynamique de l’usage
Cette idée d’une vicariance de la forme éditoriale sur Internet, on la retrouve aussi, dans une certaine mesure, dans le cas des forums, par exemple : apparemment, ces formes éditoriales ont la propriété de pouvoir se prêter à tous types de mise en pratique, comme si leur propre était dans la dynamique de l’usage , qui les élabore en formes adaptables, maniables, détournables. Dans leur conception même, dans leur nature, dans leur essence, ces formes semblent avoir pour spécificité d’être accommodables. Leur propre serait ainsi précisément de ne pas avoir de propre. Un blog d’enseignant pourra être équipé d’une manière particulière, par exemple pour empêcher l’envoi de messages ou de commentaires – cet « équipement » étant alors de l’ordre de l’usage plus que du dispositif. Les appropriations possibles supposent donc l’assomption ou la désactivation, dans des gammes de pratiques proposées, de certaines fonctionnalités. Les pratiques inscrites dans les plates-formes de blogs composent des sortes d’injonctions et de contraintes, en ce que ces formes conditionnent l’action, mais elles ne le sont que de manière limitée, parce qu’elles sont modifiables. La manipulabilité et la vicariance reposent sur une relative souplesse du cadre éditorial.
Le blog, objet de discours et d’idéologies
Mais parallèlement à ces éléments, on doit remarquer que les blogs sont entourés de discours et de pratiques, c’est-à-dire que ce phénomène social est aussi un phénomène discursif, médiatique et idéologique. La forme éditoriale est prise dans un contexte idéologique et dans un contexte d’appropriation extrêmement denses. Des discours et des représentations disent le blog, en déterminent l’usage à partir d’une pensée de ce que cette forme est censée proposer, et de ce à quoi elle est censée se prêter particulièrement.
Cet usage est décrit avec une certaine vigueur dans la récurrence d’une définition du reste très imparfaite, très insatisfaisante du point de vue théorique : le blog serait un « journal personnel en ligne ». Ce qu’une telle qualification montre, c’est qu’il y aurait une tendance, une propension à faire du blog la forme propre d’une écriture du sujet, d’une écriture de l’intime ou de la personne, publiée sur Internet. Certes, on a vu que cet usage est loin d’être exclusif, et qu’une telle définition est inadéquate ; mais ce qui en ressort, c’est aussi que le blog apparaît, à terme, comme un objet que l’on paraît vouloir ancrer d’abord dans une pratique de l’écriture personnelle : le blog serait en somme délié de sa définition comme forme éditoriale, au profit d’une définition comme pratique d’écriture. Il s’agit là d’une prédilection dans la destination supposée du blog, une prédilection qui est le composite d’une série de pratiques effectives, d’un ensemble de représentations, et d’une manière de penser les fonctions éditoriales de la forme.
Le blog comme référent idéologique et comme usage

La portée instituante des représentations sociales
Le discours social sur les blogs est donc à prendre en compte, non uniquement en ce qu’il alimente quantitativement le phénomène, mais aussi en ce qu’il détermine la manière dont l’activité d’écriture et de publication peut être acquise et assumée. Les discours sur les blogs, au nombre desquels on doit compter les définitions inadéquates qui fleurissent dans la presse ou dans tout autre type de discours, sont à prendre en considération : ces représentations circulantes, triviales, ces définitions nombreuses et hétérogènes composent un imaginaire puissant de la forme et des usages auxquels elle serait associée de manière privilégiée.
Génétique et éthique de l’usage
Alors que la pratique du blog n’est pas une pratique directement générique , la définition du blog comme journal personnel en ligne me paraît ainsi impliquer un ensemble de pratiques génétiques , dans lesquelles les différents genres mobilisés et accommodés dans l’usage imposent un ethos et une éthique de l’écriture. Cette éthique des blogs, on en trouve des traces par exemple dans un cas d’école du marketing numérique, celui de la marque Vichy qui avait créé un « faux blog » qui mettait en scène une prétendue consommatrice racontant pas à pas sa découverte des produits de la marque. Le faux-semblant avait fait scandale auprès de certains blogueurs {56} .
On voit que, dans ce cas, la forme blog se voit attribuer un impératif de véracité, d’authenticité, de transparence. La pratique de la forme est liée ici de manière rigoureuse à une éthique de l’écriture. Une représentation idéologique et morale du blog en fait le lieu de la véracité : comment comprendre cette éthique de l’écriture ? Ce qui se passe, c’est qu’une normativité de la pratique se dégage à partir d’une référence à une conception générique : les usagers sont incités à adopter, dans leurs pratiques du blog, un comportement et une morale issus d’une tradition scripturale. Et en effet, les genres de l’écriture du moi – autobiographie, journal intime – sont des genres surdéterminés par la notion de véracité {57} . En empruntant à la pratique générique, en s’assimilant par prédilection au genre autobiographique, le blog engage ainsi une pratique génétique, c’est-à-dire une morale de l’écriture. Il n’y a donc pas de genre du blog, mais il y a une sédimentation de pratiques génériques convoquées dans l’écriture, donc dans la genèse des textes. Dans la sémiosis sociale, une valeur et une prédilection sont attribuées aux blogs, qui sont pensés selon le modèle convoqué du journal ou de l’autobiographie.
Cet exemple de la référence au genre autobiographique est particulièrement important, parce qu’il montre que le blog se définit comme une forme éditoriale qui est sans inscription générique, mais dont la polyvalence engage en fait des pratiques issues des genres. Les genres sont convoqués pour élaborer un modèle idéal de ce que doit être l’écriture des blogs, la référence aux genres est un moyen d’orienter les pratiques d’écriture, et de donner un degré de réalité à une utopie communicationnelle de transparence et de vérité.
La construction sociale d’un objet de valeurs
Parler d’une génétique des blogs, c’est mettre à distance l’illusion angélique d’une écriture qui serait spontanément transparente, authentique et naturelle : c’est montrer que tout est contenu, en fait, dans le geste de référence et de convocation de genres littéraires et communicationnels hérités.
Il est important d’insister sur ce point : l’engagement dont il est question est de l’ordre de l’écriture, et non de l’écrit ; il est de l’ordre de la disposition de l’utilisateur et non des dispositifs eux-mêmes. Dans le cas des formes éditoriales manipulables sur Internet, il s’établit des manières d’agir, des normes de la pratique, dans une régularité qui est plus de l’ordre d’une normativité morale que d’une catégorisation textuelle. On perçoit clairement ici que le genre ne peut être pensé, dans le cas des blogs, indépendamment du contexte et de la situation sociale. En effet, l’intervention de morales de l’écriture dans les modes d’appropriation et dans les pratiques est liée au développement d’un champ important de représentations axiologiques et idéologiques de ce que le blog est censé permettre et engager. Quand on a affaire à une caractérisation du blog comme genre, on est en présence de la manifestation d’un imaginaire de la forme, d’une représentation idéologique qui a pour prétention d’en fixer l’éthique, et qui se traduit par des pratiques d’écriture mettant en scène cet idéal moral. La référence générique à des modèles textuels – et singulièrement le « journal personnel », qui maximise l’éthique de véracité – engage des pratiques génétiques de la production de textes.

Étienne Candel
Université de Paris-Sorbonne – CELSA – GRIPIC
L’exercice autoritatif du blogueur et le genre éditorial du microblogging de Tumblr
Abstract

This article as an intermediary stage in a research – on the relations of « publication », « social networks » and « web of documents » concepts – is questioning the conditioning of the publishing genre by online communication tools. Four months of participant observation with the help of a microblogging tool ( Tumblr ) in 2008 show modifications in style and authors’ behaviors.

Keywords : publishing genre, authorship, monograph, microblogging, list
Mots clés : genre éditorial, auctorialité, monographie, microblogging , liste


La dualité autoritative est rendue visible sur un certain nombre de blogs issus d’horizons variés (personnels, politiques, littéraires, scientifiques, etc.). Une oscillation se laisse effectivement observer entre le « placement de soi » dans un espace social et un domaine d’activités et la « production d’un contenu original » attribuable à un auteur. En effet, ces blogs se laissent reconnaître à leurs prises de position, aux interpellations diverses qui rythment les contributions. Et il est quelquefois difficile de distinguer ce qui au fond motive leur auteur : être reconnu dans un champ pour ses qualités personnelles ou bien produire et créer des objets dont la valeur sera appréciée par un public constitué de néophytes ou d’experts. Doit-on prendre ces manifestations pour des affirmations d’auteurs en manque de légitimité ou s’agit-il « simplement » d’une construction auctoriale classique, à partir de laquelle l’auteur est en mesure de laisser s’exprimer l’écrivain ?
Cependant, l’exercice autoritatif du blogueur se déroule dans un univers techniquement contraint et l’observation de l’empreinte de l’outil permet aussi bien de constater des prescriptions et des inductions dans les contenus produits que dans les comportements.

Genre éditorial et blogging
Alors que le genre littéraire survit aux changements de supports en s’adaptant aux nouvelles formes de communication, le genre éditorial est par définition encadré par l’éditeur qui sélectionne et agence les contenus selon les supports. Sa constitution est donc directement dépendante de la matière qui accueille les produits de l’écriture {58} . Par exemple, dans la presse imprimée, le genre du reportage, du portrait, de la brève, et même du roman-photo sont clairement identifiés. Ainsi la brève, information par définition courte, se logera selon la largeur de la page, dans des colonnes étroites encadrant un article plus long. Cela nous permet d’affirmer que les formes matérielles de production et de diffusion des contenus interfèrent avec leur traitement stylistique. Citons, par exemple, le « quarante-cinq tours », ancienne petite galette de vinyle à deux faces, qui est à la fois support et genre éditorial, puisque les morceaux limités en durée y étaient sélectionnés en fonction de leur capacité à récolter du succès. Récemment, on a pu observer des interrogations quant à la survie du genre « album » musical, où l’enchaînement des morceaux participe à la création du tout. Dans un autre domaine, celui des publications scientifiques en ligne, l’article est consulté prioritairement avant la revue qui l’a accueilli. Avec la numérisation, on observe donc des usages se déplaçant vers la consultation ou l’achat à l’unité, plutôt que sur les formes éditoriales classiques.
Depuis bientôt une dizaine d’années, une famille d’outils-logiciels {59} a fait son apparition, destinée à faciliter la publication sur le Web. Sa caractéristique est d’intégrer les différentes phases éditoriales du processus de sélection des contenus dans un workflow automatisé. Un texte, une image peuvent être enregistrés en tant que drafts {60} dans le système par un rédacteur, qui pourra le reprendre plus tard et le publier directement avec ou sans validation suivant le paramétrage du système choisi. Les plates-formes de blogs sont typiquement des CMS. Aussi, le genre du blog est-il éditorial {61} car ce sont les gabarits du système de publication qui imposent leur débit et leur forme à ce qui est publié.
Dans la courte histoire des outils d’auto-publication, la famille des blogs s’est récemment diversifiée. D’abord nommée Tumblelog {62} , une variante a favorisé l’édition de notes prises à la volée utilisée pour partager rapidement des idées, des découvertes, des créations. Pour ce faire, les systèmes proposent des billets spécialisés selon leur contenu (textes, liens, images, vidéos, etc.). Le système Tumblr fait partie de cette première génération d’outils à spécialiser les billets selon la matière qu’ils réceptionnent. Un billet Tumblr est préformaté selon sa forme sémiotique : simple lien hypertexte, texte ou image, enregistrement sonore ou vidéo, ou symbolique : citation avec sa source ou republication entière d’un « post ».
Le microblogging, qui semble être l’expression du moment englobant la notion de Tumblelog, est un raffinement du genre. Produits directement sur le Web ou sur mobile, les billets de plus en plus courts deviennent de simples messages textuels, comme pour Twitter où leur taille limite n’excède pas 140 signes. Leur forme est alors plus proche de la messagerie instantanée et l’outil de publication se transforme en outil de gestion de conversations.
La particularité de ces micropublications est qu’elles se déroulent devant un double public : celui des internautes et celui plus restreint des « abonnés » formant le réseau social du blogueur. Le microblogueur a alors accès à l’ensemble des billets publiés par son réseau dans une interface publique ou privée selon les choix proposés par le système. L’abonnement à un blog n’étant pas réciproque, de multiples groupes coexistent dans des communautés d’intérêts fragmentées qui se bâtissent selon des recommandations manuelles ou automatisées.
Rappelons que Carey avait mis en évidence dans ses études les effets structuraux des technologies de communication, en repérant les effets de décontextualisation du télégraphe et son influence sur la rédaction des contenus des journaux au XIX e siècle aux États-Unis {63} . On est ainsi passé d’une nouvelle locale concernant une communauté de lecteurs circonscrite par le lieu, à une information décontextualisée susceptible d’être lue par un public façonné d’habitudes et de références non partagées. L’information a remplacé la nouvelle et devait pouvoir être lue à plusieurs centaines de kilomètres et être comprise. Son style en a immédiatement été affecté : moins d’ironie et de journalisme de révérence réservés aux happy few . De plus, la technologie qui supposait une écriture faite de précision et de rapidité sépara l’observateur du scripteur. Sauf exception comme l’éditorial ou le billet, le rédacteur ne devait plus s’investir personnellement dans l’information qui devait rester la plus « objective » possible, rapprochant en cela la prose journalistique des formes du discours scientifique.
Si nous admettons qu’une technologie d’inscription et ses réseaux spécifiques de diffusion ou d’acheminement sont susceptibles de modifier le genre du contenu rédactionnel, des manifestations récurrentes caractérisant le blogging sont repérables.

La spécification des voix
Le modèle éditorial du blog a pour particularité de spécifier les voix par une séparation nette entre auteur du blog et commentateurs et l’automatisation de leur signature. Il place le blog au sein d’un tissu social (lecteurs et blogosphère) grâce aux rubriques constituées de liens hypertextes ( blogroll , permalink, trackback , fil RSS {64} ).
S’il existe des blogs collectifs (AEIOU {65} ) pouvant même se transformer en revue ( Homo numericus {66} ), la majorité des blogs est tenue de manière individuelle. Et les plates-formes de blogs de type Tumblr sont bâties sur ce principe (un blog = une personne), même si à partir d’un compte personnel, il est possible d’ajouter un blog prévu pour être alimenté à plusieurs. De nombreuses marques stylistiques typiques de l’investissement personnel du blogueur sont alors repérables et indiquent un discours subjectivé. Le lecteur peut être assimilé à un « proche », il est alors apostrophé, pris à témoin, la relation fantasmée auteur-lecteur est mise en scène par le blogueur. Les formes verbales conversationnelles sont alors dominantes (ex. : impératif) appuyées par les formes directes du tutoiement ou du vouvoiement et l’emploi de la première personne du singulier. Cela donne l’impression que l’auteur du blog s’adresse à un cercle restreint de lecteurs sur un ton confidentiel suggérant que « ceux à qui je m’adresse me comprendront » (voir fig. 1, 2, 3).
Par la multiplicité des voix susceptibles de réagir et de laisser des traces lisibles, l’information continue de se transformer après publication : jeu de citations, pluralité des commentaires, re-blogs, retours en arrière et corrections, le processus de digestion sociale de l’information est rendu visible par les commentaires et les blogs connectés. Ce jeu a pour particularité de transformer la notion de publication en conversation, puisque tout texte est appelé à être immédiatement remanié par les lecteurs, les blogueurs ou même leur auteur initial.
Remarquons aussi le renouveau de la rature. Alors qu’elles sont habituellement utilisées à l’étape de la relecture papier pour améliorer les textes, leur fonction change lorsqu’elles sont intégrées dans des documents publiés sur le Web :
soit elles servent à indiquer une correction faite après publication, quelquefois après une remarque de lecteur, comme le montre cette offre d’emploi [fig. 1] ;
ou bien, par leur typographie, elles renforcent une opinion, un remords, une contradiction, survenus dans la tête du blogueur au moment de la rédaction du billet [fig. 2 et 3].



Fig. 1 {67}



Fig. 2



Fig. 3

Le passage du blogging au microblogging transforme le concept du blog en tant qu’espace suscitant un dialogue entre auteur et lecteurs, car l’espace réservé aux retours du public disparaît ou devient optionnel. Dans Tumblr, le blogueur « re-blogue » un billet d’un autre blogueur lorsqu’il veut le partager avec son réseau, Twitter est en passe d’automatiser le même service par des « re-tweet », et il est possible de désactiver la fonction « commentaire » sous Friendfeed. Sur Twitter, le simple lecteur s’efface, l’intérêt étant de participer et de créer son réseau. Les voix sont donc « égales » à première vue. En réalité, la répartition en « suiveurs » et « suivis » fait apparaître des zones d’influence et crée des têtes de ponts qui vont rapidement se démarquer des autres.

Les prescriptions de l’outil et le genre induit
Chaque système de gestion de contenu que constitue un blog formate un ensemble de possibilités d’écriture, d’illustrations, de mise en scène, de diffusion. On peut parler de prescription par l’outil puisque ce sont ses fonctionnalités qui vont influencer des styles de publication et des comportements.
Tout se passe comme si le copiage de fonctionnalités d’un outil à l’autre et l’élimination d’options créaient une autre famille d’outils et prescrivait un ensemble de conduites. Les « billets » ultracourts ne reflètent que l’activité du moment ou bien signalent des événements, des liens à visiter. Place à la connectivité et à l’immédiateté : SMS, billets et mails sont publiés depuis les téléphones mobiles. Tout semble indiquer une course sans fin pour rester dans un présent éternel.
Il est intéressant de remarquer ici que l’adoption de Twitter par les blogueurs a modifié leur travail. Plus précisément, alors que cette famille logicielle favorise une prose de l’instantané, les anciens blogueurs ayant conservé leur système de publication ont apporté un soin plus grand à la rédaction de leurs billets qui sont devenus plus rares mais aussi plus longs, rassemblant davantage des synthèses réfléchies que des réactions épidermiques.
De leur côté, les lecteurs de la blogosphère qui se composaient de simples internautes – et aussi bien sûr, de nombreux veilleurs : chercheurs, journalistes, etc. – se sont donc vus sommés de participer pour « rester dans la conversation » mais la sélection n’est-elle pas plus grande encore pour ceux qui n’ont pas pris l’habitude de fréquenter ces nouveaux agencements communicationnels ? Ainsi, il serait illusoire de croire que les nombreux réseaux d’intérêts créés convergent vers une agora partagée où chacun serait tour à tour suivi et suivant. Non seulement cette agora n’existe pas, mais ces systèmes fragmentent les communautés d’intérêts en une multiplicité de petits groupes rassemblés autour de personnes phares. C’est ainsi que, sur Tumblr, il est courant de voir une image rebloguée un temps disparaître puis réapparaître plusieurs semaines ou mois plus tard dans un autre sous-groupe. Si l’on imagine que c’est une caractéristique à généraliser aux « réseaux sociaux », il devient difficile de suivre le trajet d’une communauté. En revanche, la capacité d’un groupe à gérer le collectif sera évaluée selon les dispositifs qu’il mettra en place pour parer à cette déperdition d’énergie. Enfin, en l’absence de vue générale et de volonté de prendre du recul sur des événements, survient l’hyperfocalisation qui est l’attention exagérément portée au détail au détriment de la vue d’ensemble. Cette hyperfocalisation se donne à observer sur l’encyclopédie Wikipédia lorsque des « rameaux » de connaissance d’un domaine sont développés en l’absence ou l’ignorance systématique des branches maîtresses qui les portent.

Autoréférence et monographies
Autre phénomène caractéristique du genre induit, les phénomènes d’autoréférence qui émaillent les blogs individuels apparaissent souvent peu maîtrisés par leurs auteurs.
Un des proches collaborateurs de Tumblr , Jakob Lodwick, également musicien, en a ainsi été victime : en se mettant directement en scène par photographies interposées systématiquement prises à des moments « privés » (ex. : bronzage sur la terrasse) ou bien en faisant des montages autoréférentiels d’une interview donnée dans un magazine ou de sa page Facebook, il a donné libre cours à son narcissisme qui a révélé ses faiblesses. Cette surexposition de soi a agacé ses « suiveurs » qui ont entrepris de le punir en publiant des photos peu à son avantage jusqu’à ce qu’il soit poussé à disparaître du système qu’il avait contribué à créer. Comme si les fans avaient décidé de supprimer l’idole montée sur un piédestal. Disparu pendant plus d’un an de la scène Internet, le blogueur est ensuite revenu sur la plate-forme avec un prénom légèrement modifié, Jake Lodwick, et un projet plus mûr de gestion identitaire. Cela est révélé sur son site par la conjugaison à la troisième personne employée pour se présenter, « Here are things Jake Lodwick likes or made », et un projet personnel de vidéo performance {68} .
C’est évidemment le phénomène d’autopublication qui facilite et amplifie l’autoréférence. En effet, l’éditeur qui est le garant de la qualité des textes est aussi le garant des genres publiés. En dehors du genre autofictionnel, les incartades de la personne écrivante dans le texte d’auteur publié sont rarement admises. Il y a donc éclatement des genres traditionnels.
Ce sont surtout les jeunes intellectuel-le-s qui vont se servir du blog comme d’un espace servant à la construction et à la gestion fine de leur identité : étudiants, jeunes journalistes, artistes ou écrivains, sont susceptibles de jouer avec leur identité, par de multiples détournements passant quelquefois par l’anonymat.
Ainsi, girl.deconstructed signale l’arrêt de son blog qu’elle alimentait depuis deux ans. En cause, une série de billets impubliables qu’elle garde en brouillon, billets qu’elle juge les meilleurs, mais le risque qu’on découvre son identité à la lecture de ses archives et que son entourage puisse suivre ses diverses « introspections » la dissuade de continuer. Le 21 mai 2008, elle écrit :

I wrote a deeply personal blog post today. I spent a lot of time on it, reading and rewriting, pushing myself to be as honest as possible. And then I didn’t post it.
This one ended up as a private Tumblr post, but it’s no different from the 30-plus unpublished drafts idling in my WordPress account. Together, these posts offer a fuller picture of who I really am than all published blog posts combined. It’s some of the best stuff I’ve ever written. I’d love to put it out there for all to read, get feedback (praise ! adoration !) and indulge in the serene satisfaction that surely comes with being completely open and honest.
I just can’t. Partly because I’m afraid that a coworker (or, even worse, my boss) might stumble upon this here site and read my archives and summarily fire me for the many posts about hating my job and spending full workdays tooling around on the Internet. Partly because I fear the harsh judgment of anonymous commenters. And partly because I fear that even the people who love me the most would be semi appalled (or fully appalled !) by some of the things I’d say if I was being truly confessionnal {69} .

Autre exemple, Agsystems et Firmaerror sont deux facettes d’un même personnage appartenant à Leonel Cunha, peintre portugais, photographe et vidéaste numérique, adepte d’arts génératifs. Ses deux Tumblr ne lui servent pas seulement d’espaces de stockage d’images et de vidéos, mais également de sites miroirs capables de dialoguer, alimentés par deux sources principales distinctes appartenant aussi à l’artiste. Il s’agit donc d’éléments participant à un positionnement d’auteur sur le réseau. L’utilisation de pseudonymes est un fait à remarquer sous Tumblr lorsqu’il est l’occasion pour un même acteur de différencier des activités professionnelles d’activités militantes ou bien de rester en contact avec des proches.
Nous avons vu que la matrice du blog ou du microblog prescrivait des comportements. Le genre induit possède des caractéristiques de contenu qui lui sont propres. Pour Tumblr, il s’agirait plutôt de monographies, et les fonctionnalités de l’interface n’y sont pas étrangères car elles encouragent la création de collections thématiques qui se limitent à rassembler des objets sans toutefois les classer ni les évaluer. Au contraire des serveurs de signets {70} qui réalisent des listes thématiques en collectif, ici, chacun révèle ses marottes de manière individuelle. Les tumbleristes se spécialisent ainsi et se donnent souvent pour objectif de publier régulièrement selon une thématique choisie. Ainsi, lpcoverlover et 365daysofmusic publient chacun quotidiennement une pochette d’album et une chanson, Buzzle publie plusieurs fois par jour des citations issues de faits de la vie politique française relevés sur divers médias, Fuckyeahgooglesearch rassemble les requêtes les plus populaires ou énigmatiques sur le moteur de recherche de Google. Les collections de Loichay sont constituées par un choix d’infographies illustrant les tendances du Web 2.0, postées sans aucun commentaire ; son blog est sous-titré : « Vous voyez ce que je veux dire ? » Le graphiste Peekasso publie une sélection de brouillons intermédiaires à la réalisation de ses affiche