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Pluralité culturelle dans le roman francophone

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Description

Partant de l'hypothèse que l'altérité et l'identité sont deux notions qui donnent forme aux mécanismes internes des cultures, l'auteur se propose de montrer comment les différences identitaires s'inscrivent non seulement à l'intérieur de l'espace précolonial, mais aussi, sous des formes renouvelées, dans le lieu colonial et postcolonial. Par l'analyse ponctuelle de La mère du printemps, de L'aventure ambiguë, des Soleils des indépendances, de La répudiation et de L'Homme rompu, il se concentre surtout sur la marge comme lieu limitrophe et d'accueil qui porte déjà sa dynamique polyvalente.

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Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 36
EAN13 9782296261228
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0087€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

INTRODUCTION

Dansle domaine de la littérature francophone, la
critique littéraire se penche la plupart du temps sur des analyses
qui opposent une identité homogène des sociétés colonisées à
une culture globale de l’Occident. Cette critique laisse
malheureusement dans l’obscurité la marge culturelle et les
différences identitaires qui s’inscrivent à l’intérieur des sociétés
colonisées elles-mêmes. C’est cette lacune que je cherche à
combler en m’interrogeant sur cinq œuvres francophones, à
savoir,La mère du printempsDriss Chraïbi, deL’aventure
ambiguë deCheikh Hamidou Kane,Les soleils des
indépendances d’Ahmadou Kourouma,La répudiation de
Rachid Boudjedra etL’homme rompude Tahar Ben Jelloun. Je
m’appuie sur ces œuvres car les problématiques de l’identité et
de la marginalisation y sont traitées par l’imaginaire littéraire
de manière à provoquer de nouvelles pensées sur l’idée du
caractère homogène de la culture.Penser la marge, c’est en
effet la positionner par rapport à une majorité ou à une minorité
puissante dont le pouvoir cherche à maintenir un ordre culturel
établi. Je ne cherche pas cependant à reprendre les discours
stéréotypés positionnant toujours l’Occident par rapport à
l’autre, le colonisé. Ne voulant ni reprendre les idées culturelles
énoncées par Lévi-Strauss dansTristes tropiques, ni prolonger
le discours marxisant adopté par Todorov dansNous et les
autres, ni faire mienne l’optique de Chinweizu dansToward
the Decolonization of African Literature, je cherche à situer le
sujet marginalisé à l’intérieur de sa propre société à un moment
historique où il est appelé à confronter un renouveau culturel.
En prêtant attention au discours sur la marginalisation, je
m’efforce de dépasser des analyses des contacts des cultures
traitées très souvent dans leurs dimensions oppositionnelles. Je
cherche au contraire à considérer l’altérité et l’identité comme
deux notions inséparables formant les noyaux mêmes de la
culture d’une société.sont ces deux notions qui donnent Ce
forme aux mécanismes internes des cultures et créent des
changements nécessaires à tout épanouissement culturel. Je me

propose donc, à travers les cinq œuvres choisies, de relever le
pouvoir régénérateur investi dans chaque culture et de voir
comment les sujets marginalisés confrontent l’impératif du
dépassement de l’identité culturelle.
Partant de l’hypothèse que les conflits internes et les
contacts sont des éléments inhérents à toute production
culturelle, je cherche à montrer comment la marginalisation se
produit non seulement dans l’espace précolonial mais aussi
sous des formes renouvelées dans l’espace colonial et post
indépendant. La capacité ou l’incapacité de se soustraire aux
contraintes de la quête de toute pureté culturelle va constituer la
base de mon analyse socioculturelle. Je vais donc situer chaque
œuvre par rapport à la problématique du dépassement culturel.
C’est cet “au-delà culturel” que Homi Bhabha dansThe
Location of Culture appelle “the third space” et qu’il considère
comme la performance culturelle ayant pour première
caractéristique la contestation et n’ayant pour lieu aucune fixité
identitaire. En m’appuyant sur cette conception certes
conflictuelle mais innovatrice en ce sens qu’elle montre le
caractère régénérateur de chaque culture, je veux montrer
comment le dynamisme sous-jacent à chaque culture se révèle
par la capacité des sujets culturels à surmonter leur altérité par
un effort d’ouverture.Mais, alors que Homi Bhabha, dansThe
Location of Culture, montre clairement le caractère pluriel de
tout espace culturel, je montre que les cinq œuvres
sélectionnées problématisent davantage cette pluralité.
DeLa mère du printemps etL’aventure ambiguë à
L’homme rompuen passant parLes soleilsdes indépendances
etLa répudiation, le lecteur est confronté à des degrés variés de
l’incapacité de la part des personnages principaux à accepter
l’absence de toute pureté culturelle. Parmi les questions que je
soulève au cours de mon analyse des cinq textes littéraires, les
deux suivantes structurent mon investigation. La marge est-elle
alors capable de s’épanouir quand elle se cantonne dans un
passé référentiel qui donne crédibilité à sa culture se voulant
désespérément pure ? Face à la puissance d’une culture
conquérante, la culture marginalisée est-elle aussi en mesure de
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résister aux vagues de disparition qui la menacent constamment
? Je me concentre surtout sur la marge comme lieu limitrophe,
voire comme espace d’accueil, qui porte déjà sapropre altérité
et est capable de révéler sa dynamique polyvalente. Toute
politique qui pétrifie la culture n’est-elle pas alors conçue pour
figer cet espace culturel essentiellement pluriel ?
Pour pouvoir pourtant saisir la portée de la capacité de
toute culture de s’épanouir, je vais considérer la culture en
général comme étant dans un état de devenir perpétuel. C’est ce
devenir que je montre par rapport à la marge culturelle dans sa
volonté d’accueillir tout renouveau identitaire. C’est pourquoi,
dans, une première phase, je désire me pencher davantage sur
les vieilles conceptions de l’identité et de la culture. Je vais
donc d’abord analyser et repenser la culture telle que la conçoit
Claude Lévi-Strauss car, pour moi, toute définition de la culture
entant que structure définie s’avère un discours pétrifiant qui
néglige le caractère régénérateurde l’identité culturelle.Si
Tzvetan Todorov, lui, révèle les idéologèmes sous-jacents à la
culture occidentale par rapport à d’autres cultures
marginalisées, son analyse d’inspiration marxiste reprend la
même direction structurale définissant en bloc un “Nous” par
rapport aux “Autres” comme si le “Nous” et les “Autres” ne
portent pas en eux-mêmes leur propre altérité. Jemie Chinweizu
et ses collaborateurs utilisent l’élimination des éléments
culturels étrangers comme l’outil indispensable à la pureté
homogène de la culture africaine, mais leur conception de la
culture diffère de la mienne du fait de ma conception de la
culture comme étant essentiellement la coexistence de
différences identitaires.
Selon moi, la culture se présente en fait comme une
arène identitaire trouvant sa valeur à la fois dans sa propre
pluralité et dans son dynamisme constant. C’est pourquoi je
vais m’appuyer davantage sur les prémisses développées dans
The Location of CultureHomi Bhabha. Contrairement à de
Lévi-Strauss, à Todorov et à Chinweizu, Bhabha révèle les
insuffisances de la conception de la culture comme un tout sans
différences. Mais bien que Bhabha soit capital pour mon
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analyse, je veux néanmoins dépasser la limite qu’il impose à sa
théorie en confinant son concept de la pluralité de tout espace
culturel à l’ère postindustrielle ou postcoloniale. Je vais
démontrer par l’analyse ponctuelle des cinq œuvres littéraires
choisies comment cette pluralité est un phénomène qui précède
l’ère postcoloniale et postindustrielle.
Je vais révéler cette pluralité à travers les conflits au
sein du même espace culturel dans les cinq ouvrages littéraires
retenus. Les conflits se traduisent en effet dans ces ouvrages
par le désir d’une ouverture culturelle d’un côté et par la
volonté de certains pouvoirs de maintenir une pureté identitaire
de l’autre. Mais si le désir de situer l’identité par rapport à une
pureté culturelle se révèle être la thématique sous-jacente aux
cinq œuvres de mon analyse, chaque auteur, selon son
imaginaire littéraire, pense néanmoins d’une façon différente
cette thématique. Pour mieux montrer ces différences, j’ai donc
regroupé les textes non seulement selon les années de
publication mais aussi par rapport au moment historique traité
diégétiquement par les auteurs. Après avoir discuté mon
approche théorique dans le premier chapitre, j’analyserai, dans
le deuxième chapitre,La mère du printemps (1982)de Driss
Chraïbi etL’aventure ambiguëde Cheikh Hamidou (1961)
Kane.L’histoire de la colonisation y est traitée non seulement
par rapport à l’Occident mais aussi par rapport à la conquête
islamique et aux guerres tribales africaines. Dans le troisième
chapitre, j’examineLes soleils des indépendances (1970)
d’Ahmadou Kourouma etLa répudiation (1969)de Rachid
Boudjedra. Situées dans l’ère de la postindépendance, ces deux
œuvres révèlent que le marginalisé est à la fois l’individu
s’accrochant à un idéal culturel dépassé et inatteignable et le
sujet refusant tous les discours politiques (historique et présent)
au profit d’un moi romantique. Dans le quatrième chapitre, je
me concentre surL’homme rompu(1994) de Tahar Ben Jelloun
où le lecteur est confronté à un espace cosmopolite où les
personnages sont constamment interpellés à participer à la
culture de la corruption économique. Le marginalisé se révèle
alors être, chez Tahar Ben Jelloun, comme le sujet n’ayant pas
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l’audace de définir son identité par rapport à la culture de
l’appât du gain.
Ce regroupement basé sur une analyse historique et
textuelle est dicté par mon désir de voir d’une part comment
l’identité culturelle se forme et évolue depuis l’ère précoloniale
ou coloniale et d’autre part comment les écrivains choisis
pensent et présentent cette évolutionde l’identité.Tout en
analysant ces textes se référant diégétiquement à des époques
différentes, je cherche finalement à voir comment ce qu’on
considère habituellement comme l’autre et le même ne se
distinguent qu’en tant que les forces du pouvoir qui existent à
l’intérieur de chaque culture. Ce sont ces forces qui se
cristallisent en fin de compte quand une culture connue doit se
transformer en confrontant une autre culture étrangère.
En quoi consiste la double originalité de mon étude ?
Mon concept de la pluralité culturelle (diachronique et
synchronique) n’est pas seulement théorique mais aussi
sociologique. Mon illustration de l’impossibilité de l’idéal
culturel monologique se fait à travers les communautés
précoloniales dansLa mère du printemps etL’aventure
ambiguë: œuvres littéraires ancrées dans la réalité historique
des Berbères au Maroc et des Diallobé au Sénégal. En
analysant les identités différentes représentées dans ces livres,
je me positionne surtout par rapport à Lévi-Strauss, à Todorov
et à Chinweizu qui considèrent, sur les plans différents, la
culture comme structure définie.
Cette définition se voit dansTristes tropiquesLévi- de
Strauss qui a étudié les Bororo et a utilisé son “répertoire
idéal”, c’est-à-dire, l’institutionnalisé, comme l’identité qui
définit la culture de ces Indiens. Sans prendre en considération
le rapport que “le répertoire idéal” entretient avec les
dissensions identitaires au sein de la culture bororo,
LéviStrauss utilise ce “répertoire idéal” en tant que le noyau de
l’identité en général.Contrairement à Levi-Strauss qui
homogénéise la culture par “ce répertoire idéal”, je considère
les rapports agoniques qui caractérisent la culture dans toutes
les sociétés humaines. Pour montrer ces rapports, je m’appuie
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sur l’idée de pluralité culturelle énoncée par Homi Bhabha dans
son ouvrageThe Location of Culture. Mais pour dépasser son
modèle théorique qui limite cette pluralité à l’ère postcoloniale,
j’analyseLa mère du printempsdans le deuxième chapitre pour
montrer comment les Berbères, qui constituent une
communauté précoloniale, se disputent à l’intérieur de leur
espace culturel même avant l’arrivée des conquérants
islamiques. En analysant les différences identitaires dans le
roman à l’ère précoloniale, je cherche aussi à montrer comment
la pluralité identitaire est toujours la première marque de la
culture. Bien que Danielle Marx-Scouras montre l’impossibilité
du monologisme culturel au Maghreb dans son analyse deLa
mère du printemps, son analyse démontre la pluralité culturelle
maghrébine à travers les transformations historiques. En me
situant dans le sillage de Marx-Scouras, je montre aussi que
l’impossibilité de “répertoire idéal”, c’est-à-dire ce qui est
culturellement institutionnalisé, se voit à travers les disputes
fratricides berbères et les différences coutumières des tribus
berbères.
Mon analyse de la pluralité identitaire dansL’aventure
ambiguë dansle deuxième chapitre est faite pour montrer
comment la polarisation culturelle utilisée par Todorov dans
son livreNous et les autresest problématique. En (1989)
positionnant Samba Diallo, le personnage principal, par rapport
aux autres Diallobé, je montre comment les contestations
identitaires au sein de la société diallobé rend impossible la
dichotomie étanche des cultures qui se voit dans le livre de
Todorov. Je cherche par là à contester aussi “le répertoire
idéal” de Lévi-Strauss pour démontrer la fausseté de la pureté
culturelle que cherchent éperdument Samba Diallo et Thierno,
le maître de l’école coranique. En m’appuyant encore sur l’idée
de pluralité culturelle que Homi Bhabha utilise dansThe
Location of Culture, je montre dansL’aventure ambiguë
comment l’idéal culturel cherché par Samba Diallo ne peut pas
représenter une Afrique homogène face à un Occident global
étant donné les différences identitaires au sein même de la
société diallobé. Ella Brown souligne cette dichotomie en
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considérantL’aventure ambiguë commeun ouvrage qui réagit
seulement contre les valeurs occidentales. Dans une étude
socio-historique, Samba Gadjigo montre aussi comment
l’opposition à la culture occidentale devient la seule
préoccupation de la classe régnante qui cherche à maintenir son
pouvoir traditionnel. En voyant la religiosité de Samba comme
une émancipation de la technicité occidentale, Isaac Yétiv
utilise aussi l’argument classique selon lequely a une il
Afrique homogène qui doit se libérer de son aliénation
provoquée par un Occident unilatéral.
Contrairement à Brown, à Yetiv et à Gadjigo, je me
concentre sur les dissensions au sein même de la classe
régnante en montrant comment le point de vue de la Grande
Royale diffère de celui du Maître de l’école coranique. Je
montre aussi la modération avec laquelle Demba pratique la
religionislamique et comment cette modération s’oppose à la
rigidité de Samba Diallo. C’est cette rigidité que j’ai considérée
comme la raison principale de l’aliénation culturelle de Samba
Diallo au sein de la société diallobé elle-même. Pour moi, si
l’aliénation de Samba est exacerbée par l’implantation de
l’école française, c’est à cause de sa rigidité religieuse montrée
déjà par rapport à d’autres Diallobé qui pratiquent la même
religion islamique. Mon analyse voit aussi cette implantation de
la culture française comme une autre dimension historique de la
transformation culturelle subie par les Diallobé: une
transformation oubliée par les Diallobé eux-mêmes mais
soulignant l’impossibilité de retour aux sources identitaires.
Je révèle cette impossibilité de retour aux sources dans
mon analyse desSoleils des indépendances d’Ahmadou
Kourouma et deLa répudiationde Rachid Boudjedra. Dans le
but de démontrer comment l’idéal culturel préconisé par Jemie
Chinweizu et ses collaborateurs dansToward the
Decolonization of African Literature s’accorde mal avec la
modernité culturelle africaine, j’insiste sur le transfert de
l’action romanesque dans la ville où la pluralité des valeurs
culturelles rend impossible le retour à l’idéal culturel du passé.
Je montre comment le déplacement identitaire de Fama dans
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Les soleils des indépendances relèvede son incapacité de
s’approprier le pouvoir pécuniaire devenu l’élément culturel
nouveau mais important dans le lieu citadin. C’est cet élément
qui provoque la relativisation des valeurs que Christiane
Ndiaye montre bien dans son analyse sans pour autant
mentionnerla cause principale: l’argent.Je révèle aussi que le
dialogisme qui caractérise la ville, selon l’analyse de Toyo
Adebayo, est aussi provoqué par une nouvelle ascension
économique et par l’importance de l’argent.
DansLa répudiation, je démontre comment l’argent
devient l’élément culturel qui aide “le clan des bijoutiers",
c’est-à-dire “la tribu”,à exercer son règne autoritaire sur toute
la société algérienne et particulièrement sur les femmes
algériennes. Hafid Gafaïti révèle bien ce patriarcat autoritaire et
cette condition abjecte de la femme algérienne dans ses deux
livres mais ses analyses ne montrent pas les failles identitaires
qui se révèlent à l’intérieurde la pratique culturelle patriarcale
elle-même. En considérant la pauvreté du maître coranique
comme la raison principale de sa pédérastie, je montre
comment cet homme devient l’Autre au sein d’une société
patriarcale où les hommes peuvent se permettre le luxe
d’épouser plusieurs femmes.Alors que Gafaïti montre
comment la polygamie ne promet aucune joie aux femmes
mariées, je révèle l’altérité subversive de Zoubida: une jeune
femme qui choisit l’enfant de son riche et vieil époux comme
amant afin de satisfaire ses désirs sexuels.
En analysant l’importance de l’argent dansL’homme
rompu, je démontre comment le mythe associé à l’origine
culturelle disparaît au profit d’une poursuite générale de la
richesse. Je montre ainsi comment la culture s’achemine de
plus en plus vers un culte ordinaire de l’argent: un culte
amorphe qui traverse les frontières.





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CHAPITRE 1
IDENTITÉ ET CULTURE

Comment distinguer le vécu culturel de la norme ?
Comment éviter la définition de la culture qui considère la
norme institutionnalisée comme l’identité d’une société ?Ces
questions sont importantes car définir un espace culturel revient
le plus souvent à un filtrage identitaire qui trouve sa logique
même dans l’élimination de certains éléments de
comportements au seul bénéfice du normatif. Véritable
processus de sélection, voire d’exclusion, la logique définitoire
de la culture fait malheureusement montre d’une incapacité à
reconstituer les mécanismes internes de dissension au sein de
l’espace social étudié. C’est dire qu’au nom de la
catégorisation, les formes culturelles retenues dans la grille
définitoire deviennent la marque transparente de l’identitéaux
dépens des formes exclues. En effet, si la définition de la
culture par rapport au normatif facilite la catégorisation, elle
néglige pourtant les rapports transformationnels qui régénèrent
constamment l’espace culturel et l’identité. Figée par la
définition catégorique, la dimension vivante s’estompe alors en
faveur de la norme. C’est dire qu’en excluant la dynamique
plurielle qui donne forme à la culture, la méthode la plus
souvent utilisée pour établir l’identité s’avère être une grille
pétrifiante. Dans son dogmatisme et sa catégorisation, cette
méthode laisse complètement dans l’obscurité les rapports entre
la marge et la norme institutionnalisée et les communications
relationnelles internes qui se dégagent de ces deux espaces
culturels.
Dans les pages qui suivent, j’examine certaines
conceptions de la culture afin de montrer comment le normatif
qui fige l’identité glisse dans des grilles définitoires et s’établit
finalement comme une définition totalisante de l’espace
culturel. Étant donné que je m’intéresse surtout à la marge dans
son rapport à la norme au sein de l’espace culturel, je vais me
servir d’une approche analytique susceptible de saisir la culture
dans sa dimension vivante. Cherchant à éclairer les rapports

interculturels et intra culturels, je me concentre non seulement
sur les rapports agoniques entre la marge et la norme au sein de
la même société, mais aussi sur les contacts tissés entre les
cultures d’espaces sociaux géographiquement différents. Je
veux donc analyser les relations identitaires dans leurs
dimensions internes et externes pour pouvoir interroger les
mécanismes qui structurent la production culturelle. Selon moi,
c’est seulement à travers ces rapports externes et internes de
l’autre au même ou du même à l’autre qu’on peut éviter une
analyse qui prendrait la norme culturelle pour une définition
totalisante de la culture et de l’identité. C’est dire que si l’unité
de l’espace social étudié est importante dans l’étude de la
culture, le chercheur ne doit cependant négliger ni les
spécificités qui font aussi partie de l’ensemble culturel, ni les
liens qui font de l’identité un phénomène toujours en devenir.
Le concept d’identité individuelle est intimement lié à
la définition de la culture car c’est par référence à la culture
d’une société que le chercheur établit normalement l’identité
d’une personne. On est Africain parce qu’on partage les
manières d’être ou certaines habitudes normalement associées
aux gens qui habitent cet énorme continent, l’Afrique.On est
aussi Ivoirien ou Ghanéen parce qu’on s’identifie avec la Côte
d’Ivoire ou le Ghana, deux espaces politico-géographiques dont
les habitants ont des échelles de valeurs définies et
différenciées. Mais se référer par rapport à certains traits de
comportement ne se fait pas seulement à travers une géographie
déterminée. Parfois certaines formes de comportement ne se
limitent pas à un seul lieu mais traversent les frontières. Aussi
est-il vrai que certains individus qui n’appartiennent pas
nécessairement au même pays peuvent partager un ensemble
d’intérêts allant de simples usages vestimentaires aux
préoccupations les plus intellectuelles. S’identifier comme tel
ou tel équivaut alors à une référence à des comportements
constitués. Ce sont ces manières d’être (les traits
identitaires)psychologiques, sociales, historiques, économiques et
géographiques - qui définissent les cultures au seind’un espace
social déterminé. À travers la psychologie, la sociologie,
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