Virgile et l
552 pages
Français

Virgile et l'amour

-

Description

Quoiqu'à la solde de l'Etat, Virgile n'est rien moins qu'un chantre prophétique et visionnaire. Comparé aux autres poètes de son siècle associés au pouvoir, le Mantouan se distingue par un verbe dont la beauté révèle une harmonie cosmique propre à assurer le bonheur et le salut universels. L'harmonie cosmique révélée par l'esthétique virgilienne diffuse la félicité et l'amour. Les Bucoliques constituent l'assise du corpus virgilien, avant-coureur de la Religion de l'Amour.

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Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 75
EAN13 9782296227521
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

livre 2010_Les bucoliques.indb 1 12/04/2010 09:16:52DanielCohen éditeur
www.editionsorizons.com
Universités –Domaine littéraire
Collection dirigée parPeterSchnyder
Conseillers scientifiques : Jacqueline Bel – Universitédu Littoral–
Côted’Opale– Boulogne-sur-Mer •Peter André Bloch – Universitéde
Haute-Alsace–Mulhouse •JeanBollack–Paris •JadHatem–Université
Saint-Joseph–Beyrouth •ÉricMarty–UniversitédeParis7 •Jean-Pierre
Thomas–UniversitéYork–Toronto–Ontario
•ErikaTunner–UniversitédeParis 12.
La collection« Universités/ Domaine littéraire»poursuit les buts
suivants :favoriser la recherche universitaireetacadémiquedequalité;
valoriser cette recherche par la publication régulièred’ouvrages;
permettr eà desspécialistes,qu’ilssoient chercheurs reconnus ou jeunes
docteurs,dedévelopperleurspointsdevue ;mettr eàportéedelamain
dupublicintéressédegrandessynthèsessurdesthématiqueslittéraires
générales.
Elle cherche à accroîtr e l’échange des idées dans le domainedela
critiquelittéraire ;promouvoir laconnaissancedes écrivainsanciens et
modernes; familiariser le publicavec des auteurs peu connus ou pas
encoreconnus.
Lafinalitédesadémarcheestdecontribuer à dynamiserlaréflexion
sur les littératures européennes etainsi témoigner de la vitalitédu
domaine littéraireet de la transmission dessavoirs.
ISBN: 978-2-296-08752-1
©Orizons, diffusé et distribué parL’Harmattan, 2010
livre 2010_Les bucoliques.indb 2 12/04/2010 09:16:52Virgile et l’Amour :
LesBucoliques
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• Frédérique oudoire-S urlaPie – icolaS SurlaPie Edvard
Munch –FrancisBacon, images ducorps, 2009.
•M rouiMi, Arthur Rimbaud à la lumière de C.F.Ramuz et
d’HenryBosco, 2009.
• FrançoiS aBBé, Querelle du français à Berlin avant la Révolution
française, 2009 .
•GianFranco StroPPini de Focara,
L’amourchezVirgile:LesBucoliques, 2009.
D ’autres titres sont en préparation.Demandez lecatalogue.
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chnyderGianfrancoStroppini deFocara
Virgile et l’Amour :
LesBucoliques
2010
livre 2010_Les bucoliques.indb 5 12/04/2010 09:16:53Du mêmeauteur
Sous le nom deGianfrancoSroppini
et deGianfrancoStroppini deFocara
–AmouretdualitédanslesBucoliquesdeVirgile,Paris,Klincksieck, 1993,295p.
–L’harmoniecosmiquevirgilienneetl’œuvred’Auguste,RespublicaLitterarum,
studies in theclassical tradition, 65-95,RomeXIX 1996.
–Amour, dialogue et unité dans l’œuvre deVirgile,LesÉtudesClassiques,
97115, 65, 1997,Namur.
–Del’alexandrinismeaulivresacré,Mémoiresdel’AcadémiedesSciencesArts
etBellesLettres deCaen, 123-149,XXXV, 1997,Caen.
–Quintilien et la rhétorique de la passion dans les livres II-IV de l’Enéide de
Virgile,Quintiliano,historiayactualidaddelaretorica,II,p.
1071-1085,Universidad de laRioja,
1998.
–Poésied’amouralexandrineetpoésied’amourmédiévale:polysémieetconcordances,Mémoires de l’Académie desSciencesArts etBellesLettres deCaen,
17-41,XXXVIII,
2000,Caen.
–Poesieinlontananza,recueildepoésiesbilingueitalien/français,Paris,Éditions lesPoètes français, 2002.
–Les nuits d’Hécate,recueil depoésies,Paris,Librairie-GalerieRacine, 2002.
–L’amour dans lesGéorgiquesdeVirgile, ou l’immanence dusacré dans l’être,
Paris,L’Harmattan, 2003.
–L’amour dans les livresI-IV de l’Énéide deVirgile, ouDidon et la mauvaise
composante de l’âme,Paris,L’Harmattan, 2003.
–Flashes de lune, mélopée illustrée
parMarilyneStroppini,Paris,LibrairieGalerieRacine, 2003.
–Virgile,Rome et la fin de l’histoire,Paris,Ausonia (chez l’auteur).
–Farahmönde, roman,Paris,L’Harmattan, 2008 .
–Ducôté deGaribaldi, roman,Paris,L’Harmattan, 2010.
livre 2010_Les bucoliques.indb 6 12/04/2010 09:16:53Préface.
esBucoliquesreprésententlepremierdegréd’unetrilogie,selonnousindivisible,Ldel’œuvredeVirgile :Bucoliques,Géorgiques,Énéide.Aussi«l’œuvresacrée
de laRomanité»,pour reprendrel’expression deMacrobe, ne selimitepasà la
troisièmedecescomposantes,commeonaprisl’habitudedelepenseretdeledire,
maisà l’ensemble.C’est une vastefresquedel’histoirehumaine quenous offrent
lesvaticinations duPoète(mieux vaudrait direprophète): l’humanitélointaine
delacueilletteetdeschevriers (celle delapréhistoire),celledel’agricultureetde
l’élevage,celleenfindel’urbanisation.Decestroisstades,lepremiersemblebien
avoirassuréaux hommes la destinée la plus heureuse.Nous sommes encoreloin
durègne deSaturneet de sescalamités dont lesGéorgiques sefont l’écho, plus
loin encoredes guerres fratricides etsanglantesconsécutivesà l’urbanisation que
chantel’Énéide.C’est quecevastepanorama de l’histoirehumaine reposesur un
soclefondamentalquienassurelastabilité, l’efficacitéetlacohérence:L’AMOUR.
Certesavecl’avènementd’AugusteetduPrincipat,MarcellusannonceaulivreVI
de l’Enéid e le retour de l’âge d’or.Mais qu’est-cecetâge d’orsinon la réalisation
desaspirations de l’humanitéaubonheur?Orcebonheur,l’humanitél’aconnu
autrefois.C’étaitautempsdel’Arcadieprimitive,decesbergersquipassaientleur
tempsàchanterleursamourstoutengardantlesmoutons.Lanatureenvironnante
leur répondait en écho dans une sorte d’harmonie universelle, dont la perfection
esthétiquedel’œuvreduPoète veut sefairelemiroir.
Sortant de l’œuvre virgilienne nous nous sommes longtemps penché sur
la question de l’amour dans laMéditerranéeOrientaleà l’époquehellénistique.
Lacroyanceen un salut individuel etcollectif par l’amour et non plus par les
confrontationsbrutalesetconquérantesyétaittrèslargementrépandue.Lebrassage
descourantsphilosophico-cultuelsdel’époqueenassuraientlesfondementsetla
diffusion:LePythagorismeaveclafigurecentraled’OrphéeetcelledeDionysos,
L’Épicurismeavecsarecherched’unamourapaiséparlavertu,loindestumultes
des passions (l’ataraxie), lePlatonisme puis leNéo-platonisme dont la doctrine
reposesur larecherche de l’amoursublime,l’Aristotélisme etsonobsession de la
philia,pourneciterqueceux-là etnepasnousaventurerdanslesculteségyptiens
d’IsisetOsirisetc.Toutelaculturealexandrineimprégnaitlesconsciencesdecette
espéranceausalut par l’amour.Comme souvent,quand les massessont mûres,il
y faut l’apparition d’unêtreprovidentiel pour traduirecesaspirations enaxes de
livre 2010_Les bucoliques.indb 7 12/04/2010 09:16:538 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
vie et enassurer l’efficacité terrestreetcosmiquepar desstructures appropriées.
L’anthropomorphismegrecnaturellementportéàl’incarnationyétaitprédisposé.
Cefutd’abordAlexandreleGrand,élèved’Aristote,pénétrédesathéorie
de la philia, sorted’amour universel unissanttous les êtres humains en uncorps
unitaireharmonieux,quis’employaàlaréalisationeffectivedeladoctrineduMaître.
Sesconquêtesdesterresjusqu’àl’Induss’accompagnèrentd’uneffortconstantde
réaliserune fusion harmonieuseentreGrecs etBarbares,allant jusqu’à payer de
sa proprepersonne, puisquelui-mêmeépousa une dignitairebarbare.
Les efforts d’Alexandre leGrand échouèrent.Ilmourutà trente et trois
ans, sans
douteempoisonné.L’Empirepéniblementconquissedisloqua.Cependant les idéessurviventbien souventaux défaitesapparentes deceluidont elles
émanaientetsefortifient.Unautrehérosprovidentieldevaitbientôtsurgirsurce
mêmeterreauhellénistico-alexandrin.Ladiffusion,ainsicontrariée,delareligion
de l’amour parune expansionallant des privilégiés de la fortune et de laculture
jusqu’aux masses inférieures,parunmouvement du haut enbas,allaitreprendre
en sens inverse, dubasvers le haut.Defaçon décisive, par l’entremiseduChrist,
né dansune mangeoire, mort lui aussià trenteettroisans,la religion duDieu
d’Amourallaitse répandreinexorablement.
Danscetteperspectived’unAlexandreleGrand préparant la venuedu
Christ,donc d’une religionchrétienne intimement liéeà laculturehellénistique
et païenne, l’œuvredeVirgiledominée par l’amour,avec sa quatrièmeBucolique
annonçantlavenued’unSauveur,prend detoutautresdimensions:cen’est plus
seulementl’œuvresacréedelaRomanité,c’estaussicelleduChristianisme,etcela
n’a échappé niàAugustin niàDante.
CesconsidérationsquifontdesBucoliquesuneœuvremajeuredansl’histoire
spirituelle de l’Occident nous ontamenéà proposerau grand public,et
doncà
l’édition,l’analyseattentivedecetteœuvrequiafaitl’objetdenotrethèsededoctoratà l’UniversitédeParis IV-Sorbonneen 1992sous la directiondu professeur
AlainMichel.
livre 2010_Les bucoliques.indb 8 12/04/2010 09:16:53Introduction
npourra s’étonner decequ’une étude supplémentaireparaisseconcernantOlesBucoliqu esdeVirgile.Cepetitouvrage,quicomptemoinsd’unmillierde
vers,auradoncfaitcoulerdestorrentsd’encredepuisqu’ilaparuen39av..J.C.,et
cesréflexions des esprits les mieux doués et les plusavertis n’ont pas manquéde
portersurl’amour.C’enestl’undesthèmesmajeurs.Pasdepoésiepastoralesans
1bergers quilechantent:cela est vraidans lecontextealexandrin,enparticulier
2chezThéocrite,maisbienévidemmentaussichezVirgile,quilesimite,puisdans
toutela pastorale d’Occident,quidécoule de lui.Pourquoi donc une étude
supplémentaire sur unaspect majeur desBucoliqu es?Le terrain est-il sifertile que,
malgrél’exiguïtédel’œuvre, il révèle encorequelquefruit inattendu ?
C’est quela recherche ne s’arrêtepas,et lesrésultatsauxquels elleaboutit
renouvellent etapprofondissentsanscesselaconnaissancequenousavions non
seulementdel’œuvreetdelapersonnalitéd’unauteur,maisaussidel’environnement
humain,historique,culturel,géographiquedanslequelilétaitplongéetquin’ont
pasmanquéd’influencersaproductionlittéraire.Ainsilareconstitutiondesrestes
3delabibliothèquedePhilodème ,lestravauxdeP.Maurysurlepythagorismedans
4 5lesBucoliqu es,la découvertedepapyrusconcernant l’œuvredeC.Gallus etc...,
viennentcompléterlapanopliedesmatériauxdontnousdisposionsdéjà,pourune
analyseplusapprofondiedel’œuvredeVirgileetdoncdelathématiquedel’amour
dans lesBucoliqu es.Maiscen’est pas là la raison principale de notredémarche.
L’amour est sigénéralementrépandu dans les égloguesvirgiliennes qu’il
est impossible d’aborder l’unquelconquedeleurs multiplesaspects sans passer
parcelui-là.Quand Marie Desport analyselepouvoir incantatoiredel’œuvre
1. Ph.E.LegrandadonnéunaperçuglobaldelapoésiealexandrinedansLapoésiealexandrine,
Paris:Payot,1970.
2. Pourl’influencedel’alexandrinismesurVirgile,jusqu’àdevenirchezluiunesecondenature,
voirP.V.Cova,Arbusta iuuant,Torino:Petrini, 1961,intr.
3. VoirMarcelloGigante,LabibliothèquedePhilodème et l’épicurisme romain,Paris:Les
Belles lettres,1981.
4. P.Maury,«LesecretdeVirgileetl’architecturedesBucoliqu es»,Lettresd’humanit é,Paris,
1944.
5. R.D.Aderson,P.J.ParsonetR.G.Nisbet,«ElegiacsbyGallusfromQuasrIbrîm»,Journ. of
RomanSt.69-1979,pp. 138etsuiv.,oùils’agitdeladécouvertedequelquesversdeC.Gallus
sur unpapyrus qui relancela question des emprunts deVirgileàcepoète.
livre 2010_Les bucoliques.indb 9 12/04/2010 09:16:5310 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
6de Virgile,elle ne peut éviter de nous parler de l’amour et consacre ainsi un
chapitreà«Daphnis, l’amoureux et lechanteur » (p. 111-113), unautreà«La
plainted’amour»(p. 147-148), unà«La magie d’amour»(p. 263-269), unenfinà
«Orphéeamoureux»(p. 279-280).J.Perret,qui s’intéresseauxBucoliques dans
7leur ensemble,affirmeà sa façon l’importancedel’amour en faisant la matière
mêmeduchant,encorequ’illarelativiseconsidérablementetdéclarequ’ellen’est
8qu’une«matière, entrebeaucoupd’autres ». E.A.Schmidt,danssa tentativede
définitiondugenrebucoliqu e,nepeutmanquerdes’interrogersurl’amour.A.La
9Penna,dansson introductionauxBucoliques,fait de la maladie d’amour,quele
chantserait incapable de guérir,la finalité ultime de l’œuvre.Lescollaborateurs
deMarcelloGigante,dansleurentreprisederenouvelerlalecturedechacunedes
10Bucoliques, s’intéressent largementà l’amour .Onnecesserait pas deciter les
études,portantsur l’œuvreentièreousur telle outelleBucoliqu e en particulier,
quin’aient,dans leur tentatived’enanalyserunaspect ouunautre, finalement
abordéla thématiquedel’amour.
Elleestdoncessentielle.Orilsuffiradeparcourirdesyeuxlesinterminables
bibliographies pourconstater quelemotamour ne paraît pourainsidirejamais
dans le titredeces études.Quoiquela thématiqueysoitconstammentabordée,
elle ne l’est que rarement pour elle-même, mais dans la perspectived’aiderà la
compréhension d’unautreaspect de l’œuvre.Nous neconnaissons guèrequeI.
11 12 13 14Kowalski ,P.RadiceColace ,L.Landolfi ,etGiovannid’Anna ,quiabordentle
sujetdefront,souventdansdesarticlesrelativementcourts.Commel’amourqueles
bergersetpaysansdeVirgileportentàlanature,auxbêtes,auxêtreshumains,aux
personnagesmythologiques,auxdivinités,auchantconditionneleurvieetconstitue
le pivotautour duquel s’ordonnenttous lesaspects de la poésiebucoliqu e,nous
avonsvouluremédieràcemanque.Lesrôless’yverrontrenverséscar,demême
que toutecritiqued’unaspect particulier de l’œuvreempruntenécessairement le
chemin de l’amour,demême l’étude de l’amour s’élargitauxautresaspects des
églogues,auxquels iladhèredefaçonconsubstantielle.
Cen’est pastout. L’environnement culturel,intellectuel etspirituelde
l’époque oùvivaitVirgile, et d’autre part l’écoleà laquelle ilappartenait sur le
6. M.Desport,l’incantation virgilienne: essai sur les mythes du poèteenchanteur et leur
influencedans l’œuvredeVirgile,Bordeaux:Delmas,1952.
7. J.Perret,Virgile,Bucoliques,Paris :P.U.F.,1961.
8. E.A.Schmidt,PoetischeReflexion:VergilsBukolika,München:Fink, 1972.
9. A.LaPenna,Virgilio,Bucoliche,Milano:Rizzoli, 1978,intr.pp.XXXIV etsuiv.
10. M.Gigante,LecturaeVirgiliana e,Napoli:Giannini, 1981.
11. I.Kowalski,«DeamicitiaetamoreinVergiliiBucolicis»,Comm.Vergilianae,Ac.Pol.Litt.,
Warszawa,1929,pp. 1-39.
12. P.RadiceColace,«L’amorelontano inTeocritoeVirgilio»,Orpheus,Catania,II-1981,
pp. 404-416.
13. L.Landolfi,«Durusamor.L’ecfrasigeorgicanell’insaniaerotica»,Civiltàclassicaecristiana,
Genova,VI-1985,pp. 177-198.
14 4-Giovanni d’Anna,«L’amour selonVirgile »,LesÉtudesClassiques,Namur,LV-1987,
pp. 151-161.
livre 2010_Les bucoliques.indb 1 0 12/04/2010 09:16:53Introduction 11
plan littéraire, l’invitaientà uneconception unitaire de l’homme, ducosmos et
des dieux.LeR.P.Festugière, dansson remarquable livreconsacréà la révélation
15d’HermèsTrismégiste nous renseigne sur lestendances
decetteépoquehellénistiqueoù les empiresse sont démesurément étendus entraînant lacollusion
de peuples et deculturesvariés,des pertes d’identité, desamalgames de tant de
systèmes philosophiques qui, n’étant plusconnus que superficiellement et par le
biais de résumés, seconfondent; la résurgenceet la fortune decultes ésotériques
remédientalorsàladispersionetàladissolutionpolitiqueetmorale,individuelle
etsociale,par la promessed’un salutconsécutifà une initiation età une
révélation.Unmonde de désordres et decontradictions en somme, quidésespèrede
trouverremèdedanslapriseenmaindesréalitésobjectivesetquilecherchedans
undépassement de soi vers uneProvidence,celle desstoïciens, undieuunique,
l’Undespythagoriciens,quiassureral’ordreetlafélicité.Cettetendanceàl’ascèse
unitaire sur le plandela spiritualitéau détriment durationnel etausyncrétisme
pourcequiconcerne lessystèmes philosophiquescaractérisent le moment où
prennentnaissancel’écoled’Alexandrieetsoncourantlittéraire.Cettelittérature
a faitune placeprépondéranteà l’amour soitcommeconséquencedel’abandon
detouteparticipationdirecteauxaffairesetd’unreplisursoi,d’uneretraitedans
unenvironnement plaisant où jouir du jour quipasse(épicurisme),soitcomme
cimentpourreconstituerunmondeàladériveetcommemoyend’élévationpour
16accéderà l’Idéal(platonisme) .
Iln’est pas dans notreintention de nous livrerà uneapproche historique
approfondie de la période hellénistique, ni d’analyser dans le détail les multiples
facettesdelalittératurealexandrine.Parcesquelquesremarquesnousavonsvoulu
insistersur unecaractéristiquequileur estcommune, quel’on retrouvedans le
17néotérismelatin et en particulierchezVirgile : la volontédefaireconverger des
élémentsdivergentspourreconstitueruntouthomogène,portéparunedynamique
verticaleversl’unité,sourcedesalutet,enmatièred’œuvred’art,deBeautéidéale.
L’époquetroublée queconnutVirgiledansla premièremoitié desavie,celle des
guerres intestines,nepouvait qu’exacerber en luiledésir de réconciliationet de
paix.Nousaborderons donc l’étudedel’amour dans lesBucoliquessur le plan
psychologiquecertes,sentimental,érotique,maisaussisurleplanstructurel.Nous
15 A.J.Festugière,La révélation d’HermèsTrismégist e,I-II-III,Paris:LesBellesLettres,1989.
Voirenparticulierlech.XIIdelaquatrièmepartie,oùilesttraitédesoriginesdel’éclectisme.
LaquestionestaussiabordéeparJ.BayetdansLareligionromainearchaïqu e,Paris:Fayot,
1956,àlafinduch.VIIIdelatroisièmepartie,oùVirgiledevientlemeilleurreprésentantde
cette tendanceà l’unitéenmatièredephilosophie et de religion.
16. Voiràce sujetFestugière,La révélation...,op.cit.,ch. XII,quatrième partie;«Cadredela
mystiquehellénistique»,MélangesGoguel,Neufchâtel-Paris,1950;E.Paratore,Storiadella
letteraturalatina,Firenze:Sansoni,ch.IVet V,portantsurl’époquedeCésaretd’Auguste.
17. Les étudessur le néotérisme danssesrapportsavec l’alexandrinisme sont nombreuses.
Voir B.M.Arnold,«NeotericVergil,Alexandrian themes in theEclogues »,Diis.Un.of
Washington seatle,1984;V.Tandoi,«Aspettides neoterismo virgiliano nelleBucoliche »,
CulturaeLingueClassiche,Roma,1985,pp. 111-116;voiraussiJ.André,La vie et l’œuvre
d’AsiniusPollion,Paris:Klincksieck, 1949.
livre 2010_Les bucoliques.indb 11 12/04/2010 09:16:5312 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
mettrons en évidence tous les mouvements de l’âme et ducorps qui rapprochent
lesuns desautres les multiples élémentsconstitutifs ducosmos (dieux,hommes,
animaux,nature...), ou quiles poussentà préférertel étatà telautre(comme
18l’otium) , uneactivitéà uneautre(la pratiqueduchant par exemple).D’autre
19part,chacunedeségloguesseprésentantcommeuntoutorganique ,nouslesavons
considéréessousl’angledeleursélémentsstructurels,pourtâcherdecomprendre
dansquellemesureceuxd’entreeuxquiapparemmentdivergeaientsousformede
dyades (le masculin et le féminin,l’humilitéet l’orgueil, l’ombreet la lumière,le
propriétaireet l’exproprié,ApollonetDionysos...) ne trouvaient pas de quelque
façonunpointdeconvergenceoùlacontradictionserésoudraitenunité.Unautre
20canon delalittératurealexandrine c’est deliersiintimementle fondetlaforme
qu’ilsconstituentunensembleclos,auto-suffisant, un tout où le premier puise
dans la seconde de quoi s’alimenter, souvent de quoi paraître, où ilarrivemême
quelaforme,quitoucherouie,soitsuffisantepourdonneràvoiretsuggèreàelle
seule uneattitude, unmouvement, voire une idée.L’œuvreperdde son volume.
21Une tellecollusion duconcret et de l’abstrait,duvisible et de l’invisible ,dela
surfaceet de la profondeur,estaussicaractéristiquedel’œuvre deVirgile.C’est
pourquoinousn’avonspasvouluséparerlesmouvementsunitairesquedétermine
l’amoursurleplansentimental,psychologiqueetérotique,deceuxquel’auteura
22introduits dans lesstructures mêmes de l’œuvre, et qui sont moinsapparentes.
Notreétude portera sur lesuns etsur lesautres.
Nous nous sommes donc proposédedéfiniraussi précisément
quepossibleles multiples aspects de l’amour et les mouvements de convergence
unitairequi caractérisent le carmen bucoliqu e virgilien, en tâchant de mettreen
évidencelesrapports quiles lient entreeux de façon organique,
jusqu’àconstituer cet ensemble quinous fascine parson harmonie, comme le chant
d’Or23phée fascinaittous les éléments constitutifs du cosmos . Enparticulier deux
aspects de l’amour,qui se révèlentà premièrelecture, ontretenu
notreattention: d’uncôtél’amour de l’autredont les des êtres,dela natureet deschoses,
18. Pourl’évolutionetl’importancedelanotiond’otiumdanslasociétéromaine,voirJ.M.André,
L’otiumdanslaviemoraleetintellectuelleromaine,desoriginesàl’époqued’August e,Paris:
P.U.F.,1966.
19. Cequin’empêche pas éventuellement l’ensemble des Bucoliqu es de constituerun tout
organique:voiràcesujetP.Maury,op.cit.,etJ.Perret,Virgile,Paris:Seuil,1959,pp. 29-34.
20. EncequiconcernelegoûtdesAlexandrinspourl’œuvrecourte,voirCallimaque,Réponse
auxTelchines, v.17-30:«Allezà la male heure, funestes enfants deMauvaiseEnvie; jugez
ma sciencepoétiqueà la mesuredel’art,non de l’arpent persique...»Trad.E.Cahen,Les
BellesLettres,1972.
Pour l’attentionparticulièrequeles Alexandrins ont prêtéeà la forme, voir P.V.Cova,
Arbusta..., op.cit., intr.
21. Cetaspect de l’œuvredeVirgilea été souligné parC.Rohde,DeVergilii eclogarumforma
et indole,Berlin, 1925.
22. J.vanSickle s’est intéresséàcesstructures internes desBucoliques dans«Struttureinterne
di singole egloghe nel librobucolicodiVirgilio »,Maia,Bologna,XXXV-1983,pp. 205-212.
23. Cf. ,par exemple, la description descoupes dans laBuc.III,46etsuiv.
livre 2010_Les bucoliques.indb 12 12/04/2010 09:16:53Introduction 13
l’amourduchant.Alafaçon dePlaton, dontlesœuvrestraitantdel’amourn’ont
pasdûlaisserVirgileindifférent,nousavonsappelélepremier«amourvulgaire»
24et le second«amour sublime ».Nous étionscurieux de savoir quelsrapports le
poèteavaittissés entrel’unet l’autre, quellescompatibilités ou incompatibilités.
Avait-il jetédes exclusives?Surtout la question de l’amour tragique,celuide
25Gallus par exemple ,confrontéà l’amour duchant qu’il veut étouffer,necessait
de solliciter notrecuriositépar le fait même qu’il figurait dans la pastorale
virgilienne,quandlepoètesemblaitl’exclure.Unetellecontradictiondefondexigeait
uneexplicationetsoulevaitunequestion:existait-il desconditionsquirendaient
possiblel’intrusiondel’infelixamor,c’estàdiredel’élégie,danslechantpastoral?
Dans quelle mesurela tyrannie de la passionétait-ellecompatibleavec l’amour
duchant?Qu’ellelefût,lesBucoliqu eslemanifestaientd’elles-mêmes(Corydon,
26Damon,Gallus) ,etlaréponseàlaquestionétaitdonnéed’avance.Ilnousrestaità
préciserlesmodalitésdecettecompatibilitédesgenresparuneanalyseattentivedu
texte.Durestelaquestionnousparaissaitpasserdeloinlessimplespréoccupations
littéraires:l’amourducarmenbucoliqu edansl’économiemêmedel’œuvreapour
justificationlafélicitéextatiqueoùilplongetousceuxquil’entendentparcequ’il
révèleunaspectducosmosquihabituellementleurestcaché.Ilproposedonc,et
même impose, undépassement de soi, une élévation, uneascèse,pour gagner les
«plainesbienheureuses» révélées par les harmonies duchant.L’expression que
27nousemployonsfaitévidemmentréférenceàla«plainedevérité»dePlaton ,tant
ilestvraiquelecarmenvirgilienaspireàlaplénitude del’existencenonseulement
28pourceluiquileconçoit,maisaussipourceux quil’écoutent .Nous ne nous
sommesintéresséauxcourantsphilosophiquesetculturelsquitraversentl’œuvre
quedans la mesureoù ils nous éclairaientsur lechant pastoral, disons plutôt où
ilsconvergeaient en luicomme lieu de dépassementunitaireet de focalisation de
l’amour quifaits’écrier le uates
Me uero primum dulcesante omniaMusae,
29quarum sacra fero ingenti percussusamore,accipiant...
Géorg.
II,475-477.
UnetelleambitionchezVirgile(assurerlafélicitéparlarévélationincantatoire)nepouvaitquedonneraugenrebucoliqu e,jusquelàmineur,uneimportance
30extraordinaire.Lescritiques ont montrécomment le poètedeMantoue s’est
24. Platon,Banquet,180cde.
25. Voir lesBuc.VI et X.
26. Ce sont lesBuc.II,VIII et X.
27. Platon,Phèdr e,247cde et 248b.
28. M.Desportaffirmequel’incantationvirgilienneestsouventlerésultatd’unmélangede«la
poésie la plus spontanée ou la plus raffinée et de la philosophie la plus métaphysiqueou la
plus mystique» :L’incantation virgilienne...,op.cit.
29. «Pour moi, veuillent d’abordlesMuses,dont la douceuravanttout m’enchanteet dont
je porteles insignessacrés dans le grandamour queje ressens pour elles,accueillir mon
hommage...»Trad.M.Rat,Flammarion.
30. E.A.Schmidt,PoetischeReflexion..., op.cit.
livre 2010_Les bucoliques.indb 13 12/04/2010 09:16:5314 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
appliquéà en fairelechant par excellence, unchant quiassumerait en son sein
tous lesautres genres littérairesainsique tous lestons.Pour vastequ’il fût,cet
éventaildevaitavoirdeslimites,souspeinedeconfusionetdedissolution.Dansla
mesureoùlaquestiontouchaitàl’existencemêmedel’amoursublimenousavons
cru devoirapporter notremodestecontribution, en espérant ne pasavoirfranchi
lesbornes de notre sujet.
L’amour vulgaireprésentaitunecontradiction.Carsila passion d’amour
31apparaîtcommeunecalamitéuniverselle (omniauincitamor) ,etcelaestdéjàvrai
32chezLucrèce ,l’amour partagé et heureux n’en est pas moinsunmalluiaussi.
Toutamour vulgaireest en effetsous-tendu parune voluptas,« unplaisir », qui
33s’exerceau détriment de l’autre :...trahitsua quemque voluptas ,ditCorydon, et
Palémon,àlafindelaBuc.III,metdanslemêmepanier«quiconqueredouterales
34douceursdel’amourouenéprouveraleslesamertumes ».Cettevisionpessimiste
35del’amourvulgaire,conformeàladoctrined’Épicure
,n’interditpasauxbergerspoètes de s’adonnerà toutes sortes d’amours: hétérosexuelles, homosexuelles,
voirelazoophilie,sansquecelalesempêchenullementdes’appliquerauchantet
de l’ennourrir.Silène prend plaisirà l’amour,maisaussiDaphnis,etsurtoutPan,
cettedivinitéparticulièrequi,à la suitede sonaventureavecSyrinx,inventa le
chantbucoliqu eamoureux.Ilyavaitlàunecontradictionsurlaquellelescritiques
36ne se sont passouvent exprimes ,et quidemandaituncommentaire, voire une
justification.Déjà l’envolée lyriquedes premiers vers duDe rerumnatura
deLucrècesoulevaitlamêmedifficultéparl’élogequ’ellefaitdel’amour,quandpartout
37ailleurs il est décrié , sauf, il est vrai, quand il s’agit de l’«amour vagabond », la
38uolgivaga uenus .Yavait-il quelque rapport entrel’éloge deVénus,la uolgivaga
uenus deLucrèceet l’amourcherauxchantresvirgiliens ?
La solution decettedifficulténous semblait liéeà l’utilisationconstante
39queVirgilefait de l’allégorie .Ilyallait en somme desrelations queleconcret
40entretientavecl’abstrait,leréelavecl’idéal.LecritiqueallemandG.Rohde parle
31. Buc.X,69.
32. Lucrèce,De rerumnaturaIV.
33.« ...chacunest entraîné parson plaisir ».Buc.II,65.
34. ...quisquisamoresaut metuet dulcisaut experieturamaros.
Buc.II,109-110.
35. Onconnaît l’éloignement qu’Épicure recommandeaux jeunes gensvis-à-vis de l’amour:
«Unhommebienné,dit-il,n’adedestindesalutques’ilsurveillesaproprejeunesseets’il
la tient éloignée des ordures du désir ».Sentences,82.
36. Giovanni d’Annaaborde partiellement la questionlorsqu’ilaffirme qu’unecertaine forme
d’amour en harmonieavec la naturechampêtrepeutapporter la sérénité, dans«L’amour
selonVirgile »,LesÉtudesClassiques,Namur,LV-1987,pp. 151-161.
37. Dans le livreIV en particulier.
38. Lucrèce,De rerumnatura,IV,1064-1072.
39. Aprèsavoirconnuune grande fortune pendanttout leMoyen-âge, l’interprétation
allégoriquedesBucoliques deVirgilea perdu de soncrédit dans lestemps modernes.Voir
NicolaTerzaghi,L’allegoria nelle egloghe diVirgilio,Firenze:Seeber,1902.
40. C.Rohde,DeVergilii eclogarumforma et indole,Berlin, 1925.
livre 2010_Les bucoliques.indb 14 12/04/2010 09:16:53Introduction 15
dusublimemêléaupastoral:«Virgilechantedesargumentssublimessousforme
pastorale, dit-il.Toutefois nous ne sommes pasà même de dire: «Ceciest une
forme pastorale»et«cela est unargumentsublime », mais le poètelesunitainsi
l’uneàl’autredansunesubstanceunique».Cerenvoidel’unàl’autrepasse,nous
a-t-ilsemblé,parl’allégorie,etnousnoussommesdemandésil’amoursublimene
pouvait pas,d’unecertaine façon, prendrel’habit de l’amour vulgaire, secouler
en lui,celui-cidevenant purement etsimplement le symbole de
l’autre.
D’autrepartlespersonnagesmisenscènenousontbiensouventparupara41doxaux,parfoisjusqu’àl’invraisemblance .AinsiTityre, lechantresublime
dela
Buc.I,neselancedansaucunmorceaudebravoure,quinousferaitconnaîtresonta42lent,àl’exceptiondesderniersvers(v.79-83);ailleurssesproposrestentprosaïques
,etc’estparlabouchedeMélibée,unpaysanrustrequines’estjamaisconsacréqu’au
travaildelaterre,quenousaccédonsausublime(v.1-5 ;36-39 ;46-58 ;64-78).Moeris,
danslaBuc.IX,aperdulamémoireàcausedel’âgeetnéanmoinsrécitelesversde
Ménalque,tandisquelejeuneLycidas,passionnédechantetpourcelamêmesensé
lesavoirbienretenus,secontentedelesécouter.DamonetMénalque,qui,dansla
premièremoitiédelaBuc.III,serépandenteninjuresl’unenversl’autre,finissent
dansunparfaitaccordàl’occasionduchantamébée.Àyregarderd’unpeuprès,
onassisteà unéchange descaractéristiques individuelles des personnages mis en
scènedanschacunedesBucoliques,jusqu’àlaisseruneimpressiondesymbiose,et
cetteidentiténouvelle,danslaquelleilssefondentl’unetl’autre,sembleletroisième
43élémentdel’âmetripartite,tellequelaconcevaitPlaton .Cetteâmeestcelleduuates
44engénéral,quiprendfigurevirgilienne ,chaqueBucoliqu edevenantl’expression
41. Cesinvraisemblancesn’ontpasmanquédeheurterlerationalismedecertainscritiques,qui
lesontimputéesàl’artinaccomplideVirgile.C’estlecasdeEd.Rémy (Lapremièreéglogue
deVirgile,Louvain:Librairie universitaire, 1910.) qui reprocheau poète son incapacité
à fondreensemble deux genres différents; deJ.Bayet («Virgile et lestriumvirs :agris
diuidundis »,RevuedesÉtudesLatines,VI-1928,pp. 295-296.) qui voit dans laBuc.I« une
marquèteriemaljoincte... », encitantMontaigne.
42. CelaafrappéJ.PerretdanssoncommentairedelaBuc.I (Virgile.Bucoliques,Paris :P.U.F.,
1970.), sans qu’il en donne d’explication satisfaisante.E.deSaint-Denis,pour sa part,
rappellecette remarquedeJ.Perret,etajoute,cequine va passans nous étonner:«Ces
différencessubtiles ont-elles été voulues parVirgile?»( op.cit., p. 101,noteauv.11).
43. Pour laconception tripartitedel’âme, voir le Timée dePlaton,maisaussil’allégorie de
l’attelageailé dans lePhèdr e,246.S.Pétrements’est penchée sur les groupementsbinaires
dans l’œuvre dePlaton (Le dualismechezPlaton,Brionne:G.Monfort,1982), de la même
façon quenous nous intéressonsaux dyades dans lesBucoliques deVirgile.
44. L’idéequelegénéralserévèleàtravers le particuliernouséétésuggérée parle
développement queJ.Carcopinoconsacreà la révélationduretour de l’âge d’or,quiest
unphénomène relatifau macrocosme, par lebiais d’unévénement et d’une personne particuliers,
la naissancedu puer (Virgile et le mystèredela IV°églogu e,Paris:L’artisandu livre, 1930,
rééditéen 1943).C’étaituneconvictionpythagoricienne,affirme-t-il,quecequiintéressele
macrocosmenenoussoitrévéléqueparl’entremised’unmicrocosme,enl’occurrenceune
âmehumaineparticulière.Ainsil’âmedumonde,danslecontextedesBucoliques,pourrait
serévélerparl’intermédiairedel’âmeduuates,quis’individualiseàsontourdansl’âmede
livre 2010_Les bucoliques.indb 15 12/04/2010 09:16:5316 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
d’unemodalitédel’âmedupoète.Nousavonsvoulumettrecetteimpressiond’une
convergence unitairedes personnages dans la personne de l’auteur,au niveau de
chacune des églogues,à l’épreuvedel’analyse, et nousavonsàcetteoccasion fait
une large partà laconvergencedes éléments structurels, réunis en dyades ou en
triades.L’idée n’était pastoutà fait neuve.DéjàServiusaffirmait qu’il fallaitvoir
Virgilepartout où lebon sens le permettait.Il se situaitainsiauxantipodes de
L. Herrmann, qui veut que chaquepersonnage des Bucoliques représente un
contemporain du poète«L’œuvredeVirgileestavanttout une mascarade
litté45raire»affirme-t-il .Maisc’est surtoutàF.Cupaiuoloà qui nous voulons rendre
46hommage pour la finesseet la profondeur de sesremarques :«I personaggidi
undialogononsonosenonlepartidell’animadelpoeta»,dit-il.Cetteaffirmation,
nous la prenonsà notrecompte, non pas dansson senstrès ordinaireetbanal,
comme on dit de touteœuvrequ’elle représente sonauteur,ycomprisau niveau
des personnages,maiscomme la reconnaissanced’une volontédélibéréechez
Virgiledesecouler danschacune des églogues en tant quepersonnage principal,
donttoutes lesautrescomposantesassurentallégoriquement la présence.Nous
noussommesefforcédejustifiercetteposition paruneanalyseaussiapprofondie
quepossible dutextelui-même.
47Nimiumnecredecolori ditCorydonàAlexis.Lelecteur desBucoliques
luiaussidoit se méfier desapparences.Il existe une intériorité dechacune des
églogues,à laquelle on n’accède queparune étude extrêmement attentivede
48 49tous les détails .C’estcequ’affirmeA.LaPenna qui,contrairementà notre
50conviction, necroit pasà uncontenu ésotériquedesBucoliqu es :«...è molto...
prudenteefruttuosointerpretareinnanzi tuttoogni ecloga in seeincominciare
dall’esegesipuntuale,che non viene mai saltatao trascurata senza danno».Nous
avons donc entrepris l’étudedel’amour dans lesBucoliques
enconsidérantchacuned’entreellescommeuntouthomogèneetenlesabordantl’uneaprèsl’autre
dans l’ordreoù l’auteur lesa placées.La précisionyaura gagné.Ilenaura en
revanche résultédesrépétitions,quelquefois des excursions dans lesautres œuvres
deVirgiled’unelongueurinopportune:ainsilaBucoliqu eIIs’ouvresuruneétude
de l’amour générateur dans lesGéorgiques quel’on pourra juger excessive, mais
quenousavonsmaintenuedansl’intentiondefourniraulecteurdesmatériauxet
unedocumentation quinenousparaissaientpasnégligeablesetqui,audelàde la
Virgileau niveau dechacune des églogues.
45. L.Herrmann,Les masques et lesvisages dans lesBucoliques deVirgile,Paris:LesBelles
lettres,1939;Bruxelles,1930,p.17.
46. F.Cupaiuolo,TramapoeticadelleBucolichediVirgilio,Napoli:Libreriascientificaeditrice,
pp. 109-110.
47.«Ne tefie pastropà lacouleur!»Buc.II,17.
48. C’estaupointquechaqueBucoliqu eprendfigurededevinette,comparableàcellesqueles
deuxbergers-poètesDamonetMénalqueseposentréciproquementàlafindelatroisième
églogue.
49. A.LaPenna,LucaCanali,Virgilio.Bucoliche,Milano:Rizzoli, 1978,intr.p.LXI.
50.« ...nonabbiamo nessuna provache un sensoesotericoci sia...»ibid.p.LXI.
livre 2010_Les bucoliques.indb 16 12/04/2010 09:16:53Introduction 17
longueur,n’étaientpasétrangersànotrepropos.Detoutefaçon,nousavonstâché
de pallierces défauts en imposantàchacune de nosanalysesuncadre structurel
précisetenreprenantlesconclusionslesplusimportantesauxquellesnousavions
aboutidansune
synthèsefinale.
Nousnenouscachonspasleslimitesdenotretravail;nousespéronsnéanmoins,quelquemodestequ’ensoitlamesure,avoircontribuéàlacompréhension
desBucoliques,cepharelointain dont notrecivilisation n’épuisepas la lumière.
NotretextedebasedesBucoliqu esestceluiétabliettraduitparE.deSaint-Denis,
Paris:LesBellesLettres,1987.Latraductiondutextevirgilienn’estdoncpassuivie
dunomdutraducteur,saufquandnousnoussommesréféréàuneautretraduction.
Pour lesIdylles deThéocriteainsiqueleBanquet et lePhèdr e dePlaton,
nousavonsutilisélestextes et lestraductionssuivants :
Ph.Legrand,Bucoliques grecs.Théocrit e,Paris:LesBellesLettres,1972.
LéonRobin,Platon.Banquet,Paris:LesBellesLettres,1949.
P.Vicaire,C.Moreschini,L.Robin,Platon.Phèdr e,Paris:LesBellesLettres,1985.
Touteautre traduction quecelle fournie parcestextes debaseest suivie du nom
dutraducteur.
Lescitations desautres œuvres,tantanciennes quemodernes,auxquelles
nousavons eurecours,portent mention du nom dutraducteur, saufdans lecas
où nousavons proposé une traductionpersonnelle.
Nousavonsutilisélescaractères latins pour transcrirequelquescitations
ou mots grecs.
livre 2010_Les bucoliques.indb 17 12/04/2010 09:16:53livre 2010_Les bucoliques.indb 18 12/04/2010 09:16:53L’amour dans laBucoliqu e I
Introduction
aBuc. I nous propose unéventailassezvastedes manifestations de l’amour.LL’amour duchantcertes,dans la personne deTityre, et l’amour de la terre
danscelle deMélibée.Nous en ferionsvolontiers les deux pôles essentiels des
attachementsprofondsquidominentlavieintérieuredecebergeretdecepaysan.
1Encorenefaudrait-ilpasoublierqueTityreaconnuuneliaisona vecGalatée ,puis
2avecAmaryllis,quecelaacomptédanssa vie etcompteencore.Pas davantage
3la reconnaissance profonde qu’il éprouve pourcelui qu’il traite de deus et qui
luia permis decontinuerà mener la viequ’ilaime.Sonadmiration pourRome
4n’estpasnonplusnégligeable depuisquelapossibilitéd’accéderàlalibertél’ya
5conduit.Cependant,plusqu’àlaville,ilparaîtattachéàlanaturesauvage,qu’elle
constitueunhorizonlointain,commelessilua eduv.5,ouunenvironnementplus
immédiat(v.46-58).Qu’éprouve-t-ilvis-à-visdesonmalheureuxcompagnon?Pas
grand-choseapparemment,sionenjugeparl’intérêtqu’ilprêteàsaspoliationetau
6sortquiluiestfaitpourleprésentetpourl’avenir.Unbrind’apitoiement,malgré
1.. Buc.I,v.30.
2. Ibid.
3. Ibid., v.6.
4. Ibid., v.19-25.
5. Ibid., v.27-45.
6. CetteindifférencedeTityreaux malheurs de son voisin et l’attitude deMélibée ont fait
coulerbeaucoupd’encreetmotivébiendesappréciationshâtivessurl’artdeVirgile.Ainsi
EdmondRémy (La premièreégloguedeVirgile,Louvain:librairieuniversitaire, 1910)parle
d’incohérenceet de sensibilitédéplacée de la part deMélibée;JeanBayet («Virgile et les
triumvirs:agris diuidundis »,RevuedesEt.lat.,VI-1928,pp. 295-296) voit«des éléments
disparatesréunisà la hâte»;GuillaumeStegen (Étude surcinqBucoliques
deVirgile,Namur:WesmaelCharlier,1955)faitdeMélibéeunhypocriteintéressé.IlfautalleràMichael
C.J.Putnam(Virgil’s pastoralart: studies in theEclogues,Princeton:Princ.Un.Press,1970)
pour uneapproche plusapprofondiedes personnages,oùTityredevientreprésentant de
l’idéalismebucoliqu e etMélibéeceluidela triste réalité.Mais l’approche des deux
personnages quiconvient le mieuxà notreproprefaçon de voir età notreconception unitairede
l’œuvreestcelledeF.Cupaiuolo, lorsqu’ilaffirme:«I personaggi di undialogo non sono
senon le partidell’anima del poeta ». (Trama poetica delleBucoliche diVirgilio,Napoli:
livre 2010_Les bucoliques.indb 19 12/04/2010 09:16:5320 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
7tout,quand tombele soir,queles«ombress’allongent ».Étrange personnage !
Nous le saisissons maldanssa réalitépsychologique, dans les mouvements de
l’âme!Mélibée nous paraît plus familier:unhomme siabsorbépar le labor qu’il
ena négligé les dieux et lessignes par lesquels ils nousavertissent d’unmalheur
8imminent (v.16-17) .Deux êtrescontrastés,comme tout,au fond,estcontrasté
9danscetteBucoliqu e: le jour et la nuit qui, déjà, tombe, la nature sauvage et la
10nature remodelée par l’homme ,la paix et la guerre, lebonheur et le malheur,la
11campagneetlaville,l’amourduchant,auquelsembleparticiperlanatureentière ,
quicélèbrelaBeauté, et l’amour humain, quenousallonsappelervulgaire,à la
façon dePlaton, le réalisme et l’idéalisme,l’otium et le labor.
Ces multiples formes de l’amour,qui sontautant
deconvergences,etces
contrastes,dontnousn’avonspasdonnélerelevéexhaustifetquisemblentjustementcontrarierlesprécédents,parcequ’apparemmentilsconstituentdesdyades
divergentes,reviendrontd’uneBucoliqu eàl’autre.Laneuvièmeéglogue,
enparticulier,reprendralethèmedel’expropriation.Lamêmeconfrontationréapparaîtra
entre unpassionnéduchant,dans lequelona voulureconnaîtreThéocriteou la
12 13sourced’inspirationalexandrine ,etunevictimedesguerresciviles ,symbolede
l’inspirationplusproprementromainedelapoésiebucoliqu edeVirgileetdoncle
14représentant du poètelui-même .Une divergenceimportante, puisqu’elle ouvre
etclôt le recueil.Or,à regarder de près laBuc. I,nousavons étéfrappé parune
particularitéquiconcerne une dyade fondamentale,puisqu’il s’agit deTityreet
Mélibée,etqui,ànotreconnaissance,n’apasretenul’attentiondescritiques.C’est
elle quimotive unaspect important de notreétude: laconfrontation de l’amour,
commeforcedeconvergenceunitaire,aveclesdyadesapparemmentdivergentes.
Quoiqu’en effetTityrenous soit présentécomme lechantreidéaldelaBeautéet
de l’Amour etMélibéecomme unpaysan rustique uniquementattentifautravail
delaterre,c’estparlabouchedecedernierquenouspercevonsletalentdel’autre,
tant lesvers qu’il déclame sont mélodieux et poétiques (v. 1 -5etaussi v.46 -58)
15 16lorsqu’il donnedans l’idylle ,pathétiques lorsqu’il plongedans l’élègie .Tityre
17en revanche,capable debeauxaccentscertes , resteleplus souvent embarrassé,
Libreria scientifica editrice, 1969,pp. 109-110).
7. Buc.I, v.83.
8. Ibid., v.16-17.
9. Lepremiervers de laBuc. I laisseentendrequele soleil est haut dans leciel.
10. Celle dont parleMélibéeen v.64-78.
11. Cf. le v.5,maisaussilesv.36-39.
12. Il s’agit deLycidas enBuc.IX.Pour le détail, voir notrecommentairedelaBuc.IX.
13. Moeris,quel’onconfondsouventavecMénalque.Iciencore,voir notrecommentairedela
Buc.IX.
14. Voir l’étudecomparativedela premièreet de la neuvièmeBucoliqu e,parF.Leo,«Vergils
erste und neunteEcloge »,Hermès,1903,p.1etsuiv.
15. Cf. lesv.1-5etaussi 46-58.
16. Cf. lesv.11-18 et 64-78.
17. Voir labelle évocation de la tombée de la nuit, v.79-83.
livre 2010_Les bucoliques.indb 2 0 12/04/2010 09:16:53L’Amour dans laBucoliqueI 21
18terreà terre,concret .Comme sil’unassumait la réalitédel’autre, quela dyade
convergeaitversl’Unité,queladivergenceétaitdépassée.Cettefaçondeprocéder
à unéchange des identités jusqu’à la fusion nousa vraiment paru fondamentale,
puisquetouteslesautresdyadesapparemmentdivergentes,émaillantlesproposde
TityreetMélibée,s’inscriventenelle;ellessontparelleirrésistiblementportéesvers
lelieude focalisationunitaireoùtendnaturellementl’amour.Commecependant
laBucoliqu
eseterminesurlaséparationdesdeuxpersonnages(ilsemblebienque
Mélibées’enaille),cetteconfluenceversl’Unsetrouvecontrariée,etcettecontrariétéd’unedyadeconvergente,quinéanmoinsdiverge,suscitedesquestionsrelatives
àlaBuc.Ienelle-même,maisaussiàl’ensembledurecueil.Unetellefailleest-elle
nécessaireàl’accomplissementdel’œuvre?Assume-t-elleaucontraireunevaleur
de mise-en-garde ou d’exclusion,qued’autresBucoliqu esréitéreront par la suite
etquiaurapourobjetdedéfinirleslimitesdecettepoétiquedel’amourunitaire?
Nousallons donc nous intéresser d’abordaux manifestations de l’amour,
comme forcedeconvergence: toutcequiattacheTityre,Mèlibèe et lesautres
personnagesauxchoses,à la nature,aux êtres,à tel outel mode de vie etsurtout
auchantbucoliqu e,qui, dans la personne deTityre,paraitune sourcede vraie
félicité.C’est la raison pourquoi nous nous permettrons de
nommercedernier
«amoursublime»etlesautres«amourvulgaire»,reprenantainsilafameusedis19tinction dePlaton ,quitteà nuancer ou mêmeà reconsidérerces dénominations
20sil’analysedutextenousl’imposait .Nousnouspencheronsaussisurl’apparente
divergencedeTityreetdeMélibéeetsurleurconvergencedefond,quidétermine
celle desautres dyades.
Del’amour vulgaireà l’amoursublime :
réalitéet idéalité.
Mélibéeattachéà son troupeau,à la terre,au labor,à la nature.
Mélibéeet la nature.
ouscommencerons notreétude decequenousappelons l’amourvulgaire,Net quiconstitue, sur le plan poétique,ce queVéremans nomme la musa
rus18. Voir en particulier lesv.27-35et 40-45.Il va de soi quenousapporterons,lemoment
venu,les justifications nécessaires.
19. VoirPlaton,Banquet,180et 181.Ils’agitdudiscoursdePausaniasetdesathéoriedesdeux
amours reposantsur la distinction de deuxAphrodites,l’unecéleste, l’autre vulgaire.
20. Nousverronseneffetqu’ilconvientdedistinguerdeuxtypesd’amourvulgaire:l’un,source
de malheur,qu’il soit partagé, ou non, l’autre,indissolublement liéauchantbucoliqu e et
sourcedefélicité.Nous nommeronscedernier«amour indifférencié»pour desraisons
quenous préciserons en tempsvoulu.
livre 2010_Les bucoliques.indb 21 12/04/2010 09:16:5322 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
21tica ,parlepersonnagedeMélibée,parcequ’ill’incarneapparemmentlemieux.
Ilvienteneffetdeperdresesterresauprofitd’unsoudardqu’iltraitede impius...
22miles auv.70 et de Barbarus auv.71,et il oppose son sortàceluide Tityre
(v.4).Sonattachementà la terre ne saurait faire de doute.D’abord parce qu’il
s’agit des terres paternelles:ce sont les patriae finis (v.3), la patriam (v.4) qu’il
abandonne.Ensuiteparcequ’elles ontbénéficiéde son travail :dulcia...arua dit
23le v.4, rappelantainsile verbearare .C’estcedernieraspect qui, par la suite,est
24 25développé ,de sorteque sonamour de la terreest liéà son goût du labor .
Lesmouvementspsychologiquesdupersonnage,toutaulongdelaBucoliqu e,
ont étédiversement interprétés,G.Stegenallant jusqu’à en faire unhypocrite
26qui veut profiter de sa situation .Dans lecadredenotreétude, il est intéressant
de savoirsicetattachement de Mélibéeà la terreetau labor,avec lessentiments
motivés par l’abandonforcé, s’exacerbentau fildu dialogueous’atténuent.À
27premièrelecture, ilsapparaissent dès les 5premiers vers .
Forceest deconstater quecette tension élégiaquene suit nullementun
mouvementd’ascensioncontinu.Onlavoitmêmesoudains’atténueretfaireplace
àunecuriositéquipeutétonnerauv.18et26,lorsqueMélibées’intéresseaudeusde
Tityre,puisauxraisonsquiontmotivélevoyageàRomedecedernier.Plusencore
lorsqu’ils’attendritsurlesortd’Amaryllisàpartirduv.36:«Mélibée...n’interroge
28plus,ditJ.Perret ,etsemble ne plus penserà son malheur.A-t-il endormi son
amertume?Ouperdulefildesidées?Lelyrismedecesversétonneunpeu».Ce
sontces inconséquencesapparentes quifavorisenttoutessortes d’interprétations
pourtacherdereconstituerunecontinuitépsychologiquedupersonnage;certains
critiques mêmeyrenoncent et,commeJ.Bayet,parlent«demarquêterie mal
29jointe»,à la façon deMontaigne .À s’en tenirau plan strictement
psychologique, l’attitude deMélibée et l’intérêt qu’il manifestepourTityre sont d’autant
plus incompréhensibles quecedernier parait ne s’intéresser qu’à lui-même et ne
partager en rien les malheurs de son voisin.Mais peut-êtrefaut-il lesconsidérer
21. Voir Véremans, Elements symboliques dans la troisième Bucoliqu e de Virgile,
Bruxelles:Latomus,196 9, ch. III. Le critique belge oppose cetteinspiration terre
à terreàcelle des nouacarmina de Follion qu’il considère comme unepoésiedela
révélation.Cf. notreétude de laBuc.III.
22. C’est en 42-41 quelestriumvirs procèdentà des distributions de terresaux vétérans.Voir
l’article deJ.Bayet,«Virgile et lesTriumvirs,agris diuidundis »,RevuedesÉtudes latines,
1928,pp. 270-298.
23. Pour la parentéétymologiquedeces deux mots,
voirErnout-Meillet,Dictionnaireétymologiquedela languelatine,Paris:Klincksieck, 1967.
24. Enparticulier dans lesv.70-71.
25. VoirpourcequiconcernelanotiondelaborchezVirgile,H.Altvogt,Laborimprobus,eine
Vergilstudie,Münster,1952.
26. Voir supra notreintroductionàcetteBuc. I.
27. Lesreprises patriaepatriam (v. 3 -4), l’insistanc e linguimus fugimus (v. 3 -4)etsurtout le
contrasteavec la situation enviabledeTityrecréent d’unecertaine façon la
tonalitéélégiaque.Nous en donnerons plus loin uneautreinterprétation.
28. J.Perret,LesBucoliqu es,Paris :P.U.F.,1970,p.21,noteauv.36.
29. VoirJ.Bayet,«Virgile et lestriumvirs... », op.cit.
livre 2010_Les bucoliques.indb 22 12/04/2010 09:16:53L’Amour dans laBucoliqueI 23
l’unet l’autredifféremment pour revenirà l’équilibreetà laclarté.Nous ncus y
essaieronstoutà l’heure.
C’estàpartirduv.46queletonélégiaquereprenddeplusbelle,sous-tendu
par l’évocation idylliquedel’heureuxsort faitàTityre.Cette tirade desv.46-58,
quiest un véritable morceau debravouredela partaemelibée, élargit en
faitson
amourdelaterreàd’autresaspectsdelanature.Certesils’agiticid’évoquerl’environnementoùévolueTityreetquifaitsonbonheur:lesrura(v.46), etlesdétails
quinous sont donnés pour en préciser laconfiguration, opposent nettementces
30terresauxaruadeMélibéeavecsesmoissons,sesvignesetsesarbresfruitiers .Les
rura,cenesontquepierrenue(...lapis...nudus v.47)marécage(...palus v.48), joncs
31limoneux(...limoso...iunco...v.48.Desterresbienpauvresetbienpeuproductives .
Assurément elles font le bonheur de Tityre, et la référence aurait suffi, s’il ne
s’étaitagi pourMélibée qued’opposerson sort personnelàceluide son voisin.
Mais lacomplaisancedel’agriculteur est telle danscetteévocation, la réussite si
parfaiteàrestituerl’atmosphèreparadisiaquedeslieux,que,loindelesconsidérer
de l’extérieur et de faire simplementréférenceà elles,Mélibée vitavecamour les
réalitésqu’ildécrit.AussinousnepartageonspaslapositiondeJ.Perretlorsqu’il
voit dans leEttibimagna satis duv.47l’expressiondela«condescendancedu
32citoyen,del’agriculteur... ».Bienaucontraire!Commes’ilyavaitvécutoujours,
Mélibées’exalteàl’idéequeTityrevaresterdanscetenvironnement-là.Ilacedon
particulierdesecoulerdanslapersonnalitédel’autreetdelafairesienne.Encore
faudrait-il évitertoute traced’artifice.C’estavec la plus grande spontanéitéqu’il
devientTityre,qu’ilvitcetattachementàunenaturequin’étaitpaslasienne,qu’il
goûteunefélicitédontlesmotivationslui,étaientapparemmentétrangères.Aussi
leFortunatesenexquiouvrelatirade,s’ilportelamélancoliedel’hommequin’est
plus heureux et quipart en exil, s’illumine déjà de l’évocation radieusequi va
suivre.LeEttibimagnasatis...(v.47), loind’êtrel’expressiondelacondescendance,
33signifie l’hommage renduàceluiquia su faired’unenvironnementréaliste età
prioriingrat,lelieudelavieidéale.SiTityreestcethomme-là,Mélibéel’estaussi.
Plessis-Lejay,op.cit.,p. 6,note 5,estbeaucouppluscathégorique:«Lepoète
décritson propredomaine entreleMincioet les flancsrocheux de lacolline ».
J.Perretafortbienanalysélesmoyensstylistiquesparlesquelsl’auteurtransforme
30. ...aristas...noualia...secletes...piros...vitis...v.69-73.
31. J.PerretentireargumentpourdéfinirlesterrainsdeTityrecommedesterrainsvagues,qui
nepeuventfairel’objetnid’unepropriété(possessio)nid’unedistribution (adsignatio)àun
vétéran.IlciteLachmann,Gromaticiueteres,pp. 41,44,156,Bucoliques,op.cit.,p. 23,noteau
v.47.Plessis-Lejayadopteunepositionsemblableenfaisantdetuaduv.46unqualificatifet
non pasunattribut :Œuvres deVirgile,Paris:Hachette, 1931,p.6,note 4.Voiraussi P.V.
Cova,Arbusta iuuant,Torino:Petrini, 1961,p.33,noteauv.46,qui restedans l’indécision
à propos de tua.
32. J.Perret,Bucoliques,op.cit., p. 23,noteauv.47.
33. P.V.Cova,op.cit., p. 34,noteauv.56, voit danscettedescriptionledomainedeVirgile,
quoiqu’ilaitprécédemmentaffirmé(ibid.,p.
33,noteauv.51)queVirgilemêleauréell’illusion,àproposdesfluminanotaduv.51:«Cosi,ancoraunavolta,nonilrealemal’illusione
del reale ».
livre 2010_Les bucoliques.indb 23 12/04/2010 09:16:5424 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
lepaysageingratenunvéritableparadisetnousl’impose:«Décord’aprèsTher.,
7,135-142,maiscomposé(huc,hinc,hinc),allégédedétails,tournéàproduireune
unique impression où dominent lescomposantes morales (nota, sacros, semper,
suadebit,cura).Allitérations enf(51-52), puis ens (54-55); déploiements d’une
paixsavourée (ralentissement desspondéesauv.52; enchaînement par et initial
d’ungroupe nominal relativement long...); dimensionsverticales du décor (alta,
adauras,aeria,Hyblaeis quifaitune tache de soleil).Surtoutcadre sonore:c’est
la haie quibourdonne; puiscanet, raucae, gemer e.Enfin, parcontrasteavec les
34raucaepalumbes,laplainte,toutecéleste,del’uniquetourterelle ».Nousajoutons
troisremarques quinous paraissent importantes parcequ’elles nous permettent
de préciser en quoiconsistelecharme deces lieux et qu’elles nous serontutiles
quand nousaborderons l’étude de l’amour duchant dans laBuc.I.
Lepremieravantage deces lieux,aux yeux deMélibée,c’est
d’offriraux
brebispleinesdespâturagessûrs,parcequ’elleslesconnaissentetd’éviterlacontagion de troupeaux voisins.C’est en effet l’undes devoirs du pâtrequede veiller
à labonne santéde sesbrebis,commeCynthius le rappelleraàVirgile lui-même
au début de la sixième églogue:
35...Pastorem,Tityre, pinquis pascere oportet ouis...
36enreprenantCallimaque .LesterresoùsetrouveTityresontdonc,decepointde
vue, desterres idéales.Lerestedel’évocationconcernelepâtrelui-même, etcela
sembleêtreleplusimportant,puisquecetteénumérationdessourcesdeplaisirest
introduiteparunerepriseduFortunatesenexauv.51quiaccentuel’élanlyriqueet
traduitl’exaltationémerveilléedeMélibée;elles’étendd’autrepartsurhuitvers.
Toutcontribueà plonger le pâtredans la félicité.«Lescomposantes morales »,
37commeleveutJ.Perret ,participentpourunepartàcetétatdegrâce.L’essentiel
38pourtantrelèvedes donnéessensorielles :
lafraîcheur dessourcesetde
l’ombre,sibienrendueparlesv.51-52etl’allitérationdes fricatives et dessifflantes, sollicitent le toucher; les fleurs dusaule
flattentlanarine, tandisquelesabeillesde l’Hyblaparlentaugoût;lavueaussia
sapart:lesdeux hinc(v.53et 56)suggèrentunregardquicueilledansl’espaceles
composantes decet environnement: une haie, un saule, une roche escarpée, un
orme.Oùsont passés«la roche nue»,les«joncs limoneux»?Déjà le sommeil
s’estemparédeTityre(maisn’est-cepasaussideMélibée ?);lepâtreplongedans
ununiversoniriqueoùaucuntroublenedérangel’âme,aucuneobligationnevous
arracheaurepos:c’est le royaume de l’otium et de la sérénité, où l’on
s’aban34. J.Perret,Bucoliqu es,op.cit., pp. 23-24,noteaux v.51-58.
35. «Unberger,Tityre, doit engraisser des moutons »... v.4-5.
36. Callimaque,ContrelesTelchines, v.22-24.
37. Cf. supra.
38. Voir pour l’importancedes donnéessensorielles dans l’œuvrede Virgile
AntoninaAlberti, Sensazioni e realtà, Firenze:Olschki, 1988:Théodor Haecker,
Vergil:SchOnheit.Metaphysik desFühlensMünchen :KOsel-Verlag,1967.
livre 2010_Les bucoliques.indb 24 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 25
39donneau plaisir dessens,comme fait le sage épicurien .L’une deces données
sensorielles pourtant l’emporte sur lesautres: dès le début de l’énumération les
40flumina et les fontis (v.51-52)ontcharmé nos oreilles par lebruit des eaux qui
courent.Voicimaintenant lesabeillesauv.54 et leurbourdonnement léger (leui
... susurro)auv.55.Nousavons quittéla terre; nous nous sommes élevés d’un
crandans le feuillage dusaule.Là-bassur une rochechantel’émondeur (v.56) ;
sesaccents semêlentàceux descolombes (v.57)et,plus haut,aux gémissements
de la tourterelle.Un véritable flux sonorequimontedela terre vers leciel, qui
nousarracheà laréalitépour entrer,sur lesailes duchant pastoralet des plaintes
41d’amour,dans l’univers dorédel’Arcadie idéale .L’allusionà l’Hybla duv.54
nous entra/ne dans l’alexandrinisme.
Ainsi,loindes’enfermerdanslasphèred’ununiversagricoledominéparla
notion de labor,Mélibée manifeste unégalattachement pour unenvironnement
natureletunmodedeviequi,apparemment,luiétaientétrangersetn’intéressaient
queTityre.Cetélargissementavaitd’ailleurscommencédèsledébutdel’églogue.
Encorefallait-il manifester de laclairvoyanceà la lectured’unpoètechez quile
moindremouvement de la prosodie peut recélerune significationfondamentale.
Areconsidérerlesv.1 à 5,ilsnousparaissentmaintenantessentielsetnous
donnent,pourainsidire, laclef de laBucoliqu e entière.C’est le jeu des pronoms
personnelstuetnosquidominecettecourtetirade,avecl’oppositionquienrésulte:
d’uncôtéTityre, de l’autreMélibée.Lepremiersecaractérisepar le loisir,la
sérénitéetleplaisirqu’ilprendàchanterl’amouretlaBeautédansunenvironnement
douéluiaussid’uneâmeetquienrépercutelesaccents(cesontlessilua eduv.5).
Toutescescaractéristiques ne sont pas différentes decelles
quenousavonsrencontréesdanslesv.46-58,etellesconcernaientcemêmepersonnage.Mélibée,lui,
est unagriculteur,contraint de quittersesterres paternelles.Sur quoi
portel’opposition?Surlebonheurdel’unetlemalheurdel’autre.Certes.Maislebonheur
deTityreconsiste-t-ilbien dans le fait qu’il n’a pas étéexproprié?J.Perret en
doutefortementpuisqu’ilnecessedenousrépéterqu’ilnepossèderien:«Tityre,
affranchi de fraîche date, sansterres,poussantsonbétail parune tolérance
tradi42tionnellesurlespartiesdélaisséesdudomainepublicoudespropriétésprivées... ».
Nouspartageonssonavis,carlesquelquesdétailsquifontallusionaulieuoùilse
trouvesecontredisentlesunslesautres:unenvironnementconstituédeforêts,à
considérer lesv.1-5,unterrain fait de roche nueet de marécagesaux v.47-48,des
fleuves,dessources,unerocheescarpéeetdeshaiesdanslesv.51-58,unecampagne
39. Lesétudessurl’épicurismedansl’œuvredeVirgilesonttrèsnombreuses.Voir,parexemple,
LuigiAlfons,«L’Épicureismo nella storia spirituale diVirgilio »,Épicurea,mel.Bignone,
Gênes,1959,pp. 167-178.
40. Pourl’importancedel’ouiesurl’imaginationdeVirgile,voirl’ouvragedeR.P.Boiron,Etude
sur l’imaginationauditivedeVirgile,Paris:E.Leroux,1908.
41. Nousvenonsdeprocéderàunpremieressaidedéfinitiondel’Arcadie,quenousaffinerons
au fil de notreétude.Voir, surce thème,l’excellent ouvrage deB.Snell,DieEntdeckung
desGeistes,Hambourg, 1946;G.Jachmann,«L’Arcadiacornepaesaggiobucolico»,Maia,
1952,pp. 161etsuiv.
42. J.Perret,Bucoliques,op.cit., p. 17.
livre 2010_Les bucoliques.indb 25 12/04/2010 09:16:5426 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
dominéepar des montagnes en 82-83.Tityreen somme n’est nulle part ou,
sil’on
préfère,ilestpartoutchezlui.Aussinepeut-ilêtreexproprié.Sapatrieluicolleà
lapeau,ellelesuitpartoutoùilsetrouve.Ila,commenousl’ontapprislesv.46-58,
cettefacultéexceptionnelledes’abstraire,detransfigurerlaréalité,desecréerun
universidéaloùdominentlechantetl’amour.Dèslorslesallusionsàunenviron-
nementconcretoùsesitueraitlepersonnagesontpurementsymboliques.LebonheurdeTityren’estdoncpasdenepasavoirétéexproprié,maisdenepaspouvoir
l’être,devivredansununiversinaccessibleauxturbulencesdel’histoire.Onvoit
à quelle distancenous nous situons des interprétationstraditionnelles queles
critiques donnent deces deux personnages.Maiss’agit-ilbien de deux
personnages?En toutcas l’opposition tu/nos desv.1-5n’exprime pas l’antagonisme de
deux êtres quelepouvoirtemporelaurait différemmenttraités.Ilsse situentsur
43deuxplansdifférents:l’unceluidel’idéal, l’autreceluidela«tristeréalité ».Il
ne saurait doncyavoirtraced’agressivitédans labouche deMélibée vis-à-vis de
Tityre.Del’admirationenrevanche,et,commenousledisionsduFortunatesenex
(v.46et51), del’émerveillement.LestroisversetdemiconsacrésàTityre,champion
de l’idéal, encadrent d’ailleurs le vers et demi queMèlibée se réserveà lui-même.
Touttendàmagnifierleberger-poèteaudétrimentdel’exproprié:l’ampleurdes
vers,leurmusicalité,particulièrementlesv.2et 5,lechoixd’unvocabulairenoble
(musamv.2,formosamv.5)etsurtoutlaplacedesadjectifsanticipéspouraccentuer
leurportée (siluestrem ;formosam).L’und’entreeux,siluestrem v.2,estreprisau
v.5par le nom siluas:ce sont les forêts, symbole de la natureà l’étatsauvage,
animée et en parfaiteharmonieavec lechant deTityre.Une
telledisponibilitéà
glorifierl’idéalquereprésenteTityre,unetellefacultéàlereproduireparleverbe
montrentqu’aucunevolontédedénigrementn’animeMélibée,qu’ilassumel’élévation de son interlocuteur.Silesarua duv.3représentent la réalitéà laquelle il
44estattaché,lessiluas
duv.5ensontuneautre,quicomplètelaprécédente.L’intemporalitédeTityreet l’historicitédeMélibée ne s’excluent pas l’une l’autre:
ellesformentunensemble,uneharmonieidéalequiestcelledetouteviehumaine
45et,nousledisonsparanticipation,delaBucoliqu eentièresurleplanducarmen .
Mélibéeformuledoncdanslesv.1-5deuxmodalitésdel’âmequin’entrentpasen
conflit maisseconjuguent etc’est danscetteperspective unitairequ’il nous faut
lire l’églogue.Nousavons voulu parcette digression, qui nous servira lorsqu’il
43. Cetteoppositionidéal/réalitéetlapart faiteaurêvedanslesBucoliquesdeVirgileontsans
douteeu quelqueincidence sur l’œuvredeGérarddeNerval.
44. Pour l’importancedela notion de«forêt»dans la premièreéglogue, voirR.Gazich,«Il
sema silvestrità.Continuitàedis9ilanzione nella prima egloga diVirgilio »,Virgilio nostro
antico,Calvisano, 1983,pp. 131-140.
45. Nous désignerons désormais parcemot lechantbucoliqu e.Mélibée l’emploie lui-même
auv.77 :carmina nullacanam:«plus dechansons ».Nous sommes néanmoinsconscients
desdifficultésquesoulèveleterme:il peut eneffetdésignerlechantbucoliqu e engénéral,
oubien lechantbucoliqu ealexandrin (celuideTityrepar exemple), ou encorelechant
bucoliqu e virgilien.Remplacer le terme par«chantbucoliqu e»ne résoudraitrien.Aussi
garderons-nous le motcarmencomme terme générique,quitteà en préciser la portée en
fonction de l’environnement et des nécessités.
livre 2010_Les bucoliques.indb 26 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 27
nousfaudraparlerdel’amourducarmen,soulignerl’attachementdeMélibéeaux
valeurs etaux réalités quiconcernentTityre, doncà son environnement, désigné
parlemotsiluas.L’éventaildesaspectsdelanaturequisollicitentsonamours’est
ainsiélargi:lesterrescultivéescertes,maisaussilanaturerustique(v.46-48),
puis
idyllique(v.49-58)etsauvage(v.1-5)oùvitleberger.Cettecapacitéàsetransubstan-tierdansl’autreestencoreconfirméeparlesv.36-39.Mélibées’interroged’abord
sur lesraisons quimotivent la tristessed’Amaryllis:Tityreétaitabsent.Etvoici
46quelepaysan,dansunmouvementlyriquequiétonneJ.Perret ,communieavec
la tristessedes pins,dessources et desvergers,auxquels il prête uneâme.Tityre
47prendà ses yeux les dimensions deDaphnis , le pâtre mythique dont la mort,
48chantéeparMopsusdanslaBuc.V,plongelanaturedansledésarroi .Cedésarroi
estaussile sien.Une tellefacultéàassumer des personnalités multiples età
s’attacheràdesaspects delanaturevariés,voireopposés,créedoncunéquilibrequi
nesauraitêtrerompuqueparlegrossissementexcessifdel’unedescomposantes.
Defaitcet équilibre semaintienttoutau long de laBucoliqu e,Mélibée insistant
49sur la gravitédela situation quiluiest faîteainsiqu’àbeaucoupd’autres ,mais
s’intéressantaussiaubonheur de son voisin jusqu’à s’oublier lui-même.Orson
attachementàlaterrepaternelle, oùs’estexercéson labor,sedéveloppe
démesurémentdanslesv.64-78etreprésentesadernièreintervention.Sarévoltecontrela
pertede son patrimoine etceux quil’ontcausée està la mesuredel’amour qu’il
50lui porte:ces patrios...finis ,avec leur pauvrechaumière, lesvoici devenus un
véritableroyaumeparl’effetd’unelongueabsencequiaviveles désirsetmagnifie
la patrielointaine (...mea recula... v.69).La douleur et la révolte secomplaisentà
imaginer le pire(c’est un soldat impie, unbarbarequiprofiteront des moissons)
51et débouchentsur le sarcasme :Inserenunc,Meliboee, piros,pone ordine uitis !
Les exclamations,les interrogationstraduisent le drame intérieur,font entendre
des sanglots encore mêlésaux vers quibientôtcesseront :carmina nullacanam
(v.77).EtvoiciMélibée parti,poussantson troupeau.Ilnous faut iciinsistersur
undétail,quineretientpasd’ordinairel’attentiondescritiques.Lepaysageauquel
faitallusionMélibée en s’acheminant pour l’exiln’est plusceluiprécédemment
décrit.Ilnes’agitplusdeterrescultivéesetfertiles,maisd’unegrotte,d’une «roche
buissonneuse» (...dumosa...rupe v.76).Le laboraussia disparu pour faireplaceà
52l’otiumfavorableaucarmen :uiridi proiectus inantro
.Ensommec’estl’environ46.«Lesvers 36-39sontdifficilesàinterpréter.Mélibée paraît,pourlapremièrefois,youblier
le problème quilepréoccupe depuis le début de la pièce,iln’interroge plus etsemble ne
pluspenseràsonmalheur.A-t-ilendormisonamertume?Ouperdulefildesesidées?Le
lyrisme decesvers étonne unpeu ».J.Perret,Bucoliques,op.cit., p. 21,noteauv.36.
47. MichaelC.J.PutnaminsisteluiaussisurcettedaphnisationdeTityreetsurl’idéalbucoliqu e
nouveau queproposeVirgiledanscetteassociation de la natureaux sentiments humains:
Virgil’s pastoralart: studies in theEclogues,Princeton:Princ.Univ.Press,1970.
48. Pour toutcequiconcerneDaphnis, voir notrecommentairedelaBuc.V.
49. Voir lesv. 1-18.
50.«Lepays de mes pères », v.67.
51. «Et maintenant,Mélibée, greffedes poiriers,aligne desvignes! v.73.
52.«...allongé dansunegrotteverdoyante...» v.75.Pourcequiconcernelepaysagebucoliqu e
livre 2010_Les bucoliques.indb 27 12/04/2010 09:16:5428 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
nementcaractéristiquedeTtyrequ’ilabandonneenmêmetempsquelesienpropre.
Mélibéeperdtoutenpartant.L’équilibreestrompu.Ilsombredansledésespoir.
53IlvautlapeinedecomparerMélibéeàMoeris,autreexpropriédelaBuc.IX .Ce
derniernequittepassesterres,quoiqu’ilnelespossèdeplus.Sasituationestcelle
d’unmétayer: le soudardpropriétaire vità la ville.Aussi, et nous renvoyonsà
l’étudedel’amourdanslaBuc.IX,l’équilibren’estpasrompu.Sansdoutelamême
solution s’offraitàMélibée.Mais il luiaurait fallu moins d’orgueil,plus de
résignation, plus d’espérance.EtTityrelui-mêmen’y est-il pas pour quelquechose?
AinsiMélibée,longtempsattachéà desaspects divers de la nature, où le réel se
mêlaitàl’idéal,cequiassuraituncertainéquilibre,sombre,àlafindelaBucoliqu e,
dans l’amour excessif desterresagricoles et,parcequ’il en est privé, ou qu’il s’en
prive, dansundésespoir qui ressembleà la mort.
L’amour deMélibée pour lestroupeaux.
Àl’amourd’unenaturediversifiéequitournecourt,sejoint,chezMélibée,l’amour
destroupeaux.Pourdonnerlamesuredesonmalheur,ilne-secontentepasdese
présentercomme unmalade (aecrer v.13), sur le planpsychologiqueet physique
à la fois.Ilmontreleschèvres qu’il poussedevant lui, et l’une d’entreelles en
particulier:ellevientd’abandonnerdeuxchevreauxqu’elleamisbassurlaroche
nue(v.12-15).Cela luiarrache une interjection de douleur (a ! v.15)et l’amèneà
dénoncersonaveuglement: ila tropaimé la terreet le labor pour lever lesyeux
auciel etsepréoccuper d’interpréter lessignes queles dieux n’ont pas manqué
deluienvoyer:la menslaeuaduv.16,c’estunevuecourteetimpie.Sontroupeau
en fait les frais,luidemême.Le sed tamen istedeus... montrenéanmoins qu’il est
encorecapabledes’arracheràsonmalheuretdes’intéresseràTityreetàsondeus.
Deuxautres passagestraduisent l’amour deMélibéepour lesbêtes: l’un
insérédans la description idylliquedel’univers de Tityre, l’autredans les
accents élégiaques quiaccompagnent le départ du paysan.Lebonheur duvieillard
(Fortunate senex v.46)c’est d’abordde voir prospérerson troupeauautant qu’il
prospèrelui-même.Dela même façon, quandMélibée quitte son domaine,c’est
sur ses brebis qu’il selamente. Mais quel lien existe-t-il précisément entrele
troupeau et leberger quilefait paître?Lacomposition de la tirade idylliquede
Mélibée (v.46 -58)juxtapose sous l’égide du Fortunate senex, reprisauv.51,le
troupeau et leberger, l’un et l’autre parfaitement heureux, le premier parce qu’il
est prolifique,à l’abride troupeaux voisins quiledécimeraient par lacontagion
et la maladie, le second parcequ’il vit dansune parfaite sérénité,luiaussi,
uniquement occupéà soigner (...tuacura... v.57)lescolombes dont lechant le ravit,
mêléaux gémissements de la tourterelle.Le tuacura est icicapitaleneffet.Par le
secondFortunate senexMélibée nousa introduits dansun univers paradisiaque,
etsa signification symbolique, voir,entreautres,H.F.Banza,«Ilpaesaggio simbolicodelle
Bcoliche »,Conv,mond. suVirgilio, 1986,pp. 195-204.KarlPietzcker,DieLandschaft in
VergilsBukolika,FreiburgimBr., 1965.
53. Voir notrecommentairedelaBuc.IX.
livre 2010_Les bucoliques.indb 28 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 29
qui n’est que la transfiguration de l’environnement réel décritaprès le premier
Fortunate senex.Nous sommessimplement passés de la réalitéà l’idéal: le
paysage ena subilesconséquences,maisaussiles êtres quiyvivent et
leursactivités.Sidans l’idéalles préoccupations duberger-poète vontauxcolombes parce
qu’ellesreprésententlechant,commelatourterelle,danslaréalitéellesconcernent
lestroupeaux.Ceux-cidès lors,et nous leconstaterons d’unboutà l’autredes
54Bucoliques,figurentallégoriquement lechant pastoral.Une telleambivalence
expliquepourquoi dès lescinq premiers vers lebergerTityre soituniquement
occupéà jouer du pipeau etàchanter laBeautéd’Amaryllis, sans queparaissent
lesbrebis: le personnage est d’emblée installé dans l’idéal.
La tiradeélégiaquedeMélibéeconfirmecettefusion duréel et de l’idéal
encequiconcerne lestroupeaux.Lescapella e duv.75étaientautrefoisun felix
55pecus, un troupeau heureux; mais la racine*fe- exprime une idée de fécondité
56et nous voici ramenésaux grauis...fetas du v.49.En même temps que le pâtre
s’allonge dansune grotte-verdoyante, elles prennent de la hauteurauv.76,puis
semêlentauxcarminaauv.77.
Ainsil’analyseàlaquellenous venonsdenouslivrer,etquiconcernel’amour
delanatureetdestroupeauxdelapartdeMélibée,débouchedansl’unetl’autre
cassur le carmen, soit parune association qui ressembleà une fusion pureet
simple, tant l’accomplissement de l’undépend de la présencedel’autre, soit par
l’allégorie.Elle déboucheaussi, dans les deuxcas, sur le désespoir du paysan.
L’amourcontrarié de la terreet desbêtesa desconséquences dramatiques,et
cettecontrariétérésultedelaséparation.Nousavons précédemment faitallusion
àMoeris de laBuc.IX etsuggérél’idée que,comme lui,Mélibéeaurait purester
sur sesterres,assumersa souffranceet,commeMoeris encore,
trouverunecompensation dans lechant.Car,nous l’avonsbiencompris et nous leconfirmerons
quand nousaborderons l’amour du carmen,lechantbucoliqu e virgilienassocie
en unmême ensemble deux sources d’inspirationapparemment divergentes: le
bonheuretlemalheur.Maispournousentenirauplandesréalitéshumainesplus
générales quel’amour duchant,nousavons insisté surcettecapacitédela part
deMélibée d’assumer la personnalitédel’autre, de vivredesattachementsautres
quelessiens,de représenterune sortedecreuset où desréalités
opposéessefondent ensemble pour sedépasser etse sublimer.Rien de plus symboliquedecette
facultéd’associationetdesublimationquelescinqpremiersversdelaBucoliqu e,
oùcequiconcerneTityre(v.1-2) sejointàcequi regardeMélibée(v.3-4)pour
débouchersur une perfection, quiestcelleduchant et de laBeauté(v.5), le tout
exprimé parlabouche dupaysanexproprié.Iln’étaitdoncpasfatalqueMélibée
quittâtses terres et fît le malheur de son troupeau en même temps quele sien.
Nousavonsmisencausesonorgueil,sonincapacitéàserésigner,maisnousavons
54. Pourl’allégorie dans les Bucoliques,voirN.Terzagni,L’allegorianelleEclogbediVirgilio,
Firenze, 1902.
55. VoirErnout-Meillet,op.cit.,article felix.
56.« ...tes femelles pleines... »
livre 2010_Les bucoliques.indb 29 12/04/2010 09:16:5430 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
57aussi suggérél’idée queTityrepouvaitavoirsa part de responsabilité .LaBuc. I
raconte,au fond, l’histoired’une séparation: non pascelle deMélibée et de ses
terres,maiscelledeMélibéeetdeTityre.C’estpourquoiilconvientd’analyserde
prèslessentimentsquelepaysanportaitauberger,pourensuivreledéveloppement
et justifier peut-êtrela séparation finale.
Mélibée et l’amour humain.
Si Mélibée s’adresseàTityre cen’est pas par agressivitéou par jalousie :non
58equidem inuideo,miror maxis ,dit-il, et nous pensons quele miror exprime non
seulementune idée d’étonnement maisaussid’admiration.Lepaysanmet en
parallèle deux situations diamétralement opposées:celle deTityre, installé dans
une sorted’intemporalité, où il goûtela sérénitéet,par le carmen qu’il produit,
donneàcontempler etàcélébrer laBeautéà la nature sauvage; la sienne d’autre
part,celle d’unhomme pris dans lesremous de l’histoire, dans les guerresciviles
59qu’engendrelacité .C’est, semble-t-il, tout naturellement queMélibéeassume
cetteassociation de deux personnalités différentes et mêmecontraires,dès le
début de la Bucoliqu e,comme poussé versundépassement quil’arracheraità la
détresseet l’introduirait dansunautre univers,à l’abrides guerresciviles.Cet
autre univers,comme nous le verrons,c’estceluiduchantbucoliqu e
idéalassociant l’idylleà l’élégie.Une telleassociation est donc le fruit d’unmouvement
intérieur,peut-êtremotivépar l’intérêt (éviter le désespoir)mais quel’on peut
aussiassimilerà l’amour.L’attention queMélibéeprêtejusqu’auv.45à l’histoire
deTityre, en s’oubliant lui-même, montreà quel point le personnageaspireà se
fondredans l’autre,à ne plus fairequ’unavec lui.Fautedel’interpréterainsiles
critiquesrestentdésarméspourexpliquersonattitudeetretrouverunecohérence
60psychologique .Ce sont donc deux interrogatives, une indirecte (v.18), l’autre
directe(v.26), formulées parMélibée, quifontavancer le récit deTityre.Maisce
désir,cetamourdupaysanexpropriésuffisent-ilsàgarantirl’unitédescontraires ?
57. L’étudedesBucoliqu esmettraenévidenceunecaractéristiqueconstantedel’artdeVirgile:
celle de seprêterà des interprétationsvariées pour toujours fa voriser laréduction du
multipleàl’unitéoul’ouverturedel’unitéaumultiple.VoiràcesujetnotreétudedelaBuc.IV.
58. E.deSaint-Denistraduit:«Jene suis point jaloux mais étonné plutôt », v.11.
59. L’opposition entrela nature sauvage, impliquée dans l’élaboration d’uncarmen garant de
la félicitépar la révélation de laBeauté, et la ville, sourcedel’histoireet de tous les maux
qu’ellecomporte, est récurrentedans les Bucoliques (Buc.IV,31-36 ;Buc.VIII ;Buc.IX où
MoerisetLycidassontenroutepourlaville)etdanslesGéorgiques (Géorg.II,490-530).Voir
àce sujetGianBiagioConte«Lettura della decimaBucolica»dansM.GiganteLecturae
Virgiliana e,Napoli:Giannini editore, 1981.
60. Voir les efforts deJ.Perret,Bucoliques,op.cit., p. 21,noteauv.36.
livre 2010_Les bucoliques.indb 3 0 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 31
Titvre, l’amour de soi: l’épicurisme.
L’auto-satisfaction
deTityre.
Ilnelesemblepas.Sansnoussituersurleplanthéoriqued’uncarmenidéalqueles
deuxpersonnagespourraientallégoriquementfigurer,lesimpleplanhumainetnotre
expériencequotidiennenousenseignentqu’unteldésirdecommunierdansl’autre
nesauraitalleràsensunique.L’amourexigeuneréciprocité,etl’onnevoitguèreTityreprêterlamoindreattentionauxmalheursdesonconfrère.Pasdesympathiequi
l’amèneraitàassumerd’unecertainefaçonlessouffrances.Lepersonnageesttrop
enferméenlui-même,préoccupédesatranquillité(lemototiafiguredanslepremier
61versqu’ilprononce ),contentdesonsort.J.Perretsoulignelagrandiloquencequi
62estlasienne ,etcelle-cidevientintolérableavecl’énumérationdesimpossibilités
63aux v.59-63.Toutchezluipasselamesure.«Toujoursavantageux»ditJ.Perret .
ÀRome,c’estundeusàquiils’adresse,etTityreinsistesurlecultequedésormais
il lui voue(v.6-10).Puis le voilà parti, sans qu’on le luidemande, dansunéloge
dithyrambiquedela villede Rome (v.19-2 5). Iln’est pas jusqu’à la
libertéquine soit personnifiée auv.27 et quine s’intéresseà lui, sans qu’il l’ait,
64en quoi que ce soit, sollicitée :inertem dit-ildelui-même. Pour finir, sa
petitehistoired’esclave affranchi couvreneuf vers; du ego (v.20) Tityrepass e
au nosauv.30,bienplusgrandiloquent,pourrappelerseshistoiresdecœur,oùil
a fait l’objet de l’attention des femmes,plus qu’il ne lesa poursuivies de
sesassi65duités:... postquamnosAmaryllis habet .Mêmesonmanquederéussitedansles
66affaires,il veut l’imputeràGalatée età la ville qualifiée de ingrata e .En somme
Tityreestcontent de lui.C’est lui-même qu’ilaimeavanttouteschoses.
67Un tel égocentrisme rappelleassez l’auto-suffisancedusage épicurien .
Dévouéà sonataraxie, il ne saurait prêterattention aux misères d’autrui: il y
perdrait la sérénitéet n’aurait plus rien decommunavecces dieux,égarés entre
les mondes,qui segavent de plaisircatastèmatiqueetservent
d’exempleaucom68mundesmortels .CependantÉpicuredéclareàproposdel’amitié:«Partageons
61. Buc.I,6.
62. VoirJ.Perret,Bucoliqu es,op.cit.,p. 20,noteaux
v.19-25:«Tityre...affecteuntonparticulièrementemphatique»;pp. 20-21,noteauv.27:«Lesreprises...sontl’éloquencedeTityre».
63. Ibid., p. 23,noteauv.44.
64. «malgrémon insouciance», v.27.
65. «...depuis qu’Amaryllis nous tient... », v.30.
66.« plutôtchiche» traduitE.deSaint-Denis, v.34.
67. G.Nuzzo,danssonarticle «DummeGalateatenebat.Noteallaprimaecloga»,Annali del
LiceoClassicoG.Garibaldi diPalermo,XIX-XX-1982-1983,pp.
142-150,pensequeTityreet
Mélibées’opposentcommelemouvementetl’immobilité,letroubleetl’ataraxie,qu’AmaryllisetGalatéereprésententrespectivementleplaisircatastématiqueetleplaisircinétique,
et enfin queledeus n’estautrequ’Épicurelui-même.
68. VoirLucrèce,De rerumNatur e,II,1093etsuiv.;Épicure,«Sentences et fragments »15-26
dans la recension deCarloDiano,Epicuro,scrittimorali,Milano:Rizzoli,
1987;A.J.Festugière,Épicureetses dieux,Paris,1940, rééditéchezP.U.F ., 1985.
livre 2010_Les bucoliques.indb 31 12/04/2010 09:16:5432 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
les malheurs desamis non par des lamentations funèbres mais en nous souciant
69d’eux ».OnnevoitguèrequeTityresesouciedesmalheursdeMélibée.Peut-être
celui-cis’était-ilfaitunemauvaiseopiniondesonvoisinlorsqu’ils’estadresséàlui
danslescinqpremiersvers,enquêted’unesympathie,quienfaitnevientpas.On
comprendraitsa déception et même sonamertume.D’autant qu’à l’indifférence
età l’auto-satisfactionTityrejoint la sottise.
La sottisedeTityre.
Lui-mêmel’affirme :stultus egoauv.20,et il est vraique son étonnement devant
la grandeur deRome, exprimé par desréférencestoutesrustiques,donne dans
la na/vetè(v.22-23).La sottise toutefois n’est pas là.Elle est laconséquencedu
contrasteentrecette simplicitéet le ton emphatiquequia ouvert la tiradeavec le
v.19:Urbem quam dicuntRomam ; la périphrase, l’accumulation des spondées
trahissentledésird’enremettre;etlemêmecontrasteréapparaîtaveclesv.23-24.
DelamêmefaçonJ.Perretdénoncelarhétoriqueélémentairedesv.27-35àcause
70desreprises ,maiscesvelléitésd’éloquencesontinadaptéesausujet,banaletmême
terreàterre(lesoucid’accumulerdel’argentenvendantdufromageàlaville), en
mêmetempsqu’ellessontcontrariéesparunestructuresyntaxiquebriséeauv.29,
par des poses fréquentes et des incises maladroites (Namque, fatebor enim... v.31
oùlenametle enimappesantissentconsidérablement l’expression)quitrahissent
le langage familier.
L’insistance avec laquelle le personnage souligne la diviniténon
seulement du iuuenemauv.42(sans douteOctave) maisaussides fonctionnaires
préposésà cegenred’affaires (praesentis ... diuos v.41) trahitune nature à
l’émerveillement facile, surtout lorsqu’il ne s’agit pas de conserver ou
d’obtenir une propriété, mais decontinuerà élever dubétail sur des terrains
inadap71tésà laculture .Ces domaines ingrats oùsecomplaitTityrenous sont décrits
par Mélibée en 47 -48 et en 14-15. Nous en avons précédemment parlé. Enfin
lesréponses queleberger donneaux questions du paysanprocèdent,comme
72ditJ.Perret,ducoq-à-l’âne : on l’interroge sur le deus (v.18)et il répond en
faisantl’élogedelavilledeRome(v.19-25).Onluidemandepourquoiils’estrendu
àRome,etlevoiciquiracontecommentlalibertés’estenfintournéeverslui,après
73bien des difficultés (v.27-35) .
69. Épicure,Sentences et fragments,op.cit., 140, trad.pers.
70. J.Perret,Bucoliques,op.cit., p. 20,noteauv.27.
71. Cesterrainsportaientjuridiquementlenomdeaqriarcifinii,locarelicta,locainsoluto.Voir
àce sujetJ.Perret,op.cit., p. 23,notesaux v.46et 47.
72. Ibid., p. 20,noteauv.27.
73. EdmondRémy,dansLa premièreégloguedeVirgile,Louvain:Librairie universitaire, 1910,
insiste sur l’incohérencedu personnage deTityre, sur son égotsme.Nous ne
saurionscependant le suivrelorsqu’il parle des«fautes»deVirgile(p. 108)et de sa«mièvrerie»en
tant quepoèteidéaliste(p. 118).
livre 2010_Les bucoliques.indb 32 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 33
Del’ironieà la rupture.
Unetelleattitude,unetellenaturenepeuventqu’exaspéreràlalonguelesmeilleures
volontés.Mélibéeenquelque sorteperdpatience.Mais ne nous méprenons pas:
cen’estpasl’aptitudedeTityreàs’arracheraux réalitésambiantesouhistoriques
pour entrer dansun univers idéaletychanter laBeautéet l’Amour quiexaspère
Mélibée.Bienaucontraire!Sasoifdeliberténonplus,quis’inscritdanslecadre
de l’otium et d’une félicitéinhérenteaucarmen,conçucomme lusus (ludereau
v.10): une sourced’agrément et de plaisir.CequiinsupporteMélibéec’est son
indifférenceauxmalheursd’autrui,c’est,aufond,sonincapacitéàaimer.L’attitude
deLycidas,danslaBuc.IX,esttoutecontraire.Luiaussireprésentel’épicurienqui
goûtedans lechant le plaisircatastématique, mais lesv.56-65montrentcombien
74il estattentifausort deMoeris,luiaussiexproprié .
C’est pourquoi lesrapports entreTityreetMélibée sedégradentau fil des
versdelaBuc.I,etledésirdupaysandecommunieravecleberger,quenousavons
décelédèslescinqpremiersvers,tourneàlarupture.Decepointdevuenousnous
situonsauxantipodesdeFradricksmayer,quiconsidèrequel’ironieetl’indignation
75deMélibées’effacentàlafindelaBucoliqu epourfaireplaceàl’amitié .Lepoteras
duv.79estbeletbienunpassé.Mélibées’estremisenroute,car,ditJ.Perret,«il
76n’aplusquefairedeTityre...jusqu’alorssivulgaire,siégoïste,sisatisfait ».Même
sidans les derniers vers il découvreenfin l’existencedeMélibée, il est trop tard.
CetteexaspérationdeMélibéead’abordprislaformedel’ironie.Peut-être
pouvait-ondéjàladécelerdanssatiradeduv.36 à 39,oùilsoulignel’accablement
d’Amaryllis et de la naturecausépar l’absencedeTityre.Celui-ci,avantageux et
pleindelui-même, peut pousserMélibée jusqu’à l’exagération sarcastique.Ilne
s’enapercevrait pas,donnerait de plusbelle dans les mêmestravers,prendrait
pourargentcomptantlaflatteriemalveillante.N’est-ilpasunpeunaïfetsot?C’est
77cependantlareprisedesimpossibilités auxv.64-66quimanifestelemieuxl’ironie
deMélibée.Tityre, dans lesvers quiprécèdent immédiatement (v.59-63), gonfle
en effetson discours ‘d’undegrédeplus pour soulignersa reconnaissance
vis-àvis du deus.C’en est trop vraiment!Mélibéecontrefaitsaboursouflureavant de
sombrer dans l’élégie (v.67-78).
Quantà la rupture,onpeutaffirmer qu’elle estconsomméeà partir du
v.46.Lesdeuxuniversdivergentsdupaysanetduberger,queMélibéeavaitréunis
en un seulet même ensemble danssa première tirade (v.1-5)et dont lacollusion
représentaituneaspirationà l’unitéconsécutiveà l’amour réciproque,
sedissocient de la façon la plusclaire.Loinde semêler l’unà l’autredans la personne
du paysan,ilssont désormais perçus parcemêmeMélibéecomme deux réalités
74. On se reporteraà notreétude de laBuc.IX.
75. E.A.Fradricksmayer,« Octavian and the unity of Virgil’s first eclogue»,Maia,15-1963,
pp. 208-218.
76. J.Perret,Bucoliqu es,op.cit., p. 26,noteaux v.79-83.
77. PuisSandrezétudielesimpossibilitésdansl’œuvredeVirgile:«LosCkvoetcenVirgilio»,
Simposio virgiliano,MurciaUniv., 1984,pp. 511-518.
livre 2010_Les bucoliques.indb 33 12/04/2010 09:16:5434 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
distinctes,incompatibles l’uneavec l’autre:aussifigurent-ils dans deux tirades
78différentes , séparées l’une de l’autre par l’intervention deTityre (v.59-63).La
ruptureestconfirmée par les derniers vers de la deuxième tirade (v.73-78)où
Mélibée évoquedenouveau l’univers idylliquedeTityre, qu’il ne pourra plus
assumer.Maisrenonçantainsià l’univers idylliqueetréduità son tristeexil,c’est
auchantbucoliqu eidéallui-mêmequ’illuifaudrarenoncer,celuiquiassumaitdans
unensemble unitairela joie et la peine, l’alexandrinismeet la romanitépouraller
à l’harmonie età laBeauté: lesbrebis,qui symbolisentcechant,nebrouteront
plus«lecytiseenfleurs et lessaulesamers»(v.78).
La volte-facedeTityre.
L’idéalde vie deTityre.
LadernièretiradedeTityrelaisselelecteurperplexe.D’abordparlecontenu,qui
contreditl’attitudepréalableduberger.LevoicitouchéparlesortdeMélibée.Illui
proposedepasserlanuitensembleetdepartagersacoucheainsiquesonmodeste
repas.Comment interpréter la volte-face?Unéclairsoudain d’humanité, dit-on
d’ordinaire.Celasurprenddelapartdequelqu’unquin’enavaitmanifestéaucune.
Avait-ilforcésontalent?S’était-ilfaitplusinsensiblequ’iln’était?Etpourobtenir
quoi?J.Perretestime que«cemouvementdebienveillancetempèreinextremis
latristessecroissantedupoèmeetfaciliteleretouràunecertainesérénité».Puisil
ajoute:«lesvers78-83...ressemblentbeaucoup à 1-5:pasd’élision;l’adjectivation
et les disjonctionsauxquelles elle prête sont particulièrement élégantes, surtout
danslesv.82-83.Cetteévocationdelapaixdusoirquitombenereparaîtquedans
79laBuc.IX,57-65,enuncontextesentimentaltrèscomparable ».Deuxréférences
doncquipourraientpeut-êtrenousaideràélucidercettedernièretirade.J.Perret
met le doigtsur unautreaspectsurprenant deces quelquesvers: leur élégance
et leur poésie, quand tout dans labouche deTityreavait précédemment paru
bien-prosaïque.Nous laissons pour le moment decôtéla question dustyle pour
nous intéresserau fond, quitteàyrevenirtoutà l’heure.Cescinq derniers vers
rappellent donc lescinqpremiers par le nombre, par la forme, mais qu’en est-il
ducontenu?Car il seraitbien étonnant qu’il n’y eûtaucunecorrespondanceà
ceniveau.Abienyregarder,ilenexiste une en effet: rappelons quenousavions
interprétélescinq premiers verscomme la formulation de la part deMélibée de
son idéalde vie, quiestaussi son idéalduchant: le dépassement dans l’unitéde
deuxuniversdivergentspouraccéderàlaconsolation,pourcréeruncarmendont
80la vocation ne fût plus seulement ludiquemaiscathartique .Sonapostropheà
Tityreprenait le sens d’une invitationà réalisercet idéal.
78. Ce sont lestirades 46 -58 et 64 -78.La premièreévoquel’univers idylliquedeTityreet la
secondecelui,misérable, deMélibée.
79. J.Perret,Bucoliqu es,op.cit., p. 26,noteaux v.79-83.
80. AlessandroRonconi,procédantàl’analysedelaBuc.IX,insistesurcettefonctioncathartique
delaBucoliqu evirgiliennequi,ànotresens,estfondamentaledèslapremièreéglogue:«Il
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Or la dernière tirade deTityre(v.79 -83)formuleaussi unidéal.Celui-ci
diffèreduprécédentparcequ’ilneprendpasencomptelesaccidentsdel’histoire.
Illes ignoreetvaà la félicitéparuneautre voie, quenousavons préciséechemin
faisantetquiesticibrièvementrésumée.Tityreproposeeneffetunhavredepaix
(requiescer e v.79)à l’abridesténèbres et des ombres qui s’allongent en tombant
duhaut desmontagnes.Cehavredepaixc’est unefaçon des’arracheraumonde
etauxvicissitudesdel’histoire,quesymbolisentlanuit,lesombresetcessommets
desmétairiesquifument(v.82)etquiontquelquechosed’inquiétantparcequ’ils
peuvent évoquer lesravages de la guerre.Tityreenfait l’expériencequotidienne
luiqui, plongé dansunparadisterrestreque son esprit invente, non seulement
ignorelestroublescivilsquidésolentlescampagnes,maistransfigureaussilesterres
ingratesoùilmènepaîtresontroupeau.C’estunefaçondeprendredelahauteur
et de gagner le sommet deces montagnes quele soleil, quoiquecouchant,éclaire
peut-êtrede sesbeaux rayons,quand la nuit gagne les plaines:
81... saepe ego longoscantando puerum memini mecondere soles ,
ditMoerisàLycidas.Danscecadre-là le plaisir est garanti, que symbolisent les
mitiapoma,lescastaneaemollesetlapressicopialactisdesv.80-81.Desurcroîtc’est
leroyaumedel’amitiépuisqueTityreetMélibéepasserontlanuitensemblesurles
frondaisons.Non seulement de l’amitié, mais même de l’amour,et,pour nous en
convaincre,ilfautnousreporteràlaBuc.IX,oùLycidasreprendlemêmethèmeet
proposeluiaussiàMoerisdepasserlanuitensemblesurlesfrondaisons :densas...
82frondesdit-il .NousrenvoyonslelecteurànotreétudedelaBuc.IXoùnousmontrons
quelapropositiondeLycidasestbiendeconsommerl’amourphysique,sourcede
83plaisir,intimementliéauchant .Celaapparaîtavecévidencedanscettepremière
Bucoliqu e,considérée isolément, sil’on prend encomptelesamours deTityreet
d’Amaryllis.Cettefaçondeseretirerdansununiversidylliqueest-ceunvéritable
replisursoi?Nonpoint.DéjàTityre,déslescinqpremiersvers,s’ouvraitdanssa
retraiteàlanaturesauvage,avecquiilpartageaitlesplaisirsducarmen(siluasv.5).
Cettesymbioseréapparaissaitdanslesv.36-39oùlessourcesetlesarbress’attristaient
desonabsence,puisdansl’évocationfaiteparMélibéelui-mêmedanslesv.46-58.
Cettesymbioseaveclesforcesvivesdelanatureréapparaîtdanslefrondesuperuiridi
nucleopoeticocentrale,dit-il,èlacatarsichesiinveranellagioiadelcanto:qualcosadipiù
profondoche ilcantointesocome lusus ».«Letturaalla nonaBucolica », dansMarcello
Gigante,LecturaeVirgiliana e,Napoli:Giannonieditore, 1981,p.325.
81. «Souvent,dans mon enfance, il m’en souvient,jechantaisà longueur de journée jusqu’au
coucher dusoleil »,Buc.IX,51-52.
82.« ...l’épais feuillage...» v.60-61.
83. Notreétude de l’amour dans lesBucoliques nousaconvaincu en effet qu’ilexiste,àcôté
d’unamour vulgairequ’ilconvient de fuir,même lorsqu’il est partagé, parcequ’il ne mène
qu’au malheur, unautreamour,luiaussid’essence vulgaire, symboliséparPan,à la suite
desonaventureavecSyrinx,etquel’allégorietransfigureetassocieintimementaucarmen,
doncà l’amour sublime(voir en particulier notreétude desBuc.II,III,V,VII et IX).Nous
l’avons nomméamour indifférencié tant il sepréoccupe peu duchoix des partenaires,du
moment qu’il susciteleplaisir.
livre 2010_Les bucoliques.indb 35 12/04/2010 09:16:5436 Virgile et
l’Amour:LesBucoliques
duv.80,leuiridiévoquantbienévidemmentl’énergieprolifique,etdansl’énumération des fruits,deschataîgnes et du fromage.Mais,au delà decesavantages de
caractèrematériel,quelanatureàl’étatsauvagenousprocure,sansqu’elleréclame
unquelconque travail, il fautaussicompteravec d’autresaspects qu’elleassume
danssadimensioncosmiqueetauxquelslebergeradhèreintimement:lanuitqui
tombe,c’est unmoment de paixcertes qui s’instaure, maisaussidemélancolie.
LebergerTityre, s’il est saisid’uneconstantejubilation parcequ’il ne fait qu’un
84aveclecosmos ,loindestroublesdel’histoirequeleshommessécrètentdansles
villes,n’enpartagepasmoinscettepaixetcettemélancoliequitombeàpointetqui
85répond,presqueenécho ,àlatristessedeMélibée.Etcesombresquiduhautdes
montagnesgagnentlaplaine,prennent,danslabouchedeTityre,quiestunvieillard
(v.46et51), uneportéeplusangoissante,commedelamortquivient;maislesoleil
86matinall’effacera,carTityre,commelecosmos,neconnaîtqu’unemortapparente .
EtsiMélibée était le jeuneh en qui renaitTityre, pour uncycle sans fin !
CeTityrenouveau qui seprésenteà nous n’a plus rien de l’orgueil et de
la grandiloquencemaladroitequenous luiconnaissions précédemment et qui
avaientindisposéMélibée.Ilparaîtplutôthumbleavecsesfrondaisons,sesfruits,
seschataignesetsonfromage.IlfaitpenserauCorydon delafin delaBuc.II,qui
87semetà tresser desbrins d’osier ,ouàVirgile lui-même de la fin de laBuc. X,
88quiseprésente,assis,tressantune«corbeilledebrindillesdemauve»
.Ilcorrespondbienàceberger-poètedelaBuc.VI,quidoit,d’aprésCynthius,« étirerun
89chant menu »,àcetadjectif tenui duv.2de laBuc. I queMélibée emploie pour
caractériser le pipeau,c’està direlechant deTityre.
L’amour deTityrepourMélibée.
Voilàdoncl’idéaldeviequeTityreauraitvoulufairepartageràMélibée.Letamen
duv.79exprime le regret d’avoir échouédanscette tentative:Mélibée est parti.
Maiscomment peut-il regrettercedépart etsurtout s’en étonnersi vraiment il
s’est montréaussidétestable quenous l’avons dit précédemment?Ilnous faut
reconsidérer leschoses.
La sympathie deTityrepourMélibéeenfait n’est pas nouvelle,mais elle
s’est expriméed’une façon unpeu particulière, quelepaysana malinterprétée
ou n’a pasvoulucomprendre.Elle procèdeau fond du même principe quecelui
adoptéparMélibéeafind’amenerTityreàadhéreràsonpropreidéaldevieetde
84. C’estcequeA.LaPenna,dansson«La seconda eglogaela poesiabucolica diVirgilio»,
Maia,15-1983,p.486,appelle la«consonanzacosmica ».VoiraussiP.Boyancé,«Le sens
cosmiquedeVirgile »,RevuedesEtudesLatines,Paris,1954.
85. MarieDesportainsistésurl’importancedel’échoetsurlemythed’EchodanslesBucoliqu es
deVirgile:«L’écho de la natureet de la poésiedans lesEglogues deVirgile»,Revuedes
ÉtudesAnciennes,Bordeaux,XLIII-1944.Elleenélargitlaportéeauchantamébéelui-même.
86. NousanticiponsicinotreétudedelaBuc.IXoùlecarmenvainclamortmêmeetoùlesuates
se relaient d’âge enâge.
87. Buc.II,71-72.
88. Buc. X.71.
89. Buc.VI,5.
livre 2010_Les bucoliques.indb 36 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 37
chant.Lesdeuxfaçonsserépondentpointpourpointcar,demêmequelepaysan
expropriéassume l’univers idylliquedeson voisinet l’intègredansses propros et
danssa personne,dela même façonTityre s’efforce, dans les explications qu’il
donne, d’entrer dans l’historicité,caractéristiquedeMélibée.Installé dansson
Nirvana,où il n’entretient de dialoguequ’avec la natureà travers le chant,le
voiciqui raconteles péripéties de sa vie, pastrès originaleni très exaltante, sauf
lorsqu’ils’agitdudeus.Unevied’hommedelacampagne,ensomme,commeapu
l’êtrecelledeMélibée.Cettefaçondereveniràlaréalitédelaquelled’ordinairele
berger-poète s’abstrait,n’est-cepas direau paysanqu’ilcomprend sa situation et
qu’ill’assume?Ill’assumemêmejusqu’àadoptersonproprelangage,car,sinous
sommessurprisd’entendredanslabouche deMélibée d’aussibeauxaccents que
90ceux destirades 1-5,11-18,36-39,46-58 et 64-78 parceque sa vie durant il n’a fait
quelabourerlaterre,nouslesommesautantdesproposprosaïquesetprimesautiers
duberger-poète,cethommedelapoésiepure.Lesdeuxpersonnagesontéchangé
leur façon de s’exprimer,etTityrene retrouvera sescaractéristiques personnelles
quedans la dernière tirade, quandMélibée sera partiet que ses efforts pour le
convaincredelerejoindredans laviepastoraleaurontéchoué.Delamêmefaçon
Mélibée sombrera dans l’élégie pureetsimple desv.64-78et quittera les lieux.
L’ironie deTityre.
Ainsiconsidérés les propos deTityre sont l’expression d’une réelle sympathie.
Or,commeditl’adage,quiaimebienchâtiebien,etilsepourraitquelebergerait
voulu donnerune leçonàMélibée tout en luiproposantune façon de s’en sortir.
Commentexpliquereneffetl’orgueil,laboursoufluresicaractéristiquesdulangage
deTityrelorsqu’il n’est pas lui-même,c’està dire toutau longdela Bucoliqu e,
saufdanslesderniersvers?Justement:parcequ’iln’estpaslui-mêmeetque,non
contentd’adopterlelangagedeMélibéeetsonhistoricité,ilassumeaussicertains
traitsdesoncaractère.LaBuc.IXmontrera,enMoerisunautrepaysanexproprié,
91mais libérédecette tarequ’est l’orgueil .OrMoeris est un vieillard, tandis que
Mélibée, quipar deux foistraiteTityrede vieillard(v.46etSi), jouitsans doute
encoredesavantagesetdesdéfauts
delajeunesse.Parmicesdéfauts,ilyal’autosatisfaction,etondevinecereprochedanslesproposavantageuxduberger-poète
qui,feignantdeparlerdelui-même,parleenréalitédeMélibée etcommeMélibée.
C’est luiquia dû fairele voyage deRome et gloser d’abondance, quand la ville
esttoujourssourcedemalheurs;luiencorequis’estenorgueillidelalibertéenfin
acquise; luiaussiquia magnifié sonbienfaiteur jusqu’à le diviniser et lui vouer
unculte: pour rien, puisquelevoiciexproprié.EnsommeMélibéeabien mérité
son sort et l’ironie deTityredoit lui semblerbienamère.
90. J.Perret luiaussia étéfrappé par l’élégancedu langage de Mélibée.« ... le langage de
Mélibée, dit-il, est pluschâtié... quecelui deTityre... » (Bucoliques,op.cit., p. 19, noteaux
v.11-18).maisiln’endonneaucuneexplication.Delamêmefaçonilestimequelarhétorique
deTityreest élémentaire(Ibid., p. 21,noteauv.27).
91. Nous renvoyonsà notreétude de laBuc.IX.
livre 2010_Les bucoliques.indb 37 12/04/2010 09:16:5438 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
LaBucoliqu
eainsiinterprétéerenverselatraditiongénéralementsuiviepar
lescritiquesnonseulementencequiconcernelesrapportsentrelesdeuxpersonnages et leur évolution psychologique, maisaussi pource qui regardeRome et le
deus.LesproposironiquesdeTityrelesdiscréditent,plusqu’ilsnelesfontvaloir.
92Les mésaventures queVirgile lui-même aconnues,puisqu’ilaurait fini par être
exproprié,rendentcetteinterprétationtoutàfaitvraisemblable,quellequesoitla
personne qui secache derrièreledeus:Octave,Pollion,Varus...
Ilnefaudraitcependantpasconsidérerquel’ironiedeTityreetsonintention
de donnerune leçonàMélibée épuisent lecontenu de ses propos.Le tamen du
v.79montrebien que sa finalitépremièreest deconvaincreMélibée d’adhérerà
l’idéaldeviepastoral.Etpuissespropossontàdoublesenspuisque,mêmes’ilveut
dénoncer lesbévues du paysanetses défauts,ilneparle pas moins de lui-même.
Unecertaineambiguïtésubsistequidoitapparaîtresinonpartout,dumoinsdans
lesmomentslesplussignificatifsdesproposdeTityre,ceuxqui,derrièrel’ironie,
proposentunautreidéaloùMélibéepourraitsecomplaire.C’est,noussemble-t-il,
lecasdelatiradequioccupelaplacecentraledelaBucoliqu e,cellejustementoùle
93berger-poèteparledudeusiuuenem .Autantilestvraisemblablequ’unpersonnage
influentait pu intervenir pour éviter l’expropriation d’unprotégé(même sicette
interventionn’apasétésuivied’effet),autantcetteinterventionparaîtimprobable
lorsqu’ils’agitd’unbergerquinepossèdeetdurienetquimènepaîtresesbrebis
94sur desterrains impropresauxcultures .Aussiconsidérons-nous queledeus est
àinterpréterdansundoublesens.D’ailleurs,s’iln’enétaitpasainsi,Virgileaurait,
95commeill’afaitailleursdans lesBucoliques
,explicitélenomdupersonnage.Ces
deuxplanssurlesquelsilconvientdereplacerlanotiondedeusdoiventnécessairementêtred’uneimportancecapitale,comptetenudelanoblessedutermeetde
laplacequ’iloccupe.L’undesdeuxplansestclair:c’estceluioùsesitueMélibée,
leplandel’historicité,delavilleetdespersonnagesinfluents,Octave,sansdoute,
quelqu’und’autrepeut-être.Ilfaut nécessairementchercher l’autreplanducôté
deTityre, puisqueleberger parleaussidelui-même, et on ne voit pasà quicet
épicurienconvaincupourraitfaireallusionsinonàÉpicure,d’autantqueLucrèce
96décerneauphilosopheletitrededeus
.Cettedivinité,entoutcas,devientlesymboledusalutselonTityre,delafélicitéextatique,immobileetintemporelle.Avec
G.Nuzzo, nous pensons qu’Amaryllisreprésentelemême idéald’intemporalité
etdebonheur,etquecelui-ciculmineavecledeus,tandisqueGalatée,aveclavie
agitée et laborieusequ’elleafaitmeneràTityrejeune,sesituedanslaperspective
92. Voir l’ouvrage deJ.Bayet,Virgile et lesTriumvirs..., op.cit.
93. Fradricksmayer(«OctavianandtheUnityofVirgil’sFirstEclogue»,op.cit.), dontnousne
partageonsnullementlesconclusions,estimenéanmoinsquelaquestiondudeusiuuenisest
aucentredu poéme.
94. Voirci-dessus etJ.Perret,Bucoliqu es,op.cit., p. 20,noteauv.27,et p. 23,noteauv.47.
95. Pollion enBuc.III etIV,Varus enBuc.VI etIX,Gallus enBuc.VI et X.
96.« ...deus ille fuit,deus,incluteMemmi... »,De rerumnatura,V, 8.Pour une interprétation
semblableà la notre,cf.G.Nuzzo,«DummeGalatea tenebat,Notealla prima ecloga »,
Annali delLiceoclassicoG.Garibaldi diPalermo,XIX-XX-1982-83,pp. 142-150.
livre 2010_Les bucoliques.indb 38 12/04/2010 09:16:54L’Amour dans laBucoliqueI 39
d’undeustemporel,lebienfaiteurdeMélibée.Lesdeuxpôlesdetoutevieintérieure
sontainsinettementdésignés,audelàdesvicissitudesparticulièresdeTityreetde
Mélibée:l’ascèseetl’élévationspirituellequivoudraientnousarracheraumonde,
nousassurer la félicitéet l’éternité; l’adhésionaux réalités historiques,quinous
livreàleursvicissitudes,àleursbonheurséphémères,àleurstragédies.Touteâme
humaine oscille entreces deux extrêmes,enquêted’harmonie.
Laconvergence unitairedes dyades
et la symboliquedel’âme.
n voit,à la suitedel’analyseà laquelle nous venons de nous livrer,quelaOdivergencedela dyadeTityre/Mélibée tend vers laconvergence, soit que
le paysanassume l’univers duberger pour unidéalde vie fondé sur la fusion et
le dépassement descontraires, soit queleberger manifeste sa sympathie parun
retourà l’historicitéettransfèrelessouffrances deMélibée du planaccidentel
au plancosmique, là où la nuit nécessairementsuccèdeau jour,mais où
l’adhésionàcettedimensionparticulièreducosmos qu’est l’éternitéassurela félicitéet
l’immortalité.Cetteaspiration unitaire de la dyadeTityre/Mélibée est d’autant
plus sensiblequ’elle semble déjà réalisée en la personne deMélibéedès le début
de laBucoliqu e et qu’ellen’y est remiseencausequ’à la fin de l’églogueet pour
l’avenir.Tityred’autrepart réalisela même fusion de façon diachronique, dans
le tissu de savie,ayant d’abordconnu l’historicité(justementcelle deMélibée en
mêmetempsquelasienne)avantdes’enarracherpourgagnerl’universidyllique,
etdel’yretrouversynchroniquementdansl’adhésionauxgrandsmouvementsde
la nature universelle.Nous pensons queVirgile subit icil’influencedu
pythagorisme,selonlequelcequiconcernelemacrocosmeetquirelèvedel’éternitésefait
nécessairementconnaître,au niveau de l’accidentel et de l’éphémère, par lebiais
97d’unévénement et d’uneâme particuliers,quiconstituentunmicrocosme .En
somme lessouffrances deMélibée sont inscrites dans les évolutionscosmiques.
Cette confluencedes deux composantes fondamentales de la Bucoliqu e
entraîne nécessairementcelle d’une sériededyadesapparemment divergentes
dont ellessont porteuses: il en vaainsidel’idéalitéque représenteTityreet
du
réalismequ’incarneMélibée,del’intemporalitéetdel’historicité,del’immobilité
etdumouvement,delacampagneetdelaville,delanaturesauvageetdelanature
agreste,del’alexandrinismeetdelaromanité,del’otiumetdulabor,dulususetde
lacatharsis,del’idylleet-del’élégie,del’épicurismeetdesautresdoctrinesphilosophiques.Touscesbinômes,portésparlesdeuxcomposantesfondamentalesque
sontTityreetMélibée, tendentvers l’Unet font de la poésiebucoliqu e deVirgile
une poésie de laconvergence unitaire,c’està diredel’amour.
97. J.Carcopino expliquedecettefaçoncomment le retour de l’âged’or,dans la IV églogue,
correspondàl’arrivéesurterredupuer,commentcelui-ciinterprèteetrévèlecelui-là:Virgile
et le mystèredelaIV églogu e,Paris:L’artisandu livre, 1930, rééditéen 1943.
livre 2010_Les bucoliques.indb 39 12/04/2010 09:16:5540 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
Cependant,danslaBuc.I,cettetendanceàlaconvergenceunitairen’atteint
apparemment passonbut puisqueTityreetMélibée se séparent.Nousavons
essayéd’en déterminer lesraisons: l’orgueil de l’unet l’auto-satisfaction de l’autre
ysontsansdoutepourbeaucoup,etilestvraiquecesdéfautsserontdénoncésde
façon récurrente toutau long des égloguescomme incompatiblesavec la poésie
98pastorale .De surcroît laBuc.IX,quiprésente une situation et des personnages
comparablesàceux de laBuc.I, se sera débarrassée de toute trace d’orgueil et
nousacheminera vers uneconclusion unitairedurecueil.Ilnous resteà nous
demandersicet inaccomplissement de la dyade danssa tentatived’unification,qui
est une réalitéau niveau des deux personnages mis en scène, n’est pasrécupéré
parVirgileàunautreniveau,dansuneconstructionenabîme,afind’utilisercette
divergence,quesupposel’inaccomplissement,pouralleràuneautreconvergence
unitaire,cettefoisbel etbienaccomplie.En somme, s’il est vraiqueniMélibée
niTityreneparviennentà focaliser en eux-mêmes leur proprenatureetcelle de
l’autre,n’existe-t-il pasunpoint deconvergenceextérieurà eux vers lequel ils
tendraient?Un tel dépassement etune tellefusion, s’ils devaient exister, seraient
de premièreimportance,car ilstransformeraientcequinous paraissait être une
œuvreouverteen une œuvreclose.LaBucoliqu e, sous l’angle de laconvergence
des dyades,constitueraitun tout en soi,auquel lesautresBucoliqu es n’auraient
rienàajouter.
Orcepoint de focalisation extérieur vers lequel tendchacune des deux
composantes de la dyadeMélibée/Tityreexiste.Une premièreapproche nous en
est fournie par laconstatation queleberger et le paysan,parce qu’ilssont
différents, représentent deux périodes différentes de la vie humaine: l’unla jeunesse
(Mélibée), l’autrela vieillesse.Pour divergentes qu’ellessoient,chacune porteen
ellelespotentialitésdel’autre,soitqu’elleanticipesurl’avenir,soitqu’ellerappelle
lepassé.AinsiMélibée,plongédansl’historicité,cequiestunecaractéristiquedela
jeunesse,n’enaspirepasmoinsàlasérénitéduvieillardetàsaviecontemplative,de
lamêmefaçonqueTityre,duhautdesonNirvana,nes’estpasfondamentalement
arrachéaux troubles de l’histoire.On verraitvolontiers dansTityre unMélibée
quiaurait pris de l’âge et laconvergence unitairequechaquecomposantedela
dyadepeineàréaliserenelle-mêmeouneréalisepas(commec’estlecasdansnotre
Bucoliqu e)à l’undes deux moments opposés de la vie, s’accomplitàconsidérer
la vie entière.LaBucoliqu e devient dés lors le symbole d’uneexistencehumaine
qui,imparfaitedansladilutiondutempsettourmentéeparcetteimperfection,se
parachèvedans la somme de ses parties quel’esprit embrassed’un seul regardet
assumedefaçonsynchronique.Cetespritc’estnécessairementceluideVirgile;il
98. Ainsi Cynthius recommandeàVirgile de s’en tenirà un carmen deductum, c’està dire
«menu»(Buc.VI,5), mais lesallusionsà la nécessairehumilitéduchant pastoral sont par
ailleursnombreusessoitparlebiaisdelasymboliquedupâtrequitissedel’osier(Corydon
enBuc.II,Virgilelui-même enBuc. X), soit par lechoix desadjectifscaractérisant la flûte,
symboleelleaussidelapoésiepastorale.VoirenparticuliernotrecommentairedelaBuc. V,
etCallimaque,ContrelesTelchines, v.22-24.
livre 2010_Les bucoliques.indb 4 0 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucoliqueI 41
représentelelieuoùs’effectuelacollusion desdyades,etl’expressionsensible de
cetteperfection unitairedel’âme virgiliennec’est laBucoliqu e elle-même.
Onauracependant noté lecaractère partiellement onirique deces deux
personnages,pris entrela réalitéet l’idéalitéetapparaissantsoudainau début
de l’églogue dans un espace et une temporalité plus ou moins indéterminés: il
nousaura falluanalyser de près lestirades de l’unet de l’autrepour tâcher de
concevoir leurcadrede vie,ainsiquel’environnement oùsedéroule le dialogue.
Danscetteindétermination, la densitépsychologiquedes propos leuraconféré
uneprésenceobsédanteet,audelàdesdétailshistoriquesquiincitentlecritiqueà
99rechercherune individualitéprécisederrièrelespersonnages ,nousavonsperçu
en eux la représentationallégoriquededeux modalités de l’âme.Certes les
doctrines philosophiques faisant de l’âme humaine le lieu où
lescontrairessedépassent etse résolvent dans l’unité sous l’effet de l’amourcomme force unificatrice
sont nombreuses: il en vaainsidu pythagorisme, du platonisme et même du
100stoïcisme .Leplatonisme toutefois,lui-mêmefortement imprégné d’orphisme
101et de pythagorisme , retient particulièrement notreattention.Sa théorie d’une
102âme tripartite ,composée de deux élémentscontraires,l’Autreet leMême, qui
se résolvent dans l’unité sous l’effet d’une troisième composante (unmélange
de l’Autreet duMême), se réalisedans lecadredelaBuc. I:TityreetMélibée y
représentent en effet les deuxcomposantesantagonistes,etVirgile lui-même la
troisième, nécessairement mélange de l’unetde l’autre.L’harmonieà laquelle les
troiscomposantes parviennentc’estcelle quemanifestelechant pastoral, vraie
révélationdel’âmeduuates,et,puisquelanatureuniversellesereconnaîtdansce
chantcomme lieu de la résolution unitairede toutes les dyades divergentes, vraie
révélation de l’âmedu monde et de l’harmoniecosmique.Nous rappelonsàce
sujetcequenousavonsditprécédemmentdupythagorisme:l’universelnesefait
connaîtrequepar l’intermédiairedu particulier,de sortequ’uneâme humaine,
comme la monade deLeibnitz,n’est pasautrechosequelemiroir de l’âme
universelle.Or la révélation par lechant pastoraldel’harmonie profonde qui règne
entre tous les élémentsconstitutifs ducosmos estsourcedefélicitéet détermine
dansl’âmeduuatesetdeceuxquiperçoiventsesaccentsl’amourleplussublime.
99. Nous pensons en particulieràLéonHerrmann qui, dansson ouvrageLes masques et les
visages dans lesBucoliques deVirgile,Paris:LesBellesLettres,1930,cherche, parfois de
façonexcessive,àretrouverdescontemporainsdeVirgilederrièrechaquepersonnageainsi
queVirgile lui-même.
100.Onconsultera notrebibliographie.
101. A.J.Festugière, danssonarticle«Platon et l’Orient »,RevuedePhilologie,1947,pp. 5-45,
montrequel’orphisme et l’amour sontaucœur de la philosophie platonicienne.
102.VoirPlaton,Timée,35-36.En 37a,Platon parle de la participation de l’âmeà la raison età
l’harmonieuniverselle.Lapartqu’ilfaitauxsonsetauxnombresdanslacréationdel’âme
montrecombienils’inspiredel’orphismeetdupythagorisme.Cetteréférenceestd’ailleurs
explicitedans leGorgias,493a-b.Le thème de l’âme tripartiteest parailleurs
reprissymboliquement dans lePhèdr e,à l’occasion du second discours deSocrate, dans le mythe de
l’attelageailé.
livre 2010_Les bucoliques.indb 41 12/04/2010 09:16:5542 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
103L’amorcarminis .
etamour duchant et lechant lui-même sont inséparables de la vie des per-Csonnagesvirgiliens mis en scène dans les Bucoliqu es. Aussinous a-t-il été
impossible de parler de leuramour vulgaire(amour de la nature sauvage
ouréélaborée par l’homme,amour des êtres,amour destroupeaux etc ...) sansaboutir
à l’amour duchant,quenousappelons«amour sublime ».Celui-ci représente
en effet,aussibien pourMélibée quepourTityre, l’accomplissement de leur vie
respective.Cependant laconception qu’ilss’en font n’est pastoutà fait la même,
puisquelebergeraussibien quelepaysanprojettent etsubliment dans lecarmen
leursaspirations les plus profondes,quenousavons précédemment perçues par
l’analysedeleursautres formes d’amour.
L’amorcarminis deTitvre :idylle et lusus.
Lechantbucoliqu eselonTityresembleinséparable delaliberté.VenuàRomepour
sortird’esclavage(v.40), lebergeryrencontreledeusquiluidonnelapermission
decontinuerà fairepaître sesbœufssanscontrainte(errar e v.9)et lui-même de
jouerlesairsqu’ilvoudrasursonroseaurustique(luderequaeuellem v.10).Nous
avonsprécédemmentfaitremarquerque,danscecontextebucoliqu e,lestroupeaux
représententallégoriquement le chant pastoral, et le errareduv.9quicaractérise
icilesbœufsrecoupe, pour le sens,le quae uellem duv.10quiconcerneTityre.
Cettedisponibilitéest d’abordinhérenteà la fonction même duberger,dont les
brebis,leschèvres ou lesbœufs paissenttranquillement et ne requièrent pasune
104surveillanceassidue .Acettedonnée fondamentale s’ajoutent d’autres
particularités qui vont dans le même sens.Lechant deTityre suppose une indifférence
complèteà toutcequipourrait distraireleberger etsusciter en
luiquelquepréoccupation: voicidoncTityreétrangerauxconséquences des guerresciviles et
auxmalheursqu’ellesrépandentdanslescampagnes.Sasurvieéconomiqueaussi
103.Nousutiliseronscetteexpressionpourdésignerl’amourqu’éprouventlesbergersouleuates
pour lechant pastoral.Virgilelui-même parle de façon explicitedel’amour intensequ’il
éprouvepour lesMuses enGéorg.II,475-477 :
Me uero primum dulcesante omniaMusae,
quarum sacra fero inventi percussusamore,
accipiant ...
«Pourmoi,veuillentlesMuses,dontladouceuravanttoutm’enchanteetdontjeporteles
insignessacrés dans le grandamour queje ressens pour elles,accueillir mon hommage... »
trad.MauriceRat,Flammarion, 1967.
Nous utilisons icilemotcarmen dans le senstrès généralde«chant pastoral»,quitteà
le nuancer par la suite, sachant pertinemment queTityre,Mélibée etVirgilelui-même ne
conçoivent pas lechant pastoraldela même façon.
104.C’estmêmeàcettedisponibilitéquel’ondoitl’originedelapoésiepastoraleetonliraavec
profit deJacquelineDuchemin,La houletteet la lyre.Recherche sur les origines pastorales
de la poésie,Paris:LesBellesLettres,1960.
livre 2010_Les bucoliques.indb 42 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucoliqueI 43
estassurée:nepossédantrien,illuisuffitd’êtretoléré,luietsontroupeau,surun
domaine laisséà l’abandon: ilaura toujours du lait,du fromage, deschâtaignes
pour senourrir,des feuillages où dormir.Pas de travail, pas decommerce, pas
de soucis.Lechant pastoraldeTityreest inséparable de l’otium, sibien décrit
parMélibéedans lesv.51-58.Ilest inséparableaussidelabeautéet de l’amour,
dont il nourritsonchant:aprèsavoir étéliéàGalatée (v.30),Tityrea vécuavec
Amaryllis.Ilnefautcependantpassetrompersurcetamour desêtres,quiestun
amourvulgaire.CommentTityrel’associe-t-ilauchantbucoliqu e?Toutattachement
terrestredétourneraitlebergerdesavocation,quiestlecarmen,etcontrarieraitsa
sérénité.Aussi,lorsqu’ilfaitallusionàsavieencommunavecGalatéeetAmaryllis,
n’emploie-t-ilaucuneexpressionquitrahiraitchezluil’existenced’unattachement
sentimental:c’estAmaryllis quile tient:c’est entreles mains deGalatée qu’il se
105trouvait précédemment .
Uneconception toutà fait épicurienne de l’amour, telle queLucrécenous
laconseilleau livre IV de sonDe rerumnatura,où il s’agit de satisfaire undésir
106physiqueetrien de plus .Dès lors l’Amaryllis projetée dans lechantauv.5ne
peut êtrequ’idéalisée.Cetamour vulgaire, uniquementsourcedeplaisir,devient
allégoriquementamour sublime; il ne fait plus qu’unavec lecarmen etse
transfigureenBeauté,c’estceque veut signifier l’adjectif formosamauv.5,largement
anticipéparrapport àAmaryllidaetentêtedevers.L’étudedesautresBucoliqu es
confirmeralaprésencedecetamourvulgaire,quel’allégorietransformeenamour
107sublime et qui seconfondavec lechant pastoral .Nous l’appellerons«amour
indifférencié»ou«delaglobalité»,parcequ’iltrouveson origine mythologique
dans l’aventuredu dieuPanet de la nympheSyrinx.Or le dieuPan symbolisait
l’univers danstoute sa diversitéets’accommodait de toutes les formes d’amour,
depuis les plus vulgaires (zoophilie) jusqu’aux plus sublimes (amour duchant
108pastoralamoureux),pourvu qu’elles luiprocurassent du plaisir .Outrele v.5
quiexplicitecettecollusion de l’amour vulgaireet de l’amour du carmenchez
Tityrepar l’idéalisationdu premier,nousavonsaussilesréférencesaux ramiers
qui roucoulent età la tourterelle quigémit desv.57-58,pour
laconfirmer.Amarylliscependant,quelecarmen deTityrecélèbre, représentelaBeauté,comme
nous l’avons ditci-dessus encommentant l’adjectif formosam:cetteBeautépeut
êtreconsubstantielleau personnagepar idéalisation et,danscecas,formosam est
épithète;ellepourraitaussiêtreuneffetduchantdontbénéficieraitAmaryllis,et
formosamdeviendraitunattribut.Enfin,parhypallage,l’adjectifpourraitqualifier
lechant lui-même, dont le sémantisme est inhérentauverbe resonar e.LaBeauté
en somme est partout; elle seconfondavec lechant et l’amour.Beauté,chant
105. ...NosAmaryllis habet ..., v.30 ;dummeGalatea tenebat ..., v.31.
106.C’est la uolgiuaga uenus deLucrèce,D.2.n.,IV,1057, seulecompatibleavec la
sérénitéépicurienne.
107.Voir en particulier notrecommentairedesBuc.II,V,VII etIX.
108.PourplusdedétailssurledieuPanetsursonaventureavecSyrinx,voirnotrecommentaire
de laBuc.II.Pour la zoophilie on se reporteraà notrecommentairedelaBuc.III.
livre 2010_Les bucoliques.indb 43 12/04/2010 09:16:5544 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
etamour,constituentunensemble, un universclos dans lequel s’enfermeTityre
pour goûter le plaisir.
Maissans doute se tromperait-onàconsidérer lechant deTityrecomme
unenfermement. Il représente certesun arrachement auréel pour accéder
à
l’idéaletytrouverlafélicité.Cependantlaparfaiteharmoniedontjouitlebergerpoèten’est pasà proprement parlerunecréation ducarmen.Abienconsidérer
lesv.46-58,onpassedel’environnementréel et ingrat,à unautrecomplétement
transfiguré et parfaitement harmonieux, qui sature de plaisir les sens deTityre
et finit,grâce aux notations auditives desv.55-58,parsemuer en carmen; le
berger n’aura plus, somme toute, qu’à le reproduire, une fois éveillé.Mais
fautil vraiment qu’il se réveille? N’est-cepas plutôt dansunétatsecond,
compa109rableausommeil ,que son identité s’effaceet quela voixseconfondavec le
chant de la natureidéale?Cetteidéalité, dès lors,est immanenteà la
natureellemême,elleestsonautredimension.Leuatesestceluiqu’elleachoisipoursedonner
àconnaître.Iladhèreàcequ’ellea de plus profond et de plus harmonieux et le
révèle par lecarmen.
Lechant pastoraldeTityreintègredonc la
natureentièremétamorphosée danssa propreidéalité.Ilenembrasseles dimensionscosmiques, s’arracheà
l’éphémèrepourépouserl’éternel.Cependantunetelleharmonienesupposepas
ladisparitiondesdyadesdivergentes:ellesseretrouventtransposéesdansl’idéalité
subliméepar laBeauté.Ainsilechant idylliquedeTityre, quidiffusela félicité,
n’ignorepaslabipolaritédelajoieetdelapeine,quel’ondécèledanslesramiers
qui roucoulent (v.57), tandis quela tourterelle gémit (v.58).Maisroucouler
(rauca e)et gémir (gemer e)ne représentent quedesapparences,des donnéessonores
qu’interprètenotreesprit,sanstoutefoisnoustromper,carnousconnaissonsbien
quelle réalité uniqueles motivel’une et l’autre: le plaisir de l’amour.C’estcette
même dualitéqui réapparaîtauv.78,lorsqueMélibée dit de seschèvres qu’elles
nebrouteront plus«lecytiseenfleurs et lessaulesamers»: la premièreplante
signifie la joie par la vue, la seconde la peine par le goût; maisau delà de ces
interprétations purementsubjectives, resteleplaisir deschèvresà se repaîtrede
cytiseet des feuilles dusaule.
Lechant pastoraldeTityre représented’autant moinsunenfermement
qu’unesorted’unanimismetraverselanatureetquesonchantrévélateur,loind’être
destinéàsafélicitéparticulière,
estreprisenéchoparlanaturesauvage,symbolisée par les silua e duv.5.Quelecarmen vienneà manquer,la voiciqui sedésole:
Ipsae te,Tityre, pinus, ipsi te fontes, ipsa haecarbusta uocabant.
La révélation de l’harmoniecosmiqueintéresseles éléments de la nature restéeà
l’étatsauvage,autant queTityrelui-même.Nous l’avonsaffirmé précédemment:
Virgilea donnéàTityreles dimensions duDaphnis de laBuc.V,celles du moins
quiapparaissent dans la tirade deMopsus relatant la mort du héros pastoral.
109.Lemot somnum est en effet employéauv.55.
livre 2010_Les bucoliques.indb 44 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucoliqueI 45
Lescaractéristiques quenous venons de préciser font donc duchant de
Tityre unchant de l’idéalité, révélateur de laBeautécosmiqueet motivant par
là-même l’amour duberger-poèteet de la nature sauvage.Une telle inspiration
serait plutôt d’essencealexandrine, évoqueraitThéocrite, ferait ducarmen une
sourcedefélicité, loin destracas de la vie quotidienne.Ilneconviendrait
pascependantdeconsidérerTityrecommeunêtrequel’amourduchantrendétranger
à l’historicité:celle-ciest simplementtransposée dans l’idéal, et parce transfert,
elle se sublime, mais ne disparaît pas.C’estcequinousa permis d’affirmer que
lescontingences malheureuses quiaccablentMélibée étaient inscrites dans les
évolutionscosmiques,dont ellescontribuaient, sans le savoir,àassurer
l’harmonie.C’estaussicequipermetàTityre,àlafindelaBucoliqu e,deprendre,malgré
tout(tamen), lamesuredeladétressedeMélibée,sanspourautantsedistrairedu
caractèreidylliqueet ludiquede sonchant.
L’amorcarminis deMélibée et lachutedans l’élégie.
Mélibéeaussiaspireauchant.C’est luiqui, le premier,l’entonnedès le début de
laBucoliqu e.Maiscechant estcomme le miroir de sa propre vie.Ilne s’agit pas
pour le paysande s’arracherà la déplorable réalité.Il traîne,comme son ombre,
l’amour de la terre paternelle, le travail qu’il ya fourni ; il ne saurait se défaire
de la détresseconsécutiveà l’expropriation.Cechantsera donccertainement
élégiaque.Pourautant l’élégie,toutcomme la réalitédu malheur,n’est pasune
panacée.Elle estl’expressionetlaconfirmation d’unétatdéplorablequiannihile
celuiquilesubitetlerendindisponiblepourtouteautreréalitéquelasouffrance.
Carmina nullacanam,ditMélibéeauv.77.Maiscecarmenauquel il faitallusion,
cen’est pas l’élégie, quidésormaissera son lot,cene sont pas lesressources du
chant,quedésormaisilmettraauservicedesapeinepourl’aviveretlafairevaloir.
Qu’est-cealors ?
L’environnementoùsetrouvelecarminanullacanam(v.74 à78)montrequ’il
s’agitnécessairementduchanttelquelepratiqueTityre.Mélibéeaussietsescapella e
(v.77), symboledela poésie pastorale,aspiraientà l’Edenalexandrin,à l’Arcadie
théocritéenne.Nousavons insisté.surcetaspect,quifait l’essentiel du drame de
laBuc.I:Mélibée demandeàTityred’êtreassociéà sonchant dubonheur, sans
pourautant oubliersessouffrances.Nous renvoyonsà notreinterprétation des
cinqpremiersversdelaBucoliqu e,oùl’élégie(v.3-4)setrouveencadréeparl’idylle
alexandrine(v.1-2et 4-5), non pas pour en souligner l’incompatibilité, mais pour
enproposerl’association.Cesontcettepropositionetcettetentatived’association
quiéchouent,pour lesraisons quenousavons dites et qui ressortissent moins du
chantà proprement parler,quedel’attitudeet ducaractèredes personnages
(orgueil et ironie).Un tel idéalbipolaireduchant mélibéen, pour lecas où ilaurait
abouti,auraitinfléchilavocationpremièreduchantalexandrincaractéristiquede
Tityre.Saconsonanceludique,sansdisparaîtretoutàfait,seseraitnécessairement
livre 2010_Les bucoliques.indb 45 12/04/2010 09:16:5546 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
110accompagnéed’unenuanceconsolatriceetcathartique ,tellequenouslavoyons
semanifester dans laBuc.IX: làMoeris,aprèsun temps de résistance,cèdeaux
raisons deLycidas,et les divergences de la dyade sont dépassées.
LaBuc.I est donc l’histoired’unéchec.Mais nous insistons encore:cene
sontnilaguerre,nilesexpropriationsquifontlemalheurdeMélibée.Certesson
amour de laterreet du labor ensouffre, maisilaurait putrouveruneconsolation
àfairepassersessouffrancesdanslecontexteduchantarcadien.Fautederéussir,
le voiciquiplonge dans l’élégie, véritable poison ducarmen.
Laconvergence unitaireduchant virgilien.
Ilnous fautcependant envisager lesconséquences d’une éventuelle réussiteet
supposer queTityreetMélibée se soient parfaitement entendus.Ondevine la
difficultéqu’ilséprouveraientl’unetl’autreàsemaintenirdansunchantqui,par
l’amour réciproque, serait devenuunchant de labipolarité,celle de la joie et de
la peine, lebergerrisquantà tout moment de selaisser envahir par l’historicitéet
la réalitécontingente, decorromprel’otium et de rendreimpossible lechant
ludique,lepaysanpeinantàs’arracherauxréalitésvécuesetàtrouverdansl’Arcadie
alexandrine uneconsolationà ses malheurs: l’élégie le guetteraità tout instant;
c’est là le triste sort deGallus dans laBuc.X.Une tellecontamination faittoute
la difficultédu genre, etVirgilel’exprime en termesclairs lorsque,au début de
111cettedernièreéglogue,ildemandeàAréthusedeluipermettreunultimeeffort
et lui souhaite, encoulantsous les flots siciliens,denepas mélangerson ondeà
112celle de l’amèreDoris .
Cette recherche d’unchant originaletunitaire, où l’idéalismealexandrin
s’associeraitauréalismeromain,siellen’aboutitpasauniveaudechacundesdeux
personnagesmisenscènedanslaBuc.I,réussitenrevanchepleinementàconsidérer
l’égloguedanssa totalité.Celle-ci représenteeneffetunchantbipolaire,puisque
l’idyllealexandrinedeTityreycôtoiel’élégiedeMélibée;maiscettebipolaritéest
parfaitementintégréedansunchantquidevientlelieudeconfluencesdetoutesles
dyadesapparemment divergentes,quenousavons défini précédemmentcomme
110.VoirAlessandroRonconi, op.cit., p. 325.
Nousrenvoyonsà notre commentairedela Buc.IX pour cette associationdela dyade.
Lycidas/Moeris,quinecorrespond pasà l’interprétation desautrescritiques.
111.Extremumhunc,Arethusa,mihiconcede laborem.«Pour finir,Aréthuse, permets-moicet
effort ».Buc.X,1.
112.Sic tibi,cumfluctus subterlabereSicanos,Dorisamara suamnon intermisceatundam.
Buc.X,4-5.
Aréthuseétaitunenéréidequ’Alphée,dieufluvialdel’Elide,poursuivitsouslamer,jusqu’à
Syracuseparcequ’il l’aimait.Elley donna le nomà une source. Elle était fille deNérée et
deDoris.Orcettedernièreétaitunedéessedelamer,àlafaçondeThétis.Virgilesouhaite
donc que l’eau douce ne se mêle pasà l’eauamère et salée, symbolisant par là la poésie
arcadienneetl’élégie.Commecependantl’uneestlafilledel’autre,unlienindissolubleles
unit,commelaréalitéestindissociabledel’idéal.Pourlemythed’AréthuseetAlphée,voir
P.V.Cova,Arbusta iuuant,Torino:Petrini, 1961,p.140,noteauv.1.
livre 2010_Les bucoliques.indb 46 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucoliqueI 47
l’âmemêmedeVirgile.Lechantbucoliqu eestdonclarévélationsensibled’unétat
113de l’âme virgilienne ,qui veutassociertoutes lescomposantes de l’univers dans
leurdiversité,sondéveloppementdiachroniqueaussibienquesonintemporalité,
sa réalitéetson idéalité, dansun courant d’amour unitairepour le Beau et la
révélation de l’harmonie intrinsèqueducosmos.Ainsiconçu lecarmen virgilien,
miroir de l’âmedeVirgile maisaussidel’âme du monde,a une vocation
essentiellementglobalisante:ilprétendàl’universalité,assumetouslescontrairespour
lesrestituer dans l’unitéduBeau,associe danscetteélaboration démiurgiqueles
effortslesplusvariésdel’esprithumainenmatièredephilosophiecommeausside
religion.Lesaccentsducarmen,révélateursdel’harmoniecosmique,exercentune
irrésistiblefascinationsurtouteslescomposantesducosmosquilesperçoivent,y
comprislesdieux;cetamourquiassurelafélicité,quandils’attacheàl’harmonie
universelle, devientsourcede tous les malheurs si, oubliantsa finalité ultime, il
courtaucontingent età l’éphémére:ainsiMélibéeest sans doute tropattachéà
la terreetGallus sûrement indissolublement liéàLycoris.Lesbergers et paysans
desBucoliqu essont en quêted’une synthèsedel’Eroscélesteet l’Erosvulgaire,
que symbolisent iciTityreetMélibée, dansunchant nouveau,où labipolaritéet
114l’alternance constitueraientl’ossatured’uneesthétiquepourtantunitaire.C’estla
raisond’êtredeschantsamébées.Virgilenousenproposel-aréussitedanschacune
des églogues.La dialectiquedel’amour duchant et de l’amour vulgaire traverse
toutel’œuvreet l’on peutaffirmer quela poétiquedeVirgiledans lesBucoliqu es
est une poétiquedel’amour.
Conclusion.
aBuc.Iproposedoncdeuxpersonnagescaractéristiquesdel’universpastoralLvirgilien:unbergeretunpaysan.Lepremier,arrachéauxréalitéscontingentes
parson goût fondamentaldela libertéet de l’otium, transfigurel’environnement
ingrat quiluiest dévolu,crée en espritune nature sauvage et idéale qu’il insère
dansunchantvouéà lacélébration de laBeautéet de l’amour qu’elle suscite.
Il s’agit là d’uneconception duchant pastoralludiqueetalexandrin, fortement
marquée par lecourant épicurien.Lachant dispensateur de plaisiryconstitue
la préoccupationessentielle duberger et présente une textureessentiellement
idyllique.Untelamourdel’otium etduchantdéfinitle personnagedeTityre.Le
paysanen revanche est indissolublement liéà l’amour du domaine paterneletau
labor quilefait fructifier.Insérédans la réalitéet lescontingences historiques,il
està la recherche d’une élévation spirituelle suffisantepour leconsoler de
l’expropriation dont il est victime et qu’il pourraittrouver dansune synthèsede son
chant élégiaqueet de l’idylledeTityre.
113.VoiràcesujetB.Snell,«Arkadien,dieEntdeckungeinergeistigenLandschaft»dansAntike
undAbendland,I-1945,pp. 26 etsuiv.
114.Alternis dicetis:amant alternaCamenae:«Alternativementvousaurez la parole ;
lesCamènesaiment leschantsalternés ».Buc.III,59.
livre 2010_Les bucoliques.indb 47 12/04/2010 09:16:5548 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
Danscetteconfrontationdedeuxconceptionsdifférentesduchantpastoral,
auxquellesaspirent leberger et le paysan, réside le vraidrame de laBucoliqu e.
L’expropriation n’en fournit quel’occasion.L’analysedesréactions
psychologiques deTityreet deMélibée nousa persuadé qu’un sentiment debienveillance
réciproqueexisteentreeux,contrarié malheureusement par l’orgueil et l’ironie.
Aussila tentativede rapprochementunitaireéchoue-t-elleau niveau dessimples
personnages.Dureste,àyregarder de près,même l’univers idylliquedeTityre,
tout intemporel qu’il paraissedansson idéalité, n’est pas entièrement étrangerà
l’historicitédeMélibée.L’universalitéà laquelle il prétend projettedans l’absolu
cosmiquelescontradictionscontingentesdel’histoire,desortequedansl’idéalse
retrouvelabipolaritédela joie et de la peine, insérées dans l’harmonie duchant
alexandrin.Unpont estainsijetéentreles deux personnages,etcetteconfluence
unitairetrouveconfirmationdanslelangageutiliséparl’unetparl’autre.C’esten
effet par labouche deMélibée, paysan tout dévouéà la terreet aux labours,que
nous percevons les élégances éthérées duchant deTityre, tandis quecedernier,
avec sa rhétoriquepataude, s’exprimecomme unpaysan.Nousavons montré
quecet échange d’identitéachevait laconvergence unitairedela dyadeMèlibée/
Tityrepar l’effet d’une troisièmecomposante, mélange de l’unet de l’autre;cet
ensembledetroiscomposantesfigure,parlechant,larévélationsensibledel’âme
tripartitedeVirgileet,à travers elle, de l’âme du monde.La résolution dans l’Un
deladyadefondamentaleetapparemmentdivergenteMélibée/Tityredraîneavec
elletouteuneséried’autresdyades,commelaréalitéetl’idéalité,lanaturesauvage
etlanatureagreste,l’intemporalitéetl’historicité,l’otiumetlelabor,etc...Sidonc
le drame deMélibée estconsommé par l’échec de sa tentatived’association de
l’élégie romaine et duchant idylliquealexandrin,Virgileatteint pleinementson
butetnous proposeunesynthèsedelabipolaritédelajoie etde lapeinedansun
chant pastoralquiest laBucoliqu e elle-même, vraimiroir d’une modalitéde son
âmeetdel’harmonieducosmosassumétoutàlafoisdanssaréalitédiachronique
etson idéalitéintemporelle.Encela le carmen virgilien,à vocation globalisante,
diffèreduchantpastoralalexandrin;celui-cis’arracheàl’historicitéetseprojette
dansl’absolu,mêmesidanscetteascèselabipolaritédelajoieetdelapeinetrouve
encore sa place, toutedésincarnée qu’elle soit.Sonchant estceluidel’idéalité, le
chant deVirgileceluidela globalité.
Ainsil’analysedelaBuc.Iaboutità l’omniprésencedel’amourau niveau
despersonnages:amourdelanaturesauvageouré-élaboréeparletravailhumain,
amour de la ville,amour de l’otium,amour du labor,amour du deus,amour des
troupeaux,amour des êtres humains etsurtoutamour duchant pastoral,
quidevientlatraductionsensibledeleursaspirationslesplusprofondes.Dansl’univers
unanimistedeTityre,l’amourduchantgagneaussilanaturesauvage,quilereprend
en écho, et qui sedésole quand lechantcessepar l’absenceduberger: le thème
sera largementrepris dans laBuc.V,à l’occasionduchant deMopsus racontant
la mort deDaphnis.
livre 2010_Les bucoliques.indb 48 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucoliqueI 49
Cesfluxconcordantsdel’amourgarantissentl’unitéetl’harmonieducosmos
quiserévèlentdanslechantàtraversl’âmevirgilienne.Dèslorsl’amourduchant,
comme représentation sensible de l’harmonie immanentedel’univers etsource
de félicité, subordonne et focalise toutes lesautres expressions de l’amour.Mais
lechantbucoliqu ecessequandcesautresexpressionsprennentlepassurl’amour
duchant:c’est lecas de l’Eros ordinaire, quenousavonsappelé vulgaireet que
les êtres humainsseportent ou manifestent pour touteautre réalité sansse
soucier duchant.Cela n’empêche pas les personnagesbucoliqu esvirgiliens d’utiliser
l’amourvulgairedefaçonallégorique,d’enfaireensommelesymboledelaBeauté
idéale, voireduchant lui-même.C’estainsiqueTityrepeutapprendreaux forêts
à redirelabeautéd’Amaryllis (v.5),à répéter lechantrévélateur de l’harmonie
cosmique.A plus forteraison, lechantbucoliqu ecesselorsquel’amour portéaux
êtres ouauxchosess’exacerbe, parcequ’il estcontrarié,etsème dans l’âme le
désordre;s’ilsubsisteencore, ilsemetauservicedelapassion, prendlesaccents
de l’élégie et n’a plus rien de pastoral.Cettedialectiqueduchantbucoliqu e et du
chant élégiaque sepoursuivra jusqu’à la findurecueil ettrouvera son expression
la plus dramatiquedanslaBuc.Xavec le tristedestin deGallus,vouéà la passion
età l’élégie, queVirgile, par amour,assume dansson églogue.Dès le départ la
question est posée de savoir dans quellemesureetsous quelle forme
lechantbucoliqu e virgilien, qui se veut globalisant,peut s’accommoder de l’amour passion
et de l’élégie, ses ennemis mortels.
Lechantbucoliqu ecesseenfin lorsquel’amour quiestconcorde et la paix
sont empêchés par la discorde et la guerre.
livre 2010_Les bucoliques.indb 49 12/04/2010 09:16:55livre 2010_Les bucoliques.indb 50 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucoliqu eII
Introduction
ourgénéraliserlethème del’amour danslaBucolique Ietaboutiràune inter-Pprétationallégoriquedel’âme humaine, il nousa fallu passer parPlaton et le
mythedel’attelageailé:TityreetMélibée,quoiquedifférents,devenaientlemiroir
l’undel’autreetVirgile,enboncocher,lesassumaittousdeuxetleurimposaitun
mouvement d’élévation vers leBeau idéal.Toute une série d’élémentscontrastés
tendaientà l’unitédansune reconstruction duCosmos par le verbeet le stilet du
1poète-démiurge .
LaBucoliqu
eIIenrevanchenousproposeunamourbeaucoupplusimmédiat,ordinairepourainsidire, ets’étalant du premierau derniervers: il s’agit de
lapassiondeCorydonpourAlexis,quinel’aimepasenretouretneluilaisserien
a espérer.A l’amour non partagé s’ajoutela jalousie,carAlexis fait les délices de
son maître(delicias domini)etcela porteaucomble la souffrancedeCorydon.
Ainsicettedeuxième églogue s’opposeà la premièrepar l’unitéduthème
et la naturedusentiment,Tityrenageant dans lebonheur, tandis queCorydon
sedésespère.Au dialogue succède le monologue.La poésieidylliquequi, dans
labouche deMélibée, semêlaitauxaccents élégiaques (En quodiscordiaciuis/
produxit miseros ...v.71-72)fait placeà l’élégie pureetsimple etauton tragique,
puisqueCorydonenvisagemêmesamort :Morimedeniquecoges (B.II, 7), mêmesi
2larésignationfinaleôteàsonpathosdesonintensitéetaccentuesoncôtéthéâtral .
L’éloge de la vieà lacampagne est siprononcédans labouche deCorydon,au
détriment de la ville, qu’il représente unautreélémentantithétiqueparrapport
à l’églogueprécédente, oùTityreexprimaitsonadmiration pourRome, même si
lacampagneytrouvaitsa part de louange.Les jeux de l’ombreet de la lumière,
quiassuraient lebien-êtredeTityre(lentus in umbra), exaspèrent iciledrame de
Corydon,puisquelesoleilbrûlants’érigeensymboledelapassionetquel’ombre,
1. Cf.notrecommentairedelaBucolique I.
2. L’envolée dans l’illusionduv.19auv.55constitueaussi une pausedans la lamentation
élégiaqueparl’élaborationprogressived’uneArcadieidyllique.Maisnousnousentenons,
pour le moment,à l’impression quelaisselaBucoliqu e dansson ensemble.
livre 2010_Les bucoliques.indb 51 12/04/2010 09:16:5552 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
principe de soulagement pour lesautres êtres,exaspère, par effet decontraste, la
3souffrancedu pâtreamoureux .
Àces différences fondamentales on pourrait opposer les
élémentscommuns: une indéterminationcertaine pourcequiconcerne le lieu et l’écoulement
dutemps,l’importanceduCarmenpourlebergerCorydon,commeprécédemment
4pourTityreetMélibée (Carmina nullacanam) ,l’évocation d’une vie idéaleà la
campagne,l’oppositiondubonheur (Alexis)etdumalheur (Corydon),
legroupementtrinitairedes personnages,Virgileapparaissant de façon expliciteet directe
pour présenter lechant de l’amoureux éconduit,laconclusion de l’églogueavec
le soleil quidécline, le thème dutravaildela terre.
Cesontlàdesconvergencesetdesdivergencesentrelesdeuxégloguesqui
paraissentàpremièrelecture.Enexiste-t-ild’internesàlaBucoliqu eIIelle-même,
commenousl’avionsconstatépourlaBucolique I?Comments’intègrent-ellesdans
la thématiquedel’amour quila traversedepart en part?Etcette thématiquede
l’amour,quelsensontledéveloppement,laraisond’êtreetlafinalité?Dansquelles
perspectives philosophiques ouculturellesamour,convergences et divergences
prennent-ilstouteleursignification?IlnoussemblequelepersonnagedeCorydon
n’adhèrepasau pathos qu’il développe par lechant.Quelbut dès lors
poursuitil?Le simple plaisir,enbon épicurien, oubien l’ascèse vers lacontemplation
du
Beauidéalselonlesnormesdelaphilosophieplatonicienne?Larésignationfinale
dansletravailetl’oublidesoirelèved’autrepartduPortique.Commentinterprétercettediversité?Et la juxtaposition dans le développement de la thématique
amoureuse de l’idylle et de l’élégie, quel peut en être le sens?L’amour nous y
apparaîtcomme unmatériau pour reconstituer dans lechant l’harmonie unitaire
duCosmos.Cette tendanceà l’unité sort-elle valorisée d’un rapprochementavec
l’orphisme?Est-ilpossibleenfindedégagerdecetteBucoliqu eIIuneébauched’art
poétique?Voilàbien des questionsauxquelles nousallons essayer de répondre
paruneanalyseaussiprécisequepossible dutextelui-même, parcequ’ilyva de
l’horizonculturel deVirgile, deson engagementlittéraireet peut-êtreexistentiel.
3. Ces différencesaussipourront être remises encauseparuneapproche plusattentivedela
Bucoliqu eII,à quoi nousallons nousadonner.
4. «Plus dechansons »,Buc. I, v.77.
Toutes lestraductions desBucoliqu essont deE.deSaintDenis,op.cit.dans
notrecommentairedelaBucolique I.
livre 2010_Les bucoliques.indb 52 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucolique II 53
QueCorydon n’adhèrepasau pathos.
Interprétation épicurienne.
Quelquescritiques discordantes.
ombreuxsontlesauteursquisesontpenchéssurunetelleanalyse.AinsiCar-NtaultdanssonétudesurlesBucoliquesconsidèrequ’ils’agitd’unmonologue
5depassionviolentemaislogique(p. 79) ,opposeleCorydondeVirgile,touchant
6et éloquent,auCyclope queThéocrite tourne en dérision.Virgileparlerait par
labouche deCorydon etcelui-ci s’efforcerait deconvertirAlexisà l’existence
pastorale,capabledeprocurerunbonheur fait de plaisirs et de mœurs simples.
Cartaults’attardelonguementàdégagercequelepoètelatindoitàThéocritedans
cetteBucoliqu eIIetcequiluiestpersonnel.Lafusiondel’ensembledansuncadre
oratoirenemanquepas, selon lui,d’originalité, quoiqueles morceaux tirés des
diversesidyllesdupoètesicilienselaissentaisémentreconnaître(particulièrement
la III et la XI)et n’évitent pas le disparate:«Ce sont des morceaux quiavaient
étécomposés parThéocrite séparément et non pouraller ensemble.Virgile les
a réunis dansundéveloppementcommun; mais ils gardent l’empreintedeleur
origineétrangère».(p. 101).CeparallèleentreVirgileetThéocriteétaitdéjàdans
7 8C.Hosius.G.Rhode,danssonDeVirgilii eclogarumforma et indole (pp. 8et
9suiv.),ainsiqueE.Pfeiffer,dansVergilsBukolika (pp. 1etsuiv.) essayaient eux
10aussidedéfinir l’originalitédeVirgile.Plus récemmentA.LaPenna rapproche
encore le mouvement de laBucoliqueII duCyclope deThéocrite pouraffirmer
une nette simplificationchez le poètelatin,caractéristiqueduclassicisme et du
néotérisme.Luiaussi,commeCartault,considèrequeCorydonadhèreaupathos
de la passion, qu’il n’ya donc pas d’ironiechezVirgile,quecepathos,proche du
tragique,annoncelaforcedramatiquedel’amourdelaGéorgiqu eIIIoùildevient
«origine di una tragediacosmica ». (p. 489), dontsouffrenttoutes lescréatures,
et des quatrepremierschants de l’Énéide.LaPenna insistecertessur l’originalité
deVirgile, dueà une vitalitépoétiquepuissante(p. 488), mais étouffée, selon lui,
par laconvention.L’inéluctabilitémême da la passion luiparaitconventionnelle,
communeà la poésiealexandrine,leprocédé du monologue troplittéraire, enfin
Virgilenes’élèvepas,àsesyeux,audessusdel’élégielatine ordinaire (p. 486).On
5. Cartault,Étude sur lesBucoliques deVirgile,Paris:A.Colin, 1897.
6. Il s’agit de l’IdylleXI deThéocrite.
Toutes lestraductions deThéocrite sont dePh.-E.Legrand dans sonBucoliquesGrecs,
Théocrit e,Paris:LesBellesLettres,1972.
7. C.Hosius,Bucoliques,Bonn, 1915.
8. G.Rhode,DeVergilii eclogarumforma et indole,Berlin, 1915.
9. E.Pfeiffer,VirgilsBukolika,Stuttgart:W.Kohlhammer,1913.
10. A.LaPenna,«La seconda eclogaela poesiabucolica diVirgilio»,Maia,15 (1963), pp.
484-492.
livre 2010_Les bucoliques.indb 53 12/04/2010 09:16:5554 Virgile et l’Amour:LesBucoliques
pourraitainsimultiplierlesréférences.CitonsencorelecommentairedeJ.Perret
11parcequ’ils’opposeauxprécédents .CecritiquevoiteneffetdansCorydon«un
pataudplusoumoinsfrottédelittérature,uncomédien quisejoueàlui-même la
tragédie du grandamour, unhumoristequià la fin réduit,dissout lu son
drame»(p.27).Sesaccents,quoiquecomiques,n’enrestentpasmoinsémouvants,
maisilsn’ontriendecommunaveclesplaintesdeDidon,quidonnentnettement
dans le tragique.
Intrusion deVirgile dans lechant.
Uneconception épicurienne de la vie.
Pour la psychologieamoureusedu personnage,pour une interprétation
philosophiqueet pour lacomposition même des Bucoliques,ilnous parait essentiel de
savoirsiouiounonCorydonadhèreaupathosamoureux,s’iljouelacomédie.L’art
subtil deVirgilenousabandonneà notrepropreperspicacitéet nouscontraintà
uneanalyseminutieuse.
Lesvers 1à 5servent d’introduction.Virgile nous présenteledrame vécu
parCorydon.Une telle intrusion du poètepour encadrer le monologue, oubien
lechantamébée, ou encore pour s’étendre sur l’églogue tout entière, se répète
de façon régulière.Nous laconstatons enBuc.II,IV,VI,VIII, X.En somme une
foissur deux etauxchiffres pairs.Ce sont iciles plaintes passionnées duberger
éconduit; laBucoliqu eIV élèvele ton et prophétisele retour de l’âged’or; la VI
nousapprend qu’Apollon est intervenu pour tirer l’oreille au poèteafin de le
ramenerà plus d’humilitéet lecontraindreauchantbucoliqu e,fût-il d’une plus
ample respiration quelesautres; dans la huitièmeVirgileintroduit leschants de
Damon et d’Alphésibéeavec une dédicaceàPollion; dans la dixième enfin le
poèteannoncelechant désespérédeGallus.
Une tellealternancecorroborel’idée, déjà formulée dans lecommentaire
del’églogueprécédente,selonlaquelleVirgileseprojettedanssonœuvrecomme
unpersonnageà part entièrepour enassumertous lesaspects,qu’il est sa propre
créature,à quoi le reste, environnement et êtresvivants,doit,par l’amour, son
unité.Celanouspermetd’interpréterlesBucoliqu escommeunesériedepaysages
12intérieurs,chacune d’entreellesrévélantunétat de l’âme deVirgile .
11. J.Perret,LesBucoliqu es deVirgile,Paris :P.U.F.,1957.
12. B.Snell, dansson«Arkadien, dieEntdeckung einer geistigenLandschaft »,Antike und
Abendland,I,1945,pp. 26 ets., montrecomment l’Arcadie n’est quela projection, dans
l’universbucoliqu e,d’unpaysage intérieur.H.B.Banzéinsiste sur lecaractère symbolique
desBucoliqu es dans«Ilpaesaggio simbolicodelleBucoliche »,Conv.Mond. suVirgilio,
1986,pp.195-204.PouruneinterprétationallégoriquedesBucoliqu esCf.Terzaghi,L’allegoria
nelleBucoliche diVirgilio,Firenze:Seeber,1902.P.Maury dans«Le secret deVirgileet
l’architecturedesBucoliqu es »,Lettres d’humanité,Paris,1944,considérant
quelesBucoliqu esrelatentuneascèsemystiquedu poète, nous inviteàconsidérer quepersonnages et
environnementnesontquelaprojectiondansl’œuvredepaysagesintérieurs.L.Hermann,
dansLes masques et lesvisages dans les Bucoliqu es deVirgile,Paris:LesBellesLettres,
livre 2010_Les bucoliques.indb 54 12/04/2010 09:16:55L’Amour dans laBucolique II 55
Maiscettemêmealternance,quenousrencontronspourlapremièrefoisdans
laBucoliqu eII,nousimposeaussil’idéequecetransfertdel’âmedansl’œuvreetcette
fragmentation dumoidanschacunedespartiesquilacomposents’effectueselon
deux modalités différentes: tantôt le poèteadhèrede siprèsà la fiction littéraire
qu’ilsefondenelledansunesorted’immanenceetnousobligeàlaretrouverpour
donnersensetunitéauxapparencessouventcontradictoires (Cf. lecommentaire
del’églogueprécédente), tantôtilprenddeladistanceetseprojettedansl’œuvre
comme dansunmiroir: êtreouse regarder être,ce sont les deux modalités que
Virgileachoisidesedonneràlui-mêmeentantquecréaturelittéraire,serésorbent
dans le poète-créateur.Là,qu’ilchanteles joies ou les peines,Virgile est toutà
son dulcisAmorParnasii.Aussimême la tragédie de l’amour,commealiment de
l’œuvrepoétique,pourraitbien s’intégrerdansuneperspectiveépicuriennedelavie.
Ledrameapparent deCorydon
C’estapparemmentcettetragédiequibouleverselebergerCorydon,désespérément
amoureux d’Alexis,beau jeune hommeauserviced’Iollas.Nous n’en saurons
13guèreplussursonidentité .LenommêmedeCorydonserencontredéjàdansla
IV°IdylledeThéocritepourdésignerunbergeretreviendradanslaBucoliqu eVII,
où il seraaussiquestion d’unAlexisauvers 55, sans désignerapparemment les
mêmes personnages qu’ici.ManifestementVirgileempruntel’essentiel de sa
ma14tièrepoétiqueàThéocrite,comme se sont plusà le souligner lescritiques , sans
doutepour entrer encompétitionavec luiet diredansune seule églogueceque
le poète siciliendisait dans plusieurs, satisfaisantainsià l’unedes exigences de la
15poésienéotérique:celledelabrevitas .IlremplacecependantlabelleAmaryllisde
1939, voitVirgile derrièreMénalqueet déclare(p. 171):«Au fond onn’a pasassez mesuré
la placeconsidérable que tient dans lesBucoliqu es la placedeVirgilelui-même ».Enfin
Büchner dansPauly-Wissowa,RealEncyclopâdie,Stuttgart:AlfredDruckenmüller,1955,
p. 1190,déclareà propos de la Bucoliqu e II:« Gewiss, auch bei Vergil lächelt man bei
einzelnennaivenWendungendesreinenToren,aberVergildistanziertsichnichtetwavon
derTragödiedesunglúcklichLiebenden,sondernnimmtteilundnimmtsoteil,dassjeder
LeserindergleichenWeiseandiesemseelischenDramateilnimmt,jadassingewisserWeise
Vergil wirklichCorydon ist; denn er könntenichtso singen, wenn erselber nicht diese
Erkenntnisse undLeidenschaften in seinerSeelehotte.DasGedicht ist einSymbol seiner
Seele und zwar nicht nur so, wie jedesGedichtSymbol derSeele ist, sondernineinem
Symbol dargeboten und dargestellt ».
13. PourlesnomsemployésparVirgile,onpeutsereporteràl’étudedeA.MonteneroDuque,
La onomastica deVirgilio,Salamanca,1949.Cf.aussi P.V.Cova,LeBucolichediVirgilio,
Torino:Petrini,1961,notegenerali 3.PourlenomdeCorydonluimême,Cf.R.Maya,«The
civil status ofCorydon »,ClassicalQuarterly,Oxford,XXXII- 1983,pp. 298300.
14. Cartault,op.cit., relève scrupuleusement les empruntsàThéocritepourcequiconcerne
cetteBucoliqu eII.
PourlesempruntsconcernantlesBucoliquesdansleurensemble,Cf.C.Hosius,Bucoliqu es,
Bonn, 1915.
15. Pour le néotérisme deVirgile etsonalexandrinisme,Cf. l’étude de B.M.Arnold,Neoteric
Virgil.AlexandrianthemesintheEclogues,Washington:Univ.ofWashington,1984.Cf.aussi
livre 2010_Les bucoliques.indb 55 12/04/2010 09:16:55