Voici l
482 pages
Français

Voici l'arbre d'amour

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Description

La fin'amor est un chant qui unit étroitement l'amour et la nature ; la poésie est la juste expression de cette relation intime. Dès que l'on entend le chant des troubadours, c'est un paysage qui surgit. L'oeuvre poétique transforme le monde extérieur. Le troubadour, en alchimiste des mots, rivalise avec la nature. S'il analyse finement ses sentiments, il est lui-même une nature. Pour tout artiste, la connaissance de soi est coeur de l'oeuvre, ainsi se découvre l'arbre d'amour.

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Date de parution 29 mai 2018
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EAN13 9782140091667
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

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fin’amor
canso
propres désirs : au verger d’amour, la neige est fleur.
finement ses sentiments, c’est qu’il est lui-même une nature. Pour
, professeur émérite de l’Université de Paris IV-Sorbonne, est spécialiste de langue et littérature médiévales d’Oc.
Suzanne Thiolier-Méjean
VOICI L’ARBRE D’AMOUR
NATURE ET CULTURE DANS LA POÉSIE MÉDIÉVALE D’OC
Voici l’arbre d’amour
Nature et culture dans la poésie médiévale d’Oc
Suzanne THIOLIER-MÉJEANVoici l’arbre d’amour
Nature et culture dans la poésie médiévale d’Oc
Du même auteur e e Les poésies satiriques et morales des troubadours du XII à la fin du XIII siècle, A.G. Nizet, Paris. La poétique des troubadours, Presses de l’université Paris-Sorbonne. Une Belle au Bois Dormant médiévale Frayre de Joy et Sor de Plaser, Presses de l’université Paris-Sorbonne. Alchimie médiévale en pays d’Oc, Presses de l’université Paris-Sorbonne. re Nouvelles courtoisespartie)., Livre de Poche, coll. « Lettres gothiques » (1 L’Archet et le lutrin. Enseignement et foi dans la poésie médiévale d’Oc, L’Harmattan, coll. « Logiques du spirituel ». La prise de Jérusalem par l’empereur Vespasien. Une légende médiévale, L’Harmattan, coll. « Méditerranée Médiévale. Dialogues Orient-Occident ». Avec Claire Kappler,Alchimies, L’Harmattan, coll.« Kubaba ». Les Fous d’amour, L’Harmattan, coll. « Logiques du spirituel ». Le plurilinguisme au Moyen Âge, L’Harmattan, coll. « Méditerranée Médiévale. Dialogues Orient-Occident ».Illustration de couverture :Le Livre des Échecs amoureux, ms. fr. 9197, f° 237. Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de France © L’Harmattan, 2018 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-14866-3 EAN : 9782343148663
La voie de l’amour est toujours le plus court chemin. C’est en aimant la nature que l’homme roman pénètre dans son secret.
(Marie-Madeleine Davy,Initiation à la symbolique romane)
Dans le jardin de Nature
D'après le ms. fr.143, f° 198v de la Bibliothèquenationalede France(Le livre des Échecs amoureux)
INTRODUCTION
Ô fille de Dieu et mère des choses, lien et nœud stable du monde, gemme pour les terriens, miroir pour l’éphémère, porte-flambeau du globe. 1 paix, amour, vertu, gouvernement puissance .
Dès que l’on entend le chant des troubadours, c’est un paysage qui surgit. Un paysage ? Plutôt une évocation légère, comme une estampe. La nature y est un cadre, certes, mais elle est un peu plus aussi. D’où vient alors que cette poésie ne puisse commencer, dans bien des cas, sans faire apparaître un bosquet, donner à entendre le bruit de la source ou le chant des oiseaux ? Et pourquoi l’amour ne peut-il s’exprimer qu’à travers la description des saisons, si stylisée soit-elle ? Au cours des années écoulées, nous avons abordé, dans notre thèse puis dans une série d’articles, certains aspects de la relation du poète médiéval à la nature. Il ne nous a pas semblé inintéressant de donner ici quelques pistes, sans, pour autant, prétendre à une synthèse, si modeste soit-elle.
DU CONCEPT DE NATURE
On a justement constaté, et depuis longtemps, que les théologiens et les e philosophes s’étaient interrogés sur le concept de nature dès le XI siècle, eta e fortiorisiècle, mais il reste que le terme même de « nature » prête àau XII confusion ; sa polysémie est à la fois bien connue et difficile, et notre dessein n’est pas de faire ici l’historique d’une notion aussi complexe. Alain de Lille, très proche de l’enseignement chartrain, ne donne-t-il pas, dans sesDistinctiones, onze significations du mot « nature », couvrant des domaines présentés en ordre 2 dispersé, de la métaphysique de Boèce à la médecine ? La onzième définition est parmi les plus intéressantes pour l’analyse de sonDe planctu naturae.
1 ère Françoise Hudry,Alain de Lille. La plainte de la nature, Paris : Les Belles Lettres, 2013, 1 partie, VII, Mètre 4, p. 123 ; Alain naquit sans doute vers 1128 à Lille ; il mourut à Cîteaux entre 1202 et 1203. 2 Jacques-Paul Migne,Alani de Insulis doctoris universalis opera omnia, inPatrologiae cursus completus. Series secunda, Petit-Montrouge, 1855, tome CCX,Liber in distinctionibus dictionum theologicalium, p. 871, col. a ; voirinfra: « L’homme microcosme » ; Alain de Lille,doctor universalis, est mort à l’abbaye de Cîteaux en 1203.
VOICI LARBRE DAMOUR
Dicitur potentia rebus naturalibus indita, ex similibus procreans similis, unde aliquis dicitur fieri secundum naturam ; unde Hilarius aitquod Creator factus est creatura, non est naturae ratio, sed potestatis exceptio. (Elle est dite puissance départie aux choses naturelles, procréant le semblable à partir du semblable, d’où la formule que quelqu’un est fait selon la nature ; d’où la parole d’Hilaire que « le Créateur est devenu créature, ce n’est pas de l’ordre de la nature, c’est l’effet 3 exceptionnel de la puissance ») .
Au-delà des apparences, c’est un ensemble cohérent qui permet à l’esprit chartrain de découvrir la nature, l’homme dans la nature et l’âme du monde, entre 4 intellectualisme philosophique et naturalisme scientifique .
Mais ce concordisme n’est pas artificiel, et une véritable homogénéité, dans l’accent et dans la mentalité, montre que le « naturalisme » d’Alain était plus 5 encore qu’une pièce théorique d’un système de pensée, un trait de son esprit .
Or, il n’est pas sans intérêt pour notre propos de rappeler les liens d’Alain de Lille avec le Midi, et d’abord le séjour qu’il fit auprès du comte de 6 Montpellier, Guillaume VIII, à qui il dédie sonContra haereticos; une autre de 7 ses œuvres est offerte à Ermengaud, abbé de Saint-Gilles de Nîmes . Et son 8 influence parmi leslitteratiméridionaux n’a pas manqué de se faire sentir .
3e Ibid., p. 871, a ; voir Guy Raynaud de Lage,Alain de Lille, poète du XII siècle, Paris : Vrin, 1951, p. 65-67 ; l’auteur cite et traduit ce passage p. 65-66. 4 Voir Brian Stock,The Implications of Literacy. Written Language and Models of Interpretation in the Eleventh and Twelfth Centuries, Princeton : Princeton University Press, 1983, p. 243-244. 5e Marie-Dominique Chenu,siècleLa théologie au XII , Paris : Vrin, 1976, p. 31 et note 4. 6 Guillaume VIII (1157-1202) fut un défenseur de l’orthodoxie contre les Cathares ; la ville de Montpellier fut d’autant plus fidèle à l’Église qu’elle fut rattachée au royaume d’Aragon, Pierre II ayant épousé Marie, fille de Guillaume VIII de Montpellier le 15 juin 1204 ; voir Gérard Cholvy (dir.),Histoire de Montpellier, Toulouse : Privat, 1985, p. 34-36 ; pour la dédicace à Guillaume VIII, voir Guy Raynaud de Lage,Alain de Lille,op. cit., p. 28, et Marie-Thérèse d’Alverny, « Alain de Lille et l’Islam. Le ‘Contra Paganos’ », inCahiers de Fanjeaux, n° 18,Islam et chrétiens du Midi e e (XII -XIV s.), Toulouse : Privat, 1983, p. 301. 7 LeQuot modisouDistinctiones dictionum theologicorum; Ermengaud fut abbé de 1179 à sa mort en 1195 ; voir Marie-Thérèse Nadeau,Foi de l’Église.Évolution et sens d’une formule, Paris : Beauchesne, 1988, coll. « Théologie historique », 78, p. 189-190. 8 Il a notamment influencé un Peire Cardenal ; voirinfra: « La nature de l’amour ».
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INTRODUCTION
9 Hugues de Saint-Victor , quant à lui, se référant à l’auctoritasdes Anciens dans leDidascalicon, attribue au motnaturetrois degrés de valeur. 10 « Appelons-les, pour faire court, métaphysique, physique, cosmique » .
Primo modo per hoc nomen significare voluerunt illud archetypum exemplar rerum omnium, quod in mente divina est : cujus ratione omnia formata sunt. […] Secundo modo naturam esse dicebant, proprium esse uniuscujusque rei cui significationi talis definitio assignatur : « Natura unamquamque rem informans, propria differentia dicitur ». […] Secundum quam significationem dicere solemus : « Natura est omnia pondera ad terram vergere ». […] Tertia definitio talis est : « Natura est ignis artifex, ex quadam vi procedens in res sensibiles procreandas ». (La première sorte de signification qu’ils ont voulu exprimer par ce nom est celle de l’ar-chétype, le modèle de toutes les choses, qui se trouve dans l’esprit divin et par la raison duquel toutes les choses ont reçu leur forme. […] Les Anciens disaient […], deuxième-ment, que la nature est l’être propre de chaque chose, avec la définition suivante : « La nature qui donne sa forme à chaque chose est appelée différence propre ». […] C’est d’après cette signification que nous disons couramment : « C’est la nature qui fait que toutes les choses pesantes penchent vers le sol ». […] Et voici la troisième définition : « La nature c’est le feu artiste, procédant, sous l’effet d’une certaine force, à la création 11 des choses sensibles ») .
La deuxième définition, dont l’exemple donné fait référence à la chute des corps, allie au néo-platonisme duTiméecommenté par Chalcidius une vision mécaniste due à l’influence de la logique aristotélicienne et à sa théorie de 12 l’abstraction ; celle-ci consiste à observer et à traiter à part une donnée du réel . e 13 On sait qu’au XIII siècle l’influence de l’aristotélisme sera décisive .
9 Né en 1096 en Saxe, Hugues mourut en 1141 en l’abbaye parisienne des chanoines augustins de Saint-Victor ; voir Étienne Gilson,La philosophie au Moyen Âge, Paris : Payot, 1962, p. 303 et suiv. 10 Philippe Delhaye, « La nature dans l’œuvre de Hugues de Saint-Victor », inLa filosofia della natura nel Medioevo. Atti del terzo congresso internazionale di filosofia medioevale, Milan : Società Editrice Vita e Pensiero, 1966, p. 272-278 ; ici p. 273. 11 Thilo Offergeld,Hugo von Sankt Viktor. Didascalicon. De studio legendi. Studienbuch, Freiburg : Herder, 1997, livre I, ch. X,Quid sit natura, p. 144 ; traduction de Michel Lemoine,Hugues de Saint-Victor. L’art de lire. Didascalicon, Paris : Les Éditions du Cerf, 1991, p. 85-86 ; la référence à Pline est limpide : « artifex mundi natura » ; on consultera aussi, pour son introduction et ses notes, Jerome Taylor,The Didascalicon of Hugh of St. Victor, New York et Londres : Columbia University Press, 1961, p. 56-57 et p. 192-194. 12 Voir Roger Baron, « L’Idée de nature chez Hugues de Saint-Victor », inLa filosofia della natu-ra nel Medioevo,op. cit., p. 260-263. 13 e On se reportera à l’étude de Fernand Van Steenberghen, « La philosophie de la nature au XIII siècle », inLa filosofia della natura nel Medioevo,op. cit., p. 114-132.
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