Dullahan - Cauchemars - 2

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254 pages
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Description

Niamh continue de partager son temps entre ses études et son travail auprès de Mr Mardling, le médium. Lorsqu'elle décide de retourner à Cork où elle n'était pas revenue depuis la mort de son père ( afin de vérifier si ce dernier hante toujours la maison familiale), elle se retrouve mêlée à une bien étrange affaire concernant des suicides en série.


Avec l'aide de lan et de Jack, elle se lance à corps perdu dans cette nouvelle enquête qui la voit affron­ter un nouveau Cauchemar: le Cavalier sans tête !

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EAN13 9782364754355
Langue Français

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Sophie Fischer DULLAHAN– CAUCHEMARS,TOME2
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1.AMIS — Il te regarde. — Quoi ? — Pas quoi ; qui. Sean. Il te regarde. Non, ne te retourne pas comme ça ! Il va se douter que tu as remarqué. D’un savant geste de la main, Cecilia manqua son to urnoiement de stylo, qui vola par-dessus les notes de Niamh, roula sur le co in du bureau et tomba au sol en cliquetant. La jeune fille jeta une œillade somb re à son amie. Celle-ci lui renvoya un papillonnement de cils innocent – et bourré de malice. Avec lenteur, Niamh se pencha pour récupérer le cra yon. Ses yeux se portèrent naturellement sur la table derrière elle, de l’autre côté de l’allée centrale. Le garçon blond ramena tout de suite son attention sur le tableau blanc, devant lequel leur professeur de mathématiques tentait d’i nculquer à ses élèves la passion des dérivées. Cecilia avait raison : leur c amarade l’observait ou, tout au moins, tournait la tête dans leur direction. — C’était peut-être toi qu’il regardait, souffla Niamh en rendant son stylo à son amie. Cici poussa un soupir, l’air agacé. — Ne sois pas si naïve. Il passe son temps à te dév orer des yeux. — Bien sûr que non. — Bien sûr que si. Que comptes-tu faire ? — Moi ? Rien du tout ! Niamh marqua une pause, durant laquelle elle essaya en vain de raccrocher les wagons avec la démonstration exposée au tableau. — Qu’est-ce que je suis censée faire ? demanda-t-el le lorsqu’elle comprit qu’elle n’y entendrait rien. — Rien. C’est lui qui t’invitera. — À quoi ? — Je ne sais pas, moi ! Mais la véritable question est : que répondras-tu ? Nouvelle hésitation. Pourquoi diable y avait-il autant de symboles mystérieux derrière le professeur Fitzherbert ? Aussi discrètement que possible, Niamh tenta un nou veau coup d’œil, cette fois-ci par-dessus son épaule. Sean prenait des notes – elle aurait sans doute dû l’imiter. À côté de lui, son meilleur ami Tomas Mac Mahon, solide gaillard au visage sympathique, capta le regard de la jeune fil le et lui adressa un sourire. Niamh se sentit rougir jusqu’à la racine de ses cheveux roux et se détourna. Hors de question qu’on la surprenne en train d’épier Sea n pendant les cours : les langues se déliaient vite au lycée et les rumeurs allaient bon train. Hélas, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle devait faire et encore moins de la façon dont elle devait réagir. C’était bien la première fois qu’un garçon de son âge paraissait lui porter de l’intérêt. Autrefois, quan d les médicaments l’endormaient et la laissaient groggy, seule au fond de la salle, personne ne lui prêtait la moindre attention. Il avait fallu un nouveau psychi atre et une thérapie pour le moins originale pour la faire redevenir presque hum aine aux yeux de ses camarades… et, manifestement, captivante pour certa ins d’entre eux. Dont le plus beau garçon de sa classe, rien de moins.
Cici l’observait en catimini, tout en recopiant la démonstration écrite au tableau. Elle-même avait adopté une attitude radicalement différente à l’égard de Niamh depuis sa « renaissance » et toutes deux étaient dé sormais inséparables en cours. Même si Niamh appréciait ces changements, el le s’y acclimatait encore difficilement : Cecilia, nouvelle dans le lycée, te ntait de se lier avec presque tout le monde et voulait à tout prix entraîner la jeune fille dans son sillage. Niamh, elle, avait longtemps vécu seule ; tout lui était inconnu , des relations amicales aux amours d’adolescente, et elle redoutait souvent de se réveiller d’un rêve. Sa vie entière avait basculé le jour du décès de so n père, six ans plus tôt. Alors que sa mère et son frère cadet pleuraient la disparition de celui-ci, Niamh avait eu la joie de le trouver au beau milieu du sa lon familial. Elle avait bien essayé de partager son bonheur, mais avait vite réa lisé qu’elle était la seule à pouvoir voir le visage grave et triste de Mr O’Bann on. Bien sûr, cette apparition provenait de son imagination, de sa douleur d’avoir perdu un être auquel elle tenait tant, de son absolu désir de le retrouver. O n l’avait donc envoyée chez un psychologue, qui s’était révélé incapable de l’aide r. Vint ensuite le psychiatre, un homme borné et taciturne qui avait opté pour une do se massive de médicaments et quelques séjours en asile quand les circonstance s s’y prêtaient. Six années à tenter de se convaincre que non, les silhouettes qu ’elle surprenait parfois dans les endroits les plus inattendus n’existaient pas… en vain. Et enfin, après ces six années à se sentir plus morte que vive, presque aus si fantomatique que les créatures qu’elle côtoyait, un changement de thérap eute lui avait fait envisager les choses sous un angle bien différent. Et si, en fin de compte, tout ceci était bien réel ? — Alors, oui ou non ? La voix de Cecilia ramena Niamh dans le présent. Ou i, tout existait bel et bien, les spectres comme sa nouvelle vie, et Sean Baker la regardait en douce entre deux prises de notes. — Oui ou non quoi ? — S’il te propose de sortir avec lui ! Que lui répondras-tu ? — Je… — Miss O’Bannon, miss Hartwood, je suis persuadé qu e vos préoccupations sont de nature à changer la face du monde, mais je vous prierai de bien vouloir vous y atteler après la classe et non pendant. Bien qu’agrémentées d’un sourire, les paroles de Mr Fitzherbert furent prononcées d’un ton cinglant et sévère, peu ouvert à la contestation. Niamh se redressa sur sa chaise et fixa le tableau en essaya nt de saisir les mystères de la dérivation. La question de Cecilia tournait et retournait dans son esprit. Que dirait-elle à Sean Baker s’il l’invitait à sortir avec lui ? Elle continuait de s’interroger quand la sonnerie retentit et encore lorsque la fin de journée arriva. Elle n’avait jamais envisagé la possibilité de tomber amoureuse de quelqu’un jusqu’à maintenant. Toutes les filles qu’elle connaissait se seraient damnées pour un rendez-vous avec le jeune homme, ma is elle… — Il n’est pas fait pour toi. La voix aiguë et dédaigneuse fit sursauter Niamh. U ne adolescente aux longs cheveux d’un noir de jais venait de surgir à ses cô tés tandis qu’elle traversait la rue.
Tudoisteconcentrersurtesétudes.C’estprimo rdial.D’ailleurs,as-tu
— Tu dois te concentrer sur tes études. C’est primo rdial. D’ailleurs, as-tu réfléchi à l’année prochaine ? — Non, pas encore. — Tu devrais commencer à t’en préoccuper. Ton orien tation est importante. Avec tes résultats, tu pourrais aller à l’université. Je suis sûre que la psychologie te conviendrait et ça t’aiderait beaucoup dans ton travail. Et puis… — Tu as tout le temps ! contra une seconde voix, na sillarde et grinçante. Mais je rejoins Ann sur son propos initial : il n’est pas fait pour toi. Niamh leva les yeux. Par-dessus son épaule droite, un autre visage venait d’apparaître ; celui-là était blanc, fendu d’un lon g sourire en triangle et pourvu de deux prunelles dorées comme de l’ambre liquide. La jeune fille opta pour un silence prudent. Elle c ommençait à s’accoutumer aux remarques sur son avenir, tant professionnel qu e sentimental, et savait que la moindre réaction pouvait entraîner disputes et b agarres, voire une apocalypse spectrale. Car l’adolescente et le grand échalas su rgis soudain sur ses talons n’étaient pas humains, ou plutôt ne l’étaient plus : Ann avait été assassinée par sa sœur jumelle et Jack, s’il disait bien la vérité sur son prénom, était mort dans des circonstances inconnues. Le second avait choisi de rester dans le monde des vivants pour une raison qu’il refusait de parta ger ; la première, elle, se déclarait encore trop jeune pour passerde l’autre côté. Et bien sûr, les deux avaient décidé de hanter l’une des rares personnes à pouvoir les voir : Niamh, évidemment. — Tu n’es pas non plus fait pour elle, remarqua Ann, une moue méprisante sur le visage. — Que peux-tu bien en savoir, toi ? rétorqua Jack e n riant. Tu n’es jamais sortie avec personne ! — J’en sais assez pour en déduire que tu es malsain et répugnant. Reste loin de Niamh ! Et, ce disant, Ann passa son bras blanc autour des épaules de la jeune fille. Néanmoins, elle ne disposait pas encore d’une maîtr ise de sa forme spectrale aussi développée que Jack lui-même : le bras en que stion traversa le corps de Niamh, qui eut l’horrible sensation d’avoir reçu un seau d’eau glacée. Jack éclata de rire. Niamh prenait bien garde à rester impassible lorsqu e les deux fantômes se manifestaient. Regards interloqués, réflexions désa gréables, séjours tous frais payés à l’hôpital psychiatrique : voilà ce qu’il ad venait dès qu’elle commençait à discuter avec eux devant des passants incrédules. T rès peu pour elle. La jeune fille avait déjà donné. Aussi, quand Jack posa une main arachnéenne sur sa tête, s’évertua-t-elle à ne pas violemment s’arracher à s on étreinte, ni même esquisser le moindre mouvement pour le repousser. Pourquoi Ann avait-elle décidé de s’installer avec elle, c’était un mystère, mais depuis que Niamh avait pu prouver que sa jumelle l’avait tuée, bien des années plus tôt, elle se trouvait obligée de partager son appartement avec la revenante. Cette cohabitation rendait Jack jaloux. Possessif e t colérique, l’autoproclamé « Maître d’Halloween » venait à son tour prendre se s quartiers dans le minuscule trois-pièces. Niamh avait bien tenté de leur expliq uer qu’elle ne pouvait pas les accueillir chez elle et qu’ils auraient eu bien plu s de place au manoir de High Creek, en vain. Ni l’un ni l’autre n’entendait rais on.
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High Creek, l’endroit qui avait complètement boulev ersé sa vie. Tout avait basculé le jour où elle avait franchi le seuil de l a demeure, résidence du très élégant H. Mardling et de Ian MacCartaigh, son secrétaire. Alors qu’elle ne venait que pour un travail d’assistante à temps partiel, elle avait tout à coup découvert la vérité sur l’existence des fantômes, ainsi que sur sa parfaite santé mentale. Désormais, sa propre mère peinait à croire le chang ement radical qui s’était opéré chez sa fille en seulement quelques semaines. — Je vois très clair dans ton jeu, Jack O’Lantern, poursuivit Ann alors que Niamh poussait la porte de son hall d’immeuble, au- dessus de la bibliothèque municipale. Tu refuses que Niamh ait un petit ami pour te l’approprier. — Et tu refuses qu’elle en ait un pour qu’elle fini sse comme toi, rétorqua l’intéressé. Cela dit, ça pourrait me convenir… — Je n’ai pas l’intention de mourir tout de suite, intervint Niamh. D’un signe de la tête, elle salua la vieille dame d ans le vestibule. Elle aussi était un fantôme, qui avait péri d’une chute tragiq ue à cause du tapis dans l’entrée, lequel l’avait envoyée se fracasser le cr âne contre la première marche de l’escalier. Niamh devait bien reconnaître que ce lui-ci était dangereux : personne ne le remettait jamais en place et il fini ssait toujours avec un coin recourbé, dans lequel on avait vite fait de se pren dre les pieds et de trébucher. Guère étonnant qu’à quatre-vingts ans bien amortis, on ne puisse échapper à un tel accident. La vieille femme, qui avait l’air de porter un rat mort sur un chapeau aux bords bien trop grands, lui adressa un sourire poli en retour et lui souhaita une bonne soirée. — J’aimerais bien réussir à la convaincre de partir , soupira Niamh en pénétrant dans son appartement. — Pourquoi ? Elle apprécie son petit coin, on dirait, rétorqua Ann en haussant les épaules. Si elle s’y sent bien, pourquoi la déranger ? — Oui… mais tout de même, ce serait mieux pour elle . Il y a certainement plus plaisant qu’une cage d’escalier pour passer le reste de son éternité. — Si tu veux mon avis… entama Jack. — On ne le veut pas, coupa Ann. — … elle est un peu folle. — L’hôpital qui se moque de la charité ! — Je n’ai jamais prétendu être sain d’esprit, mademoiselle. — Et tu crois que ça suffit à faire de toi un homme honnête ? — J’ai l’honnêteté de l’admettre. Et Jack partit d’un grand éclat de rire, forcé, sel on les mots d’Ann. Niamh hocha la tête avec lassitude tandis que leur dispute reprenait de plus belle. Elle avait la désagréable impression de se trouver coinc ée entre le marteau et l’enclume. Séparément, elle s’entendait très bien a vec Ann et plutôt bien avec Jack – il lui avait fallu du temps avant de reconna ître qu’en dehors de sa folie, le fantôme avait tout de même un bon fond. Mais les de ux ensemble, cela devenait insupportable. La situation l’ennuyait à un autre titre. Elle avait espéré que rendre justice à Ann la délivrerait d’un poids, que la jeune fille a ccepterait son statut de morte et qu’elle consentirait à franchir le passage qui reliait le monde des spectres et l’au-delà. Mais Ann refusait avec obstination. Elle ne s e sentait pas prête, pas d’humeur, le jour ne lui convenait pas, le moment n ’était pas bien choisi… Toujours une excellente excuse pour repousser l’éch éance et Niamh s’en voulait
de tarder à trouver la solution. Car c’était là l’e ssence même de ce travail offert par Mr Mardling : aider les fantômes, piégés dans l eur état d’esprit, à reposer enfin paix. Et si Ann restait bloquée entre le monde des vivants et celui des morts, cela signifiait que quelque chose la retenait. Ne pas comprendre pourquoi agaçait Niamh au plus haut point. Elle consulta son téléphone portable, glissé dans s on sac à dos à la fin des cours. La petite enveloppe dans le coin supérieur g auche lui annonçait l’arrivée d’un SMS. Il t’a invitée ???tes. Du bout dus’enquérait Cecilia, avide d’histoires croustillan pouce, Niamh effaça la notification en soupirant. E lle adorait la jeune fille, mais celle-ci avait tendance à privilégier le sensationn el aux conseils avisés. Par chance, elle connaissait quelqu’un qui serait plus à même de l’aiguiller sur ces questions-là. Tandis que Jack et Ann envisageaient un duel à la nuit tombée pour régler leur différend, Niamh adressa un S.O.S. à la seule perso nne capable de l’aider : Ian, le secrétaire de Mr Mardling, et son meilleur ami. Besoin de toi, lui envoya-t-elle. La réponse ne tarda pas : C’est grave ? Tu veux qu’on se voie ? Je peux passer au manoir ? Une myriade d’émoticônes lui parvint, qu’elle tradu isit par :Bien sûr, avec plaisir, je prépare un gâteau et du thé. La jeune fille attrapa son casque et les clés de so n scooter. Aussitôt, Ann et Jack interrompirent leur joute verbale, heureusemen t inaudible pour les voisins, et tournèrent la tête vers elle. — Tu pars ? s’enquit Ann. Tu n’as pas fait tes devoirs ! — Je les ferai là-bas. — Où vas-tu ? — Voir Ian. Jack poussa une exclamation satisfaite alors qu’Ann se renfrognait. Le fantôme connaissait par cœur le moyen de se transpo rter à High Creek en une seconde, tandis que sa rivale, elle, peinait encore à trouver son chemin parmi ceux que les limbes semblaient offrir. Elle mettrait donc plus de temps que lui à arriver, ce qui voulait dire qu’elle manquerait une bonne partie de la conversation. Rallier la propriété de Mr Mardling depuis Galway n écessitait une demi-heure. On suivait la route vers le nord, puis on bifurquait à gauche, sur une voie à peine assez large pour un véhicule. Niamh avait failli être renversée la première fois qu’elle avait emprunté ce passage – et par la voitu re de Ian ! Désormais, elle connaissait le trajet sur le bout des doigts. Un chemin s’ouvrait à nouveau vers le nord quelques centaines de mètres plus loin ; au-de là s’étendait la surface miroitante du lac Corrib, que l’on apercevait par c ertaines fenêtres du manoir. Niamh s’engagea sur une allée de graviers bordée de hauts chênes rouvres. Bientôt apparut un parc aux pelouses et aux parterr es parfaitement entretenus ; des arbrisseaux étaient enserrés dans des bâches en plastique pour résister aux affres de l’hiver, le terreau attendait le semis des graines pour le printemps et, au bout de cette interminable allée, s’élevait une fontaine qui ne déversait plus d’eau depuis longtemps. Comme toujours, la vision enchanteresse de la majestueuse demeure ravit les yeux de Niamh. Elle se demanda, c omme à chaque fois, d’où provenait la fortune de Mr Mardling, laquelle paraissait inépuisable.
À peine eut-elle rangé son scooter sous le porche, à côté d’une Mini bleu électrique, que surgit sur le perron un jeune homme reconnaissable entre mille. Impossible de ne pas remarquer ses cheveux d’un ble u éclatant, coiffés sans l’être. Il portait comme à son habitude des vêtemen ts bien trop grands pour lui : un chandail de la même teinte que ses mèches ébouriffées, rapiécé à l’aide d’une épingle à nourrice géante, et un jean usé aux deux genoux. Ses pieds disparaissaient dans une paire de chaussons en form e de lapins en peluche. Il dévala les marches du perron et se précipita à la r encontre de Niamh sans attendre qu’elle eût ôté son casque. — Salut ! lança-t-il, et il l’embrassa sur les deux joues dès que le visage de la jeune fille apparut. — Salut. Jack est là ? Pour toute réponse, Ian leva les yeux vers une fenêtre du manoir. On entendait déjà clairement résonner le rythme endiablé d’ABBA, le groupe préféré du fantôme. Niamh grimaça. Ian la débarrassa de son ca sque et ils se dirigèrent ensemble vers les doubles portes de la bâtisse. — Qu’est-ce qui t’arrive ? s’enquit Ian. C’est grav e ? — Je ne sais pas. C’est pour ça que j’ai besoin de ton avis. Niamh ignorait par où commencer. À présent qu’elle se trouvait loin du lycée, de Sean et de Cecilia, toute cette histoire lui par aissait ridicule. Le jeune homme ne pouvait pas s’intéresser à elle. Il comptait par mi les plus beaux garçons de l’établissement, avec ses cheveux blonds coupés cou rt et son physique d’athlète. Et puis, ils ne se connaissaient vraiment que depuis quelques semaines, quand la nouvelle psychiatre de Niamh, le docteur Holling sworth, avait réduit de façon drastique le nombre de cachets qu’elle devait prendre chaque jour. Certes, la jeune fille se portait beaucoup mieux de puis. D’un point de vue mental, tout d’abord : elle avait l’esprit plus cla ir et donc plus vif. Son sens de l’humour s’était révélé en même temps que sa tendan ce à bégayer s’estompait. Elle suivait à nouveau en cours – sauf quand Cecili a l’entraînait dans des discussions à bâtons rompus – et s’offrait même le luxe de dépasser les 13 de moyenne générale. Du côté physique, elle avait changé, aussi. Finis les cernes et le teint blafard, adieu les cheveux secs et ternes. Ses taches de rousseur ressortaient plus que jamais sur sa peau claire et ses yeux bleus pétillaient de joie de vivre. Elle avait enfin l’air normale. Mais de là à envisager que la coqueluche des filles puisse s’intéresser à elle… non, il fallait garder les pieds sur terre. — Allez, raconte-moi, la pressa Ian après lui avoir servi une tasse de thé et une part de cheese-cake. Ils s’étaient attablés dans la cuisine, la pièce pr éférée de Niamh dans tout le manoir. Contrairement aux autres salles, celle-ci a vait une dimension raisonnable. Sa faïence des années trente, le mobilier et le bleu canard des murs lui donnaient un côté désuet qui faisait tout son c harme. Quoi qu’il en soit, elle se sentait mieux assise sur une chaise toute simple qu e dans la plupart des salons de High Creek. Et le talent de Ian pour la pâtisser ie pouvait s’exercer librement, ici. — Y’a un mec dans l’histoire ? questionna le jeune homme comme elle hésitait. — Oui… — Et alors ? Il est pas intéressé ou c’est toi qui l’es pas ?
— Je l’ignore, pour être franche. Les yeux rivés sur sa part de cheese-cake, Niamh lu i expliqua la situation, insistant sur la popularité de Sean et l’obsession de Cecilia pour lui trouver un petit ami. Pensif, Ian fixa le plafond d’un air pénétré. — Donc, tu sais pas si Cecilia a raison ou pas et ç a t’empêche de réagir. C’est ça ? — À peu près, acquiesça la jeune fille. — T’es sûre que c’est la bonne question à se poser ? — Que veux-tu dire ? — La vraie question, c’est de savoir si tu l’aimes. Niamh le regarda sans sourciller. Ian marquait un p oint, mais elle était bien incapable de répondre à cela. Éprouvait-elle plus q ue de l’amitié pour Sean Baker ? Elle l’appréciait, c’était certain, et comme toutes les filles du lycée, elle se recoiffait chaque fois qu’il se trouvait dans les p arages. Pourtant, ses sujets de préoccupation n’avaient jamais été aussi triviaux q ue la simple recherche d’un petit ami : elle ignorait donc complètement ce qu’e lle était censée ressentir et surtout de quelle façon réagir. Au-dessus d’eux, le volume de la musique de Jack au gmenta brusquement – Don’t go wasting your emotions : lay all your love on me. Niamh et Ian levèrent les yeux en même temps ; la première haussa les sou rcils tandis que le second affichait une moue dubitative. — Certaines choses ne changent pas, soupira Niamh. — Oh, il s’est calmé. En fait, sans ABBA, j’croirai s presque qu’il a quitté le manoir. — Évidemment : il passe son temps chez moi, à se chamailler avec Ann. — Elle est encore là ? — Oui et elle n’a pas l’intention de partir de sitô t. J’avoue ne plus savoir que faire. — Tu en as parlé à m’sieur Mu ? « M’sieur Mu » était le surnom dont Ian affublait leur employeur. Il répétait que « Mu » était un diminutif pour « M », la première lettre de « Mardling ». — J’en ai discuté avec lui, oui. Il affirme qu’elle finira par s’en aller si je continue à essayer de l’en persuader. Mais ça ne fonctionne pas beaucoup. — Tant qu’elle ne devient pas comme Jack… Niamh acquiesça d’un hochement de tête, ennuyée. Elle gardait en mémoire les explications de son employeur au sujet des espr its : lorsqu’ils s’attardaient trop longtemps dans le monde des vivants, ils pouva ient en arriver à développer certaines capacités. Si le cas restait rare, il n’e n demeurait pas moins inquiétant. Jack lui-même avait déjà démontré ses propres « pou voirs » : déplacement d’objets, possibilité de se matérialiser presque à volonté, mais surtout l’étonnante faculté de pénétrer les rêves des dormeurs et de le s modeler à sa guise. Il y excellait, à tel point que Niamh l’avait vu ramener une partie de son univers terrifiant dans la réalité, quand il avait affronté une Ann furieuse et déchaînée. Elle sentait que ce n’était qu’un aperçu de ses véritabl es pouvoirs, mais jusqu’où s’étendaient les dons du maître d’Halloween ? — Écoute, t’inquiète pas trop pour ce Sean. S’il veut te proposer de sortir avec lui, il finira par le faire. Et toi, prends l’temps d’y réfléchir tranquillement. Vois comment tu réagis à l’invitation et pendant le renc ard, et tu sauras. — Oui… Peut-être.