Le souffle du dragon

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Une vie, un village et des gens franchement intrigants
Adopté à la naissance par un couple de braves cultivateurs d’une région cul-de-sac du Québec, Félix réalise a quel point il était tributaire de leur amour inconditionnel le jour où ils disparaissent, victimes sur la place Saint-Pierre de Rome, d’un attentat à la médaille piégée.
Traumatisé par ce qu’il considère une injustice, talonné par l’envie d’appartenir à nouveau à quelqu’un et dans l’urgence de renouer avec la vie familiale, il s’installe à Montréal dans l’intention de retrouver ses parents biologiques, encouragé dans cette utopie par son oncle d’adoption qui convoite les 400 acres qu’il a reçus en héritage pour y installer une attraction touristique à la mesure de sa pétaradante mégalomanie.
D’aventures désordonnées en rencontres cultivées dans l’ambiguïté et la marginalité, Félix se réfugie dans l’invention d’une mère secours jusqu’à ce que, poussé par le souffle cosmique du dragon porte-bonheur des Chinois, il se heurte à une destinée amoureuse construite sur le meilleur et le pire des pratiques Feng Shui de l’exubérante Alice, sa complice.

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Date de parution 14 janvier 2018
Nombre de visites sur la page 21
EAN13 9782924594834
Langue Français

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Table des matières
Le souffle du dragon Franck Duval
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Duval, Franck, 1945-Le souffle du dragon  16 ans et plus. Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-924594-81-0 (couverture souple) ISBN 978-2-924594-82-7 (PDF) ISBN 978-2-924594-83-4 (EPB) I. Titre. PS8607.923S68 2017 jC843’.6 C2017-940957-3 PS9607.923S68 2017 C2017-940958-1 Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada(FLC)ainsi que celle de la SODEC pour nos activités d’édition.
Conception graphique de la couverture: Elen Kiev Desssin du couvert avant: Louise Leneveu © Franck Duval, 2017 Dépôt légal – 2017 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par quelque procédé que ce soit, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur. Imprimé et relié au Canada re 1 impression, janvier 2018
ÀLou, la merveilleuse femme de ma vie Àmes enfants chéris, Julien, Judith, Yannick et Frédérick.
Dn gros merci à Sodhie Perreault, Louise Leneveu et Julien Leneveu dour leur aimable collaboration
Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de t es grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. Il dit à l’homme: Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné c et ordre: Tu n’en mangeras point! le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie,
Extrait de la Bible, Genèse 13;17
Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur et rien d’autre. Paul Eluard
1
Félix amorçait cette journée sans plus d’appréhension que la première de sa vie. La nuit n’avait pas été tendre, avec lui, m ais il n’était pas du genre à mordre la main de sa bonne fortune au premier soubr esaut. Il pardonnait aux cauchemars comme il pardonnait au destin de l’avoir mis K.O. trois jours plus tôt.
Sans s’émouvoir du désordre inhabituel qui régnait dans la salle de bain, il sortit de la douche et se pencha sur le miroir embué. À l’approche de la vingtaine, il passait pour un joli garçon. Malgré ses yeux rou gis par les pleurs et le manque de sommeil, émanait de lui une désinvolture que d’a ucuns, au village, jugeraient inconvenante en pareille circonstance. Un leurre qu i n’aurait pas dupé sa mère, Maminette, comme il la surnommait, la seule capable de deviner que le vrai Félix se terrait ailleurs, dans la partie de soi dont on ignore l’existence, tant qu’on n’a pas pris conscience que vie et mort sont soudées l’ une à l’autre par la peur du néant.
Pour évacuer le silence qui devenait encombrant, Fé lix descendit mettre du Xavier Cugat sur la platine de la vieille stéréo, e n songeant à son père qu’il n’avait jamais eu envie d’appeler autrement que Rao ul. Un homme en bois debout qui aurait préféré chez son fils un meilleur équilibre entre la grâce et les muscles.
«Sur une ferme, vaut mieux un cheval de trait qu’un cheval de parade», répétait Raoul sans malice chaque fois que l’occasi on se présentait…et elle se présentait souvent.
La musique chaude et sensuelle issue d’une autre ép oque fit son effet de soleil en carton-pâte. Le jeune homme poussa le vol ume à fond et monta l’escalier avec des palmiers dans les yeux. Il se r asa en se déhanchant sur les deux temps d’un mambo que dansaient ses parents les après-midi de leurs meilleurs dimanches. Après quoi, il enfila une chem ise blanche qui aurait mérité un coup de fer, tout en chantant avec des accents de rappeur:
Les jours passent et je m’ennuie Les nuits se froissent et je m’aigris Je veux ma place au paradis Hélas, l’ami,hélas, la vie Je suis maudit
Comme la chemise appartenait à Raoul, il flottait à l’intérieur. À la vue de sa silhouette dans le miroir, une émotion inconnue le submergea. Malgré la musique, il s’abandonna au trouble lancinant des so uvenirs à ressasser, faute de mieux. Mais voilà que la sonnerie du téléphone le r amena des profondeurs. Il s’agissait de son oncle.
−On s’en vient te chercher, mon Félix… J’espère que t’es prêt.
L eSmartphonetout neuf à l’oreille, Roland Papineau se dirigeait vers le Garage Papineau.
−Faut que tu manges, la matinée va être longue.
Il claudiquait plus que d’habitude à cause des chau ssures en cuir verni qu’il n’enfilait que dans les grandes occasions. En repou ssant vers l’arrière une tignasse abondante pour un homme de cinquante-huit ans, il ajouta sur le ton de
la confidence:
−L’estomac vide, tu ne passeras pas au travers.
−Ne vous inquiétez pas, mon oncle, répliqua Félix d ’une voix qui s’étiolait derrière les premiers accords d’une rumba endiablée .
−C’est pas le moment de déraper, mon gars, pense à Madeleine… pense à ta tante! Pis ferme la musique, on ne s’entend plus penser,chopper!
Partagé entre l’agacement d’avoir à hurler pour se faire entendre et la nécessité de se montrer bienveillant, l’oncle joua de patience jusqu’à ce que son neveu promette d’avaler quelque chose.
Satisfait, il termina abruptement la conversation e t glissa l’appareil téléphonique dans son étui. En fredonnant ducountry, il ouvrit la grande porte du garage où était stationnée une rutilanteLincoln Continental 1977hard topde la cinquième génération, verte à l’intérieur comme à l’extérieur, un paquebot acheté flambant neuf il y aurait bientôt trente ans et don t il était fier; pas autant, cependant, que duchopperstationné derrière, unHarleysurchromé qu’il appelait Cherry Baby.
Il ouvrit la portière de laLincolnet se faufila derrière le volant. Ce faisant, un bouton du veston sauta, pour lui rappeler qu’il ava it encore épaissi de la taille. Le bouton rebondit sur un genou et disparut. En se tor tillant pour le chercher sur le plancher, il passa ses doigts sous la banquette, où ils rencontrèrent une boîte de préservatifs. Il se redressa à demi, aiguillé par la crainte idiote d’être surpris par sa femme. Dans sa précipitation, il accrocha le kla xon du coude. En dépit de l’inconfort de la posture, il choisit de se tenir c oi, le temps que son cœur cesse de pomper du vide. À bout de souffle, il rangea les préservatifs dans le coffre à gants qu’il ferma ensuite à clé.
Qu’un quinquagénaire de sa trempe puisse avoir un r éflexe aussi puéril l’enrageait, d’autant plus qu’il n’avait pas retrou vé le bouton de son veston. Mais sa colère éclata véritablement quand il entendit un rire de serpent à sonnette et qu’il aperçut, à travers le pare-brise, la figure e n grimace de sa voisine qui l’espionnait depuis la fenêtre de sa chambre.
Geneviève Lachance habitait au-dessus du restaurant situé en face du garage et du magasin général. Au coup de klaxon qu’ elle aurait reconnu entre mille, elle s’était précipitée à la fenêtre en déployant devant elle une robe noire pour parer à l’indécence de sa tenue. Jalouse de la grosse boîte bleue on ne peut plus explicite à ses yeux, même de loin, elle s’était fendue d’un rire de crécelle qu’elle regrettait, à en juger la façon do nt elle se mordait la lèvre supérieure – un tic qui la rendait vilaine.
Ni belle ni laide, la propriétaire duGrand Expressn’attirait pas la convoitise au premier coup d’œil, ni même au second. Les appar ences sont souvent irréalistes et quelques années plus tôt, à un âge p lus hardi, cette célibataire déconfite se serait empressée de le prouver à n’imp orte quel homme qui aurait eu envie d’aller y voir de plus près. Ce quiconque n’aurait pas été déçu. Et encore aujourd’hui, sous des vêtements ressemblant à ceux d’une vieille fille rabougrie, se dissimulaient les formes athlétiques d’une foutue belle femme que la quarantaine n’arrivait pas à entamer.
Fausse maigre à la sensualité refoulée, elle posséd ait, comme la lune, une face cachée qui valait le détour. Une évidence sauv egardée si religieusement par la frousse du scandale, qu’aucun passant n’aurait s u imaginer qu’au banal côté face visible de la fenêtre, s’opposait un côté pile d’aguicheuse aux longues
jambes gainées de soie, avec porte-jarretelles à fr oufrous et mini-slip en dentelle coincé entre une paire de fesses à faire zapper de jalousie uneweb girl.
La vieille fille élevait au rang de passion le goût des dessous sexy qu’elle commandait dans des revues spécialisées et sur le N et; un secret dont se régalaient dans son dos le crucifix au-dessus du li t et le poster laminé de Jean Gabin, son idole depuis qu’elle lui avait trouvé un e ressemblance avec le voisin d’en face, Roland Papineau pour ne pas le nommer, q ui répliqua à son rire hystérique par un doigt d’honneur entre deux manœuv res pour sortir la grosse voiture du garage.
Folle de rage, Geneviève claqua la fenêtre et bondi t dans la cuisine pour enfiler une rasade de gros gin à même une bouteille dissimulée derrière le micro-ondes.
Fouettée par l’alcool, elle retourna dans la chambre, lança la robe sur le lit et se planta devant l’armoire à glace, les mains aux hanches.
−Sors de ta bouteille, ma Giny, on va faire un p’tit tour de magie à monsieur le maire!
La langue en vadrouille autour de la bouche, elle s e contorsionna comme une star du porno en caressant ses petits seins sous son soutien-gorge.
De la braise dans les yeux, elle ajouta:
−T’as beau t’envoyer en l’air avec des traînées, mo n Roland, c’est sur moi que tu vas finir par retomber, mon cochon! Bout d’c riss!Je vais te les péter une par une, moi, tes petites ballounes prétentieuses de Bonneville!
Geneviève était tombée amoureuse de Roland Papineau de la même façon qu’elle était devenue alcoolique: à petites doses, sans s’en rendre compte. Si l’homme l’évitait depuis un certain temps, la flasq ue, elle, la suivait partout incognito. Et hop! Une rasade ponctuée d’un bonbon à la menthe. Aussitôt, elle s’empourprait. Un bref instant, l’œil vibrait, ses gestes prenaient de l’ampleur. Un vol plané au faîte de sa libido avant de retomber d ans la rectitude qu’elle s’imposait.
Ces brefs écarts de conduite surprenaient encore le s habitués duGrand Express, personne ne se doutant que la patronne attrapait cette subite fièvre au goulot d’une bouteille. Il faut avouer qu’elle ne se serait jamais permis un véritable débordement en public. Ses lubies de débauche, elle se les réservait le lundi, son jour de congé. Chaque fois, elle se soûlait derrièr e les rideaux de son petit appartement en compagnie de la belle gueule à Gabin , et d’une collection d’engins répondant à une variété raisonnable d’hume urs et de frustrations.
Roland s’extirpa de la voiture et claqua la portièr e en fulminant. Un fil pendait à la place du bouton qu’il n’avait pas retr ouvé, nonobstant maints efforts de contorsionniste. Il tira dessus en maudissant la mauvaise qualité duMade in China et la mauvaise foi des Chinois qu’il affublait de tous les maux de la terre depuis que ceux-ci brassaient des dollars par milliards sur notre dos.
La grogne aux lèvres, il se dirigea vers la vaste m aison qui jouxtait le magasin général, sans trop prêter attention à son f ils en complet bleu pétrole, cravate jaune et bottes de cow-boy assorties, figé tel un chien d’arrêt à côté d’une Honda Civic rouge e ferveur qu’ilqu’il astiquait quotidiennement, avec la mêm déployait à parfaire une musculature de bébé gonflé à la créatine et aux blancs d’œufs engloutis vingt par vingt.
En pénétrant dans la maison, la fureur de Roland fi t place à l’étonnement lorsqu’il aperçut sa femme entièrement vêtue de blanc.
−On s’en va à un enterrement ma toute lisse, ainsi qu’il l’appelait dans l’intimité.
Une voix de pie moqueuse lui répondit:
−Il faudrait que tu voyages un peu, mon petit canard; ouvre tes horizons.
Roland, qui n’en était plus à une bizarrerie près d e sa femme, protesta pour la forme:
−Du blanc pour un enterrement… quand même!
Alice sourit derrière la voilette d’un audacieux ch apeau à fleurs de lotus. Cette coiffure traduisait admirablement l’excentric ité de ce petit bout de femme qui glissait depuis plusieurs lunes d’un penchant p our le romantisme victorien, adopté à l’adolescence, à la fascination des mystèr es de l’Asie, découverte récemment.
D’une fragilité à fleur de peau, Alice embaumait le peu d’air qu’elle déplaçait de parfums exotiques qu’elle concoctait elle-même. D’une coquetterie de courtisane, elle abordait la cinquantaine sans que la griffe du temps ait laissé de marques sur sa frimousse espiègle ou affecta la grâ ce de sa démarche. Jeune de corps et d’esprit, elle était pour ainsi dire sans âge, et seul comptait à ses yeux qu’elle fût Gémeaux dans le zodiaque et Singe dans l’horoscope chinois.
Quand elle ne s’occupait pas de la gérance duMagasin général Isidore Bellehumeur– commerce de ses parents en sempiternelle tentative de retraite – Alice abusait d’une tendance naturelle à la lévitation émotionnelle pour flotter au-dessus des contraintes, en compagnie d’une collecti on de plantes exotiques qu’elle chérissait comme ses filles. Sinon, elle do nnait libre cours aux extravagances qui bourgeonnaient en elle, protégée des irritants du quotidien par son mari qui s’inquiétait de la vulnérabilité de sa toute lisse.
Loin d’être folle, elle avait deviné depuis longtem ps que son petit canard boiteux redoutait qu’elle plonge dans une irrémédia ble psychose avant que le magasin et la vaste maison attenante soient officiellement à son nom. Et donc au sien. Et elle en profitait.
Roland lui avait indiqué l’endroit où il manquait u n bouton sur la veste. Il s’était déshabillé en la priant gentiment de faire le nécessaire, et l’attendait en caleçon au milieu du salon décoré pour une fête au lieu d’un enterrement. Une autre excentricité de sa femme qui aimait bien surprendre ses invités.
Il s’approcha d’une fenêtre pour jeter un coup d’œi l du côté duGrand Express, juste à temps pour apercevoir la voisine tourner sur la rue Principale au volant de saFord Fiestaui filait. Il consulta sa montre en jurant contre le temps q en douce dès qu’on ne s’occupait plus de lui. Il ap pela Alice, qui ne répondit pas. Pressé par le temps, il décida d’enfiler un autre habit.
De la cuisine, il aperçut son fils en train de bich onner sa voiture et s’indigna de le voir perdre son temps alors qu’ils étaient en retard.
Du pas de la porte, il le rappela à l’ordre.
−Civic! Qu’est-ce que t’attends pour aller chercher ton cousin? Pis change