Une sonate pour Rudy
85 pages
Français

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Une sonate pour Rudy

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Description

Son beau-père ayant trouvé du travail dans une autre ville, Nicolas se voit contraint de déménager et de renoncer à la « classe à horaire aménagé musique » qu'offrait son collège. Dans son nouvel établissement, il est pris en grippe dès le premier jour par Dylan, un petit caïd provocateur et violent auquel personne - ni profs ni élèves - ne s'oppose. Est-ce parce que Nicolas ne baisse pas les yeux quand Dylan s'adresse à lui ? Ou parce que l'inaccessible Marie, sur qui Dylan a jeté son dévolu, semble touchée par la sensibilité du jeune musicien ? Ni le sang-froid ni la bonne volonté de Nicolas ne suffisent à endiguer la mécanique implacable de la violence.

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Informations

Publié par
Date de parution 18 octobre 2012
Nombre de lectures 0
EAN13 9782748508116
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

C LAIRE G RATIAS
Syros
Une sonate pour Rudy


Collection Rat noir
Sous la direction de Natalie Beunat et François Guérif

© Shutterstock / Angelo Gilardelli / Sittipong, pour le photo-montage de la couverture
© 2014, Éditions SYROS, Sejer, 25, avenue Pierre-de-Coubertin, 75013 Paris ©​ 2006, Éditions SYROS, pour la version papier
Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n°2011-525 du 17 mai 2011.
"Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales."
ISBN : 978-2-7485-0811-6

À Big, Verlefe One et Jipé qui m’ont efficacement cornaquée chez les polardeux... ... à mon coach préféré, bien sûr, qui me pousse toujours à me risquer sur le bizarre, (mais 10 %, c’est quand même un peu reuch...) ... à Ben pour ses précieux conseils... ... et aux hommes tendres, enfin... ... santé, fraternité, hachis Parmentier !
Sommaire
Couverture
Copyright
Sommaire
Premier cahier
chapitre 1
chapitre 2
chapitre 3
chapitre 4
chapitre 5
chapitre 6
chapitre 7
chapitre 8
chapitre 9
chapitre 10
chapitre 11
Deuxième cahier
chapitre 12
chapitre 13
chapitre 14
chapitre 15
chapitre 16
chapitre 17
chapitre 18
chapitre 19
chapitre 20
Troisième cahier
chapitre 21
chapitre 22
chapitre 23
chapitre 24
chapitre 25
chapitre 26
L’auteur
Premier cahier
1

C ette porte fermée à clé, ça m’a tout de suite énervé.
J’ai demandé à Francis :
– Et là, il y a quoi ?
– Tu sais bien ! C’est là qu’il a mis ses affaires personnelles...
Non, je ne savais pas bien. Il est gentil, le beau-père. Tu te rappelles, il avait juste expliqué qu’on allait louer l’appart’ d’un de ses amis qui partait faire le tour du monde pendant un an. Il avait ajouté que c’était un quatre pièces loué pour un trois pièces, et je n’avais pas compris pourquoi. De toute façon, je n’avais posé pratiquement aucune question. Ça me gavait de déménager. Je n’avais pas envie de changer de ville, et encore moins de quitter la maison. Mais évidemment, je n’avais pas mon mot à dire. Tu sais bien comment ça s’est passé. Un an que Francis était au chômage, les problèmes de fric, le loyer trop cher, et puis un beau jour, ça y est, il trouve du boulot, et on vient nous annoncer qu’il faut partir et que ça va être super. Tu parles.
Si au moins ils avaient pris une autre maison ! J’ai essayé de convaincre Mum, surtout à cause de toi.
– Rudy aime tellement le jardin ! Il y passe des heures. Il a toujours vécu dans une maison, il va être malheureux dans un appartement...
– Écoute, Nicolas, tu sais très bien qu’on n’a pas le choix. C’est une opportunité inespérée. Pascal nous demande un loyer dérisoire...
– C’est qui d’abord, ce Pascal ?
– Un ami de Francis. Il l’a connu quand il allait à son club de tir. Il y a cinq ou six ans.
– Ouais, ben, il aurait mieux fait de s’acheter une maison plutôt qu’un appart’...
– Ne t’en fais pas, je suis sûre que Rudy s’habituera...
Je ne sais pas si tu t’es habitué. Il faut dire que tu n’en as pas vraiment eu le temps... Si tu savais comme je leur en veux ! Il y a des jours où j’ai envie de hurler, de leur dire que tout ça, c’est leur faute, que rien ne serait arrivé si... Si on n’avait pas déménagé. Si Francis n’avait pas été licencié. Si... si...
Je sais bien que je suis injuste. Est-ce qu’on sait vraiment pourquoi les choses arrivent ?
On aimerait pouvoir maîtriser les événements, pouvoir tout prévoir, tout décider. Mais la vie nous entraîne où elle veut, on ne contrôlera jamais toutes les données, c’est comme ça. Il paraît qu’il faut l’accepter. Même si c’est inacceptable.

Je me revois devant cette porte, le jour où nous avons emménagé. J’appuyais en vain sur la poignée. Ça m’agaçait de ne pas savoir ce qu’il y avait derrière.
– Bon, tu ne vas pas y passer la journée, m’a dit Francis. Cette pièce est fermée et elle le restera. Fais comme si elle n’existait pas, un point, c’est tout !
– Si ça se trouve, c’était la plus belle chambre, et Rudy et moi, on se retrouve dans un cagibi...
– Votre chambre est très bien. Arrête de te comporter en gamin, Nico. Va plutôt aider ta mère à vider les cartons de vaisselle !
C’est vrai que notre chambre était correcte, mais je ne sais pas pourquoi, j’avais envie de voir tout en noir ce jour-là. Rien n’allait. Rien ne pouvait aller . J’ai cassé trois verres en voulant aider Mum à ranger, Francis s’est énervé et m’a dit d’aller faire un tour.
– Et emmène Rudy ! Moins on vous aura dans les jambes...
Je reconnais que j’étais un peu brise-mottes, mais toi, tu n’avais rien fait. Tu me suivais, tu regardais, tu découvrais ton nouveau chez-toi sans rien dire. T’avais pas l’air emballé-emballé, mais tu ne faisais pas non plus la gueule (pas comme moi...). Tu attendais de voir. Et puis, du moment qu’on était ensemble, tu étais content. Remarque, moi aussi.
On a fait le tour du quartier. Des immeubles partout, pas très hauts heureusement. Un petit parc constitué de deux rectangles de pelouse bordés par deux rangées d’arbres. Un lac artificiel avec quatre pontons de bois s’avançant au milieu des roseaux. Un faux air de campagne au milieu du béton, le tout survolé par trois mouettes sans doute payées par les promoteurs immobiliers pour faire passer ce coin de banlieue pour une station balnéaire. Elles étaient posées sur un muret et nous regardaient venir, avec leur drôle de tache noire sous l’œil.
Je t’ai dit :
– T’as vu ? Elles se sont battues, elles ont toutes un coquard !
Tu t’es mis à courir vers elles comme un furieux et elles ont décampé en piaillant. Ça nous a fait marrer.

On a continué notre petit tour, histoire de repérer les lieux, et sans le vouloir, on s’est retrouvés devant le collège. Il avait l’air assez neuf, tout blanc, pas trop grand. Pas vraiment moche, mais bizarre : toute la façade était recouverte par une espèce de grille constituée de centaines de lamelles métalliques. J’ai appris plus tard que cela servait à atténuer les rayons du soleil, afin d’éviter que le bâtiment se transforme en serre à la belle saison. On m’a dit aussi que ces grilles avaient valu à l’établissement le surnom d’Alcatraz. Très engageant... Je me suis approché du portail et j’ai saisi dans mes poings deux de ses larges barreaux.
– Voilà, c’est là. À partir de lundi, je vais être enfermé là-dedans trente heures par semaine. Regarde bien, comme ça tu pourras m’imaginer. S’ils sont sympas, je pourrai peut-être négocier un parloir de temps en temps... T’en fais pas, je te raconterai tout.
Tu m’as regardé, l’air de dire : « T’as intérêt. » Mais je t’ai toujours tout raconté. Même des trucs que personne ne sait. Parce qu’il n’y a qu’à toi que je pouvais les dire.
Rien qu’à toi.
Encore aujourd’hui.
La preuve.
2

J e crois bien que c’est Marie qui a été la première à m’adresser la parole.
– Salut ! T’es nouveau ? Tu viens d’où ?
On était au milieu d’un troupeau d’élèves qui suivait vaguement un prof pour monter en classe. Après avoir traversé la cour, la meute est allée s’agglutiner au pied d’un escalier en colimaçon bien trop étroit pour que la montée puisse s’effectuer sans bousculade. On se demande parfois à quoi pensent les architectes. Ils devraient pourtant savoir qu’il est bien loin, le temps où les élèves se mettaient sagement en rang par deux ! On n’est plus à l’époque de nos grands-parents ! Arrivé au goulot d’étranglement des premières marches, le groupe s’est mis à onduler de droite à gauche, les derniers poussant les premiers, qui se retenaient comme ils pouvaient pour ne pas tomber. J’ai suivi la meute dans l’escalier, au milieu des cris, des insultes et des coups dans les côtes. Forcé de hausser le ton pour couvrir le bruit, j’ai demandé à Marie :
– C’est comment ici ?
– Ça va...
Je ne sais plus si elle a dit autre chose. Je me rappelle juste que pour éviter de louper une marche j’avançais en regardant mes pieds et j’ai remarqué que mes baskets étaient vraiment pourraves. Je me suis dit que c’était pas le moment d’en demander des neuves à la maison et ça m’a foutu les boules. Je me répétais : « Pourvu qu’elle voie pas mes pompes ! Pourvu qu’elle voie pas mes pompes ! » Elle a dû croire que j’avais pas envie de lui parler et elle s’est mise à tchatcher avec une copine. J’étais soulagé.
Quand on est entrés dans la salle de classe, Marie est partie à droite, alors moi, je suis allé à gauche. J’ai vu une place libre à l’avant-dernier rang, à côté d’un mec antillais qui avait l’air sympa. Il m’a regardé arriver avec un drôle de sourire. J’ai posé mon sac sur la table. Je m’apprêtais à lui demander si je pouvais me mettre là, lorsqu’un grand coup dans le dos m’a projeté en avant. Je me suis à moitié affalé sur la table, mon sac a valdingué et j’ai entendu quelques rires.
– Toi, tu dégages. C’est ma place !
Je me suis retourné. Un grand type blond en jogging et casquette se tenait à vingt centimètres de moi, le torse bombé, le menton en avant, les bras ballants.
– Non mais, ça va pas ?
– Tu dégages, j’te dis ! Hein, Yann, que c’est ma place ?
Le garçon antillais a hoché la tête, puis, avec un petit sourire ironique, il a haussé les épaules en signe d’impuissance. Autour de nous, tout le monde s’était tu et nous regardait. Le prof répétait : « Asseyez-vous ! Asseyez-vous ! » Quelques élèves se sont assis. La moitié de la classe était tournée vers nous. Mais une seule chose m’importait : Marie nous regardait. Mon cœur cognait dans ma poitrine. Je n’avais pas envie de me dégonfler.
– Dylan, ta casquette ! a fait le prof. Qu’est-ce qui se passe au fond ?
Il s’est soudain aperçu de ma présence.
– C’est toi le nouveau ? Viens me voir, s’il te plaît.
J’ai attrapé mon sac et j’ai libéré la place, en prenant délibérément tout mon temps, les yeux plantés dans le regard bleu de Dylan. Il a dit entre ses dents : « C’est ça, casse-toi ! » et j’ai haussé les épaules.
Le prof m’a installé au premier rang, juste devant son bureau – la honte ! –, et il m’a fait remplir une petite fiche, nom, prénom, date de naissance, adresse, classes redoublées, tout le bordel habituel. Ensuite il m’a demandé où j’en étais dans le programme. Mais j’avais encore tellement la rage que mes mains tremblaient et que c’était le trou noir dans ma tête. J’ai dû avoir l’air complètement idiot. Alors le prof m’a énuméré différentes parties du programme en me demandant chaque fois :
– Et ça, tu l’as vu ?
J’ai enclenché le pilote automatique.
– Oui... Oui... Non... Je crois...
– Bon. Ça ne devrait pas poser de problème. En algèbre, tu as fait la même chose que nous. En géométrie, il y aura deux ou trois petits points à revoir. Il te suffira d’emprunter les cours d’un camarade. Si tu te sens perdu, n’hésite surtout pas à me le dire dès aujourd’hui.
Je n’avais rien envie de dire du tout. Je m’étais suffisamment fait remarquer comme ça. Le cours a commencé. Le garçon qui était à côté de moi m’a montré son classeur et a mis son livre de maths entre nous deux.
– Merci.
– De rien ! J’en avais marre d’être tout seul. Le prof m’a mis là parce que je foutais rien...
– Ah... et tu bosses plus maintenant ?
– Bof... De toute façon, les maths, j’y comprends rien !
Il a dit ça en rigolant, ce qui a fait tressauter son gros ventre. J’ai tout de suite trouvé que ce gars-là avait une bonne tête, avec sa coupe en brosse et son gel « effet mouillé », ses joues bien remplies et ses fossettes qui lui donnaient un air de gamin farceur. J’ai chuchoté, le pouce orienté en direction du grand blond :
– Dis-moi... c’est qui l’autre barjo là-bas ?
– Dylan ? Il est ouf , lui ! Je vais te donner un conseil, mec : faut pas gazer avec lui, si tu vois ce que j’veux dire.
– Je vois... Tu t’appelles comment ?
– Samuel. Mes potes m’appellent Sam.
– Salut, Sam. Moi, c’est Nico.
On s’est serré la main sous la table, discrétos.
J’ai passé la journée avec Sam, m’arrangeant pour rester à distance de Dylan. Je me suis dit qu’il valait mieux l’ignorer. Je n’avais pas envie de m’embrouiller dès le premier jour dans mon nouveau collège.
3

Q uand je suis arrivé le lendemain matin, Dylan a tout de suite entamé les hostilités.
J’attendais la sonnerie de huit heures et demie dans la cour, avec les autres élèves de la classe. Ils étaient tous en train de discuter entre potes, personne ne faisait attention à moi. Ils ne me regardaient même pas. J’avais l’impression d’être devenu l’homme invisible. La suite m’a malheureusement démontré le contraire. J’avais eu un peu de mal à trouver l’emplacement des 3 e 2, marqué à la peinture blanche sur le bitume, car les élèves allaient et venaient d’un rang à l’autre, formant de petits groupes mouvants aux contours flous. Leur stationnement plus ou moins anarchique masquait les repères sur le sol. Une surveillante s’escrimait à les faire reculer et criait : « Rangez-vous ! Ça fait trois fois qu’on vous le dit ! »
C’est à ce moment-là que Dylan et deux de ses potes sont arrivés. Je les ai remarqués à leur drôle de démarche nonchalante accompagnée de ce curieux balancement qui leur fait pencher les épaules alternativement à droite, puis à gauche, comme s’ils testaient leurs articulations. Dans les cités, les gars marchent tous comme ça, je ne sais pas pourquoi. J’ai volontairement regardé ailleurs. Mais en passant près de moi, Dylan a marqué un temps d’arrêt.
Il m’a détaillé des pieds à la tête et a lancé :
– Regarde-moi ce bouffon ! Comment qu’il est trop chemo , lui ! Eh, tu t’habilles chez Emmaüs ou quoi ?...
Ils se sont mis à rigoler.
– Non, franchement, man , le bonnet blanc avec le survêt’ bleu... Tu te prends pour un Schtroumpf ?
Ça les faisait bien rire. Moi, je pensais : « Il est complètement con, ce mec ! Qu’est-ce que je lui ai fait ? » Et je sentais monter l’envie de cogner. J’ai serré les poings et les dents, m’efforçant de contenir ma rage.
– Alors tu réponds pas ? Ma parole, t’es une chméta ou quoi ?
Je savais que chméta voulait dire « pédé » en arabe. Cet abruti était homophobe par-dessus le marché ! Ça méritait vraiment un poing dans la gueule. Le hic, c’est que j’ai jamais su me battre. Francis se foutait régulièrement de moi avec ça. Il disait que mes biceps étaient des piqûres de moustique et que j’avais des jambes de sauterelle. Souvent, il m’appelait « cuisses de mouche ». Pour rire... Je me consolais en me disant qu’en cas d’attaque nucléaire la seule espèce qui survivrait serait celle des insectes. Mon beau-père a toujours été très fier de ses muscles et de sa force physique. Tant mieux pour lui. Pendant un temps, son jeu favori avait consisté à me clouer au tapis en deux secondes grâce à une prise de judo. Ensuite il mettait son pied sur moi et rien qu’avec la force d’une jambe, il réussissait à m’empêcher de me relever. Il espérait que ça me donnerait envie de me mettre à la muscu. Ça me donnait juste envie de lui éclater la tronche. Il a dû finir par le comprendre, car il a arrêté de vouloir « faire de moi un homme », comme il disait.
Cependant, à ce moment précis, dans la cour du collège, je dois reconnaître que j’aurais bien échangé mon physique contre le sien, pour régler son compte au grand blond et effacer le sourire narquois de sa tête de blaireau.
Hé ouais, mon vieux Rudy, même moi, il y a des jours où je donnerais n’importe quoi pour être Schwarzenegger. C’est consternant, oui, je sais.
– Dylan, tu vas te ranger ! Et vous aussi !
La surveillante revenait à la charge. Elle les a poussés fermement jusqu’au bout du rang, les éloignant de moi. J’ai respiré. Il fallait que ce soit une nana qui vienne à mon secours... Quelle mauviette ! Je n’étais pas vraiment fier. J’aurais dû au moins répondre quelque chose. Lui balancer une bonne vanne. Je n’ai jamais eu le sens de la repartie. Les bonnes petites phrases cinglantes, moi, je les trouve une heure après. Sur le moment, je reste généralement muet, le genre lapin tétanisé. Ridicule.
Il paraît qu’on appelle ça « avoir l’esprit de l’escalier ».
Chaque fois que ça m’arrive, j’ai l’impression d’avoir loupé une marche.
Et je me sens nul. Tellement nul...
Juste après cet incident, j’ai vu Sam se radiner en cavalant. Il m’a rejoint alors qu’on était en train de monter en cours.
– La vache ! J’ai failli être à la bourre...
Il soufflait comme un phoque, les joues cramoisies, un pan de sa chemise hors du pantalon. Tout en avançant, il s’est mis à farfouiller dans son sac et m’a tendu une liasse de photocopies froissées.
– Tiens ! Les cours de maths qu’on a eus avant que t’arrives...
Aucun doute là-dessus : j’avais au moins un copain dans ce collège.
4

D ans cette histoire de déménagement, je crois que ce qui m’a le plus fichu les boules, c’est de devoir abandonner la « CHAM ». Tu sais, je t’ai expliqué, ça veut dire « classe à horaires aménagés musique ». Le matin, on a les cours normaux, français, maths, tout ça, et l’après-midi, conservatoire : solfège et instrument. C’est vraiment génial. C’est mon prof de flûte traversière qui en avait parlé à Mum. Le collège qui offrait cette option était un peu loin de la maison, mais ça m’était égal. Tu te rappelles comme j’ai crié de joie quand j’ai su que j’étais pris ? C’était carrément top. Sauf que... j’ai même pas pu faire un trimestre entier.
Septembre-Toussaint, et hop ! terminé, fais tes bagages, chéri, on s’en va.
J’ai bien tenté de négocier :
– C’est pas grave, il y a sûrement des trains, même si je dois me lever tôt, ça ne me dérange pas, je le fais déjà...
– Tu plaisantes ! Deux heures aller, deux heures retour : quatre heures par jour, c’est hors de question !
J’ai insisté, j’ai même envisagé l’internat. Je te jure que si tu n’avais pas été là, Rudy, je n’aurais pas hésité une seule seconde. Mais je ne pouvais pas te laisser. Ça, non. Il n’y a rien eu à faire. Mum était embêtée pour moi. Francis lui a dit que ce n’était pas très grave vu que j’avais fait que trois mois, même pas, qu’on me trouverait bien un conservatoire pour que je continue les cours, comme ça j’abandonnerais pas complètement. Il s’en foutait pas mal, lui ! Tout ce qui comptait, c’était son nouveau boulot, il en parlait toute la journée. Et puis cet appart’ qu’on aurait pour pas cher, un vrai coup de chance. Sûr qu’on était de sacrés veinards, pas vrai, mon vieux Rudy ?
Résultat : j’ai rangé ma flûte dans un coin et je leur ai dit que j’arrêtais, que de toute façon la musique, ça demandait beaucoup trop de boulot et qu’en troisième, avec le brevet à préparer, j’aurais pas le temps de tout faire. J’ai bien vu que Mum était triste, mais elle ne m’avait pas vraiment soutenu et je lui en voulais. Je pensais pouvoir compter sur un meilleur avocat pour plaider ma cause.

Je n’aurais pas dû écrire la vérité quand le prof de musique m’a donné sa petite fiche à remplir. La dernière rubrique demandait : « Jouez-vous d’un instrument de musique ? Lequel ? Depuis combien de temps ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de répondre : « Oui. De la flûte traversière. Depuis huit ans. »
Quel con ! Non mais quel con, je te jure ! Tout ça parce que je l’ai trouvé tout de suite sympa, ce prof. Jeune, une tête de pasteur noir américain, cool mais sachant se faire respecter, super-bon au piano. Sam m’a dit qu’il jouait aussi de la batterie, de la guitare et du basson, un vrai truc de ouf ! Il le connaît bien, parce qu’il l’a depuis la cinquième.
– Tu verras, monsieur Jodèle, c’est vraiment un bon prof. L’an dernier, c’était mon prof principal. Avant, je détestais les cours de musique. Maintenant, ça va, sauf quand on doit jouer de la flûte, c’est trop chelou , alors je fais semblant. Et toi, t’es bon en musique ?
Je me suis marré. J’ai juste dit que j’aimais bien. J’allais pas lui raconter ma vie. Il faut se connaître mieux pour ça. J’ai rempli ma fiche en m’arrangeant pour que Sam ne puisse pas voir ce que j’écrivais. À la fin de l’heure, je l’ai posée sur le bureau du prof et je suis vite parti.
La semaine suivante, je suis entré en cours avec une boule à l’estomac. D’un côté, j’avais attendu cette heure-là pendant sept jours, parce que c’était de loin le cours (et le prof !) qui me plaisait le plus, d’un autre côté, je regrettais d’avoir rempli la fiche : j’avais la trouille qu’il me parle de la flûte et qu’il me pose des questions devant tout le monde. Je n’avais pas envie de me faire remarquer.
Je préférais rester peinard dans mon coin avec Sam.
Et regarder Marie.
Je crois que j’ai jamais vu une fille aussi belle qu’elle. Au début, tu ne le remarques pas. Elle te regarde, elle te parle, et toi, tu te dis : « Tiens, mes pompes sont vraiment pourries, grave. » Ou bien : « Il faudrait que j’arrête de me ronger les ongles, c’est carrément trop moche. » Tu vois ? Des petites choses comme ça, auxquelles tu n’avais jamais pensé avant. Pire : auxquelles tu n’aurais jamais imaginé que tu penserais un jour. Et pourtant, je te jure qu’à aucun moment Marie n’a regardé ni mes chaussures ni mes mains. Non. Simplement, tout à coup, à côté d’elle, j’ai eu honte. L’impression de ne pas être à la hauteur.
Elle est tellement classe ! Pas comme les autres filles. Pas besoin de chichis, de machins dans les cheveux, de colliers qui brillent, de vernis à ongles ou de peinture sur la tronche. Non. Les bijoux de Marie, ce sont ses longs cheveux dorés légèrement bouclés, ses grands yeux bruns, ses cils interminables, et puis sa bouche – oh, Rudy ! sa bouche... –, la même que celle d’Emmanuelle Béart, tu vois le genre ? Quand je la regarde, ça me rend fou, j’ai envie de la manger. Comme un fruit d’été bien mûr.
Je sais bien que je t’ai soûlé des soirées entières avec Marie, les yeux de Marie, la bouche de Marie... Marie pour qui je n’existais pas... Je te demandais comment faire pour qu’elle s’intéresse à moi, juste un petit peu. Je te racontais comment j’imaginais que ce serait, nous deux... Si seulement...
Tu m’écoutais patiemment. Pourtant, tu devais en avoir marre ! Mais tu peux me dire à qui j’en aurais parlé sinon ?
Hein, gros malin ?
Oh, Rudy ! Rudy... À quoi ça sert tout ça ?...
J’ai l’air de quoi, moi, maintenant ?